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Ordre et chaos en droit
Un nouveau paradigme pour améliorer l'efficacité des systèmes experts juridiques

Serge DIEBOLT

 


Résumé

Les systèmes experts juridiques sont souvent conçus sur le modèle des raisonnements humains. Mais de nouveaux modèles sont à l'étude. Issus de la recherche en modélisation des systèmes naturels complexes, ils utilisent comme eux le paradigme de l'Ordre et du Chaos. La vision de l'homme et de la société se trouvent alors renouvelées en de nouvelles interrogations : Comment maintenir l'ordre dans un système social, comment éviter l'apparition du désordre ? Les théoriciens du droit se posent, avant les informaticiens et après les scientifiques, ces questions clé pour arriver à la même conclusion : seule la puissance de calcul de l'ordinateur peut aider l'homme à faire mieux que lui-même.


 

L'utilisation d'outils informatiques appliqués au droit fait plus que poser le problème d'une simple simulation de méthodes préexistantes, elle donne au juriste l'occasion de se pencher sur ses propres mécanismes inférentiels et de se poser la question : n'existe-t-il pas un meilleur chemin ? Avec l'ordinateur, l'homme a mis au point la première machine capable de le surclasser dans l'accomplissement de tâches " intellectuelles ", comme par exemple les processus décisionnels. Néanmoins, cette performance n'est possible que si la machine a reçu une programmation elle-même performante. Dans le cas du droit, une étude théorique approfondie peut permettre d'optimiser les performances d'un futur système expert, même si celui-ci ne reproduit pas exactement les raisonnements humains.

Cette supposition repose sur l'idée que le droit pouvant être considéré comme un régulateur social, le problème de la modélisation du droit est en fait celui du maintien de l'ordre au sein d'un système complexe. La modélisation du droit nécessite alors la modélisation préalable de la société, le système étant alors chargé de maintenir un équilibre entre un système de normes et les comportements qu'il gouverne. Cette approche peut être définie comme celle de la tension entre ordre et chaos au sein de plusieurs systèmes coévolutifs. En bref, le droit est un système qui fait tendre vers l'ordre un système social potentiellement chaotique.

Mais se pose alors le problème de trouver une théorie adéquate. Les théories de droit fournissent selon les pays et les époques un ensemble assez hétérogène, mais qui peut être synthétisé dans un mouvement global. Schématiquement, les courants réalistes étudient les rapports entre les acteurs du phénomène juridique, les positivistes et les normativistes se concentrent sur les rapports entre les individus et les normes, et l'organisation des normes entre elles, tandis que les théories de l'interprétation font le lien entre ces courants. Cette accumulation de théories statiques n'est cependant pas d'une grande performance pour décrire l'évolution d'un système purement dynamique.

Il est donc utile de se référer à d'autres domaines de recherche. La physique, par exemple, ou la biologie, ont fourni à la science de puissants outils conceptuels pour modéliser des phénomènes évolutifs et peu aisément descriptibles. La transposition de ces modèles au droit fait espérer de pouvoir mettre au point des systèmes experts d'une grande fiabilité, et d'une remarquable souplesse.

L'apport des sciences physiques

L'étude systématique des relations entre ordre et chaos est née de la science des turbulences, et particulièrement de la météorologie. Des modèles de simulation météo ont montré que des variations initialement considérées comme négligeables pouvaient rapidement bouleverser la physionomie d'un système à court terme. De là est née l'idée contre-intuitive qu'une petite cause pouvait produire de grands effets. (On dit aussi que le battement d'aile d'un papillon à Hong-Kong peut déclencher une tempête à New-York). Ce phénomène est nommé chaos déterministe, car un système même parfaitement déterminé peut être totalement imprévisible.

L'apport de la biologie

Parallèlement, la biologie faisait de rapides progrès dans la définition fonctionnelle des êtres vivants. On put ainsi déterminer qu'il existait des êtres se reproduisant selon un code génétique, ce qui posait le problème de déterminer comment un programme pouvait lui-même se programmer (un programme génétique doit en effet, pour s'exécuter, avoir été entièrement lu). Cette conception circulaire, qui contredisait le théorème d'incomplétude du mathématicien Gödel, a cependant inspiré de nombreux théoriciens sur l'éventuelle possibilité d'une autopoïèse juridique, système auto-organisé et autorégulateur, clos et indépendant. De nombreux politologues ont également été inspirés par la possibilité d'une éventuelle auto-organisation sociale, sans ou avec un minimum de normes contraignantes.

L'apport des mathématiques

De leur côté, les mathématiques ont abouti, depuis les travaux du mathématicien français Mandelbrot, à la découverte des fractales, objets simples au comportement complexe, qui ont fourni une alternative à la représentation euclidienne du monde : la représentation mathématique n'était plus obligatoirement un réductionnisme.

Conclusion

Ces différentes théories suggèrent deux approches : une pour le droit, l'autre pour sa modélisation, basées sur l'observation d'un phénomène en continuel mouvement, complexe et non-linéaire.

I - Ordre et chaos : une nouvelle approche du droit et de la justice

Il est courant de penser que notre vie est régie par des causes et des principes immuables : le bon, la justice, l'ordre. L'observation des systèmes chaotiques nous suggère de faire exactement le contraire. Ces principes " universels " ne devraient être considérés comme " vrais " qu'ici et maintenant. Mais rien ne permettrait d'affirmer que nos valeurs actuelles seraient ni applicables, ni appliquées, en d'autres temps ou d'autres lieux. Nous devons, pour tendre vers le modélisable, tendre vers le généralisable, ce qui implique une relativisation de beaucoup d'axiomes.

La relativité juridique

La relativité juridique est une méthode qui, comme la relativité physique, permet de généraliser un système par l'établissement de ses axiomes, et des liens entre ses valeurs et les phénomènes qui constituent leurs fondements. La relativité est donc davantage une méthode qu'une philosophie, et permet de considérer tout type de système, en quelque temps et quelque lieu que ce soit. Mais relativiser implique de reconsidérer tout un ensemble de points de vue allant de l'anthropologie (micro-phénomène) à la sociologie (macro-phénomène).

Point de vue anthropologique

Les anthropologues sont depuis longtemps partagés entre la question de savoir si l'homme fait la société, ou l'inverse. Sommes-nous les bâtisseurs de notre ordre social ou celui-ci est-il déjà là, à jamais hors de portée de notre pouvoir ? La question divise depuis longtemps également les philosophes, de savoir qui de la conscience ou de la connaissance précède l'autre, l'une présupposant l'autre. La relativité apporte la suggestion que, considéré au cours d'un processus circulaire, aucune de ces notions extrêmes n'a de prévalance sur l'autre. Toutes deux sont coévolutives.

Une question reste alors de savoir, non plus pourquoi certains individus possèdent certaines valeurs à un temps donné, mais comment