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Les cahiers du CIRESS
Nouvelle série N°1 décembre 1995

Université des Sciences sociales de Toulouse (Toulouse I)

 


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Centre interdisciplinaire de recherche sur les systèmes sociaux

Monsieur Jean-Claude LUGAN, directeur

Monsieur Jacques POUMARÈDE

Monsieur Serge ALBOUY

Monsieur Marcel CAZARRÉ

Madame Wanda CAPELLER

Madame Jacqueline CHAMPREDONDE

Monsieur Pascal ROGGERO

Monsieur Jérôme FERRET

Mademoiselle Catherine COUDERC

Monsieur Jean-Yves BOULET

Monsieur Hervé FUREIX

Madame Diana MOSOVICH PONT LEZICA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Cahiers du CIRESS – Nouvelle série

Comité de rédaction :

Jean-Yves BOULET

Wanda CAPELLER

Catherine COUDERC

Jérôme FERRET

Diana MOSOVICH PONT–LEZICA

Pascal ROGGERO

Responsable de la Rédaction

Wanda CAPELLER

 

ÉDITORIAL

En pleine phase de développement, le Centre Interdisciplinaire de Recherches sur les Systèmes Sociaux (CIRESS) devait, en renouvelant la formule de ses cahiers, se doter d'un outil de débat et de communication scientifiques à la fois interne et externe à l' Université des sciences sociales de Toulouse. Tout en s'inscrivant dans un vrai héritage thématique et méthodologique - les systèmes sociaux - ce numéro inaugural est triplement fondateur. En effet, il témoigne du réel renforcement d'une équipe de recherche qui, dorénavant, entend mettre en oeuvre une démarche spécifique au service de la constitution et la réalisation d'un projet scientifique collectif.

Ces nouveaux cahiers veulent d'abord témoigner de l'existence, dans les murs de l'Université, d'une équipe de chercheurs en sciences sociales venus d'horizons disciplinaires différents - sciences juridiques, sociologie, science politique, sciences économiques. De cette diversité des origines et des parcours de chacun, de la position encore marginale du CIRESS dans l'Université, les chercheurs du centre ont l'ambition de tirer profit pour développer un discours et des pratiques scientifiques trop peu usitées à l'Université. De cette démarche il convient de dire quelques mots.

Si le CIRESS est riche de la diversité de ses chercheurs, c'est parce qu'ils s'attachent à conjoindre leurs différences plutôt qu'à les disjoindre et à conjuguer leurs points de vue plutôt qu'à les opposer. Faudrait-il, aujourd'hui encore, admettre des clivages disciplinaires académiques largement hérités du positivisme comtien globalement dépassé? Ces territoires, gardés aux frontières, sclérosent la recherche et mutilent la connaissance même s'ils continuent à régenter les carrières et à conférer la respectabilité scientifique. La demande sociale adressée aujourd'hui aux chercheurs - dont l'incidence sur les financements ne peut que croître - induit leur dialogue et, plus encore, leur collaboration sur les phénomènes qu'ils étudient très généralement de manière séparée. C'est donc un appel à l'interdisciplinarité, voire à la transdisciplinarité, que les chercheurs du CIRESS entendent lancer ici. Il est plus que temps que, dans cette université comme ailleurs, les spécialistes des différentes sciences sociales débattent et collaborent, notamment les sociologues avec les juristes mais aussi les économistes et les gestionnaires. Les cahiers du CIRESS pourraient constituer un espace pour ce dialogue que nous appelons de nos voeux afin que cessent les "rendez-vous manqués". Mais l'appel au dialogue ne suffit pas à constituer une identité scientifique. Quelle est donc celle du CIRESS?

Pour l'heure, et conformémént à son histoire, le CIRESS possède trois thématiques principales et un paradigme de référence. Les politiques publiques notamment dans leurs dimensions locales, les phénomène relatifs à la norme et à la régulation juridique, et les faits politiques locaux constituent les domaines d'investigation majeurs du Centre. Du point de vue paradigmatique, si plusieurs références coexistent, la systémique de la compléxité correspond à une tradition forte du CIRESS qu'il s'agira de perpétuer. Cet ensemble renvoie aux trajectoires passées des différents chercheurs du Centre. Mais la construction de l'identité est un processus complexe dans lequel un projet s'inscrit dans le temps. Cette inscription dans le temps modifie, dans un mouvement récursif, à la fois le projet mais aussi ses initiateurs. Ainsi les chercheurs du CIRESS entendent-ils se définir, ici, au moins autant par ce qu'ils souhaitent faire que parce qu'ils ont déjà fait. C'est dans un cheminement collectif autour d'un projet de recherche transdisciplinaire qu'évoluera et se confortera une identité collective forte et ouverte. Ce projet, aujourd'hui en cours de définition, devrait associer les trois thématiques essentielles du centre et le paradigme de la compléxité, il sera abordé dans la prochaine livraison des Cahiers.

Ce numéro inaugural de la nouvelle formule des Cahiers du CIRESS est structuré en quatre parties permettant une présentation ordonnée de l'ensemble des travaux développés par le Centre. La première partie - Recherche : Projets et Rapports - réunit quelques études sur le thème des politiques publiques. Il s'agit d'abord d'un texte de Pascal ROGGERO intitulé " Le cheminement d'un chercheur ou la construction d'une recherche : La régulation de l'interventionnisme économique des villes moyennes de Midi-Pyrénées". Ce projet de recherche qui se réclame de la systémique de la complexité, entend contribuer à l'élaboration d'une sociologie complexe de l'action organisée à partir de la modélisation de l'interventionnisme économique des villes moyennes. Ici, l'analyse en terme de politique publique est associée aux outils des analyses stratégique et systémique. Dans l'étude de Wanda CAPELLER sur " Globalisation du crime et du contrôle : réflexion sur une recherche en cours", les politiques criminelles sont conçues essentiellement comme des politiques publiques.L'idée centrale consiste à mettre en relation les politiques criminelles supra-étatiques et l'intervention des acteurs sociaux au moment de l'applicabilité des normes européennes de contrôle. Ensuite le rapport de Diana MOSOVICH PONT-LEZICA sur " La production de l'habitat à Fès. Encadrement théorique et hypothèses explicatives" s'inscrit aussi dans l'analyse des politiques publiques. En l'occurence sont révélées les difficultés relatives à l'habitat en raison des objectifs conflictuels et contradictoires des acteurs en présence. La mise en oeuvre de certaines politiques de l'habitat répondant à des intérêts spécifiques est confrontée aujourd'hui à une politique de l'intérêt général.

La deuxième partie de ce numéro des Cahiers est consacrée aux "Etudes". Ici, des réflexions diverses tenues dans des congrès scientifiques ou de simples articles sans lien direct avec les recherches en cours au sein du CIRESS peuvent trouver leur place. Jean-Claude LUGAN présente le texte de sa communication au Colloque Bourgs et Petites villes intitulé " Sociabilité et intégration dans les petites villes : hypothèses sur une évolution". A partir d'observations spontanées, d'une méthode impressionniste liée au fait de vivre à la fois dans une petite ville et dans la métropole toulousaine, l'auteur soulève quelques hypothèses explicatives sur les problèmes concernant l'intégration. Un autre texte a fait l'objet d'une communication dans un congrès scientifique : celui de Marcel CAZARRE sur " Écriture et Rapport social", dans le cadre du Colloque Écrire à l'Université qui s'est déroulé à Grenoble en 1994.

On a intitulé" thèses" la troisième partie de ces Cahiers. Cet espace mis à la disposition de la nouvelle génération des chercheurs en cours de thèse ou l'ayant terminée. On trouvera ici le rapport de synthèse de Diana MOSOVICH PONT-LEZICA sur "Actions collectives dans un environnement instable : les rapports population/ autorités locales dans deux villes argentines, 1965-1985". Catherine COUDERC présente aussi un texte sur la méthodologie de l'éva-luation réalisé à partir et en complément de sa thèse sur "les politiques culturelles de onze villes moyennes " du sud-ouest de la France. Enfin, dans son texte, Jérôme FERRET propose une synthèse de son travail de thèse consacré aux "élites politiques en Midi-Pyrénées".L'étude sociologique et historique de ces dernières s'est efforcée de saisir les spécificités et les facteurs explicatifs de la formation et du maintien du notabilisme dans cette région partie prenante du "Midi Rouge".

La rubrique "Nouvelles en sciences sociales" permet un regard non seulement sur les activités externes des chercheurs du CIRESS, mais aussi sur les manifestations scientifiques relevant des domaines d'investigation du Centre. A la fin de cette partie, on trouvera quelques notes de lecture réalisées par les membres du CIRESS sous forme de comptes rendus.

L'entreprise de ces nouveaux Cahiers du CIRESS est orientée toute entière vers une autre image du Centre. Malgré la diversité des approches - qui dénote la richesse latente derrière les intérêts de chacun - on a pu déceler des tendances, des voies à explorer... Cette livraison des Cahiers est un premier pas vers une nouvelle aventure collective.

 

Le Comité de Rédaction

 

 

 

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Première Partie – Recherche : Projets et Rapports

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Le cheminement d'un chercheur ou la construction d'une recherche :
La régulation de l'interventionnisme économique des villes moyennes
de Midi-Pyrénées.

 

Pascal Roggero

 

Science jeune, encore passablement tourmentée, la sociologie questionne le monde depuis à peine un siècle. Néanmoins le temps des grands défricheurs est bel et bien terminé, l'heure est à la production scientifique spécialisée et normalisée. Toute recherche s'inscrit aujourd'hui dans cette patiente oeuvre collective d'accumulation et de comparaison des données, de vérification des théories et de formation d'un corpus de connaissances plus ou moins validées. Tout - du labeur scrupuleux à la modestie des résultats - engage à l'humilité voire à l'anonymat comme si l'humain disparaissait dans un processus qui accéderait ainsi à une objectivité épurée. Pourtant, à l'évidence, un projet de recherche, surtout une thèse, est une véritable aventure humaine souvent solitaire. Envisager un tel périple implique une profonde motivation, qu'il faut parfois susciter toujours cultiver, mais qui ne peut se nourrir que de l'ineffable matière humaine. L'homme est au coeur de la recherche et, en dépit du dualisme cartésien et du positivisme encore dominants, il faut le penser comme tel.

Se réclamant du paradigme de la complexité, le présent projet de recherche tentera de conjuguer la triade interactive caractérisant tout acte de recherche : le modélisateur, le modèle et le phénomène modélisé.

Dans un monde dont la complexité avérée défie les représentations traditionnelles (I) la sociologie, notamment française, a proposé de nouvelles perspectives théoriques (II). Parmi ces dernières, la sociologie de l'action organisée possède des vertus opératoires indéniables mais relève d'un fondement épistémologique peu convaincant. La fécondation de cette sociologie par le paradigme de la complexité pourrait remédier à cette faiblesse(III). Cette sociologie complexe de l'action organisée trouvera un "terrain" de modélisation, qu'on tentera de justifier, dans l'interventionnisme économique des villes moyennes de la région Midi-Pyrénées(IV).

I. Des représentations de la crise à la crise des représentations.

Aux certitudes positivistes du siècle passé ont succédé les doutes d'une fin de millénaire qui voit sombrer dans le tumulte à la fois les idéologies totalisantes et les rêves nomologiques des sciences sociales. Si, comme l'a écrit l'épistémologue A. Korzybski " la carte n'est pas le territoire", les innombrables et énigmatiques linéaments de nos "territoires", en proie à des évolutions que l'on pressent cahotiques, ne sauraient être décrits par nos "cartes" fragmentaires, discutées et pour tout dire, vieillottes. Que l'on songe, à titre d'exemple, aux marchés dont la mondialisation des dimensions, l'instantanéité des décisions prises et le caractère spéculatif des opérations effectuées font éclater les représentations traditionnelles - la place du marché, le commissaire priseur- comme lieu d'échange directement articulé sur la production et les besoins.

Nos représentations, encore largement imprégnées des a priori technicistes des décennies d'après-guerre, fondent toujours l'essentiel des moyens d'intervention et de régulation socio-économiques à l'oeuvre dans nos sociétés. Cette idéologie d'ingénieur pensant le monde sur le mode mécaniste et déterministe s'appliquait avec un relatif bonheur à la reconstruction et à la gestion d'un appareil de production taylorisé sur un territoire national relativement fermé et unifié. Mais le processus, bien connu aujourd'hui, de transnationalisation des acteurs, des marchés et des flux économiques, monétaires et financiers a profondément bouleversé l'ordre des choses. L'ouverture a succédé à la fermeture, la diversité des régulations à la régulation unifiante de l'État et la logique de l' espace à celle du territoire. Ainsi, et en conséquence, la régulation économique d' inspiration keynesienne, la socialisation de la protection sociale ou la démocratie comme mode de résolution des conflits, autant de piliers de l'édifice national de l'âge fordiste, sont confrontées à une crise d'efficacité voire de légitimité. Dans un un pays comme France où l'État a toujours occupé une place centrale, captant les élites, encadrant l'activité voire impulsant l'innovation, cette crise de l'interventionnisme frappe plus fortement encore les esprits et désarçonne des acteurs économiques et sociaux menacés par le chômage et de la désagrégation sociale qui en résulte. Des représentations inadéquates et des moyens d'action affaiblis, la crise est profonde et appelle un changement d'envergure de nos modes de penser et d'agir.

II. De nouvelles perspectives sociologiques

L'histoire de ce monde qui invalide les grandes lois déterministes et le rôle de leurs structures déterminantes semble, désormais, privée de sens. A la faveur de cette évolution, notamment à partir des années 1980, le "retour de l'acteur" fut célébré dans les sciences sociales françaises longtemps terres d'élection du structuralisme à la différence de leurs homologues américaines. En effet, dans un monde qu'on admettait indéterminé, il devenait possible de concevoir- à nouveau- l'individu comme sujet de sa propre destinée, comme un acteur cherchant à réaliser des objectifs individuels dans le cadre d'une stratégie personnelle. Il était d'ailleurs prévisible que la rupture épistémologique opérée par l'interprétation dominante de la mécanique quantique (celle de l'école de Copenhague notamment soutenue par N. Bohr) ait des effets puissamment limitatifs à la fois sur les prétentions à l'objectivisme (cf le statut de l'observateur ou "observ-acteur" selon le mot d'E. Morin) et sur les conceptions déterministes (cf la vision probabilitaire de la matière à la fois corpuscule et onde) des modèles cognitifs utilisés par les autres sciences. A bien des égards le contexte idéologique des années 1980 - que l'on se souvienne des années Reagan et Thatcher- a favorisé un telle remise en question mais il a poussé le balancier sans doute trop loin dans le sens de l'individualisme. Si bien que ce qu'il est convenu d'appeler "l'individualisme méthodologique" nie la possibilité de penser la société comme un tout. Le rejet de toute pertinence aux logiques supra-individuelles constitue, tout de même, une curieuse attitude pour des sociologues qui, en rejetant en bloc toute perspective holiste et en attribuant à l'acteur une rationalité très généralement utilitaire, sombrent dans l'idéologie à laquelle ils prétendent échapper. Néanmoins cette réhabilitation de l'acteur a, de notre point de vue et sous réserve d'inventaire, permis un réel enrichissement de notre vision du monde social et induit corrélativement une plus grande modestie des sciences sociales.

Sans imposer des conséquences paradigmatiques aussi radicales une autre manière d'envisager la société réagissait à l'impossibilité de penser la globalité en réduisant l'échelle de l'analyse. Ainsi fut développée ou redécouverte la thématique du local et de la localité en sociologie d'abord puis en économie ensuite. Se situant au plus près des acteurs la perspective localiste ou localisée entend éclairer des processus qui apparaissent soit énigmatiques soit réifiés au plan global. Cette option empirique et minimaliste nous semble, en l'état actuel de la science sociologique, la seule sinon possible du moins féconde. Déjà, dans les années 40, R.K. Merton développait l'idée selon laquelle seules les théories qu'il qualifiait de théories à moyenne portée (middle range theories) pouvaient prétendre à une certaine opérationnalité.

III. L'ambition théorique : pour une sociologie complexe
de l'action organisée

A la croisée de ces deux mouvements, le retour de l'acteur et l'émergence du local, et singulièrement stimulée par la crise des politiques publiques, une sociologie de l'action organisée, récemment reformulée par E. Friedberg s'est développée. Cette sociologie peut prétendre échapper à la fois au déterminisme et au subjectivisme en utilisant notamment le concept de stratégie qui concilie d'une part les contraintes du "système" et spécialement ses règles, et, d'autre part, le pouvoir de l'"acteur". A la difference de l'individualisme méthodologique cette sociologie n'attribue a priori à l'acteur qu'une rationalité "située" c'est-à-dire déterminée par le contexte d'action dans lequel l'acteur est intégré, et limitée c'est-à-dire circonscrite par ses capacités notamment cognitives résultant de sa socialisation et de sa position sociale. L'archétype abstrait et par trop rudimentaire de l'acteur omniscient et strictement utilitariste est ainsi évité. La sociologie de l'action organisée se propose, en fait, de saisir empiriquement les "contextes d'action" et surtout les "systèmes d'action concrets" qui les sous-tendent. En d'autres termes, il s'agit, à partir de la saisie sur le terrain d'un "ordre local et contingent" présidant à, par exemple, la mise en oeuvre d'une politique publique, d'identifier les acteurs et leurs alliances, les jeux et leurs règles ainsi que les mécanismes de régulation à l'oeuvre. Cet ensemble, le "système d'action concret", est un "construit politique" : "construit" dans le sens ou il résulte de la stabilisation des relations entre les acteurs et "politique" car produit de l'interaction stratégique des acteurs et donc de leur pouvoir. Ce concept qui doit beaucoup à la fascinante dialogique du jeu, doit être appréhendé de manière réflexive. En effet, si le système résulte des jeux qu'il stabilise et structure, les jeux, par lesquels on saisit l'ordre, sont, simultanément, l'ordre en actes et l'ordre en mouvement c'est-à-dire le désordre. Il n'y a pas de jeu sans ordre mais l'ordre génère le jeu. Le système et l'acteur sont "co-institutifs". A bien des égards cette sociologie, science de la science des acteurs, apparaît particulièrement opératoire pour saisir les formes concrètes de l'action organisée- politiques publiques, vie organisationnelle, relations professionnelles, etc. Sa visée minimaliste - saisir empiriquement des ordres locaux et contingents- la prémunit contre les simplifications holistiques sans céder au relativisme de l'interactionnisme même si la construction d'un savoir généralisable s'avère problématique et, sans doute, insuffisamment pensée. La principale critique qu'encourt, selon nous, cette sociologie est son fondement épistémologique incertain sinon faible. Des éléments épars relatifs au statut de l'observateur, à la nature de la connaissance scientifique, ici sociologique, existent mais il manque un véritable positionnement épistémologique de l'ordre de la fondation. Cette carence se fait d'autant plus aigüe que, par ailleurs, une réflexion d'abord émergente puis, peu à peu, institutionnalisée, a proposé un renouvellement considérable des manières de concevoir, d'élaborer et de mettre en oeuvre à la fois les fondements de la sientificité et les modélisations scientifiques : le paradigme de la complexité et notamment la systémique de la complexité.

Ce paradigme semble constituer une véritable alternative au réductionnisme cartésien et à la démarche analytique et ouvre une perspective réelle de dépassement des limites, aujourd'hui bien identifiées, de la spécialisation disciplinaire d'une part, déjà dénoncée, en son temps, par E. Durkheim comme génératrice d'anomie, et des épistémologies positivistes et réalistes d'autre part. Le concept de système et la référence à H. Simon qu'on trouve à la fois chez les sociologues de l'action organisée et chez les systémiciens de la compléxité, pourraient constituer, dans un premier temps, des passerelles possibles entre les deux univers théoriques. Pour accéder à une fondation épistémologique solide et novatrice la sociologie de l'action organisée devrait s'enrichir des apports du constructivisme, des concepts de l'axiomatique inférentielle - opérationnalité téléologique, irréversibilité téléologique, inséparabilité ou récursivité - et de la modélisation systémique notamment développée par J-L. Le Moigne. Une tâche d'envergure doit ici être envisagée pour concevoir cette fécondation"complexe" de la sociologie de l'action organisée, elle apparaît pouvoir être articulée autour de trois plans fondamentaux : les plans épistémologique, méthodologique et conceptuel.

Sur le plan épistémologique, le paradigme de la complexité induit un changement radical du statut du modélisateur-observateur. Le modèle systémique complexe est projectif c'est-à-dire que, contrairement à la méthode analytique qui construit des modèles prétendant à l'objectivité, le modélisateur se doit d'expliciter le plus honnêtement possible ses projets de modélisation. Dans un processus récursif le modélisateur -qui ne perçoit un phénomène modélisable que s'il est l'expression d'un projet dans le temps- doit lui-même, parce que l'acte de modéliser n'est pas neutre, construire son modèle en éclairant les finalités qu'il lui assigne. Il y a d'ailleurs interaction permanente entre les finalités du chercheur et le modèle. Toute recherche "complexe" se doit de penser ou, au moins, d'assumer cette récursivité qui fait que, dans un processus vertigineux, les deux termes, finalités et modèle, sont redéfinis l'un par rapport à l'autre et ce dans la plupart des phases de recherche.

Sur le plan méthodologique les neuf niveaux cumulatifs de la complexité d'un système définis par J-L. Le Moigne c'est-à-dire l'identification, l'action, la régulation, l'information, la décision, la mémorisation, la coordination des décisions, l'imagination et la conception de nouvelles décisions, la finalisation devraient permettre d'enrichir la perception et la représentation des systèmes d'action concrets. Les cinq derniers stades apparaissent souvent négligés voire non envisagés parce que non spécifiquement pensés dans les études de la sociologie de l'action organisée.

Sur le plan conceptuel, l'organisation (organis-action), l'information (in-formation) et la décision, particulièrement approfondies par E. Morin et J-L. Le Moigne, peuvent constituer des axes de recherche et des outils théoriques nouveaux pour les sociologues de l'action organisée. En effet, ces derniers se contentent d'utiliser de manière minimaliste des concepts comme celui de système réduisant d'autant leurs moyens de modélisation.

Mais pour nécessaire et stimulante qu'elle soit l'élaboration théorique ne se suffit pas à elle même. En effet, l'acte de connaissance scientifique impose un processus itératif entre construction théorique et application empirique qui sont d'ailleurs des dimensions que l'on ne peut isoler qu'abstraitement même si le positivisme pose généralement ce découpage comme naturel. Dès lors, le choix d'un terrain s'impose en même temps que sa justification téléologique.

IV. Le choix d'un "terrain" :
l'interventionnisme économique des villes moyennes de Midi-Pyrénées

Compte tenu de l'évolution théorique des sciences sociales succinctement décrite plus haut, il apparaît rationnel sinon pertinent d'opter pour une étude locale ou localisée dans laquelle on présume pouvoir identifier, décrire et comprendre des "jeux" d'acteurs. Le choix de la thématique de l'interventionnisme économique local s'inscrit dans cette perspective. Les contraintes matérielles et temporelles de cette recherche limitent évidemment le domaine géo-historique d'investigation. C'est la raison pour laquelle notre choix s'est porté sur les villes moyennes de la région Midi-Pyrénées depuis la décentralisation. Comme toujours, à l'orée d'un projet, les contraintes effectives pesant sur la recherche et la pertinence espérée des résultats se mêlent. Si les premières, lot commun de toute recherche, ne sont pas mystérieuses, la seconde par contre doit être explicitée. Pourquoi étudier l'interventionnisme économique? Pourquoi celui des villes moyennes ? Pourquoi dans la région Midi-Pyrénées depuis la décentralisation?

A l'opposé des sociétés traditionnelles indo-européennes qui méprisaient l'intendance domestique de l'oïkos nomos dans nos sociétés marchandes capitalistes l'activité économique détermine la richesse et la reconnaissance voire l'intégration sociales des individus en même temps qu'elle constitue l'horizon principal de la vie collective. Or, la belle mécanique de la croissance en marche, productrice de "prospérité" consumériste et de plein-emploi, semble s'être enrayée, mais, plus grave encore, le "grand horloger" de la période, l'État, devient défaillant presque impuissant. Acculé et accusé, l'État se transforme, il décentralise une partie de ses compétences sans abandonner cependant l'essentiel. L'interventionnisme économique illustre bien ce processus et constitue, selon nous, une thématique riche car engageant à la fois un domaine stratégique- l'économique-et une recomposition de l'action publique- la décentralisation-. Ainsi, à travers elle, émergent de multiples questionnements sur l'évolution des rapports État-société, sur le statut réel du marché dans les relations entre acteurs locaux, sur le type et la dynamique des interdépendances entre les instances politiques et économiques notamment les entreprises ou sur la reformulation des espaces public et privé. Ce thème nous apparaît pertinent mais quel est-il au juste? Précisons-en le contenu.

Cet interventionnisme économique dans son acception large peut être défini comme l'ensemble des actions qui ont pour objet de peser sur l'évolution du système productif local et donc de ses diverses composantes notamment les entreprises mais aussi les acteurs de l'innovation, de la recherche et de la formation. Plus précisemment cet interventionnisme recouvre des types d'intervention traditionnels tels que l'aménagement de l'espace (espace foncier, immobilier d'entreprise, réhabilitation, ...) mais aussi les politiques d'attraction, de mobilisation et de valorisation des acteurs économiques (fiscalité, aides et services aux entreprises, actions en faveur de la formation et du financement).

En schématisant, la situation pourrait être décrite comme paradoxale et problématique. En effet, cet interventionnisme local très fortement contraint est néanmoins pratiqué avec vigueur par les collectivités locales. Des effets de concurrence et de domination plus que de partenariat en découlent et aménent les acteurs locaux mais aussi nationaux à s'interroger sur la régulation de cet interventionnisme. Voyons successivement les contraintes, les pratiques et la régulation relatives à cette action économique locale.

Les contraintes multiples et fortes qui pèsent sur les politiques économiques locales sont ssentiellement normatives, institutionnelles et financières.

Sur le plan normatif, l'encadrement législatif et réglementaire national et européen constitue l'essentiel de l'armature juridique qui a beaucoup évolué en peu de temps. Ainsi des pratiques très souvent condamnées au nom des principes de la liberté du commerce et de l'industrie et de l'égalité des citoyens devant les charges publiques ont-elles été reconnues, après s'être accrues de facto dans les années 1970, par les lois de décentralisation(loi du 02/03/82, loi du 07/03/83, loi du 07/07/83). Ce cadre juridique limitatif a été renforcé par la loi du 09/01/88 dite d'amélioration de la décentralisation qui prohibe les aides communales aux entreprises en difficulté. Le processus législatif concernant ce domaine est en marche puisque des textes importants relatifs à l'intercommunalité et au développement du territoire ont été votés et commencent à être appliqués. D'ailleurs, plus qu'un recours à la norme et à la contrainte, les textes en question tentent de mettre en oeuvre des procédures incitatives dans le but de créer des dynamiques. L'analyse de la production de ce droit qui, pour l'essentiel, n'a pas été faite pourrait être menée en utilisant la problématique et les concepts de la décision complexe.

Sur le plan institutionnel il existe des phénomènes de prééminence entre les collectivités publiques. L'État conserve la haute main sur la politique économique générale et, par le biais de ses agents locaux, continue d'exercer un pouvoir d'impulsion, d'orientation et de contrôle, la vigoureuse et récente sollicitation des préfets pour l'emploi, dont il sera intéressant de suivre in vivo les effets, en constitue une bonne illustration. La région avec la planification et l'aménagement, le département avec le soutien aux zones rurales ainsi que l'Union Européenne à travers sa politique régionale, assument des fonctions d'orientation et d'aide en matière d'interventionnisme. Agissant en aval les communes semblent très dépendantes mais du jeu des dépendances peut naître l'indépendance.

Enfin sur le plan financier, les ressources dont disposent les communes sont limitées par le montant des dotations de l'État, le produit de la fiscalité locale et la capacité d'endettement.

Les compétences, l'autonomie et les ressources sont chichement comptées aux communes et pourtant elles agissent. Compte tenu de l'importance du thème de l'emploi dans la population et le rôle des entreprises dans le développement local, les villes moyennes sont amenées à mettre en oeuvre des actions économiques qu'il s'agira de repérer, de mesurer, et de modéliser. La configuration de l'armature urbaine dans la région Midi-Pyrénées conduit à s'interroger spécialement sur l'intervention économique des villes moyennes. En effet, cette région au vaste territoire (45000 km2 soit l'espace régional le plus étendu en France) n'est que modestement peuplée (2, 4 millions d'h.) avec une forte polarisation (27 % dans l'agglomération toulousaine). Dans cette situation les villes moyennes, généralement petites (inférieures à 50000 h.), ont un rôle stratégique à jouer en faveur d'un développement équilibré du territoire, condition d'une véritable réussite régionale, ce que montrent clairement les conclusions d'un travail de prospective réalisé sur la région. D'ailleurs, la région par une politique de contrats de villes cherche à favoriser le dynamisme socio-économique de ces villes. Mais faut-il étudier toutes les villes de la région qui satisfont au seul critère démographique de définition de la ville moyenne c'est-à-dire dont la population est comprise entre 20 000 et 200 000 habitants? Dans cette hypothèse il faudrait retenir huit villes : Albi, Auch, Castres, Colomiers, Millau, Montauban, Rodez, Tarbes. Il est probable qu'une pré-enquête exploratoire permettra déjà de dresser une typologie réduisant ainsi le nombre de cités étudiées de manière complète.

Pour modéliser l'interventionnisme économique de ces villes on appliquera deux types d'investigation complémentaires : une analyse en terme de politique publique et une recherche des systèmes d'action concrets à l'oeuvre en tentant dans les deux cas de recourir aux concepts de la complexité.

Étudier l'interventionnisme comme une politique publique consiste à diviser le processus de décision selon le processus séquentiel suivant : émergence des besoins, élaboration de la décision, sa mise en oeuvre et son évaluation.

On s'attachera à décrire l'émergence des besoins en matière d'interventionnisme en répondant aux questions suivantes : quels sont les acteurs en jeu? Selon quel type de mobilisation? De quelles ressources disposent-ils? Quelles stratégies développent-ils? Ces interrogations renvoient évidemment aux contextes socio-économique et socio-politique qu'il faudra tenter de saisir dans leur fonctionnement synchronique comme dans leur épaisseur diachronique. Les analyses sociologiques menées par les chercheurs du GLYSI constituent, à cet égard, d'utiles références méthodologiques et conceptuelles.

L'élaboration de la décision doit être analysée en mettant en lumière notamment le rôle des élus, des services économiques, des associations professionnelles et des entreprises. Quant à la prise de décision, il s'agira d'en révéler les acteurs, les rationalités sous-jacentes, le jeu des contraintes et notamment la place de la norme, les ressources utilisées (matérielles, relationnelles, cognitives). Le rôle du maire sera particulièrement cerné notamment dans la gestion des contraintes comme dans l'émergence des compromis.

La mise en oeuvre de la décision (implémentation) sera étudiée avec ce qu'elle peut engager comme acteurs, comme modalités d'action (contrainte et/ou incitation), et comme distorsions par rapport aux objectifs.

Enfin l'évaluation, peu pratiquée en l'occurence, doit faire l'objet d'une mise en lumière des services, des méthodes et des instruments utilisés. La place et le rôle des résultats économiques dans les argumentaires électoraux seront mesurés et explicités dans le cadre de la campagne des élections municipales de juin 1995. Rappelons tout de même que cette évaluation peut porter sur la pertinence de la politique menée (adéquation des moyens aux objectifs) et sur son efficience (relation moyens-résultats).

Les éléments mobilisés par cette grille d'analyse des politiques publiques seront traités avec un système conceptuel, préalablement élaboré, relevant du paradigme de la complexité. Simultanémént l'étude de ces politiques économiques des villes moyennes de Midi-Pyrénées sera menée avec un objectif permanent : la saisie des systèmes d'action concrets présidant à cet interventionnisme local. Mais l'existence d'un système d'action concret suppose le fonctionnement d'un processus de régulation interne qu'il est possible de décrire à l'aide de la grille élaborée par E. Friedberg. Il s'agira notamment d'identifier les degrés respectifs de formalisation et de codification, de finalisation, de prise de conscience et d'intériorisation et, enfin, de délégation explicite de la régulation.

Bien évidemment, il s'agit de systèmes ouverts au sein desquels des éléments de macro-régulation (Europe, État, groupes industriels, régions) ou de régulation externe interviennent. La traduction locale concrète de ces macro-régulations, en l'espèce assez mal connue, doit faire l'objet d'une tentative de modélisation complexe. On pense particulièrement aux nouvelles formes de l'intercommunalité, à l'incitation à la constitution de réseaux mais aussi à l'usage des financements européens.

Ces systèmes d'action concrets, ainsi mis en lumière de manière inductive, doivent faire l'objet d'une analyse comparative. Car " la comparaison est au coeur de la démarche clinique et inductive" de la sociologie de l'action organisée. Dans le cadre d'une étude des convergences et des divergences entre les systèmes d'action concrets il est possible de construire des modèles interprétatifs qui " sans avoir valeur universelle dépassent la seule contingence locale en accédant à un premier niveau de généralisation". Ainsi donc peut-on raisonnablement envisager la construction d'un modèle de l'interventionnisme économique des villes moyennes de Midi-Pyrénées. La confrontation ultérieure avec d'autres modèles d'interventionnisme pourrait permettre l'élaboration d'une " théorie substantive fondée" - pour reprendre le concept de Glaser et Strauss- de l'action économique urbaine en France. Le conditionnel s'impose en la matière car il ne faut se cacher que la sociologie de l'action organisée se définit d'abord et principalement par son attitude clinique et inductive. Or, la saisie empirique d'ordres locaux et contingents de l'action sociale se prête mal à l'élaboration de lois de portée générale. Néanmoins, en toute modestie épistémologique, on peut tout de même caresser la perspective de construire des scénarios prospectifs de cet interventionnisme. Les limites de l'exercice sont grandes mais il présente au moins une vertu : permettre une restitution plus attrayante des résultats de l'ensemble de ce projet et donc de favoriser leur diffusion auprès des acteurs locaux. Précisons que cette restitution des résultats constitue à la fois un élément de la téléologie de ce projet et une véritable phase de la recherche elle-même.

La question de la validité scientifique d'une modélisation de l'interventionnisme économique des villes moyennes de Midi-Pyrénées à l'aide du double corpus théorique de la complexité et de la sociologie de l'action organisée se pose. Si l'on s'en tient aux critères positivistes de la scientificité, il est clair qu'on a affaire à ce que K. Popper qualifie de conjecture. En effet, cetype de modèle, partiel car n'épuisant jamais la gamme des situations, provisoire car révélant un ordre contingent et téléologique en raison de sa dépendance à l'égard des projets du modélisateur, n'est pas falsifiable. Dès lors, si scientificité il y a, il faut trouver son fondement ailleurs. Pour Friedberg elle réside dans " le respect d'une procédure d'enquête qui doit garantir un recueil et un traitement des données aussi ouverts, systématiques et honnêtes que possible". On ne saurait qu'approuver une telle exhortation méthodologique mais elle ne peut suffire à fonder, dans l'épistémologie positiviste dominante, le caractère scientifique d'une connaissance. Une telle conception de la scientificité suppose en fait une véritable redéfinition épistémologique de la science, de la rationalité et de la logique. C'est dans le paradigme de la complexité que l'on peut en trouver, aujourd'hui, les fondements. Mais cet effort de réflexion fondamentale n'empêche pas de préciser, sans les fétichiser pour autant, les instruments méthodologiques qui seront mis en oeuvre à titre principal.

Pour saisir les facteurs "objectifs" qui structurent les systèmes d'action concrets on procédera aux analyses :

- du cadre juridique en vigueur et de son évolution

- de la structure des budgets communaux et des financements externes (volume, orientation, conditions)

- des environnements socio-politique et socio-économique et de son évolution

- des décisions (les niveaux de la décision complexe).

Mais, la méthode essentiellement utilisée sera l'enquête qualitative par entretiens semi-directifs auprès des principaux acteurs (ou postulés tels au départ au moins). Elle comprend les deux phases classiques suivantes :

- la phase exploratoire permettant la recherche de la structuration du champ à partir des écarts constatés entre ce que les acteurs estiment être en droit d'attendre et ce qu'ils attendent réellement les uns des autres, entre ce qu'ils disent faire et ce qu'ils font, entre ce qui devrait découler des règles formelles et les comportements constatés. L'analyse de ces écarts, concernant un échantillon d'acteurs, permet l'élaboration d'hypothèses sur la configuration et les tensions affectant le champ étudié (nature des acteurs, jeux, enjeux, règles, régulations notamment). Chaque entretien est l'occasion d'un travail itératif entre construction théorique et confrontation empirique.

- la phase de validation de l'hypothèse générale sur la structuration du champ - c'est-à-dire l'existence et la nature du système d'action concret - auprès des acteurs définis comme pertinents par rapport à cette même hypothèse. Là encore, l'exigeante alchimie de la recherche peut amener le modélisateur à changer sa construction d'ensemble pour un fait en apparence anodin mais que son intuition lui commande d'intégrer à son raisonnement. Rappelons-nous ici l'importance que R. K. Merton accordait à la "sérendipité" à laquelle se confronte le chercheur de terrain quand "une donnée inattendue, aberrante et capitale lui donne l'occasion de développer une nouvelle théorie ou d'étendre une théorie existante".

Cette technique, depuis longtemps utilisée dans ce qu'il était convenu d'appeler l'analyse organisationnelle, a été particulièrement bien décrite par P. Grémion qui en fait d'ailleurs un usage célèbre.

*

A l'issue de cette présentation le lecteur patient aura compris que ce projet se fonde sur une réelle ambition théorique -contribuer à l'élaboration d'une sociologie complexe de l'action organisée- qu'il entend confronter à un "terrain" jugé pertinent - l'interventionnisme économique des villes moyennes de Midi-Pyrénées- saisi par une méthode privilégiée- celle de l'analyse organisationnelle. Reste le projet du projet c'est-à-dire les motivations du modélisateur. Comme " le chemin se fait en marchant" pour citer le poète elles se construisent au fil du temps. Néanmoins, aujourd'hui, deux perspectives sont claires alors qu'une nouvelle pourrait émerger.

D'abord, une thèse est, de nos jours, un exercice académique imposé auquel on ne saurait se soustraire sauf à renoncer à l' université. Même si l'on peut contester cette forme exclusive de sélection il faut bien, aussi, savoir se conformer à la règle.

Ensuite, et de manière liée, afin de produire une recherche dont la finalité ne soit pas seulement académique, ce projet se veut en phase avec certaines préoccupations d'acteurs locaux notamment des collectivités locales (communes étudiées et région) et bénéficie, à ce titre, d'un financement du conseil régional de Midi-Pyrénées. Il devrait, entre autres choses, déboucher sur la construction d'indicateurs de description et d'évaluation socio-économique des politiques économiques menées par les villes moyennes de cette région.

Enfin, de par sa vocation transdisciplinaire, son ancrage systémique et son objet local, ce projet pourrait, éventuellement, fédérer un travail collectif de recherche de certains membres du CIRESS, le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur les Systèmes Sociaux. Cette petite équipe de chercheurs de l'Université des Sciences Sociales de Toulouse pourrait ainsi se construire en cheminant de concert.

 

Globalisation du crime et du contrôle :
réflexions sur une recherche en cours.

Wanda Capeller

Dans le cadre du CIRESS j'ai proposé au GIP - Groupement d'Intérêt Public - Justice, du Ministère de la Justice, notamment à la "Mission de Recherche Droit et Justice" un projet sur "La criminalité transfrontalière, la drogue et la logique sécuritaire". Ce projet ayant été approuvé récemment, une équipe est en train de mettre en place les outils méthodologiques nécessaires pour le développement d'une pré-enquête sur le terrain. Quelques réflexions préalables sont ici présentées dans l'espoir de susciter un débat sur ce thème, car le phénomène de la globalisation du crime et du contrôle est aujourd'hui - pour utiliser une expression devenue courante - une "affaire de tous".

***

J'ai à l'esprit les mots de Boaventura de Sousa Santos lorsqu'il parle de l'importance pour les chercheurs de découvrir ou créer les liens entre ce qui se passe à l'échelle locale et les processus historiques au niveau global. Du point de vue de la criminalité et de son contrôle, le lien essentiel entre qui se passe aujourd'hui en Amérique latine - échelle locale - et dans l'espace européen - échelle globale - est celui qui concerne principalement le trafic de drogues. L'analyse de ce phénomène passe nécessairement par l'analyse de l'État, et par une lecture politique du champ criminel, sans oublier l'étude de l'intervention des acteurs sociaux dans ce domaine. En ce sens, on retrouve ici les éléments qui ont soutenu ma réflexion antérieure sur les politiques criminelles au Brésil, à savoir l'analyse des transformations de l'État à la base d'une lecture politique du champ pénal dans ce pays, tout en privilégiant le rôle des acteurs sociaux.

Une fois les liens établis, encore faut-il faire le saut. Les chercheurs qui travaillent dans le domaine sociologique du champ pénal sont, en général, plongés dans un certain ethnocentrisme culturel, sans se rendre compte de la diversité qui doit être prise en compte lorsqu'on analyse des données criminologiques, mais aussi des aspects actuellement très visibles de la criminalité multinationale qui transgresse les frontières. L'idée dominante des criminologies "nationales" est, en effet, celle qui déclare le crime inhérent à la structure sociale de chaque société. Ainsi, les changements concernant les formes de criminalité et les modèles et mouvements concernant le contrôle du crime, c'est-à-dire les politiques criminelles, ne sont en général attribués qu'aux conditions sociales, politiques et économiques de chaque pays. Il s'agit en fait de redimensionner la question criminelle à l'échelle mondiale. Le véritable problème est celui de l'analyse d'un champ émergent et plus précisément de l'étude des relations transfrontalières dans le champ criminel.

L'enjeu ne consiste pas seulement en une réflexion dans les termes de la criminologie comparative, qui constitue déjà un pas en avant par rapport aux criminologies développées à l'intérieur des espaces nationaux et condamne ce qu'elle appelle une "attitude insulaire" des chercheurs. Encore faut-il préciser l'émergence de ce nouveau champ criminel, voire redéfinir la problématique qui est à l'origine de cette analyse, celle qui concerne l'extension globale du phénomène du trafic de drogues et, par conséquent, le développement d'une logique sécuritaire mise en oeuvre dans le but de contrôler les méfaits de cette criminalité. Il ne s'agit plus seulement d'une logique sécuritaire au niveau étatique, mais d'une logique sécuritaire supra-étatique. Les institutions de contrôle de chaque pays, voire les politiques criminelles de chaque État, sont en train d'être réformées pour permettre cette nouvelle organisation de la répression du trafic international de la drogue.

L'analyse des différents systèmes de politique criminelle – la répression du trafic de drogues y étant une préoccupation majeure dans la construction d'une nouvelle économie répressive – est fondamentale pour cette nouvelle piste de recherche. Par là, on peut observer comment les États européens sont en train d'établir une nouvelle coopération en matière de contrôle pénal, et il est possible d'entrevoir vers quelles politiques criminelles l'Europe s'engage en matière de trafic de drogues. Outre ces aspects politiques, l'analyse du fonctionnement des institutions de contrôle et l'attitude des agents dans ce domaine – la police des douanes, la police européenne anti-mafia, l'organisation policière internationale concernant le trafic de drogues – constituent une autre variable à examiner dans ce type de recherche.

La compréhension de la criminalité transfrontalière suppose l'appréhension d'une nouvelle économie du crime. Tout d'abord, il faut abandonner les catégories étroites de la criminologie conventionnelle, incapables de répondre aux interrogations désormais posées par l'investigation de ce nouveau champ d'études. En fait, le système criminel multinational présente de multiples visages et un certain nombre de facettes visibles : d'innombrables acteurs organisés dans des réseaux de l'économie privée et publique; une division du travail illégal sur des bases multinationales; des systèmes de production et de distribution de marchandises axés à la fois sur l'économie domestique et sur l'économie multinationale; des systèmes de canalisation de l'argent "sale". Un très haut niveau de violence est à la base de ce système criminel multinational qui compte de surcroît sur la connivence des gouvernements, maintes fois impliqués dans le système lui-même.

Il est alors question d'un changement de paradigme : il ne s'agit plus d'une approche locale du phénomène criminel, mais d'une approche globale. Un nouveau cadre théorique doit supposer le dépassement des catégories criminologiques individuelles, biologiques ou psychosociales qui, considérées isolément, ne répondent plus à ce phénomène. D'ailleurs, la réflexion sur ce type de criminalité est essentiellement transdisciplinaire, et on constate que d'autres disciplines comme la science politique s'intéressent de plus en plus à cette problématique.

La compréhension du phénomène de globalisation du crime et du contrôle exige en effet un "regard croisé" suffisamment percutant pour circonscrire trois axes interconnectés :

- l'État, analysé encore ici comme un acteur social problématique, où les crises se succèdent, interrogeant les fondements mêmes de la démocratie, et où l'État n'est plus élément homogène et régulateur, mais apparaît comme espace de conflits permanents;

- les "champs autonomes d'action criminelle" eux-mêmes, capables de créer éventuellement une "tierce culture" qui s'imposerait en marge, mais peut-être aussi à l'intérieur de l'État. De notre point de vue, le développement d'une "tierce culture" suppose une approche particulière des acteurs sociaux par rapport à leur intervention dans les conflits, intervention qui peut se trouver dans le cadre de l'État ou en marge de l'État;

- la justice, dont les outils conceptuels et instrumentaux se trouvent dépassés par ces phénomènes. Alors, la conception classique, c'est-à-dire "moderne" du droit et de la justice, ne correspond plus aux besoins d'une réponse étatique et sociétale au crime. En fait, l'idée d'‘organisation criminelle’, les liens qui se tissent entre elle et l'État et/ou les classes politiques, finissent par mettre en cause non seulement les fondements d'un droit pénal élaboré en fonction d'un type différent de criminalité, mais aussi la survie de l'État de droit lui-même. De toute façon, le caractère extra-national ou supra-national ou international - en tout cas transfrontalier - de ces "champs autonomes d'action criminelle" permet de faire le point sur la capacité d'instrumentalité du droit pénal dans un État démocratique.

Il est possible, donc, de problématiser cette question à travers une triple lecture de ce phénomène, centrée notamment sur les crises de fonctionnement de l'État, le rôle des acteurs sociaux dans la construction d'une "tierce culture"; la justice comme instance étatique d'instrumentalisation du droit.

Les crises de fonctionnement de l'État

Tout d'abord, il faut dessiner plusieurs profils de l'État dans le système mondial. On revient alors aux concepts de centre et de périphérie, nécessaires lorsqu'il s'agit de distinguer les formes différentes de l'État dans le système mondial et leur rôle dans la conception des politiques criminelles dans le domaine de ces "champs autonomes". On notera trois formes étatiques majeures : l'État néolibéral dans les sociétés centrales; l'État post-totalitaire dans les sociétés périphériques de l'est; et l'État post-autoritaire dans les sociétés périphériques qui n'ont pas vécu l'expérience du communisme d'État. L'idée consiste à savoir comment ces différentes formes d'État sont en train de traiter les problèmes concernant les "champs autonomes d'action criminelle".

Je reprends ici l'analyse des crises de fonctionnement de l'État déjà appliquée dans le contexte spécifique de la société brésilienne : crise de légitimité, crise d'institutionnalisation et crise d'hégémonie. On l'a constaté, ce sont des crises de nature différente qui peuvent néanmoins, dans ce domaine incertain, se présenter de façon simultanée. Les pays périphériques présentent, en général, les trois types de crise à la fois, tandis que, dans les pays centraux, on observe fréquemment des crises institutionnelles et d'hégémonie sans que la légitimité de l'État soit mise en cause. Ces différences sont importantes dans l'analyse de politiques actuelles mises en oeuvre pour combattre les "champs autonomes d'action criminelle"; c'est pour cela qu'on suggère ces pistes de recherche. Pour l'instant, on s'en tiendra aux crises simultanées.

On insiste sur le fait que l'analyse de ces crises est aussi fondamentale pour comprendre les rapports Nord/Sud en termes politiques, économiques et culturels, car la guerre de la drogue, en particulier, avec la multiplicité de ces groupes antagonistes et l'implication de l'État en maint pays, est en train de provoquer un véritable "choc des continents". Enfin, cette approche est importante aussi pour pouvoir saisir le fonctionnement de la justice dans les divers pays qui sont localisés dans le système mondial, c'est-à-dire tant les pays centraux que les pays périphériques.

Les crises simultanées de l'État.

Les travaux réalisés en Amérique latine sur les drogues, et les recherches récemment élaborées sur l'État montrent que certains pays de l'Amérique latine peuvent conjuguer simultanément les trois types de crise déjà mentionnés. En Colombie, par exemple, les institutions étatiques se sont dédoublées en des institutions para-étatiques, où le narcotrafic est un élément propulseur de l'économie Dans ce pays, il est question d'un double État parallèle, c'est-à-dire non seulement un "État dans l'État", mais aussi une "fragmentation à l'intérieur de l'État" officiel. Ainsi, on peut observer que, en 1992, au moment même où le gouvernement Gaviria se félicitait de la "victoire de la légalité" et du "renforcement de la justice" en Colombie, la corruption restait à l'ordre du jour et certains secteurs de l'économie continuent à se développer à l'aide de l'"argent sale". La construction, par exemple, connaît un boom à cette époque, favorisé par le retour au pays de capitaux plus au moins "sales", qui profitent d'une loi d'amnistie fiscale. Officiellement, 1, 6 milliard de dollars ont bénéficié de cette mesure. On estime que 20 milliards de dollars ont encore trouvé refuge dans les banques américaines ou européennes, ce qui représente à ce moment plus du montant total de la dette extérieure de la Colombie On peut observer une crise institutionnelle et une crise de légitimité de l'État colombien, la dernière due à la violence de l'État. Il est néanmoins difficile de parler d'une crise d'hégémonie en Colombie, car là-bas il est impossible de penser une forme différente d'État Il s'agit d'une double crise de l'État colombien.

Ces crises simultanées de l'État sont fréquentes dans les pays latino-américains qui vivent actuellement des formes d'État post-autoritaire (par référence à l'État administratif-autoritaire ou bureaucratique-autoritaire, formes d'État connues dans les années 70 dans ce continent). Dans les pays qui connaissent aujourd'hui les formes d'État post-totalitaire, les manifestations du phénomène qu'on appelle ici les "champs autonomes d'action criminelle" sont aussi présentes. En Russie, actuellement, ce genre de criminalité apparaît de façon étonnante : l'ex-Union Soviétique demande des dollars aux États-Unis et à l'Europe pour combattre cette "juxtaposition des institutions mafieuses". De son côté, Boris Eltsine déclare : "Tout le monde croit que ce sont les problèmes politiques qui risquent de nous faire sauter, alors que c'est la criminalité la menace la plus grave". La souveraineté de l'État post-totalitaire est menacée.

La crise institutionnelle peut mener aussi à une crise de légitimité, notamment lorsque les gouvernements sont mis en cause par rapport à ces "champs autonomes d'action criminelle" comme c'est l'exemple en matière de trafic de drogues. – A ce propos, je voudrais signaler les reportages parus dans les journaux français à propos de l'implication du gouvernement cubain dans les affaires de trafic de drogues. On oublie de préciser que les politiques répressives mise en oeuvre par les États-Unis dans le contexte global de la géopolitique du continent latino-américain, attentent à la souveraineté des États.

Quelques mots encore sur la crise d'hégémonie, qui se présente tant dans les pays périphériques que dans les pays centraux : cette crise n'est pas seulement liée à l'impossibilité de trouver de nouvelles formes d'État dans un espace national; elle est aussi une crise à l'intérieur des instances étatiques elles-mêmes par la manifestation du pluralisme étatique interne. Si les diverses instances de contrôle ne se conjuguent pas dans la mise en oeuvre des politiques publiques, alors on constate une mésentente au niveau de la coordination et de la coopération étatique qui rend difficile la maîtrise du problème. Ce phénomène se retrouve aussi au niveau des instances supra-étatiques, et par conséquent, l'Europe a tout intérêt aujourd'hui à se mettre d'accord sur les politiques répressives concernant la mafia et tout genre de trafic. M. Paul Quilès, lorsqu'il était à la tête du Ministère de l'intérieur français, affirmait que la souveraineté des États démocrates libéraux est aussi en danger.

Le rôle des acteurs sociaux dans la construction d'une "tierce culture".

Si les événements quotidiens, les discontinuités et les processus de déconstruction de "patterns" politiques, culturels et sociaux sont importants dans l'analyse des grandes transformations de la société, encore faut-il observer ces "processus invisibles de transformation graduelle" dans le champ de la politique criminelle par l'étude de "champs autonomes d'action criminelle". Boaventura de Sousa Santos parle de l'importance d'analyser les espaces "microphysiques de la légalité". Je propose, pour ma part, de regarder de plus près les "espaces microphysiques d'illégalité". En fait, le trafic de la drogue se traduit par l'existence d'un système complexe, organisé, qui fonctionne comme une entreprise commerciale au niveau local et global touchant à la vie des gens les plus humbles comme à celle des mieux placés dans la société. Le "comportement systémique" des acteurs sociaux engagés dans ce mécanisme incite à une réflexion globale, c'est-à-dire à la fois économique, politique et culturelle.

Cela nous conduit à considérer l'importance des "déterminations individuelles" malgré l'avis de Rosa del Olmo. Un certain courant de la sociologie met en vedette précisément les "déterminations individuelles" ainsi que le "rôle des acteurs sociaux". On ne peut demeurer fidèle à une approche méthodologique "transgressive" sans se débarrasser des préjugés imposés par les rigidités d'une science partisane. Appréhender le rôle des acteurs sociaux, essayer d'établir leur "connaissance" ("Knowledgeability") en tant qu'acteurs à l'égard de leurs interventions peut être un outil de travail non négligeable. A partir de là, il serait possible d'envisager le développement de "tierces cultures" comme conséquence d'une situation d'anomie par rapport à plusieurs aspects des "systèmes inter-sociétaux", particulièrement ceux qui concernent la non-intervention de l'État (absence des normes) et la notion de pouvoir à l'intérieur des relations illégales transfrontalières, où le rôle de l'action individuelle est fondamental.

Au-delà de l'analyse sur l'absence de l'État, il faudrait ici examiner les conditions qui déterminent la complicité de l'État dans le développement des "champs autonomes d'action criminelle". L'inventaire de l'intervention illégale de l'État dans des terrains ambigus du trafic de drogues ou du trafic d'armes est une étude nécessaire pour comprendre jusqu'à quel point l'hypothèse de l'existence d'une "tierce culture" dans ces champs criminels est vérifiable, et jusqu'à quel point elle peut atteindre l'État lui-même. L'étude des mafias sera évidemment très importante dans ce domaine, car elles constituent des "ordres juridiques non étatiques" qui s'avèrent plus despotiques que l'ordre juridique des États où elles opèrent.

L'analyse de cette problématique par le biais de ces deux axes fondamentaux – les formes de l'État et la constitution et la reproduction des "champs autonomes d'action criminelle" dotés d'une "tierce culture" – incite à une réflexion sur l'administration-même de la justice, perçue comme instance étatique d'instrumentalisation du droit. Au niveau international la justice se prépare pour être en mesure d'affronter ce phénomène; apparaît alors une "nouvelle organisation de la justice".

La justice comme instance étatique d'instrumentalisation du droit.

En réalité, cette nouvelle organisation de la justice est une conséquence d'un fait essentiel : la pénétration des marchés illégaux dans le fonctionnement des systèmes économiques légaux au-delà des limites consenties par l'État. En effet, c'est seulement au début des années 80 que le crime organisé a commencé son infiltration déstabilisatrice dans l'économie occidentale. Aujourd'hui, le recyclage de l'argent, géré globalement au plan mondial, peut altérer par son volume la concurrence internationale et secouer les marchés financiers en fonction des flux qu'il suscite. Fin septembre 1992, devant le Conseil de l'Europe réuni sur ce sujet, "la gravité croissante du phénomène" fut soulignée par M. William C. Gilmore, chef du service de délinquance économique au secrétariat du Commonwealth, à Londres.

Même si la plupart des pays européens se disent préservés de l'implantation d'une "organisation criminelle de type mafieux" sur leur territoire, leurs gouvernants savent bien, à l'inverse, que leurs économies ne sont pas à l'abri du recyclage de capitaux d'origine illicite. Comment en serait-il autrement quand les estimations les plus fiables réalisées par des organismes d'études européens s'accordent à évaluer le chiffre d'affaires des différentes mafias italiennes à une surface financière correspondant à plus de 10% du PIB de ce pays? En France, la police judiciaire a ainsi décelé la trace d'investissements mafieux, liés au trafic de drogues, sur la Côte d'Azur tandis que les juges Falcone et Borsellino avaient repéré des mouvements de fonds suspects dirigés vers le sud de l'Allemagne.

Plus récemment, un rapport de la commission d'enquête parlementaire a dénoncé "la colonisation mafieuse de la France" localisant en particulier un réseau à Grenoble, ce qui suscita la réaction du Procureur général de cette ville, qui suspendit les enquêtes sur des membres présumés de la mafia en raison de "l'atteinte directe à la présomption d'innocence". On note ici la manifestation d'un pluralisme étatique interne suscitant des mésententes entre l'ensemble des organes étatiques, notamment les instances de l'administration de la justice. En Italie, on constate le même phénomène. Le juge Falcone montrait comment les contre-ordres du Ministère de l'intérieur et de la Coordination de la police contrarient la mise en marche des opérations répressives. Les manifestations de pluralisme supra-étatique, avec les failles existantes entre les diverses législations nationales, ont montré aux États européens la nécessité de mettre au point des ripostes collectives face à des groupes mafieux.

Un changement de perception par rapport à ce genre de manifestation criminelle s'opère. L'Europe de la sécurité intérieure se met en place à pas précipités, notamment après le coup d'émoi provoquée par l'assassinat du juge Borsellino, le 19 juillet 1992, à Palerme, qui suivait de deux mois celui du juge Falcone. Réunis à Bruxelles, en septembre 1992, les ministres de l'Intérieur et de la Justice européens ont adopté un plan de lutte contre les "organisations criminelles de type mafieux". Une police "anti-mafia" est notamment créée, "Europol". Deux semaines après sa création (le 4 septembre 1992), les pays de la Communauté européenne prenaient la décision, à Strasbourg, d'accroître le champ de compétence de cette administration composée de représentants des polices d'Europe. Outre sa mission initiale de lutte contre le trafic de stupéfiants et le blanchiment de l'"argent sale", Europol va également s'occuper de la criminalité organisée de type mafieux, comme la pénétration financière dans l'immobilier. Une autre innovation décisive a été adoptée avec la création d'un "groupe européen des responsables anti-mafia". Composé de policiers et de magistrats, ce groupe de travail devra "conduire une réflexion sur les activités mafieuses, définir des stratégies communes pour les contrer". M. Paul Quilès, à l'époque Ministre de l'intérieur français, a déclaré que "ce groupe devra avoir un objectif de coopération opérationnelle".

Plus récemment, les Conférences de Malta et de Paris ont été centrées sur la corruption et le crime organisé. A La Valette, la capitale maltaise, les ministres de la justice des trente-deux pays membres du Conseil de l'Europe ont prévu de cordonner la lutte contre ce fléau qui "menace gravement la démocratie" en Europe. A Paris également, les XXes Journées de l'Institut de criminologie de l'université Panthéon-Assas ont été consacrées à "la puissance financière des mafias" et à la "menace mondiale" qu'elles font peser sur les économies. En Europe, on constate cet effort supra-étatique considérable pour combattre le système criminel multinational. Il n'empêche : la cacophonie s'installe et la recherche forcée d'harmonisation révèle les paradoxes et l'incohérence des politiques criminelles de lutte contre le crime organisé et le trafic des drogues.

 

La production de l'habitat à Fes.
Encadrement théorique et hypothèses explicatives.

 

Diana Mosovich Pont-Lezica

 

Le projet, les objectifs

Le projet d'action intégrée qui suit s'inscrit dans le cadre de la Coopération Inter-Universitaire Franco-Marocaine (93/175), pour une durée de trois ans à partir de 1993. Il associe le CIRESS, de l'Université des Sciences Sociales à Toulouse, France, et le GRIF, du Département de Sciences Économiques, Faculté des Sciences Juridiques, Économiques et Sociales, Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, Maroc.

Comme l'indique le document présenté à la Coopération Inter-Universitaire, l'explosion urbaine que connaissent les pays en voie de développement est le produit d'une croissance démographique végétative forte mais aussi de l'important exode rural vers les villes. L'augmentation accélérée de la population de certaines villes pose aux responsables des problèmes de logement et d'urbanisme aigus.

La ville de Fès n'échappe pas à ce type de difficultés, et les premières études réalisées par des géographes, économistes et sociologues montrent qu'il s'agit d'un champ d'observation privilégié pour aborder dans une perspective interdisciplinaire les problèmes dérivés de la croissance urbaine rapide et sans contrôle.

Les objectifs de ce projet sont donc :

1. analyser les éléments du coût de la construction (y compris le foncier) et les procédés de financement de l'habitat dans les trois types de systèmes que l'on peut actuellement distinguer, à savoir, le système réglementaire, le système non-réglementaire clandestin, le système particulier de la restructuration de la Médina;

2. étudier les politiques mises en place en matière d'équipement et d'infrastructure urbains, tant par la Municipalité de Fès, comme par les associations de propriétaires;

3. repérer les acteurs intervenant de manière plus ou moins directe dans le secteur du logement et l'urbanisme, leurs réseaux d'interactions et d'inter-relations; analyser les politiques menées en la matière, afin de mieux faire émerger les systèmes de régulation actuels, leurs possibilités et leurs limitations.

Le plan de réalisation

Comme prévu, la première année a été consacrée à la recherche bibliographique et documentaire, à la formulation d'hypothèses, et à la proposition de la méthodologie. Des enquêtes--ont été réalisées par l'équipe marocaine avec l'appui de l'équipe française--et ont fait l'objet d'un dépouillement durant la deuxième année. Enfin la dernière année, 1995, a permis d'analyser les résultats et de rédiger le rapport final, dont les conclusions devraient être présentées lors du Colloque de la Coopération Inter Universitaire Franco-Marocaine, qui aura lieu le 24 et 25 octobre 1995, à Toulouse.

Encadrement théorique et hypothèses explicatives

Les étapes précédentes du projet ont permis d'arriver à un constat : il y a une crise du logement à Fès, qui se manifeste par un décalage entre l'offre et la demande de logement (voir Document d'étape, décembre 1994). Pour la suite du projet, il convient de poser des hypothèses explicatives. Dans une étape postérieure ces hypothèses seront vérifiées sur le terrain. Nous proposons ici une synthèse des réflexions de l'équipe toulousaine en présence de M. M.Ameur qui ont abouti aux hypothèses et aux questions sur la problématique.

1.Considérations générales : la complexité du processus de production de l'habitat.

En gros, la question de l'habitat met en présence différents acteurs avec des objectifs souvent conflictuels et contradictoires, et suppose différentes étapes, avant d'aboutir à la production de l'habitat. Parmi les acteurs on repère les consommateurs (propriétaires et locataires), les pouvoirs publics (nationaux et locaux), les agences publiques d'urbanisme, de réglementation, de sauvegarde, etc., les promoteurs, les architectes... Ces acteurs, et en particulier ceux du domaine privé, s'étalent sur un continuum social qui va des classes inférieures aux couches les plus aisées de la population. La promotion de l'intérêt public, de la part des institutions publiques, la satisfaction des besoins en logement, le profit maximum, sont parmi les objectifs poursuivis par les différentes catégories d'acteurs.

Les étapes de la production de l'habitat trouvent leur place sur une diversité de sites : des terrains agricoles périrurbains laissés improductifs en attendant que l'arrivée de services publics collectifs les valorisent, jusqu'aux appartements haut de gamme, en passant par les projets publics et l'habitat clandestin.

La diversité des objectifs des différents acteurs est modelée par des traditions et des valeurs culturelles, juridiques, religieuses, sociales. Les intérêts des acteurs sont souvent pris en charge par des organisations qui les représentent : organisations politiques et religieuses, syndicats, chambres professionnelles, ligues de consommateurs, agences publiques, etc. Ces organisations peuvent exercer des pressions sur les autorités pour qu'elles adoptent une décision plutôt qu'une autre. Les décisions prennent la forme de politiques publiques sectorielles, dont le contenu reflète principalement le rapport des forces des différents acteurs, et leur capacité de négociation.

Or, le processus de production de l'habitat est complexe, et il est encadré par les réglementations, les institutions et les politiques publiques mises en place pour répondre à des rapports particuliers et en constante évolution entre les acteurs. Quand ces rapports sont très fluides et changeants, les institutions chargées des politiques publiques ont du mal à suivre et sont souvent dépassées, ce qui entrave le fonctionnement du processus. L'application des politiques publiques qui auparavant répondaient aux intérêts de certains acteurs, peut alors devenir contradictoire avec les objectifs et les intérêts de la plupart des acteurs. C'est pourquoi l'analyse du processus de production de l'habitat doit porter sur une période significative, au cours de laquelle il est possible d'observer de quelle manière les intérêts des différents groupes se forment, se consolident, s'allient, et sont éventuellement dépassés.

2. La spécificité de Fès. Étude de cas

On a constaté qu'à Fès il y a une inadéquation entre l'offre et la demande d'habitat, perçue de manière différente par les différents intervenants. De manière simplifiée, on peut constater que les consommateurs (futurs locataires ou propriétaires) n'arrivent pas à trouver un logement à portée de leur budget; les promoteurs n'arrivent pas à vendre leur produit; les autorités publiques ne peuvent pas apporter de solution aux réclamations de leurs électeurs...

La spécificité de Fès est constituée :

a) par sa Médina ("l'espace urbain le plus densément peuplé du monde...") qui pèse sur les programmes de réhabilitation, de sauvegarde et de relogement (c'est à dire, d'amélioration, de conservation et de construction de nouveaux logements dans l'ensemble de la ville);

b) les réserves foncières urbanisables sont aujourd'hui presque épuisées et, semble-t-il, l'extension de la ville sur le domaine rural se heurte à des valeurs foncières qui demeurent assez élevées. Il faudrait avoir davantage d'information : i) à propos de la réforme agraire et des terres du domaine public en principe réservées à l'urbanisation; ii) quelle est la relation entre la valeur de la terre urbaine et la valeur de la terre rurale.

c) par le fait que les présidents et vice présidents des 6 Communes appartiennent à la coalition de l'opposition;

Les données disponibles (travaux publiés, mémoires, thèses, enquêtes) prouvent que le foncier et la spéculation foncière ont permis l'émergence de nouveaux groupes sociaux à Fès, car ils ont eu une influence redistributive. Pourtant ces activités, au début socialement positives, sembleraient se retourner contre le souci d'harmonie sociale qui les inspirait. Cela transparaît à travers les caractéristiques de la crise de logement à Fès.

L'analyse faite jusqu'ici a permis d'identifier, du point de vue de l'offre de logement, les filières de production de logement et le rôle de la planification urbaine par rapport à ce marché. Pour ce qui concerne la production de logement, les principaux intervenants sont les promoteurs privés qui produisent des logements de façon réglementaire, et ceux qui en produisent clandestinement (mais qui sont en train de diminuer à cause des risques croissants). L'État a joué jusqu'à 1985 un rôle important dans la construction de logements, mais l'épuisement de la réserve foncière publique a beaucoup réduit ce rôle. Finalement, l'habitat spontané, dans sa version améliorée, suite au recasement de ses occupants, est difficile à évaluer.

La planification urbaine à démarré très récemment. Dans les années 1970, le schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme n'a pas été complété avec des plans sectoriels. Pourtant, à partir des années 1970, la croissance démographique (naturelle et migratoire) de la ville de Fès s'est accélérée, et la ville s'est étendue de manière désordonnée, ce qui a donné lieu à des constructions non-réglementaires. L'Agence urbaine a été créée pour pallier cette situation, mais elle suscite de nombreuses critiques de la part de presque tous les acteurs concernés, qu'ils soient offreurs ou demandeurs de logement.

En définitive, la crise du logement s'accentue, tendance perçue par pratiquement tous les acteurs concernés. La principale caractéristique de cette crise est que, compte tenue de la diminution du pouvoir d'achat, du manque de professionalisme de la plupart des promoteurs, et de la spéculation foncière, il y a un déséquilibre entre l'offre et la demande. Les promoteurs se plaignent de mévente. Les prix des logements (y comprise la location) ne cessent d'augmenter, et les demandeurs potentiels voient diminuer leur capacité d'achat par rapport au type de logement qui leur serait adéquat en fonction de leur statut social et de leur niveau de revenu.

2.1. Les hypothèses

Il s'agit de répondre aux questions suivantes :

2.1.1. Compte tenu des différents acteurs publics et privés, est-ce que les différents intervenants représentent des groupes sociaux spécifiques, dont les intérêts et les stratégies sont identifiables? Si oui :

Est-ce qu'on peut les identifier en observant les politiques publiques mises en oeuvre? Y a-t-il une émergence de groupes, et serait-elle largement favorisée par l'État?

Si non, pourquoi les rapports classiques entre l'État et les acteurs publics ou privés ne fonctionne pas à Fès? Quelle serait la spécificité locale, dans ce domaine?

2.1.2. Quel est le pouvoir d'intervention réel des acteurs publics, et quels sont les obstacles qu'ils rencontrent? Quels sont les obstacles dus à une spécificité culturelle dans le domaine de l'habitat : le fait d'être individuel ou collectif, l'influence de la structure familiale, des modes traditionnels d'appropriation et de contrats, etc. Quelle est la capacité des acteurs publics à faire appliquer les lois et les réglementations? Quels sont les secteurs de la population les plus faciles, les plus difficiles à contrôler? Est-ce qu'il y a une réglementation qui pourrait empêcher la spéculation foncière?

Des exemples seront pris dans les domaines de la politique fiscale et foncière nationale et locale, des codes de la construction, droits de propriété, réglementation du loyer, etc.. On réfléchira aux enjeux politiques auxquels les autorités publiques sont confrontés (gouvernement, élus). On essaiera de voir s'il y a des secteurs qui bénéficient de la crise du logement, dans ses différentes étapes, et quel est leur poids politique/économique?

2.2. Différentes hypothèses peuvent être avancées par rapport aux questions précédentes. Essentiellement, ces hypothèses se partagent entre, soit une autonomie de l'État par rapport aux différents groupes sociaux, soit l'absence d'autonomie des groupes sociaux envers l'État. Dans ce dernier cas, on aurait à réfléchir sur les enjeux qui résulteraient d'une décision de l'État de changer la donne entre favorisés et défavorisés par la spéculation foncière et la crise du logement.

Le cadre temporel et autres démarches méthodologiques Afin de répondre à ces questions, on travaillera sur une période comprise entre la décennie 70 et aujourd'hui, c'est à dire, après que les politiques actuelles aient été mises en place. D'ailleurs, pendant cette période, la crise du logement n'a cessé d'augmenter.

Il sera aussi important de tracer et superposer le plan du zonage préparé par l'Agence Urbaine, et la représentation que se font les différentes couches sociales de l'espace urbain, compte tenu des lots et des logements qu'ils souhaitent acquérir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deuxième Partie : Études

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Sociabilité et intégration dans les petites villes :

Hypothèses sur une évolution

 

Jean Claude Lugan

 

 

Il ne s’agit en aucune façon ici d’une comparaison méthodique dans le temps, de l’état de la sociabilité sur un échantillon identique de petites villes. Il s’agit beaucoup plus modestement de reprendre un constat établi au moyen d’enquêtes, il y a une quinzaine d’années, et d’estimer, à partir d’observations spontanées, si certaines de ces formes de sociabilité se sont maintenues ou à l’inverse si elles ont régressé ou évolué. Cette méthode " impressionniste " est liée au fait que je partage mon temps hebdomadaire entre d’une part une petite ville–centre en milieu rural, dans laquelle j’exerce des responsabilités électives et la métropole toulousaine. Ces impressions monographiques sur l’évolution des relations sociales ont pu être quelque peu élargies par des contacts et des entretiens informels avec d’autres responsables de petites villes.

Par conséquent il s’agit davantage d’hypothèses que de conclusions définitives. De plus ces hypothèses ne peuvent avoir un certain niveau de pertinence que pour les petites villes dont la sociabilité a des chances de se recomposer sur de nouvelles bases, dans la mesure où elles conservent ou développent un certain dynamisme et non pour les petites villes qui perdent leur substance.

La sociabilité connaît des définitions multiples. C’est une notion polysémique. Pour ce qui nous concerne nous proposons de la définir comme la capacité pour des acteurs sociaux d’entrer en communication, puis en interaction avec d’autres acteurs ; ce processus permettant d’obtenir pour chacun d’eux une reconnaissance sociale dans une communauté donnée.

1 – Évolution des relations interpersonnelles " primaires "

Pour Louis Wirth, ce qui caractériserait, entre autres, la culture urbaine et industrielle par rapport à la culture traditionnelle ou rurale, serait le passage d’un type de relations " primaires " à un type de relations " secondaires ", ou en d’autres termes le passage d’un type de rapports informalisés, affectifs, à un type de rapports plus formalisés et plus instrumentaux.

Les enquêtes que nous avions menées, il y a plus de 15 ans, auprès de divers acteurs des petites villes, montraient que la vie sociale de celles ci reposait alors en grande partie sur des rapports de type " primaire " que l’on observait et que l’on observe encore dans les sociétés rurales. L’hypothèse explicative était à priori simple, peut être trop simple : la probabilité pour que s’établissent et persistent des relations fondées à la fois sur une certaine interconnaissance et une certaine affectivité, et non sur l’instrumentalité, serait fonction en premier lieu de la quantité d’individus mis en présence.

Les éléments de ce constat nous paraissent encore pertinents aujourd’hui ; mais ils doivent être exposés avec plus de nuances. En effet par le petit nombre de leurs habitants et l’organisation de leur espace, les petites villes favorisent encore assez largement ce genre de relations.

Certes dans les petites villes les rapports secondaires existent, mais sont très souvent doublés de rapports primaires. En termes plus concrets, les fonctionnaires, les artisans ou les commerçants " situent " de très nombreux acteurs au sein de la collectivité et n’auront pas, ne pourront avoir à l’endroit d’un habitant de simples rapports instrumentaux

Les possibilités et les fréquences de ces relations non instrumentales, ou non strictement instrumentales, dépendent pour une bonne part de la stabilité géographique des habitants. Les catégories socioprofessionnelles les plus mobiles, les fonctionnaires et les ouvriers par exemple, n’ont pas toujours le temps de présence suffisant au sein de la petite collectivité pour dépasser le stade des relations secondaires. Or la mobilité géographique déjà élevée il a 20 ans s’est vraisemblablement accentuée ; les jeunes de plus en plus nombreux à poursuivre des études, partent vers les villes universitaires et ont relâché dans bien des cas les liens avec leur communauté d’origine. Une variable corollaire de la mobilité géographique entre en ligne de compte : l’origine et le degré d’implantation locale de la famille. Une bonne implantation aide sans nul doute à l’établissement de relations personnalisées et favorise l’apparition rapide d’attitudes confiantes.

Il semble que ce soit là des réminiscences de ce que Ralph Linton dénomme le statut assigné, c’est-à-dire un statut social que l’individu reçoit à la naissance ou à différentes étapes de sa vie, sans devoir le gagner. Ce statut est lié au statut même de sa famille et au degré d’insertion de celle ci dans la collectivité. Ce statut assigné s’oppose dans la pensée de R Linton au statut acquis propre aux sociétés urbaines et industrielles, statut qui, lui, résulte du rôle personnel qu’un individu assume dans sa collectivité. Le rôle du statut assigné semble diminuer assez vite dès que la ville dépasse un certain seuil démographique, excepté peut être dans des " clans " assez restreints et dans certaines catégories sociales. Ajoutons que l’importance du nombre d’artisans, de petits commerçants, au sein de la population active dans les petites villes, c’est-à-dire de catégories socio-professionnelles bien enracinées, n’est certainement pas étrangère au phénomène. Mais, là encore, du fait de l’instabilité géographique et structurelle croissante des familles, le statut assigné à tendance à assumer une fonction sociale décroissante.

Les entretiens que nous avions menés dans les années 70 avec des responsables de petites villes de notre échantillon (3), montraient que les sentiments d’isolement et quelquefois les sentiments d’angoisse corollaires, étaient assez peu fréquents dans les petites collectivités urbaines. A contrario, des assistantes sociales nous révélaient que le phénomène de " l’isolement ", attribué d’ordinaire aux ensembles collectifs des grandes villes, pouvait se manifester dans les ensembles collectifs des petites villes, même si ce type d’habitat y était et y est encore moins répandu. Ce phénomène apparaît davantage lié en fait à une appartenance socio-professionnelle (catégories socio-professionnelles plus mobiles) ou à des facteurs individuels d’ennui liés a l’inactivité, qu’à un type d’habitat précis. Il n’en reste pas moins que l’habitat individuel permet plus aisément un repli sur soi ou sur la famille au moment choisi et par conséquent, évitant la promiscuité, favorise des contacts plus nombreux et une plus large coopération de voisinage, une sociabilité choisie en quelque sorte. Or l’habitat individualisé est un élément caractéristique des petites villes. Traditionnellement la fréquence relative des manifestations de solidarité entre voisins et même entre familles éloignées dans l’espace urbain était un phénomène très répandu. Ces manifestations de solidarité s’exprimaient en particulier à l’occasion des deuils, des maladies, des mariages ou des naissances. Ici encore, les traditions de familles se connaissant et habitant les mêmes quartiers, voire les mêmes maisons depuis plusieurs générations, renforçaient ce type de liens assez proches au fond de ceux caractérisant le milieu rural. Certains acteurs–observateurs de l’époque n’hésitaient pas à parler de la Petite Ville comme d’une grande famille.

Ces formes de solidarité avaient et ont en encore plus de chances d’apparaître parmi les catégories les plus stables. Il faut également remarquer que le degré d’enracinement des catégories d’artisans, de commerçants, enracinement dû en particulier à la possession et à la transmission d’un patrimoine, va dans le sens d’une volonté de stabilité géographique. Néanmoins, aujourd’hui, compte tenu des difficultés du petit commerce concurrencé très durement par les hypermarchés et cela même dans les petites villes, la transmission du patrimoine économique au sein de ces catégories est peut être moins familial qu’il ne l’était. L’accession à la propriété de certaines catégories d’ouvriers et d’employés joue un rôle identique, à la condition bien évidemment que les conditions locales du marché de l’emploi le permettent. Dans les Petites villes, ce n’est pas toujours le cas, étant donné la fréquence des situations de mono-activité et la sur-fragilité qu’elles entraînent.

Le processus est à peu près similaire dans le cas des professions libérales, bien que le cercle se soit obligatoirement ouvert à de jeunes médecins généralistes ou spécialistes d’origine extérieure, ceci à la suite du développement urbain et surtout du développement des besoins dans le domaine de la santé. En effet, jusque dans les années 75, les fils et les filles de commerçants, d’artisans, de professions libérales après avoir poursuivi des études supérieures, s’installaient en priorité dans les grands centres urbains. Or, dans le cadre de la nouvelle période de récession économique, de sous emploi, et donc de blocage de l’ascension sociale par l’émigration vers les grandes villes, de nombreux jeunes diplômés ou non diplômés se replient vers les petites villes. Il suffit de comparer les listes des médecins généralistes ou spécialistes à 20 ans d’intervalle.

Cet ensemble de petits patrons du commerce et de l’artisanat, de membres de professions libérales, forme fréquemment le noyau social quasi permanent des petites collectivités urbaines.

Il faut souligner le rôle éminent du petit commerçant dans les petites villes en termes de sociabilité. Sa boutique est non seulement un lieu de rencontre privilégié, mais il est en outre très bien placé dans la collectivité urbaine pour observer les allées et venues, repérer les têtes nouvelles, établir des liaisons entre les anciens et les nouveaux habitants, même si ces relations restent par la suite superficielles.

Les étrangers ne constituent pas de manière inévitable une catégorie totalement non intégrée, non assimilée, comme on serait tenté de le penser à priori. Tout d’abord parce que le niveau de stabilité ou d’instabilité géographique de cette population étrangère est ethniquement différentielle et cela joue, bien que ce ne soit pas la seule variable, sur les conditions objectives de leur intégration.

L’instabilité est forte en ce qui concerne surtout les Nord-africains, en raison essentiellement de leur sous qualification ; ils restent les plus marginaux; les phénomènes de distanciation culturelle, mêlés à des réactions racistes, étant très difficiles à réduire. De plus la situation actuelle en Afrique du Nord et la montée de l’islamisme intégriste ne peuvent qu’engendrer des tensions. Le rapport récent de l’INED montre néanmoins des différences considérables entre les générations ; les jeunes ont un véritable désir d’intégration à la société française et reconnaissent les valeurs républicaines fondamentales.

Les immigrants portugais manifestent une moindre instabilité, mais ils vivent encore beaucoup au sein de leur communauté et n’ont souvent que de simples rapports de travail avec les autochtones. Néanmoins, par le biais de ces liens de travail, la taille de la ville aidant, il s’est créé ici et là quelques liens de solidarité et de sympathie, mais très individualisés et qui ont tendance à rester à un niveau assez superficiel. Les rapports de solidarité entre groupes sociaux portugais et français sont rares. Cette absence de contacts est due non seulement aux obstacles socio-culturels, sources toujours possibles d’attitudes xénophobes, mais aussi aux différences d’appartenance sectorielle.

Quant aux Espagnols, arrivés très nombreux dans les petites villes du Sud Ouest et du Sud-Est au moment de la guerre civile d’Espagne (1936), ils sont les mieux intégrés. C’est là une affaire de génération. Les obstacles linguistiques et culturels n’existaient déjà pratiquement plus au niveau de la deuxième génération d’immigrés, celle ci étant assimilée totalement par le mariage et l’école.

Les régions d’appartenance des petites villes, c’est-à-dire en fait les cultures régionales, constituent elles des variables capables de modifier dans un sens ou un autre les capacités de sociabilité propres aux petites villes ? C’est une question que l’on peut se poser.

Il est nécessaire de se garder des idées trop simples en la matière. Les cultures et les modes de vie méridionaux favorisent il est vrai les communications interpersonnelles, notamment dans ces lieux privilégiés de la communication orale que sont les places publiques et les rues. A l’inverse, dans les régions du Nord, de l’Est, voir du Centre, les habitants vivent davantage à " l’intérieur " et les occasions de contacts s’en trouvent ipso facto réduites. Il n’en reste pas moins que l’histoire, les traditions, les mentalités locales, peuvent jouer dans des directions différentes. Des exemples montrent que des petites villes situées dans une même région, peuvent manifester des attitudes collectives très variées en termes d’ouverture et d’accueil.

2 – Évolution du rapport consensus collectif – Tensions sociales

Dans la mesure où les petites villes sont " ouvertes " sur une société dont le système économique est fondé sur la division du travail, les tensions entre catégories sociales que l’on observe à l’échelle globale, ne peuvent manquer de se retrouver à l’échelle des petites collectivités urbaines. Toutefois, au dire même de très nombreux responsables locaux, ces tensions sociales semblaient être atténuées par les facteurs que nous avons déjà évoqués : les relations d’interconnaisances, les contacts entre groupes sociaux facilités par la taille de la ville, mais aussi par la participation à ce qu’il serait convenu d’appeler un consensus collectif. D’ailleurs, dans certains cas, ce consensus peut être à l’origine de clivages au sein d’un même groupe social, entre ceux qui sont originaires de la petite collectivité et ceux qui ne le sont pas.

En général, les interrelations s’établissent entre des couches sociales assez proches dans la hiérarchie sociale : ouvriers et petits commerçants ou artisans, quelquefois commerçants et professions libérales (les clubs comme le Rotary ou le Lion’s jouent un rôle incontestable de rapprochement pour ces deux catégories), mais très exceptionnellement entre professions libérales et ouvriers. En quelque sorte, les caractéristiques communautaires réduisent les tensions sans les supprimer. Ces oppositions peuvent d’ailleurs réapparaître sous des formes plus ou moins aiguës entre patronat et ouvriers (certaines grèves " dures " dans les petites villes en sont l’illustration-), mais aussi entre bourgeoisie traditionnelle et néo-bourgeoisie industrielle, lorsque celle ci se substitue à celle-là. La bourgeoisie dite industrielle ne poursuit pas en effet comme objectif prioritaire " l’harmonie sociale ", mais d’abord le développement des affaires. L’exemple de cette petite ville de Bourgogne dans laquelle une bourgeoisie moderniste, en partie d’origine extérieure, s’est substituée à une archéo-bourgeoisie catholique, intégriste, paternaliste, avec comme conséquence l’apparition de conflits sociaux, est probant à cet égard.

Il faut également noter que l’espace social de la petite ville est en général un espace bien moins " ségrégé " que celui des grandes agglomérations. Cette moindre ségrégation peut s’expliquer par une spéculation foncière moins intense, due elle-même à une moindre rareté du sol, c’est à dire à un meilleur équilibre offre-demande. L’habitat individuel l’emporte assez nettement en général sur l’habitat collectif dans les quartiers autres que le centre historique, et cet habitat individuel facilite indiscutablement un certain mixage social dans l’espace urbain, en même temps qu’il permet un repli de l’individu sur lui-même ou sur sa famille, évitant du même coup un état de promiscuité lui-même producteur possible d’agressivité.

Il faut d’ailleurs constater que les choses ont changé dans les 15 dernières années dans de nombreuses petites villes. Dans un premier temps, s’est produit une désertion des immeubles vétustes caractéristiques du noyau urbain ancien, de la part de certains éléments de la petite bourgeoisie artisanale ou commerciale. Ceux ci ont construit des maisons individuelles avec jardins dans les nouveaux quartiers et ont été remplacées assez fréquemment par des travailleurs d’origine étrangère (Espagnols, Portugais, Nord-Africains...) De plus, lorsque le développement des secteurs secondaire ou tertiaire de la Petite Ville a été sensible, des immeubles collectifs ont été bâtis à la périphérie plus ou moins immédiate de l’agglomération ou sur des terrains restés libres à l’intérieur du périmètre urbain initial. Cette mutation a entraîné des types de ségrégation sociale qui existaient peut être moins auparavant ou en tout cas sous d’autres formes. Dans un deuxième temps, des opérations de rénovation des centres anciens ont attiré une nouvelle population : personnes âgées, jeunes couples en transition etc..

Ainsi l’addition ou la combinaison de plusieurs processus : un accroissement de la diversification sociale, une certaine mobilité dans l’espace de la petite ville entraînant une régression de l’esprit de quartier, la variété de centres d’intérêts géographiquement éclatés, la mobilité de week-end liée à l’augmentation des résidences secondaires dans les communes péri-urbaines, et enfin la régression des fonctions rurales traditionnelles, nous conduirait à émettre l’hypothèse d’un certain effritement du consensus collectif et davantage à une ignorance, à une distanciation entre catégories sociales qu’à un accroissement des tensions sociales dans les petites villes.

3 – Progression du niveau d’anomie et diminution des pressions sociales

En vertu de tous les caractères précités, sans être inexistants les cas d’isolement apparaissaient plus rares dans les petites villes ; l’individu étant pris dans un réseau d’interconnaissances, de liens de solidarité et de normes. Le système intégratif de la petite collectivité urbaine, proche de la ruralité, trouvait ses bases dans un appareil normatif assez précis, à l’inverse des villes de taille supérieure, plus sensibles au changement technique, et donc au changement social et culturel. De ce fait, les situations " d’anomie ", pour utiliser le concept durkheimien, paraissaient moins fréquentes que dans les grandes agglomérations où de nombreux individus ne parviennent à établir dans leur quotidienneté qu’un ensemble de relations purement instrumentales. D’autre part pour reprendre une idée de G Simmel, l’équilibre psychologique de la personnalité individuelle était mieux préservé dans une petite collectivité qui ne produisait pas comme la grande mégalopole un " excès de stimulation psychique " de l’individu, en le plaçant alors en constante position de défense, c’est à dire en l’obligeant à limiter ses engagements dans les divers rôles qu’il devait assumer.

Ce système normatif relativement précis pouvait se manifester par une assez forte pression sociale à l’égard de l’individu, et par une réprobation s’il adoptait des modèles de conduite empruntés en dehors de cet ensemble normatif. D’ailleurs, une assez grande majorité de responsables urbains interrogés à l’époque, notait l’existence dans les petites collectivités d’une observation et d’une pression sociale réelles qui leur paraissaient constituer plutôt des inconvénients que des avantages. D’autres, par contre, pensaient que c’était mieux ainsi, les phénomènes de déviance étant moins nombreux.

Durkheim, dans la " Division du Travail Social ", explique parfaitement cette pression sociale d’intensité différente dans la Petite Ville et dans la Grande. Pour Durkheim, en effet, un individu dépend d’autant plus étroitement de l’opinion collective que celle ci surveille de plus près ses démarches. Ainsi, lorsque l’attention de tous peut constamment fixer ce que chacun fait, le moindre écart est perçu et peut être ainsi réprimé. Au contraire, plus un groupe est vaste, moins l’attention collective peut suivre les mouvements de chaque individu. L’autre explication que Durkheim fournit est d’ordre plus psychologique, mais ne manque pas d’intérêt ; il part du principe qu’un individu ne désire connaître les faits et gestes d’une personne qui si l’image de cette personne éveille en lui des souvenirs ou des émotions.

" La curiosité collective est donc d’autant plus vive que les relations personnelles entre les individus sont plus continues et plus fréquentes ; d’autre part, il est clair qu’elles sont d’autant plus rares et plus courtes que chaque individu est en rapport avec un plus grand nombre d’autres... ".

Émile Durkheim : De la Division Sociale du Travail.

Depuis les enquêtes des années 70 et pour toute une série de raisons déjà évoquées et en particulier : l’accentuation de la mobilité géographique à des fins professionnelles ou de loisirs, l’apparition et le développement des identités multilocales liés en particulier aux résidences secondaires, la dispersion familiale, etc., il semble que les pressions sociales, le poids des normes comportementales aient considérablement diminué. En d’autres termes l’observation sociale serait moins intense, la liberté comportementale plus grande, mais en contrepoint l’indifférence aux autres se serait très sensiblement accrue. Ainsi, bien des petites villes semblent soumises à ce que l’on pourrait convenir d’appeler une " urbanisation des comportements ". Bien sûr ce processus n’est pas uniforme ; il est plus ou moins rapide en fonction des situations géographiques et des structures socio-professionelles de chaque petite collectivité urbaine.

Cette montée généralisée de l’individualisme dans les sociétés développées, se traduit par un repli sur soi ou sur le noyau familial au sens le plus étroit, mais quelquefois aussi sur le milieu associatif. Pour notre part nous aurions presque tendance à parler d’un certain "tribalisme associatif". Les habitants des petites villes échappent de moins en moins à ces mouvements. Ils se déplacent durant les " week-end ", voyagent de plus en plus, subissent les formes de socialisation imposées par les media. Les liens traditionnels des familles souches se distendent par dispersion et celle ci entraîne à son tour des attachements plurilocaux, voire des identités multilocales. Ces mutations s’effectuent au détriment des formes de sociabilité de type communautaire, mais au bénéfice d’une sociabilité d’un ordre peut être plus varié et rapprochant les petites villes de la mouvance urbaine du monde, pour le meilleur et pour le pire. Là encore il serait très hasardeux de parler de l’évolution d’un système de sociabilité petite ville. Une typologie de ces systèmes en évolution est à construire.

 

 

Bibliographie :

 

(1) Louis Wirth : Urbanism as a Way of Life, American Journal of Sociology, XLIV, The University of Chicago Press, 1938, Chicago 1938.

(2) Ralph Linton : The Study of Man New York Appleton Century Grafts, Inc, 1936.

(3) J P Laborie : Les Petites villes, Editions du CNRS, 1979.

J C Lugan : La Petite Ville au Présent et au Futur, Editions du CNRS, 1983.

(4) G Simmel " The Metropolis and Mental Life " in K Woff (et) The Sociology of George Simmel, The Free Press of Glencoe, 1950.

(5) Emile Durkheim : De la Division du Travail Social, PUF, 8èm édition, 1 967.

 

Ecrire à l'Université
Texte présenté au Colloque deGrenoble, 1994

 

Marcel Cazarre

 

 

Cette invitation m’est une occasion de faire le point sur un travail de fond que je mène parallèlement à mes enseignements et à mes recherches et qui porte sur l’écriture et les instruments intellectuels de l’enseignant et du chercheur en sociologie (et plus précisément en sociologie économique et politique).

Une incursion dans la sémiotique m’a permis de publier, il y a une dizaine d’années, un mémoire sur "Mots d’ordre et ordre des mots dans la sémantique sociologique", et d’appliquer les résultats de cette recherche à quelques analyses de textes. Ce fut une étape.

Puis l’annonce du Prix Nobel de Littérature à Claude SIMON – écrivain dont j’attendais les romans avec impatience bien avant qu’il ne reçoive cette récompense – et la publication de son discours de STOCKHOLM, m’ont offert la possibilité de conférer les deux voies de la recherche mentale évoquées par Stéphane MALLARME dans l’un de ses textes en prose : l’Esthétique et l’Économie Politique ; et de consacrer un cours d’amphithéâtre pendant un an à ce problème.

Quelques années plus tard, et durant trois ans, afin de venir en aide aux étudiants entrant à l’Université en première année de DEUG A.E.S., nous avons, quelques enseignants de mathématiques et quelques enseignants de disciplines dites "littéraires" à l’Université des Sciences Sociales de TOULOUSE, lancé un programme d’enseignement portant sur quelques moyens fondamentaux d’utilisation du langage dans les matières de cette formation. Une série de séances précédaient au début de l’année universitaire les travaux dirigés classiques, et consistaient, du moins en ce qui me concernait, en un apprentissage de la logique et des traditionnels "arts libéraux", notamment rhétorique et dialectique, qui étaient étrangers aux étudiants jusque là. Mais, le manque de formation à ces exercices de la plupart des enseignants et la difficulté d’encadrement en groupes d’un effectif de 1.500 étudiants, ont fait échouer, de mon point de vue, l’initiative, du moins par rapport à l’intention de départ, et ce qui devait être un enseignement de logique et de rhétorique, est devenu série de TP de soutien en français et de "mise à niveau" en mathématiques et en statistiques. Je me suis alors détaché de l’expérience.

Et, grâce à l’annonce de ce colloque, qui m’a été communiqué par le Président de mon Université, estimant sans doute que je pouvais de cette manière exprimer la part de mon travail d’atelier restant dans l’ombre de mes prestations publiques habituelles, j’ai pu pendant plusieurs mois :

– réfléchir sur un sujet qui me tient à coeur : l’écriture et ses diverses modalités

– approfondir à partir de ma pratique, le thème du colloque : "écrire à l’Université" et rédiger un mémoire de 80 pages sur la question, texte dont un exemplaire sera laissé à Mme ORIOL–BOYER.

– pour enfin parvenir à un article sur le sujet choisi : "Écriture et Rapport social" qui pourra servir éventuellement d’écrit à publier dans les actes du colloque.

Ce que je vais proposer oralement aujourd’hui pour une discussion, caractérise mon point de vue en un énoncé de quelques thèses et un développement de quelques exemples : les thèses servant à préciser la connaissance que j’ai pu tirer de ma pratique d’écriture en y ajoutant ce que j’ai appris par intérêt personnel pour la poésie... et la peinture ; les exemples permettant de fournir la position pour ne pas dire la posture que cette connaissance me donne la possibilité d’adopter dans l’expérience des choses contemporaines.

J’ai à coeur, n’étant pas un spécialiste des questions d’écriture mais un utilisateur de l’écriture dans des exercices propres à une connaissance des choses humaines, et plus précisément de ce qu’il peut y avoir de social dans ces choses humaines, de ne pas orner mon propos de formules savantes n’étant pas sûr de les employer à bon escient ; mais je ne veux pas non plus que l’on parle de présomption si je dis que, conscient qu’il y a deux points de vue pour examiner une situation : point de vue d’en haut où s’élabore la connaissance savante, et point de vue d’en bas où se développe une connaissance vulgaire, j’ai le besoin d’aller de l’un à l’autre de ces points de vue en sachant que le soin théorique me rend soucieux du point de vue savant, mais que le désir de ne rien ignorer et de ne pas faire des ignorés, m’oblige à penser que ce qui est en bas ne doit pas être condamné au silence et qu’il me revient peut-être en tant que sociologue d’attirer l’attention là-dessus et de me demander si se mettre en bas n’est pas une condition de l’objectivité.

Les thèses

1. Je suis amené à conférer pratique littéraire d’écriture et pratique scientifique d’écriture, c’est-à-dire : signification et notation.

Ou encore :

– écriture assujettie au verbal, où l’écriture est un complément de signes verbaux

– et écriture, espace de notation, où l’écriture convient à la connaissance et satisfait à une quête de vérité ou à une quête de beauté.

La logique permet de faire la différence entre ces pratiques d’écriture. Elle est importante dans l’élaboration théorique car elle offre un moyen d’enrégimenter la connaissance et représente une capacité d’analyse utile à la clarification et à l’interprétation servant à écarter toute ambiguïté avant la recherche de la preuve.

La logique vient contrôler en pareil cas, la grammaire, en établissant un lien dans ce qui s’offre comme étant fragmenté.

La notation esthétique s’efforce aussi de mettre des liens où nous n’avons qu’un "magma d’impressions". Mais le lien s’établit dans ce cas sans la logique. Dans la quête du beau, il faut que les mots deviennent des choses par une grammaire non logique : il s’agit là d’un ordre très sensible associé à " l‘aventure et aux sortilèges de l’écriture " comme le précise remarquablement Claude SIMON dans son Discours de STOCKHOLM. On a là deux manières de connaître dont chacune permet par le liant qu’elle offre, de comprendre le monde dans lequel nous sommes compris (cf. PASCAL).

2. Par ailleurs, en tant que sociologue, je suis amené à faire la part de la théorie, et la part du théâtre (la théorie confrontée à l’observation - le théâtre confronté aux observances).

Très souvent dans cette discipline, ce que l’on ne peut pas savoir par les exigences de la théorie, on se contente de l’apprendre d’une description du théâtre.

Ce qui relève de la théorie me paraît être le rapport social qui concerne l’univers de la convention sociale, un modus vivendi que l’on peut noter à la manière d’une dimension mesurable afin d’en traiter en extension, et que l’on retrouve dans des actes d’écriture qui en donnent un contenu littéral comme les contrats, les actes notariés, les documents comptables et surtout la loi civile, différents écrits qui servent de matériaux aux disciplines enseignées et travaillées dans mon université.

On semblerait pouvoir repérer par l’endroit où s’élabore le "littéral", l’endroit où s’élabore le rapport social. Le rapport social est alors de plain-pied avec l’atelier d’écriture. Il est ‘prenable’ pourrions-nous dire dans l’atelier.

Le théâtre se présente quant à lui comme un théâtre d’opérations marchandes, militaires et religieuses faisant l’objet de descriptions et de significations, entretenant de nombreuses fictions qui sont de nature spéculative, et cautionnant toutes les spéculations aussi bien financières qu’idéologiques. Il s’agit là de la mise en scène et de la dramatisation des rapports sociaux et des relations sociales qui ont la marchandise ou l’opinion pour communes mesures illusoires.

La bonne théorie est celle qui intègre le théâtre.

Mais la fiction qui semblerait ne relever que du théâtre, est en fait présente de manière distincte dans la théorie et dans le théâtre. Elle permet de faire la différence entre les deux dans leur rapport à l’écriture.

3. "... Le rapport social (écrit Stéphane MALLARME - Variations sur un sujet - Pléiade p. 420) et sa mesure momentanée qu’on la serre ou l’allonge, en vue de gouverner, étant une fiction, laquelle relève des belles-lettres - à cause de leur principe mystérieux ou poétique - le devoir de maintenir le livre s’impose dans l’intégrité".

La fiction vient de l'ambiguïté du mot écriture, qui convient :

– d’une part, à la mise par écrit du langage verbal

– d’autre part, au travail qui aboutit à un ouvrage.

La fiction demeure dans ce second cas, dans le fait que le signe doit être pris pour une note afin d’obtenir une notation, pas une signification.

Dans la notation, il y a une manière de façonner autrement le système de signes, comme s’il ne dépendait pas d’un rapport signifiant/signifié. Mais ce rapport demeure.

La fiction provient de ce que l’on procède comme s’il n’y avait pas de signifié. Or, il y en a un nécessairement.

Il y a une opération de l’esprit, mais le signifiant demeure sensible. C’est comme cela qu’il se retrouve dans la poésie, et l’on a par là un façonnage dans l’écriture.

Dans la notation, l’usage de la fiction permet de distinguer modalité aléthique (ou scientifique) et modalité esthétique (ou poétique), cette dernière servant d’ancrage à une connaissance directe de la matérialité de l’écriture. Par ailleurs, ce que l’on fait de la fiction permet de distinguer aussi théâtre et théorie. Dans le théâtre, on prend la figuration et la feinte. Dans la théorie, la fiction concerne le façonnage de l’écriture en vue d’une procédure de vérité.

Pour en revenir au rapport social, on retrouve la fiction à la source de la commune mesure.

Le rapport social est une dimension que l’on note par des notions exprimant des grandeurs mesurables. Il y a là une relation notion-notation, comme il y a une relation description-signification à propos du théâtre.

Mais, il faut voir que c’est l’individu qui quantifie et que la commune mesure relève d’une intersubjectivité, chère au sociologue.

Le rapport social concerne deux individus. Pour cela, il pose logiquement un problème d’identité et non d’entité. Il rend alors possible l’utilisation des prédicats en extension et non en compréhension. Le rapport social permet de passer à une mesure et donc à l’extensionnel. (Il ne peut être enrégimenté qu’à l’aide de variables et de relations entre des variables).

Or, il est difficile de ne pas se rendre compte que le rapport entre deux individus est une question de commandement. C’est une question de désir, c’est-à-dire selon SPINOZA, d’appétit devenu conscient.

Le laboratoire secret où s’élabore le rapport social et par cela même l’écriture sur le rapport social, tiennent au commandement. Ce qui fait problème car le commandement est précisément ce qui donne sens. Et l’on ne peut dire alors que la difficulté de mesurer car l’acte de mesure concerne un acte politique. On retiendra l’expression de MALLARME : "en vue de gouverner".

Il faut alors voir où s’inscrivent les conventions de langage relatives à la mesure du rapport social. Ce qui pose la délicate question de l’interprétation des conventions de langage. Il convient d’examiner la plupart des termes employés renvoyant au rapport social, et d’aller au-delà des significations si l’on veut le noter à l’aide de notions exprimant une dimension mesurable, en soumettant la notation aux exigences de la logique.

Les opérations de notation et de mesure concernent directement l’écriture.

Nous voyons qu’il est important d’en connaître les modalités car : si la logique est la théorie des opérations qui servent à l’estimation de la preuve, la théorie est desservie par l’interprétation de ce que l’on peut apprécier sur un théâtre d’opérations. Et cela vient de l’obstacle initial à l’enregimentement du langage ordinaire, tandis qu’à défaut de notation du rapport social, les conventions paraissent claires du côté de ceux qui peuvent satisfaire un désir de commandement en expansion.

Les exemples vont montrer qu’en l’absence de conventions de langage relatives à la mesure du rapport social dans la République Française de nos jours, le point de vue d’en bas n’est plus pris en compte. Dans les conventions de langage en cours, il est convenu que les pauvres sont des ignorés.

Le prix d’une écriture du rapport social est un choix contre l’ignorance car il permet de dire si l’on fait ou ne fait pas des indésirables parmi les siens.

Les exemples

Il faut reconnaître que, s’agissant du rapport social, quand on passe à l’écriture, tout est fait car ce sont les individus vivants qui sont à l’origine de l’emprunt des quantificateurs. Mais l’écriture est utile à la clarification et indispensable à l’analyse et on peut l’estimer déterminante pour l’intervention.

Le conventionnement est établi hors du laboratoire, dans un domaine qui n’est pas couvert par la science et où sont mis en rapport des individus humains : un petit nombre qui ne compte pas mais qui est au courant et du théâtre et de la théorie, et un grand nombre qui n’est pas au courant, croit ferme à ce qu’il voit et à ce qu’on lui raconte, et qui compte et pèse avec force. Et je ne suis pas sûr que l’on ne rencontre pas cette opposition dans l’écart Sciences Fondamentales et Sciences appliquées.

Comme on ignore beaucoup de choses et que de façon générale on ne cherche pas à savoir, alors on va au théâtre. C’est une manière d’éviter de se faire la guerre et de se disputer à propos d’interprétations. On prend l’habitude de communiquer par termes et objets et on ne se pose aucune question à propos de l’intersubjectivité et notamment de son enregimentement dans la connaissance.

L’inscription du rapport social à l’aide de valeurs et de variables respectant l’ontologie devrait éviter de spéculer sur la mise en scène et la dramatisation et permettre de remonter en un en-deçà offrant une communauté de vue et une communauté de mesure au sujet du conventionnement social.

A défaut de cela, le "littéral" lui-même est défaillant. Comme on ne cherche pas à savoir en deçà de la loi, de l’acte écrit ou de la comptabilité, le contrat et le contrôle ne sont plus respectés. Le littéral ne dit plus rien, il est dévalorisé au regard de la preuve testimoniale, de ce qui se dit en public.

Comme on ne voit plus la réception de l’acte, on ne voit plus qu’il n’y a qu’un seul discours et que l’accord des parties à l’argument n’est obtenu que sous la contrainte et de façon illusoire par l’univers du discours d’opinion. Il n’y a pas besoin de passer par la signification pour éclairer le propos car il n’y a pas ambiguïté dans le propos. Plus besoin d’interprétation non plus puisqu’il n’y a pas de convention. Il suffit d’éclaircir la partie pertinente par l’argument. La loi civile montre que le gouvernement prend acte pour ceux qui dirigent les opérations sur le théâtre (les patrons) et il n’y a plus de débat pour ou contre le commandement.

En l’absence d’analyse de la convention, on a exclu toute interprétation de celle-ci en terme de pour ou contre et l’on a écarté l’exigence d’objectivité faisant obligation de tenir compte du jugement de divergence entre désir de commander et désir de ne pas l’être, ainsi que du jugement d’arbitrage entre les deux désirs (ce qui est renoncer du même coup à l’arbitrage).

Pour apprécier la situation, on n’a que le jargon des grands qui ne veulent pas parler du rapport social. On s’accoutume de la sorte au langage de l’exclusion. Si le revenu par tête donne une illusion de mesure, le seuil de pauvreté qu’il permet d’établir fait la différence entre pauvres et non pauvres. Mais en attendant, on ne parle pas des riches. On a : de plus ou moins riches, des grands et des non grands, mais le langage du pour ou du contre disparaît ; on a des contradictoires mais pas des contraires. Dans les non pauvres, on a des non grands et des grands. La négation forte disparaît, la négation faible demeure. Cela n’indique pas une commune mesure mais convient au théâtre. On utilise un jeu d’écriture où l’on joue entre les contraires et les contradictoires.

De tout cela, l’interprétation est absente. Elle supposerait au mieux, à défaut d’une commune mesure du rapport social, (d’une convention explicite), mais en raison du caractère civil de l’ordre, que l’on tienne compte des attitudes propositionnelles et des énoncés mentalistes (que la logique d’ailleurs enrégimente par l"‘intensionnel") en vue d’un débat, que l’on fasse une place à la passion et à la compassion. Or débattre s’apprend. L’on s’apercevrait de la sorte qu’un lien s’établit entre le pathos et le logos. On verrait l’antipathie s’exprimer dans l’antilogie, l’apathie rejoindre l’alogie, et la sympathie conduire au syllogisme instaurant une communauté de mesure. On remarquerait la nature et la place de l’affectif dans ce trajet.

On voit en définitive l’importance dans la connaissance des choses humaines d’un parti pris sur l’écriture, et du sort particulier à faire à la logique dans cette prise de parti. Celle-ci permet de vérifier si nous ne faisons pas d’ignorés dans la quête de vérité accompagnant cette connaissance, et de débattre des interprétations de la convention qu’elle rend explicite. Elle donne aussi la possibilité de bien situer d’autres moyens de la connaissance dans la notation du rapport social et l’établissement d’une commune mesure, comme la comptabilité, la rhétorique et la dialectique (au sens d’Aristote) que tout enseignement républicain devrait prévoir en faisant la différence dans les modes de procéder d’une civilisation du commandement, entre les procédés mécaniques et les procédés libéraux ; seul le procédé libéral étant digne d’un individu humain libre. Comme l’a écrit Viviane FORRESTER (dans "La violence du calme") et comme on le pressent, MALLARME, pour le sociologue, comme pour le citoyen, est une mitrailleuse.

Pratiquement et pédagogiquement (ou je dirai plutôt psychagogiquement - parce que ce ne sont pas des enfants que nous avons à aider, mais des adultes qu’il faut débarrasser du chagrin de ne pas savoir ou bien savoir - du moins croient-ils - écrire), il est important dans toutes les disciplines d’apprendre les moyens propres d’écriture à chacune d’elles, ce qui ne peut se faire qu’en sachant parfaitement conférer cette modalité d’écriture à d’autres. Ce serait là enseigner le moyen et l’instrument intellectuel comme l’opération d’esprit (calcul ou mesure ; interprétation ou preuve) que l’on a besoin nécessairement pour produire, dans l’atelier de connaissance fréquenté :

- la logique pour un économiste

- la rhétorique et la dialectique (au sens d’Aristote) pour un juriste

- l’unité de mesure pour un comptable

- le rapport social pour un sociologue.

Ce qui ne peut se faire que dans un enseignement de moyens qui prévoit ceux : de la notation

et de la signification

ainsi que des modalités de la fiction ;

c’est-à-dire de la complémentarité de l’aléthique et de l’esthétique permettant de rencontrer dans la procédure de vérité, la beauté et dans la procédure de beauté, la vérité sans avoir le concept de la chose (car ce n’est pas une chose mais la possibilité personnelle d’ajuster le jugement à la valeur que l’on se donne la passion de vivre.

21 janvier 1995.

 

Liste des travaux et publications de Marcel Cazarre

sur l’écrit et l'écriture

 

"La situation concrète des agriculteurs français" (thèse d’État).

Livre II. Une lecture des textes de toute nature se rapportant à la question (notamment une lecture des textes de droit).1977.

Notes sur l’Ecriture-Lecture et l’Octogone des Écrits (Notes dactylographiées). 1978

"Mots d’Ordre et Ordre des Mots dans la sémantique sociologique".

Mémoire publié dans le cadre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale de l’Université de Toulouse I. 1984.

Démonter les Mécanismes". Analyse d’un texte de F. MITTERRAND publié dans le cadre du L.A.S. de l’Université des Sciences Sociales.

"La leçon d’Écriture". Lecture du Discours de Stockholm, de C. SIMON, prix Nobel de Littérature. 1987.

Travaux pratiques de Rhétorique (avec analyses de textes). 1991.

Travaux pratiques de logique (avec analyses de textes).

1 - L’inférence. 1992.

2 - Les prémisses. 1993.

Écrire à l’Université : préparation d’un colloque organisé par le CEDITEL à Grenoble. Mémoire de 80 pages. 1994.

"L’Écriture et le rapport social" : intervention au Colloque sur l’Écriture organisé à Grenoble (Université Stendhal) les 19-20-21 janvier 1995 :

- un écrit en vue de la publication des actes

- un texte de prestation orale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Troisième Partie : Thèses

______________________

 

 

Diana Mosovich Pont-Lezica - Actions collectives dans un environnement instable : les rapports population/autorités locales dans deux villes argentines, 1965-1985.

 

Résumé

Cette recherche porte sur les actions collectives des résidents des quartiers de classe moyenne, dans deux villes moyennes argentines. La période étudiée, 1965-1985, est caractérisée par une grande instabilité politique et économique. Utilisant des méthodes quantitatives et qualitatives, on a identifié les conditions nécessaires pour que des individus s'engagent dans des actions collectives. Bien que le plus souvent les résidents des quartiers agissent en tant qu'acteurs rationnels, les constats faits à partir d'hypothèses encadrées dans la théorie du choix social indiquent que des conditions non strictement économiques, ainsi que le contexte local, influent le calcul d'efficacité des individus. L'étude montre aussi que des liens de coopération et de solidarité se développent parmi les habitants d'un quartier. Pourtant, les organisations volontaires à base territoriale ne soutiennent pas nécessairement les valeurs démocratiques.

Le problème

L'étude des associations de quartier est importante car, au moins depuis le début de ce siècle, elles ont toujours été présentes dans le cadre de la politique urbaine argentine. On peut citer, parmi les raisons de la continuité de ces acteurs et de leur importance, la pénurie permanente dans la prestation des biens publics, l'instabilité gouvernementale, la sous-représentation politique des classes moyennes et pauvres, et en général, les limites imposés à la participation de la population. Ces facteurs ont affecté les rapports entre la population et les autorités, ainsi que les décisions des individus à s'engager dans des actions collectives pour poursuivre des objectifs partagés.

D'autres raisons expliquent l'importance de l'étude des associations de quartier. En effet, parmi les autorités publiques, les travailleurs sociaux, les politiciens, et même quelques chercheurs en sciences sociales, certains considèrent que ces associations sont des piliers de la démocratie et des forums pour la participation citoyenne. Cette conception est justifiée par l'idée qu'une base territoriale commune favorise le développement de rapports égalitaires et participatifs. Elle a été renforcé par l'observation de faits qui se sont produits dans plusieurs pays dans les années 80, quand l'action des mouvements de résidents a mis les associations de quartier au premier rang des défenseurs de la démocratie.

Plus récemment, en Argentine, des politiques ont été mises en oeuvre pour réduire l'importance et les fonctions de l'État. Ainsi, des responsabilités autrefois prises aux niveaux les plus hauts du gouvernement ont été déléguées aux pouvoirs locaux; aussi, le niveau local a pris une importance inhabituelle. Toutefois, ce transfert de responsabilités n'a pas été accompagné de transferts de ressources, ainsi la capacité des gouvernements locaux à gérer de nouvelles domaines et les conflits qui peuvent en découler est en train d'être mise à l'épreuve. Ces circonstances indiquent l'importance de connaître davantage le rôle des différents acteurs urbains, parmi lesquels les associations de quartier.

Cette recherche analyse les conditions pour les actions collectives des résidents de quartier. En particulier, on analyse les pétitions des associations aux autorités; elles ont pour but l'obtention, soit de biens et services collectifs publics, soit des autorisations pour que les résidents produisent des "biens sociaux" pour eux mêmes. La période étudiée est comprise entre 1965 et 1985, années caractérisées par une grande instabilité politique et économique.

On veut ici répondre aux questions suivantes. Vues la situation contextuelle, la qualité des rapports entre les membres des associations de quartier, et les caractéristiques des quartiers, quelles sont les conditions nécessaires pour que chaque habitant s'engage dans des actions collectives? Quelle est la contribution des associations de quartier à la politique urbaine, et plus généralement, aux comportements démocratiques?

Les activités des associations de quartier

Les associations de quartier remplissent différentes fonctions et exercent des activités visant l'amélioration des conditions de l'habitat. Or, il fallait trouver un indicateur qui exprime de manière comparable, dans le temps et d'une ville à l'autre, l'action collective organisée par les associations de quartier. Compte tenue de la nature publique des biens recherchés par les habitants, cet indicateur est fourni par les pétitions adressées par les associations aux autorités publiques, et dont un registre est gardé à la municipalité.

Bien que la plupart des activités des associations de quartier portent sur l'amélioration de l'environnement matériel et culturel, les intérêts de leurs membres peuvent aussi aller au delà de l'obtention de ces services. En effet, d'une part, les associations sont contraintes à assurer l'organisation des demandes de biens collectifs urbains, et la production d'un nombre restreint de services sociaux (par exemple, des campagnes publiques de vaccination). D'autre part, à côté des activités déjà mentionnées, les associations peuvent s'engager à fournir des biens sociaux et à poursuivre des objectifs politiques et sociaux plus vastes, liés par exemple aux impôts locaux, à la décontamination et l'élimination des déchets à l'échelle de la ville, les droits de l'homme, etc. (Mosovich 1991, 1987). Afin d'obtenir les biens et services nécessaires à cette amélioration (ou à toute autre action), les dirigeants des associations de quartier gèrent les intérêts et les objectifs des habitants et organisent des actions collectives pour s'adresser aux autorités publiques, soit pour obtenir des biens publics, soit pour obtenir l'autorisation d'organiser par eux-mêmes la production des biens sociaux.

Or, les associations de quartier n'ont pas toujours eu affaire à des autorités attentives à leurs besoins, et agissant en conséquence, et les démarches des associations n'ont pas toujours abouti à un succès total ou même partiel. Souvent des politiques publiques spécifiques qui limitaient les dépenses sociales, autant que l'insensibilité des autorités, ont été à l'origine des échecs et des sentiments de frustration de la population. En plus, les habitants se sont heurtés à des problèmes relatifs à la localisation de leur quartier, ou à des obstacles géographiques (un ruisseau, une voie ferrée, etc.). Cela explique aussi que certains quartiers, éloignés du centre économique et géographique de la ville, aient été exclus des services publics, malgré le souci affiché par les autorités publiques d'éliminer les inégalités de qualité de vie urbaine.

L'objectif des actions collectives :
Biens publics collectifs et biens sociaux

On a établi ici deux types de pétitions : d'une part, celles qui réclament des biens collectifs urbains (comprenant des biens à forte intensité de capital et à fort emploi de main d'oeuvre), et, d'autre part, celles pour demander l'autorisation pour produire des biens sociaux.

Les services urbains sont des biens collectifs dont le mode de prestation affecte profondément la vie des citoyens (Rich, 1985, 1982). Leur grande variété, la diversité des sources de financement, et la complexité de la géographie urbaine, rendent les biens collectifs urbains difficiles à classer. Baer (1985) propose de les classer en services à forte intensité de capital, et services à fort emploi de main d'oeuvre. Le pavage des rues, les réseaux des égouts et de l'eau potable, appartiennent au premier type. Leur financement est géré par des bureaux compétents au niveau national ou provincial, mais les coûts d'installation sont partagés avec les usagers.

Quand les habitants s'organisent pour demander des biens collectifs à forte intensité de capital (tels que le réseau d'eau courante, les égouts, ou les réseaux pour le gaz propane, l'éclairage public et le pavage des rues) leur motivation est l'obtention de biens urbains collectifs, qu'ils consomment habituellement depuis leur domicile. Les habitants font une pétition, et lorsqu'elle est signée par plus de 50% des habitants d'un quartier, la demande est adressée aux autorités, qui déclarent le service d'utilité publique, premier pas pour sa réalisation. En Argentine, jusqu'en 1976, les autorités publiques avaient un rôle dominant dans la distribution de ces biens; par conséquent, les pétitions impliquaient davantage de relations asymétriques entre les habitants et les autorités. Et puisqu'il suffit, en principe, que les dirigeants de quartier recueillent les signatures des habitants et qu'ils déposent la pétition correspondante à la mairie, la qualité des liens entre les habitants n'est pas importante.

Les services à fort emploi de main d'oeuvre font partie des activités ordinaires des municipalités : entretien des espaces publics, des chaussées et des trottoirs, activités culturelles, etc. La déclaration d'utilité publique n'est pas nécessaire pour ces services urbains; il suffit qu'un groupe de voisins demande la réparation d'un trottoir, le remplacement des lampes d'éclairage public ou le nettoyage d'un terrain urbain.

Les habitants s'organisent aussi pour produire des biens sociaux, souvent pour compenser le manque d'équipement et de services. La production de ces biens, qui comportent des activités de divertissement, d'animation, (telles que bals ou repas, et réunions de quartier en général), ainsi que l'organisation par les résidents des équipements (crèches, cabinets médicaux de premiers soins, bibliothèques, etc.) ne dépend pas de l'intervention des autorités publiques. Cela d'autant plus que l'existence de ces biens s'explique par le fait que fréquemment l'isolement, les difficultés d'accès aux services publics, et l'incapacité des autorités publiques à fournir des services, laissent des secteurs urbains entiers démunis. Dans ces conditions, les associations de quartier peuvent devenir, par défaut, les organisatrices de la demande d'être autorisés à produire et consommer divers biens collectifs que les entreprises publiques et privées laissent de côté.

Les biens sociaux ne peuvent exister que si un grand nombre de résidents d'un quartier a intérêt à les créer et à les utiliser, et accepte que l'association de quartier en prenne la responsabilité. Le fait qu'une association de quartier remplisse ce rôle, témoigne de la qualité des rapports entre habitants, de l'existence de liens de confiance mutuelle et de solidarité, de leur recherche du consensus, éventuellement, de leur participation à la prise de décisions concernant ces biens.

Justification et présentation des cas

Les associations étudiées peuvent être mieux observées et analysées dans des villes de taille moyenne, parce qu'elles présentent les conditions nécessaires pour qu'il y ait des rapports directs entre résidents, notables, et autorités locales. Les habitants ont un accès direct aux fonctionnaires responsables des dossiers de la communauté et ils se sentent plus capables de maîtriser, et leur territoire immédiat et leurs institutions. Enfin, les rapports entre les habitants et les autorités sont plus étroits dans les villes petites et moyennes.

Pour illustrer le genre de rapports qui s'établissent entre la population et les autorités dans les villes choisies, quelques exemples suffisent. A Mar del Plata et à Godoy Cruz, la population se souvient encore des maires de jadis qui parcouraient les rues de la ville au petit jour, en bicyclette et incognito, pour s'assurer que les employés municipaux faisaient les travaux que les habitants avaient demandés. A Mar del Plata, les fonctionnaires de la Secretaría de Acción Comunitaria étaient habituellement invités aux spectacles culturels et aux défilés du Carnaval organisés par les associations; le nombre de résidents et de fonctionnaires qui se présentaient au banquet annuel du Jour des Associations de Quartier était devenu un bon baromètre pour évaluer la qualité des rapports entre les autorités et la communauté locale. A son tour, le maire de Godoy Cruz invitait, le cas échéant, les dirigeants des nouvelles associations pour discuter avec eux des règles de fonctionnement des organisations de quartier. Des assistants du maire de Godoy Cruz effectuaient des visites périodiques dans les quartiers afin de discuter des problèmes du quartier avec les résidents. Ce genre de rapports, habituellement rencontrés dans les villes petites et moyennes, constituent le riche tableau de fond sur lequel a été conduite cette recherche.

Puisque cette étude vise à établir des conclusions générales à propos des rapports entre la population et les autorités locales, la sélection des cas a été guidée par le souci de choisir des villes aussi différentes que possible en apparence (cf. Skocpol et Somers 1980), mais d'importance similaire. Aussi certaines caractéristiques sociales de Godoy Cruz et de Mar del Plata sont à l'évidence très éloignées.

Le Departamento de Godoy Cruz, essentiellement urbain, fait partie de l'agglomération du Gran Mendoza, au pied des Andes. Les données provisoires du recensement de 1980 indiquaient 141.553 habitants. Quant aux caractéristiques politiques et les rapports entre la population et les autorités locales et provinciales, de solides intérêts agricoles ont contribué au développement d'un parti politique provincial fort, le Partido Demócrata, de tendance centre-droit. Ces facteurs ont marqué le style des rapports politiques de la province de Mendoza, contraignant les différents partis politiques à répondre aux intérêts locaux. Cette autonomie relative du monde politique de Mendoza explique aussi le fait que les mendocinos peuvent exiger des autorités provinciales et locales qu'elles tiennent leurs promesses électorales généralement liées aux intérêts locaux et visant la redistribution de la richesse aussi bien que le progrès de la province.

Ce soutien des intérêts locaux et régionaux (en contraste avec la politique dominante en Argentine où les partis politiques répondent à des intérêts organisés de haut en bas), explique que fréquemment les politiciens débutent leurs carrières politiques d'élus sur des postes municipaux. Par exemple, plusieurs concejales à Godoy Cruz ont été des dirigeants de quartier. Le vice-gouverneur provincial élu en 1992 avait déjà été élu deux fois maire de Godoy Cruz.

Mar del Plata est le chef-lieu du Partido de General Pueyrredón, sur la côte de l'Atlantique Sud de la province de Buenos Aires. Elle fut fondée en 1879, et quelques années plus tard, la construction de la voie ferrée rapprocha la région de la ville de Buenos Aires et attira sa haute bourgeoisie pour les périodes estivales. Bien que l'agriculture extensive soit la principale activité économique de la région, pendant les 50 dernières années, l'économie a été tributaire de l'industrie de la pêche et d'autres industries agroalimentaires; du tourisme, de l'industrie textile et, de moins en moins, de l'industrie du bâtiment, dont les patrons habitaient rarement la ville. Au fait, traditionnellement à Mar del Plata les grands intérêts économiques n'ont pas été locaux, et l'histoire des rapports entre la population et les autorités est marquée par l'oubli et la sous-représentation des intérêts locaux.

En 1980, 427.238 habitants constituaient la population du Partido de General Pueyrredón, à plus de 90% urbaine. Une caractéristique du Partido est que sa population se multiplie en été grâce au flux touristique. Aussi la ville a deux secteurs clairement distincts qui, malgré leur dépendance réciproque, se sont développés séparément. Le secteur commercial central et les zones touristiques et de loisirs adjacentes sont depuis longtemps équipées en services urbains. En revanche, dans les vastes banlieues habitées par la population permanente, en dépit de la lutte des résidents pour obtenir des services urbains, leur présence est minime.

Les observations rapportées ci-dessus permettent de commencer à comprendre le genre de rapports que les habitants des deux villes ont établi d'une part, entre eux; et d'autre part, avec les autorités locales.

Les données du Tableau 1 synthétisent les informations concernant le nombre et la nature des pétitions pour des biens collectifs urbains et des biens sociaux déposées par les associations de quartier de Godoy Cruz et de Mar del Plata entre 1965 et 1985. Elles offrent une idée globale de la diversité quantitative et qualitative de l'action collective des habitants. On montrera plus tard que le type et le nombre de pétitions varie aussi selon le type de gouvernement.

 

TABLEAU 1.
Nombre et pourcentage de pétitions : total, pour biens collectifs urbains (BCU) et pour biens sociaux (BS); et moyenne des pétitions de chaque type par association de quartier (P/AQ), Godoy Cruz et Mar del Plata, 1965-1985.

 

Ville Total (%) BCU (%) BS (%) P/AQ
Godoy Cruz 846 (100) 500 (58) 346 (42) 14.4
Mar del Plata 2219 (100) 1944 (88) 275 (12) 36.4

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

Encadrement théorique

Afin de déceler quelles sont les conditions nécessaires pour que les habitants des quartiers s'engagent à agir collectivement, l'analyse de la logique qui explique l'action collective faite par Mancur Olson est un point de départ solide. Olson (1965) situant son analyse dans une perspective dite économique, soutient que les actions des individus s'orientent vers l'obtention d'un but, et que pour y arriver, ils ont tendance à entreprendre des actions efficaces ("rationnelles"), c'est-à-dire, des actions où l'effort investi garde un rapport étroit avec le bien à obtenir ou le résultat espéré. Suivant ce raisonnement Olson affirme que quand l'objectif d'une action collective est un bien collectif, les individus concernés préféreront en bénéficier sans y contribuer. La non-contribution est plus fréquente lorsque le groupe devient plus nombreux, car la proportion du bien obtenu par rapport à l'effort investi s'affaiblit. Dans ces conditions, Olson dit que la préférence des individus "rationnels" sera de ne pas contribuer à la production du bien, à moins que a) le groupe soit assez petit pour que le bénéfice de chaque membre soit significatif; b) des motivations sélectives soient offertes c'est -à-dire des motivations positives telles que des avantages individuels ne soient obtenus qu'à la suite d'une participation.

Or, moyennant certaines conditions, les affirmations d'Olson peuvent être assouplies et davantage d'actions collectives peuvent avoir lieu. En effet, le calcul d'efficacité peut dépasser l'intérêt individuel d'un acteur si les membres du groupe entretiennent des rapports fréquents et interdépendants (Axelrod 1984, Taylor 1987, Elster 1983). En outre, la notion de rationalité peut aller au-delà des actions dont les objectifs sont limités aux intérêts strictement individuels (narrow rationality, Hardin, 1982) et elle peut s'appuyer sur des actions et des motivations à objectifs plus vastes, voire menés dans l'intérêt du groupe et qui sont en général altruistes (Taylor op. cit., Hardin op. cit., Hechter 1987, Margolis 1982).

La fréquence et la diversité des actions collectives organisées par les associations de quartier peuvent donc trouver leur explication, car la base territoriale des quartiers favorise le développement de décisions interdépendantes entre les habitants. Ainsi, les résidents, poussés par leur intérêt strictement personnel, agiront collectivement pour obtenir des autorités des biens collectifs urbains pour leur utilisation (consommation) à titre individuel (motivation strictement individuelle). Parmi d'autres conditions nécessaires pour qu'il y ait des actions collectives, on compte l'existence d'un groupe--le comité de direction--prêt à assumer les coûts d'organisation des demandes des habitants, la disponibilité de ressources, et les opportunités pour les utiliser.

Les conditions dans les quartiers permettent aussi l'existence de motivations dans l'intérêt du groupe (altruistes). Alors, l'existence de liens de confiance, de réciprocité et de solidarité, tissés entre les résidents, en plus des conditions nécessaires pour les actions collectives pour des biens collectifs publics mentionnées ci-dessus, font que des actions collectives pour la production et l'usage (consommation) de biens sociaux puissent avoir lieu. Reste à signaler qu'on espère, vu l'instabilité du contexte politique, que les décisions des habitants d'agir collectivement évolueront. Elles devraient dépendre de l'évaluation qu'ils font, selon le cas, des ressources dont ils disposent pour gérer leurs rapports avec les autorités.

La réflexion sur les associations de quartier ne s'arrête pourtant pas là, car on voudrait expliquer comment le contexte politique affecte les rapports de pouvoir et de représentativité au sein des associations, et établir la contribution des associations à la politique urbaine. Or, certains auteurs qui ont écrit à propos des théories de la démocratie (Pateman 1970; Mansbridge 1983; Dahl et Tufte 1973) insistent sur le fait que les groupes peu nombreux offrent les meilleures conditions pour le développement de rapports égalitaires et participatifs. Par conséquent, signalent ces auteurs, les petits groupes sont cruciaux pour la propagation de la démocratie.

Les théories soutenues par les auteurs nommés ci-dessus centrent leur analyse sur la dynamique interne des groupes, et ne tiennent pas compte de l'interaction des groupes avec leur entourage. Les théories de groupe, et notamment la théorie de la solidarité de groupe (Hechter op. cit.), signalent que l'interaction du groupe avec le reste du système social est fondamentale pour expliquer la nature des rapports qui ont lieu entre les membres d'un groupe. En particulier, Hechter affirme que quand l'inégalité s'approfondit dans une société, et que certains groupes sont plus favorisés (au détriment des individus), les individus ressentiront davantage le besoin de se regrouper, car les groupes auront de meilleures possibilités que les individus isolés d'obtenir ou de produire des biens. Alors, les rapports qui s'établiront entre le groupe et ses membres seront des rapports de solidarité, qui comportent un échange entre l'individu et le groupe. Cet échange implique dans la plupart des cas la dépendance de l'individu.

L'approfondissement de l'inégalité dans la société aura donc pour conséquence le renforcement de la solidarité du groupe et de la dépendance des individus qui le composent. Il faut cependant noter que pour qu'il y ait solidarité dans un groupe, il n'est pas nécessaire qu'il y ait ni partage du pouvoir ni représentativité ni principes démocratiques en général. Bien au contraire, la dépendance accrue des individus à l'égard du groupe, au fur et à mesure que la solidarité augmente, peut donner lieu à des rapports qui n'ont rien de démocratique ni d'égalitaire. C'est ce qu'on peut constater en observant des groupes fortement solidaires (tels que les milices, les équipes sportives, les groupes clandestins, et même les syndicats de travailleurs, entre autres).

Dans le cas du rôle politique des associations de quartier, on pourrait s'attendre à ce que des groupes peu nombreux--comme ceux des habitants d'un quartier--défendent le partage du pouvoir et la représentativité. Mais, les défendent-ils, indépendamment du contexte politique qui les entoure? Le plus grand nombre de pétitions pour biens sociaux à Mar del Plata pendant les périodes non-démocratiques, répressives et inégalitaires (1976-1981), pourrait indiquer que la solidarité dans les associations de quartier aaugmentée. Reste à analyser si cette solidarité accrue a été accompagnée du partage du pouvoir et de la représentativité c'est-à-dire de l'exercice de valeurs démocratiques.

Analyse

On a obtenu des données concernant 61 quartiers de Godoy Cruz et 60 de Mar del Plata, qu'on a regroupées sous forme de variables dépendantes et indépendantes ou explicatives. Les variables dépendantes dans cette étude sont les pétitions pour biens collectifs urbains et pour biens sociaux.

Pour décrire les rapports des habitants au sein de leur association de quartier on a observé : a) si le comité de direction de l'association de quartier a été renouvelé comme l'indiquaient les statuts; b) si les habitants ont participé aux activités de l'association de quartier; c) si les intérêts des habitants allaient au-delà de l'obtention de biens collectifs urbains et visaient des projets qui dépassaient le quartier pour inclure toute la ville voire l'ensemble de la société; d) si les habitants avaient des capacités de gestion et de promotion sociale; e) s'il y avait dans le quartier des organisations similaires à l'association. Dans les cas où il y en avait, on a constaté si elles étaient ou non en conflit avec l'association; f) d'autres variables mesurant les rapports des habitants avec les autorités publiques locales et les modalités retenues pour effectuer les pétitions.

Les conditions structurelles des quartiers c'est-à-dire les caractéristiques liées à la géographie urbaine, ont été prises en compte. On a mesuré l'homogénéité du quartier du point de vue morphologique; son importance, et sa distance par rapport au centre- ville.

Les différents gouvernements, démocratiquement élus ou non, qui se sont succédés pendant cette période, constituent le contexte politique général. Afin d'évaluer l'influence de ce contexte, la période de 21 ans a été subdivisée en sous-périodes, en correspondance avec les changements de gouvernement aux niveaux local, provincial et national. Il y a ainsi 6 sous-périodes, que nous avons rangées des plus aux moins répressives : 1976-1981; 1965-1970; 1982-1983; 1971-1972; 1973-1975; 1983-1985.

Enfin, le rapport entre les pétitions et l'obtention de biens collectifs urbains demandés a aussi été analysé.

Pour donner une idée générale du comportement collectif des habitants, et étudier ses changements, le tableau 2 présente un regroupement des associations de quartier selon le nombre de pétitions (pour biens collectifs urbains et pour biens sociaux) qu'elles avaient placées.

Dans le tableau 4 un résumé des hypothèses est présenté sur les conditions nécessaires pour que les habitants s'engagent dans des actions collectives.

Les données ont été soumises à des analyses quantitatives, voire, des "standard t-test", test de Shaw, et des régressions multiples (méthode des moindres carrés) ainsi qu'à des analyses qualitatives, essentiellement comparatives.

Les figures 1 et 2 montrent les changements de comportement collectif (pétitions) par rapport aux différents gouvernements. On observe :

a. la variation de la valeur moyenne des pétitions de chaque type, par association (Figure 1; cf. sous le tableau 4).

b. les variations de la fréquence de pétitions de chaque type par rapport à chaque gouvernement (tableau 5 et figure 2).

c. le succès et l'échec de l'action collective des habitants des quartiers (comparaison des pétitions placées et biens collectifs urbains à forte intensité de capital obtenus (Tableau 3 et Figure 2)

On a fait des régressions multiples, pour vérifier les hypothèses présentées auparavant (tableaux 6, 7, 8 et 9).

Finalement, pour évaluer la contribution des associations de quartier à la politique urbaine, des régressions multiples ont été effectuées avec les variables qui renseignent sur les caractéristiques politiques internes des associations et sur les différents gouvernements (tableau 10).

 

 

 

TABLEAU 2.
Classification des associations de quartier selon le type de pétitions placées.
Pourcentage du total. Godoy Cruz et Mar del Plata, 1965-1985.
Pourcentage des associations qui ont pétitionné

Villes

Seulement biens collectifs urbains

Cessé après l'obtention des services

Systéma tiquement pour biens sociaux

Non systé matiquement pour biens sociaux

Godoy Cruz

33

11

11

45

Mar del Plata

14

14

42

30

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

 

 

 

 

 

 

TABLEAU 3.
Pourcentage des quartiers à Godoy Cruz et à Mar del Plata
qui ont obtenu tous les biens à forte intensité de capital,
ceux qui n'en ont obtenu aucun,
et ceux qui n'ont obtenu qu'un, deux, trois ou quatre biens, 1985

Services obtenus

Godoy Cruz

Mar del Plata

Tous

63

20

Aucun

0

25

Un

2

38

Deux

23

12

Trois ou quatre

12

 

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

 

 

 

 

 

TABLEAU 4.
Résumé des hypothèses concernant les pétitions (actions collectives)

Variable indépendante

Effet attendu sur les pétitions concernant les

 

Biens Collectifs Urbains

Biens Sociaux

Caractéristiques internes

   
Renouveau Comité direction

Non significatif

Augmenter

Representativite du Comité

Non significatif

Augmenter

Intérêt au-delà de l'obtention de biens collectifs urbains

Non significatif

Augmenter

Ressources

   
Capacité d'organisation

Non significatif

Augmenter

Existence d'organisations parallèles

Non significatif

Diminuer si conflictuelle

Rapports avec municipalite

Augmenter si bons

Non Significatif

Modalites de petition

Augmenter si informelles

Augmenter si formelles

Caractéristiques structurelles

   
Importance du quartier

Non significative

Augmenter si petit

Homogeneite physique

Non significative

Augmenter si homogène

Distance au centre vile

Augmenter si proche

Augmenter si éloigné

Type de gouvernement

   

1965-1970

Douteux

Douteux

1971-1972

Augmenter

Augmenter

1973-1975

Augmenter

Diminuer

1976-1981

Douteux

Douteux

1982-1983

Augmenter

Augmenter

1984-1985

Augmenter

Diminuer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 1. Moyenne des pétitions annuelles, par association et par type de gouvernement : biens collectifs urbains, biens sociaux et total, Godoy Cruz et Mar del Plata, 1965-1985.

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure 2. Biens à forte intensité de capital :pourcentage annuel de pétitions totales et de réussites obtenues, par type de gouvernement. Godoy Cruz et Mar del Plata, 1965-1985.

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

 

 

 

 

 

 

TABLEAU 5.
Estimations de pétitions pour biens collectifs urbains et biens sociaux
avec types de gouvernement, Godoy Cruz et Mar del Plata, 1965-1985.
Coefficients et niveaux de signification.

Gouvernement
(Périodes)

Godoy Cruz

Mar del Plata

   

Pétitions

pour  
 

Biens collectifs
Urbains

Biens
Sociaux

Biens collectifs Urbains

Biens
Sociaux

1965-1970

.125

1.590

-.805

.044

1971-1972

.010

.631

1.206

.197

1973-1975

.177

.315

-.550

.049

1976-1981

.431

.111

1.670

.175

1982-1983

-.005

-.004

.624

.245

1984-1985

.126

-.053

1.296

.059

R-carré =

.006

.04

.08

.02

n =

1033

1033

1136

1136

F =

1.13

8.45

19.95

3.89

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

 

 

 

 

 

Tableau 6.
Godoy Cruz - Estimations par moindres carrés des pétitions pour biens collectifs
urbains avec les variables internes, de ressources et structurelles, 1965-1985,
stratifiées et par gouvernement

 

 

1965-1985

1965-1970

1971-1972

1973-1975

1976-1981

1982-1983

1984-1985

Paramètre

             
Intercepte

** 2.22

** 3.10

1.11

** 3.85

** 2.04

* 1.22

** 2.44

Renouvellement du comité

** -0.22

0.13

-0.35

* -0.34

** -0.24

** -0.38

-0.05

Représentativité du comité

-0.03

* -0.33

0.05

0.06

-0.06

0.09

-0.12

Intérêt au-delà de l'obtention de biens collectifs urbains

-0.14

** -0.42

0.02

-0.29

0.17

-0.19

0.08

Facilite d'organisation

** -0.18

0.03

** -0.33

** -0.34

** -0.20

0.003

** -0.30

Existence d'organisations parallèles

* -0.15

-0.36

0.40

** -0.51

-0.19

-0.15

-0.31

Rapports avec la municipalité

0.06

0.01

-0.19

0.04

* 0.14

0.17

0.08

Modalité de pétition

* -0.06

-0.01

0.12

0.03

** -0.20

-0.18

** -0.31

Dimensions du quartier

-0.01

* -0.20

-0.01

-0.04

-0.07

0.14

0.12

Homogénéité du quartier

0.01

** -0.54

0.11

0.02

0.04

0.02

0.17

Distance au centre ville

** -0.07

0.06

-0.12

-0.14

-0.07

0.02

** -0.20

(**) significatif

R2=

0.07

0.12

0.14

0.16

0.11

0.15

0.15

au niveau 0.01

N =

958

203

87

134

306

114

114

(*) significatif

F =

7.64

2.64

1.24

2.33

3.72

1.77

1.78

au niveau 0.05

p =

0.0000

0.0049

0.2796

0.0149

0.0001

0.0759

0.0743

 

 

 

 

 

Table 7.
Mar del plata - Estimations par moindres carrés
des pétitions pour biens collectifs urbains avec les variables internes,
de ressources et structurelles, 1965-1985, stratifiées et par gouvernement

 

1965-1985

1965-1970

1971-1972

1973-1975

1976-1981

1982-1983

1984-1985

Paramètre

             
Intercepte

** 3.07

1.18

* 5.57

** 3.10

** 4.10

** 7.94

** 10.16

Renouvellement du comité

-0.12

** 1.07

* 1.43

0.13

* -0.45

* -0.81

-0.93

Représentativité du comité

0.02

-0.08

-0.01

-0.05

0.01

-0.15

-0.15

Intérêt au-delà de l'obtention de biens
collectifs urbains

** -0.70

-0.10

** -2.12

-0.57

-0.54

-0.54

-1.12

Facilité d'organisation

* 0.16

-0.20

** 0.86

0.11

0.04

-0.09

0.06

Existence d'organisations parallèles

0.27

-0.20

0.05

0.13

-0.16

0.04

0.75

Rapports avec la
municipalité

0.08

** 0.45

-0.35

-0.16

-0.03

-0.56

0.27

Modalité de pétition

-0.10

** 0.28

* -0.55

** -0.58

-0.31

** -0.99

-0.28

Dimensions du quartier

** -0.66

** -0.49

* -0.97

-0.25

** -0.42

** -0.82

** -1.96

Homogénéité du quartier

0.84

-0.03

0.79

-0.02

* 0.42

0.01

** -1.37

Distance au centre ville

0.02

** -0.32

-0.39

-0.04

0.05

0.29

-0.06

(**) significatif R2=

0.08

0.14

0.23

0.11

0.11

0.28

0.33

au niveau 0.01 N =

1011

239

99

153

306

106

108

(*) significatif F =

9.17

3.81

2.69

1.80

3.48

3.65

4.73

au niveau 0.05 p =

0.0000

0.0001

0.0063

0.0649

0.0002

0.004

0.0000

 

 

 

 

 

Table 8.
Godoy Cruz - Estimations par moindres carrés
des pétitions pour biens sociaux avec les variables internes,
de ressources et structurelles, 1965-1985, stratifiées et par gouvernement

 

1965-1985

1965-1970

1971-1972

1973-1975

1976-1981

1982-1983

1984-1985

Paramètre

             
Intercepte

** 6.77

** 18.53

** 5.83

** 5.21

** 0.82

-0.15

0.18

Renouvellement du comité

0.15

-1.91

1.34*

-0.02

0.01

0.002

0.01

Représentativité du comité

-0.25

1.06

** -0.93

-0.37

-0.04

-0.02

0.01

Intérêt au-delà de l'obtention de biens collectifs urbains

** -1.56

** -4.14

** -1.33

** -1.04

** -0.24

** -0.20

-0.08

Facilité d'organisation

** 0.81

** -2.91

** -1.06

** -0.85

-0.05

0.06

-0.03

Existence d'organisations parallèles

** 0.88

** 2.94

* 1.84

-0.48

-0.04

0.004

-0.11

Rapports avec la municipalité

* -0.30

-0.27

-0.08

0.09

** 0.92

** 0.13

-0.01

Modalité de pétition

** -0.44

** -1.02

** -0.43

** -0.37

** -0.10

-0.05

0.02

Dimensions du quartier

-0.20

-0.53

-0.49

-0.41*

-0.06

0.03

0.07**

Homogénéité du quartier

0.03

-0.28

-0.43

0.37

0.10

** 0.21

0.04

Distance au centre ville

-0.41

** -1.50

* -5.00

0.01

0.02

0.01

0.03

(**) significatif R2=

0.14

0.31

0.36

0.29

0.13

0.19

0.09

au niveau 0.01 N =

958

203

87

134

306

114

114

(*) significatif F =

15.22

8.59

4.24

5.08

4.53

2.36

0.97

au niveau 0.05 p =

0.0000

0.0000

0.0001

0.0000

0.0000

0.015

0.4736

 

 

 

 

 

 

Table 9.
Mar del Plata - Estimations par moindres carrés
des pétitions pour biens sociaux avec les variables internes,
de ressources et structurelles, 1965-1985, stratifiées et par gouvernement

 

1965-1985

1965-1970

1971-1972

1973-1975

1976-1981

1982-1983

1984-1985

Paramètre

             
Intercepte

0.23

0.07

** 1.40

0.29

0.19

-0.14

-0.45

Renouvellement du comité

-0.62

0.13

0.13

-0.04

** -0.12

-0.11

-0.08

Représentativité du comité

0.30

0.10

-0.15

-0.03

* 0.07

0.01

* 0.16

Intérêt au-delà de l'obtention de biens collectifs urbains

** -0.10

-0.11

-0.09

0.004

-0.12

-0.04

-0.04

Facilite d'organisation

-0.004

* -0.17

0.02

-0.003

* 0.06

0.07

0.07

Existence d'organisations parallèles

** 0.09

* 0.22

-0.22

0.06

** 0.13

-0.04

0.09

Rapports avec la municipalité

-0.12

0.04

-0.01

0.01

0.01

-0.03

0.01

Modalité de pétition

0.02

** 0.10

-0.01

-0.05

-0.08

0.01

0.03

Dimensions du quartier

-0.04

-0.08

-0.07

0.08

-0.02

0.10

-0.04

Homogénéité du quartier

-0.01

-0.004

-0.20

-0.05

0.01

0.07

0.01

Distance au centre ville

0.21

-0.07

0.01

0.07

-0.02

0.18

0.09

(**) significatif au R2=

0.02

0.11

0.09

0.07

0.07

0.05

0.08

niveau 0.01 N =

1011

239

99

153

306

106

108

(*) significatif au F =

2.15

2.67

0.90

0.99

2.29

0.45

0.80

niveau 0.05 p =

0.0188

0.0041

0.5336

0.0653

0.0133

0.9146

0.6243

 

 

Tableau 10
Estimations du renouvellement du comité de direction
et représentativité du comité avec types de gouvernement,
Godoy Cruz et Mar del Plata, 1965-1985.
Coefficients et niveaux de signification.

 

 

GODOY CRUZ

MAR DEL PLATA

Gouverne ment (intercepte)

Renouvellement du comite

Representativité du comité

Renouvellement du comité

Representativité du comité

(Périodes)

       

1965-70

-.690

-1.100

-.567

-.813

1971-72

-.615

-1.063

-.393

-.518

1973-75

-.266

-.540

-.407

-.458

1976-81

2,00

2.569

1.780

2.248

1982-83

-.150

-.323

-.244

-.458

1984-85

-.167

-.365

-.399

-.656

R-carré =

.15

.20

.13

.12

n =

1012

998

1119

1119

F =

34.12

48.1

33.0

32.5

P =

0.000

0.000

0.000

0.000

 

Source : Données obtenues et élaborées par l'auteur.

 

Discussion

Les résultats obtenus laissent voir que l'indicateur choisi (pétitions) et la méthodologie appliquée sont appropriés pour éclaircir les problèmes liés à l'action collective des habitants des quartiers, et à leurs rapports internes à l'association. On a observé que les interactions fréquentes, caractéristiques de la vie de quartier, mènent les résidents à s'engager dans des actions collectives plus souvent que le modèle d'Olson ne le prévoit. De manière très claire, on a observé aussi que les conditions étaient différentes à Godoy Cruz et à Mar del Plata, ce qui était déjà évident dans les tableaux 1 et 3, ainsi que dans la figure 2. Autrement dit, le contexte politique de chaque ville a affecté la façon dont les politiques publiques nationales et provinciales des différents gouvernements furent mises en oeuvre localement; le contexte influa aussi sur le style des rapports entre les dirigeants de quartier et les autorités.

En gros, la politique locale à Godoy Cruz était plus prévisible, parce que les autorités étaient plus amenées à satisfaire leurs électeurs locaux.En même temps, à Mar del Plata les liens de solidarité et de confiance avaient eu du mal à se développer. Le comportement des résidents était moins stable, et il n'y avait que peu de pétitions pour des biens sociaux. Par la suite de ces caractéristiques, les démarches pour obtenir des biens collectifs urbains entreprises par les habitants dans chaque ville ont eu des effets différents. L'échec des marplatenses occasionna la politisation des rapports entre les résidents et entre ceux-ci et les autorités publiques. En outre, les marplatenses n'ont pas été amenés à rechercher des moyens de substitution pour se procurer les biens collectifs urbains manquants; en revanche, ils multiplièrent les pétitions pour ces biens. On verra qu'à partir d'un nouveau changement de politique publique et le désengagement de l'État, le caractère politisé et fréquemment hostile des rapports entre les associations de quartier donna lieu à la division de ce mouvement. Le contexte politique acquiert donc une nouvelle importance théorique en tant que facteur influant sur les décisions individuelles de s'engager dans des actions collectives.

On a constaté aussi que, au-delà des effets que la base territoriale partagée peut avoir par le biais des motivations des acteurs, sur les actions collectives, d'autres conditions, non directement liées à l'intérêt des individus, pèsent sur leurs décisions d'agir collectivement. Ces conditions, comme déjà annoncé, ne peuvent pas être généralisées aux deux villes étudiées. C'est ainsi qu'à Godoy Cruz les conditions nécessaires pour placer des pétitions pour des biens collectifs urbains et des biens sociaux différaient de celles de Mar del Plata. Dans le cas des pétitions pour biens collectifs urbains, ces conditions n'étaient pas non plus celles auxquelles on s'attendait d'après la théorie du choix social puisqu'elles étaient liées aux conditions politiques internes des associations plutôt qu'à la nature des biens demandés. A Mar del Plata d'ailleurs les conditions concernant les pétitions pour biens collectifs urbains ressemblaient à celles qu'on attendait pour les pétitions pour biens sociaux.

Dans les deux villes, les pétitions pour biens collectifs urbains ont été plus fréquentes lors de gouvernements démocratiques. Cependant, ainsi qu'on le prévoyait, les pétitions pour biens sociaux furent plus fréquentes pendant les périodes de plus grande répression, quand toutes les autres voies de participation de la population étaient closes.

On a observé que les rapports entre les membres des associations de quartier dépendaient largement du contexte politique local et de son influence sur les politiques sociales mises en oeuvre par chaque gouvernement à l'échelle nationale ou provinciale. A Godoy Cruz les rapports de pouvoir à l'intérieur des associations étaient importants pour les résidents qui demandaient des biens collectifs urbains, d'ailleurs, ces pétitions n'avaient pas diminué au cours des périodes les plus répressives. En revanche, les rapports de pouvoir internes étaient sans importance pour les habitants qui s'engageaient dans des actions collectives pour biens sociaux. De plus, l'importance de la localisation des quartiers a été négligeable car ce n'étaient pas les habitants des quartiers les plus éloignés du centre ville ceux qui déposaient le plus de pétitions. Enfin, la légitimité des associations qui demandaient des biens sociaux a été souvent contestée au cours des 21 années. On peut conclure que, du moment qu'à Godoy Cruz il n'y avait pas de grandes inégalités par rapport à la fourniture de biens collectifs urbains, les habitants n'ont pas été motivés à s'engager dans des actions collectives pour redresser des situations d'injustice, et que donc, à Godoy Cruz, les associations de quartier semblent avoir eu, en plus du rôle d'intermédiaires entre les habitants et les autorités publiques, un rôle social similaire à celui d'un club.

A Mar del Plata, par contre, le rôle des associations de quartier était plus complexe. Tout d'abord, la comparaison du nombre de pétitions pour des biens collectifs urbains placées avec le nombre réduit de quartiers où ces services ont été fournis, permet d'affirmer que les habitants ont davantage concentré leurs efforts et leurs ressources à demander, sans succès, des biens collectifs urbains. Les résultats montrent aussi que les décisions des habitants à s'engager dans des actions collectives étaient influencées davantage par les ressources dont ils disposaient dans leurs rapports avec les autorités, et non par les conditions politiques au sein des associations et les caractéristiques structurelles des quartiers. Par ailleurs, la négligence des autorités a donné lieu, d'une part, à des sentiments de frustration et de découragement, et de l'autre, au renforcement des liens clientélistes entre la population et les autorités.

Finalement, il faut se demander si les associations de quartier ont soutenu et soutiennent encore les valeurs démocratiques de participation, de représentation et de partage du pouvoir, quelque soit le gouvernement au pouvoir. Peut-on affirmer que les associations de quartier sont des sanctuaires pour les rapports démocratiques, et qu'elles sont fondamentales pour la démocratie?

Les données indiquent que la tendance générale a été telle que, tout au long de cette période de 21 années tant à Mar del Plata qu'à Godoy Cruz, les comités de direction des associations de quartier n'ont pas été renouvelés (tel qu'établi dans leurs statuts). De plus, les comités n'ont pas toujours été représentatifs. En d'autres termes, et malgré des nuances et des exceptions, les associations n'ont généralement pas eu à des pratiques de partage du pouvoir, de participation et de représentativité. Il faut, en plus, noter que, dans les deux villes, au cours des sous-périodes comprises entre 1976 et 1983 (qui furent largement les plus répressives), le renouvellement des comités de direction a été peu fréquent par rapport aux autres périodes, et que plusieurs associations ont même disparu. Ces résultats permettent de dire que, dans la société argentine, quand les institutions démocratiques ont été anéanties, les associations de quartier ont suivi les tendances antidémocratiques du contexte global au lieu de les combattre et de soutenir dans leur sein les pratiques démocratiques.

On observe aussi que la plus grande fréquence de renouvellement des comités de direction a eu lieu entre 1965 et 1970, lorsqu'un gouvernement autoritaire militaire était au pouvoir. Or il faut tenir compte du fait que, dans le but d'imposer une politique de corporatisme d'État, ces autorités-là ont cherché à renforcer les organisations intermédiaires corporatives et professionnelles (telles que l'église, l'armée, les associations de quartier, etc.) pour les substituer aux institutions représentatives traditionnelles. Après l'échec du projet corporatiste, les militaires furent obligés d'accepter l'ouverture démocratique de 1971-1972. A ce moment, le partage du pouvoir et la représentativité devinrent plus fréquents dans les associations de quartier. Ceci montre combien les associations participaient aux événements du contexte politique, et combien elles pouvaient être sensibles aux tendances de démocratisation qui parcouraient la société.

Conclusion

Cette étude a permis d'identifier les conditions nécessaires pour que, dans le cadre d'un environnement instable, des individus s'engagent dans des actions collectives. En effet, bien que le plus souvent, les résidents des quartiers agissent en tant qu'acteurs rationnels, les constats qu'on a fait à partir d'hypothèses encadrées dans la théorie du choix social (cf tableau 4) indiquent que des conditions non strictement économiques entrent dans le calcul d'efficacité des individus. On a vérifié empiriquement que les motivations à agir collectivement ne sont pas seulement basées soit sur l'intérêt strictement personnel, soit sur l'intérêt du groupe. D'autres facteurs interviennent notamment les conditions du contexte politique local et national, les conditions internes des groupes et la disponibilité des ressources pèsent sur le choix des individus à agir collectivement. Ces constats enrichissent la portée de ladite théorie.

Il faut noter aussi qu'on ne s'attendait pas à ce que le caractère propre de chaque ville ait une importance aussi grande sur le comportement des habitants, comme en témoigne le comportement différent en matière de pétitions des résidents de Godoy Cruz et de Mar del Plata. A Godoy Cruz les autorités publiques ont soutenu le développement d'une vie communale active et se sont engagés à mettre en oeuvre des politiques de prestation de services qui avaient pour but leur fourniture plus ou moins égalitaire. Les habitants pouvaient donc consacrer leurs efforts à la production de biens sociaux, et cela en particulier jusqu'à 1973. Malgré les conditions répressives en vigueur après 1976, les réseaux sociaux qui soutenaient les associations de quartier ne se sont pas éteints. On peut en juger par le fait que lors des élections démocratiques plusieurs concejales à Godoy Cruz firent leurs campagnes électorales sur la base de leurs parcours de dirigeants d'association de quartier. On en conclut que, pour le monde politique local et même provincial, ces associations continuèrent à être des institutions importantes pour les carrières des politiciens. Comme cela a été déjà dit, après 1989, suite à la rigoureuse mise en oeuvre du principio de subsidiariedad del Estado (et à un désengagement accru de l'État au niveau de ses fonctions redistributives et sociales) le bon rapport de la population et des autorités a permis aux godoycrucenses de s'adapter sans grands sursauts ni ruptures du tissu social.

Par contre, à Mar del Plata, quand le désengagement de l'État a démarré pleinement, le mouvement des associations de quartier s'est scindé en deux. Une partie des associations a continué la poursuite des intérêts individuels, tout en acceptant les habitudes de clientélisme et des échanges de faveurs politiques. L'autre groupe a mis en oeuvre ses capacités d'organisation pour mobiliser le soutien de ses membres, car leur but était de rechercher de manière autonome des moyens pour améliorer la qualité de vie dans les quartiers. Une des conséquences de cette mobilisation a été le renforcement de la solidarité et de la confiance en soi des habitants. Or la question qui se pose est de savoir si cette nouvelle situation, où la population devient indépendante des institutions gouvernementales et recherche ses propres solutions, mènera à une consolidation des tendances démocratiques de la politique locale marplatense, ou bien si, au contraire, cette situation n'accentuera pas les inégalités entre quartiers, en augmentant la segmentation sociale.

Le modèle proposé montre aussi que : a) au moment d'affronter les changements de politiques publiques qui ont accompagné les changements de gouvernement, le fait que les habitants de ces quartiers possèdent ou non des ressources est un facteur important; b) contrairement à certaines opinions, en général, les conditions politiques et les rapports de pouvoir au sein des associations de quartier, ainsi que les caractéristiques structurelles des quartiers, ne sont pas très significatifs.

Quant au rôle des associations de quartier dans la politique urbaine locale, un certain scepticisme demeure. Cette étude prouve en effet que des rapports de coopération et de solidarité se sont développés parmi des individus partageant la même base territoriale. Cela est positif, car ces rapports de coopération et de solidarité contribuent à bâtir le tissu social sur fond de territoire commun et d'intérêts et de valeurs partagés. On remarque aussi que, sous les gouvernements militaires, particulièrement arbitraires et inégalitaires, les liens de solidarité des résidents des quartiers se sont renforcés au fur et à mesure que l'inégalité sociale s'accentuait. Cependant cette solidarité n'a pas été accompagnée d'un plus grand partage du pouvoir et de représentativité au sein des associations. Ces faits démontrent que ces organisations à base territoriale ne deviennent pas nécessairement le refuge où les rapports égalitaires et participatifs seront préservés et à l'écart des tendances de la société dans laquelle les associations sont insérées. En bref, on ne peut pas assurer que les associations de quartier aient un rôle démocratisant.

Ces conclusions enrichissent la connaissance du rôle et du comportement des acteurs urbains. Actuellement le niveau local, en Argentine comme dans d'autres pays développés ou et en voie de développement, est en train d'acquérir une grande importance suite aux politiques de décentralisation politico-administrative et de désengagement de l'État. Les études comme celle-ci permettent une meilleure connaissance de la réalité et devraient contribuer à la formulation efficace de politiques publiques.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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William C. Baer, "Just What is an Urban Service Anyway?" in Journal of Politics, Vol 47, No 3, 1985. pp 881-898.

Robert Dahl and E.R. Tufte, Size and Democracy. Stanford : Stanford University Press. 1973.

Jon Elster, Explaining Technical Change, . Cambridge : Cambridge University Press. 1983

Russell Hardin, Collective Action. Baltimore and London : The Johns Hopkins University Press. 1982.

Jorge E. Hardoy and R.P. Morse, eds., Repensando la ciudad en América Latina. Buenos Aires : Grupo Editor Latinoamericano. 1988.

Michael Hechter, Principles of Group Solidarity. Berkeley : University of California Press. 1987.

Jane J. Mansbridge, Beyond Adversary Democracy, Chicago : The University of Chicago Press. 1983.

Howard Margolis, Selfishness, Altruism, and Rationality. A Theory of Social Choice. Cambridge, London, Melbourne : Cambridge University Press. 1982.

Diana Mosovich Pont-Lezica, "Collective Action in an Unstable Emvironment. Community-Authority Relations in Three Argentine Cities. Progress Report" (sous presse).

Diana Mosovich, "Sistema urbano en el sudeste de la provincia de Buenos Aires. Nivel de calidad de vida intraurbana. El rol de los actores urbanos en la dotación de bienes y servicios de equipamiento colectivo, " Rapport Final, Advanced Research Fellowship, Concejo Nacional de Ciencia y Técnica, Argentina. 1987.

Mancur Olson, The Logic of Collective Action, Cambridge, Mass. : Harvard University Press. 1982.

Carole Pateman, Participation and Democratic Theory. Cambridge, Mass. : Cambridge University Press. 1970.

Richard Rich, "Urban Policy Under Capitalism, " in Norman I. Fainstein et Suzanne S. Fainstein eds., op. cit., pp. 191-214.

Richard C. Rich, "A Political Economy Approach to the Study of Neighborhood Organizations, " in American Journal of Political Science, Vol. 24, No. 4, Novembre 1980. pp. 559-591.

Theda Skocpol et Margaret Somers, "Uses of Comparative History in Macrosocial Inquiry, " in Comparative Studies in Society and History, Vol 22, No 2, April 1980. pp 174-197.

Michael Taylor, The possibility of Cooperation. Cambridge : Cambridge University Press. 1987.

 

Catherine Couderc, Méthodologie de l'évaluation : de la mesure des actions publiques à l'appréciation de leur performance, suite.... sans fin.

 

Méthodologie de l'évaluation, l'intitulé est ambitieux, en partie redondant : l'évaluation ne constitue-t-elle pas une méthodologie ? Sensible aux effets de mode ? L'actualité de l'évaluation n'est pas en cause, que son champ d'action se trouve dans les politiques européennes, nationales, ou comme nous le développerons ici, locales; son objectif de meilleure administration demeure.

Cet impératif nouveau de management est lié, en France, à une évolution récente, qui tient à l'abandon du secret administratif et à la décentralisation ; double incursion des citoyens dans la vie politique et la gestion des affaires publiques. L'exigence de technicité pour les spécialistes chargés de ces domaines fait peser sur eux une obligation de résultat. La mesure de l'action, réservée à un cercle étroit, a été supplantée par la dimension médiatique de la performance.

On peut recenser de nombreux écrits et propos publics portant sur l'évaluation aux sommets de l'État, depuis l'annonce officielle du souci gouvernemental exprimé par Michel Rocard en 1989 et la création d'un Conseil scientifique de l'évaluation en 1990. Des instances évaluatrices sont mises en place dans les organigrammes ministériels, mais si le recours à l'évaluation est expliqué, si le moment de cet examen est discuté (cf. Jean Leca), si donc l'évaluation paraît cernée de toutes parts, l'apprentis évaluateur est bien seul face à l'objet de sa recherche.

Tous les prescripteurs d'évaluation insistent sur la nécessaire objectivité des conclusions de celle-ci, objectivité ou neutralité qui passerait quasi impérativement par la quantification et le chiffrage, or il apparait clairement après le recueil et le dépouillement des principales études, rapports publiés, que les promesses ne sont pas tenues. Généralement, l'information, pour nouvelle qu'elle se donne, ne remplit ni le cahier des charges, ni les fonctions que l'on attendait d'elle. L'aspect strictement comptable, les descriptions pallient une véritable démarche scientifique.

Afin de dépasser la seule question des coûts ou l'accumulation de monographies, il semble que finalement l'évaluation doit réussir à imposer ses méthodes propres.

Les scientifiques et les techniciens des politiques publiques sont donc appelés à travailler à la mise au point de ces nouvelles méthodologies.

Une revue universitaire ne peut-elle se faire la boîte aux lettres des chercheurs préoccupés par ces progrès ?

Les cahiers du CIRESS, cela est très justement rappelé dans l'éditorial, ne sont pas une nouvelle revue, mais une formule dérivée de la précédente. Cet article apportera la preuve de la continuité, puisqu'il se veut la suite logique des numéros 10 et 15. Il montrera que ces papiers sont un lieux de dialogue entre chercheurs, qui y exposent leurs recherches, idées, doutes, attendent de la communauté scientifique d'être interpellés et d'obtenir des réponses à leurs interrogations.

Pour les lecteurs qui découvrent ce titre et pour les abonnés anciens il faut donc mentionner que ces quelques pages se comprendront mieux si on les met en relation avec la parution dans ces mêmes colonnes en 1986 d'une intervention de Jean-Claude Lugan, le Directeur du CIRESS et l'un des fondateurs. Le sujet des Cahiers du CIRESS n° 10 était "Essai de construction d'un modèle d'appréciation des actions et des performances des systèmes politiques locaux (petites villes et villes moyennes) à partir d'un ensemble d'indicateurs". (septembre 1986).

En 1989 une première application de ce modèle avait été tenté sur 7 petites villes de Midi-Pyrénées (cf. le compte-rendu de l'expérience dans les Cahiers n°15, janvier 1990). Cette première expérimentation, ayant pour ambition de tester l'ensemble des sous-systèmes présents dans une collectivité politique de base (pour rappel : sous-système socio-environnemental, sous-système économique, sous-système bio-social, sous-système culturel), n'a malheureusement pas eu le temps nécessaire pour d'une part pouvoir améliorer la présentation des résultats (qui reste assez sommaire : tableaux de données ou graphiques simples d'étalonnage de chaque indicateur), et d'autre part, s'intéresser à la performance (l'intitulé de l'article était révélateur : "Essai d'application d'un modèle de mesure aux actions des systèmes politiques locaux."

Aujourd'hui nous relatons une deuxième tentative (la nôtre). Se donnant du temps et surtout concentrée sur les politiques culturelles municipales, elle espérait réussir là où l'essai préalable avait en partie validé la démarche ou du moins montré sa possibilité.

Le modèle exigeait une démonstration complète : il fallait vérifier son fonctionnement dans les détails, son bon état de marche général, et si besoin était, le perfectionner. C'est pourquoi nous avons replacé notre travail dans la théorie des politiques publiques comparées qui nous fournissait un cadre d'analyse complet.

 

Mais revenons à la première contribution de 1986, avant de décrire le travail entrepris, puis de tirer quelques enseignements de l'expérience.

 

I) Rappels méthodologiques et propositions nouvelles

L'exposé de JC Lugan, bien qu'extrêmement concis, développait une idée créatrice. S'inspirant des modèles systémiques popularisés par D. Easton dans les sciences sociales, il proposait d'appliquer aux systèmes politiques locaux, c'est-à-dire aux collectivités de base de la société française : les communes ou villes, une mesure des flux entrées-sorties.

Pour y parvenir il est fait appel à des indicateurs puisés dans des bases de données - que le chercheur est amené à confectionner - et à une méthode peu usitée parmi les évaluateurs : la technique statistique de l'analyse en composantes principales. Sans être difficile cette opération fait appel à un minimum de rigueur ; l'application peut toutefois être facilitée par le traitement informatisé des données. Pratiquement elle se réalise en quelques étapes essentielles que nous allons décrire ici :

1) Le choix de collectivités locales de tailles et de caractéristiques géographiques, économiques, sociales, ... à peu près équivalentes. La méthode suivie, étant d'abord comparative, il importe que les situations de départ soient comparables.

2) L'enquête de terrain proprement dite et le recueil d'informations donnant lieu à la construction d'indicateurs pour les domaines de la politique testés.

3) La transformation de l'information brute en données analysables. La rentrée des chiffres dans un tableau dont les colonnes sont les villes. Chaque donnée est ensuite exprimée en valeur pour cent habitants (la correction s'opère donc en colonnes).

4) L'analyse en composantes principales constitue l'étape suivante, puisqu'elle consiste en la disparition de la particularité des différents objets mesurés. Ce qui devient essentiel dans les mesures réalisées est pour chaque donnée, la distance qui la sépare de la moyenne observée sur l'échantillon. L'écart-type comme outil de la composante principale est ce à quoi est rapporté chaque donnée semi-nette. Le résultat de cette dernière transformation est l'obtention de nouvelles données indépendantes des unités de mesure, de "nombres sans dimension" (La correction est ici effective en lignes).

5) La précédente étape, en nous permettant de sommer verticalement les indicateurs nets, nous conduit à appliquer la leçon du cybernéticien et à pouvoir juger, non seulement des actions comparées des villes (par l'addition des indicateurs de moyens), mais aussi des résultats obtenus. Le but de cet exercice étant de parvenir à la construction d'indices figurant des couples performance (total des moyens, total des résultats) pour une activité ou une fonction donnée, ou pour l'ensemble d'une politique.

6) Il s'agira maintenant d'interpréter les couples indiciaires : la partie calcul étant achevée, deux possibilités s'offrent à nous pour apprécier la performance :

* Celle d'un ratio : le rendement. Mais nous constatons alors que pour une forte majorité de valeurs calculées, le rendement n'est fort qu'avec une action faible. Ainsi auraient "prioritairement" un bon rendement les activités faites à petite échelle. Cette conclusion ne nous semble pas satisfaisante, tant du point de vue de l'acteur que de celui du chercheur.

* Nous décidons ici de faire une autre utilisation des couples indiciaires. Ces derniers seront placés dans un plan orthonormé : les moyens se trouvant en abscisse et les résultats en ordonnée.

Si maintenant, nous dessinons la droite qui passe au milieu de ces points, non par un tracé à main levée, mais par un calcul de la régression, nous obtenons une représentation graphique de la performance qui sera la performance moyenne observée sur l'échantillon. Statistiquement nous avons fait la corrélation entre les moyens et les résultats, et nous avons tracé la droite de régression correspondante. Cette droite donne la tendance d'une performance, d'un résultat réalisable pour un moyen donné.

 

II) Les indications fournies par le tracé et le calcul de la corrélation

Sans être parfaite cette représentation graphique synthétise pourtant les positions des villes les unes par rapport aux autres, par rapport à la moyenne des inputs, la moyenne des outputs et aussi la performance moyenne.

Le traitement informatique des données aboutit à connaître l'équation de la droite, donc la fonction de production du domaine étudié :

par exemple nous avons trouvé que la production du secteur bibliothèque s'écrit :

R = a M + b, avec a = 0, 488

b = 3, 33

"a" étant la pente de la droite de performance moyenne

"b" étant l'ordonnée à l'origine de la droite.

Nous pouvons constater, à l'examen des valeurs de "a", que tous les domaines de l'action culturelle, puisqu'il s'agit pour notre exemple de politiques de ce type, connaissent des progressions différentes.

De même les valeurs négatives ou positives de "b", indiquent peut-être un comportement non uniforme de la demande face à l'offre de tels services.

L'étude de la corrélation montre que pour certains domaines, le résultat peut être plus correctement prédit que dans d'autres (bien qu'un modèle mathématiquement exact demande un échantillon plus fourni).

Si maintenant on observe, en statisticien, les coefficients de détermination "r2", calculés sur ces corrélations, on s'aperçoit que peu d'entre eux sont corrects, la plupart sont insuffisants et renvoient donc l'évaluateur à ses observations primitives. Le recours à l'environnement, et à une étude poussée de ce dernier, se révèle indispensable. Elle seule sera à même de nous fournir les clés de lecture de positions éloignées de la moyenne : existe-t-il des conditions externes à ce succès ou cet échec, ou bien la politique peut-elle être tenue pour responsable ?

 

Conclusion

Il ne nous est pas apparu souhaitable, dans l'examen de ces paramètres environnementaux, d'en rester aux quelques illustrations exotiques que nous pouvions relever sur notre panel. Ainsi tout au long de cette deuxième partie de la thèse - cela se vérifiera également dans la troisième partie -, nous avons tenu à généraliser les observations, à replacer les indications singulières recueillies sur onze villes dans un cadre plus large de connaissances sur les politiques culturelles.

Nous aurions pu, il est vrai, poursuivre notre examen clinique et poser un diagnostic particulier dans chaque ville. L'évaluateur se serait fait conseil, conseiller, incitant ici à mener une campagne d'information, de publicité plus agressive, plus présente, là à encourager le recours à des professionnels ou ailleurs à impliquer les amateurs, à abaisser les tarifs, ou à mettre fin à la gratuité, à préconiser une utilisation plus intensive des salles de spectacles, ou bien à conduire une politique plus extensive d'implantation sur les lieux publics quels qu'ils soient, enfin; de façon à améliorer la performance économique, rentabilité, à limiter les productions et à ne programmer que des animations qui procureraient un bon remplissage des salles...

Une thèse peut-elle être le lieu de tels donneurs ou faiseurs de leçons ? Nous ne sommes pas en situation de procurer ces solutions, personne ne nous a demandé d'évaluer les politiques culturelles de ces villes ; aucun responsable politique n'était commanditaire de l'étude.

De même nous avons posé des bornes à l'exercice statistique proprement dit, alors que l'on pouvait donner plus de lattitude à l'exploitation des données. Nous établissons seulement une liaison moyenne, une performance moyenne, qui ne tient pas compte de la régression multiple et de l'introduction d'éventuels biais.

La méthode de régression simple appliquée, débrouille un premier niveau de complexité. Une politique publique est un système complexe, la méthodologie de l'évaluation a donc un long avenir.

 

 

 

Bibliographie sommaire sur l'évaluation :

 

* Club Cambon. Compte-rendu de la réunion du 25/11/1989, "L'évaluation des actions publiques, principe opératoire ?" in Revue Politiques et management Public, vol. 8, n° 1, mars 1990, p. 75 à 145.

*Commissariat Général du Plan, Evaluer les politiques publiques, La documentation française. 1986.

* DURAN Patrice et MONNIER Eric, "Le développement de l'évaluation en France : nécessités techniques et exigences politiques", RFSP, 1992, p. 235 à 262.

* NIOCHE Jean-Pierre et POINSARD Robert, L'évaluation des politiques publiques, Economica, 1984.

* Numéro 66 de la Revue française d'administration publique : "L'évaluation eu question", Avril-juin 1993.

...et les Cahiers du CIRESS, n° 10 et 15.

 

*

 

Jérôme Ferret, Les élites politiques en Midi-Pyrénées

Thèse de Doctorat de Science Politique soutenue le 23 Mai 1995

 

Problématique et champ de recherche :

 

La conception et la réalisation de ce travail de recherche ont découlé d'une première sensibilisation au terrain politique midi-pyrénéen effectuée dans le cadre d'un DEA de Science Politique. Cette thèse se donnait pour principal objectif l'observation de la spécificité de la socialisation et du recrutement des élites politiques d'une région méridionale. A ce premier objectif sociologique est venu se greffer un objectif plus théorique consistant à étudier le mode de transmission et de gestion des ressources politiques. Le postulat de départ voulait rompre d'un côté avec une vision mécaniste de l'hérédité politique notamment et d'autre part avec une approche moderniste des pratiques politiques locales qui ne correspondait pas plus à la réalité.

Il nous fallait, dans un premier temps, souligner les originalités du recrutement social de ces élites (réseaux sociaux, professionnels, partisans) et apporter des explications à ces dernières. Il nous fallait ensuite étudier les modes de gestion des carrières des membres de ce groupe et analyser les transformations de l'Occitanisme, principal référent culturel de cette région. Enfin, l'étude de trois terrains nous a permis d'apporter une dynamique à ces développements et de distinguer des intensités dans l'actualisation de ces ressources selon l'environnement social.

 

Capital social et parcours militants, les pièges

de l'hérédité politique :

Le stock des ressources professionnelles qui favorisent l'accès à une éventuelle carrière politique apparaît comme largement déterminé par la position sociale qu'occupe l'acteur avant d'entrer en politique. Cependant, ces ressources, aussi complètes soient-elles, ne sont pas sui generis productrices de sens et de légitimité. Elles nécessitent, localement, un travail d'actualisation de la part de celui qui prétend les posséder. Pour être candidat à la candidature et ensuite candidat à l'élection, l'appartenance à des réseaux est décisive. La densité du réseau n'est pas forcément homogène et la mobilisation des ressources dépend des capacités d'activation du candidat. Ces lieux de recrutement varient aussi selon les départements.

La région Midi-Pyrénées apparaît comme un agencement de réseaux départementaux de sélection. Ceux de l'Ariège et des Hautes-Pyrénées, reposent essentiellement sur les réseaux syndicaux d'enseignants du primaire et du secondaire. Ceux de la Haute-Garonne dépassent le cadre de l'Éducation Nationale et embrassent, notamment, les autres corps administratifs comme les Impôts. A Droite, la corporation de la Faculté de Droit constitue un creuset remarquable. Dans le Gers et l'Aveyron, les territoires politiques sont encadrés, depuis longtemps, d'un côté, par le syndicalisme agricole et d'un autre côté, par le mutualisme social agricole. Ce maillage serré est contesté depuis quelques années par de nouvelles structures de promotion comme la Jeune Chambre Économique. Dans le Lot, les réseaux de recrutement sont dominés par le monde pharmaceutique et médical.

Mais, ces professions et organismes traditionnels sont mis en cause par l'arrivée de nouvelles compétences, dans le secteur de l'aide sociale notamment. Dans le Tarn-et-Garonne, les médecins généralistes voient leur pouvoir d'influence contesté par l'action des travailleurs sociaux, ces "héros obscurs de la précarité".

Le fait d'être un héritier, un médecin, un ancien responsable syndical ou associatif, avec toutes les combinaisons possibles antérieures à l'élection, ne représente pas, en soi, une garantie d'élection. Ces combinaisons procurent simplement des prédispositions, des potentialités qui demandent à être actualisées selon les circonstances. Ce travail tout à fait particulier n'est pas mécanique et relève plus justement d'un agencement complexe des contraintes rencontrées dans la réalité. Ces ressources concourent, avant tout, à la constitution d'un capital social, d'un portefeuille de relations, qui demandent à être activés selon les circonstances. Elles fournissent, dans un second temps, une aptitude symbolique à la compétence et au sens de l'organisation de la société locale. Les réseaux relationnels font office de révélateurs de la valeur de tel ou tel acteur.

 

Carrières et représentations territoriales,

le néo-occitanisme :

Le corps des élites politiques midi-pyrénéennes paraît figé sur de vieux leaders et des renouvellements contrôlés. Seule la progression des mouvements de Droite et l'ouverture du marché politique régional ont permis quelques changements, sans toutefois, conclure à une réelle démocratisation de l'accès à ce "cercle magique". Les critères de sélection restent les mêmes tout en se transformant.

Les élites politiques locales sont majoritairement issues de la Région et sont soumises à des règles de sélections biologiques difficilement contournables. On s'aperçoit que les "tombeurs" des vieux caciques reproduisent, eux aussi, à merveille ces stigmates. On peut, donc, en conclure que les critères de sélection, dans le cercle des élites politiques sont essentiellement axés sur l'appartenance locale et s'appuient physiquement et culturellement sur les natifs et les migrants. Avec comme double problème : une difficile intégration des migrants venus en majorité d'autres départements de Midi-Pyrénées et en minorité du reste de la France, non reconnus comme des citoyens politiques, à part entière, et une inquiétude face au taux de formation de ces cadres migrants. Ceux-ci n'ont pas le même bagage culturel que les natifs et, en particulier, leurs relations à la politique, aux valeurs qu'on peut lui attacher et à la manière dont on peut l'exercer au quotidien. Le corps politique midi-pyrénéen éprouve une difficulté chronique à se renouveler en dehors des crises et des conflits majeurs. Quand la grande majorité des cadres et professions intellectuelles supérieures sont des migrants qui viennent s'installer, la domination locale des élites appuyées sur les natifs crée une sous-utilisation des capacités multiples du capital intellectuel local, et, au delà, des décalages entre corps politique et société civile.

Ces nouvelles élites sociales accèdent à l'espace de représentation par la petite porte : ils sont relégués à des postes de conseillers régionaux. Cette institution, à elle seule, permet, par l'intermédiaire de ces nouveaux élus, de proposer une nouvelle représentation du territoire politique et de l'agencement de ces composantes. Le territoire est, ici, en quelque sorte, désincarné dans une conception volontariste et développementaliste.

Certains parachutages de hauts-fonctionnaires de l'appareil d'État peuvent aussi mettre à mal le recrutement élitaire basé sur les natifs. Cependant, ces élites sont trop peu nombreuses pour remettre en cause l'ensemble du système. De plus, elles reprennent, à merveille, les pratiques traditionnelles des caciques régionaux pour pouvoir s'implanter. Ils s'inventent, avant tout, une origine pour pouvoir exister. On assiste donc à une fracture entre une frange minoritaire d'élites politiques locales nées hors de la région partageant un système de valeurs non-héritées de la culture radicale/socialiste et la frange majoritaire des natifs qui, eux, contribuent à faire perdurer un système actualisé de valeurs. Ces derniers endossent, aussi, les habits neufs du chef d'entreprise ou du manager, selon les cas. Le travail politique, au quotidien, bouscule ces stéréotypes imposés par la concurrence entre acteurs. Le métier politique apparaît comme l'agencement de contradictions multiples. Cette activité doit être résolument placée sous le signe du paradoxe : d'un côté, l'officiel qui implique des valeurs (civisme, soumission au service public, conscience économique) et de l'autre, l'intermédiaire qui doit, autant que possible, disposer de la ressource clientélaire pour perdurer.

 

 

Essai de typologie du leadership local en Midi-Pyrénées :

L'étude de trois terrains nous a permis de dégager trois intensités dans l'utilisation des ressources politiques. La philosophie de nouvelles couches qui accèdent au pouvoir dans l'espace politique midi-pyrénéen a été ainsi brossée trait à trait. Les mots forts sont l'harmonie, l'équilibre, l'épanouissement mais au service de la "participation", pour "la démocratie locale". Le cadre de vie doit être envisagé "globalement", le tout dans une perspective de désaliénation. L'espace politique apparaît, ainsi, comme l'espace salvateur.

Il ne faut pas aménager pour aménager, mais le faire à l'intérieur d'une nouvelle conception du cadre de vie : un espace unifié pour une société unifiée, et toutes ses attentes se projettent dans l'"idéal intercommunal", ce qui permet, au fond, d'évacuer le conflictuel du social.

Ces nouveaux référentiels tranchent quelque peu avec les justifications invoquées par les autres catégories d'élites politiques nées dans la région. Ces dernières s'appuient, le plus souvent, sur un capital social préexistant. Le territoire qu'elles ont à gérer est le même que celui sur lequel elles sont nées. Le travail d'actualisation de ces ressources héritées consiste à masquer, autant que faire se peut, la distance sociale avec les groupes sociaux moteurs. Dans un contexte de fort changement social, l'enjeu de la légitimation est de concilier, d'articuler au quotidien les réseaux traditionnels et les nouveaux réseaux sociaux représentant un contre-pouvoir potentiel.

Ce travail est de plus en plus difficile tant la marginalisation des territoires traditionnels est évidente. L'espace politique midi-pyrénéen, notamment, se fragmente en plusieurs lieux de pouvoir qui correspondent de moins en moins aux délimitations administratives. Le milieu rural qui entoure la métropole toulousaine a longtemps été le lieu privilégié des pesanteurs notabiliaires. Aujourd'hui, les milieux agricoles subissent de plein fouet la crise économique et ce groupe moteur ne partage plus les mêmes valeurs qu'auparavant. Face à une société rurale en pleine recomposition, les leaders politiques locaux ne peuvent plus se cantonner à user et abuser des modes de domination familiaux.

C'est le cas sur le terrain tarn et garonnais, représentatif, à nos yeux, d'une transformation qui touche tous ces lieux en Midi-Pyrénées. Une série de réseaux traditionnels encadraient parfaitement le corps social de ce département. Cette adéquation magique entre le pouvoir d'une famille et la société locale se visualisait par la continuité de l'exercice de l'essentiel des pouvoirs. Cette magie n'existe plus. L'émergence et la participation de catégories sociales discordantes ont bousculé les anciens équilibres et la "naturalité" d'un leadership local.

Ces phénomènes sont aussi visibles sur le terrain toulousain. La société locale est, ici, trés différente. Les couches sociales discordantes ne sont pas aussi intégrées. L'enjeu pour le leader dont la position n'est si "naturelle" qu'on a bien voulu le croire, consiste en une pacification de la ville. L'instrumentalisation d'une politique publique étatique, en l'occurrence celle de la ville, lui a permis d'investir de nouveaux territoires qui vont bien au-delà des limites communales. Toutefois, malgré ces changements structurels, les exécutifs locaux ont peu gagné en transparence. Il n'y a guère qu'une catégorie d'aventuriers en milieu périurbain pour tenter de donner un contenu réel au concept de démocratie locale. Quoi qu'il en soit, toutes ces formes de leadership ont une peur en commun : celle du conflit social, de sorte que le pouvoir local en revient toujours a sa fonction première : celle d'ordonner les choses.

 

Les perspectives de recherche et la recomposition

des leaderships locaux :

Au final, peut-on légitimement conclure sur un tableau pessimiste des pratiques sociales des élus locaux? Méritent-elles la qualification d'élites? Sont-elles seulement là pour contrôler un territoire et asservir des populations locales? Les constats de la crise du système politique français sont nombreux.

Les principaux indicateurs d'une déliquescence des moeurs politiques sont la corruption, la concentration excessive du pouvoir dans les mains des grands corps de l'État, et plus largement la crise de la représentation et de l'image des hommes politiques. On est en droit de se demander si ces critiques qui soulèvent justement une crise de la représentation peuvent réellement s'appliquer au champ politique périphérique. On pourrait, au contraire, avancer l'idée que l'élu local apparaît, en fait, comme l'expression culturelle renouvelée de territoires politiques spécifiques. Simplement, cette représentation est imparfaite. Elle n'intègre que peu les nouveaux acteurs susceptibles de remettre en cause les équilibres originels. Elle laisse peu la parole aux citoyens de base. Dans ce cadre, les nouvelles résolutions de la loi ATR de 1992 reprises par la loi sur l'aménagement du territoire de novembre 1994, prévoient une généralisation de référendum local. Les gouvernements intercommunaux ne sont pas encore élus directement au suffrage universel. Il n'en reste pas moins que les électeurs ne sont pas pour autant démunis de pouvoir de sanction et d'évaluation des politiques locales. Le vieil esprit occitan se symbolise, avant tout, par une méfiance endémique vis à vis de toute forme de pouvoir et le contrôle au quotidien de l'élu devient nécessaire.

Un constat objectif permet de dire que ces leaderships locaux sont en évolution, comme si nous étions dans une période de transition. On assiste à une recomposition du local sous l'effet de plusieurs facteurs, qui sont autant d'indicateurs possibles pour de prochaines études : l'internationalisation des relations entre leaderships locaux, le déréglementation économique, la privatisation des services publics municipaux, la révolution technologique, l'inscription des politiques publiques locales dans une logique européenne.

Tous ces facteurs contribuent, déjà, dans les discours des élites politiques locales, à la prolifération du référentiel managérial. De sorte qu'on a l'impression, depuis quelques années, d'assister à une augmentation du potentiel du leadership au niveau local. Les règles de la décentralisation et l'ouverture de l'espace européen ont accru les ressources notamment financières des élus. L'ambition du local augmente d'une manière considérable. L'étude du terrain du sud-est toulousain en est la preuve. Désormais, "on vend du local". Parallèlement, ce processus de responsabilisation des élites politiques locales qui va de pair avec l'explosion de leurs ambitions, ne rend pas la tâche plus facile pour ces dernières. Les circuits décisionnels deviennent plus sectorisés, plus techniques notamment pour les élites régionales. Les transformations des espaces politiques locaux renforcent à la fois le leadership local mais contribuent aussi à accentuer les disparités territoriales. En Midi-Pyrénées, le scénario, le plus plausible de développement économique, repose tout entier sur les capacités de redistribution de la métropole régionale. Les autres espaces sont, eux, laissés à l'abandon de systèmes de gestion reposant exclusivement sur un corps politique refermé sur lui-même.

Il y a, ici, une crise possible des leaderships locaux, ou, en tout cas, un risque de gestion à deux vitesses. D'un côté, on aurait une frange d'élites politiques locales refermées sur elles-mêmes ne disposant pas de la capacité ni de la volonté d'exploiter ces nouvelles ressources. Elles pourraient se contenter d'opérer un mélange hybride pour ressusciter un néo-localisme grâce aux ressources notamment européennes. D'un autre côté, on aurait une frange nouvelle qui symboliserait l'apparition et la consolidation de formes de leadership plus techniques, plus transparentes et plus collégiales. Mais, nous nous garderons bien de dire qui sont les anciens et qui sont les modernes.

 

Thèses en préparation :

 

Thèses d'État

AMIR Mohamed

Les processus de décision dans le développement de la région d'Annaba.

BENLATRACHE Leïla

Fonctionnements et dysfonctionnements du système éducatif en Algérie.

NERINA Eléonore

Les systèmes de pouvoir dans le Ménabé (ouest de Madagascar).

 

Thèses nouveau régime

BOCANCEA Christian

Le système politique en transition en Roumanie.

BOUILLER Marie-Hélène

L'impact de l'idéologie dans les pratiques de l'aménagement.

BOULET Jean-Yves

Retraite et décentralisation : enjeux et stratégies.

FUREIX Hervé

Les systèmes de décision dans les politiques sociales urbaines en Midi-Pyrénées.

NICOL Marie

L'investissement politique des agriculteurs dans les systèmes politiques locaux en Midi-Pyrénées.

MOUCHID El Mahdi

Les élites politiques dans le système politique de Rabat.

RAMBELO Michel

Langue, pouvoir et développement à Madagascar de l'Administration coloniale à la Révolution socialiste.

RANDRININAMALALA Honorine

Les Églises à Madagascar et le pouvoir politique.

ROGGERO Pascal

Les fonctions de régulation économique des systèmes politiques locaux.

SHIN Man Sup

Analyse comparée des rapports entre communauté et pouvoir politique en Corée et en France.

PRUVOT Muriel

La coopération culturelle décentralisée

TACHE Alain

Organisation, enjeux et stratégies d'acteurs dans les politiques locales de l'emploi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatrième Partie : Nouvelles en Sciences sociales

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Le CIRESS et les manifestations scientifiques...

Jean Claude LUGAN, Directeur du CIRESS, a participé au Colloque "La systémique dans le travail social", Montrouge, 1994. Il a donné un exposé introductif sur les apports et limites de la systémique sociale.

Il a, en outre, effectué deux mission à Fès (Maroc) dans le cadre d'une action intégrée sur l'étude de la crise du logement à Fès.

Il a également participé à une mission à Hanoï (Vietnam) en vue de la préparation des conventions recherche-enseignement entre UT1 et les Universités et le CNRS vietnamiens. A cette occasion, il a donné des conférences sur l'ingénierie de formation et les politiques de développement économique des collectivités territoriales françaises.

Une mission a Tunis au printemps 1995, effectuée dans le cadre du DESS Ingénierie Formation-emploi, a donné lieu à une conférence de Jean-Claude LUGAN sur la prospective et l'analyse systémique des organisations éducatives.

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Marcel CAZARRÉ a représenté le CIRESS au Colloque "Écrire à l'Université" (Grenoble, Octobre 1994) avec une contribution intitulée : "L'écriture ou le rapport social".

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Jérôme FERRET et Jérôme FUREIX ont participé au colloque international "Politique de territoire", avec une communication sur "Politique de la ville et transformation des leadership locaux" (Bordeaux, octobre 1994).

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Marcel CAZARRÉ et Pascal ROGGERO ont représenté le CIRESS aux Journées de travail sur la "Décision complexe" les 18 et 19 mai écoulés. Ces Journées, organisées par le Collège de la Recherche "Implémentation de la décision complexe en matière juridique et judiciaire" du Réseau Européen Droit et Société (GDR 1036 du CNRS) se sont tenues au Tribunal de Grande Instance de Carcassonne, sous la présidence de Mr le président du TGI et de Mr le Procureur de la République. 21 collègues et quatre magistrats s'étaient réunis autour de Jean-Louis Le Moigne (directeur du Grasce-CNRS et de Président de l'Association Européenne "Modélisation de la Complexité"). Charles-Albert Morand (Genève), Jacques Commaille et André-Jean Arnaud y ont pris la parole. Les débats ont été d'une exceptionnelle vitalité.

Rendez-vous a été pris pour l'organisation d'une séance de travail dans le cadre des prochaines Journées de l'Association Européenne "Modélisation de la Complexité", à Aix-en-Provence, au printemps 1996. D'autres rendez-vous sont programmés pour les années prochaines, à l'Institut International de Sociologie Juridique (Oñati), à Genève et à Nantes.

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Wanda CAPELLER a représenté le CIRESS au Congrès de l'IVR [Association internationale de philosophie du droit et de philosophie sociale] à Bologne. Le Réseau Européen Droit et Société a rassemblé dans cette ville, au mois de juin dernier, avec le soutien du programme Europe du CNRS et de la Maison des Sciences de l'Homme de Paris, des chercheurs des cinq continents autour du thème "Postmodernismes et droit". Elle est intervenue dans le cadre de la Session 3 - Postmodernismes et décolonisations, avec un texte intitulé "(Dé)colonisation culturelle ou "l'habitude de singer tout ce qui est étranger" : réflexions sur le postmodernisme dans un pays tropical".

Elle a également représenté le CIRESS à Tokyo au Congrès mondial du RCSL – Research Committee on Sociology of Law – de l'Association Internationale de Sociologie, sur le thème Legal Culture : Encounters and Transformations. Elle faisait partie de la délégation française qui y a participé grâce au soutien du Ministère des Affaires Étrangères. Elle a donné une communication sur "Globalization of Control Facing Human Rights. A Challenge For Democracy".

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Jacques POUMARÈDE a participé à plusieurs manifestations scientifiques et missions en 1995 :

– Colloque d'Anthropologie du Droit sur "Femmes et dots" (Clermont-Ferrand, 30 mars–1er avril) avec une communication sur "Le système dotal dans l'Ancien droit coutumier français";

– Colloque "Histoire de la fiscalité" (Toulouse, 7 septembre, Association française des fiscalistes), avec une communication sur "La doctrine fiscale et le mouvement socialiste français";

– Colloque franco-espagnol "Le monde villageois pyrénéen" (29-30 septembre; URA 247 CNRS), où il a animé une table ronde;

– Mission à Fès (Maroc) en compagnie de Jean-Claude LUGAN (30 juin - 7 juillet) dans le cadre d'une action intégrée sur l'habitat à Fès; "Étude des pratiques juridiques traditionnelles een matière de droit foncier".

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DIANA MOSOVICH PONT-LEZICA, chercheur au CIRESS, a participé au Seminario Internacional sobre Impactos Territoriales fr. los Procesos de Reestructuración, Santiago de Chile, 12-14 juillet 1995. Organisé parl'Instituto de Estudios Urbanos, Facultad de Arquitectura y Bellas Artes, Pontificia Universidad Católica de Chile, et la Universidad de Sevilla, Espagne. La communication présentée avait pour thème : "Cambios en la política local en una región periférica".

Elle a, en outre, donné une conférence à l'Instituto de Investigaciones Gino Germani, de l'Université de Buenos Aires, Argentine : "Efectos microsociales de la desregulación" (juillet 1995).

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Le CIRESS découvre...

COMMAILLE, Jacques, L'Esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique du droit, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Droit, éthique, société, 1994, 275 p.

En trois parties, Commaille nous livre ses réflexions sur la pertinence d'une sociologie politique du droit pour analyser les mutations qui seraient en train d'avoir lieu dans les sociétés industrielles dites avancées. Ces mutations affecteraient non seulement les rapports entre la régulation juridique et la régulation politique; elles atteindraient plus largement le modèle de domination légitime. Les changements dans les rapports entre la régulation juridique et la régulation politique seraient donc l'expression du changement du mode de domination légitime légal-rationnel.

Les mutations en question seraient davantage observables dans les changements au niveau des rapports entre le "privé" et le "public, " ou plutôt, dans la législation qui touche de près les limites entre le "privé" et le "public." Pour parvenir à le prouver, dans la première partie Commaille propose d'observer le processus de production des lois de la famille, et plus précisémment, les changements qu'on peut y identifier en analysant trois lois de la famille promulguées entre 1972 et 1993. L'approche, imbu d'un relativisme méthodique, combine l'analyse politique et l'analyse juridique, et se présente comme un effort pour dépasser les conflits que ces deux disciplines auraient vis-à-vis de leur objet.

La première partie du livre sert trois objectifs. Primo, démontrer la pertinence d'une analyse qui tiendrait compte des dimensions sociologiques, politiques et juridiques. Secondo, montrer, au moyen de l'analyse des conditions de production de trois lois de la famille, la transformation des conditions de production de la loi dans le domaine des lois de la famille, et par extension, le déplacement des positions politico-idéologiques constitutives du modèle dominant des rapports entre le "privé" et le "public." Finalement, et afin d'aboutir aux deux objectifs précédents, sont présentés trois processus de réforme législatives qui ont eu lieu dans le domaine du droit de la famille. Ils sont le processus de production de la loi du trois janvier 1972 en matière de filiation; celle du 22 juillet 1987, qui établit la possibilité d'autorité parentale conjointe en cas de divorce, et celle du 8 janvier 1993, sur l'état civil, la famille et les droits de l'enfant, et qui institue un juge aux Affaires familiales. Les documents utilisés sont les comptes rendus dans la presse et des entretiens avec les acteurs.

Dans cette partie donc sont révélés les processus sociaux généraux qui caractérisent les conditions de production de chacune des lois. Ces processus relèvent d'une socio-politique du droit. Car l'analyse montre que l'on peut rapporter les lois de la famille ici considérées non seulement à leur objet spécifique, mais plus largement à l'ensemble de la régulation juridique, à leurs conditions historiques et immédiatement précédentes, et à leurs possibles changements. En particulier le processus de production de la loi de 1972 a été choisi parce qu'il apparaît comme un sorte de modèle de réference par rapport auquel le processus des autres deux lois analysées auraient un écart. Cet écart correspondrait aux mutations dont la mise en valeur est l'objectif recherché.

Ainsi la production de la loi de 1972 sur la filiation, en invocant l'évolution des moeurs, peut se résumer à l'application du principe d'égalité. Pourtant, ce qui paraîtrait si simple, implique un dilemme et une tension fondamentale, qui s'étale au sein de la société et qui parcourt les domaines juridiques et politiques. C'est la tension entre le droit des individus (privé) et le droit des institutions (public); entre le droit social et le droit civil. L'observation du processus de production de la loi décrit permet de mettre en place une carte des positions idéologico-politiques qui représenterait le modéle dominant des relations entre le "privé" et le "public" au sein de la société française. Le constat de la dichotomie au sein de la société française pour ce qui concerne la famille--une position "libérale, " qui met en avant les liens affectifs et les principes de la liberté individuelle, face à une position traditionnaliste, qui soutient les liens de sang et l'institution familiale--résumerait cette carte. La légitimation de la réforme de 1972 s'est donc appuyé sur l'existence d'une carte des positions politico-idéologiques clairement repérables, d'un débat de société qui a précédé et accompagné le processus; d'un travail de légitimation conduit par les artisans de la réforme sur la base d'un double régistre, juridique et politique; et d'un processus fait sur ou autour les grands principes, et qui a caractérisé l'effet de principe de la loi qui en a resulté. Les attributs du modèle idéal de production des lois de la famille seraient : 1. le travail coordonné d'une forte figure législatrice, du ministère de la loi, et du législateur politique, en accord avec le législateur juridique; 2. l'existence d'une tension fondamentale au sein de la société française, pour ce qui concerne la famille, entre une position "libérale" (droit social) et une position "traditionnaliste" (droit civil); 3. la manifestation des forces sociales lors des débats.

Comme annoncé, c'est à ce modèle de production de la loi que seront comparés les processus de production des autres deux lois de la famille. Pour la loi sur l'exercice de l'autorité parentale conjointe en cas de divorce, de 1987, le processus de sa production s'est caractérisé par un effet d'affichage. Contrairement aux circonstances de la loi de 1972, c'est le secrétaire d'État, (c'est à dire, une structure étatique différente du ministère de Justice) qui a eu l'initiative de cette loi. Ce fait a plusieurs implications qui signalent une nouvelle manière de produire une loi. Le fait que ce soient les structures étatiques, y comprises leurs bureaucraties et leurs jeux de pouvoir, qui participent à la production de la loi, montrerait le déclin de la centralité de la régulation. Cela s'ajouterait au constat que l'institution familiale, installée dans le code civil et donc fortement associée au juridique, n'est plus une préoccupation prioritaire. On pourrait affirmer, comme corollaire, que les relations entre le "privé" et le "public" ne sont plus les mêmes. Le contenu principal du débat en est révélateur : il a comporté la prise en compte prioritaire de la protection de l'enfant. Ainsi le débat aurait été centré non pas sur la dichotomie droit des institutions/droits des individus, mais sur le conflit d'intérêts de différents groupes d'individus.

D'après Commaille, les débats autour de la loi de 1993, qui ont eu lieu dans des circonstances conjoncturelles très marquantes--d'autant plus qu'elles ont eu lieu en période préelectorale--indiquent l'achèvement d'un cycle de réformes en ce qui concerne les lois de la famille. D'autres éléments distinguent le processus de production de la loi de 1993 de celui de la loi de 1972, et même de celui de 1987. Le moment préelectoral, en mettant en avant des préoccupations conjoncturelles, aurait contribué à séparer les sphères juridique et politique et à donner la prééminence à celle-ci. D'autant plus que, selon l'auteur, le processus s'est enfoncé dans un travail d'expertise, où l'action politique, menée en particulier à partir des ministères, s'est associé davantage au technique juridique, tout en laissant de côté les contenus philosophiques associés à la régulation juridique.

Une comparaison avec les éléments de la loi de 1972 permet de voir que le processus s'est caractérisé par ce que l'auteur a appelé une triple euphémisation. L'absence de débats passionés suggère l'affaiblissement des contenus idéologiques. Les positions idéologiques traditionnelles se sont déplacées et se sont situés aux côtés de la dichotomie enfant-famille. La manque de débats profonds s'est correspondu avec une absence quasi totale de mobilisation sociale citoyenne. Ou encore, ceux qui se sont mobilisés l'ont fait au nom des groupes de pression et des associations, plutôt que des citoyens. Enfin, la mobilisation politique a aussi été absente.

La rupture historique observée dans la production des lois de la famille de 1987 et de 1993 comportent la disparition de la "figure législatrice, " et l'affaiblissement relatif du droit civil. Du fait du déplacement de la centralité du ministère de Justice vers d'autres structures étatiques, une sorte de banalisation bureaucratique de ce processus s'est opérée. Par la suite, ils ont perdu leur légitimité ainsi que leur valeur en tant que méta-référents. Par ailleurs, la centralisation sur les droits de l'individu (en l'occurrence, l'enfant) comporterait le déplacement du droit civil au droit social. Cela exprimerait un profond changement de la philosophie d'ensemble, et par la suite, la régulation juridique du "privé" serait en train d'être transformée. L'affaiblissement du débat sur la famille, face au rôle en montée du social, est l'indice qui permettrait d'identifier le passage à un nouveau modèle de production de la loi mais aussi, des relations "privé"-"public."

Dans la seconde partie l'auteur se propose de faire une première généralisation, à partir de la résituation de la problématique du droit de la famille dans celle plus générale des relations entre le "privé" et le "public." Dans la première partie il s'agissait d'observer le rapport entre le juridique et le politique dans la production de la loi. Dans la seconde partie on observera les processus politiques généraux pour comprendre la signification sociologique des phénomènes juridiques observés dans le processus de production des lois de la famille qui ont fait l'objet de la première partie de l'ouvrage.

Pour commencer l'auteur identifie les modèles politiques selon les différentes localisations du statut du privé face à l'État et à la société. Les trois modèles idéaux des rapports "privé"-"public" auraient place successivement ou simultanément au sein de la société. Les modèles sont : celui de la fusion, ou la société politique comme famille; le modèle de la tutelle, ou l'État comme famille; et le modèle du contrat, ou le contrat social comme contrat familial. Commaille signale l'espace delimité par leurs relations possibles. Dans cet espace, qui résulterait des tensions entre les trois modèles, s'inscrivent les relations entre État et famille ainsi que, plus largement, les rapports entre les types de relations politiques et les types de mobilisations juridiques. L'auteur envisage les interactions des modèles avec l'espace qui en résulte comme non-linéaire et même contradictoire. Les politiques familiales, en ce qu'elles reflètent des rapports entre le "privé" et le "public" et le processus de production des lois, ainsi qu'entre le politique et le familial, font système. Les éléments sont reliés par des relations fonctionnelles, et devraient se renforcer mutuellement. Le résultat des intéractions systémiques serait la régulation juridique des rapports entre l'État et la famille. Aussi, les composantes sociologiques des changements du modèle de production de la loi, changements qui refléteraient les mutations de la philosophie des lois constatés dans la première partie, pourraient être identifiés dans cet espace.

Or, d'après l'auteur, à partir de l'analyse sociologique de la régulation politique de la famille on peut voir une sorte d'incertitude du modèle actuel des relations "privé"-"public." Tout d'abord, la figure du législateur politique est devenue moins claire, et cet effacement a permis une sorte d'épanouissement des bureaucraties. A son tour, le droit civil comme base philosophique de la régulation a cédé la place au social. Le résultat combiné a été un affaiblissement de la question de la famille, qui est le fondement du droit civil, et donc un déclin des notions de légitimité/illégitimité. A leur place s'est installé une forme de gestion des rapports entre le "privé" et le "public" à caractère plus bureaucratique. La tendance est à ce que la politique familiale devienne de plus en plus intégrée à une politique de bien être social.

Ces mutations, que Commaille fait coïncider avec celles observées dans la première partie, seraient renforcées par la montée de la logique du marché, sous l'impulsion du secteur privé de l'économie. Or, les valeurs du marché ne sont pas de la même nature que ceux de la famille; ils seraient même incompatibles. Jusqu'à présent, l'État contribuait au rééquilibrage des conflits qui en résultaient. Le désengagement de l'État qui s'opère depuis la fin de la décennie des 70 aurait des conséquences très graves pour la régulation juridique et politique de ces rapports. Ajoutée à cette situation la crise de légitimité du politique contribue à que la régulation de la société "par le haut" rencontre des difficultés croissantes. La place de la régulation centrale, pyramidale, "jupitérienne, " est de plus en plus compromise par la régulation "par le bas, " qui s'appuyerait, entre autres, sur la croissante pluralité de niveaux de légalité, sur l'autonomie en montée du local, et sur la consolidation de la légalité supranationale (ici, la construction de l'Europe).* On constate le manque de principes généraux de régulation des rapports "privé"-"public, " ainsi que l'éclatement du principe du bien commun, qui devient segmenté en autant d'intérêts que groupes il en existe.

L'analyse aboutit à préciser les incertitudes concernant les relations "privé"-"public" dans le domaine du gouvernement de la famille, et qui s'étalent entre deux pôles :

* la responsabilité collective, le solidarisme social / la responsabilité individuelle et la solidarité interindividuelle et intrafamiliale;

* la politique familiale / la politique sociale;

* le familialisme / l'individualisme.

L'auteur affirme que les incertitudes atteignant et le gouvernement en général et la régulation juridique et politique des rapports "privé"-"public" au sein des sociétés industrielles dites avancées expliqueraient cette polarisation. La démonstration de cette affirmation est envisagée dans la troisième partie.

Commaille consacre la troisième partie de son livre à élargir à toute la société ses observations sur la régulation juridique et politique. Ces observations sont concentrées sur les sociétés industrielles dites avancées. Ce qui semblerait le mieux symboliser les difficultés de régulation confrontées par le pouvoir politique de l'État, vues les incertitudes signalées plus haut--et qui correspondraient aux nouvelles conditions sociales entourant la régulation juridique et politique--c'est la faillite de la régulation "par le haut" et la perte de centralité de l'État dans la régulation juridique. Le modèle de régulation "par le haut" auparavant était possible parce que l'espace juridique coïncidait avec la société globale. Or, aujourd'hui la légitimité même du pouvoir de l'État est mise en cause, ne serait-ce parce que les instances universelles ou universalisantes sont déplacées par des formations néo-corporatistes, ou, en tout cas, par des expressions segmentées du corpus social. L'espace laissé par la régulation "par le haut" serait rempli par une régulation "par le bas" de l'ordre social. En tout état de cause, ce que l'on observe est l'opposition entre une régulation immanente et participative, et une régulation extérieure aux individus; entre un modèle de pouvoir central et un pluralisme de normes et même de légitimités. Le grand perdant, ou plutôt, la grande interrogation, est comment susciter l'adhésion des citoyens à la Cité, comment parvenir à ce que la pluralité de légitimités au sein d'une société aboutisse à la définition du bien commun.

Compte tenue de cette situation, Commaille se demande quel est le rôle des juristes, et comment a-t-il changé? Conceptuellement, l'exercice de la fonction de la justice s'étalerait entre deux pôles opposés, sur une ligne de tension entre deux modèles incompatibles : la justice comme méta-garant du social, d'un côté, et la justice comme opérateur du social, de l'autre; l'organisation de la société à partir d'un ordre externe (la loi comme méta-garant) et celle de la société dans son actualité comme référent prioritaire. C'est l'espace entre le premier et le second modèle que la régulation juridique et politique des sociétés industrielles seraient en train de franchir, à juger par l'importance croissante du rôle des administrateurs dans la production de la loi. (A noter la complémentarité entre juristes et bureaucratie dans le modèle weberien).

La tension entre les deux modèles se matérialise dans un changement de position par rapport à l'approche de la régulation, qui s'éloigne de la centralité et de l'imposition "par le haut." Ou plutôt, d'après Commaille, et puisqu'il ne voit pas de régulation "par le bas, " ce qui serait en train d'être mis en place serait une régulation "par le haut" conçue de manière contrainte, et dont le but serait de satisfaire la multitude de demandes du social et de l'économique et, par la suite, de limiter la perte de légitimité.

Le pouvoir politique alors adopterait une stratégie marchande, pour répondre au fur et à mesure aux demandes exprimées dans les études et les sondages. Cette stratégie masquerait la perte de légitimité, l'impossibilité de développer un modèle de domination légitime autre que et même au-delà du weberien. C'est dans le terrain juridique, et en particulier, dans les mutations observées dans le processus de production des lois de la famille, que la remise en question du symbolique et des institutions peut être observée clairement. Ces conclusions justifieraient davantage l'importance de la perspective de travail préconisée : la sociologie politique du droit.

En récapitulant, l'analyse entrepris dans cette dernière partie a mis de relief caractère essentiel des suivants quatre éléments de la régulation. Par rapport aux enjeux sociaux de la régulation, le privé n'en serait déjà pas. Le privé n'étant plus prioritaire, la pluralité de modalités des rapports avec le public s'est substitué à l'unicité, en même temps que les référents sont en train d'être disqualifiés.

Le mode de structuration sociale ne s'achève plus principalement à partir d'une méta-raison à laquelle se rattachent des justifications morales et transcendantes. Par contre, la tension entre la régulation de "par le haut" et celle de "par le bas" est en train d'être résolue en faveur de cette dernière.

A partir du poids majeure de la régulation "par le bas" et de l'autonomisation du local, le mode de représentation parlementaire s'affaiblit. Cette double courante entraîne une incapacité croissante de porter une volonté collective qui ait pour but la construction du bien commun.

La crise de représentation serait alors la manifestation d'une crise de légitimation. Les lois, les législateurs, les enjeux, perdent crédibilité aux yeux des citoyens.

Les changements subis par ces quatre éléments convergent sur la remise en question d'un mode de régulation univoque, et sa substitution par une régulation plurivoque, complexe, piégée de conséquences inattendues. Le noyau de ces changements serait l'épuisement du modèle de domination légitime légal-rationnel. Commaille conclut que l'éblouissement, l'étonnement produits par ces grandes transformations ne permettraient pas encore d'apercevoir le nouveau modèle de domination légitime.

Dans une ambiance intellectuelle caractérisée par le cloisonnement disciplinaire, la proposition de Jacques Commaille est très bienvenue, d'autant plus qu'il réussit à ébaucher la pertinence (pertinence qui pourtant ne devrait pas être limitée à la période analysée) de la dimension politique pour l'analyse de la régulation juridique, de la production des lois et du statut du juriste-législateur. La perspective de travail adoptée : une sociologie politique du droit, est donc pleinement justifiée. On ne peut qu'espérer que d'autres auteurs la poursuivent, d'autant plus que la richesse qu'elle apporte à l'analyse compense l'effort demandé par la recherchee non-linéaire et complexe qu'elle exige.

On conviendra que, malgré les efforts d'optimisme, l'ouvrage de Commaille finit sur un ton grave. Par ailleurs, et malgré la référence portée par l'auteur à une société supranationale, l'analyse confère la sensation qu'on a à faire à un système clos, presque claustrophobique. La construction supranationale européenne ne reste qu'un contexte, un rideau de fond, pour ce qui est plutôt l'analyse d'une tranche de la société française. La clôture se manifeste aussi par le choix, dans la première partie, d'un personnage principal, alors que c'est une pluralité de facteurs et d'acteurs qui interviennent dans la production de politiques publiques.

Les issues au problèmes posés sont avoués méconnues et rares par l'auteur. La réalité, dépeinte par la "dégradation du processus de production de la loi" entre 1972 et 1993, serait lourde de conséquences négatives dont on ne saurait pas mesurer l'ampleur. Rien n'est comme avant, et de surcroît, on est incapable d'identifier les répères qui permettraient d'organiser la société de manière qu'elle survive et qu'elle puisse mettre en place un nouveaux modèle de domination légitime. On se demande si Commaille n'a pas refermé ces reflexions pour n'inclure qu'une seule société nationale, la France, qui serait observée isolée du reste du monde. L'isolement, la singularité du sujet, seraient loin d'invalider les reflexions de Commaille. N'empêche que le découpage élognerait ces réflexions de la réalité sensible, et leur donnerait un biais extrême, presque caricaturale.

La première partie est très bien structurée, les arguments et les exemples tissent la démonstration des hypothèses. Pourtant le rapport entre les mutations dans le processus de production de la loi et les rapports entre les législateurs juridiques et la régulation politique ne sont pas toujours aussi clairs et évidents. Le recours à une forte personnalisation (le doyen Carbonnier) risque de simplifier l'analyse et de le contraindre quand on veut l'élargir au-delà de la période proposée.

La seconde partie est moins uniforme. Les modèles idéaux des rapports "privé"-"public" sont très explicites, clairs et persuasifs. Mais leur application au raisonnement concernant les incertitudes qui entourent les mutations des rapports "privé"-"public" n'est pas trop justifié.

La troisième partie du livre semble mieux conformer les desiderata de l'auteur par rapport aux changements de la philosophie juridique, que les prouver. Ce que Commaille voit comme un nouveau rôle de l'État est présenté de manière très simplifiée. Il aurait peut être été nécessaire, pour démontrer l'existence de ce nouveau rôle, de faire une analyse plus détaillée et élargie des politique publiques, afin d'explorer si vraiment elles ont été promulguées "à la demande, " et encore, si cette "nouvelle" modalité est tout à fait inédite. Malgré la prééminence du paradigme de la loi comme méta-garant du social, on ne saurait ignorer la pensée de Montesquieu sur le lien entre la loi et les moeurs. De là à reconnaître finalement la pluralité de moeurs au sein d'une société, avec certains qui dominent ou déterminent d'autres, il n'y a qu'un pas, et il mène dans la direction de la démocratisation, ou plutôt, de la perte d'hégémonie d'une classe sociale qui jusque là occupait l'espace de la légitimation. Ne serait-ce que cet espace serait en train d'être occupé par une pluralité de "notions du méta-garant"?

La mise en scène de Commaille serait suffisante pour traiter le sujet dans une version limitée à la France, quoiqu'il serait nécessaire d'ajouter certains facteurs et données. Par exemple, l'inclusion dans la discussion des politiques de décentralisation en France depuis 1982 permettrait d'expliquer en partie la montée des tendances à l'autonomie locale, et même le déclin de la régulation centrale, pyramidale. Les tendances à l'autonomie seraient en effet en tension avec la construction supranationale, d'un côté, et avec la globalisation, de l'autre.

Aussi, dès que l'on veut élargir l'analyse à d'autres sociétés industrialisées dites avancées, on commence à ressentir l'absence d'autres acteurs et d'autres contextes. Afin d'aller au-delà des rapports entre la régulation juridique et la politique; afin de pouvoir discuter de la légitimité du modèle de domination, il est nécessaire de donner sa place à l'État. Puisqu'il s'agit d'une crise du pouvoir politique de l'État, une définition de l'État (ou des États : Providence, interventionniste, minime, etc.) et de ses différents rôles s'impose, d'autant plus que dans le texte les autres acteurs (juristes, législateurs, élus, groupes d'intérêt, bureaucrates...) sont fortement structurés et décrits. Dans ce sens, il conviendrait de rappeler la discussion sur le rôle de l'État capitaliste avancé, à propos de laquelle des auteurs comme Théda Skocpol, entre autres, affirment que l'État ainsi défini est indépendant des acteurs sociaux et de leurs luttes.

La caractérisation de l'État s'impose aussi à l'heure de discuter sur sa perte de légitimité. Plusieurs auteurs ont déjà insisté sur ce point. O'Connor en particulier a été un des premiers à analyser et prédire les difficultés rencontrées par les États capitalistes avancés pour, d'un côté, parvenir à accomplir une politique sociale redistributive auprès des démunis, tout en s'assurant, de l'autre côté, les votes des couches moyennes et hautes, source des revenus fiscaux (et qui peuvent s'en passer des politiques sociales). O'Connor et d'autres auteurs affirment que cette polarité serait à la base de la segmentation sociale, segmentation qui ne fait que s'approfondir à partir du désengagement de l'État. Claus Offe insiste sur le rôle dans la stabilisation des crises déclenchées par les contradictions signalées par O'Connor des "groupes stratégiques, " situés à l'intérieur des appareils administratifs de l'État et liés aux circuits des entrepreneurs capitalistes. Ce rôle introduirait des biais dans les politiques publiques qui iraient contre les intérêts politiques et économiques des groupes les plus fragiles. Mais, alors que l'État doit soutenir l'accumulation de capital, les contraintes aux politiques publiques qui s'originent dans la multiplicité de demandes économiques, politiques et sociales, souvent contradictoires, déterminent que l'État ne soit pas un acteur ambigü. De son côté, Jürgen Habermas a aussi ciblé l'État et a développé le concept et l'analyse de la "crise de légitimation."

Une autre absence remarquable est celle du point de vue de l'économie politique. Par exemple, à l'heure d'illustrer les principes qui ont animé les lois de 1793 sur la filiation, le contexte économique--les relations de production--imposait la prééminence de la propriété privée et le besoin de la soutenir. Les lois d'héritage ont été modélées à partir de cette détermination. Est-ce que ce contexte a varié à partir de 1972? Est-ce que à partir de 1972 la défense de la propriété privée a été substituée par un autre principe, aussi cher à la société post-1789 que celui de l'inviolabilité de la propriété privée?

D'autre part, la vision d'un pouvoir politique qui fonctionne sur l'actualité, tel qu'un chef d'entreprise, et sur la base de sondages et d'études, peut être interprétée d'une manière moins consternée. Dès que l'on sort de la France on peut rencontrer un système comme celui des États Unis, qui comporte une démocratie caractérisée par une grande porosité, par une fluidité de communication entre le public et les pouvoirs, que ce soit l'exécutif ou le législatif. Ce modèle de démocratie libérale, exalté par les "pluralistes" états-uniens, présente des risques évidents pour la société civile, notamment la fragilisation de la légitimité et la dépendance de l'État du secteur entrepreneuriel privé, tel que Commaille le signale. Mais le modèle n'est pas sans sauf-gardes, et il a le mérite de réunir autour du gouvernement les intérêts du secteur privé de l'économie aussi bien que les partis politiques compétitifs et les groupes d'intérêt et de pression. D'après des auteurs tels que Dahl et Lindblom, cette interaction assurerait la présence des groupes minoritaires dans le processus de prise de décisions, ainsi que la responsabilisation des autorités.

Pourtant les conséquences de cette interaction ne devraient pas être confondues avec les décisions prises "par le haut" et celles prises "par le bas" (from the top-down et from the bottom-up), utilisées dans la littérature des sciences politiques anglo-saxones. La première phrase, longtemps dans la langue courante, indique une décision ou ordre émanée, contrôlée ou dirigée depuis les plus hauts niveaux, sans consultation ni participation de la base. Par contraste, from the bottom-up a été incorporé plus récemment au langage pour signifier les processus qui ont lieu au sein des groupes de base et dont les décisions sont proposées ou communiquées aux différents niveaux de gouvernement. On croirait que ces termes auraient bénéficié d'une considération plus approfondie, qui aurait amené à leur utilisation plus juste dans le texte de Commaille. Or, on a l'impression que les termes sont utilisées pour désigner différentes choses dans le texte.

Certains constats signalés le long de l'ouvrage sont indéniables : il y aurait en effet une tension accrue entre la légitimation "de conviction" et la légitimation "démocratique." La crise de légitimation de l'État et de légitimité de la représentation dans les sociétés démocratiques qui avaient adopté le modèle de l'État Providence existe aussi, ce qui justifie en partie la crise de la régulation "par le haut." Par ailleurs, dans plusieurs domaines, la technification bureaucratique et l'expertise appliquées au processus de production de la loi sont aussi irréfutables. Ce que Commaille n'arrive pas à démontrer, quoiqu'il signale le problème, est quel est le lien entre ces processus et le modèle de domination légitime rationnel-légal, ni comment les changements dans ces processus affectent le modèle de domination.

D'autre part, on sait que l'évolution des limites entre les relations "privé"-"public" accompagne depuis toujours les sociétés organisées. On sait aussi que depuis la décennie des années 1980, et pour plusieurs raisons, on serait en présence de remarquables changements de ces limites. Pourtant les rapports "privé"-"public" peuvent changer sans que nécessairement les formes d'organisation, de légitimation et de légiférer changent dans la même mesure. Explorer l'importance relative de ces changements remettrait en partie cause le lien causal proposé par Commaille, mais pas son intention originale : la construction d'une théorie explicative qui relie le politique, le juridique et le social.

Finalement, il semble important de signaler que la richesse de sources et de citations fournies par l'auteur assurent des bases solides à la construction de son texte. Elles contribuent non seulement à structurer les arguments mais donnent aussi au lecteur la possibilité de pousser plus loin ses propres reflexions. On a à regretter que cette édition ne compte pas avec un index de noms et de sujets, qui faciliterait la lecture mais surtout la relecture de l'ouvrage.

Diana Mosovich Pont-Lezica

 

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Sciences de la Société, n° 33, Les organisations au risque de l'information, sous la direction de R. BOURE et P. CHASKIEL, P.U.M., 10/1994.

Sous une maquette de couverture renouvelée et désormais éditée par les Presses universitaires du Mirail à Toulouse, la revue Sciences de la Société s'intéresse dans son trente-troisième numéro aux" organisations au risque de l'information". Des dix contributions qui suivent le propos introductif ressort une forte prégnance " économico-managériale" peu conforme à la préoccupation interdisciplinaire que s'est assignée la revue. Néanmoins, le lecteur amateur de sociologie des organisations y fera d'utiles et d'intéressantes lectures. Notons par exemple la participation de J-L Le Moigne qui s'inscrit naturellement dans la perspective de la systémique de la compléxité dont il est l'un des représentants français les plus reconnus. Ce corpus théorique l' amène à penser les relations entre organisation et information en y ajoutant la décision. Selon lui, il faut considérer le système d'information d'une organisation comme permettant la symbolisation (c'est-à-dire la construction des représentations), la mémorisation-computation ("imaginer de nouvelles formes d'action en cogitant sur ces représentations")et la finalisation (autrement dit la "capacité complexe à former des projets"). La contribution de S. Amabile développe dans le même sens l'idée qu'une organisation doit prendre en considération, mobiliser et organiser les capacités de traitement de l'information de tous ses membres. Cette " attention organisationnelle" devrait induire la substitution du "paradigme de l'organisation sédentaire contrôlante " par " un paradigme de l'organisation nomade vigilante". Par ailleurs, J-P Durand, s'interrogeant sur l'efficacité des systèmes d'information, insiste sur la nature fortement sociale - et pas seulement technique - des systèmes d'information (ensemble de trois types de flux : les flux entre les machines, entre les hommes et entre les hommes et les machines). L'information et plus encore la communication, notamment compréhensive, doivent être conçues comme relevant d'un "rapport social". La question centrale est pour l'entreprise de créer les conditions d'une véritable communication compréhensive, c'est-à-dire porteuse de sens, mais le système productif ne semble pas favoriser une telle évolution. Evoquant entre autres les travaux de l"entreprise apprenante" A. Mayère montre, quant à elle, qu'ils induisent la valorisation des connaissances accumulées par l'organisation au niveau des collectifs de travail. Pour sa part, J-L Coujard redoutant une certaine vacuité du concept générique d'information s'intéresse à l'information spécifique - banale et routinière- dont il analyse le rôle dans les processus d'innovation. Sortant du cadre de l'entreprise pour aborder celui, plus large et plus flou, des systèmes productifs locaux, P. Ternaux, en s'appuyant sur une abondante littérature dont on peut regretter l'absence de B. Ganne, montre comment l'information et la communication jouent un rôle structurant dans ces organisations productives territoriales. La dimension européenne est évoquée utilement par N. Richez-Battesti dans une étude consacrée à la mise en place et au fonctionnement des comités de groupe européen. Enfin, M. Bassoni passe en revue les enseignements qu'il tire des travaux appliquant le paradigme économique de l'asymétrie d'information -qu'on doit à G. Akerlof -à la politique monétaire.

 

La grande variété des contributions, encore accrue quand on considère la synthèse des trois ateliers réunis (45 communications retenues) sur ce thème à l'occasion des 2ième Journées d'Etudes IUT de la recherche en sciences sociales, tend à confirmer l'analyse que fait J-C Passeron de la fonction des colloques de sociologie : assurer l'interconnaissance des chercheurs plus qu'une improbable "communication" scientifique.

P. Roggero*

 

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L'évaluateur, la vérité et les valeurs,

ou les grandes vertus politiques d'un petit traité philosophique.

sur :

 

André Comte-Sponville, Valeur et vérité : études cyniques, P.U.F., Paris, 1994.

Dans un exquis petit ouvrage de savoir vivre et de savoir aimer, qui a occupé, cet été, presque à leurs corps défendants, les esprits hédonistes et égoïstes des vacanciers, l'auteur passait en revue dix-huit vertus.

Ici le procédé se révèle différent puisqu'il ne s'agit aucunement d'une énumération de valeurs et vérités; d'ailleurs, tout comme l'amour serait l'unique et suprême vertu, la valeur et la vérité supportent mal le pluriel : elles sont même alors complètement dénaturées. Ces études sont composées de communications orales ou écrites sur des thèmes divers, prétextes à l'exposé de ce que de nombreux philosophes ont pensé et écrit sur la question des rapports entre valeur et vérité.

"L'illusion, la vérité et la moquette de Woody Allen" ouvre sur un mode très léger la réflexion philosophique qui se clôt sur l'interpellation responsabilisante adressée au lecteur : "La vérité et nous". Entre les élucubrations du cinéaste dont André Comte-Sponville démonte les ressorts comiques, et le courage qui seul permet de connaître la vérité : "A nous de voir... si nous aimons assez le vrai pour pouvoir l'aimer en pure perte, pour pouvoir, autrement dit, nous passer d'espérance et de consolation : pour pouvoir nous passer de religion" (p.277), les détours par des interrogations politiques sont constants au-delà des titres qui y réfèrent ("Vertu et démocratie", "Progressisme et révolution" (1789-1917), "Une politique du pire", "Le capitalisme est-il moral ? "...).

Ils sont l'occasion de quelques mises en garde et interventions du philosophe dans la vie démocratique. Ainsi, le "danger pratique" de la procédure du vote populaire : "à quand un vote sur la réalité de la shoah ? " (p.30), montre qu'"être cynique, c'est au contraire penser qu'il n'y a rien d'autre pour combattre le fascisme que les antifascistes, rien d'autre pour combattre le racisme que les antiracistes, rien d'autre pour combattre le totalitarisme que les démocrates. Etre cynique, c'est comprendre qu'il ne s'agit pas ici d'avoir raison (puisque la raison n'est d'aucun camp) mais d'être les plus forts."(p. 45-46)

La leçon du philosophe, pour l'homme-citoyen, pour l'homme politique et pour le chercheur en sciences sociales, à travers cet exemple poignant qui, à lui seul, justifie l'engagement des intellectuels dans la vie publique, sera accueilli avec humilité par l'évaluateur. Si le problème de la vérité taraude ce dernier à chaque moment de ces recherches : sources, interprétation, divulgation..., bien que théoriquement il ne puisse y avoir plusieurs vérités, parce qu'elles s'opposeraient; autre est la question de la valeur ou des valeurs. Personne n'a en charge de montrer, mesurer la vérité (hormis peut-être l'historien), mais la valeur est multiple, il ne s'agit que de rappeler le relativisme situé de nos opinions. "Qu'est-ce, en effet, qu'une valeur ? C'est quelque chose à quoi l'on croit et que l'on aime. Le bien, le beau, le juste. Quelle que soit la conception métaphysique que l'on s'en fait, ces valeurs prétendent à la fois à la vérité et à la normativité, et c'est cette double vocation ( disons descriptive et normative) qui les définit comme valeurs." (p. 13). Pourtant s'impose encore une hésitation avant l'adhésion : comment des études cyniques pourraient-elles être vertueuses ? Tout simplement par acceptation de la vérité vraie. Il faut encore, pour adopter la lecture cynique d'André Comte-Sponville, relire ce dernier et oublier l'exclusive de Machiavel pour reconnaître, comme lui, chez Montaigne, Spinoza ou Pascal des attitudes cyniques. Selon sa définition, le cynique est celui qui "ne se fait d'illusions ni sur la vérité (qui est sans valeur intrinsèque) ni sur la valeur (qui est sans vérité objective)". Nous pouvons alors espérer que tout chercheur qui se dit honnête ait cette qualité, ainsi il évitera les pièges de la neutralité descriptive d'une part, et de l'engagement idéologique d'autre part, qui sont souvent enfermement et refus de considérer la vérité. Cela ne signifie évidement pas qu'il n'y ait aucune valeur dans la recherche de la vérité, ni une part de vérité dans le système de valeurs qui nous gouverne.

Ce recueil pourrait contribuer à l'établissement d'une déontologie de l'évaluation, rappeler à l'évaluateur qu'il n'existe qu'une vérité et que nos valeurs, bien qu'illusoires, demeurent indispensables.

 

Catherine Couderc

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

 

 

Éditorial 3

 

Première Partie – Recherche : Projets et Rapports 7

Le cheminement d'un chercheur ou la construction d'une recherche :
La régulation de l'interventionnisme économique des villes moyennes
de Midi-Pyrénées, par Pascal Roggero 9

Globalisation du crime et du contrôle : réflexions sur une recherche
en cours, par Wanda Capeller 23

La production de l'habitat à Fes. Encadrement théorique et hypothèses
explicatives, par Diana Mosovich Pont-Lezica 35

Deuxième Partie : Études 41

Sociabilité et intégration dans les petites villes : Hypothèses sur une
évolution, par Jean Claude Lugan 43

Écrire à l'Université – Texte présenté au Colloque de Grenoble, 1994,
par Marcel Cazarre 53

Troisième Partie : Thèses 61

Diana Mosovich Pont-Lezica – Actions collectives dans un environnement instable : les rapports population/autorités locales dans deux villes
argentines, 1965-1985 63

Catherine Couderc, Méthodologie de l'évaluation : de la mesure des actions publiques à l'appréciation de leur performance 89

Jérôme Ferret, Les élites politiques en Midi-Pyrénées 95

Thèses en préparation 101

Quatrième Partie : Nouvelles en Sciences sociales 103

Le CIRESS et les manifestations scientifiques 105

Le CIRESS découvre 108

– Jacques Commaille, L'Esprit sociologique des lois. Essai de sociologie politique du droit (D. Mosovich Pont-Lezica) 108

– Sciences de la Société, n° 33, Les organisations au risque de l'information, sous la direction de R. Boure et P. Chaskiel, 10/1994 (P. Roggero) 118

– André Comte-Sponville, Valeur et vérité : études cyniques (C. Couderc) 120

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