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Droit et sociétés

Essai de modélisation d'un régulateur émergent

Serge DIEBOLT

 


 


1. Introduction

Les causes de la présence d'un droit au sein d'un groupe social donné sont souvent méconnues des individus. Or, si les circonstances qui ont motivé la création d'un artefact évoluent, cet artefact est également appelé à évoluer (à coévoluer, pourrait-on dire). Il en va ainsi d'un système normatif. Les mutations de son contexte (à l'origine desquelles il est d'ailleurs directement lié) appellent le droit à une constante " adaptation ". Dès lors, si les implications réciproques des causes et des effets au sein de ce système rendu complexe par son évolution sont clairement déterminées, il devient plus aisé d'optimiser voire d'anticiper la résolution des problèmes potentiels.

Une difficulté réside dans le fait que le phénomène juridique se présente aux individus comme étant en quelque sorte toujours déjà là, et il devient difficile de dire qui, des hommes ou de la loi, a fait l'autre. Certes, on pense immédiatement à affirmer que ce sont les hommes qui font la loi, et ceci est matériellement vrai, mais ces hommes ne sont-ils pas depuis leur naissance soumis à une quelconque loi qui leur préexiste ? Le problème relève de celui de la poule et de l'œuf. Posée sur le plan juridique, la question devient celle de savoir comment instituer une loi si l'on n'institue pas une autre loi pour prescrire d'obéir à la première ?

Ce paradoxe auto-référentiel posa de grandes difficultés à de nombreux politologues et théoriciens du droit. Citons par exemple H. Kelsen pour les juristes. Un de ses apports majeurs fut de proposer aux juristes une représentation pyramidale des normes, chacune d'elles étant liée à une supérieur par un lien de conformité qui assurait sa validité. Le nombre de normes allant décroissant avec leur supériorité, toutes ne se rattachaient au final qu'à une unique norme fondamentale, qui ne put jamais être clairement identifiée. Sans rentrer dans les détails des arguments qui furent échangés entre théoriciens, on peut dire en résumé qu'il fut établi que, soit on considérait que la norme fondamentale trouvait sa validité dans une entité extérieure qui ne pouvait être guère autre que transcendante, soit qu'elle n'existait pas concrètement, ce qui laissait l'édifice inachevé.

Le même problème se posait à J.-J. Rousseau pour l'édification de son Contrat social. En voulant substituer l'homme à la transcendance dans la définition de ses objectifs politiques, il se heurtait au problème de mettre la loi au-dessus de l'homme, sachant que la loi n'est qu'une émanation de celui-ci. Hobbes tournait la difficulté en proposant un modèle dans lequel les hommes seraient tous soumis à la loi sauf le souverain, et ceci serait pour le bien de tous car ce souverain omnipotent devrait être bon. C'était séduisant mais on admettait quand même que les sujets avaient érigé un souverain et décidé de désormais lui obéir. Cette prémisse implicite se révélait facilement avec un raisonnement par l'absurde, et l'on retombait dans ce même problème de fondement de légitimité.

Si l'homme n'obéit qu'à ce qui lui est supérieur, comment peut-il considérer comme supérieur quelque chose à l'origine duquel il est directement, et donc lui obéir ?

Le problème semble insoluble si l'on se place de ce point de vue. Il apparaît en effet engendré par deux mécanismes antinomiques. D'une part, il y a un principe de type hiérarchique : un agent n'obéit qu'à un agent supérieur. D'autre part, un système est constitué grâce à une interrelation : un agent A obéit à un agent B, qui est défini par l'agent A. L'antinomie apparaît au niveau de la notion de supériorité, qui n'est compatible avec celle de définition que dans un seul sens, comme le veut la règle implicite : si A définit B, A est supérieur à B.

Nous savons cependant qu'il y a une solution. Les hommes obéissent à la loi qu'ils se sont créée. Donc, soit l'on considère qu'ils obéissent à la loi car elle les transcende comme phénomène toujours déjà là (mais c'est peut-être évacuer un peu rapidement le problème, ou du moins rendre sa solution inféconde par la suite), soit il faut chercher un tiers que la logique aurait exclu. Ce tiers ne peut être qu'immanent, transcendant ou externe. Par externe, il faut entendre l'ensemble qui contient la société elle-même, c'est-à-dire son environnement.

La notion peut être prise au sens large : la planète Terre, son atmosphère et toutes les créatures qui la peuplent. Plus rigoureusement, on peut donner une définition fonctionnelle : sera considéré comme l'environnement de l'homme tout ce qui est extérieur à lui, duquel et sur lequel il est susceptible d'exercer une action. On notera que la notion d'environnement possède comme celle d'homme une ambivalence métonymique : le terme vise la partie comme le tout.

La prise en compte de l'environnement comme paramètre social va permettre de sortir de la boucle conceptuelle qui bloque l'analyse de la naissance de l'objet droit. Non pas que l'environnement se substitue matériellement à toute idée de transcendance, mais on montrera qu'il permet de rendre celle-ci virtuelle en jouant le rôle de catalyseur.

2. Du jeu statique au jeu dynamique : théorie et morphogenèse

2.1. Les acteurs

Les théories des jeux, particulièrement en économie, supposent la plupart du temps que les agents sont, soit identiques, soit à défaut uniformément rationnels. Nous savons cependant que cette prémisse, si elle simplifie considérablement les données du problème, est cependant inacceptable si l'on accepte le postulat largement admis que nous sommes tous génétiquement, et par suite cognitivement, différents au point d'être uniques. Nous sommes cependant rassemblés en groupes d'individus de même espèce. Nous sommes donc capables, à travers l'autre, de distinguer le même. Cette dualité dans la dualité introduit une première complexité dans la statique même du jeu, qui viendra s'enchevêtrer dans sa dynamique.

2.1.1 Les mêmes

Considérons les individus d'un même groupe. Supposons ces individus de la même espèce. Si chacun voit les autres, il considère des êtres qu'il identifie comme possédant des caractéristiques morphologiques relativement similaires aux siennes. Supposons que chaque individu ne considère que deux choses : le danger, issu de la prédation des autres espèces sur lui, et les ressources, selon le schéma inverse. Ces variables sont pour lui des variables de contrainte.

Ces individus sont, au sens de la systémique complexe, des S.T.I. récursifs, ce qui implique entre autres que ces sujets sont connaissants et capables de connaître leur propre connaissance, du moins partiellement.

Ces sujets faisant partie d'un groupe, possèdent un savoir (souvent étendu) que les autres membres possèdent également. C'est ce que l'on nomme le savoir public. Ce savoir se construit par les relations mutuelles des agents entre eux et les expériences communes qu'ils peuvent faire d'événements qui les touchent conjointement. Ce savoir constitue un important capital décisionnel commun, qui fait qu'aux mêmes stimuli correspondent les mêmes réactions, quel que soit l'individu.

Si l'agent a la plupart du temps conscience qu'il possède un savoir en commun avec ses voisins, cette méta-connaissance n'est cependant pas universelle : il nous arrive de connaître un objet de savoir public que nous croyons propre... et inversement. De fait, la connaissance réflexive de la structure cognitive d'un agent sur elle-même dépend de ce qu'elle est initialement. La différence qui se présente entre ce savoir public et le savoir propre peut faire l'objet d'une mesure, et mener à la détermination d'un facteur, dit facteur p qui, appliqué à une action quelconque, caractérisera l'individualisation de l'agent agissant.

On peut résumer sous une forme canonique que l'action d'un agent résultera, d'une part, de l'analyse particulière qu'il produira d'un problème (Ap), qu'il résoudra en fonction d'évaluations mettant en jeu sa mémoire propre et ses capacités imaginatives (IMp).

L'agent possède dès lors très rapidement une grande complexité propre, en raison de la rapide divergence que peut prendre la trajectoire de ses décisions par rapport à celles d'un voisin dont l'état initial était proche. En effet, la distinction qui est opérée entre ces différentes connaissances ne doivent pas faire oublier qu'elles ont toutes un support commun, qui est une strucure neuronale interconnectée. Toute altération d'un point se répercute donc rapidement sur l'ensemble, car le cerveau travaille de manière continue. La récursivité des processus le mettant en œuvre rend le facteur p stochastique. Cette stochasticité, en raison de son inconnaissabilité a priori, rend les sujets non-déterministes et par le fait, complexes.

Mais cette complexité va se voir aggravée par la connaissance (et donc l'incorporation indirecte dans un processus de décision) des actes des autres et de l'Autre.

2.1.2. Les autres et l'Autre

Si les décisions des agents complexes ne sont déjà pas totalement transparentes à eux-mêmes, cette opacité devient quasi-totale quand il s'agit d'analyser celles de leurs voisins. Ceux-ci prennent alors le trait de boîtes noires indéterministes (ou pour mieux dire inconnaissables), dont il est cependant possible d'extraire le savoir, et de le comparer avec celui d'autres agents.

L'agent possède donc une connaissance, et il sait également que certains autres en possèdent une partie conjointement. Or, le modèle O.I.D. confère aux connaissances, statiques, un rôle dynamique dans l'élaboration des décisions, dans la mesure où elles modifie les structures cognitives (mémoire, plus rarement code) des agents qui les possèdent. Elles viennent enrichir le facteur p.

L'étape suivante de connaissance est le CK (common knowledge, selon Lewis), qui est un savoir public, à ceci près que chacun sait que les autres savent qu'il sait... jusqu'à l'infini. Le CK est donc une connaissance spéculaire aux conséquences particulièrement intéressantes.

J.-P. Dupuy a montré que certains paradoxes de jeux célèbres comme le dilemme du prisonnier étaient fréquemment dus au fait que des connaissances étaient CK, ce qui rendaient les raisonnements inexploitables voire autoréfutants, spécialement dans les jeux finis. Ces exemples fort utiles seront utilisés en seconde partie. Avant, il convient de se pencher sur les propriétés intrinsèques du CK. Dupuy a appelé Autre l'objet du CK.

C'est en quelque sorte le sujet imaginaire qui connaît le savoir partagé. Cet être spéculaire et virtuel est utile dans l'explication de certains paradoxes, mais surtout dans la détermination de l'émergence sociale.

2.2. L'action

Le tableau ci-contre illustre un type de situation qui amène les individus à modifier un comportement initialement tourné vers soi-même (survie). L'exemple retenu est celui de la diminution des ressources disponibles. Les ressources (zone vert clair) se restreignant, les individus se retrouvent contraints de partager l'espace disponible (la métaphore peut être étendue à de nombreux domaines économiques). Les individus sont symbolisés par des points noirs, l'espace nécessaire à leur survie étant représenté par le cercle clair qui les entoure.

On peut voir qu'en 1, des ressources suffisantes permettent aux individus de coexister. L'équilibre s'opère immédiatement car toute agression d'un autre individu engendre l'aléas d'une défaite contre un gain nul (il est postulé que l'individu ne désire pas plus que les besoins qu'il s'évalue), les ressources étant de toute façon suffisantes pour tout le monde.

En revanche, en 2, l'équilibre de fait est rompu. Si les ressources (vert) diminuent ou le danger (jaune) augmente, les individus se trouvent confinés dans un espace qu'ils se voient obligés de gérer. Plusieurs attitudes s'offrent alors à eux. Elles peuvent être regroupées en deux catégories : compétition ou coopération.

La figure suivante illustre les interactions interindividuelles engendrées par les deux stratégies envisageables. La compétition engendre un résultat aléatoire, à moins que l'un des compétiteurs se sache le plus fort, auquel cas il choisira systématiquement le conflit, générateur de gains. Considérant le facteur p, on peut donc poser que si px>py, alors le conflit est inévitable. Cette stratégie sera en effet toujours favorable au plus fort, car la stratégie de coopération implique un sacrifice réciproque dont l'équilibre est atteint à la moitié (en cas de force égale des joueurs). Cette valeur est à l'origine de notre notion intuitive d'équité (1.2.1).

Il faut cependant autre chose qu'une indistinction de force pour stabiliser une relation de coopération (1.2.2) : c'est la conscience et la mémoire que l'union fait la force.

3. Communication et évaluation

L'établissement de relations entre individus présuppose une communication entre eux, c'est-à-dire comme nous l'avons vu l'attachement d'une association Même-Autre à un être distinct de soi. Cette association se caractérise par une mesure d'interférence basée sur une comparaison effectuée par chaque individu sur l'autre. On obtient donc la relation ternaire universelle : A sur B selon A, A sur B selon B A sur B selon C, C étant par définition externe, observateur ou réel objectif. La perception interindividuelle constitue une première étape de manifestation du facteur p, qui va influencer la suite du processus.

La seconde étape est effet une évaluation basée sur l'association de valeurs à l'autre : on qualifie les actes de ses voisins selon la perception que l'on s'en fait. Cette évaluation commence généralement par l'appréciation du rapport de force, puis éventuellement par celle des avantages et inconvénients que l'on peut tirer de la coopération. Le choix d'une stratégie dépendra alors d'un " calcul ", produisant une estimation qui commandera les actions ultérieures, qui peuvent être résumées dans le tableau ci-dessous.

CALCUL ESTIMATION ACTION
1+1<2 Proximité de l'autre = - ressources ou + danger Compétition
1+1=2 Maintien Coexistence
1+1>2 Proximité de l'autre = + ressources ou - danger Coopération

Rousseau le disait déjà en son temps : que les chasseurs s'associent et ils pourront traquer le cerf, quand un chasseur isolé ne prendra que des lapins. La conscience que la coopération engendre un bénéfice personnel supérieur aux sacrifices de proximité est le ciment des relations sociales.

Et ces stratégies, d'origine cognitive et complexe, vont connaître une évolution elle aussi complexe, car leur application dépendra d'un jeu mémorisation/projection, intimement lié au facteur p.

3. Mémorisation et projection, dynamiques de l'action

Quand deux agents choisissent, sous la pression de leur environnement, une stratégie, leur choix peut être considéré comme localement déterministe, c'est-à-dire que la prédictibilité instantanée est proche de 1. Mais, quand le jeu se répète (le pas de temps étant généralement fixé à 1 journée, cycle naturel), la situation perd de sa stabilité. En effet, le raisonnement instantané devient itéré, non monotone (les facteurs environnementaux sont susceptibles de fluctuer et donc de devenir stochastiques) et quasiment imprédictible : rien ne permet d'affirmer que les agents vont indéfiniment garder la même perception de l'autre et des avantages que procure la coopération.

Cette instabilité est attribuable au caractère adaptatif de la structure cognitive des agents, qui utilisent la plupart du temps comme repère des notions fluctuantes. En effet, le langage courant contient un grand nombre de notions antinomiques (bien, mal, chaud, froid, tôt, tard,etc.), qui n'ont d'autre définition que leur contraire, et sont séparées par des seuils.. ces notions qui se renvoient l'une à l'autre sont nommées autoduoréférencées en ce que leur définition relève de l'autoréférence, mais que chacune d'elle ne peut se concevoir sans son contraire.

Dans le cas du langage, le facteur p se révèle déterminant, car si la pragmatique des notions autoduoréférencées est souvent floue, leur définition en tant que déterminant d'action est souvent très clair : l'exemple du bien et du mal est particulièrement éclairant en droit ; si l'on demande à quelqu'un ce qu'est le bien ou le mal, il répondra le plus fréquemment par des exemples concrets, parfois abstraits, mais toujours en renvoyant à des actions (ou des non-actions). " Le bien, c'est ne pas porter préjudice à autrui (le mal, c'est le contraire) ", etc.

Sur le plan social, on verra alors se dessiner un ensemble, souvent désigné par le terme de coutume, d'action interindividuellement qualifiées de manière autoduoréférentielle : ces coutumes étant la plupart du temps véhiculées par le langage, leur domaine relève le plus souvent du facteur G, partie CK du social autotranscendé (pour des détails sur cette notion, voir en 2.1.1).

Donc, les deux agents coopèrent, et élaborent conjointement une structure de notions autoduoréférencées dont les valeurs vont tendre à être CK, car la répétition du succès du jeu tend à renforcer les mécanismes de confiance (assimilation-adaptation des structures cognitives des agents). Cette structure émergée va amener à faire du jeu une nécessité, qui va se superposer aux contraintes initiales. Nous coopérons, mais même si nous avons maîtrisé nos ennemis ou augmenté nos ressources plus que de besoin, il faut continuer à coopérer sans quoi nous risquons de retomber dans notre besoin d'antan, ce que nous ne saurions plus accepter...

Le mécanisme d'assimilation-adaptation des agents les conduit en effet à qualifier de normalité ce qui faisait jadis figure de progrès. Les avantages tirés de la coopération deviennent progressivement le seuil d'acceptabilité, et c'est ainsi que le jeu se stabilise sur la coopération. Cependant, plusieurs conditions cumulatives sont nécessaires à cet équilibre. En tout premier lieu, il y a la condition bien connue que le jeu soit potentiellement infini, sans quoi un raisonnement récursif à rebours incitera celui qui a l'initiative de la convention à tricher (faire croire qu'il coopère pour obtenir un gain sans en verser la contrepartie). Ensuite, il faut que les agents se sentent suffisamment " proches " pour que leurs prévisions spéculaires les convainque que leur partenaire jouera loyalement le jeu (il y a ici une incertitude qui fait intervenir le facteur p au moins deux fois).

Sur ce diagramme, inspiré de celui de Kreps, on peut voir, d'une part comment le joueur B peut ajuster ses intérêts en fonctions des actes du joueur A, d'autre part les boucles de rétroaction (relations SI) qui viennent caractériser les prises de décision (la stratégie CK est ici de type TIT for TAT, tout comme sont CK la rationalité des joueurs et le fait que A décide toujours avant B).

Les pertes en cas de non-coopération sont doubles, du fait du manque à gagner. La nécessité d'une régulation externe s'impose d'elle-même pour empêcher le joueur B de tricher sauf dans un cas qui a son importance : celui où les joueurs ont une conception cyclique du jeu. En effet, si un joueur voit le jeu comme un jeu linéaire et répété, comme par exemple s'il pense pouvoir toujours trouver un partenaire qui ne saura pas a priori qu'il a l'intention de tricher, il sera immanquablement tendance à faire défection. En revanche, si chaque partenaire considère le jeu non seulement comme répété mais aussi réentrant (les résultats précédents deviennent données initiales au moment de l'estimation pré-décisionnelle), alors les précédents vont faire autorité, et ce de plus en plus à mesure que le jeu se répète. C'est ainsi qu'émerge la confiance, préalable indispensable à la sympathie (au sens smithien du terme). Au cours de l'élaboration de ce processus, les facteurs p des deux joueurs vont petit à petit tendre vers l'identité, renforçant la confiance car lui conférant un caractère autoréalisateur. J'ai fait confiance à mon partenaire, et j'ai d'autant mieux fait qu'il me l'a rendu, et ce chaque fois que nous avons joué, pour notre plus grand bien commun.

Nous formons désormais un tout, envers lequel nous avons inféodé nos personnalités, et qui désormais nous montre notre chemin, nous régule.

4. De l'émergence à la stabilité : régulations endogène et exogène

Quand des agents se coordonnent, ils mettent au diapason une partie de leurs décisions, pour assurer la pérennité du groupe. Cette coordination volontaire permet d'engendrer un être supplémentaire, l'Autre, issu non de la somme de la volonté des parties mais de leur synchronisation. L'Autre, objet de CK, représente en théorie une dimension interférentielle nulle : il est objet d'un consensus. En pratique, les légères divergences représentées par le facteur p, répercutées sur P objet d'un CK imparfait, vont engendrer un être virtuel possédant un noyau mou central, dont les modifications ne perfuseront que lentement à travers la structure rigide (sombre) de CK.

Le schéma décrit reproduit un processus de hiérarchie enchevêtrée. C'est pourquoi l'être collectif engendré par les relations interindividuelles possède en négatif les attributs de ses composantes.

Si cet être peut servir de régulateur, pour les raisons développées en note 20, ce sera de deux manières, qui toutes s'imposent à l'individu. L'une, dite endogène, résulte du comportement individuel global. L'autre, exogène, s'impose au groupe quelles que soient ses aspirations à raison du seul poids de sa représentativité (qui sera supposé réel, nonobstant les difficultés esquissées en introduction).

  1. La régulation endogène, un besoin et une envie

Ce que l'on peut nommer par régulation endogène est le fait que les individus vont, passés certains seuils de complexité et de complication, avoir la connaissance que leurs relations entraînent des comportement qui ne résultent ni de la volonté des uns ni de celle des autres, mais d'une sorte d'équilibre, de compromis global atteint sans avoir été particulièrement cherché. Cette prise de conscience va constituer le terreau à une régulation qui va faire passer les individus d'une spécularité infinie (chacun regarde tous ses voisins) à une spécularité nulle (chacun ne regarde plus que l'émanation du Groupe, et seulement lui, la plupart du temps parce qu'il a pris les traits d'un homme, d'une divinité ou d'un mélange des deux).

5. Auto-identité et autotranscendance

La figure ci-dessous montre les composants de l'être émergé, J.-P. Dupuy dirait autotranscendé. Ce n'est, dans son acception la plus pure, que l'émanation souvent inconnaissable de l'ensemble d'une communauté d'individus. De ce fait, on y retrouve à l'inverse leur similitudes et leurs dissemblances. La partie issue des CK sera appelée G, une partie émergente émanant des individus (savoir propre et public confondus) nommée g, et une partie propre nommée g'

L'existence de ce type d'être spéculaire et émergent permet de mieux cerner les mécanismes de régulations interindividuels qu'il permet d'obtenir. Il est à noter que l'être émergent est structurellement lié aux éléments qui l'ont produit. Il en résulte qu'à un ensemble pPn correspond un triplet Ggg' et un seul.

De plus, et dans une optique plus morphogénétique, on constatera que les éléments locaux et global étant en interaction constante, la totalité présentera vis-à-vis de ses composantes un certain caractère d'identité. Cette autosimilarité est le pendant de l'autotranscendance. Ses caractères ne sont pas sans rappeler les propriétés fascinantes des ensembles fractals. Il semble qu'il faille hélas résister au tentant appel d'une telle métaphore. En effet, les ensembles fractals supposent que la totalité de leurs éléments soient interconnectés, ce qui au niveau d'une société actuelle est rigoureusement utopique. Tout au plus peut-on espérer approcher la comparaison avec des métaux aimantés à une température proche du point de Curie.

Toujours est-il que la régulation peut ici s'opérer par simple stabilisation de l'individu par rapport au groupe. Ici joue l'inertie cognitive des agents, qui préfèrent une stabilité dans le changement. Cette inertie n'est pas à prendre au sens péjoratif, elle joue dans ce cas un rôle d'absorbeur de chocs exogènes. C'est elle qui fait préférer la confiance à la méfiance pour une poursuite infinie des conventions et du pacte social. Adam Smith a perfectionné le système en le bouclant. Dans la lecture qu'en propose J.-P. Dupuy, il ressort que les individus sont mus par une main invisible parce qu'ils sont liés par des relations de sympathie. Cette notion permet de limiter implicitement les effets concentrateurs et paupérisateurs résultant du jeu infini de la concurrence. Celle-ci, comme tous les autres moteurs d'action, devient auto-limitatrice, par le jeu d'une spécularité infinie des individus les uns sur les autres qui les contraint d'ajuster leur comportement en fonction de ce que les autres estiment bon. On retrouve ici le même mécanisme d'ajustement que celui opéré lors de l'établissement d'une coopération entre deux individus sous la pression de contraintes environnementales (cf. 1.2.2). ce modèle révèle cependant les inconvénients drastiques d'un tel mode de régulation : il faut des individus initialement suffisamment autosimilaires (sinon la contrainte de la vie en société sera ressentie comme trop pesante), un nombre d'entre eux suffisamment limité pour que l'information circule suffisamment vite (sans quoi l'autosimilarité du groupe n'est plus assuré et sa distorsion avec la base le fait éclater). D'une manière générale, une communauté ne peut viablement subsister dans une optique de " sympathie " que si chacun de ses individus se sent poussé par une contrainte externe à choisir systématiquement une stratégie coopérative. Cette contrainte externe, extérieure à la communauté, peut être trouvée dans un conflit militaire avec une autre communauté, ou plus contemporainement dans un conflit de type économique.

Cependant et malgré ses inconvénients, la régulation bottom-up présente d'intéressants avantages.

6. Sécurité-adaptabilité

Il est commun de dire que tout ce qui est le plus représentatif de l'émanation d'un groupe social est le plus durable. Déjà Machiavel conseillait au Prince de se fâcher éventuellement avec ses pairs mais surtout pas avec ses sujets, qui constituaient au final la base de ses appuis. Il est possible de généraliser en montrant que de même qu'il existe un objet du CK, il existe un global qui correspond à une multitude d'éléments locaux. Cette être théorique est partiellement spéculaire.

Les parties émergentes des groupes sociaux sont fréquemment désignées par les politologues par le mouvement de leurs manifestations, du peuple vers les dirigeants, ce qui leur vaut la qualification d'êtres issus de flux bottom-up. A l'inverse, on trouve les flux top-down, qui sont davantage assimilés à la manifestation de l'autorité.

7. Evolution et Empreinte

Pour les groupes sociaux autorégulés, l'Histoire se présente comme l'archétype de la trajectoire constructiviste. Les individus agissent leur groupe, et le groupe rétroagit sur eux. Personne n'imprime de trajectoire au groupe, si ce n'est par sa propre action, qui reste en toute hypothèse locale.

Locale, mais tout de même présente. Une caractéristique des groupes autorégulés réside dans leur sensibilité, non seulement à leurs conditions initiales (qui engendrent ce que les physiciens appellent un chaos déterministe), mais également à leurs perturbations endogènes. En effet, ce qui n'est pas régulé ab initio par le groupe vient altérer sa texture, et cette modification se répercute à l'infini à mesure qu'elle devient CK. L'effet papillon prend donc toute sa dimension en termes de trajectoire. Analysée à rebours, l'évolution de ce type de système révèle souvent l'importance des individualités qui l'ont constitué. Ce phénomène est bien connu des historiens sous le terme d'empreinte.

Montesquieu, qui s'intéressait déjà aux interrelations des lois et des climats, avait dit qu'" il faut éclairer l'histoire par les lois, et les lois par l'histoire " (L'esprit des lois, XXXI, ii). C'était aussi pour mieux rendre compte de l'existence d'un autre type de régulation, dit exogène.

  1. La régulation exogène, une nécessité et une fatalité

La régulation exogène s'entend de celle résultant d'un flux top-down, donc hiérarchique. Ce type est bien connu des politologues et des sociologues, et il a inspiré les fondements de la pensée structuraliste, alors que la pensée constructiviste ne le considère que comme la seconde moitié d'un processus circulaire et continu qui lie intimement les individus à leur société. Cette partie, puisqu'elle s'y prête, sera abordée sous un angle plus juridique.

La question se pose en effet de savoir comment un être émergent semi-spéculaire peut se présenter comme un régulateur de la réalité. Deux remarques préliminaires : si cet être n'est que théorique, il est tout de même statistiquement ou intuitivement appréhendable ; de plus, il peut être périlleux de chercher à nier son utilité. L'ignorance d'un objet est le meilleur facteur d'échec pour qui cherche à le gérer au mieux. La connaissance par certains agents des triplets Ggg' est donc un gage de bonne administration de la justice et du pouvoir, dès lors que les structures ad hoc sont en place pour exercer une régulation par le haut (chef, divinité, Etat...). Ce type d'organisation hiérarchique présente l'avantage d'être plus simple à connaître des sujets qu'une émergence, car les valeurs que la figure emblématique véhicule sont la plupart du temps linéaires, leur partie émergente étant masquée par le phénomène même de transcendance. Les agents peuvent alors se contenter d'une myopie qui leur permet de recentrer leurs efforts sur leur ego, généralement dans un sens d'optimisation de leur position au sein du groupe social. La direction générale est laissée entre les mains d'un petit nombre d'individus par un phénomène consensuel de délégation. Le premier de ces avantages est donc la prédictibilité que confère la sécurité.

8. Sécurité-prédictibilité

La prédictibilité et le sentiment de sécurité qu'elle engendre sont dues à l'inertie cognitive des agents évoquée supra, et constitue la seconde étape d'une régulation tendant à l'équilibre qui a " commencé " avec la synchronisation des volontés vers une coopération. Cette synchronisation supposant une spécularité infinie, grande consommatrice de ressources cognitives, il est pour les agents plus rentable de se contenter d'une spécularité nulle, ou du moins restreinte, tournée vers le seul être émergent (l'Autre), à charge pour ce dernier de continuer de faire émerger le flux émanant de la base : le haut doit s'enquérir du bas.

En contrepartie, les agents, sujets, bénéficient de la garantie que peut apporter une régulation émanant d'un objet qu'ils se sont accordés à reconnaître supérieur. En théorie, ce qu'ils désirent communément sera fidèlement reproduit à l'échelon global. Leur inertie cognitive se trouvera consacrée, et l'équilibre devrait être garanti, une fois émergé.

Cette conception pour le moins rousseauiste se heurte à certaines contraintes structurelles, elles aussi engendrées par les phénomènes d'inertie.

9. Evolution et direction

En effet, les acteurs des institutions représentant la globalité autotranscendée sont eux aussi des agents, possédant une inertie qui leur est propre, donc représentable par une partie du facteur p. L'ensemble des agents agissant ainsi la totalité constitue un sous-groupe qui construit le facteur g'.

Ainsi, on peut assister à l'existence d'une entité semi-autonome, qui se maintient tout en maintenant un sur-ensemble qu'elle régule. La régulation se fait de deux façons. L'une prescrit un ensemble de comportements que les agents devront adopter, s'ils veulent continuer d'être considérés comme coopérant avec les autres (direction). Toute déviance sera sanctionnée par l'établissement d'un contre-jeu destiné à faire perdre au tricheur le bénéfice de ses coups précédents. L'objectif est ici le maintien de la confiance stabilisante (solution de conflit). On voit ici ce que les normes, prescriptions de conduite, possèdent d'ambivalence entre unité et totalité. Produits de l'un au nom de tous, elles s'appliquent à chacun et sont appliquées par tous. Cette continuelle dualité reflète le caractère enchevêtré des chemins qui conduisent à l'élaboration démocratique d'une règle de comportement.

Si ce trait les rend en théorie insusceptible de désobéissance, la pratique révèle comment les sujets peuvent les ressentir comme arbitraires ou trop contraignantes, et donc chercher à s'y soustraire.

10. Assujettissement ou rébellion

La régulation hiérarchique pose avec acuité les problèmes inhérents à l'adéquation des facteurs p et g. En effet, l'enchevêtrement hiérarchique, allié au mode de régulation, fait que le noyau dur global (G) doit trouver un écho chez le noyau mou des individus (p), faute de quoi ceux-ci, au lieu de plier volontairement sous le joug, risquent de renverser leur stratégie et faire subitement cavalier seul. Les études menées sur les phénomènes de panique montrent que dans certains cas de sensibilité extrême (dissonance importante), la dislocation peut se répandre avec une grande soudaineté.

L'équilibre sera encore à rechercher en fonction de l'appréciation que chacun se fait de sa place par rapport au groupe (ce qui, du fait des asymétries et des délais d'information, induit des déphasages et des oscillations) par le biais de notions autoduoréférencées, et donc régies par le facteur p. Le facteur G étant par définition stable et figé, c'est de l'enveloppe (g et g') que viendra l'adaptation.

Sur le plan juridique, un exemple peut être trouvé dans la technique de la codification, qui constitue le noyau dur des textes de loi, dont les principes généraux sont en général CK. Ensuite viennent le gros des dispositions courantes, qui sont déterminées par le facteur g. Vient ensuite la jurisprudence, imprévisible mais souple, qui va assurer l'interface avec les autres systèmes. Son caractère particulier la rend dépendante du facteur g'.

D'une manière générale, plus un noyau est dur, plus on tend à assister à une multiplication des liaisons interagents et la tendance à l'autotranscendance, car c'est la circulation de l'information qui permet l'adaptation du noyau dur et la stabilisation du groupe (l'apparition de cycles et d'oscillations est cependant probable si les agents ont un faible pouvoir d'absorption). De même, plus le flux est tendu entre les noyaux G et P, plus le pouvoir de direction est fort (l'accès direct aux données CK est le plus influent sur la trajectoire des comportements), mais plus la sensibilité du système s'accroît (les capacités d'absorption des agents diminuent au fur et à mesure que l'on s'approche du noyau CK).

Les propriétés de ce genre de systèmes complexes sont multiples, et il serait trop long d'en détailler ne serait-ce que la plupart. Ce qu'elles nous apprennent, en tout cas, est que le relativisme auquel nous amène le constructivisme tend curieusement à l'absolu : les concepts si stables qu'ils pourraient paraître absolus sont si rares qu'ils prennent souvent la tournure d'îlots d'ordre dans une mer de désordre, et encore n'est-ce souvent possible que parce que ce sont des concepts, soit en eux-mêmes autoduoréférencés, donc endogénéisant leur propre limitation (sympathie, équité...), soit issus d'une parole faisant jadis autorité (ce que la religion est à la modernité) et dont la pérennité se poursuit, sa légitimité s'autosuffisant de ce seul fait.

Conclusion : un peuple, un système, une régulation

Ce relativisme amène quelques considérations quant aux peuples, à leur histoire et leurs coutumes. Elles se confondent en effet

Plus tard, l'analyse des relations intimes entre facteurs p et g pourra montrer quelles sont les chances de viabilité des modèles qui sont transposés d'un groupe social à l'autre, ou d'un environnement à l'autre. La stochasticité de ces facteurs se trouve en général compensée par la tendance stabilisante des inerties individuelles, mais celles-ci ne pouvant pas tout absorber, un seuil de tolérance peut alors être défini, ultime partie récursive du facteur polynomique p. Ce seuil fixe la limite de compatibilité entre un système de régulation émergent et un autre, issu d'une autre culture, que l'on cherche soit à confronter, soit à imposer.

Dans une optique plus vaste de coordination de systèmes de régulation, comme peut se présenter de nos jours l'Union Européenne, la mise en correspondance de ces seuils permettrait de déterminer un seuil de compatibilité global, ultime mesure d'interférence qui fixerait pour chacun des partenaires un point viable et soutenable vers lequel il devrait tendre. Mais de fait, un tel point n'est pas irrémédiablement à définir. Une conscience européenne peut très bien émerger, comme a émergé un comportement coordonné des deux acteurs A et B étudiés en première partie.

Resterait à trouver, au-delà de toute divergence d'intérêts, une communauté de contraintes, de besoins...

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