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Université Paris I Panthéon - Sorbonne
LABORATOIRE D'ANTHROPOLOGIE JURIDIQUE


CONTRIBUTIONS BÉNINOISES A LA THÉORIE DES DROITS DE L'HOMME

Directeur de Recherches : M. Le Professeur Etienne LE ROY

Thèse de Doctorat présentée et soutenue publiquement par
Barnabé Georges GBAGO

Septembre 1997

  1. Introduction
  2. Première partie
  3. Deuxième partie
  4. Conclusion et bibliographie

 


 

DEUXIÈME PARTIE

AU-DELÀ DES DISCOURS :
LA PRATIQUE DES DROITS DE L'HOMME AU BÉNIN :
LES LOGIQUES FONCTIONNELLES


CHAPITRE I - APPORTS DE L'ANTHROPOLOGIE DU DROIT
et les réalités des droits de l'homme au Bénin

La critique à la première partie : la polyphonie juridique des sociétés béninoises se manifeste amplement par des groupes au sein desquels l'individu peut y trouver une protection contre l'Etat et contre le pouvoir politique. La question qui suscite beaucoup de débats, " les droits de l'homme sont-ils un invariant universel ? ", mérite d'être posée d'autant plus que la formulation de la Déclaration Universelle de 1948 n'est que le " fruit d'un dialogue très partiel au sein des cultures qui existent dans le monde " comme l'explique Raimundo Panikkar. Celui-ci refuse la solution de facilité consistant à transcrire les droits de l'homme dans d'autres langages culturels plutôt que de s'efforcer d'en trouver l'équivalent homéomorphe dans la culture de l'autre. Comment partir du topos d'une culture donnée pour en comprendre les idées forgées par une autre (herméneutique diatopique) ? La problématique interculturelle doit se mettre à l'œuvre et engendrer une critique transculturelle fondée sur des valeurs elles-mêmes transculturelles c'est-à-dire l'examen d'un problème humain de manière critique avec des instruments de compréhension appartenant aux différentes cultures en l'occurrence celles du Bénin.

" Un individu est un nœud isolé ; une personne est le tissu tout entier qui est autour de ce nœud fragment du tissu total que constitue le réel (...) Il est indéniable que, sans les nœuds, le tissu se déferait ; mais sans le tissu, les nœuds n'existeraient même pas ".

Outre l'individualisme, la défense trop acharnée des droits individuels à l'œuvre dans la Déclaration Universelle (Est-ce le seul chemin ? Pourquoi une Déclaration ?) et l'opinion de la majorité ne sont pas un acquis intrinsèque aux cultures béninoises qui privilégient le consensus et la conciliation, valeurs hautement recherchées dans les sociétés traditionnelles. Une "démocratie" peut-elle être imposée et rester pourtant démocratique ? (R. Pannikar, 1982). Ce qu'il y a lieu de conserver en tant qu'invariant universel, ce sont les symboles (tous les hommes naissent libres et égaux en droit, par exemple) à condition qu'ils n'appartiennent plus exclusivement à la tradition occidentale. Aujourd'hui certaines valeurs universelles et universalisables ne prêtent plus le flanc à la critique, étant entendu que presque toutes les cultures les ont adoptées. Ainsi en est-il du droit à la vie, de la liberté religieuse et du droit à l'éducation. Il est vrai que les Nagas et la Masaï n'avaient pas pris part aux travaux qui ont permis la discussion et la formulation de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (R. Pannikar) : les anthropologues du droit, pénétrés de la culture de l'homme absent en 1948 éclairent la réflexion sur la question des droits de l'homme.

SECTION I : LA CONSTATATION DU CARACTÈRE PEU UNIVERSEL DES DROITS DE L'HOMME

En Afrique Noire et dans le Bénin profond le droit traditionnel est construit à partir des unités plurales et non de la société politique globale. Les divers groupes parentaux, religieux et territoriaux entretiennent des relations d'interdépendance et de solidarité. Le droit relève de la parole véhiculée dans les récits mythiques et par les pratiques rituelles. Les comportements et les conduites permis sont donc l'interprétation de cette parole. Le droit est constitué d'ordres juridiques distincts, complémentaires et hiérarchiques. C'est dire que la loi ne peut rigoureusement être la même pour tous, contrairement à l'esprit de l'article 6 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (la loi doit être la même pour tous). Le pluralisme juridique dont il s'agit se trouve en conformité avec la théorie de l'Etat de droit. L'Etat traditionnel au Bénin n'est pas source du Droit (le pouvoir n'a pas encore confisqué le droit). La norme juridique dérive d'autres principes hiérarchisés (les mythes, les rites, les proverbes, les conciliations et les arbitrages). Par conséquent l'Etat n'est pas soumis à son propre droit contrairement à une approche dualiste qui conduit à un raisonnement tautologique.

Rappelons comme nous l'avons indiqué dans la première partie que le postulat Kelsénien affirme que l'Etat et le Droit reposent sur un seul et même ordre de contrainte, que l'ordre juridique devient un Etat dès l'instant où il présente un certain degré de centralisation. Cette théorie ne s'est pourtant jamais vérifiée dans le Bénin historique. La confusion terminologique coloniale a instauré son " droit coutumier " confiné dans Le Coutumier du Dahomey. Raymond Verdier souligne à juste titre que le droit étatique a occupé (et occupe) depuis des décennies le terrain déserté par les coutumes et qu'il a creusé le fossé entre l'Etat et les peuples africains, aggravant le sous-développement. Il en appelle au " ressourcement " et à la " résurgence d'un noyau dur " des traditions communautaires. Ces droits de l'homme fondés sur la solidarité africaine pourront contribuer à plus de justice et de liberté au Bénin.

PARAGRAPHE I : La coutume des droits de l'homme dans les droits originellement béninois

Ce qui sépare les sociétés, explique l'anthropologue du Droit, le Recteur Michel Alliot, c'est le mode de pensée et d'organisation. Celui-ci éclaire la valeur et les limites des codifications des droits de l'homme. Nous connaissons à peu près tout des modes officiels de pensée et d'organisation de l'Occident, la cité " des fils d'Abraham ". L'ordre est établi par Dieu et le modèle est imposé de l'extérieur. La Nature est gouvernée par les lois et les sociétés sont gouvernées par les lois de l'Etat. Le Droit, instrument utilisé par l'Etat pour ordonner la société a cessé d'être utilisable contre l'Etat. La définition des droits de l'homme devient dès lors indispensable pour préserver les espaces de liberté utilisables par les individus et les groupes. Toutefois la structure sociale révèle l'insuffisance des droits de l'homme contenus dans la Déclaration des Etats. Ceci est autrement édifiant lorsque l'on considère le mode de pensée et d'organisation des sociétés du Bénin avec le discours officiel des droits de l'homme.

A. Les modèles d'organisation

La divination oriente l'action de l'homme béninois qui, par sa magie, domine l'univers. L'individu possède et ses ancêtres et sa descendance ; la filiation se définit aussi par sa nature cosmologique : différenciation de la société et alliances matrimoniales rendent inutiles un développement normatif. Le Dieu animiste surpasse les êtres par sa fonction animatrice de l'univers. Ce dernier aussi consiste en un ensemble de fonctions. Les fonctions familiales et sociales, de reproduction et de sécurité du lignage déterminent les êtres et leur statut. La fonction remplie par les biens, caractérise leur existence et leur valeur (la chaise du roi, le bois sacré, les tambours, le marché du jour, de nuit), la fonction ordalique transforme l'instrument ordalique, et de par sa fonction de cohésion, la coutume n'est pas un être à l'instar d'un corpus de lois mais une manière d'être, de parler et d'agir. M. Etienne Le Roy note par ailleurs qu'en Afrique :

" La protection du droit de l'individu contre le pouvoir y prend [donc] des formes originales par appel direct à des contre-pouvoirs que l'individu peut mobiliser (confréries, groupes d'initiés, sociétés de chasseurs ou de marchands etc.) ou par recours à l'invisible. Parmi les multiples dispositions, l'appel aux ancêtres (...) et la sorcellerie (...) sont deux des moyens utilisés pour limiter ou sanctionner les abus du pouvoir ".

Une autre originalité du mode de pensée au Bénin et en Afrique Noire en général se constate dans l'union des contraires. Selon Michel Alliot depuis Aristote et surtout depuis la fin du Moyen-Âge l'Occident privilégie l'exclusion des contraires : on délimite des domaines de compétence des acteurs (individus ou personnes morales) à cause des lois imposées de l'extérieur, afin de se consacrer à leur découverte. Or, au Bénin la cohésion du monde vient d'un mouvement interne de différenciation, base de l'union des contraires. C'est pourquoi l'uniformité et l'égalité sont contraires à la cohésion de la structure sociale. Il faut opérer des différenciations (visible/invisible, marchés périodiques, sociétés initiatiques, cultes communs, combinaisons mariage/terre...).

B. La problématique des droits de l'homme dans les sociétés traditionnelles béninoises

Les rapports juridiques antérieurs et ceux à l'œuvre au Bénin (les villages, les campagnes, les banlieues des villes et les zones peu scolarisées) sont dominés par la pluralité des ordres juridiques. Nous le démontrerons sur des modèles de conduite et de comportements étayés par les signes de l'oracle. A la suite du Professeur Raymond Verdier soulignons trois principaux ordres à savoir :

- l'ordre juridique parental (signes TURUKPÊ-minji, Gbe-tula et Gbe-minji ou les rapports de filiation) : réglemente les rapports d'autorité et de pouvoir dans la même lignée ancestrale.

- l'ordre juridique territorial (signes Tula-minji, rites de réconciliation, Gbe-Aklan et Gbe-yêku) : réglemente les droits d'exploitation sur une portion du territoire, les procédures d'arbitrage et de jugement.

- l'ordre juridique religieux (signes Gbe-tula et Gbe-minji ) régit la communauté parentale et territoriale, les ancêtres, les esprits et la justice naturelle ou surnaturelle.

Ces modèles incitatifs déjà étudiés, " pourront être dits "juridiques" au regard de la tradition occidentale et pourront assurer le rôle de "concepts homéomorphes" indispensables pour fonder une interculture des droits de l'homme "..

Pour ce faire ces droits ne prendront aucune teinte individualiste ni collectiviste et apporteront la nature de leur relation de réciprocité, base de l'interdépendance et de la solidarité des membres de la communauté (ex : le droit à l'honneur a pour contrepartie le devoir de veiller à "venger" le déshonneur, le droit au commandement, le devoir de protection, d'assistance et de secours ...)

Raymond Verdier insiste sur les relations complémentaires et hiérarchiques dans les droits traditionnels africains (les rapports sociaux dans la communauté politique). Il fait observer qu'il n'est nullement question de relations d'égalité et d'inégalité quant aux sexes, aux couples, fils (aînés/cadets), lignées (paternelle/maternelle), lignages/clans, vie sociale/cosmique etc. Aussi sommes-nous en présence d'une hiérarchie dans le monde des esprits et de complémentarité au sein des unités du corps social.

La conception béninoise des droits de l'homme s'encadre dans la conception africaine. Nous déterminerons au fur et à mesure de nos développements cette conception au niveau cosmologique (la loi naturelle des ancêtres, respect de la vie etc.) et au plan ontologique (la socialisation de l'homme se fait de façon progressive par des rites). Au plan politique, le Bénin s'est longtemps caractérisé à travers ses royaumes (Abomey, Allada, Porto-Novo, Savè ...) par la discipline, le respect du pouvoir et de l'autorité, les larges concertations avant les prises de décision (palabre), une apparente absence de revendication. A Abomey, le Mehou, deuxième ministre peut destituer le roi en le déchaussant devant la cour et le peuple, il appelle le roi par son petit nom pour le faire marcher pieds nus devant tout le monde. Mais en général, l'institution politique se surimpose seulement aux autres instances (R. Verdier, 1983).

PARAGRAPHE II : Interprétations et contradictions de la Déclaration Universelle

Dans son cours donné à L'Institut International des Droits de l'Homme à Strasbourg du 5 au 11 Juillet 1993, M. Norbert Rouland après d'autres anthropologues du Droit (Le Recteur Michel Alliot, R. Verdier, Directeur de recheches au CNRS, Le Professeur E. Le Roy, ...) discute au nom de la diversité culturelle, le caractère universel des droits de l'homme, tout en mettant en exergue des passerelles pouvant déboucher sur un authentique universalisme.

" D'une part, constate t-il, il est clair que l'autonomie des cultures ne peut être que relative. Même non uniformisantes, les démarches unitaires supposent que certains antagonismes ne seront jamais réduits. Les droits fondamentaux ne peuvent par exemple s'accommoder de l'infanticide ou de l'esclavage. Mais d'autre part, la prise en compte de la diversité peut déboucher sur des voies communes, en tout cas parallèles. Les " droits de solidarité " (ou troisième génération des D. H.) mettent l'accent sur des points familiers aux conceptions des sociétés non occidentales (notion de devoirs corrélative de celle des droits) ; l'écologie et le droit à l'environnement réintroduisent la catégorie du sacré, et en affirmant la liaison entre l'homme, le vivant non humain et la nature inanimée, retrouvent des procédures d'alliance pratiquées par des cultures traditionnelles et des religions non occidentales ".

Hormis les droits de l'homme de la troisième génération, les autres catégories sont loin de refléter la conscience commune de tous les hommes. Pire, en procédant par fiction, observe Norbert Rouland, le droit peut rater son pari de mieux maîtriser la réalité : plus l'universalité croît, plus le risque de l'inefficacité des droits de l'homme grandit. Ce qui conduit à des interpénétrations différentes et contradictoires de la Déclaration Universelle.

A. Les ambiguïtés

M. Norbert Rouland se demande dans son analyse du premier article de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme la source de la " raison " et de la " conscience " dont sont doués " tous les êtres humains ". Certaines déclarations des droits de l'homme s'empressent de combler ce vide par l'invocation du nom de Dieu. Pour certains théoriciens la nature humaine fonde en l'homme ces attributs que constituent la raison et la conscience (les droits naturels et imprescriptibles). Quant aux positivistes ils pensent qu'il faut chercher la base des droits de l'homme dans les décisions des hommes et celles des Etats. Les marxistes d'antan pensaient que les droits de l'homme sont le produit du développement historique de la société capitaliste et non sa base. Dans sa critique de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le jeune Marx dans La réflexion sur la question juive se pose la question de l'" homme " et l'oppose au " citoyen " (voir plus loin à la section II, la critique occidentale des droits de l'homme).

D'autres incompréhensions et contradictions apparaissent à la lecture des articles 16, 17 et 18 de la Déclaration Universelle. Le mariage de l'art. 16 DUDH ne tient aucunement compte des définitions non occidentales du lien matrimonial. Le consensualisme moderne dont il est question ne connaît ni le rôle joué par certaines religions dans l'établissement des liens du mariage, ni les empêchements institués par de nombreuses ethnies en dehors de l'Occident, ceux des groupes familiaux et sociaux au sein même des nations dites modernes. L'article 17 DUDH stipulant le droit de toute personne à la propriété généralise ce droit sans apporter les nuances qui s'imposent pour les conceptions catégoriquement différentes du régime de la propriété de par le monde, " formulations...superficiellement universalistes " constate avec amertume l'anthropo-logue du droit. De même à l'article 18 DUDH les libertés de pensée, de conscience et de religion proclamées deviennent ineffectives faute d'une non-définition du champ de ces libertés d'une part dans les Etats laïques et de l'autre dans les Etats pluri-confessionnels et à dominante religieuse unitaire. Le cas de Salman Rushdie éclaire cette absence de nuances.

Enfin l'article 29 DUDH stipule (sans les énoncer) que l'individu a des devoirs envers sa communauté alors que l'article 2 DUDH efface les distinctions de couleur, de race, de sexe, de langue, de religion ou d'opinion politique. La " communauté " dont on parle ne pourrait-elle se fonder sur la religion, la langue, la race et la couleur (la filiation), l'histoire et la culture ? Norbert Rouland insiste sur l'absence des " droits des minorités " dans la Déclaration Universelle alors qu'" à l'heure actuelle, on reconnaît beaucoup plus les droits des minorités ". Pour lui l'évolution de la théorie des droits de l'homme doit passer par la reconnaissance des droits des minorités et des droits des peuples autochtones. Sans le suivre jusque-là, reconnaissons avec l'auteur que l'universalisme suppose d'abord l'existence d'une communauté universelle des droits et ensuite un consensus sur le contenu de ces droits.

B. Les solutions envisagées

La communauté universelle des droits constitue le premier pas vers l'universalisme de la Déclaration Universelle. Raimundo Pannikar a clairement posé la question (et envisagé les solutions) dans une interrogation déjà fort célèbre. Les juristes formés à l'école positiviste accepteront-ils la recherche de " l'équivalent homéomorphe " dans d'autres cultures ? Pour les juristes, la technique de la déclaration de droits a toujours servi à protéger l'homme occidental contre l'arbitraire depuis la Magna Carta. Cela est encore vrai aujourd'hui dans les nouveaux Etats du Tiers-Monde, grâce à l'œuvre de nombreuses organisations non gouvernementales et même gouvernementales (ligues des droits de l'homme, Commissions nationales des droits de l'homme, Amnesty International ...). Bien qu'il faille affirmer que des progrès restent à être accomplis dans le domaine des droits de l'homme et qu'il faille demeurer toujours vigilant (ex : l'Etat policier allemand du IIIe Reich n'en est que trop l'illustration), le jour n'est plus lointain où tous les Etats respecteront la dignité des citoyens. " Occidet et serpens, et fallax herba ueneni occidet " écrivait déjà Virgile dans sa quatrième Bucolique ; ce ne sera pas encore l'Âge d'Or ; néanmoins en ce moment là on se détournera de l'arbitraire pour s'occuper d'une nature humaine universelle. Nous aurions alors l'obligation de définir ce en quoi l'univers participe à la nature de tous les êtres vivants non plus à la manière vague, générale et occidentalo-centriste de la Déclaration Universelle de 1948. Les thèses écologiques, liant l'homme à la nature inanimée réintroduiront la catégorie du sacré, nous faisant entrer de plain-pied dans les conceptions des droits de l'homme des cultures non-occidentales (hindous, orientales et africaines).

Le consensus sur le contenu des droits de l'homme serait de ce fait plus facile à réaliser. Aujourd'hui tous les observateurs de l'Etat signalent le grand mal qu'a ce dernier à occuper la place de Dieu. La règle juridique devient plus flexible. L'ordre imposé d'en haut par l'Etat, modèle occidental se conjugue de plus en plus avec un ordre négocié, modèle par excellence des sociétés traditionnelles non-occidentales. Le droit unitaire se fait pluri-polaire. Les droits des déclarations sont déjà garantis par d'autres mécanismes comme chez les animistes où l'institution d'une structure plurale des pouvoirs (partages du pouvoir et lutte pour celui-ci) garantit efficacement et permet une certaine autonomie. Les anthropologues du droit évoquent le jeu de contrôles croisés, un mouvement de différenciation qui empêche le monolithisme du pouvoir (M. Alliot, N. Rouland ...). Le partage des pouvoirs finit par constituer la base de la sécurité des personnes. Nous sommes au niveau international à un stade transitoire dans lequel toutes les expériences concourront à ces nouveaux droits de l'homme. Etant entendu que notre étude retrace l'exemple béninois, concluons par la Charte Africaine des droits de l'homme reçu par la constitution béninoise.

La charte africaine des droits de l'homme et des peuples, par certaines de ses dispositions caractérise ce droit des droits de l'homme en transition auquel nous faisions allusion. Son article 17, un peu timide stipule le droit à la vie naturelle (al.2) et surtout " la promotion et la protection de la morale et des valeurs traditionnelles reconnues par la communauté ". Evidemment les critiques à la généralité de l'alinéa 3 ne manquent pas. Toutefois saluons la distance prise avec un universalisme qui proclame qu'" il n'y a pas un droit de l'homme africain ". Certes mais il existe des valeurs traditionnelles africaines (béninoises) en rupture avec de nombreux articles de la Déclaration Universelle. Cette distance se manifeste également à l'article 18 de la Charte Africaine, à l'alinéa 2, où il est stipulé que " l' Etat a l'obligation d'assister la famille dans sa mission de gardienne de la morale et des valeurs traditionnelles reconnues par la communauté ".

Les articles 20 à 24 et l'article 27 de la Charte Africaine (les droits de solidarité) se démarquent de la conception individualiste de la Déclaration Universelle et soulignent l'appellation " Droits de l'Homme et des Peuples " affichée par la Charte de Banjul, adoptée par la dix-huitième Conférence des Chefs d'Etat et de gouvernement en Juin 1981 à Nairobi (Kenya). Cette Charte, si elle innove en partie, s'inscrit dans l'acceptation et la reconnaissance du principe d'universalisme, étant d'une part entendu que la culture occidentale possède des valeurs transférables à la culture africaine et béninoise (les cultures béninoises changent elles aussi au fil du temps). D'autre part, le Bénin est intégré à la société internationale qui produit un droit, fût-il d'inspiration occidental. Par ailleurs, les sociétés béninoises fonctionnent simultanément selon plusieurs modèles et certaines parties consentent à appliquer les règles internationales des droits de l'homme.

SECTION II : LES CONDITIONS DE L'ACCEPTATION DU CARACTÈRE UNIVERSEL DES DROITS DE L'HOMME

" L'idée même de déclaration universelle des droits de l'homme ne peut qu'être différemment reçue dans les diverses parties du monde ".

En occident les libertés individuelles se définissent d'une manière générale les unes au détriment des autres, alors que les sociétés traditionnelles du Bénin les conçoivent en leur sein comme des libertés de la société globale et de chacun de ses éléments. D'un côté la société s'uniformise, nie les groupes et leurs particularités, de l'autre le pluralisme, loin d'être réprimé, se manifeste par la pluralité des normes, croyances, comportements et par des processus d'alliance, de dialogue puis par la recherche du consensus. La grande difficulté du pluralisme réside néanmoins dans des antagonismes alors que le monisme échoue à construire un droit universel indépendant de la société qui l'a vu naître. Comme nous l'avons déjà relevé, dans son article " Un droit nouveau est-il entrain de naître en Afrique " le Recteur Alliot constate que le " droit actuel n'est plus grand chose sans les compléments de la justice et de l'administration ", deux paramètres qui ne sont pas modifiables comme le serait la loi, deux paramètres qui sont donc identiques à la coutume africaine. Ceci expliquant cela, les nouveaux Etats africains peuvent de plus en plus faire confiance au droit, instrument de progrès et de développement, dès lors que les institutions ne heurtent pas l'esprit des coutumes et qu'elles en respectent l'esprit de pluralisme et de complémentarité des différences.

Ainsi dans la matière des Droits de l'Homme il ne sera plus permis de placer sur le même plan des droits concurrents (dont chacun est la négation de l'autre). La finalité de ces droits selon M. Bruno Oppetit résiderait dans la justice au service d'un ordre de valeurs que sont l'efficacité matérielle, la morale, l'équité et l'utilité sociale. Si le droit "posé" peut être techniquement nécessaire et souhaitable pour fixer le détail des institutions, ce droit ne s'identifie plus à un simple vouloir du législateur ou du sujet. Au-dessus des règles positives doivent s'imposer des normes de valeur supérieure (juscogens, ordre public international, principes généraux ...). M. André-Jean Arnaud, lui aussi face aux difficultés, parle de formes de légalité sociale, plus ou moins coutumières.

" Il est temps de reconnaître le formel dans l'informel et l'informel dans le formel ... La pluralité juridique est le concept-clé d'une vision post-moderne du droit ... Une conception de différents espaces juridiques superposés, combinés et mélangés dans nos esprits et nos actions. "

Les interventions des faits dans la vie du droit forcent le juriste à tenir compte de ces " procédés non normatifs " (par ex. : recours à des notions-cadres pour l'agencement des situations juridiques), de plus la norme doit être considérée dans sa structure interne et dans sa fonction vis-à-vis des destinataires.

Il faut remarquer que ces conditions sont loin d'être remplies et que la non-autonomie du droit constitue la meilleure garantie contre les dangers du droit. Le respect des droits de l'homme au Bénin passe par l'enchevêtrement du droit et des autres mécanismes de régulation (les croyances, l'éthique, des principes moraux universels ...), cela frappe au Bénin après l'illusion d'un droit indépendant à la société, qui doit la transformer et la dominer. On se remet au droit traditionnel respectant les groupes et étroitement soumis aux communautés locales. Toutefois l'Etat béninois cherche à susciter un droit nouveau, ce nouveau droit des droits de l'homme esquissé dans la Charte de Banjul, comment l'Etat s'associe à la société internationale pour créer ce nouveau droit ? C'est le problème des droits culturels.

PARAGRAPHE I : Comment rendre universels les droits de l'homme ?

La plus juste des solutions serait (répétons le encore) la prise en compte de la diversité culturelle de l'ensemble des hommes c'est-à-dire qu'il s'agit de développer concrètement la participation des personnes et des communautés à l'intérêt général de l'humanité. Pour ce faire, reconnaître les valeurs éthiques fondamentales de chaque peuple, effectuer des choix et donner ainsi à tout le monde la conscience d'appartenir à un même "corps". Ce qui emmène à s'interroger sur les droits culturels, aujourd'hui " catégorie sous développée des droits de l'homme " (P. Meyer-Bisch, 1993) et sur l'existence d'un noyau intangible, face unitaire des dits droits.

A. La question des droits culturels

Il faut distinguer deux perspectives en ce qui concerne la question des droits culturels : le droit à la culture et les droits à l'identité.

Le droit à la culture se définit d'abord comme un droit à l'éducation élémentaire et fonctionnelle, l'alphabétisation, la participation à une culture c'est-à-dire la libre participation à la vie culturelle, l'acte de profiter dans la mesure du possible du progrès de la science et de la culture et peut s'étendre au droit de la propriété intellectuelle. Ainsi défini, le droit à la culture, droit mixte, appartient à la fois à la catégorie des droits civils, politiques et à celle des droits économiques et sociaux. Ce sont des libertés culturelles qui consistent en un libre choix de sa culture et de son héritage culturel (les langues, l'expression, la création, la communication, l'opinion et la conscience). Ce sont ainsi des droits universels dans le sens où le mot "culture" prend son sens d' " élévation de la nature humaine ". Cependant selon les mots combien justes de P. Meyer-Bisch, l'adjectif " culturel " recollé à cette portion des droits (de l'homme) arrive en bout de course et désigne le flou de tout ce qui n'a pas encore été défini. Or la culture qui est entendue essentiellement en France comme un travail sur la nature peut être envisagée dans sa portée sociologique (Royaume-Uni) ou tout simplement dans une exclusive nationaliste et identitaire, (la " kulturkampf " allemande). Ce manque de consensus général sur la notion de culture est selon P. Meyer-Bisch, la pièce manquante pour mieux appréhender les droits à l'identité dans les droits de l'homme.

Ces droits à l'identité qui constituent des droits à la différence, prennent forme dans une culture particulière et s'y intègrent. C'est le processus qui prend en compte la nécessaire adaptation des normes à la diversités des cultures, par exemple le droit à la liberté religieuse. On les appelle " droits inculturés " (N. Rouland, P. Meyer-Bisch, ...) puisqu'ils se distinguent par leur particularisme. Néanmoins ces droits peuvent également contribuer dans le dialogue interculturel à l'identification d'une culture universelle : c'est le processus d'inculturation des droits de l'homme, étant entendu que chaque culture permet d'atteindre l'universel.

" L'enculturation représente donc le processus dans sa généralité, l'inculturation dans sa particularité ".

La dimension culturelle bouleverse la conception simple des droits de l'homme et révèle les contradictions de ces droits qui oscillent entre une protection nationale (" le ghetto des particularismes ") ou un cosmopolitisme ("  universalisme hâtif "). D'où la difficile question du contenu de ces droits culturels. Pour l'analyse anthropologique, tous les droits de l'homme ont une dimension culturelle, ce qui sous-entend une remise en question de l'universalité globale de ces droits. Sont privilégiés l'identité et les particularités, la famille et les autres groupes sociaux avec leurs critères d'identification. Pour mieux interpréter un de ces droits et le mettre en œuvre il faut l'analyser et en expliciter son déterminant culturel et sa substance. Les questions sur les limites de l'individualité, sur la socialité du sujet et sur l'identification des groupes sociaux recevront des réponses différentes suivant la culture considérée, de même que l'interrogation sur le débiteur principal de ces droits de l'homme (l'Etat ? La famille ? Les groupes régimentaires ?) et leur objet (l'individu ou la personne ?). P. Meyer-Bisch recommande d'identifier culturellement chacun des trois termes de la relation de droit à savoir le débiteur du droit, l'objet de droit et le sujet de droit.

Quant à l'analyse juridique et positiviste, elle considère un minimum d'autonomie culturelle dans la jouissance des libertés et dresse des catégories spécifiques de droits culturels à partir des grands textes d'où ressort leur caractère
mixte : ce sont des droits culturels individuels garantissant l'intégrité de la personne (droits à l'identification et à la participation culturelles : le choix de sa culture, l'éducation scolaire, l'héritage culturel, la propriété culturelle) et des droits culturels des peuples (droit à l'autodétermination et au développement culturels, politiques et économiques d'une part et droits culturels des peuples en situation minorisée d'autre part). Norbert Rouland note que :

" ... le sous-développement des droits culturels n'est pas un hasard. Il est lié aux insuffisances des définitions juridiques du peuple, et à la logique propre aux organisations étatiques, même dans le cadre des Etats démocratiques. En effet, la logique étatique est unitaire et administrative, alors que celle des droits culturels est plurielle et innovatrice ".

Ces droits culturels qui ajoutent une détermination fondamentale à la compréhension et à la mise en œuvre des autres droits de l'homme, permettent d'une part de développer l'universalité réelle des droits de l'homme par une meilleure définition de leurs inculturations et d'autre part de développer la culture démocratique qui doit correspondre à l'universalité et à l'objectivité des droits de l'homme (P. Meyer-Bisch, 1993). Pour cela il convient également de définir des droits à caractère universel auxquels nul Etat, nul peuple, ne pourra y déroger.

B. Le noyau intangible des droits de l'homme

P. Meyer-Bisch nous avertit dès l'introduction de son ouvrage, Le corps des Droits de l'Homme, qu'il part " à la recherche d'une méthode pour nouer ensemble les éléments épars et parfois confus " dans l'histoire des droits de l'homme.

" Il s'agit de considérer les droits de l'homme tels qu'ils sont advenus et de chercher les critères philosophiques de cohérence, une topique à la manière aristotélicienne (...) la critique des catégorisations admises, et la mise à jour de nouvelles connexions logiques dans le but d'une mise en ordre. Tout analyse des droits de l'homme doit commencer par cette topique, ou analyse des frontières entre les droits, car un droit de l'homme n'est jamais qu'une frontière qui démarque l'inhumain " (p. 46).

L'éminent philosophe répond ainsi au juriste M. Bruno Oppetit qui constatait dans un article publié par le n° 10 de la Revue Droits en 1989 que les droits de l'homme doivent rigoureusement coïncider avec l'affirmation des libertés publiques. Efficacité matérielle, morale, équité et utilité sociale devant constituer les valeurs auxquelles doit répondre la justice, la seule finalité du droit.

P. Meyer-Bisch fonde, entre autres éléments, sa légitimité dans les sources philosophiques des instruments internationaux et dans les premiers articles des Constitutions, textes normatifs impliquant des principes philosophiques,

" Parce que le caractère de leur universalité, objectivée en des formes juridiques positives est un défi pour le philosophe, comme pour les juriste qui ne peut les interpréter sans faire recours à la nature philosophique des principes d'interprétation ".

1) Le droit à la vie. Mail il laisse subsister ici et là la peine de mort et la question de la législation de l'avortement c'est-à-dire une limitation ou non du droit à la vie.

2) Le droit à ne pas être soumis à la torture, ni à des peines ou à des traitements cruels, inhumains ou dégradants, ni à une expérience médicale ou scientifique sans son propre consentement.

3) Le droit à ne pas être tenu en esclavage ou en servitude.

4) Le principe de non-rétroactivité de la loi pénale.

" Il n'est pas satisfaisant d'établir une liste de droits appartenant au noyau intangible, car chaque droit ou groupe de droits y appartient d'une façon qui peut varier selon les différents agencements que l'on peut observer dans les instruments déjà existants ; qu'une approche plus efficace pour le moment consiste à identifier la substance de chaque droit de l'homme ou groupe de droits de l'homme, étant entendu qu'une telle tentative signifie un travail d'interprétation fondamentale portant sur l'identification de chaque droit autant que sur les agencements des droits entre eux ".

Ainsi la liberté d'expression n'appartient plus éternellement à une seconde catégorie (critère positiviste de la dérogeabilité) et peut figurer dans le noyau intangible lorsque sa violation consiste en une incarnation. Le droit à l'éducation de tous les enfants est intangible. Le respect de l'intégrité physique est au fondement de beaucoup de droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels ; par ailleurs, la définition d'un noyau intangible d'un droit économique, social ou culturel peut entraîner la remise en cause du principe de non-ingérence. Une fois identifié dans chaque droit la "substance" et ce qui est fondamental, on pourra ensuite déterminer les différents types de regroupements possibles, entre les droits (N. Rouland). Protéger et mettre en œuvre un droit de l'homme c'est également tenir compte de sa dimension et de ses variations culturelles. Si la construction anthropologique des droits de l'homme est la plus difficile à mettre en œuvre c'est qu'elle nous rapproche le plus du caractère universel. La critique des droits de l'homme et de son universalisme a appris très tôt à relativiser les cultures humaines et à transférer dans ce champ des valeurs les analyses que l'occident associe au droits individuels. L'intangibilité est une question juridique non anthropologique.

PARAGRAPHE II : La critique occidentale des droits de l'homme

On pourrait croire que la critique des droits de l'homme se limite à son caractère universel ou prétendument tel. Or cette critique atteint aussi ses fondements. C'est pourquoi nous descendrons avec plusieurs auteurs aux tréfonds de la notion des droits de l'homme pour en examiner ses fondations tant subjectives que réalistes. La notion née des principes du jusnaturalisme apparaît comme antidote au positivisme. La querelle des droits de l'homme n'est pas née d'hier, nous dit Michel Villey.

A. La philosophie de l'Ecole du droit naturel

A Rome, le droit était une science tournée vers les choses. La justice n'avait pas pour fonction d'ordonner ni de permettre des comportements. Le droit que l'on prétendait induire de l'idée abstraite, d'anthrôpos, de la seule " nature " générique de l'homme ne serait qu'un droit informe, " à peine un embryon de droit " (M. Villey).

Comment la notion des droit de l'homme prend-elle sa source dans celle du " droit naturel " ? L'idée des droits subjectifs est étrangère à l'esprit antique. C'est au XIVe siècle que naquit la " métaphysique de l'individu ". Ockham, en inventant le " droit positif divin " a frayé la voie de la laïcisation de la pensée, voie dans laquelle s'engouffre Hobbes. Celui-ci pensait qu'il existe des individus qui sont murés en eux-mêmes et qu'il fallait reconstruire la société comme une machine. En 1540 Vitoria jugea des Indiens d'Amérique, " hommes dotés de droits inhérents à leur nature et surtout du droit de propriété ". Le droit de propriété fut ainsi conçu comme le premier des droits de l'homme modernes, " droit naturel " de l'homme.

Cependant c'est avec Grotius et Pufendorf que l'Ecole moderne du droit naturel évolue et se systématise sur fond de laïcisation de droit. Grotius promeut une nature de l'homme abstraite d'où émane tout droit, de même que la société fondée rationnellement à partir de la nature de l'homme : c'est déjà là l'hypothèse du contrat social. L'idée d'une " loi naturelle " inscrite dans la nature même de l'homme, à l'état de nature et supérieure à toute volonté postérieure puis fondée sur le contrat social apparaît avec Pufendorf. Locke quant à lui, insiste sur les bornes du pouvoir politique et inspire l'article 1er de la Déclaration des Droits de l'Etat de Virginie.

Les droits de l'homme sont apparus comme un remède à l'inhumanité. Les philosophes de l'Idéalisme allemand donnèrent son statut au Droit naturel, le fondement des droits de l'homme. Il s'agissait de trouver un caractère objectif absolu c'est-à-dire non relativisable à la nature humaine. Un impératif moral. Kant formula son impératif catégorique puis Hegel montra l'incidence du Droit naturel sur les droits positifs. Eric Weil démontra le formalisme du principe primitif fondé sur " l'égalité des êtres raisonnables et libres ". Il fallut donner dans le même temps à la nation un contenu concret et déterminé sous la forme d'un ensemble de principes dérivés pouvant servir de cadre de référence à toute législation qui se voulait juste.

" Au-delà de ces variations historiques écrit E. Bloch, un principe invariant donne forme et force au droit naturel : bouleverser toutes les relations où l'homme reste humilié, asservi, déclassé et déprimé. Le droit n'est plus un apprentissage de la résignation, mais une propédeutique à la "marche debout" ".

Être fini, l'homme est habité par l'idée de l'infini qu'il élabore à partir de sa finitude même (Selim Abou) . Le point culminant coïncida avec la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Auparavant, les droits étaient garantis par des forces sociales, spirituelles ou religieuses. Dorénavant, l'homme devenait source de la loi et non plus le commandement de Dieu ou des usages de l'histoire (H. Arendt). Le genre humain fut peu à peu conçu comme une famille de nations et partant le peuple devint l'image de l'homme avec des droits élémentaires peu protégés. C'étaient déjà la timide naissance du droit des peuples.

Aujourd'hui la philosophie du droit naturel semble ne plus avoir droit de cité. Selim Abou en distingue deux sortes : le droit naturel " subjectif " qui rabat le droit sur le fait c'est-à-dire la nature humaine et le droit naturel " objectif " qui se réfère à la nature des choses c'est-à-dire à un univers organisé et finalisé. En somme les droits de l'homme se situent entre le droit naturel (au principe universel et immuable) et le droit positif (relié à une époque, à une culture et à une situation sociale). Les différentes définitions du concept de nature obscurcissent par ailleurs le débat du droit naturel. Selon Selim Abou, trois moments logiques se superposent chez les auteurs : la philosophie d'orientation cosmo-théologique qui part d'un critère d'évidence, d'une nature inscrite dès l'origine dans le cœur de l'homme par la Divinité, d'une participation de l'homme à la loi éternelle. Une autre philosophie d'ordre téléologique fonde le droit naturel sur une religion (chaque catégorie d'êtres est dotée d'un telos, d'une finalité qu'il faut dégager et poser comme idéal). Enfin la dernière philosophie est d'orientation anthropologique. Ici l'homme concret est projeté dans un hypothétique " état de nature ". En bref, le droit naturel est défini ici et maintenant, résume S. Abou, comme l'exigence de la raison pratique dégagée par le philosophe.

Plus concret, Bernard Edelman critique l'essence de l'homme qui se pense désormais du point de vue de la science. Il revient à l'opposition kantienne des lois de la nature (c'est-à-dire de la physique) et des lois de la liberté (ou loi de l'éthique). Ces dernières comprennent une partie empirique (l'anthropologie) et une partie "pure" (la morale). Kant avait ainsi séparé ce que l'humanisme avait lié c'est-à-dire l'union de la science et de la philosophie. La morale se lit à travers la mutation de la personne et dans la législation. Cette dernière devient un recours pour préserver l'humanité de l'homme. Quant à la personne, sujet de droit, tout converge vers elle et sans elle, le droit n'aurait plus d'objet. Mais la destruction de l'idée de nature "naturelle" avait entraîné un développement extraordinaire des droits subjectifs, ce qui nous emmène à aborder les contours du positivisme juridique. Le passage du " naturel " au " positif " suppose beaucoup de difficultés.

B. Le " positivisme " juridique

Tout ordre juridique procède de l'Etat. pour cette Ecole de pensée, tout d'abord éloignée du jusnaturalisme et de la théorie des " droits de l'homme ". Le droit n'est que le mouvement spontané des institutions (Michel Villey). On parle de volontarisme " scientifique " et sociologique cf. Hobbes, le premier positiviste volontariste. Benjamin Constant lui, contre l'objet de la Déclaration récuse, l'idée d'un " droit naturel " pour adopter celle des " droits fondamentaux des individus ". Sur ses traces, Auguste Comte opère une triple critique des droits de l'homme :

- La critique de la Déclaration : la métaphysique n'est qu'une dégéné-rescence " négative " et " critique de la théologie ". Le développement continu est incompatible avec " l'immobilité nécessaire des droits de l'homme ".

- La critique du droit : les droits de l'homme sont considérés par A. Comte comme la dégénérescence métaphysique des droits divins, la " nature " dont il est question n'étant qu'un pâle succédané de Dieu. Le droit a fait son temps et le positivisme lui substitue le devoir (Bonald dira que dans la société il n'y a pas de droits, il n'y a que des devoirs).

- La critique de l'homme et du citoyen : la famille est dynamique et homogène au social ; c'est le microcosme antilibéral du social. Avant K. Marx, Hegel dans ses Leçons sur la philosophie de l'Histoire définit l'individu à la fois comme membre de la famille, de la société civile et membre de l'Etat. Chaque étape implique un rapport du droit avec le devoir. Avec l'Etat, le devoir cesse d'être l'envers du droit. Au niveau de l'Etat le binôme droit/devoir s'équilibre. Pour Hegel les droits de l'individu sont fondés d'abord dans les droits de l'Etat. La médiation de la liberté ne doit rien à la médiation des droits de l'homme. Pour le disciple et dissident de Hegel, Karl Marx, la " nature " humaine n'est qu'une invention de la société bourgeoise. Dans son ouvrage de référence, Réflexions sur la question juive (1844) il précise que :

" Les droits de l'homme ne sont pas un présent de la nature, une dot de l'histoire écoulée jusqu'ici, mais le prix de la lutte contre le hasard de la naissance et contre les privilèges que jusqu'ici l'histoire a transmis en héritage d'une génération à l'autre. Ils sont le résultat de la culture, et seul peut les posséder celui qui les a appris et mérités. (...) L'homme [en tant que membre de la société bourgeoise] passe pour l'homme authentique, pour l'homme par opposition au citoyen, parce qu'il est l'homme dans son existence immédiate, sensible et individu, alors que l'homme politique n'est que l'homme abstrait (...) personne allégorique, morale ".

M. Emile Faguet dans un ouvrage, Le Libéralisme pousse encore plus loin l'analyse positiviste jusqu'à la négation complète des droits de l'homme. " Droit de l'Homme " ? S'interroge-t-il pour répondre aussitôt que : " l'homme n'a aucun droit (...) L'enfant qui naît apporte des besoins, mais aucun droit avec lui " (sic). Au contraire, il débute sa vie par des obligations envers ses parents et envers sa communauté en général qui le sauve de la mort. Le droit étant entendu comme le résultat d'un contrat, tout droit qui ne résulte pas d'un contrat est une prétention, un non-sens. Les droits de l'homme ne seraient-ils qu'un trompe-l'œil, un complot visant à instaurer un athéisme ? (Burke).

Depuis le XVIIIe siècle, les Constitutions et leurs préambules par la technique de la notion d'agencement (Constitution-agencement) donnent un poids singulier à la loi dans le cadre de l'exercice des droits. On a pu observer des " dérapages " du droit naturel au droit positif et des droits naturels aux droits civils. La nature a fait place à la volonté, les droits de l'homme aux lois de l'homme (Stéphane Rials). Déjà l'article 5 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789) s'analyse comme une vraie charte du positivisme : " Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut-être empêché ". Aujourd'hui une technique comme le contrôle de constitutionnalité des lois nous plonge au cœur du positivisme juridique. Le juriste n'est plus un simple scribe qui met en forme les " demandes sociales " (B. Edelman, 1988). La ratio decidendi relève du droit lui-même c'est-à-dire du sens que le droit entend conférer à sa pratique. Le classement juridique implique un jugement, le droit ordonne les pratiques du point de vue de ce jugement qui implique à son tour un statut dans l'ordre juridique ; mais aussi une définition interculturelle du Droit, pour tenir compte de la pluralité de conceptions de Droits se côtoyant dans l'espace béninois. C'est là toute la question du contrôle juridictionnel non encore à l'œuvre ni dans la Charte Africaine des droits de l'homme et des peuples ni dans la Constitution béninoise du 11 Décembre 1990 ni dans les textes des droits de l'homme au bénin. c'est une pratique d'une autre nature qu'il faudra relever dans les modèles de vie et de comportement des sociétés béninoises.

CHAPITRE II - MODES DE VIE ET MODES DE PENSÉE dans l'univers béninois


Au Bénin l'individu complète le groupe et le groupe intègre l'individu, c'est pour cette raison qu'il est judicieux de parler de la " personne ". La conception de l'homme se réfère tout naturellement à la collectivité ; " il y a d'un côté les droits du groupe en tant que ses membres le constituent ; de l'autre, il y a des individus qui tiennent leurs droits de leur appartenance au groupe " (R. Verdier), la personne obéit aux lois et aux principes de la nature et respecte les interdits du groupe, ce qui conduit au respect de tout humain car la personne possède en elle une divinité ( le S chez les Aja-Fon du Sud-Bénin) qui se transforme à sa mort en un vaudoun obligeant les vivants à le vénérer. C'est ainsi qu'il existe une conscience morale très accentuée dans l'univers béninois, une sorte de sur-moi collectif qui peut s'apparenter aux tables de la lois de Moïse.

Le chef religieux constitue un puissant contre-pouvoir à côté d'autres institutions prévues pour contrecarrer l'absolutisme du pouvoir politique. A Abomey, le roi du Dan-homë était non seulement intronisé par un roturier et était assisté de leur conseil mais les princes de sang étaient également éliminés des affaires publiques, ce qui facilitait l'alliance du roi avec son peuple. L'Agasunon, chef des divinités ancestrales (Agasu) empêchait que le roi ne fut adoré de son vivant. La notion des droits de l'homme tire probablement sa définition actuelle des pratiques occidentales, néanmoins toutes les sociétés humaines sont en mesure de la définir également en puisant dans leurs comportements et leurs vécus d'hier et d'aujourd'hui. En cela nous étudierons la tradition des droits de l'homme au Bénin (section I) et ce que la diversité culturelle du Bénin actuel propose face à la prétention d'universalité des droits de l'homme (section II) dans ce chapitre qui traite de manière générale et particulière des modes de vie et de pensée au Bénin.

Les droits de l'homme tels que les conçoivent les Béninois plongent leurs racines dans leur passé tout imprégné de religion, de divinité et de divinations. Les seize signes d'Ifa, mode de divination ayant cours au Sud Nigeria-Bénin-Togo (l'aire proprement béninois), nous fourniront les symboles évoquant concrètement la nature des droits béninois de l'homme après avoir examiné cette notion dans le monde occidental.

SECTION I : TRADITIONS ET DROITS DE L'HOMME AU BÉNIN
ET COMPARAISONS AVEC L'OCCIDENT

Pour connaître ce qu'est l'homme dans les cultures " gbe " du Sud-Bénin, il ne faut pas le séparer du groupe et de l'ordre social dans lequel il se meut. Le premier paragraphe part des logiques et idéologies dans les traditions béninoises, du concret, alors que le second paragraphe dégagera les lignes forces et la comparaison avec les logiques occidentales des droits de l'homme.

PARAGRAPHE I : Les logiques et les idéologies des droits de
l'homme dans les traditions béninoises

A travers les comportements et les attitudes propres au monde béninois, on observe une multitude de rites pour la purification et la défense de la vie. La vie, l'une des valeurs protégées des droits de l'homme au plan international possède sa spécificité dans les cultures du Sud-Bénin. Depuis la grossesse de la femme jusqu'aux rites d'enterrement du vieillard centenaire, un chapelet de cultes voient le jour puisqu'une part de divin est entré dans l'homme. Nous distinguons les bienfaits des dons et du sacrifice d'une part puis la valeur de l'homme et sa place dans le monde et dans l'ordre social.

A. Logiques du sacrifice, de l'échange et du don

Au Bénin, rien ne s'obtient par rien. Aussi faut-il payer une offrande pour l'obtention d'une grâce des dieux (et des hommes). Il ne s'agit pas d'une corruption mais d'une réciprocité du donner/recevoir/donner. Ceci est mis en évidence dans les signes de TURUKPÊ-Minji, Gbe-Guda et son duel Guda-Gbe, Gbe-Aklan, Gbe-Yeku et Loso-Minji.

1 - Le mythe TURUKPÊ-Minji

A cette époque là, le roi Mintolofin (monarque absolu, mi-divin, mi-humain) n'aimait pas l'homme qu'était Ifa. Que faire pour s'attacher les faveurs du souverain ? Un sacrifice par l'entremise du vaudoun Lêgba qui , pas plus qu'Ifa et le roi, n'avait encore de tête. Lêgba, donc, prit les objets sacrificiels dont un bouc à préparer mais qui refusait de cuire, mit un coussinet rond sur son épaule (sans tête) y posa la jarre contenant le bouc, se mit en route et, ô miracle, devant la mère d'Ifa, la jarre et le coussin se métamorphosèrent en tête et en cou et depuis ce temps-là on peut voir le portrait de vodoun Lêgba affublé d'une tête posée sur un cou. Ifa pour autant n'abandonna pas de faire le reste des sacrifices consistant en fruits ronds (papayes, oranges, ...) qu'il remplit dans une calebasse, la donna à sa mère chargée de la remettre au roi Mintolofin. Celui-ci sortit une papaye du lot, voulait la couper en deux lorsqu'elle se fixa sur ses épaules et se transforma aussi en un crâne chevelu. Exultant, le roi Mintolofin nomma la mère
d'Ifa : Na Tahonuminto c'est-à-dire la mère pourvoyeuse de têtes. Il dit que depuis ce temps pour avoir une tête il faut s'en remettre aux femmes. TURUKPÊ-Minji est donc le signe de la génitrice.

Ce signe montre qu'il peut y avoir un dangereux déploiement de forces invisibles sur notre tête. Et la tête (TA) vient dans l'ordre juste après le , notre âme : c'est donc une micro-divinité qui caractérise toute notre personne. La tête, quoique divinité est souvent mal équipée pour supporter les augures. Les sacrifices servent alors à tromper la mort, à écarter les mauvais sorts. Et, si par malheur une mort injuste survenait, le " TA " la tête, vengerait le corps car dans la culture vodoun tout se paie sur la terre. Ce mythe de TURUKPÊ -minji porte la femme sur son piédestal de mère de l'univers. Le bonheur de l'homme, sa chance ne peut venir que d'une femme et il faut dire que c'est l'homme qui est le compagnon de celle-ci et non le contraire. Nous sommes loin du mythe de la Genèse où il est dit que le malheur de l'humanité vient de l'entremise d'Eve. D'autres signes complètent la notion et l'importance du sacrifice dans l'univers béninois

2 - Gbe-Guda et Guda-Gbe

Sans insister sur la notion de dualité de la culture du vaudoun et d'Ifa, ces signes démontrent qu'ayant accompli un sacrifice une personne peut venir à bout de tous les souverains de la terre, qu'il ne faut pas abuser de son pouvoir et que le pouvoir limite le pouvoir. Gbe-Guda, renforcé par un sacrifice, quitta sa ville natale Ifé en pays Yoruba et se mit à tuer tous les rois des provinces qu'il traversait en les défiant à la lutte. Les souverains d'Oyo, de Bini (Bénin), d'Ajachê, d'Ibadan, de Lagos et celui d'Egba d'Abêokuta trépassèrent. La force de Gbe-Guda n'était plus à démontrer. Le sentant venir à Porto-Novo, Alada hossu fit appeler son devin Chêkpêtêli qui fit un contre sacrifice et à son arrivée Gbe-Guda fut défait.

Le rôle joué par Gbe-Guda est souvent exercé par le démiurge Mintolofin, despote régnant sur tous les êtres terrestres. S'ennuyant comme les dieux grecs de l'Olympe, il sculpta une statue à l'effigie d'une femme enceinte, la fit coucher, la recouvrit d'un pagne et y introduisit un pigeon vivant pour donner au tout une apparence de vie. C'est alors qu'il fit venir tous les grands devins de la terre les seize signes d'Ifa, pour les mettre à l'épreuve c'est-à-dire aider sa fausse épouse dans ses couches. Il les fit tous mettre en prison puisque ces grands géomanciens ne purent rien pour faire accoucher une statue. Le vodoun Lêgba, déguisé, demanda par deux fois un sacrifice à Guda-Gbe qui n'hésita pas à donner coq et argent. Lêgba lui révéla le secret du roi Mintolofin. Guda-Gbe gonflé à bloc, marcha sur le roi, l'apostropha ; celui-ci eut honte et libéra ses prisonniers. Ayant fait un don à Lêgba par deux fois (tension et détente), le signe Guda-Gbe put affronter Mintolofin et, sinon éviter l'abus, mais le limiter. C'est ainsi qu'un autre signe aidera la petite luciole à triompher du puissant feu : Loso-Minji.

3 - Loso-Minji

La pluie empêchait aussi bien le grand feu que la minuscule luciole à briller et elle les éteignait chaque fois que l'un et l'autre mettaient les pieds hors de chez lui. Ils se plaignirent à l'oracle Ifa qui ne demanda qu'un mouton et un cabri à l'un et à l'autre. Il était beaucoup plus difficile à la luciole de parvenir à rassembler les éléments requis. Il rendit de nuit un service au vodoun Lêgba qui put lui fournir son mouton et son cabri. Le feu se moqua d'Ifa en prétendant qu'un simple pagne pouvait avantageusement le protéger de la pluie qu'un cabri et il refusa d'offrir ce qui lui fut demandé. Or, il était amoureux de Gegezo, la fille du roi Mintolofin qui ne dédaignait pas ce prétendant fortuné et bien habillé. La luciole aimait aussi Gegezo mais n'était, hélas, pas payée en retour. Trop menue, trop pauvre. Le jour du mariage avec la fille de Mintolofin le feu se para aux mille couleurs, courut du mieux qu'il put, brûla tout sur son passage, impressionnant la belle-famille royale. Ifa, se rappela que le feu n'avait pas obéi aux injonctions du signe Loso-Minji et lui envoya et la foudre et la pluie pour éteindre le prétendant vaniteux.

Loso-Minji, Loso-Jimin (c'est-à-dire euphonie à deux sens : Loso sous la pluie et le signe duel Loso), Ajuba Gegezo (salut à toi Gegezo, euphonie sur le mot feu, " zo " en fon, feu dense). Depuis ce jour il est interdit aux fiancés de se marier ou d'enlever la dulcinée quand il pleut. Soit l'on renonce au mariage, soit l'on remet la cérémonie si l'orage éclate le jour où l'on veut s'établir. En récompense la luciole elle, a toujours conserver sa petite flamme passant du blanc au rouge en dépit de l'ondée. " En fait, rapporte B. Maupoil, celui qui vient de consulter à propos d'une femme qu'il désire doit être mis en garde : s'il est "petit" parce que Zoflonn (la luciole) n'a pas pu avoir la fille de Mtolõfin [Mintolofin], s'il est noir parce que Fa [Ifa] lui aussi a échoué, s'il est rouge, parce que Xvioso [le tonnerre] et le feu se sont querellé. De toute façon, le consultant sera prié de faire un sacrifice destiné à " éviter que ses chances s'éteignent ".

C'est le même esprit de sacrifice qui caractérise les deux derniers signes de la série : Gbe-Aklan et Gbe-Yêku.

4 - Gbe-Aklan et Gbe-Yêku et

A l'époque où Gbe-Aklan vit le jour, l'éléphant n'était pas plus gros qu'un rat et il était aux ordres de l'antilope, sa créancière. L'antilope, alors complexée par sa taille (tout est relatif) consulta Ifa. Ce dernier lui énuméra les objets à acheter en vue d'un sacrifice à accomplir pour atteindre la stature de Goliath. L'antilope envoya son esclave, l'éléphant quérir les éléments à immoler. Chemin faisant ce dernier rencontra le vodoun Lêgba qui lui conseilla de détourner l'offrande à son profit. Le minuscule animal rentra dans le mortier prévu pour son maître, se couvrit d'une pièce d'étoffe puis se mit à croître jusqu'à atteindre sa grandeur actuelle. Il fit un détour du côté de l'antilope, sa créancière et maîtresse et depuis ce jour les rapports du maître et de l'esclave
changèrent : l'antilope détale encore aujourd'hui lorsqu'elle aperçoit son ancien esclave. Ceux qui viennent au monde sous le signe de Gbe-Aklan doivent éviter d'avoir des esclaves et se méfier d'envoyer des émissaires traiter de leurs affaires.

Gbe-Aklan, comme le prochain signe, nous ramène vers une conception de l'homme dans l'aire du Bénin. Gbe-Yêku conseilla à la lune le moyen de conserver tous ses enfants à l'exception d'un seul (l'étoile de mer) afin d'induire le soleil en erreur et à jeter toute sa progéniture à la mer. Ce qui fut fait. S'apercevant de la supercherie, le soleil descendit à la face de l'eau récupérer sa marmaille. Le premier qu'il vit scintilla, étincela, frétilla, s'agita et mourut ; le deuxième ne fit pas, lui non plus, long feu. Pour ne pas occire tous ses garçons le soleil les abandonna à la mer : ce sont les poissons (en fongbe la langue la plus parlée au Sud-Bénin, hwe vi = enfants du soleil = poissons) et les enfants de la lune sont les étoiles qui brillent toujours là-haut.

Ainsi existe t-il dans les sociétés du Bénin une logique de l'échange et de l'équivalence rendue possible par les sacrifices et les offrandes par l'entremise de l'oracle Ifa. Parlant des droits de l'homme il faut montrer comment l'homme est situé dans cette géomancie, qui détermine les attitudes et les comportements.

B. Les valeurs relatives à l'homme dans l'aire du Bénin

Certains enseignements d'Ifa peuvent paraître inéquitables eu égard à la force de la logique du sacrifice qui semble parfois privilégier la ruse. Ce serait inexact de ne pas monrer que l'oracle Ifa enseigne aussi aux hommes à avoir des comportements empreints de dignité et de liberté pour la vie dans la société et au sein des groupes socialisés.

1 - La Pléthore des rites

Au Bénin l'homme se définit comme un être vivant en quête d'une plénitude de vie. La vie vient de l'au-delà, c'est un don des ancêtres, des vodouns et des dieux (ou de Mau/lisa). Nos comportements et nos attitudes dénotent l'appartenance à un système de relations en harmonie avec l'univers. Ceci explique la pléthore des rites à observer et à accomplir pour purifier, défendre et améliorer l'existence. Pour qu'un fœtus arrive à terme il faut consulter Ifa et faire des sacrifices et des offrandes et passer par des cérémonies pour conforter la grossesse. A la naissance on présente le nouveau-né à la lune, on s'enquiert de l'ancêtre incarné en lui. Plus tard les rites de passage conduisent l'initié dans le monde des sociétés secrètes, puis il est investi ou consacré par le " ta bla bla " ou le " deka yiyi " (se draper la tête). Lorsqu'il est malade il accomplit des rites de maladies (VO ou Kudyo) pour que la mort s'éloigne. Quant aux rites de mariage, ils servent essentiellement à conclure des alliances entre les familles.

C'est dire qu'une dimension pleinement culturelle à l'ensemble des droits de l'homme, si elle voyait le jour, ne condamnerait plus aux yeux bandés les pratiques polygamiques en cours au Bénin et dans la majeure partie de l'Afrique : les droits de l'homme doivent s'inculturer dans les civilisations béninoises. En attendant étudions le rite de réconciliation et le monde du langage.

2 - Les potentialités réconciliatrices et apaisantes de la parole
Un rite de réconciliation dans les rapports grand/petit

Pour équilibrer les tensions sociales, un remède efficace est la palabre ou la parole constructive. Elle s'exerce pour prendre une décision importante à l'échelle du village ou de la collectivité familiale ou encore pour trancher des conflits nés au sein de la société. C'est probablement l'ancêtre de nos conférences nationales avec la seule différence que le jeune est présumé être l'offenseur (ou le coupable). Le rite comprend, outre la présence des deux protagonistes, celle d'un réconciliateur (désigné sur la base de l'âge, de la sagesse, de la maîtrise de la parole, la figure d'une autorité d'aujourd'hui). Les membres de la communauté sont des actants secondaires qui peuvent intervenir indirectement dans le règlement du conflit ; leur présence solennise le rite et oriente parfois l'issue de la procédure (surtout lorsque le litige a déjà été ébruité). Le "petit" est très souvent attaché et symboliquement fouetté. Le "grand" recrache par trois fois une gorgée d'eau fraîche en fines gouttelettes sur le crâne du cadet en lui faisant des vœux de bonheur et ce dernier à chaque fois répond " Ahoadi " (ainsi-soit-il).

Dans ce rite de la réconciliation, l'adhésion du "petit" est prise en considération dans la symbolique de ce protocole, pour tout dire c'est sa soumission qui importe. Il faut souligner que la résolution des conflits de tout genre par la médiation de la palabre subsiste encore aujourd'hui dans les cercles urbains. Un règlement familial est toujours préféré à un jugement du tribunal sauf si l'intérêt de la partie appelante est favorisé. (ex. le divorce de la femme mariée). Ainsi le " respect des aînés " (plus vaste que le quatrième commandement des Tables de Moïse) constitue l'une des lois fondamentales de la vie, le " Gbsu ", dont une violation exposerait le " délinquant " à une punition des êtres invisibles ; la sauvegarde de la paix et de l'ordre, la cohésion sociale sont à préserver à tout prix. La parole, toilettée, exorcise la violence sociale ; c'est pourquoi son usage requiert toute une science et met en mouvement toutes les forces.

3 - Les valeurs dans le rapport roi/sujet : Tula-Minji

L'écureuil (Don) est propriétaire d'un champ de maïs mais il voit sa chose anéantie par le cadet des vodoun, Lêgba qui lui dispute la jouissance du champ. Cette affaire vient à la cour du roi qui doit trancher le litige et trouver une solution à la prétention des deux parties. Après réflexion, Mintolofin s'entendit avec son fils pour mettre un plan en acte. Il décide de camoufler le prince dans un coffre puis de le faire porter tour à tour par les deux parties. Son fils se chargeant de recueillir les commentaires des deux litigeants pendant la traversée. C'est ainsi que Lêgba s'est trouvé confondu. Ce mythe à l'apparence anodine montre pourtant l'importance du rapport des Béninois à la terre. C'est le plus meurtrier des conflits et des litiges dans le monde Aja-Fon-Nago (et autres). La richesse d'autrui, quand elle est exploitée est sacrée et Mau se venge lorsque l'on écrase un plus faible que soi.

Les valeurs que l'homme est appelé à mettre en œuvre sont celles de la justice et d'égalité (hors toute atteinte à l'équilibre social), et l'amour du travail patient et obstiné. L'écureuil, petit animal n'est pas découragé par l'immensité de sa tâche : il quitte tous les jours sa demeure (l'arbre, le ciel), descend labourer tous les jours son champ de maïs nonobstant les conditionnements de son milieu de vie. Si le champ de l'écureuil n'avait pas été travaillé, nul doute que Mintolofin n'aurait pas tranché le litige dans le sens favorable à celui-ci. Le roi doit toujours montrer son impartialité devant les diverses tensions qui traversent le champ politique. Son rôle primordial est de rendre la justice. Et, une fois n'est pas coutume, Mintolofin met le prince à contribution, apportant un démenti au népotisme. De toutes les manières si l'injustice avait été établie dans cette affaire, Dieu aurait pris le relais du roi pour rendre la justice. D'autres signes enseignent les valeurs fondamentales de l'homme mais nous n'en prendrons que quelques uns. Une autre légende du signe Tula-Minji raconte comment l'intelligence est venue aux
humains : sur les recommandations d'Ifa l'homme lança un coutelas pour séparer deux oiseaux se battant en haut sur les branches d'un baobab. Une calebasse contenant la substance du Bien et du Mal tomba et, depuis l'homme ne s'en est plus séparé.

4 - Les valeurs dans les rapports
entre les hommes : Gbe-Tula
et Gbe-minji

Gbe-Tula enseigne qu'il faut donner avant de recevoir ; qu'avant de donner ton allumette il te faut demander une cigarette ou une pipe pour la contrepartie dans les échanges. Vaudouns Loko et Ifa ont envoyé leurs deux fils construire sur le même terrain. Hounsu était donc plus riche qu'Amusu. Sans informer son rejeton, Loko procura à Hounsu des ignames remplis d'or et d'esclaves, Ifa, pauvre, ne put offrir à Amusu que des gâteaux qui ne contenaient que de la farine, Hounsu ayant faim, ne pouvant manger des ignames crues et trop paresseux pour les faire cuire les échangea contre les gâteaux d'Amusu. C'est en voulant préparer ses tubercules que celui-ci, au fur et à mesure qu'il les découpait en vit sortir de l'or et des serviteurs chargés de l'aider dans sa tâche. L'opulent Amusu consola comme il put l'orgueilleux Hounsu.

Gbe-Minji (ou Jiogbe) est à l'origine de l'interdiction des sacrifices humains. Le monde béninois fut longtemps réputé pour l'immolation de victimes humaines aux rois défunts et aux vodouns royaux. Il ne s'agit aucunement de cannibalisme encore moins d'anthrophagie mais de cultes excessifs qu'Ifa a d'ailleurs cherché à abolir par l'intermédiaire de Jiogbe qui acheta son propre fils par mégarde à sept francs et cinquante centimes pour l'offrir aux vodouns pendant les grandes fêtes de l'igname " tedudu ". En dépit des imprécations et des chants désespérés de l'enfant le père l'eût sacrifié si le créateur Duduwa n'eût remédié à l'erreur de Jiogbe. Cette légende présente une troublante parenté avec celle d'Abraham sacrifiant son fils Isaac. N'y a-t-il jamais eu des contacts entre les mondes sémites et béninois avant l'occident ? On peut en douter, Cheikh Anta Diop faisait le parallèle entre l'anthropophagie des peuples " primitifs " et le sacrifice du Christ sur l'autel (" ceci est mon corps, ceci est mon sang ... prenez et mangez, prenez et buvez ").

B. Maupoil voit dans les sacrifices humains du Sud-Bénin l'expression d'une terreur que les rois d'Abomey voulurent entretenir parmi leurs sujets, pour aboutir à un respect absolu et une forme de discipline. Cela est possible. Il serait intéressant de rapprocher ces pratiques à celle de l'Egypte antique et de tracer une parenté, des invariants et des habitus entre ces peuples d'Afrique. B. Maupoil souligne l'exagération et l'exploitation qui en ont été faites :

" Pour notre part, raconte-t-il, en recherchant la trace des mangeurs d'hommes, nous eûmes l'occasion de rencontrer à Parahoué [Aplahoué], en pays aja, un vieillard souriant nommé Adrian da Costa, qui fut engagé au Dahomey [Bénin] en 1896 par un aventurier français dont le nom de guerre était Captain Penn. Emmené à Marseille, puis à Bordeaux, on l'embarqua pour la Nouvelle-Orléans, dans une troupe de quarante et une personnes, recrutées au Togo, en Nigeria et dans le Bas-Dahomey, qui fut exhibée en diverses villes des Etats-Unis sous le titre de Cannibales Dahoméens ... son rôle était de manger de la viande crue en poussant des grognements ".

Les agents recrutés appartiennent à l'univers béninois (Togo, Bénin, Nigeria) mais les pratiques cannibales n'ont pas plus eu cours au Bénin qu'en Occident, les signes d'Ifa en témoignant.

PARAGRAPHE II : Comparaisons avec les logiques occidentales

Contrairement à l'idéologie africaine, les droits de l'homme naissent en Occident à partir d'une protestation, " Chacune des phrases de la Déclaration des droits de l'homme est un défi jeté à un abus ", disait si bien H. Bergson. En finir avec des souffrances intolérables "  parce qu'on crevait de faim " (Emile Faguet). On formula ce qui devrait être depuis la Magna Carta (1215) jusqu'aux conventions et protocoles plus proches de nous. La seule différence c'est que les textes d'aujourd'hui proclament leur ambition universaliste de manière plus autoritaire. Et Michel Villey de nous avertir que " les droits de l'homme sont à leur zénith, mais ils font problème ".

A. La morale bergsonnienne

On pourrait remonter à une morale universaliste dès l'Antiquité avec le système des devoirs moraux. Bergson en analyse le mécanisme dans un ouvrage beaucoup cité : Les deux sources de la Morale et de la Religion. Pour l'illustre philosophe il ne faut pas confondre " obligation " et " sentiment de l'obligation " à l'instar d'E. Kant. L'obligation en général c'est " le tout de l'obligation " c'est-à-dire l'habitude de contracter des habitudes, une force proche de l'instinct, c'est l'acceptation universelle d'une loi aux formules impersonnelles. C'est une morale minimum mue par la pression sociale. Seul l'appel du héros fait naître l'émotion de la propulsion, l'émotion de la réaction, puis l'émotion de la représentation qui fait surgir la Morale. Elle s'incarne dans une forte personnalité, les fondateurs de religions, les mystiques et les saints.

" Bref, pour résumer tout ce qui précède, nous dirons que la nature, dépassant l'espèce humaine le long du cours de l'évolution, l'a voulu sociable, comme elle a voulu les sociétés de fourmis et d'abeilles ; mais puisque l'intelligence était là, le maintien de la vie sociale devait être confié à un mécanisme quasi-intelligent : intelligent, en ce que chaque pièce pouvait en être remodelée par l'intelligence humaine, instinctif cependant en ce que l'homme ne pouvait pas, sans cesser d'être un homme, rejeter l'ensemble des pièces et ne plus accepter un mécanisme conservateur. L'instinct cédait provisoirement la place à un système d'habitudes, dont chacune devenait contingente, leur convergence vers la conservation de la société étant seule nécessaire, et cette nécessité ramenant avec elle l'instinct. La nécessité du tout, sentie à travers la contingence des parties, est ce que nous appelons l'obligation morale en général " .

" En allant de la solidarité sociale à la fraternité humaine (c'est nous qui soulignons), nous rompons donc avec une certaine nature, mais non pas avec toute nature. On pourrait dire, en détournant de leur sens les expressions spinozistes que c'est pour revenir à la Nature naturante que nous nous détachons de la Nature naturée " .

Toutefois le positivisme enferme l'ordre juridique dans les lois de l'Etat et nous empêche d'aller à la recherche de la justice ; le droit est devenu le mouvement spontané des institutions et Michel Villey pense que le seul remède à l'inhumanité d'un droit qui a rompu les amarres avec la justice, la seule arme défensive, l'antidote au positivisme ce sont les droits de l'homme.

Edgar Morin en conclut que le mythe obéit à une poly-logique, elle même gouvernée par des principes organisateurs ou paradigmes :

a) l'intelligibilité par le vivant, par le singulier et par le concret

Des entités vivantes créent le monde (et non une causalité générale)

b) le principe sémantique généralisé : " élimine tout ce qui n'a pas de sens et donne signification à tout ce qui arrive (...) c'est à l'intérieur de cette paradigmatologie fondamentale que la pensée mythologique ordonne sa vision de l'homme, de la nature, du monde à partir de deux paradigmes-clé" :

- Un paradigme de " second rang " : L'anthropo-socio-cosmologique ou l'inclusion réciproque et analogique entre la sphère humaine et la sphère naturelle ou cosmique (caractères anthropomorphes à l'univers et caractères cosmomorphes à l'homme), ceci explique les métamorphoses dans les deux sens : les possessions, le sens de la communication et de la compréhension d'autrui.

- Un autre paradigme de " second rang " : L'unidualité

1er niveau (individuel) : l'identité et l'altérité en chacun (moi et mon double)

2e niveau (cosmique) : l'unité et la dualité de l'Univers (à la fois Un et double)

Les doubles et les esprits vivent également dans l'univers un et double (le même et autre univers que le nôtre) exactement comme dans Le Horla de G. de Maupassant ou le Double de Dostoïevski dans le dédoublement mythique de l'espace et du temps. Enfin il faut signaler que les deux paradigmes s'associent pour constituer les deux grandes catégories de la pensée mythologique : le divin et le sacrifice.

Le dernier avatar de la pensée symbolique est la magie. Pour ce qui concerne les liens de cette pensée avec la théorie des droits de l'homme, remarquons avec E. Morin que la première obéit d'une part à une logique de l'échange et de l'équivalence et d'autre part elle n'inhibe pas les pratiques techniques. La magie n'est que la praxis de la pensée symbolique-mythologique. Ce développement de la magie n'a-t-elle pas donné les grandes religions qui ont influencé à leur tour (sinon façonné) la théorie des droits de l'homme de l'Occident ?

" Plus généralement, écrit E. Morin, le mythe s'est introduit dans la pensée rationnelle au moment où celle-ci le chassait de l'univers (et peut-être à cause de cela même), tandis que les idéologies et doctrines abstraites dissolvaient les récits et légendes concrètes des mythologies anciennes. L'idée devient mythe lorsque se concentre en elle un formidable "animisme" qui lui donne vie et âme ; elle s'imprègne de participations subjectives lorsque nous y projetons nos aspirations, et lorsque, nous y identifiant, nous lui consacrons notre vie ; ainsi les notions souveraines des grandes idéologies modernes (Liberté, Démocratie, Socialisme, Fascisme) s'auréolent d'un rayonnement adorable et les notions qui leur sont antinomiques se chargent d'un diabolisme haïssable ; certaines notions descriptives ou explicatives se transforment en êtres-sujets (le capitalisme, la bourgeoisie, le prolétariat) ; les critiques rationnelles se muent en condamnations éthiques, et les condamnés peuvent être sacrifiés en victimes expiatoires et boucs émissaires. Les concepts clés des grandes doctrines rationalistes et même scientifiques (comme le déterminisme, le matérialisme, le formalisme) deviennent des Maîtres-Mots concentrant en eux tout Sens et toute Vérité, opérant ainsi une appropriation quasi magique du Réel et devenant porteurs des Vertus mythologiques du Verbe souverain. La Raison et la Science elles-mêmes deviennent mythes lorsqu'elles deviennent Entités suprêmes prenant en charge le Salut de l'Humanité " .

Aujourd'hui il s'agit de dire si au Bénin les droits de l'homme vécus concrètement, rendent vivante l'idée abstraite de ces droits c'est-à-dire comment se spiritualise et se divinise l'idée des droits de l'homme : c'est la surcharge de sens, la transfiguration de cette théorie qu'il importera de cerner afin de la mieux décrire.

B. Michel Villey et la critique des droits de l'homme

Cependant Michel Villey, à la suite de moult analyses en conclut à une notion confuse et illusoire des termes de " droit " et " d'homme ", s'en prend aux sociologues qui qualifient sans fin de droits de simples faits (ex : le droit chinois, le droit hindu et celui des tribus africaines ne sont que des mœurs de ces tribus là). Raison pour aller aux sources du "droit" à Rome. En compulsant le " De Oratore I " et le "  Digeste " on en vient à un renvoi de la culture grecque, donc à Aristote (L'Ethique) ce qui donne aux droits trois temps : un objet (extérieur à l'homme), une proportion (analogon) : même liberté, même dignité à tous, identiquement ; enfin le juste milieu. On attribuerait à chacun son ius, la part qui revient à tout un chacun et le statut qui en résulte.

Shéma : la justice le droit la production des règles de droit

( définitions, règles, sentences)

A notre avis les philosophes du droit n'ont pas vraiment insisté sur les fondements gréco-romains de la théorie des droits de l'homme. A la rigueur, ils soulignent l'inégalité des êtres humains dans les sociétés grecques ou romaines pour l'opposer à la conception dite moderne fondée sur le principe de l'égalité de tous les hommes. Il est temps de reconnaître que la notion de droit naturel et son contenu légal viennent de cette Antiquité. A titre d'exemple, citons Platon :

" Par nature les êtres semblables sont parents mais, par convention, celui qui tyrannise les hommes commet de nombreux actes de violence contre-nature " .

Et si les droits de l'homme doivent s'accommoder du principe d'universalisme (universalité des normes et des valeurs, universalité morale ou normative) les causes profondes ne relèvent-elles pas de cette philosophie gréco-romaine qui a porté une culture plus proche des autres que ne l'avait fait la mentalité sémitique ? La Renaissance gréco-romaine au XVIe siècle a porté les droits de l'homme sur ses frontispices, aidée par l'éclosion de l'Eglise luthérienne et calviniste : la coïncidence de ces deux mouvements est à l'origine de la première génération des droits de l'homme. Les religions sémitiques (judaïsme, catholicisme, islam) s'évertuent à enseigner la peur de l'au-delà, le péché originel, l'alliance entre le diable et la femme ... Alors que les Grecs célébraient la beauté physique, l'adoration de l'homme et de ses dieux semblables à lui, allant jusqu'à s'incarner et se métamorphoser pour s'accoupler aux épouses des hommes, peuplant la terre de demi-dieux et de héros. La philosophie grecque est très proche de la vitalité de l'homme afro-béninois : tout est beau, on se parle, on se sourit mais ce n'est pas encore l'âge d'or. A titre d'exemple l'évangéliste grec, Luc, n'est-il pas le plus optimiste des quatre ? Cette parenté gréco-romaine et africaine de la philosophie des droits de l'homme n'occulte pas le relativisme culturel dans la théorie des droits de l'homme. Au minimum l'éloignement spatio-temporel nous pousse à couper les supposés liens qui nous attacheraient à la passerelle universaliste probablement égyptienne (voir les thèses de Cheikh A. Diop).

Ainsi pouvons nous conclure avec M. Villey qu'avec les Grecs l'homme est le seul être pourvu du logos (parcelle du feu divin) et qui l'emporte en dignité : que les racines du racisme, ont poussé dans les fanges du positivisme ou du scientisme des modernes et que l'écrasement de l'homme ne vient ni d'Athènes, ni de Rome. La conception génétique de l'Antiquité grecque à propos de la subordination des femmes n'est pas anachronique (c'est nous qui le sommes). Le stoïcisme professa le cosmopolitisme et l'essence divine de l'homme. La doctrine de l'esclavage peut se comprendre par la supériorité en esprit des Grecs sur les peuples barbares et leur conception de la hiérarchie des genres et des espèces. Les législateurs cherchèrent à lire l'ordre du cosmos mais la loi non écrite reflète mieux cet ordre objectif, caché dans les choses. On dit chez les Grecs comme chez les peuples africains cette profusion de règles et de modèles d'hospitalité, du respect des pauvres et des étrangers (Homère), du respect de la personne humaine (l'" humanitas ", la " benignitas ", et la " caritas " de Rome héritées des Grecs). Comme au Bénin la profusion des devoirs concrets adaptés à chaque situation et de multiples moyens de pression comme la réprobation, la réputation et l'éducation (l'initiation) constituent des ponts entre les cultures grecque et africaine. Il existait donc en Grèce comme en Afrique (celle d'hier et aujourd'hui) des devoirs moraux, une morale universaliste et efficace " non confinée dans la sphère d'un idéal pur ". La morale de Kant à côté, est une morale désincarnée, " idéale " (M. Villey, 1983). L'homme n'est pas un loup pour l'homme : Est igitur homini cum Deo similitudo (Ciceron, De Legibus, I, 8).

En conclusion :

Au Sud-Bénin, dans l'aire Aja-Fon-Nago, l'homme est considéré comme Gbto (Gb = la vie telle qu'elle se manifeste / to = le père) donc le " bon père " celui à qui les dieux ont confié la gestion de la vie sur terre, celui qui commande le visible. Ainsi sa responsabilité est-elle immense dans ses rapports à son " prochain ", à la nature et au transcendant. (Le signe LÊTÊ Minji : le cercle et le carré).

1) le rapport de l'homme béninois au transcendant

L'univers est constamment en péril. L'homme doit par la divination d'Ifa ou par la magie (la multitude des vodoun y participe) le soumettre. C'est ainsi qu'il participe à la création. C'est en cela que les rites s'enracinent dans la pensée et dans les modes de vie spécialement chez les Aja/Fon/Nago. Par l'intermédiaire de certains rites (et leurs interdits) l'homme peut communiquer avec les dieux, les éléments de la nature et ses semblables. Lorsque Segbo-Lisa (Mau) créa le monde il y planta une gourde de vie. Toute la création refusa d'honorer Ifa hormis l'homme. L'oracle par le biais du signe Tula-minji (un signe déjà rencontré au paragraphe I) lui commanda de lancer son coutelas lorsqu'il verrait deux oisillons se battre sur la branche d'un baobab. Aussitôt dit, l'homme s'exécuta ; une calebasse tomba de l'arbre, il s'en empara : en sortit l'intelligence, mère du bien et du mal, qui permit à l'homme de recevoir le nom de " Gbto " c'est-à-dire le père (responsable) de la vie. Toutefois le rapport au transcendant se manifeste également par le rapport de l'homme à la nature.

2) le rapport de l'homme du Sud-Bénin à la nature

Toutes les créatures de Mau (Dieu) ou Segbo-Lisa ont des vertus par lesquelles l'homme peut communiquer avec son créateur. Par les plantes on guérit les maladies après avoir invoqué les ancêtres et les dieux. Certains animaux ont également des traits permettant d'être en symbiose avec le transcendant. Ainsi le caméléon messager de Segbo-Lisa, sert à édifier les temples vodoun. L'escargot, animalcule préféré de certaines divinités a des vertus médiumniques. La peau et la corne de la biche, celle du buffle, la peau et les griffes de la panthère et la queue du cheval servent toujours à édifier des travaux dits occultes. Certains rites permettent aux chasseurs d'éviter des malheurs consécutifs à l'abattage d'animaux habités par des esprits. Il est de notoriété commune au Sud du Bénin que des animaux se déguisent en hommes et vice-versa (crocodiles et serpents en majorité). Ainsi l'homme n'est pas jeté dans le vide, il n'a pas de faute originelle à assumer : il concourt à la création divine, il fait corps avec la création et possède une partie divine c'est pourquoi dans ses rapports avec ses semblables il est bien limité par l'âme (s) des autres.

Le devin Béninois provoque les signes par son chapelet (akplêkan), les cauris, les noix de cola pour les interpréter. Louis-Vincent Thomas souligne à juste titre que :

" La nature africaine peut donc se définir comme une communauté de puissances, le plus souvent intentionnelles et susceptibles de s'exprimer par un ensemble organisé de signes ou de symboles intentionnels " .

Le monde Béninois est donc essentiellement constitué de signes et de symboles mais il ne faut pas y voir une caricature de la pensée rationnelle. Le symbole a un sens évocateur dans les sociétés béninoises. Les seize signes d'Ifa suscitent une présence concrète de ce qui est par ailleurs symbolisé. C'est par ce mode subjectif que l'homme participe à " la concrétude et au mystère du monde " :

" Mais alors explique le sociologue E. Morin, le mystère du mythe envahit celui qui le considère de l'extérieur, alors que, de l'intérieur, ce mythe est vécu, non comme un mythe, mais comme vérité. De même, la relation entre mythos et logos devient obscure dès qu'on perçoit, non seulement leurs antagonismes, mais aussi leurs complémentarités et leurs interférences. Nous devons donc nous aventurer en évitant la trop grande clarté, qui tue la vérité, et la trop grande obscurité, qui la rend invisible. ".

Edgar Morin prend soin d'expliquer dans une note à la page 160 (note 1) que c'est parce que le mythe parle de façon oraculaire qu'il est sans cesse réinterprété (c'est le cas des signes d'Ifa qui présentent de nombreuses légendes qui ne se ressemblent pas forcément) et encore plus aujourd'hui qu'hier les traditions béninoises ne sont plus figées : elles sont dénoncées et la culture des droits de l'homme s'inspire des pratiques universelles que les jeunes générations critiquent ou encensent.

SECTION II : LA DIVERSITÉ CULTURELLE DES DROITS DE L'HOMME FACE À LA PRÉTENTION UNIVERSALISTE DES DROITS DE L'HOMME : LE CAS BÉNINOIS

Les Béninois savent de plus en plus qu'ils ne peuvent s'approcher des droits de l'homme sans prendre en compte leurs cultures qui sont loin d'être figées. Avons-nous des choses à reprocher aux traditions ? Une enquête sociale conduite par une organisation non gouvernementale (ONG) Africa-Culture Collège des rois du Bénin en Novembre 1996 sur le thème " Quoi éradiquer et quoi garder dans les valeurs culturelles traditionnelles africaines ? " a abouti à des réponses spectaculaires et dignes d'intérêt. Ce sont principalement l'entourage des rois, des associations de sages, des lettrés et des moins lettrés qui y ont répondu individuellement ou par groupes de personnes. En tête des pratiques à enrayer, de nombreuses activités récemment introduites au Bénin comme l'adoption des enfants, les jeux de hasard, la dépigmentation (ne pas renoncer à la race, comme disaient les réponses), l'individualisme, le port des noms chrétiens et musulmans importés, l'appropriation individuelle des terres cultivables et des fleuves. Certains n'hésitent pas à s'attaquer aux habitudes ancestrales comme les scarifications, l'exhumation des corps des défunts à titre de cérémonie, la polygamie, le mariage précoce des jeunes filles, les envoûtements et la sorcellerie, les sacrifices humains, les ordalies, l'infanticide rituel ...

Au titre des acquits culturels viennent en tête l'hospitalité africaine et la vie en communauté (entraide, travail collectif, esprit de solidarité). L'arbre à palabre, les rites d'initiation, les sociétés secrètes ont également trouvé grâce auprès des Béninois. Un instituteur de Karimana (Nord-Bénin) : " trouve impropre le thème "Quoi éradiquer et quoi garder dans nos valeurs culturelles traditionnelles" mais judicieux le thème : simplifions, revalorisons et modernisons nos cultures traditionnelles africaines (...) Nos valeurs culturelles ne sont autres choses que nous-mêmes, par conséquent il est difficile de nous éradiquer, mais par contre nous pouvons nous simplifier, nous revaloriser et nous moderniser. La culture étant en nous depuis des centaines et des milliers d'années ces phénomènes poursuit-il, doivent s'opérer lentement ". Quant au Président du culte oro de Sakèté, M. Adebayo Adéochoum voici sa réponse du 16 Novembre 1996 :

"  Ne soyez pas étonnés de voir cette lettre qui je crois ne vous ennuierait pas (...). Nous avions fait une réunion, elle a lieu le 16 - 11 - 96 à 16 heures ; à la fin de notre séance, nous n'avons rien à vous signaler.

Notre fétiche sert à faire renvoyer les mauvais esprits. Nous ne pouvons rien à enlever ou à augmenter.

R. A. S ... ", etc.

Nous formulerons les doléances des Béninois rencontrés, lus et entendus en deux parties. Ecouter d'abord la voix des sans voix (une Magna Carta à la béninoise) celle de ceux qui n'ont pas été ou qui furent très peu alphabétisés (paragraphe 1) avant de donner la parole et la plume à ceux que nous désignons par le mot de "lettrés".

PARAGRAPHE I : Une " Grande Charte " béninoise (Novembre 1996) ou l'Avant Projet réalisé par Africa Cultures International (ONG)

Depuis quelques années les sociologues et les developpementologues se sont rendus compte qu'aucun peuple ne peut connaître un progrès sans prendre en compte sa culture. Mais le monde entier devient de plus en plus un gros village de part la perfection de la communication et le brassage des peuples. Une culture "universelle" s'impose. Aussi, quand une culture rencontre une autre, les deux modifient légèrement leur contenu pour créer une symbiose de collaboration ou acculturation.

En effet, il n'y a pas de mauvaise culture à l'origine mais les contraintes d'interpénétration des peuples obligent les citoyens de la Terre à revoir leurs comportements dans le temps et dans l'espace. Car toute culture est relative à un univers et l'univers est déterminé par l'étape de la connaissance des intéressés dans le temps. C'est pourquoi, au fur et à mesure que l'univers s'élargit et que le monde se réduit à un village planétaire, les peuples doivent revoir leur savoir faire et leur savoir être pour créer la culture de l'universel.

Les africains sont convaincus qu'ils doivent céder aujourd'hui une partie de leurs cultures pour embrasser la culture de la technologie mécanique et d'un univers plus élargi. Mais la principale question qui n'a pas été résolue est de savoir quoi éradiquer et quoi garder dans les valeurs culturelles traditionnelles africaines ? C'est pour amener les Béninoises et les Béninois à répondre à cette question et revoir leurs comportements que Africa-Cultures International Institute en collaboration avec le Fonds des Nations Unies pour la Population a initié le projet Famille et Développement.

L'enquête sociale préliminaire à ce projet nous a permis d'écouter les Béninoises et les Béninois, de l'ensemble du territoire national, toutes coutumes confondues, toutes régions confondues, toutes pratiques religieuses confondues, sur leurs appréciations individuelles et collectives des pratiques culturelles en vigueur dans leur milieu ou ailleurs au Bénin.

Les réponses sont riches, diverses, multiples, et très intéressantes. Plusieurs critiques et suggestions ont été enregistrées. Les travaux de dépouillement ont réuni les Sociologues et les Représentants des Chefs Traditionnels Béninois (...).

Le Vizir de Africa-Cultures a loué le courage et la tolérance des traditionalistes béninois qui se sont soumis aux critiques des Hommes et des Femmes de toutes conditions confondues (...).

Toutes les suggestions et critiques ont été reformulées en une seule fois sous forme de recommandations et regroupées en rubriques. Certaines recommandations sont précises. Les actions qu'elles prescrivent sont à mener dans l'immédiat. D'autres recommandations prescrivent des études préliminaires. Le libellé de ces dernières commence par le thème REVOIR.

A. Cultes pratiques et connaissances

  1. Condamner toutes formes d'envoûtement.
  2. Cultiver une bonne connaissance et un bon usage de la géomancie.
  3. Arrêter toutes formes de sacrifices humains.
  4. Encourager le respect et l'honneur à nos morts.
  5. Eviter de provoquer la colère des morts.
  6. Encourager l'éducation des enfants à la fois par le père et la mère sans limitation de période.
  7. Cultiver la liberté religieuse et l'unicité de Dieu créateur.
  8. Condamner toutes formes de " KOUDIDIO ".
  9. Condamner toutes formes d'exhumation.
  10. Condamner le mariage endogamique sous toutes ses formes.
  11. Condamner toutes formes d'esclavage.
  12. Condamner Veiller à la législation des mariage par des dots symboliques.
  13. Revaloriser nos danses et chansons traditionnelles.
  14. Revaloriser les cérémonies rituelles qui préviennent de toutes formes de calamité.
  15. Revaloriser la parenté à plaisanterie.
  16. Revaloriser l'éducation communautaire.
  17. Respecter le droit d'aînesse pour la conduite des affaires familiales.
  18. Protéger les forêts, montagnes et rivières sacrées.
  19. Aider les jeunes mariés par des conseils appropriés.
  20. Revoir toutes les cérémonies où des personnes dansent toutes nues.
  21. Revoir nos cultes et coutumes traditionnels.
  22. Revoir les pratiques traditionnelles d'inhumation des morts (AKPA BASSOU à Ouidah.)
  23. Revoir le temps entre l'inhumation ou la conservation et le moment où le mort a rendu l'âme.
  24. Revoir le coût de la dot et la rendre symbolique.
  25. Revoir le breuvage donné aux voleurs pour la preuve de culpabilité.
  26. Revoir la sortie des fétiches.
  27. Revoir la nudité des jeunes filles pendant les cérémonies.
  28. Revoir la multiplicité des idoles et couvents dans la même localité.
  29. Revoir la mission humanitaires des Zangbéto, Oro et Egungun.
  30. Revoir la forme des tombes au niveau de toutes les traditions.
  31. Revoir certains rites traditionnels (idoles effrayantes, effusion de sang).
  32. Etudier et alphabétiser dans les langues des couvents.
  33. Encourager la fabrication des tissus traditionnels et le port de ces habits.
  34. Réhabiliter le travail collectif.
  35. Réhabiliter les réjouissances populaires et un calendrier des fêtes.
  36. Réhabiliter la philosophie et la littérature africaines.
  37. Traiter la littérature orale et la transcrire.
  38. Cultiver le patriotisme chez tout individu.
  39. Respecter la personne humaine sans distinction aucune.
  40. Aider chaque citoyen à préférer l'être à l'avoir.
  41. Cultiver l'excellence chez tous et à tous les niveaux.
  42. Organiser des rencontres culturelles entre plusieurs groupes ethniques.
  43. Encourager la rencontre annuelle des Rois.
  44. Sauvegarder la sculpture (sur bois).
  45. Revaloriser la géomancie (Ifa).
  46. Garder l'originalité africaine.
  47. Revaloriser l'art culinaire traditionnel.
  48. Réhabiliter la dignité africaine.
  49. Lever le voile sur les sciences africaines.
  50. Condamner toutes formes de xénophobie, racisme, régionalisme et d'ethnocentisme.
  51. Cultiver le respect et l'obéissance aux personnes âgées et autorités.
  52. Condamner toutes formes d'acculturation.
  53. Cultiver le respect de la personne humaine (enfant, femme, autre ethnie).
  54. Eviter tout complexe d'infériorité face à la culture occidentale.
  55. Admettre le droit d'expression des jeunes.
  56. Veiller à la consolidation des familles.
  57. Décourager la perte d'origine liée à la signature des noms appropriés.
  58. Encourager l'alphabétisation en langues coutumières et les enseigner dans les établissements secondaires.
  59. Baptiser les enfants dans les langues coutumières et de préférence selon la tradition.
  60. Eviter la dépravation des mœurs.
  61. Revaloriser tous nos chants et danses traditionnels.
  62. Revaloriser les séances de récitation de conte le soir aux enfants.
  63. Encourager l'enseignement des proverbes aux citoyens.
  64. Replonger les enfants dans leurs coutumes d'origine : les envoyer souvent de la ville au village pour les bonnes traditions.
  65. Améliorer le programme télévisé national sur nos Us et coutumes.
  66. Encourager le respect aux personnes âgées.
  67. Sauvegarder l'accueil et hospitalité chez soi.
  68. Consolider les liens de parenté par tous moyens (adoption des enfants).
  69. Revaloriser la façon d'aller à cheval.
  70. Revaloriser les tresses africaines.
  71. Harmoniser les cultures ancestrales et celles d'origine lointaines.
  72. Revoir la fabrication des flèches empoisonnées.
  73. Revoir l'engouement des danses importées.
  74. Revoir l'appellation des plus âgés par le nom propre.

B. Droits de la famille élargie

1 - Généralités

  1. Arrêter les cérémonies ruineuses liées aux funérailles, naissances, baptêmes, anniversaires, libération, ordination, chant des griots.
  2. Condamner toutes sortes de vente ou de vol des personnes humaines (enfants, bossus, femmes enceintes) pour se faire de l'argent.
  3. Cultiver et encourager la vie communautaire.
  4. Cultiver l'autosuffisance alimentaire et mécaniser l'agriculture.
  5. Limiter les naissances en fonction des moyens disponibles.
  6. Condamner l'appropriation individuelle des terres cultivables et des fleuves.
  7. Cultiver toutes formes de solidarité.
  8. Cultiver la fraternité entre tous les hommes.
  9. Organiser toutes cérémonies à des moments non indus.
  10. Eviter les feux de brousse tardifs.
  11. Eviter l'empoisonnement des eaux au cours des pêches collectives.
  12. Concilier les cultures agricoles vivrières et industrielles.
  13. Revoir le mode de distribution des terres pour éviter toutes formes de litiges domaniaux et de privation de terre aux paysans.

2 - Les droits de la femme

  1. Humaniser le veuvage et la condition de la veuve.
  2. Arrêter l'excision des femmes.
  3. Arrêter le mariage précoce et forcé des filles.
  4. Permettre aux femmes d'épouser leurs amants sans distinction de religion, de région, de race ou d'ethnie.
  5. Arrêter le refus de la scolarisation ou la déscolarisation des filles.
  6. Arrêter la sous-estimation de la femme dans le foyer.
  7. Arrêter l'apprivoisement des femmes musulmanes.
  8. Arrêter de marginaliser la femme.
  9. Amener les polygames à êtres justes et équitables envers toutes leurs femmes.
  10. Tenir compte du consentement de la veuve avant toutes formes de lévirat.
  11. Arrêter la violence à l'égard de la femme.
  12. Encourager les coopératives féminines pour le développement du pays.
  13. Permettre aux filles de jouir de l'héritage des parents au même titre que les garçons.
  14. Revoir le principe de la virginité des femmes avant le mariage.

3 - Les droits de l'enfant

  1. Concilier l'internement des enfants dans les couvents avec une bonne formation scolaire.
  2. Concilier la polygamie avec l'éducation des enfants.
  3. Arrêter de tuer les enfants mal formés.
  4. Arrêter de jeter les enfants dont les mères ont succombé lors de l'accouchement.
  5. S'occuper sans faille de sa progéniture.
  6. Arrêter l'enlèvement des enfants pour internement dans les couvents.
  7. Décourager le " Vidomègon " sous toutes ses formes.
  8. Arrêter le massacre des enfants qui naissent avec des dents ou les pieds en avant (ou dans toutes formes de position).
  9. Arrêter le massacre des enfants mal formés.
  10. Encourager la scolarisation des enfants.
  11. Arrêter de tuer les enfants qui commencent de pousser les dents par la mâchoire supérieure.
  12. Encourager l'éducation communautaire des enfants.
  13. Revaloriser la cérémonie de sortie de l'enfant.
  14. Former les garçons au même titre que les filles aux travaux domestiques.
  15. Former les filles dans les activités que poursuivent les garçons.
  16. Réciter les contes et histoires humanistes aux enfants.

4 - De l'environnement familial

  1. Eviter de passer le pouvoir aux adolescents ou à des personnes de moralité douteuse.
  2. Humaniser le respect dû aux chefs et aux personnes âgées.
  3. Cultiver le travail bien fait.
  4. Protéger l'environnement et les lieux sacrés.
  5. Condamner toutes formes d'esclavage.
  6. Revaloriser la juridiction traditionnelle.
  7. Etablir et respecter le mode de succession au trône des Chefs Traditionnels et éviter toutes formes de combat liés aux choix de la personne à introniser selon les principes propres à chaque royaume.
  8. Condamner l'esprit de supériorité des Princes.
  9. Arrêter le mariage des Chefs Traditionnels avec des fillettes données par les familles.
  10. Eviter des sorties inutiles aux Rois.
  11. Revaloriser la chefferie traditionnelle.
  12. Institutionnaliser un Conseil des sages au niveau de chaque village pour aider les pouvoirs publics.
  13. Favoriser la qualité de meneur d'homme et de rassembleur chez les Chefs Traditionnels.
  14. Impliquer les Chefs Traditionnels dans le processus de développement local.
  15. Réhabiliter le tribunal correctionnel des Chefs Traditionnels.
  16. Revoir la manière de saluer les rois.
  17. Revoir la prononciation des noms des personnes âgées par les moins âgées.
  18. Revoir toutes les formes de réprobation publique.

5 - De la santé familiale

  1. Arrêter toutes sortes d'abus dans les couvents (viols, brimades ...).
  2. Accorder plus d'importance à la médecine africaine.
  3. Juger scientifiquement tout interdit alimentaire et vestimentaire.
  4. Lutter contre toutes formes d'empoisonnement.
  5. Condamner toutes formes de drogue et d'alcoolisme.
  6. Encourager la guérison par les plantes médicinales et décourager toutes formes d'obscurantisme.
  7. Ne jamais se dégoûter de la vie, ni chercher à se suicider.
  8. Harmoniser la parure des personnes avec la santé humaine.
  9. Planifier les naissances et ne mettre au monde que le nombre d'enfants qu'on est capable d'éduquer et élever.
  10. Encourager l'espacement des naissances.
  11. Condamner la dépigmentation des peaux surtout chez les femmes.
  12. Eviter l'intoxication par des aliments chimiques et par des conserves.
  13. Eviter l'utilisation abusive des produits pharmaceutiques.
  14. Revaloriser les luttes, jeux traditionnels et chasse.
  15. Revaloriser la médecine traditionnelle.
  16. Cultiver l'assistance aux personnes nécessiteuses.
  17. Veiller à l'hygiène et à un meilleur emballage des produits médicaux traditionnels.
  18. Encourager l'allaitement des bébés au sein maternel.
  19. Encourager le port au dos des bébés.
  20. Soutenir les veuves et les orphelins.
  21. Revoir les cicatrices raciales, coutumières ou religieuses.
  22. Revoir la flagellation sous toutes ses formes.
  23. Revoir les cérémonies de circoncision.
  24. Revoir toutes les formes d'interdits alimentaire et vestimentaire.

Il y a une synthèse entre deux mouvements. L'un réactionnaire (les luttes contre le tribalisme, le culte des chefs...), l'autre progressiste (le droit des femmes, des enfants...) débouchant sur un "entre deux" des plus intéressant. (cf. page 231s)

PARAGRAPHE II : Besoin des droits de l'homme ?

Si ce qui précède résume les doléances des Béninois d'une manière générale, l'occasion a été donnée à certains de répondre d'une manière précise à la pratique des droits de l'homme par le biais d'un questionnaire et lors des manifestations et des célébrations du 10 Décembre 1996, journée de la Déclaration Universelle des droits de l'homme.

A. Quelques résultats d'enquêtes au Bénin

Nous pouvons par ce titre faire une synthèse des diverses opinions traitées dans un questionnaire qui a circulé de Cotonou à Parakou, dans les rues et les transports collectifs (le train surtout). Quantitativement nous avions modestement imprimé deux cents questionnaires dont la moitié environ s'est perdue dans la nature. Sur le plan qualitatif, plus d'un de ceux qui ont pu répondre nous ont étonné par leur perspicacité de la chose démocratique (grosso modo), voire des droits de l'homme. (Un modèle de notre questionnaire est reporté à l'annexe de cette thèse). Certains ont critiqué la forme de nos imprimés préférant une série Vrai/Faux ou bien Oui/Non ou encore à choix multiple. Il faut dire pour être honnête que nous avions voulu laisser s'exprimer les personnes enquêtées.

A la question n° 4 " Quels sont selon vous les principes qui manquent " à l'actuelle théorie des droits de l'homme ? Sept personnes ont répliqué : la solidarité comme principe ou le partage comme obligation, partage du travail ; une douzaine objectèrent : le droit des peuples, tandis que beaucoup d'autres ont mis le doigt sur la volonté des plus forts à imposer leur volonté à l'ensemble des pays les plus faibles. L'exemple des USA et de l'Irak fut cité dans une argumentation. C'est la question à l'évidence qui n'a pas été traitées par la majorité des enquêtés. " Sincèrement, je ne maîtrise pas ce chapitre des droits de l'homme ; je n'ai jamais lu un livre spécifique le concernant " a répondu M. Edmond Fafolahan, comptable de son état, né le 20.11.1955. Pour résumer l'ensemble des suggestions (question 11) les Béninois sondés marquent leur préférence pour " une éducation morale et religieuse qui met l'homme, en amont et en aval du droit pour mieux réaliser un Etat de Droit à travers le droit de l'Etat " (Monsieur Nut, tontinnier né en 1962 à Dahi). L'accent fut abondamment mis sur la lutte contre la corruption (en Afrique) : " Les richesses nationales appartiennent aussi aux gouvernés (...) ceux-ci sont des ayant-droits ; par conséquent ils ont les mêmes droits ". Sur le plan international certaines réponses ont fustigé le racisme qui fausse le jeu des droits de l'homme, d'autres l'arrogance et l'hégémonie de l'Occident, et préconisent de revoir le droit de veto.

Très peu de personnes ayant rendu leurs réponses ignorent les droits pratiques et théoriques de l'homme (les trois premières questions dont le but était de tester la connaissance des sondés en la matière ont reçu des réponses assez ou très satisfaisantes). Presque toutes les répliques conseillent l'éducation du plus grand nombre de Béninois et d'Africains dans ce domaine, la vulgarisation de tous les articles de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et une plus grande autonomie des associations de défense des droits de l'homme enregistrée au Bénin. Peu de gens se sont inquiétés du retour du Général Kérékou aux affaires (question n° 8). Certains se sont révélés hésitants et ont recommandé la vigilance, d'autres ont fait allusion à une tentative d'extraction d'un couple de nigerians opposants au régime militaire d'Abacha (début Décembre 1996) et à des opposants centrafricains livrés à leurs autorités judiciaires et politiques. L'immense majorité, la presque totalité pensent néanmoins que les temps et les mentalités ont évolué et que l'Exécutif appliquera de manière plus souple les principes des droits de l'homme et les respectera. Kérékou " n'est pas arrivé au pouvoir d'une façon arbitraire, c'est le peuple qui l'a choisi. La démocratie s'est installée, elle ne disparaîtra plus. Justement le Bénin sera un pionnier en Afrique Sub-Saharienne ", conclut un chômeur anonyme. Un professeur de mathématiques constate que l'environnement socio-politique a changé et qu'en outre la constitution béninoise du 11 Décembre 1990 a prévu des garde-fous.

Enfin à la question n° 10 " Aimez-vous cette "mode" des droits de l'homme et pensez-vous que la vague s'apaisera ? " un quart environ des réponse disent " oui, si ... ". Oui, si les gouvernants les appliquent, les respectent ; oui, si l'on ne se limite pas seulement à la théorie, à la simple publication des articles et aux discours démagogiques des autorités politiques. Un autre quart des personnes ayant répondu avouent leur adhésion complète (une réponse a claqué : " ce n'est pas une mode ! ") et affirment que " si cette "mode" a duré jusqu'à présent chez les occidentaux, pourquoi pas chez nous ? Elle durera " ou encore " j'aime bien cette mode (...). Il faut qu'elle continue ". L'autre moitié semble beaucoup moins optimiste que la première. Certains martèlent leur désaccord aux droits de l'homme " tels qu'ils se font actuellement dans le monde ", et ceux-là pensent qu'ils ne dureront pas puisqu'ils sont " faits de Déclarations trompe-l'œil ". Que l'on excuse notre naïveté puisque nous adhérons pleinement à la voix de M. Nut, notre tontinnier né en 1962 à Dahi dans le Mono :

" Il y a des valeurs objectives qui sous tous les cieux emporteront l'adhésion de tous. Promouvoir ces valeurs inaliénables fera durer la mode. Mais c'est l'universalisation des droits de l'homme qui est difficile, voire impossible à réaliser : la différence des cultures ".

Ce simple constat, nous l'avons rencontré dans les divers colloques organisé à l'occasion de la journée des droits de l'homme.

B. La perception du processus démocratique par les populations

1 - Les élites et la journée du 10 Décembre 1996

Pour célébrer le quarante-huitième anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, le Ministère de la justice de la Législation et des Droits de l'Homme du Bénin a organisé une journée pour faire le point sur l'évolution des droits de l'homme. Deux personnalités ont présenté chacune un exposé sur la problématique des droits de l'homme au Bénin. Le Président de la Commission Béninoise des Droits de l'Homme (CBDH), et un professeur de droit public de l'Université Nationale du Bénin, représentant l'Exécutif béninois.

Le Président de la CBDH, dans son exposé introductif mit l'accent sur les changements au Bénin depuis la Conférence des Forces Vives de la Nation de Février 1990, insista à plusieurs reprises sur l'inexistence de violation massive des droits de l'homme dans le pays depuis cette date. Seuls nuages aujourd'hui : la situation dans les prisons qu'il avait visitées, accompagné du Ministre de la Justice M. N. Tidjani Serpos, en ce jour du 10 Décembre. Le second problème sur lequel l'avocat appelait son auditoire à réfléchir consistait dans un phénomène récurrent aujourd'hui dans les villes du Bénin : le supplice du collier infligé aux voleurs ou personnes supposées telles. Cette forme de vindicte populaire ne fait pas honneur à la démocratie encore moins à l'application des droits de l'homme. En résumé voici l'argument du Président de la Commission Béninoise des Droits de l'Homme : il y a une quarantaine d'années le Dahomey (ancienne appellation du pays) importa le modèle étatique occidental et avait perdu en chemin les droits protégeant les citoyens. Depuis 1990 justice est faite, le Bénin a récupéré les droits de l'homme néanmoins on ne saurait être moins vigilants, sait-on jamais ? Les acquits de la Commission : les traductions des Déclarations en langues nationales, l'aide au gouvernement pour ratifier les instruments internationaux des Droits de l'Homme, l'élection présidentielle de 1996, les actes des séminaires ....

Le représentant de l'Exécutif analysa le rôle de la "société civile" dans le nouveau contexte démocratique. Après avoir retracé et remis le mot dans son contexte sociologique et politique (l'ensemble des acteurs dans la vie nationale) il lui donna son caractère extra-politique. Il fut ensuite question de l'organisation de la société civile, des formalités administratives et des centres d'intérêt de ce concept remis au goût du jour. L'auditoire n'était composé que de quarante huit personnes, des magistrats de l'Etat béninois pour l'immense majorité. Rien à voir avec l'EID, l'Espace d'Interpellation Démocratique que le Mali s'offre tous les 10 Décembre. Les critiques n'ont pas manqué l'occasion de demander l'enracinement des Droits de l'Homme dans le concret des couches paysannes et de fustiger les séminaires où ne se rencontrent que les élites béninoises. La défense des Droits de l'Homme ne s'arrête pas au siège de la Commission Béninoise des Droits de l'Homme (le siège maintient toujours ses portes closes ; la permanence du vendredi est quasi-inexistante). Il fut également question de la séquestration des enfants mineurs dans les couvents, des moyens légaux pour la poursuite des délinquants ayant enfreint aux lois démocratiques et le manque de finances qui laisse la Commission sans moyens, d'où son silence parfois inquiétant. Le Président de la CBDH énuméra les facteurs objectifs qui entravent le processus des Droits de l'Homme au Bénin, insista sur le tarissement des financements internationaux, le Bénin ayant déjà "décollé" dans le domaine de la promotion et de la défense des dits droits. Les " opérateurs " démocratiques lorgnent vers d'autres cieux ... Lorsqu'un participant demanda à l'Etat béninois de prendre la relève en fournissant des espèces sonnantes, le représentant du Premier Ministre fit état de la création de nouveaux cours et tribunaux, de l'immensité de la tâche à accomplir et conclut brillamment qu'en matière des droits de l'homme, l'Etat ne peut et ne doit pas tout faire ! Il appartient aux citoyens de participer à la vie des droits de l'homme ; le rôle de l'Etat consistant à plier sous les revendications des individus et non pas l'inverse.

Quoi qu'il en soit on parla de tout, sauf de la culture africaine et des dimensions culturelles de la notion des droits de l'homme au Bénin, celles-là mêmes qui assureraient une plus grande participation des campagnes à l'œuvre des droits de l'homme.

2 - Différences de vue entre les communautés villageoises et les villes

Selon l'enquête effectuée par le Groupe d'Etudes et de Recherches sur la Démocratie et le Développement Economique et Social (GERDDES-AFRIQUE) du 16 Août au 21 Septembre 1995 dans les trois provinces de l'Atlantique, du Borgou et du Zou (sur six provinces au total), les sondés donnent une bonne impression de la démocratie béninoise et rejoignent nos propres résultats sur le terrain quatorze mois plus tard ; toutefois sur 232 satisfaits, 157 résident en zone urbaine pour 75 en zone rurale.

Les mauvaises impressions qui ressortent de cette enquête se situent au niveau social (la démocratie égale anarchie, individualisme, confusion, régionalisme, clanisme, népotisme, favoritisme, obscurantisme, manque de débats de société, exclusion sociale) et essentiellement sur le plan politico-économique (mauvaise gestion de la population, non-engagement dans la formation des cadres pour une bonne gestion, mauvaise utilisation des compétences, corruption généralisée à tous les échelons, trop de laisser-aller sous le couvert de la démocratie, inflation galopante et vie chère, chômage, extraversion de l'économie et inexistence d'une nation véritablement béninoise).

Quant aux bonnes impressions elles se situent au niveau du multipartisme intégral, de la bonne gestion des institutions, de la transparence des élections et surtout des libertés retrouvées (liberté d'expression, d'opinion, d'association, de circulation, de presse ...) et de l'absence de détenus politiques dans les prisons. Evidemment au plan économique on cite la régularité des salaires des agents de l'Etat avec la confiance retrouvée des partenaires du développement et les résultats positifs de l'économie béninoise.

La plus grande leçon du sondage fait apparaître la différence entre le milieu urbain et les communautés de base dans les villages. Pour celles-ci la question économique est primordiale. Pour renforcer la démocratie et les droits de l'homme il faut le renforcement du tissu économique et un mieux-être des populations (en est-il un meilleur stimulant pour la liberté et l'indépendance d'esprit ?) Aussi, au cours des enquêtes, des villageois ne se cachent-ils pas pour tout laisser tomber, aller vaquer aux travaux champêtres, pour ne pas perdre du temps. Peut-on voir dans cette attitude la permission donnée aux " intellectuels " de s'occuper de leur " politique ", l'essentiel étant que tout aille pour le meilleur dans la voie pacifique ?

Nous pensons que la démocratie béninoise n'est pas une démocratie d'exclusion. Tout y est mis en jeu pour obtenir l'adhésion de toutes les couches de la population. Témoin, les cinq cents délégués constituant les " Forces vives " déclencheurs de la Conférence Nationale qui réveilla les droits de l'homme depuis la Constitution du 11 Décembre 1990 (" paysans et artisans ", " personnalités et sages ", " association de développement ", etc.). La solution doit être recherchée sur le plan culturel avant de se lancer dans l'édification d'un droit positif des droits de l'homme. La méthode anthropologique peut nous aider à éclairer l'avenir béninois des droits de l'homme.

CHAPITRE III - RENVERSER LE RAPPORT Pouvoir/Personne

Le concept des droits de l'homme est contesté quant à la notion même de " droit ". La charte des Nations Unies et celle de O.U.A. affirment le principe de non-ingérence dans les affaires relevant de la compétence nationale des Etats. Qu'est-ce qui, au-delà du cri d'indignation peut s'apparenter à un raisonnement judiciaire/juridique ?

Existe-t-il de véritables " droits " de l'homme à l'échelle internationale ? Nous avions précédemment décrit les commissions onusienne et africaine des droits de l'homme mais, pour que les droits de l'homme atteignent le niveau de " principes de droit " il faut qu'ils soient d'abord obligatoires pour les Etats. Contrôle donc des cours constitutionnelles (recours à l'amparo mexicain dans certains Etats) au plan national et procédures de contrôle au niveau supranational (les deux Pactes de l'ONU de 1966 et la Charte Africaine des Droits de l'Homme au Bénin). Pour que le droit international des droits de l'homme devienne un véritable instrument de contrainte structurelle il faut veiller à développer de solides structures régionales et internationales tout en faisant de l'applicabilité de ces droits une réalité dans l'ordre national (contester la légitimité de certaines pratiques par son raisonnement juridique).

On peut valablement conclure que la République du Dahomey, la République populaire du Bénin et enfin la République du Bénin, à l'instar des autres Etats Africains, a "fait le tour" des institutions " démocratiques " telles qu'elles existent dans les autres parties du Monde. Le Bénin, membre à part entière de la Communauté internationale a adopté des " libertés publiques ", embrassé la conception trop occidentale des droits de l'homme. Les inconvénients inhérents à cette théorie y sont visibles (plus qu'elles ne le sont en Europe). L'homme Béninois est toujours sous le joug du Pouvoir. Les théoriciens des droits de l'homme doivent reconnaître que leur application au Bénin, à moins qu'elle ne se rattache à des incantations (celles-ci ne sont pas à condamner à l'autodafé bien au contraire), ne satisfait pas du tout l'Africain. N'est-il pas alors temps de " cultiver son jardin " de ce côté de l'Atlantique ?

" Les prérogatives gouvernées par des règles que la personne détient en propre dans ses relations avec les particuliers et avec le pouvoir ".

différent que l'on appartienne à l'univers européen ou à l'espace afro-béninois. Analysons tour à tour le besoin de liberté au Bénin et ensuite les relations avec la Pouvoir.

Si la démocratie isole les individus et est menacée par l'individualisme (Tocqueville 1.), la solution qui passe par le mouvement associatif n'est plus à chercher au Bénin. Tout est associatif, ou pour être plus exact, la vie associative tissée en Afrique depuis des siècles n'est pas à déconstruire. C'est ce à quoi on assiste depuis la rencontre de l'univers béninois avec l'Occident. Par contre la société inégalitaire (complémentarité) a du mal à s'accorder à la démocratie et à la notion des droits de l'homme. Il s'agit de tout faire pour arrêter la déconstruction sociale et poursuivre en avant le mouvement égalitaire d'ailleurs réclamé par les hommes au Bénin, avant que cette revendication des droits ne prenne la forme d'une contestation.

SECTION I : LA REVENDICATION DE DROITS AFRICAINS

La mondialisation amène certaines catégories sociales au Bénin à se battre pour l'" égalisation des conditions ". G. Balandier cité par Ansart Pierre, met en lumière la pluralité des changements qui traversent les sociétés africaines. Les hypothèses de l'ethnologie traditionnelle sont récusées par l'éminent sociologue qui dénonce également le structuralisme qui, " en polarisant l'étude sur les invariances et sur la répétition des ordonnancements sociaux pourrait ainsi prolonger les principes de l'ethnologie ancienne ". Que sont les potentialités contradictoires que recèlent ces sociétés africaines et que sont leurs possibilités de choix d'avenirs différents ? Avant cela étudions ce que G. Balandier appelle les " permanences structurelles " dans l'univers béninois.

PARAGRAPHE I : " Les permanences structurelles au Bénin "

Ce sont les résultats de pratiques antérieures qui pourraient être transformées par des pratiques ultérieures en matière de droit de l'homme. L'enquête effectuée du 20 Octobre au 20 Novembre 1996 par Africa-Cultures montre l'importance de la religion et des cultes ancestraux, l'au-delà qui fonde toute la vie sur terre. Cette liberté de conscience peut se transformer mais il en restera le respect de tout ce que l'homme ne peut maîtriser : la nature, l'environnement, la bioéthique en général. C'est dans cet ordre qu'il faut veiller à ne pas laisser partir les cérémonies annuelles ou bisannuelles, donc à accorder une grande place aux personnes âgées maîtresses des cérémonies vodoun et autres et du patrimoine religieux avec les danses et les chants.

A. Danses et chants à thèmes

Celui qui n'a pas encore compris la place des danses et des chants pour l'émancipation des hommes en Afrique n'a encore rien saisi de la réalité socio-anthropologique. A travers les chants on se pose et l'on s'oppose au Pouvoir. Encourager les chants comme à Athènes l'on encourageait le développement de la tragédie. Un concours de chants avec un premier rang autour de thèmes " sérieux " tels l'histoire du pays, les hauts faits des hommes, la vie politique, les abus du pouvoir, etc. de manière à aiguillonner l'opinion publique et à développer l'esprit critique. Mais ces récitals et chants peuvent continuer à célébrer la culture de la paix et l'amour du prochain. Au pire moment de la dictature d'Eyadema une chanson à thème fredonnée par les togolais leur a permis de vivre des moments difficiles dans une relative facilité. Et le rôle de contre-pouvoir qu'a longtemps joué Fela A. au Nigéria. La culture du griot recorrigée peut réapparaître et s'enseigner dans les écoles. La danse des revenants libère les hommes du pouvoir oppresseur du Politique. Cependant si les chants sont à encourager et à promouvoir dans l'esprit des droits de l'homme, ils sont loin de combattre le pouvoir. C'est pourquoi à la demande des Béninois il serait judicieux d'encourager les rites d'initiation et les sociétés secrètes.

B. Rites d'initiation et sociétés secrètes

C'est à travers l'initiation et les sociétés secrètes que les croyances traditionnelles trouvent leur envergure. L'homme initié ou appartenant à une société secrète pense d'abord à l'intérêt général : il sait qu'il ne doit pas enfreindre les règles du groupe auquel il appartient. De nombreuses sociétés dites secrètes (ré)apparaissent aujourd'hui au Bénin, signes que les permanences structurelles n'ont pas disparues. Un exemple édifiant est celui des Dozo en Côte d'Ivoire, société de chasseurs qui assurent la protection et la sécurité des populations dans les stades et dans les villes dangereuses la nuit. On apprend, par ces rites et dans ces sociétés les cérémonies vodoun, l'éthique sociale, et tout le patrimoine religieux des Béninois. Pour certaines réponses : " il faut éviter de provoquer les morts. " pour d'autres " Les droits sociaux sont en majorité ".

C. La solidarité africaine ou les droits sociaux

Nous sommes dans la spécificité africaine, celle des devoirs traditionnels. La finalité de la démocratie et des droits de l'homme. C'est l'assistance aux personnes nécessiteuses, c'est la responsabilité des parents de s'occuper de tous les enfants (neveux, nièces etc.). La loi de l'hospitalité (le devoir d'hospitalité) s'apprend à travers l'entraide, le travail collectif, la chasse, les fêtes, les récoltes, les naissances, les mariages, les décès et les calamités. La particularité de cette solidarité c'est qu'elle ne se cantonne pas aux membres de sa caste, de sa famille ni aux hommes qui nous ressemblent. Passé le moment d'étrangeté, l'homme est accepté et adopté non pour ce qu'il a mais pour ce qu'il est : un humain.

Toutefois nos enquêtes ont montré des failles béantes qu'il faut combler.

PARAGRAPHE II : Ce qu'il reste à éradiquer

Les droits civils tels qu'ils existent en Occident ne sont pas bien " développés " au Bénin ; l'apport du droit international des droits de l'homme s'avère très utile. C'est ce qui ressort de l'enquête de terrain : " Quoi éradiquer dans les valeurs culturelles traditionnelles africaines ? ". .A la lecture des réponses apportées on comprend mieux la crainte de ceux qui pensent que la démocratie n'est pas faite pour l'Afrique (tribalisme, guerres, corruption, ignorance, analphabétisme).

A. Le droit des femmes béninoises

A l'évidence la Béninoise n'est pas libre. A un certain âge il lui est reconnu des droits sur les cérémonies religieuses et familiales mais la femme pubère est mal lotie : mariage précoce (ou domination des aînés et des frères cadets, influence des personnes tutrices, etc.), polygamie ou une dot au plus offrant. Les filles adoptées servent encore trop souvent de " bonnes " à tout faire, taillables et corvéables à merci. Leur séjour est trop prolongé dans les couvents et elles sont accusées de sorcellerie souvent de manière injuste. Et que dire des formes de répudiation de la femme mariée ? L'infanticide rituel existe encore dans de nombreuses régions ou bien les fillettes sont " confiées " à des Peulh. Et en pays Peulh la flagellation de la femme adultère ou de l'apprenti(e) n'a rien de démodé ou de biblique. L'absence des jeunes femmes dans les conseils de famille est aussi déplorée. Quant aux mariages forcés, au veuvage et à l'excision ils ne sont remis en question par les modernes.

B. La lutte contre le " tribalisme "

Il vient après les critiques formulées à l'encontre des droits de la femme Béninoise. On met à l'index en général les scarifications, cicatrices, balafres et signes qui permettent de savoir de quelle origine est issue la personne marquée à vie. Quoiqu'on reconnaisse que ces traces ne furent pas destinées à discriminer, leur retombée n'est pas juste pour ceux qui les portent. C'est vrai qu'il ne faut pas renoncer à la race par les techniques de dépigmentation mais de là à accentuer les différences, les lettres reçues ne sont pas prête à le cautionner. De façon plus précise certains groupes sociaux se révoltent contre leur séparation avec d'autres (à plusieurs reprises dans le Nord du Bénin, les Baribas ne veulent pas se séparer des Gando). Comment organiser ce brassage ethnique et racial réclamé sinon par l'école, le collège, l'université, l'armée bref à travers les institutions héritées du colonialisme ?

C. Le culte des chefs et des personnalités importantes

Il faut dire que nous avons recensé un très grand nombre de revendications c'est-à-dire de pratiques à décourager comme celles qui consistent à exhumer des morts pour les réenterrer une seconde fois (Akpabassou). Le droit d'aînesse continue à sévir dans les régions éloignées du centre (Cotonou, Porto-Novo) et il est même demandé aux " Bokonon ", prêtres d'Ifa ou marabouts d'éviter de désagréger les familles béninoises. La chefferie, si elle fait partie des valeurs à encourager ressortit également de la liste à décourager lorsqu'elle résulte d'une usurpation du pouvoir traditionnel. C'est une forme d'individualisme, lui-même fortement rejeté. Les chefs et personnalités, nous dit-on, doivent s'exhiber en costume traditionnels et respecter les modes de succession.

C'est dire ici toute la problématique des droits de l'homme qui consiste en cette tension entre la liberté et le pouvoir ; que faire ici et maintenant à la lumière de cette enquête de terrain pour mettre un frein à la déconstruction du champ social au Bénin ?

SECTION II : FREINER LA DÉCONSTRUCTION SOCIALE AU BÉNIN

La notion des droits subjectifs en vigueur en Occident que tente de recopier les colonisés d'hier reflète la philosophie sous-jacente au développement de l'histoire de cette société. Comment peut-on encore penser au Bénin que la règle de droit est d'essence scientifique et qu'elle n'a rien à voir avec la réalité sociale de l'univers dans lequel on se trouve ? Le droit reflète de nombreux préjugés et une explication en profondeur des droits de l'homme s'impose aussi de notre côté. D'où viendra l'autorité qui rendra durable le pouvoir si ce n'est en écoutant les chants de la tradition en rien comparable à ceux des sirènes ? Tel Ulysse toute l'intelligentsia formée en Occident se bouche les oreilles à l'aide de cire, après s'être laissée lier aux mats du navire universel des droits de l'homme. Aussi aborderons-nous tour à tour dans cette section l'étude de la personnalité béninoise (African personality) en nous interrogeant d'abord sur le prétendu système scientifique universel de la personnalité (paragraphe 1) pour aborder ensuite ce que L. V. Thomas appelait le niveau impressionniste ou empirique de la notion de personne dans le champ béninois.

PARAGRAPHE I : Les droits subjectifs et les droits de l'homme

A. La discussion des droits subjectifs

Etudier l'" homme " de/dans la théorie des droits de l'homme revient à considérer cette notion dans le champ occidental (que d'aucuns assimilent vite à une notion universelle). Bien sûr qu'un minimum de cohérence se rencontrent dans toutes les cultures humaines quant à la définition juridique de l'homme. " Sujet de droit, personne, homme c'est tout un " écrit le juriste R. Martin. Ainsi la technique juridique consiste à étudier l'" homme " et à le classer dans les catégories du nom, du domicile, de l'état-civil et des droits de la personnalité. Ce juridisme occidental est à la base des droits subjectifs, de la théorie du patrimoine ou de l'égalité civile que nous retrouvons dans la théorie des droits de l'homme. Le droit renvoie au sujet du droit c'est-à-dire à son titulaire (nous n'aborderons le droit ni sous l'angle de son contenu ni sous celui de son objet). Le sujet de droit et des droits de l'homme ne peut se rencontrer que dans l'homme et dans la personne humaine. La personne physique en est le titulaire (homme, femme et enfant). On discute et on a discuté, pour savoir si l'embryon humain pouvait être considéré comme un " homme ". De savantes distinctions ont pu être faites par tel ou tel groupe pour justifier ou combattre les lois dites I.V.G. (Interruption Volontaire de Grossesse). En France le seuil a été fixé à dix semaines pour déclarer la viabilité de l'embryon qui devient un fœtus etc.

Poursuivant toujours la technique judiciaire relative à la personne, sujet de droit, on pourrait trouver des éléments de justification de la personne physique esclave déclarée non sujet de droit. Et l'enfant de l'esclave ? Une femme esclave pouvait-elle légitimement procéder à l'avortement ou aller jusqu'à commettre le crime d'infanticide sans être déclarée responsable de son forfait ? Le raisonnement juridique verrait en cet in-fans un objet du maître qui seul poursuivra (a poursuivi) l'esclave pour obtenir réparation ! Une autre aberration (ce n'est là que jugement de valeur interdit en principe par les positivistes) consiste à produire la Déclaration Universelle des droits de l'animal et des juristes lèvent la voix pour annoncer l'animal " sujet de droit naissant ". On discute déjà devant de sages magistrats la garde de l'animal de compagnie et on pense déjà à le faire héritier : il pourra se voir constituer un patrimoine, donc posséder des droits subjectifs au même titre que l'homme. A quand l'égalité civile ? Gilles Goubeaux dénonce une éventuelle inversion des valeurs : l'embryon serait-il inférieur à l'animal ? En outre quelle définition donnerait-on de l'animal et y engloberait-on les insectes et les amibes dans ladite catégorie juridique ?

B. Les droits de l'homme : un mythe occidental ?

Que peut apporter l'Afrique, le Bénin à cette notion de " personne " qui va en s'effilochant ? Michel Villey met en garde l'humanité contre ces droits subjectifs qui isolent l'individu et faussent selon lui les perspectives de l'homme. Avec lui il faut parler de " relations juridiques objectives " dans les rapports de chacun avec les autres. La notion de droits subjectifs est-elle à condamner à l'autodafé ? Non, bien sûr répond l'éminent philosophe du droit :

" Elle eut en son temps ses avantages ; qu'elle fut un instrument de combat, qu'elle constitua l'un de ces mythes qui, de par leur fausseté même sont générateurs de progrès ".

Le mythe des droits de l'homme a refoulé des structures tribales dans le monde invisible, dans une réalité qui contredit la pensée officielle. C'est cette lecture attentive qui permet d'établir des échelles entre les différentes cultures afin de les rapprocher au lieu de se diaboliser les uns les autres. La notion d'homme, de personne dans l'Afrique profonde permet de toucher la même réalité (différence de degré et pas de nature) et celle de liberté en Occident pourrait enrichir et extirper certaines pratiques honteuses des hommes au Bénin.

PARAGRAPHE II : La notion d'" homme " au Bénin

La notion de sujets de droits appliquée à l'homme est discutée aujourd'hui en Occident. Rien de plus éloigné de la conception africaine ou béninoise de personne et celle d'homme. Après avoir montré les pratiques et les coutumes dans le chapitre 2 de la première section, la façon dont est pensé le principe d'individuation par l'entremise de la divination d'Ifa, il faut peut-être scruter les expressions les plus souples de la volonté générale en matière de droits de l'homme. La conscience collective, notion quelque peu vague, permet toutefois d'observer une différence du corps social béninois vis-à-vis de la " construction " de la théorie des droits telle qu'elle se fait dans la Constitution du 11 Décembre 1990 que nous avons longuement étudiée. Nous objectera t-on que parfois le droit impose la solution voulue par quelques uns, que nous répondrons qu'il faut étudier les fondations de ce corps social, le cadre immobile, indispensable pour bâtir une théorie des droits de l'homme efficace.

A. La personne dans la société et dans le droit béninois

En étudiant la " personnalité " africaine L. V. Thomas ne l'aborde que du point de vue empirique, " impressionniste ". L'éminent philosophe avait particulièrement effectué ses enquêtes au milieu des ethnies Fon et Yoruba (Nago) du Bénin, c'est-à-dire celles que nous avons choisies comme représentatives de la démonstration des droits de l'homme.

La personne est le capital le plus précieux chez les Yoruba et les Fon du Bénin. La richesse sémantique de la notion est remarquable et il est question d'unité et de pluralité à la fois. Les Fonnu (ou Fon) distinguent pas moins de cinq vocables pour décrire les composantes de la personne humaine. S-lindon, c'est à l'instar du Dieu double Sgbo-lisa, l'âme qui maintient le lien avec celui qui a créé la vie, le monde (le Gb dotç). A l'appel de la mort il part rejoindre le Créateur. S, l'âme esseulée est chargée du destin de la personne. Quant au S-lindon c'est l'ombre : il disparaît avec le corps mais c'est lui qui revient quelques instants après la mort hanter les endroits privés/publics du decujus. C'est l'ombre qui marchait dans la brousse à l'ouverture des Soleils des Indépendances d'Ahmadou Kourouma ou celui du Horla de Guy de Maupassant. Ensuite le Kpoli permet l'acte d'ancestralisation. Quant aux signes d'Ifa (DU) dont nous avons relaté quelques faits, ils se chargent de programmer la vie de la personne. Une hiérarchie s'installe qui part de S-lindon être immatériel pour aboutir à la base de la pyramide aux signes d'Ifa, plus matériels donc plus humains. Cette pluralité de composantes de la personnalité se reflète également dans les noms donnés à l'enfant le jour de sa naissance correspondant à son âme. Il s'agit d'une sorte d'individualisation se détachant d'une forme d'âme collective et une appartenance diffuse à une même catégorie matérialisée par un jour donné (les enfants nés tel jour posséderaient les mêmes qualités et les mêmes défauts).

Les Yoruba, eux, disposent de sept types d'éléments constitutifs de la personne. Les composantes matérielles et les composantes immatérielles, ces dernières pouvant être soit périssables soit impérissables. Ojiji, c'est l'ombre (l'équivalent du des Fonnu) qui relève de la classe matérielle de même que le corps (Ara), poussière qui retourne en poussière et l'intérieur (Ikpin-ijeun). La composante immatérielle périssable est appelée Iye ou l'esprit qui loge derrière le front. L'instance la plus représentative de la personne (des composantes immatérielles impérissables) se décompose en trois éléments : le cœur siège de la personne comme valeur. (Okan, se mange pour la possession des qualités des rois défunts), le souffle de vie s'échappe le dernier jour pour rejoindre le Créateur (Emin) et la tête (Eri) se réincarnant dans le nouveau-né. Pour comprendre la place de ce dernier élément, voir le signe d'Ifa. En disant que les taxonomies négro-africains sont à la fois des homo-morphiques et homocentiques L. V. Thomas rejoint la parole de Raimundo Pannikar, enjoignant l'humanité d'établir des jeux de correspondances entre la conception occidentale des droits de l'homme et celles des autres parties du monde. La notion de personne, on le voit bien ne correspond en rien à la personnalité des êtres humains réduite à un nom, domicile, état-civil etc. Elle va bien au-delà de la mort puisque chez les Yoruba, la tête (Eri) et le Kpoli (immatériel) des Fonnu se réincarnent. Cette parcelle de la personne immuable, en est sa part sacrée. Il s'agit probablement là d'un modèle théorique révélateur de l'idéologie des Fonnu ou des Yoruba du Bénin qui rejoint en profondeur celle des bouddhistes et qui, à n'en pas douter, peut apporter un immense enseignement du respect de soi et d'autrui. On ne peut forcer tout être humain d'y adhérer mais pourquoi refuser d'en tenir compte pour élaborer un droit de l'" homme " ?

B. L'homme et le monde dans les acceptions béninoises

Les sociétés béninoises et africaines se distinguent par l'élaboration d'institutions équilibrantes qui intègrent l'individu et veillent sur lui. La multiplicité des images paternelles et maternelles, des oncles, tantes, cousins, voisins en témoignent. Les notions occidentales de " domicile " et de " propriété " ne sont pas équivalentes (quel droit à la vie privée ?) et la complémentarité s'observe et agit dans ce monde ouvert. Pourquoi ne se parle-t-on pas dans le métro et les transports publics de la ville qui abrite le siège de l'ONU, de la Charte Universelle des Droits de l'Homme et des Commissions afférentes ?

Les notions d'entourage, d'héritage et d'innéité permettent à l'homme Béninois de faire corps avec le monde contrairement à la conception chrétienne où la figure en relief de la personne le somme de couper des liens avec ses " appartenances ", de rompre avec la " loi de participation ". Ce faisant, cet individu refoule des représentations négatives, puis sont faussés les jeux des interactions entre les hommes concrets et le milieu social, ceux des droits de l'homme et de la démocratie.

" Si plus aucune personne symbolique n'incarne la souveraineté nationale, c'est-à-dire l'emprise du collectif sur l'individuel, comment la démocratie, ne disposant plus d'allié dans le ciel, pourra-t-elle garantir ses pactes ? Comment réaffirmera t-elle le primat du tout sur les parties ? Comment le peuple se représentera-t-il à lui-même ? ".

A l'actif des sociétés béninoises, on constate l'existence d'un surcroît d'être qui se manifeste par les initiations, le nom, beaucoup d'enfants, étant entendu que l'homme demeure le capital le plus précieux. L. V. Thomas note l'apport de la personne comme auto création, comme équilibre et accord (le suicide sera-t-il cause de mortalité chez les jeunes ?). Le corps de la personne se fond dans une collectivité et la culture participe ici comme ailleurs au fonctionnement psychique de la personne humaine, permet au groupe d'exister pour exister dans un groupe plus grand. " Toute universalité est une destruction de l'autre " signale T. Nathan. En effet toutes les bêtises commencent du moment que l'on se croit détenteur de la Vérité et lorsque l'on se croit universel. L'universalité sert d'alibi pour détruire l'autre, que l'on en soit conscient ou non. On se drape dans sa clôture que l'on croit légitime à tort ou à raison, aller à l'assaut des autres, leur imposer " ce qui doit être ". Une étroitesse de vue en est la base. Sinon comment comprendre l'acharnement aujourd'hui à l'encontre de tel " rebelle " africain chasseur de dictateur et à qui on voudrait imposer des élections ? L'Etat de droit, les droits de l'homme, la démocratie, enseignés dans les manuels doivent-ils être en parfaite harmonie avec les modèles qui se construisent en Afrique ? Et ce " work in progress " peut prendre son allure propre, son propre rythme. Les droits naturels et imprescriptibles reconnus par la Déclaration des Droits de l'Homme (1789) énoncés positivement sont : la liberté, la sûreté, la résistance à l'oppression et à la propriété. Ce dernier montre la maîtrise de l'homme sur son environnement matériel. Le droit de propriété possède des liens étroits avec les notions de liberté et d'égalité. La propriété n'est pas de la même nature au Bénin (qu'ailleurs dans le monde). Les relations avec le pouvoir passaient dans l'Afrique précoloniale par le contre-pouvoir de la propriété expression des limites au pouvoir royal dans les sociétés béninoises. Cet aspect peu étudié, n'a pas disparu. Ce sera l'objet de notre prochain chapitre

CHAPITRE IV - ÉLÉMENTS POUR LA " CONSTRUCTION " D'UNE THÉORIE BÉNINOISE (AFRICAINE) DES DROITS DE L'HOMME

On l'a souvent dit et répété, la problématique des droits de l'homme tourne autour du couple Pouvoir/individu ; dans cette partie qui se veut exploratoire il sera question de savoir si les droits de l'homme sont faits pour les africains, tant d'indices semblent parfois donner raison à Jules Ferry. C'est lorsque l'on ignore les sociétés africaines (béninoises) que l'on se lance dans les généralités. Aussi à partir d'apparences, nous démontrerons qu'il existe une pensée complexe de protection des individus face à la toute puissance du Pouvoir.

SECTION I : APPARENCES D'INEXISTENCE DES DROITS DE L'HOMME AU BÉNIN

Lorsque les sociétés béninoises sont scrutés par l'œil du juriste dogmatique formé sur les bancs des Facultés de Droit, les incompatibilités entre les différents systèmes crèvent l'œil de celui qui ne saurait voir. Certains Béninois formés à l'occidental ne cessent de trouver à leur pays une culture franchement antidémocratique, une absence de leaders formés à la tâche, sommes-nous aussi ignorants, aussi " illettrés " pour prendre le train en marche, entend-t-on de la part d'" intellectuels " peut-être frustrés de leur passage à New-York ou à Paris ?

PARAGRAPHE I : Les sociétés sans Etat et sans droit

L'idée est toujours et fermement ancrée dans la tête des juristes positivistes que les sociétés traditionnelles africaines étaient dénuées d'Etat ou n'avaient pas encore atteint la phase étatique lorsqu'elles furent obligées de faire face à la pénétration étrangère (arabe et occidentale). Pas d'Etat donc pas de droit. Parler alors de droits de l'homme, c'est dénaturer la construction historique des civilisations avancées. Ne parlait-on pas encore peu du droit des " Nations civilisées " ? Ainsi les droits de l'homme n'ont rien à voir avec les Africains. Cela viendra en son temps, la démocratie mettra du temps : qui va lentement va sûrement. Aujourd'hui la démocratie et sa quintessence - les droits de l'homme - demeureraient encore un mythe sur le continent.

" Africa is a basket case ; there is nothing democracy can do to save it ".

L'Afrique se définit (à raison d'ailleurs) par son organisation communautaire plutôt que par une individualisation des rapports sociaux. Le Pouvoir n'est pas fortement différencié, nulle part on ne rencontre une société civile unifiée et les cultures d'orientation anti étatique font interroger certains de ses fils et filles de savoir : " Et si l'Afrique refusait le développement ? ". Il est question du clientélisme et de la " politique du ventre ". Tout cela entraîne des conflits de toutes sortes et l'Afrique se trouve empêtrée dans des guerres, des razzias et autres génocides. Où se trouve ce garde-fou que constituent les droits de l'homme pour ce que les hommes se prémunissent de leur déraison ? Si ce garde-fou avait peu ou prou fonctionné dans une période d'âge d'or (c'est-à-dire avant la pénétration étrangère) pourquoi grincerait-il aujourd'hui ? Les tentatives de démocratisation sont-elles aujourd'hui vouées à
l'échec ?

La raison est à notre avis l'absence de la réflexion commune des sciences sociales africaines. Les juristes Béninois se cramponnent au positivisme caduc autant qu'aux codes français depuis fort longtemps dépassés. Le paradoxe, c'est qu'ils reconnaissent la compétence de leurs plus éminents confrères africains ou africanistes (Olawole T. Elias, Guy Adjete Kouassigan ...) en oubliant que l'anthropologie a permis à ceux-ci de voir beaucoup plus loin et de paver la voie restée stérile depuis longtemps. Analyser les fondements de notre droit en se servant de l'outil philosophique et/ou socio-anthropologique, puis se demander si telle catégorie ainsi analysée relève du droit ou est susceptible d'être traduite en un principe général de droit. Telle est la méthode que nous adopterons après la lecture d'un bel ouvrage, celui de Michel Izard, L'Odyssée du Pouvoir.

PARAGRAPHE II : Les droits de l'homme ou succédané des droits de la terre dans les sociétés béninoises

L'un des garde-fous à la déraison de l'homme en Afrique traditionnelle c'est la terre : " Siège des forces surnaturelles à se concilier " (Ethnologie générale; Encycl. de La Pléiade, J. Poirier, 1968, Ed. Gallimard), la terre comprend le sol, le sous-sol et le sur-sol. Elle est garante de l'ordre du monde et de l'ordre de la société.

" Il suit que la terre est à elle-même sa propre légitimation dans son immanence au monde. Le pouvoir n'est pas pensable sans la terre, tandis que la terre est un impensé à propos duquel, depuis son " lieu ", la question ne se pose pas d'une signification qu'il tirerait d'un éventuel rapport au pouvoir "..

Protégeant l'homme et le groupe contre la sorcellerie, la transgression des interdits, la maladie et la famine elle allait au-delà de la protection des droits de l'homme contre l'Etat. Quant au pouvoir selon M. Izard son souci constant était de déconstruire des entités locales, d'établir " un rapport négatif à la vie sociale et aux relations qu'entretiennent l'un avec l'autre le monde naturel et le monde humain (...) Le discours du pouvoir ne manifeste aucun souci d'induction d'un consensus ". C'est ainsi qu'on en arrive à aborder la question de la liberté individuelle. Elle est toujours une transgression (le chasseur, le guerrier, le commerçant) qui mène à la folie (les génies) ou à la mort (les ancêtres) : la liberté c'est l'affrontement de la folie et de la mort. Le monde de la liberté en Afrique et au Bénin est donc celui de la transgression, de la transversalité et de l'errance. L'immortalité, la hiérarchie et la norme : voilà les contraintes imposées à l'homme qui se conforme à son groupe et veut s'y dissoudre. C'est aussi le rôle du droit. Relisons la définition de B. Edelman :

" Par sa taxinomie, par sa pesanteur même, par sa temporalité et sa prudence institutionnalisée, il enregistre, préserve et enclôt les représentations sociales. Il freine ainsi la "modernité", et c'est tant mieux. En étant "conservateur" au sens noble du mot, non point par conséquent conservateur des hypothèques mais conservateur de la mémoire, il est, paradoxalement, "résistant". Or comment peut-on véritablement penser sans "résister" ! "

SECTION II : ENRICHIR LA THÉORIE DES DROITS DE L'HOMME

Comme l'Etat Mossi au Yatenga décrit par Michel Izard les Etats de l'espace béninois s'appuient sur la terre. L'ordre territorial sert donc de base à l'instauration des systèmes étatiques. M. Raymond Verdier élabore une typologie à partir de la diversité des situations historiques africaines englobant à la fois de la parenté, du territoire et de la religion. On pourrait à sa suite parler d'ordres disjoints en contraposition où la terre au Bénin sert encore de lieu de commandement sur les hommes. Ce droit/Terre a le mérite de mettre a nu les lacunes de la théorie moderne des droits de l'homme et celle-ci permet en retour de corriger les atteintes à la liberté au Bénin.

PARAGRAPHE I : Redéfinition du " Pouvoir " et de la " Personne "

L'immersion dans l'univers béninois (africain) fait ressortir une autre conception de droit. Les typologies " modernes " de la chose juridique sont réductionnistes. Le politique et le juridique peuvent être aussi définis en dehors des institutions :

" Que le politique en vienne à signifier la domination, que le juridique puisse s'identifier à la contrainte n'implique pas que tout pouvoir soit nécessairement coercitif et que tout droit doive être sanctionné : leur fonction première n'est-elle pas d'instaurer un espace de communication et d'échange permettant la reconnaissance mutuelle ? "

C'est reconnaître que l'idéal des droits de l'homme a été atteint dans les sociétés béninoises par une autre voie que celle des Déclaration et Chartes, le chemin " de valeurs et d'usages, attribuant à chacun sa condition et son statut, prescrivant un ensemble de règles de conduite à tous [les] membres et réglementant les processus de résolution des conflits ".

Cette attitude nous amène au cœur du débat, à savoir : si les droits de l'homme sont de vrais " droits " ou de " simples " libertés. En ce qui concerne ce qu'on a baptisé " les droits de la première génération ", il est clair qu'à la lumière de la théorie occidentale la confusion peut difficilement être enrayée. Le droit y étant entendu comme un pouvoir du sujet/individu qui se définit par les libertés (droits subjectifs). Ainsi les droits de l'homme sont à la fois " droit " et " liberté ". Les deux termes aux contours flous sans acception acceptable, se définissent par leur contraire. Or, on l'a vu avec les Etats Moose (M. Izard) la liberté ne se définit pas. A ce propos M. Emmanuel Terray s'exprime :

" La liberté est, dans son être même, affrontement de la folie et de la mort ; hors de cet affrontement, il n'y a que conformisme et dissolution dans le groupe. Terrible société, où je ne puis accéder à la singularité qu'au prix de l'héroïsme. "

Cette liberté, ces droits-libertés ne peuvent pas s'étendre à l'infini. La liberté sans souveraineté n'est pas africaine. Il lui faut la responsabilité et la complémentarité. Avec la notion occidentale de droit et des droits de l'homme, le Bénin (et l'Afrique) pourraient étoffer le concept de liberté qui ne sera plus réservé à la folie, à la mort et aux seuls commerçants. La " modernité " a déjà entraîné l'immoralité des classes dirigeantes béninoises (et africaines). Les droits sociaux de plus en plus bafoués dans les centres urbains. Naguère :

" C'est à force de respecter les interdits et principes d'entretien du symbole de l'ace que, par sa fidélité, l'adepte recevra une promotion suivant son ancienneté, et verra son pouvoir s'exercer sur un domaine de commandement plus grand "

La question est de savoir comment intégrer dans le tissu social béninois les apports du monde extérieur sans le désagréger complètement. Recourir aux trois catégories du lignage du religieux et du politique ? Incontestablement cette dernière instance l'emporte. S'en servir pour la réduction des inégalités, et pour porter attention et secours aux acteurs sociaux les plus défavorisés. Ce faisant, distribuer les ressources en les répartissant de manière équitable. Toutefois le pouvoir, nous avertit M. Foucault :

" Ce n'est pas une institution et ce n'est pas une structure, ce n'est pas une certaine puissance dont certains se seraient dotés : c'est le nom qu'on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée ".

Le pouvoir est inexplicable ce qui rend complexe la problématique. Ainsi la problématique Personne/Pouvoir reposerait sur le premier terme du couple. La structure de la personne comme telle est le fondement de toutes les institutions de la société. Déconnecter l'individu de la société et de ses bases cosmologiques par les " droits-libertés " c'est le livrer à la folie et à la mort. Chaque atome du monde humain est complexe, chaque être a une multiplicité d'identités (E. Morin). Cette complexité a d'abord été perçue et décrite par le roman.

PARAGRAPHE II : Le paradigme de la complexité : la notion de personne

Trois romanciers occidentaux ont perçu la réponse à la problématique de la personne puis ont fait l'" effort pour bien dire " : Maupassant, Dostoïevski et Albert Chamisso. Leurs héros confrontés à leurs doubles dénoncent l'individualisme et révèlent les structures profondes de la personne, l'impossibilité d'une cohésion du moi. Goliadkine tente d'établir une alliance avec son sosie, le narrateur du Horla est vampirisé par son moi, tandis que contre une richesse renouvelable à l'infini, Peter Schlemihl échange son ombre c'est-à-dire l'identité rappelant étrangement les " appartenances " de L'Âme primitive de Lévy-Bruhl.

" J'ai perdu dans une longue et mauvaise maladie, dit Peter Schlemihl, mes cheveux, mes ongles et mon ombre " (p. 165).

Doit-on pour autant renoncer à ses désirs de reconnaissance sociale ? (" Quant à toi, mon ami, si tu veux vivre parmi les hommes, apprends à révéler d'abord l'ombre, ensuite l'argent " p. 193).

Le narrateur du Horla sent une autre personne l'habiter, s'installer chez lui grâce à un pouvoir invisible. Il tente de le piéger, de percer le mystère de mondes inconnus et il éprouve par ailleurs un sentiment d'infériorité devant les êtres qui habitent des mondes supérieurs et invisibles.

" Je me dressai, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh bien ... on y voyait comme en plein jour... et je me vis dans la glace ! Elle était vide, claire, pleine de lumière. Mon image n'était pas dedans... Et j'étais en face... ".

Enfin c'est Goliadkine qui tente mais en vain de s'attirer les faveurs d'un double qui l'agresse avec la complicité des éléments en furie. Tous ces personnages sentent la folie et la mort rôder autour d'eux. Les contraintes trop lourdes qu'impose une société trop aliénante, provoquant donc la scission de leur personnalité. Le double n'est que la parfaite projection d'un désordre psychique malheureusement fréquent dans la société individualiste. Le thème du double intéresse également les auteurs du fait que vouloir être libre c'est devenir fou ou mourir (le commentaire de M. Emmanuel Terray prend toute son importance non seulement dans les sociétés traditionnelles décrites par Michel Izard). Dans une lettre du 9 Août 1838 Dostoïevski écrit à son frère Michel : " J'ai un projet : devenir fou ". Tous les doubles ne sont pas de doux rêveurs.

Le héros du Horla n'a pas réalisé qu'en voulant se débarrasser de cet être étrange qui habitait chez lui, en mettant le feu à sa demeure, il a en même temps signé la mort de ses domestiques. Quant à Hermann, le Double de Nabokov, il a assassiné son alter ego en réussissant - presque - à faire passer cet acte comme un accident. C'est plutôt ce genre de paranoïa qui guette l'homme politique de l'Afrique Noire si rien n'est fait pour limiter absolument le pouvoir : la réaction d'un Etat de droit africain et les cadres dans lesquels les droits de l'homme pourront vivre.

A l'appui de son argumentation, traitant du statut politique paranoïaque, M. Etienne Le Roy cite le Docteur I. Sow : " Le problème fondamental pour l'homme, c'est d'être en mesure de maîtriser son autre soi. S'il y a conflit entre le soi (dedans) humain et le dehors (naturel) qui est un dehors devenu naturel et invisible, alors peut survenir le trouble mental qui est ainsi associé à une réapparition de la violence mythique s'ouvrant au désordre (la mort, la maladie ou le malheur) et qui signifie par elle-même retour à la nature, au non-organisé, bref, au non humain. "

A la suite des " contrepoints " du Docteur I. Sow cité, reprochant à l'auteur de l'article, d'insinuer qu'il existerait une " pathologie permanente et latente " des mécanismes et du pouvoir politique en Afrique Noire, M. Etienne Le Roy précise le rôle des structures de l'imaginaire et " la place des représentations, images, symboles et habitus dans l'ensemble normatif et institutionnel. "

" Quand les institutions politiques sont dépassées conclut E. Le Roy, et que les choix économiques sont confisqués, une des portes de sortie pour résoudre les contradictions sociales est une échappée dans l'imaginaire (...) en attendant de déboucher sur une réforme sociale lorsque les causes du blocage structurel auront disparu. "

" Dans un tel contexte de violence et d'oppression, y a t-il une place pour quelque chose d'analogue à la protection des droits de l'homme et du citoyen ? s'interroge M. Etienne Le Roy. Les données précédentes ne doivent pas faire oublier que les mécanismes régulateurs existent ailleurs qu'au niveau du pouvoir central, au sein des lignages, des familles, des villages ou des confréries (sic)(...) Les principes constitutionnels (qui ont vu le jour avec le Royaume de Cayor) continuent à être considérés comme fondamentaux. Ils sont ainsi le cadre d'adaptations originales où se dévoilent de nouveaux mythes fondamentaux. "

Si on a le sens de la complexité, reconnaît E. Morin, on a le sens de la solidarité et de la réalité multidimensionnelle : c'est là le nouveau projet de la théorie des droits de l'homme.

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