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L'évaluation économique des ressources non échangées

Ghislain Geniaux et Stéphane Luchini
GREQAM - Centre de la Vieille Charité - 13002 Marseille

 


 

I Introduction

Si l'on reprend la formulation de Maurice Allais, la valeur sociale d'un objet est mesurée par son prix. Cette valeur dérive essentiellement du phénomène collectif de l'échange et elle ne saurait exister en dehors de lui. L'ensemble des prix constitue en fait "l'échelle des valeurs sociales", qui caractérise toute économie de marché. Le marché transmet, par l'intermédiaire des prix, des signaux quant à la rareté des ressources, et alloue ces ressources aux utilisations où elles sont les plus précieuses. Or, dans le cas des biens environnementaux, il n'existe pas de marché donc pas de système de prix. Pourtant l'inexistence d'un système de prix ne signifie pas pour autant que les actifs environnementaux n'ont pas de valeur.

Dans le cadre de l'analyse utilitariste, les valeurs attribuées aux actifs environnementaux sont construits sur la base des préférences des agents. Cependant, ce choix suppose qu'on exclue de fait la possibilité d'existence d'une valeur intrinsèque, i.e. une valeur construite selon un principe biocentré donc indépendante de toute évaluation par les hommes. L'approche économique s'inscrit donc dans un courant de pensée anthropocentré où l'évaluation des actifs environnementaux se fonde sur les bénéfices ou les dommages affectant le bien être des individus.

La théorie économique a développé différentes méthodes d'évaluation des préférences des agents lorsqu'il y a absence de marché. Ces méthodes peuvent être groupées en deux catégories: celle reliée à l'observation des comportements et des décisions (préférences révélées) et celle issue de réponses à des situations hypothétiques (évaluation contingente et jeux d'enchères). La première catégorie inclue des méthodes basées sur l'analyse de la demande, des fonctions de coût, des prix de marché et des choix et comportements observés. Dans la seconde catégorie, on questionne directement les individus sur leur consentement à payer (CAP) pour une modification donnée (hypothétique) de leur environnement. On peut aussi les interroger sur la façon dont leur comportement changerait si la modification était mis en oeuvre, ou enfin sur la façon dont ils classent certaines situations alternatives (combinaisons différentes de revenus, santé et autres biens). Nous n'avons pas abordé dans notre exposé les méthodes indirectes telles que la méthode des coûts de protection, la méthode hédonistique et la méthode des coûts de transport. Seule est présentée la méthode d'évaluation contingente. Cette méthode permet théoriquement de mesurer l'ensemble des valeurs que la théorie économique a mis à jour.

Les types d'avantages les plus facilement identifiables sont ceux obtenus par usage direct ou indirect des ressources naturelles: on parle alors de valeurs d'usage directes ou indirectes. L'utilisation peut aussi être envisagée dans une optique à plus long terme. Les ressources pourront, dans le futur, être l'objet d'un usage. Le bien n'a donc pas de valeur d'usage mais son utilisation potentielle dans le futur détermine une valeur d'option. Cependant, les individus peuvent attribuer une valeur à un bien même s'ils n'en ont pas l'usage dans le présent et n'envisagent pas de l'utiliser dans le futur. Une valeur peut être définie sur la base du pur plaisir qui découle de son existence sans que cela puisse être mis en relation avec un usage présent ou futur. On définit alors un autre type de valeurs, les valeurs d'existence et patrimoniale. La valeur de patrimoine a cela de particulier qu'elle provient du désir de transmettre un environnement non détérioré aux générations futures.

Dans l'analyse globale d'un écosystème, il est probablement raisonnable de partir du principe selon lequel les individus n'auraient pas une connaissance suffisante du monde pour évaluer l'environnement. On peut alors envisager une nouvelle valeur attribuable aux composantes environnementales, la valeur systémique. Chaque composante serait donc évaluée en fonction du rôle qu'elle joue dans l'écosystème. Il convient de noter qu'il est possible, sur la base de cette conception de la valeur, d'envisager des valeurs systémiques présentes et futures (quel rôle pourra jouer une composante environnementale dans le futur). Cette notion est intimement liée à l'état des connaissances scientifiques et donc au problème de l'incertitude. Elle reste toutefois intéressante car elle permet d'intégrer dans l'évaluation d'un actif naturel les phénomènes d'interdépendance des services liés à ce bien ainsi que les problèmes d'irréversibilité.

II La méthode d'évaluation contingente

Il s'agit d'une méthode qui permet, par interrogation directe des individus de générer une estimation des mesures compensées de variation du bien­être. C'est un ensemble de procédures utilisées pour estimer la variation d'utilité ex­ante de l'impact d'une politique à l'aide de questionnaires directs, de jeux d'enchères ou de référendum.

On décrit aux agents interrogés un marché contingent dans lequel on leur fait faire un choix. C'est à dire qu'on décrit à travers un scénario, par exemple sur la base d'une politique visant à l'amélioration d'un actif environnemental et on demande ensuite dans le questionnaire quel est le consentement à payer de la personne enquêtée pour cette amélioration ainsi qu'un certain nombre d'autres questions sur lesquels nous reviendrons plus tard. Cet exercice de choix exige donc la résolution par l'agent de deux problèmes: un problème de formulation de la valeur (choix sous contrainte budgétaire) et un problème de révélation de cette valeur (opportunité et comportement stratégique).

Les risque d'erreurs inhérents à la méthode

"L'évaluation contingente ne permet pas de produire exactement les mêmes valeurs que celles que fournis le marché. La question fondamentale est donc de savoir s'il existe des biais systématiques imputables à la méthode. Bien qu'il n'existe pas de corpus théorique permettant d'évaluer la validité de la méthode, les progrès dans l'élaboration des questionnaires, les procédures de test­retest et d'expériences comparées entre évaluation hypothétique et vente réelle sur les mêmes actifs, ou encore les méta­analyses permettent aujourd'hui d'éviter un bon nombre de biais et de confirmer la robustesse de la méthode d'évaluation contingente lorsqu'elle est correctement mise en oeuvre" (Desaigues & Point).

On va dans un premier temps présenter les hypothèses qui sont faites sur le comportement des agents lors d'une interview, ensuite les sources principales de biais et décrire les biais recensés à ce jour, et enfin la façon de traiter ou d'éviter ces biais.

Mitchell et Carson clarifient bien l'analyse des biais inhérents à cette méthode en rejetant le concept de biais d'information et en excluant des biais tout ce qui se rapporte au problème de mauvaise spécification et de " reliabilité ".

La " reliabilité " est une notion qui fait référence au fait que la variance des CAP exprimés par les enquêtés est due à une source aléatoire, à un bruit et n'est pas l'expression d'une vraie valeur que les individus seraient incapables d'estimer. Cette variance est due en fait à trois facteurs:

Nous allons donc proposer une typologie s'appuyant fortement sur celle de Mitchell et Carson mais que nous analyserons à travers la séparation dans l'exercice d'évaluation pour un agent en (1) un problème de formulation de la valeur (choix sous contrainte budgétaire) et (2) un problème de révélation de cette valeur (opportunité et comportement stratégique).

Mitchell et Carson font les hypothèses suivantes sur le comportement des agents lors d'une interview:

1. Il existe des différences dans le signifié entre personnes, car celui­ci est subjectif et contextuel. Ainsi il ne peut être garantie que ce que l'enquêteur cherche à faire révéler à travers certaines questions soient comprises par l'enquêté comme le voudrait l'enquêteur.

2. La valeur d'un bien public pour les agents est l'expression d'un choix issu d'un mélange de préférences, d'analyse et de jugement moral. Cette hypothèse met en avant l'importance du scénario du contexte sociétal dans lequel l'agent opère ses jugements. Des facteurs comme le degré de controverse entourant le financement d'un service public ou la crédibilité des sources d'autorités invoquées (explicite ou implicite) peut compliquer la tâche déjà complexe qu'est la construction d'un scénario valide.

3. Les goûts des gens différent en fonction de leur statut socio­économique et de leur expérience passée. Cette hypothèse souligne l'importance de la qualité d'échantillonnage.

4. Les gens sont motivés par des questions d'équité, de justice et de serviabilité aussi bien que par la maximisation de leur propre avantage. La tendance de certains enquêtés à ne pas donner leur véritable opinion vient de leur désir de se montrer serviable envers l'enquêteur, et aussi de leur désir de maximiser leur propre utilité (pour ne pas apparaître stupide aux yeux de l'enquêteur).

5. En raison des limites cognitives humaines, les effets de l'expérience passée, et le désir de minimiser les coûts de décision, les individus simplifient souvent leurs décisions en se référant à leur schéma de connaissance préexistant et font systématiquement recours à des procédés empiriques ou à des jugements heuristiques quand ils ont à faire des choix en situation d'incertitude.

6. Quand les individus n'ont pas d'opinion clairement définie sur une situation ou une politique publique, leur jugement en réponse aux questions sont particulièrement sensibles aux caractéristiques de la demande, ou à la façon dont les questions sont posées et aux réponses proposées.

7. Chaque type de bien public est sujet à certains niveaux de satiété et d'utilité marginale décroissante.

La typologie qui va être présentée diffère de celles généralement proposées dans la littérature car elle fait la distinction entre biais et mauvaise spécification, en rejetant le concept de biais d'information et en incluant les biais dus aux échantillonnages et aux procédures d'agrégation. Les sources des biais dont nous allons parler peuvent être classées en 4 catégories:

1. L'utilisation de scénarios qui contiennent de fortes incitations pour les enquêtés à dénaturer leur vrai CAP.

2. L'utilisation de scénarios qui contiennent de fortes incitations pour les enquêtés à s'appuyer improprement sur certains des éléments seulement du scénario pour les aider à déterminer le montant de leur CAP.

3. Mauvaise spécification du scénario en décrivant incorrectement certains aspects de celui­ci, ou, alternativement, en présentant une description correcte du scénario mais incompréhensible par les enquêtés.

4. Echantillonage et mise en oeuvre incorrecte, et agrégation impropre des bénéfices. Si des ajustements pour les erreurs d'échantillonnage et d'agrégation ne sont pas effectués, il peut y avoir des biais.

On va présenter la typologie des biais proposée par Mitchell et Carson qui fait référence en la matière.

Typologie des biais faite par MITCHELL & CARSON (93)


Aux Etats­Unis, le calcul des dommages environnementaux utilisé par les cours de justice faisant recours à l'évaluation contingente, on retrouve dans la littérature anglo­saxonne de nombreux conseils pour éviter les biais que nous venons d'énoncer. Dans leur ouvrage sur les méthodes d'évaluation B. Desaigues et P. Point proposent la prise en compte de six points pour faire une évaluation correcte et éviter un certain nombre de biais.

  1. Bien définir la population à interroger en fonction de la valeur que l'on veut mesurer.
  2. La définition de l'actif naturel doit être claire et complète. Il faut que l'interviewé perçoive sans ambiguïté la façon dont l'actif sera acquis. La manière dont est présenté le scénario est donc d'une importance capitale puisqu'il va permettre à l'individu de "construire" son évaluation contingente.
  3. Le support de paiement doit être pertinent et familier (droits d'entrée, facture d'électricité, etc...).
  4. La question de la révélation des valeurs se fait à travers des systèmes d'enchères ascendantes ou descendantes, des questions ouvertes (remplacées depuis quelque temps par les cartes de paiement), des questions fermées.
  5. I1 faut des informations complémentaires sur les caractéristiques socio­économiques des agents.
  6. Faire une analyse correcte des données pour obtenir un CAP moyen fiable.

I1 faut rajouter, parce que cela n'est pas clairement invoqué dans le point (5), des questions sur l'utilisation actuelle de l'actif s'il a lieu (pourquoi, quand, fréquence...). Hanemann et Portney rajoutent à ces considérations, les recommandations suivantes:

Une innovation récente suggérée par le NOAA Panel est d'interroger le sujet sur le projet en question, ce qu'il en pense, pourquoi il a voté pour ou contre. Toutes les réponses spontanées doivent être notées et on demande ensuite comment il a perçu cette interview, s'il y a des questions qu'il n'a pas comprises. Cela permet de voir si la personne n'a pas fourni une évaluation sur la base d'un scénario différent.

III Le champ d'application de la méthode d'évaluation contingente

Durant la présentation faite à Mèze, ont été évoqués quelques points du travail de définition du champs d'application de la méthode d'évaluation contingente auquel nous nous livrons actuellement. Ce travail est toujours en cours et n'en seront présentées ici que les grandes lignes évoquées durant l'exposé de Mèxe.

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