Gilles
J. GUGLIELMI
Professeur de droit public
UNIVERSITÉ DE PARIS-X NANTERRE
Résumé
Sans chercher à définir en tant que telle la notion de codification, larticle tente de montrer quelle a été la fonction de lidée de codification dans lémergence du droit administratif français contemporain, cest-à-dire la manière dont les théoriciens du droit du xix ème siècle ont utilisé la codification comme outil ou comme argument dans leur construction du système de droit public.
Il nexiste pas, sous lAncien Régime, de codification officielle et générale du droit public. Au total, à la veille de 1789, aucune des tentatives de codification, publique ou privée, totale ou partielle ne réunit les lignes directrices dune démarche à la fois volontaire, exhaustive et conceptualisée en droit. Mais les différentes méthodes, le foisonnement des initiatives, la multiplicité des buts assignés à la codification fixent déjà les caractéristiques des projets et des débats du xix ème siècle.
Partis dune initiative publique, vite abandonnée, de codification densemble des lois et règlements, les théoriciens du droit agissant à titre privé en ont dévié le sens vers la codification du droit administratif. Ils ont construit le droit administratif sur ce plan idéal quest la fiction de la codification. Puis, une fois luvre achevée, ils ont critiqué eux-mêmes loutil programmatique quils avaient forgé et lont abandonné parce quil est apparu trop visiblement quun code administratif fondé sur un droit administratif déjà structuré pourrait être très contraignant pour le pouvoir exécutif. La notion de codification ne réapparaît, trnasformée, dans le débat théorique à la fin du xix ème siècle que pour expliquer ou justifier des opposition disciplinaires ou doctrinales.
Article paru (Jahrbuch
für Europäische Verwaltungsgeschichte) n° 8, 1996, pp. 109-133.
à lAnnuaire dHistoire administrative européenne.
Un juriste visitant lÉglise du Dôme des Invalides, sil descend dans la crypte où repose Napoléon Ier, peut découvrir parmi les bas-reliefs hagiographiques deux scènes proches dà peine quelques mètres mais séparées par un abîme de sens. La première, analogie à peine voilée de Moïse au mont Sinaï, décrit lEmpereur remettant le Code civil, Tables de la Loi laïque, aux français reconnaissants. Gravée dans le marbre, lexplication vient ainsi : "Mon seul Code par sa simplicité a fait plus de bien en France que la masse de toutes les lois qui mont précédé". La seconde représente un groupe de vieillards vénérables et barbus, dans des postures studieuses ou actives, tournés vers Napoléon. Un cartouche porte linscription : "Conseil dÉtat, 3 nivôse An viii, Coopérez aux desseins que je forme pour la prospérité des peuples".
Le contraste entre les deux scènes est riche denseignements. Luvre juridique de lEmpire na pas donné au peuple français les Tables de la loi administrative ou du droit public. Elle a simplement confié à un corps intermédiaire, chenu et expérimenté, la charge de coopérer, sans doute par sa fonction de conseil, peut-être grâce à sa magistrature morale, aux buts politiques du chef de lÉtat. Pourtant, malgré labsence lapidaire de code dans les rapports entre la production normative et le Conseil dÉtat, aucune notion nest plus présente que celle de codification dans les écrits des différents commentateurs () du droit public de lépoque.
Une étude visant proprement à définir la notion de codification nécessiterait un travail de grande ampleur, tant en droit positif que dans lévolution des deux derniers siècles (). Il nest pas possible de la mener ici, tout au plus peut-on tenter de montrer quelle a été la fonction de lidée de codification dans lémergence du droit administratif contemporain, cest-à-dire la manière dont les théoriciens du droit du xix ème siècle ont utilisé la codification comme outil ou comme argument dans leur construction du système de droit public.
II. Les jalons de lAncien Régime
Dès avant la Révolution, la question de la codification du droit public avait été posée sans recevoir de réponse unique ou cohérente. La première constatation dévidence est quil nexiste pas, sous lAncien Régime, de codification officielle et générale du droit public. Cet état de fait justifie, selon les époques et les nécessités, des codifications partielles réalisées à linitiative du roi, ou même des codifications privées.
On a pu voir dans quelques tentatives une volonté d'établir des codes réunissant l'ensemble de la législation nationale, y compris le droit public, sur une matière donnée (ordonnance du 25 mai 1413, Code Henri IV préparé par Charondas Le Caron, Code Louis par le chancelier Séguier). Quoi quil en soit, le mot "codification" napparaît pas, celui dAdministration non plus.
Ces tentatives se soldent par des échecs pour deux raisons principales. Premièrement, il n'y a pas d'uniformité du droit public sur l'ensemble de la France. C'est l'époque des privilèges de territoire. Les Provinces se divisent en pays d'Élection, administrés par les intendants au nom du Roi, et pays d'État, administrés selon des modalités variables par une assemblée locale. Le régime communal est également très dispersé. Certaines villes ont conquis des chartes d'affranchissement, ce sont de véritables communes. Les autres villes sont administrées par les officiers du roi. Deuxièmement, il y a confusion des pouvoirs et des autorités : le Conseil du roi, les intendants, les Parlements, ont des attributions à la fois administratives et judiciaires.
Les deux obstacles ne furent levés quà la Révolution. Le premier par la loi des 4-11 août 1789, portant abolition du régime féodal et les privilèges de territoire. Le second par la loi des 16-24 août 1790, qui consacre le principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires.
Pour remédier aux problèmes pratiques posés dans des secteurs "stratégiques" quelques codifications furent réalisées, que lon peut qualifier de partielles et spéciales. La plus connue porte sur la matière des "eaux et forêts". Les premières dispositions législatives relatives aux "eaux et forêts" étaient souvent spéciales et visaient un intérêt domanial. Puis, au XVIème siècle, elles avaient été prises en vue de l'intérêt public (crainte du manque de bois : pour le chauffage -édit de janvier 1583-, la construction -règlement de 1597-, la marine). L'ordonnance de 1669 de Colbert mit un point final à cette parenthèse : elle vise à faire cesser le défrichement sauvage et à améliorer l'exploitation des forêts. Enregistrée le 13 août 1669, dans un lit de justice par le Parlement de Paris, elle est divisée en 32 titres. Elle innove peu mais clarifie beaucoup. Le titre I est significativement consacré à la compétence juridictionnelle, comme si une codification en droit public devait déjà attacher une attention toute particulière à ce point. L'ordonnance de 1669 fixe également les attributions des autorités administratives en la matière, et les règles de police spéciale ainsi que les peines encourues (dans le dernier titre).
Dautres tentatives de codification sont plus tardives et moins étudiées, notamment celles qui concernent larmée. "La nécessité de réunir les éléments [de législation militaire], de les coordonner pour en former un tout régulier, se fit sentir à diverses époques et le Conseil de la Guerre fut chargé en 1788 de travailler à un projet de constitution et de code militaire" ().
Indépendamment de ces initiatives publiques, un certain nombre de personnes privées - le plus souvent investies, il est vrai, de fonctions publiques - ont entrepris de réaliser des codes dans des domaines où lutilité sen faisait sentir, notamment celui de la Police, dans le sens très large d "Administration" donné à ce terme au xviii ème siècle. Ainsi, le Traité de la police de De la Mare fut exécuté par celui-ci à la demande du président du Parlement de Paris, De Lamoignon. Il commence à paraître en 1705, mais la mort empêche son auteur de l'achever (). Le propos de De la Mare est de composer "une espèce de code politique". Le but de la police selon lui, est de conduire l'homme à la plus parfaite félicité dont il puisse jouir en cette vie, et comme le bonheur dépend de trois sortes de biens, ceux-ci donnent le plan de l'ouvrage : les biens de l'âme (religion et murs), les biens du corps (santé, vivres, voirie et tranquillité publique), les biens de la fortune (sciences et arts libéraux, commerce, domestiques, pauvreté).
Ultérieurement, nombre de traités de police interviennent sous forme de code (). Certains auteurs considèrent de toute façon comme codification privée lensemble de ces répertoires prenant pour objet la police "dans lattente, formulée parfois expressément dune codification officielle" ().
Au total, à la veille de 1789, aucune des tentatives de codification, publique ou privée, totale ou partielle ne réunit les lignes directrices dune démarche à la fois volontaire, exhaustive et conceptualisée en droit. Mais les différentes méthodes, le foisonnement des initiatives, la multiplicité des buts assignés à la codification fixent déjà les caractéristiques des projets et des débats du xix ème siècle.
III. Les initiatives publiques au XIXe siècle
La première intervention dune autorité publique à préconiser une codification générale est celle dune assemblée révolutionnaire. La Convention nationale, par un décret du 11 prairial an II ordonna la composition dun code complet des lois (). Il faut toutefois remarquer quil ne sagissait pas dune codification tournée spécialement vers le droit public et administratif, bien que la plupart des publicistes partisans de ce travail la présentent comme telle.
Dans la lignée de cette tentative de codification purement législative, des commissions furent successivement instituées au ministère de la Justice en 1813, 1818 et 1824. On saura gré à Dupin davoir publié les collections de textes résultant des travaux de ces commissions et davoir tenté détudier le régime juridique des lois en tant quactes normateurs et non pas en raison de la matière qu'elles contiennent. Pourtant, malgré le peu doriginalité de lensemble, la prudence simpose en raison du but assurément politique de lentreprise, vu la date et les préoccupations traduites par le titre de ces ouvrages ().
Après un long silence qui couvre la tourmente révolutionnaire, les apports de lEmpire et la stabilisation de la seconde Restauration, une seconde initiative relance la codification officielle. Une ordonnance royale du 20 août 1824 confie à une commission le soin de "colliger et de vérifier les arrêtés et autres décisions réglementaires rendues sous les gouvernements antérieurs". Est-ce parce que lorigine appartient à lexécutif ? - cette volonté affichée de codification administrative se limite déjà à une codification réglementaire et non législative. Là encore, cette particularité nest pas souvent soulignée par les divers auteurs de codes privés, qui présentent le plus souvent cette ordonnance comme la continuation pure et simple du décret de la Convention.
Le premier résultat tangible de cette commission fut, selon un auteur (), une codification réglementaire partielle donnant naissance au code forestier de 1827. Issue dune volonté de Villèle en 1822, cette uvre avait pour but de remédier aux conséquences de la liberté de défrichement proclamée à la Révolution et à la reconstitution des Bois de lÉtat (). Ce code minutieusement élaboré, réalisant une transaction entre lordonnance dirigiste de 1669 et la législation révolutionnaire libérale (loi du 29 septembre 1791), dura un siècle. La dernière et la plus célèbre codification réalisée sous le régime de lordonnance de 1824 fut sans doute lexemplaire règlement général sur la comptabilité publique, promulgué le 31 mai 1838 ().
Dans un troisième temps, devant des résultats aussi encourageants, une ordonnance du 18 septembre 1839 (relative à lorganisation du Conseil dÉtat) substitue à cette commission le comité de législation du Conseil dÉtat (art. 17 § 3), qui est "chargé de continuer les travaux de la Commission instituée par lordonnance du 20 août 1824, à leffet de colliger et classer les lois et règlements encore en vigueur et de les réunir en recueil". Comme on peut le remarquer, le domaine de compétence de lorgane élaborant les codes est donc élargi aux textes législatifs - ce que regrettera plus tard Aucoc - mais le terme de codification nest toujours pas prononcé : il sagit officiellement de réunir et de classer.
Le comité de législation du Conseil d'État nen poursuivit pas moins luvre codificatrice. De ses travaux, quelques recueils sortirent sur des matières spéciales : code ecclésiastique, administration des affaires maritimes, règlement du 1er mars 1854 sur la gendarmerie (645 articles). Il y eut en 1851 un projet de Code de ladministration intérieure, dit projet Raudot, rapporté au Conseil dÉtat par Vuitry, Boulatignier et Vivien, et à lassemblée législative par de Vatimesnil et Barrot, mais il neut pas de suite.
Le travail du comité de législation a certainement pâti de lambiguïté sur lambition initiale et sur la nature législative ou réglementaire de la codification, et lobjectif dune codification densemble fut perdu de vue. Cest probablement pour cela quà partir de la fin des années 1850, furent tentées, auprès de quelques autorités publiques les dernières sollicitations dune codification générale du droit administratif.
Ce fut le cas notamment dans le sud-ouest, en raison de la position particulière occupée par Adolphe Chauveau, Professeur à la Faculté de Toulouse et investi de nombreuses fonctions électives. En 1858, il adresse au Sénat une pétition portant projet de code administratif. Lidée est chère à son auteur, qui avait déjà intitulé son programme de cours de 1838 "Programme dun cours de droit administratif, soumis à M. le ministre de linstruction publique, ou Les cinq codes de lAdministration publique". Le Conseil général de la Dordogne adopte dans sa séance du 27 août 1858 un vu quasiment identique à la pétition, en faveur de la codification des lois administratives (). Le vu fut renouvelé dans une séance du 11 mars 1864. Le Sénat renvoya le tout au ministre de la Justice, mais le comité de législation ne fut pas saisi. Après cette date, quelques codifications réglementaires eurent lieu, mais labandon du projet officiel de codification densemble est certain. Il coïncide dailleurs avec la contestation, par les théoriciens du droit, du réalisme de ce projet.
IV. Les initiatives privées au XIXe siècle (1800-1860)
Les tentatives de codification les plus connues peuvent être immédiatement citées, puis écartées : il sagit des projets de Code conçus par des parlementaires dans le dessein de soutenir leurs propositions dorganisation constitutionnelle. Ces travaux, fort nombreux, ont déjà été étudiés et relèvent dun objectif plus immédiatement politique que celui des théoriciens du droit, cest pourquoi ils ne sont pas intégrés au présent propos ().
Dautres entreprises de codification, moins visibles, ont certainement eu une influence plus durable sur la constitution du droit public et administratif. Dans un premier temps, face à une inflation législative et réglementaire inédite et concentrée sur la dizaine dannées précédant lEmpire, paraissent des ouvrages de pure circonstance, destinés à la pratique juridique courante. De 1800 à 1808, outre la compilation Rondonneau, les juristes peuvent ainsi disposer dun code consacré à ladministration militaire (), de projets de Code administratif (), dun premier Code administratif à vocation générale (). Puis pendant un demi-siècle, de 1808 à 1860, lidée de codification joue un rôle central dans la construction théorique du droit administratif. Admettant universellement que la codification est une nécessité technique pour les utilisateurs du droit administratif, les publicistes transforment cette tâche en schéma idéal de construction. Enfin, de 1860 à la fin du siècle, la codification du droit administratif, même si elle est reconnue majoritairement comme impossible ou inopportune, demeure un thème explicatif par rapport auquel les différents théoriciens du droit se sentent lobligation de prendre position.
La nécessité pratique
Dès le début de l'Empire, les tentatives privées de codification justifient leur propre existence par le nombre, la complexité et la superposition des textes utilisés par les autorités administratives.
Dans cet ordre didées, la gestion des armées napoléoniennes est à la fois déterminante et exemplaire, elle impose une clarification des textes applicables. Cest ainsi que naissent les deux ouvrages de référence en la matière : celui de Quillet, État actuel de la législation sur ladministration des troupes () et celui de Berriat, Législation militaire (). Tous deux partent de la même constatation : "le nombre prodigieux de lois, de règlements etc. dont se compose la législation militaire en rend létude extrêmement épineuse" (). Tous deux arrivent à la même conclusion, à savoir que, au-delà de la chose militaire, la codification concerne tout type dadministration : "Peut-être nous sera-t-il un jour permis de nous étendre davantage et de donner sur un même plan un traité complet dadministration, ouvrage qui manque, dont linstruction qui fait suite à la loi du 28 nivôse an III na donné quun aperçu et dont lutilité serait appréciable" ().
De fait, les théoriciens de la première période saccordent sur le caractère indispensable de la codification pour lamélioration de la connaissance directe des matières et des textes administratifs. Portiez de lOise, Premier professeur et directeur de lÉcole de droit de Paris, dans son Cours de législation administrative paru en 1808 (), avoue avoir été inspiré par le travail de Fleurigeon, et avoir "cité cet auteur avec dautant plus de confiance, que, placé près le Ministre de lIntérieur, dépositaire des correspondances journalières des autorités administratives, il est plus à portée de connaître ladministration pratique". Charles-Jean Bonnin, fondateur de la science administrative, dans un sens plus critique remarque que "si lon trouve surtout dans les lois consulaires et impériales des dispositions très sages sur cette matière [administrative], il y règne cependant encore une telle confusion, résultante de lamalgame des lois nouvelles avec les anciennes, que ce seul motif rend la confection dun Code administratif indispensable. Ladministration manque, le plus souvent, de règles fixes et de lois précises qui la dirigent" ().
Le principal apport de Bonnin est certainement davoir recherché, au delà de la structuration globale de la matière administrative, la connaissance distincte mais indispensable de létat du droit applicable (). Il sera suivi par les publicistes ultérieurs. Les uns se contentent dinsister sur les besoins dautres utilisateurs du droit, praticiens (), étudiants (), ou justiciables (), amenés à se trouver en contact avec les autorités administratives. Dautres auteurs y voient une nécessité interne aux services et proposent une méthode pour y parer : "Le premier besoin quon éprouve dans un ministère, cest de connaître les lois et les règlements qui en régissent les diverses branches ( ) Il faut pour cela une méthode, car [lemployé] ne saurait réunir toutes ces dispositions dans sa mémoire. Il faut que cette méthode soit claire et uniforme ( ) Il faut enfin quelle soit perpétuelle et ne sarrête jamais à une époque donnée" ().
La méthode
Sur ce dernier point quest la méthode, dailleurs, lunanimisme des auteurs cède la place à dassez nettes divergences de vues.
Une première tendance, consistant à imiter la composition du Code civil, peut être identifiée dans les ouvrages couvrant la période de 1800 à 1808. La méthode consisterait pour certains théoriciens à conserver la législation existante, même antérieure à lEmpire, mais à codifier lensemble tout en simplifiant le fond du droit. Une telle proposition suppose donc implicitement une réforme législative denvergure. Elle a également la particularité de favoriser un certain conservatisme législatif et réglementaire. Lidée alors développée est que "cest moins de lois nouvelles dont nous devons nous occuper que de lexécution des anciennes. Un code qui contiendrait dans un ordre méthodique toutes les lois sur ladministration, qui simplifierait leurs dispositions et ferait disparaître leur incohérence, serait beaucoup plus utile que les nouveaux systèmes" ().
Une seconde tendance, qui coexiste avec la précédente et qui la supplante à partir de 1808, est de préconiser une codification "méthodique" (cest-à-dire thématique) : "on a pensé quun recueil méthodique des différentes parties quembrasse cette législation pourrait être de quelque utilité sil réunissait lexactitude à la clarté, si des observations placées à propos dans le cours dun tel ouvrage indiquaient le rapport des dispositions entre elles, les changements et les modifications quelles ont éprouvées, ainsi que les instructions et décisions ministérielles rendues dans lobjet déclaircir les points douteux" (). Une telle méthode a pour elle de réunir les caractéristiques de la codification avec refonte et dy ajouter une interprétation permettant la ré-appropriation du droit existant.
Une attention particulière doit être réservée à cet égard à Desenne, auteur dun Code général français classé par thème et complété par des décisions de jurisprudence (), qui illustre typiquement la méthode dominante de cette époque.
Selon ce juriste, le gouvernement avait ordonné en 1812 la formation dun extrait du Bulletin des lois renfermant les dispositions réputées en vigueur et dapplication usuelle. La commission qui en était chargée "avait adopté le classement des dispositions qui devaient y entrer, par ordre de matières, dans leur rapport avec les diverses branches de ladministration publique" (). Puis, en conséquence du décret du 11 prairial an II () ordonnant la composition dun code complet des lois, divisé en autant de matières particulières quil y avait dattributions aux douze commissions exécutives (remplaçant les ministères), Desenne suit ce dernier principe. Il réunit "dans un même chapitre sous le titre de chacun des départements du ministère actuel, toutes les lois dont lexécution est ou aurait été confiée au ministre de ce département" et il subdivise ce chapitre "en autant de paragraphes quil y a de subdivisions ou de branches dadministration publique dans les attributions du ministère" ()
Du Caurroy dans sa notice sur cet ouvrage () rappelle lobligation de consulter trois collections, le Bulletin des Lois, la collection dite du Louvre et le Moniteur pour connaître létat du droit applicable. De ce point de vue, il préfère la codification de Desenne, quil qualifie de méthodique, à celle de Rondonneau, simplement chronologique. De fait, le Code général français est à la fois thématique et organique et de plus, il souvre sur un premier chapitre bien moins anodin que le plan général ne laurait laissé penser : "Constituants Assemblées législatives Assemblées électorales Conseil dÉtat Ministères Administration générale". Le commentateur ne manque pas de le remarquer. Il sagit pour lui de "toutes les lois dont linfluence agit dune manière générale sur le système administratif ( ) ce sont les lois constitutionnelles et organiques".
Sans que ces termes correspondent à la rigueur actuelle des définitions du droit constitutionnel, on ne peut que noter le caractère fondamental pour les libertés publiques des textes en question. Le premier cité est, piste de réflexion insuffisamment explorée en droit administratif, le décret de lassemblée constituante relatif à la responsabilité des ministres et en général de tous les agents civils et militaires de lautorité (13 juillet 1789 - 23 février 1791). Le second est un autre décret de la même assemblée portant abolition du régime féodal (4 août - 3 novembre 1789). Et le troisième, la Déclaration des droits de lHomme et du citoyen (26 août - 3 novembre 1789). Autant de sujets quil nétait pas prévisible de voir figurer dans des codes à vocation instrumentale.
Les finalités
Il est donc possible de percevoir, derrière les arguments premiers, des nécessités de la pratique et de la technique juridique, des finalités assignées à la codification par les publicistes du début du xix ème siècle. Le point remarquable de ces finalités, quelles soient empreintes dambition intellectuelle ou plus tournées vers la gestion administrative (), est quelles dépassent très largement le propos initial des "codificateurs spontanés" et donnent au projet de codification une portée inattendue.
Dans lordre des finalités scientifiques, chaque théoricien du droit public de lépoque privilégie la finalité qui correspond à sa préoccupation disciplinaire. Par exemple, dans son commentaire sur louvrage de Desenne, Du Caurroy ne manque pas de souligner, dans une réserve de principe, quune tentative de codification à finalité exclusivement pratique ne lui paraît pas suffisante. Il y ajoute aussi, on ne sen étonnera pas, une exigence historique : "La science du Droit et celle de la législation ne se bornent pas au présent. Sil est indispensable davoir ce qui est aujourdhui ( ) il est encore utile de connaître ce qui était hier ( ) et même ce que la rouille dun temps plus éloigné commence à obscurcir" (). De même, Bonnin, tout à son uvre de construire une science administrative, regarde "la confection dun Code administratif comme la base de toute la science" () tout comme dautres, moins célèbres, voient dans la codification létape de traitement et de croisement des données absolument nécessaire à la réflexion théorique ().
Quant aux finalités de gestion administrative, elle sont bien souvent empreintes dune véritable vision politique. Bonnin, fut probablement le premier à exposer aussi fortement la nécessaire soumission des autorités administratives à la décision politique. Son uvre est tout entière marquée par les moyens de contraindre ces autorités à marcher uniment : "Un code seul peut rendre uniforme et invariable laction de ladministration, diriger sa marche et faciliter même lautorité suprême dans le Gouvernement de lÉtat" (). Cest pourquoi un code administratif semble tout indiqué, surtout si, comme le préconise ce publiciste, ce code de 708 articles, officiel, public et issu dun pouvoir suprême, régit à la fois lorganisation administrative, le droit administratif et la procédure contentieuse. "Pourrait-il ne pas être dans la grande pensée de lEmpereur de donner un jour à lÉtat un code administratif, règle invariable des agents de ladministration, des rapports des citoyens avec lÉtat et de leur recours à lautorité ?" (). Un tel code personnifiera, dans lunicité et la cohérence, le corps de règles qui simpose aux autorités administratives, comme lEmpereur représente le pouvoir politique auquel ces autorités sont subordonnées.
Lidée dune codification administrative stabilisante comme moyen de contrôle préventif de laction administrative est une constante de la période. Depuis Fleurigeon qui y fait allusion dès 1801 (), jusquà tel auteur plus ingénu qui laffirme crûment presque vingt ans plus tard : les codes administratifs "doivent être les seuls guides de ladministration, les seuls livres quil lui soit nécessaire de consulter"(). Ici, la codification doit permettre de limiter limprévisibilité des administrateurs, dautant plus efficacement que ladministrateur, contrairement à dautres acteurs du système juridique, na pas pour fonction dinterpréter. En conséquence, "on pourrait exiger [des agents de ladministration] lexactitude la plus soutenue. On rendrait leur responsabilité plus réelle et plus juste à la fois, puisquil leur serait impossible dalléguer pour excuse la confusion et la multiplicité des règlements" (). Cette finalité rejoint lobservation sur la méthode consistant à insérer dans le code administratif de lois organiques et constitutionnelles parmi lesquelles figure la responsabilité des fonctionnaires ().
Les explications
La question centrale que pose la période de 1800 à 1818 est celle des causes de labsence de codification administrative. La première explication donnée par les commentateurs ultérieurs est classiquement limpossibilité de codifier un droit en formation (). Elle ne retiendra guère lattention, en raison de linversion possible de cet argument : le meilleur moment pour codifier est peut-être celui où naissent les normes puisquil est aisé de les insérer, en même temps quelles sont conçues, dans un édifice logique (). En réalité, il vaudrait mieux invoquer limpossibilité de codifier le droit administratif en raison de son mode particulier de formation.
La seconde explication, émergeant de lanalyse des rapports entre pouvoirs et organes constitutionnels, est que la codification avait surtout été jugée nécessaire en droit civil en raison de la défiance extrême, manifestée dabord par les représentants du peuple français à la fin de lAncien Régime, vis-à-vis des juges. "Cette défiance convertie en défense dinterprétation allait poser son empreinte sur luvre de la codification qui, de loin, touchait à son accomplissement ( ) Cette conviction gagna bientôt les esprits et elle perce à travers les doléances de 1789 signalant linterprétation arbitraire des lois ( ) réclamant des codes " non susceptibles de la moindre explication " ( ) " invariables dans linterprétation " (). Dans un tel contexte social et politique, cest la conception dune codification rigide qui guide la plupart des projets ultérieurs. Les membres des assemblées Constituante et Législative nont pas de mots assez durs pour décrire loffice du juge. "La fonction des juges nest que dappliquer la loi, et leur devoir est de se conformer au sens littéral, sans sen écarter ni se permettre de linterpréter" (). La volonté de limiter les pouvoirs du juge était manifeste dès les premiers travaux des législateurs révolutionnaires. Ses excès constituaient dailleurs une menace de sclérose et détouffement pour des institutions juridiques nécessairement évolutives. "Tel était le point de vue de la première génération révolutionnaire appelée à faire des codes. Si cette génération, cest-à-dire la génération de 1789-1790 avait réellement exécuté la codification projetée, nul doute que son uvre neût présenté des traces visibles de cette défiance" ().
Or la pratique systématique des référés législatifs encouragée par le Tribunal de cassation ne manqua pas dapparaître en peu dannées comme un inconvénient de beaucoup supérieur à léventuelle liberté laissée aux juges. Très rapidement, labus de cette procédure fut dénoncé par divers juristes comme aboutissant à un déni de justice. Cest pourquoi, dès 1800, la défiance précédente laissa la place à une neutralité bienveillante. La réintégration dune dose dinterprétation ne semblé pas déraisonnable, à tel point que "lorsque fut déposé le projet de lan viii et queurent lieu les délibérations sur le projet, la doctrine de la séparation des pouvoirs ne parut plus mettre dobstacle au libre exercice de la tâche assignée au juge. Lhistoire de ce revirement est intéressante, de même que linfluence quil a eue sur lesprit dans lequel les codes furent composés et dans lequel ils doivent être compris au moment de leur composition" (). Ainsi, au moment où se pose chez les théoriciens du droit la question de léventuelle codification du droit public et administratif, la nécessité en droit civil dun code rigide, machine de guerre du législateur contre le juge, a déjà disparu. Si lon ajoute que le système de contrôle juridictionnel du droit administratif nest pas encore établi, cest-à-dire que lon ne peut pas identifier dans les matières administratives, un juge analogue à celui qui officie en droit commun, il apparaît clairement que ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif nont de raisons dinscrire un code administratif à lordre du jour de leurs travaux.
Tout au plus ont pu subsister pendant quelque temps des tentatives dutiliser la défiance passée pour justifier au moins, mais à linverse, une codification souple. Tel auteur, rappelant que "la Cour de cassation, si elle ne veut saper les fondements de son institution, et violer elle-même les lois quelle est chargée de conserver, doit maintenir sans exception toutes celles qui existent, quoiquincohérentes et injustes quelles puissent paraître. Les modifier, les changer, cest exclusivement loffice du législateur" () préconise une codification permanente. Cette opération, intellectuellement séduisante (), serait assurée par une commission nationale qui observerait les codes et les lois, mais aussi les arrêts des cours, les réclamations et les observations des procureurs, qui rédigerait les projets de modification ou dabrogation et dont les travaux seraient discutés "en forme constitutionnelle" (). Tel autre auteur, magistrat lui-même, préfère avertir le lecteur de la pureté de ses sentiments : "je me suis sévèrement interdit toute réflexion, toute dissertation, toute opinion personnelle sur les questions souvent très importantes qui naissent du silence ou de limperfection des lois", mais ce nest quune prétérition, car il mène bien son analyse des "dispositions législatives impériales et judiciaires [sic]" au moyen "tant de la collection des lois que des journaux de jurisprudence concernant la compétence et les attributions de tous les fonctionnaires de lEmpire français" (). La codification envisagée, si elle na pas la souplesse de la permanence, possède pourtant celle du contenu ().
La codification, schéma idéal de construction du droit administratif
Un instrument de divulgation
La codification, placée au centre des préoccupations des plus éminents théoriciens du droit administratif du xix ème siècle, est aussi considérée comme un instrument de développement de laudience de cette nouvelle discipline.
Cest un fait connu que le premier traité de droit administratif se présente comme un projet de code (). Le fondateur de cet enseignement à la Faculté de droit de Paris donne au premier ouvrage que l'on peut qualifier de traité, la forme et le titre d'un code regroupant 80 000 textes : Institutes du droit administratif français, ou Éléments du Code administratif réunis et mis en ordre (). Or, il est peu probable que Gérando et ses successeurs aient réellement espéré quun Code administratif résulterait de leurs travaux : "nombre de ces ouvrages ont vu le jour à un moment peu favorable à la réalisation de ce projet, ce que leurs auteurs ne pouvaient ignorer : ainsi de la période 1830-1848" ().
En réalité, le but principal de Gérando est la divulgation de la matière, non seulement en direction des juristes, mais plus largement auprès des administrateurs, des hommes politiques et même de tout citoyen en général. "Ce tableau servira à faciliter et à répandre les connaissances de notre droit administratif ( ) En éclairant lopinion publique, il aura aussi lavantage de dissiper les fausses préventions, de réduire à leur juste valeur des accusations exagérées" (). Cest dire que le droit administratif, en tant que champ de connaissances, a, dans lesprit de ses promoteurs, une vocation à sétendre à lensemble du corps social et du débat politique ().
Outre cette place centrale dans un mouvement de divulgation qui constitue, selon des analyses postérieures, la première époque du droit administratif, la codification assure chez les théoriciens une fonction unificatrice de la matière, elle traduit un idéal de construction du droit administratif.
Un idéal du droit administratif
Dès les premières tentatives, et malgré les arguments techniques et pratiques invoqués, la plupart des publicistes reconnaissent et même affichent clairement que la codification ne constitue quune opération préliminaire, fondatrice et déterminante dun ordre juridique. Le plus remarquable est certainement que cet ordre juridique soit à la fois celui du droit public et administratif, révélé par la technique de codification, et celui du droit tout entier, conçu comme un ensemble cohérent de principes et de règles hiérarchisés (). Une réflexion poussée sur cette question empreint luvre de lun des premiers théoriciens considérés. "Jai toujours pensé que cétait moins de rassembler les dispositions qui se trouvent dans les lois existantes, quil fallait soccuper dabord, que de fixer avant tout les principes généraux sur la matière et leur ordre puisque ces principes en sont des éléments comme source des dispositions législatives " (). Bonnin, qui se situe en pleine connaissance de cause dans la pensée de son époque, reproche explicitement à ses prédécesseurs Fleurigeon et Portiez de ne pas avoir structuré leur codification de cette manière.
La construction dun nouveau droit, le droit administratif, dans un nouvel ordre juridique, nexclut pas, dailleurs, les références au mode de constitution danciens droits. Ainsi, pour soutenir lopportunité dun projet de code, un publiciste nhésite pas à invoquer à la fois lordre juridique supérieur que révélera la codification et lanalogie avec le droit romain. "Les recueils, les dictionnaires, les répertoires qui ont paru jusquà ce moment, par ordre alphabétique, sont insuffisants pour la science de ladministration. Elle ne peut sortir que de lensemble et de lordre des objets quelle embrasse et des lois qui y sont relatives, comme la science du droit romain est née du Digeste et du Code" ().
Quoi quil en soit, la thèse selon laquelle la codification est le principal moyen méthodique et scientifique de construire le droit administratif comme discipline, en révélant des principes externes et supérieurs, susceptibles dharmonisation par les théoriciens du droit, est communément admise par les auteurs de lépoque à partir de 1808, notamment par Gérando, qui déclare "lordre qui sera observé dans un code administratif en éclairera le système entre les diverses parties. Si lon réussissait à le rendre aussi régulier que possible, la science en retirerait le plus heureux fruit" ().
Les publicistes ultérieurs ne manqueront pas de rappeler que la codification administrative est par essence un projet de la théorie juridique. "La science, à légard de ces collections de textes, sest ouvert une carrière dans laquelle lautorité publique na jamais manifesté la pensée de sengager. La science seule le pouvait sans se faire accuser dimprévoyance" (). La ligne de force constituée par lidée de codification est ainsi dune importance considérable. "Labsence de codification a naturellement obligé les interprètes [du droit administratif] à rechercher, suivant les conceptions et les tendances de chaque esprit, le plan et la méthode leur paraissant les mieux appropriés et les plus judicieux" (). Adjointe à la défiance initiale poussant à lédiction de codes contre le juge, la référence permanente à un ordre supérieur non écrit () a pour effet dinstaller la théorie juridique dans une fonction dinterprétation légitime.
Cette position, qui lui donne une prééminence certaine par rapport aux organes de contrôle du contentieux administratif (), est même suffisamment forte pour que, à partir du Second Empire, la codification ne soit plus considérée comme nécessaire ().
V. La reconnaissance dune impossibilité (1860-1900)
Dès 1860, plusieurs ouvrages dénoncent limpossibilité de continuer à soutenir lidée dune codification générale du droit administratif, soit incidemment dans une préface ou une présentation densemble de la matière (), soit à titre principal ().
Les positions de principe sont dès lors assez tranchées. Certains théoriciens qualifient même très durement les projets de codification, tel Denis Serrigny, Professeur de droit administratif à Dijon, qui règle ainsi dun trait la question dès lintroduction de son traité : "si je navais pas été convaincu de la chimère caressée par ceux qui rêvent un Code administratif, mon nouveau travail serait venu me révéler la fausseté de cette idée, qui ne peut prendre naissance que dans le cerveau de gens complètement étrangers à cette branche de droit" (). La conviction dominante, exprimée en des termes parfois plus mesurés, est de toute façon que la codification générale du droit administratif est impossible.
Pour Léon Aucoc, lidée même dun code administratif général est impensable en raison de lampleur du travail nécessaire. La codification quil envisage est explicitement une codification partielle. "Me permettra-t-on de dire ici quelques mots de lidée dun code administratif ? Il y a là bien dautres obstacles. Je nai pas besoin de répéter ladage " qui trop embrasse mal étreint " ( ) Il est évident quil faudrait diviser en un certain nombre de codes, les matières très variées que lon comprend sous le nom de droit administratif" (). Plus encore, selon Jules Mallein, Professeur de droit administratif à Grenoble, limpossibilité de composer un code administratif nest ni factuelle ni matérielle, elle tient à une raison bien plus profonde. "Ce nest pas [dans sa réalisation] que je rencontre limpossibilité. Je la vois dans linutilité du résultat ( ) Sans cesse ébréché, ce vase de science noffrirait bientôt que des débris" (). Très logiquement, plusieurs publicistes sont alors amenés à rechercher comme arguments non pas les causes objectives dune absence de codification, mais les raisons de son inutilité ou de son impossibilité, cest-à-dire des déterminants absolus.
Pour soutenir la thèse de limpossibilité du Code administratif, les différents théoriciens du droit évoquent plusieurs types dobjections à la codification administrative. La première est létroit rapport entre, dune part, politique et droit constitutionnel et dautre part, droit administratif. Les lois "de lordre administratif" qui sont liées aux lois "de lordre politique" et "correspondent à des situations plus mobiles [que les lois de droit privé] dont elles ne suivent les différentes phases quau moyen de lintervention fréquente du pouvoir législatif ( ) ne doivent pas faire lobjet dun travail de ce genre" (). La codification même partielle sur des matières sensibles (impôts, servitudes dutilité publique, cultes) pourrait déclencher des revendications politiques.
La deuxième objection est le caractère très fluctuant du droit administratif. Largument est valable pour le fond du droit : "à la mobilité que lui imprime le droit constitutionnel, vient se joindre pour le droit administratif, celle qui résulte de sa nature propre, et qui est indépendante des ébranlements politiques. Ladministration est un domaine sans cesse fouillé, dans tous les sens, à des profondeurs indéterminées. On y procède souvent par voie dessai " (). Mais il vaut aussi pour les modifications de lorganisation et des institutions administratives ().
La troisième objection, majeure et ancienne, qui pose les questions juridiques les plus délicates, est lhétérogénéité de valeur des normes codifiées. Cette caractéristique avait déjà fait naître chez les théoriciens du droit de la période précédente des points de vue divergents. Gérando sopposait dès lorigine à Bonnin. La codification administrative devait, selon le premier, sétendre aux "règlements administratifs qui sont comme une continuation et un complément de la législation elle-même ( ) mais il ne doit leur emprunter que les dispositions qui ont un caractère de généralité et de durée" (), alors que, pour le second, "il est de toute nécessité de ne pas confondre les dispositions législatives qui sont la matière propre du Code administratif, avec les lois réglementaires qui servent à leur exécution, comme développant leurs principes, ni avec les lois dadministration publique, lesquelles règlent des choses qui ne peuvent jamais faire partie dun recueil de lois tel quest un Code" ().
Cette opposition persistante devient dès lors un argument récurrent. Aucoc nadmet pas lidée de codifier le droit administratif par voie législative en regroupant à la fois les lois et leurs règlements dapplication. "Ce serait, selon lui, enlever aux règlements leur caractère propre et leurs avantages", mais il admet pourtant que "si lon codifie les lois sans les règlements, le Code natteint pas son but. Aussi lon a songé pour certaines matières administratives à faire linverse; cest dans les règles du pouvoir exécutif que lon a encadré la collection de lois et de règlements sur une même matière" (). Il sagit dune codification spéciale à certaines matières, donc partielle au regard du droit administratif, et elle est en quelque sorte inversée, puisque ces règlements généraux englobent des dispositions législatives. Aucoc cite lexemple du règlement général sur la comptabilité publique du 31 mai 1838 (695 articles), modifié le 31 mai 1862 (883 articles), le règlement du 1er mars 1854 sur la gendarmerie (645 articles).
Immédiatement, Aucoc attire lattention des juristes sur le fait que, même si elle a "rendu de grands services", la codification partielle inversée "place des collections de textes dorigine aussi diverses sous la signature du chef de lÉtat, qui ne doit faire que des actes dautorité". Or il existe un risque. "Ne peut-on pas craindre quoubliant lorigine des textes tirés des lois antérieures, il ne soit entraîné à les modifier sil les trouve défectueux ? ( ) Pour que ce mode de procéder fût légitime, il faudrait que le législateur ait donné à cet effet une délégation expresse au pouvoir exécutif" (). Reste que cette habilitation ne peut pas avoir pour effet de transformer la valeur des dispositions réglementaires codifiées avec les parties législatives. Cest pourquoi Aucoc réserve sa préférence à une méthode plus souple, plus discrète et plus aisément corrigible par le juge administratif. "On éviterait complètement ces empiétements du pouvoir exécutif sur le domaine du pouvoir législatif si des codifications officieuses se faisaient par voie dinstructions ministérielles" ().
Au contraire, Ducrocq semploie à réfuter les objections faites à la codification des lois administratives. Pour cela, il préconise une codification exclusivement législative, ce qui répond aux deux objections classiques relatives au nombre de textes à réunir et à leur extrême instabilité. Dune part, la multiplicité des textes à réunir nest quune apparence. Le plus grand nombre de textes est de valeur réglementaire, or la codification administrative devrait sen tenir aux seuls textes de lois, bien moins nombreux. "La rédaction dun code est une uvre législative. Elle sapplique à des lois éparses" alors que "les règlements émanent du pouvoir exécutif. Ils sont actuellement en dehors, à côté et au-dessous des lois administratives isolées. Ils doivent rester en dehors de la codification " (). Lavantage de cette manière de procéder serait aussi de condenser les lois administratives, dont par ailleurs le caractère récent et cohérent rendrait le travail plus aisé quil ne fut pour le droit civil. Dautre part, la mobilité et linstabilité des textes est moindre sagissant des lois. De plus, "dans chaque branche de la législation il y a deux éléments : lun plus fixe, lautre plus mobile, suivant le progrès des idées et les transformations sociales. La législation administrative ne présente aucun caractère particulier à cet égard" ().
De même, un publiciste et historien du droit, moins proche que Ducrocq des aspects disciplinaires et institutionnels, était arrivé pour une raison externe, la considération des objectifs respectifs de la théorie du droit et de la casuistique, à la même conclusion. "Un code nétant pas un traité didactique, il en résulte quil ne doit contenir que ce qui est susceptible de faire lobjet dune disposition législative" (). Mais il ne manque pas de confirmer ce point de vue par le caractère de généralité et defficacité sociale de la norme législative confirmée par lhistoire : "les Codes ne doivent pas être confondus avec les lois particulières et considérés seulement comme une collection de ces lois. Avant de passer de létat de loi à celui de Code, il faut que la législation soit éprouvée et développée par la doctrine et la jurisprudence qui seules peuvent en révéler les avantages et les inconvénients" (). Cest dailleurs ce caractère dauxiliaire de la théorie juridique, que la codification a progressivement, et surtout publiquement, acquis entre 1860 et 1900.
VI. Un outil de la théorie juridique
Même si lon recherche les éléments stables pour les codifier, le travail de sélection des normes est inévitablement un travail théorique. "Les principes de justice souveraine qui ne doivent pas moins décider le droit administratif que le droit commun; les principes spéciaux et dominants dont le droit administratif est la déduction ou le développement; la définition des matières dont le régime peut changer, mais qui elles-mêmes ne changent pas pour cela de nature; les règles fondamentales à labri du mouvement que subissent les détails, tout cela formerait ( ) un corps de doctrine ? Soit. Un code de lois ? Non" (). Car la théorie juridique et la codification sont, par essence, différentes. "La doctrine ( ) associe, elle extrait ( ) en insistant sur les définitions, sur le lien qui rattache les systèmes ( ). Un code tout au contraire est exclusivement un recueil méthodique de textes" (), et même, pourrait-on ajouter, de tous les textes pertinents. La plupart des théoriciens du droit concluent alors que la codification et la théorie juridique doivent être distinguées parce que ces deux activités ne sont pas de la même nature. La première relève des techniques juridiques et, même si elle sexerce sur des normes, elle doit se borner à présenter à exposer le droit positif en conservant un caractère de neutralité ou dobjectivité. La seconde, en revanche, possède une vocation universelle de connaissance des déterminants et des mécanismes du droit. Les deux activités ont pour but de mettre de lordre, mais il ne sagit pas du même ordre : ordonnancement des textes dune part, ordre juridique de lautre.
Pour assurer cette subordination de la codification à la théorie du droit, plusieurs publicistes sont partisans de codifier, du droit administratif, au moins la compétence et la procédure en matière administrative et juridictionnelle. Il est ainsi proposé d "extraire des lois existantes et coordonner méthodiquement les cas auxquels sétend la juridiction de ladministrateur ou du juge administratif" (). Et là, curieusement, les scrupules sur le mélange des genres entre, dun côté, réflexion théorique sur lensemble du droit et, de lautre, compilation méthodique des seuls textes disparaissent, puisque ce résultat sera obtenu par "un travail pour lequel on aura besoin de consulter outre les lois qui nont pas tout prévu, la jurisprudence du Conseil dÉtat qui les a souvent interprétées et les auteurs qui les ont quelquefois critiquées" (). Suivant cette ligne directrice, paraissent divers codes de procédure dont le plus diffusé fut celui de Chauveau (). Dans ce projet, limité à une partie du droit administratif, mais pour cela exemplaire de la démarche, la codification est clairement affichée comme instrumentation de la théorie juridique.
Ce caractère instrumental est également repris par dautres interprètes du droit qui revendiquent clairement, pour leur activité densemble, et non à titre personnel, un rôle de théoriciens du droit et le disputent au monopole supposé des universitaires et publicistes qui écrivent. Il est impossible de ne pas citer intégralement la position de Laferrière : "Pour le droit codifié [civil et commercial], lexégèse des textes est la méthode dominante et la jurisprudence ne peut être quun auxiliaire; pour le droit administratif, cest linverse; labondance des textes, la diversité de leurs origines, le peu dharmonie quils ont souvent entre eux risquent dégarer le commentateur qui voudrait leur appliquer les mêmes méthodes quau droit codifié. La jurisprudence est ici la véritable source de la doctrine, parce quelle seule peut dégager les principes permanents des dispositions contingentes dans lesquelles ils sont enveloppés, établir une hiérarchie entre les textes, remédier à leur silence, à leur obscurité ou à leur insuffisance, en ayant recours aux principes généraux du droit ou à léquité" (). Cest ainsi que, plus largement, la codification du droit administratif ou son absence prennent une valeur symbolique, celle dun emblème pour la théorie du droit, dune valeur-pivot autour de laquelle les différents interprètes du droit développent leur propre représentation du système de droit public.
Deux publicistes marquent bien, au début et à la fin de la période, les données du débat en termes de rapport scientifiques et disciplinaires.
Le premier, professeur à la Faculté de droit de Toulouse, écrit un ouvrage entier pour rappeler que la question de la codification est au cur du débat entre l'école historique du droit de Savigny et lÉcole de lExégèse (), et pour tenter de dépasser cette controverse (). Il souhaite clairement abandonner cette opposition de circonstance non seulement au profit dune étude purement théorique, car "il est permis, selon lui, détudier la question de la codification au seul point de vue de la législation et de la science, abstraction faite des circonstances qui lont vu naître" (), mais aussi au bénéfice dune étude détachée du fond du droit : "je ne veux point appliquer ici à telle ou telle partie du droit ce qui me paraît être la conséquence logique des principes que jai posés en matière de codification" (). La réussite de son entreprise dépasse le présent propos et ne peut être appréciée quà la lecture de lensemble de louvrage ().
Quant au véritable enjeu de la notion de codification, Ginoulhiac développe ensuite la constatation que son résultat, à savoir le Code et son exégèse, dans ses acceptions les plus courantes, "proscrit lintervention" de la science du droit. "Comment veut-on que la science du droit soit possible, enserrée comme elle le serait dans ces formules immuables qui composent le Code ? ( ) La science ne peut se développer dans de telles conditions, il lui faut plus de liberté dans ses mouvements; et surtout il faut quelle ne soit pas condamnée à se mouvoir dans le domaine des pures abstractions, sans produire jamais aucun résultat pratique" (). Pour cet auteur, qui réagit à lactivité exclusive des tenants de la méthode exégétique, une codification du droit administratif ne devrait même pas affecter le raisonnement des théoriciens du droit public. Il aboutit en effet à "la condamnation formelle de cette manière denvisager la codification" en montrant que "la nécessité de la science est expressément reconnue, même quand il y a des codes" ().
Au tournant du siècle, les réflexions dun autre publiciste () montrent rétrospectivement que les débats ont évolué et que la différence sest accentuée entre les disciplines du droit ayant vécu une longue période de limitations exégétiques (), et celles qui se sont développées en labsence de Code. Certes, il sagit plutôt de constatations institutionnelles, liées à lorganisation politique et constitutionnelle, sans souci particulier détude du contenu de la pensée juridique dans la période. Elles ont cependant lavantage de montrer assez clairement la différence profonde qui se marque entre le droit civil et le droit administratif. Ducrocq étudie surtout la codification pour désapprouver certains enseignants, tels J. Laferrière, Dufour, et Batbie qui "ont appliqué au droit administratif les divisions du Code civil, les personnes, les choses et les manières dacquérir. Nous avons toujours considéré que cest dans le droit administratif lui-même et non dans des analogies plus spécieuses que fondées, puisées dans le droit privé, quil convient de chercher les bases du plan général du droit administratif" ().
Là est donc le fin mot de la position de Ducrocq. La codification comme enjeu dune opposition public/privé a remplacé la codification comme enjeu de lopposition école historique/école de lexégèse. "Le droit public, dont le droit administratif fait partie, a des principes qui lui sont propres, distincts de ceux du droit privé. Par leur objet et leur nature, ces principes sont réfractaires aux cadres du droit civil" ().
Partis dune initiative publique, vite abandonnée, de codification densemble des lois et règlements, les publicistes en ont dévié le sens vers la codification du droit administratif. Ils ont construit le droit administratif sur ce plan idéal quest la fiction de la codification. Puis, une fois luvre achevée, ils ont critiqué eux-mêmes loutil programmatique quils avaient forgé et lont abandonné parce quil est apparu trop visiblement quun code administratif fondé sur un droit administratif déjà structuré deviendrait très contraignant pour le pouvoir exécutif. La notion de codification ne réapparaît dans le débat théorique à la fin du xix ème siècle que pour expliquer ou justifier des opposition disciplinaires ou doctrinales.
Au terme de cette promenade dans la crypte du droit administratif, un retour simpose peut-être au fondateur de luvre codificatrice. Un auteur quelque peu critique et désinvolte a pu écrire qu "il importait au reste fort peu à Bonaparte que ses codes fussent bien ou mal faits : il suffisait pour lui quils existassent" (). En raison dune part du rôle particulier joué par lidée de codification dans la construction du droit administratif, et dautre part de la certitude progressivement acquise que les autorités publiques navaient aucun intérêt à promouvoir un projet denvergure, il faut se demander si, pour la codification du droit administratif, la formule ne devrait pas être inversée : peu importe que le code administratif ait été dun contenu ou dun autre : il était nécessaire quil nexistât point.