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Crises, mondialisation, complexité sociale
SPECIFICITES DES SITUATIONS ET GENERALITES DES PRATIQUES

Etienne Le Roy
LAJP- Univ. Paris 1

 


 

En ouvrant les travaux du dernier séminaire Nathalie Masse, j'ai bien conscience d'être au terme de l'histoire du Centre International de l'enfance et de faire un bilan, plutôt mélancolique, de l'évolution des travaux de ces dernières années.

Précisément, les discussions et recherches préliminaires à ces rencontres ont rappelé deux exigences, d'une part le besoin de caractériser les contextes sur lesquels nous travaillons, d'autre part, la nécessité de mettre au clair notre vocabulaire et, plus largement, nos référents conceptuels.

Situations et pratiques sont ainsi deux références communes que nous devons conjuguer.

Dans un monde qui bouge de plus en plus et de plus en plus vite, on peut tout aussi bien, pour reprendre l'intitulé de la communication, parler de généralisation des situations et de spécificité des pratiques que de retenir le sens ci-dessus.

Plus précisément, le sens commun paraît tendre à conceptualiser les effets de la globalisation de l'économie ou de la consommation culturelle et à n'envisager les réponses pratiques ou les réponses des pratiques que comme des spécificités plus ou moins bien tolérées par le système dominant. Parler de la spécificité des situations n'est donc pas innocent, pas plus que de généralité des pratiques. Nous supposons ici que des processus communs peuvent être effectivement identifiés mais qu'en concernant les pratiques ils mettent en évidence un certain parallélisme des réponses plutôt qu'une unité des questions qu'induisent les milieux dans lesquels doivent s'inscrire les modes de socialisation des jeunes.

Pour dire les choses autrement, ce n'est pas la ville métropole comme creuset qui produit l'explosion sociale qu'on voit appara”tre comme déterminant mais ce qui se mélange dans le creuset, les cultures urbaines qui s'y expriment et qui s'internationalisent sous l'effet des différents média. Sans sous-estimer l'impact des milieux et des cadres de vie, il ne faut pas anthropomorphiser “ la ville ” au détriment de la parole des acteurs urbains : ce sont les interprétations qu'en donnent les divers acteurs (aspect subjectif) plutôt que les infrastructures (aspect objectif) qui infléchissent fondamentalement les modes d'expression et les réactions individuelles et collectives.

Ce recentrage de la démarche n'est pas si simple qu'il n'y paraît et les participants du séminaire Nathalie Masse de 1994, déjà habitués à ce type d'approche, reconnaîtront, derrière la manière d'hygiène intellectuelle et mentale qui s'y décèle, une poursuite de nos communes interrogations : qu'est-ce qu'un jeune, qu'est-ce qu'une banlieue, à quoi se rapporte l'expression culturelle de l'adolescent, entre verlan et américanomanie ? Sao Paulo, Kinshasa et Djakarta, même combat ?

Si certaines de ces pistes se sont enrichies depuis, avec de nouveaux travaux et des publications, il me paraît utile de nous arrêter, en introduction à ce séminaire mais surtout en fonction des travaux préparatoires des trois journées précédentes, sur trois mots, assez chargés de sens multiples, contradictoires, métaphoriques ou symboliques pour piéger notre communication et bloquer les réflexions que nous pourrions élaborer en commun. Ces trois mots sont “ crise ”, “ mondialisation ” et “ complexité ”. Chacun est assez riche pour justifier qu'on s'y arrète quelques instants.

La crise sociale, de l'aporie au projet

Si nous revenons au sens du mot, nous pouvons découvrir que "crise", si galvaudé et souvent associé à un processus qui par sa gravité obère un choix ou un futur, a sémiologiquement un sens bien plus riche.

Indiquons tout d'abord que nous avons déjà rencontré la notion en 1994 lors du précédent séminaire Nathalie Masse. Alain Vulbeau, à propos des "civilités juvénilesÓ cite Marcel Mauss qui, au soir de sa vie durant la seconde guerre mondiale, écrivait :

“ la crise est un état dans lequel les choses irrégulières sont la règle et les choses régulières impossibles. C'est le moment où 'ça ne colle plus', où tout le monde décolle d'avec tout le monde ”.

Cette citation illustre un sentiment d'aporie qu'Alain Vulbeau corrige dans sa conclusion en appréhendant le sens des pratiques juvéniles :

 Si l'on reprend les termes de la citation de Marcel Mauss (...), il n'est pas sžr que ces civilités juvéniles servent à recoller ce qui ne colle plus. Il s'agit plus ici de penser les civilités juvéniles comme un élément imbriqué dans la complexité de l'insertion.
L'enjeu fort de cette imbrication est qu'elle repose sur un 'principe de réciprocité' où Mauss voyait justement le fondement de la cohésion sociale ” (1995-144).

Comment passer de l'aporie au projet à travers la mobilisation renouvellée d'une terminologie utilisée par une société qui parle centralement de "laÊcrise"?

- En français et selon le dictionnaire Robert, crise a trois sens principaux. Le premier, et le plus facilement transposable par la suite, est médical et désigne "le moment d'une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif". Il a également deux sens associés, l'"accident" ou "l'aggravation brusque d'un état chronique" d'où sont déduits les définitions dérivées : 2¡ "accès psychologique à manifestations violentes" et 3¡ "phase grave dans l'évolution des choses, des événements , des idées".

C'est dans ce troisième sens, comme le suggérait la citation de Marcel Mauss qu'on employe le mot crise, en particulier dans l'expression "crise sociale", comme une rupture dans l'organisation de la vie en société. C'est l'idée d'un déliement, "action de libérer d'une obligation", de (se) dégager du lien social.

Ce sens se conjuge avec le terme aporie, utilisé ici comme une absence ou une perte de signification pour conduire à la stigmatisation pessimiste du "no futur". La prise en compte de la crise sociale conduirait à un constat d'échec, à l'inutilité d'un investissement dans la société et au repliement égotiste sur l'hyper-individualisme.

Pour se convaincre qu'à partir d'une prise en considération réaliste des contradictions de notre temps il est possible d'enrichir le sens médical, de s'inscrire sous le serment d'Hyppocrate et d'armer nos intelligences pour construire l'espoir, nous pouvons revenir au sens grec original.

- Selon le dictionnaire Robert, en grec krisis désigne la décision. Mais, quand on consulte un dictionnaire gréco-français comme le Bailly (édition de 1950-1137), on s'appercoit qu'au sens premier, krisis est "l'action ou la faculté de distinguer", puis au sens deuxième "l'action de choisir". Dans un troisième sens, Krisis est "l'action de séparer" (avec l'idée du dissentiment, d'une confrontation ou de la contestation). Ce n'est que dans le quatrième sens qu'on identifie l'idée de décision qui concerne d'abord la décision judiciaire (jugement) puis l'issue ou le dénouement et, ensuite, la connotation que le dictionnaire prète à Hyppocrate comme "phase décisive d'une maladie". Enfin, un dernier sens ne devrait pas nous laisser indifférent puisque krisis connote aussi "l'explication ou l'interprétation d'un songe".

- Ce détour par l'étymologie nous permet en fait d'élargir le sens commun qui prédomine en cette fin de siècle et qui associe la "crise sociale" à l'issue fatale de notre société. Si nous partons du dernier sens, appliqué aux analyses qui se multiplient sur les processus de sortie de modernité, ce que je préfère dénommer actuellement "trans-modernité" plutôt que post-modernité, nous pouvons en dégager un parallèle avec ce que le grec désigne comme "interprétation d'un songe". Le songe moderne, si intimement lié à l'idée de progrès et non moins subtilement associé au passage du travail comme instrument de torture à celle du salariat , est en panne. Il devient même tragédie et peut être dépeint par Viviane Forrester comme "L'horreur économique" quand on analyse les conséquences du chômage et les stratégies trans-nationales des investisseurs .

Cette terminologie qui aborde l'économique comme d'autres un génocide est pertinente à condition qu'elle n'ait pas qu'une efficacité affective ou phraséologique et qu'elle ne renforce pas ce qu'elle critique par ailleurs, l'indifférence réelle aux décisions engageant notre "futur commun", c'est-à-dire celui de nos enfants, de ces enfants dont l'avenir nous préoccupe durant ce séminaire Nathalie Masse et selon une exigence non seulement intellectuelle mais aussi existentielle.

Sans multiplier les citations ni le pathos, il s'agit de prendre conscience de ce que représente la question sociale en cette fin de siècle, en particulier la pauvreté et l'exclusion liées à la marginalité spatiale (dans les banlieues) et sociale. Parlant de ces jeunes, V. Forrester écrit, entre autres :

"Les préjugés contre eux sont si défavorables et si généralement partagés que ces garçons, ces filles, sont jugés coupables d'habiter ces zones. Voir leur difficulté à trouver un emploi multipliée lorsqu'ils ont à donner leur adresse. Il ne s'agit pas de faire de l'angélisme, de nier la délinquance, la criminalité, mais de noter que l'autisme s'installe des deux côtés, du leur et de celui qui les relègue. L'insécurité ? Mais que leur inflige-t-on d'autre ? Admettons-les coupables de ce qu'ils font chacun de leur situation. Mais ils ne s'y sont pas mis, ils ne l'ont pas créée, encore moins choisie. Ils n'ont pas été les architectes de ces lieux mortifères, ni les décideurs qui les ont projetés, approuvés, commandés, permis. Ils ne sont pas les despotes qui auraient inventé le chômage et éradiqué ce travail qui leur fait tant défaut, comme à leurs familles. Ils sont seulement ceux qui sont pénalisés plus que tous les autres de n'en avoir pas.
Les dégâts de leur fait sont visibles, mais ceux qu'ils subissent ? Leur existence fonctionne comme un cauchemar vague et sans fin, issu d'une société organisée sans eux, de plus en plus fondée autour de leur rejet plus ou moins implicite.
Mais le cynisme porte tout pouvoir à retourner contre ceux qu'il opprime le ressentiment. Et cela nous convient bien, puisque la conviction générale veut que le malheur social soit une punition. Il en est une, inique" (1997, 86-87).

C'est pourquoi, en prenant conscience que cette fin de siècle est aussi la fin d'une période qui s'est ouverte au terme du XV° siècle sous les noms de capitalisme et de modernité et qui se referme avec de nombreux soubressaux devant nous, nous adhérons à l'idée que le moment est "critique", et pas seulement au sens médical. Comme le suggère Stéphane Tessier en commentant ce texte, “ le capitalisme en crise révèle la présence trop concrète du rève néolibéral dont serait absente la notion de bien collectif ”.

L'évolution peut en effet conduire à la mort et nous savons depuis Paul Valéry toute civilisation mortelle. Les interprétations pessimistes se multiplient, sans doute avec raison, mais aussi avec facilité. Quand tous les clignotants d'une centrale nucléaire sont au rouge, il y a bien des raisons de penser que la catastrophe est imminente. Doit-on pour cela quitter le navire et, pour ce qui est d'une responsabilité d'intellectuel, renoncer à penser le futur malgré tous ses aléas ?

Il nous faut en réalité, face à une situation critique, et en revenant aux sens associés à la notion grecque de krisis, distinguer les alternatives, choisir les priorités et séparer les arguments des arguties, le bon grain de l'ivraie, pour tout dire mettre l'homme et l'avenir des sociétés au centre des systèmes de décision, en partageant l'option philosophique de Philippe Engelhard que nous allons commenter à propos du processus de mondialisation :

"(N)ous ne pouvons prendre notre parti de la fatalité et (...) nous devons tout faire pour que le monde soit un peu moins injuste, un peu moins violent et un peu moins intolérant ".

Ainsi pourrons-nous intervenir dans la crise, choisir en connaissance de cause, juger, dénouer et inverser la tendance mortifère de notre société. Peut-être faudrait-il reconna”tre qu'à la sortie de modernité correspond la dissolution, dans une sorte de "triangle des Bermudes", de la notion moderne de l'enfance, si intimement associée à la période romantique. De l'infans du droit romain au jeune de la fin du XX° siècle, bien des ruptures sont intervenues. La mondialisation n'est pas la moindre de ces ruptures.

La mondialisation... et après ?

La mondialisation est un processus si délicat à identifier qu'a été mis en chantier au sein du GEMDEV, groupement d'intérêt scientifique parisien travaillant sur "le développement", un dictionnaire de la mondialisation.

C'est en effet dans le contexte du mal-développement des sociétés du sud qu'on peut percevoir les blocages ou contradictions de nos propres sociétés.

Tentons de cerner la notion de mondialisation à partir de l'introduction de L'homme mondial de Ph. Engelhard. La mondialisation est abordée par cet auteur dans la perspective de la critique d'une des pétitions de principe de ce qu'on dénomme "la pensée unique" et selon laquelle "l'homogénéisation du monde par le marché est le plus sûr moyen d'instaurer la paix et la sécurité planétaire ”. A ce type d'arguments, l'auteur oppose les analyses suivantes :

“ La mondialisation de l'économie ne conduit pas à une réelle homogénéisation du monde, mais elle génère une concurrence transnationale qui, par le biais des exportations ou de l'investissement direct, exerce une forte pression sur les rémunérations et l'emploi. Cette pression est d'autant plus forte qu'elle contraint les entreprises à des investissements de productivité qui économisent le travail. La globalisation de la technologie suscite des emplois de plus en plus qualifiés et supprime des emplois moins qualifiés. Malheureusement, les seconds sont plus nombreux que les premiers. D'où la montée du chômage structurel résistant (...)
On n'a pas substitué à ce modèle un autre, dont l'éradication de la pauvreté constituerait le critère de performance essentiel et l'élimination des poches de pauvreté et des inégalités un indice clair du développement.
Il s'ensuit une fragmentation sociale de plus en plus grande et un affaiblissement politique des régimes qui avaient soutenu cette croissance ”.

Parmi les notions qui sont associées dans ce texte, nous en retiendrons deux , la globalisation et l'uniformisation . Puis, la référence à l'incidence de la concurrence nous conduira à la notion de spécificité pour refermer le cercle et conclure sur le paramètre dialectique, la localisation.

- La globalisation est en effet notable et c'est sous cette qualification que la terminologie en langue anglaise connote le processus d'intégration de toutes les sphères de l'économie dans un marché généralisé, c'est-à-dire où la généralisation de la marchandise induit la marchandisation généralisée. Tout y étant soumis aux lois de la valeur d'échange, les institutions comme les comportements politiques mais aussi les comportements familiaux, privés, intimes, tout est affecté par le consumérisme et l'exigence de la rentabilité immédiate selon des avantages comparatifs qui exercent leurs effets non seulement dans les stratégies des sociétés transnationales mais également dans les choix politiques, tant internationaux que nationaux. L'univers du Big Brother d'Orwell n'est pas loin et certains le voient déjà menaçant se profiler devant nous.

De telles évolutions reposent sur des accélérations considérables du temps (ce qu'en particulier le Droit a beaucoup de peine à intégrer) et des modifications des mentalités, toujours plus conservatrices comme l'histoire l'a souvent démontré. Philippe Engelhard indique que cette globalisation n'implique cependant pas une uniformisation des comportements.

- L'uniformisation : “ la mondialisation n'est pas homogénéisation du monde ” a-t-on déjà noté. La mondialisation n'est pas non plus uniformisation et sous cet angle, la mondialisation n'est pas le moment d'actualisation du grand mythe de la modernité, le principe d'égalité par l'uniformité des conditions et des statuts. Au contraire, les divergences se sont accentuées et les pauvres sont de plus en plus nombreux, souvent de plus en plus pauvres au regard de l'accumulation mondiale.

A la discrimination verticale rassemblant dans un même univers national des classes et des groupes socio-économiques différents, la “trans-modernité” propose une uniformisation horizontale. Celle-ci tente de rassembler les entités culturelles différentes au sein de regroupements socio-économiques de plus en plus homogènes”.

Une enquête conduite par un chercheur zaîrois sur les comportements de membres d'une bande de jeunes de la proche banlieue ouest de Paris (autour de La Défense et Nanterre) a ainsi cherché à comprendre en 1994 quelles étaient les significations d'une volonté d'américanisation des membres de cette bande, affichant ostensiblement non seulement des vêtements et des consommations type USA mais également recourant systèmatiquement à l'anglo-américain, au point de se faire passer opportunément dans certaines boites de nuit peu accueillantes aux “blacks” pour des noirs américains. A première vue, cette recherche d'une américanité exprimait le souci de se fondre dans la globalisation de la civilisation mondiale. L'enquête révélait cependant des motivations bien différentes, d'une part la recherche d'une identité différentielle qui ne pouvait s'exprimer, classiquement dans le contexte de l'adolescence, que par opposition et dans le cas par opposition à la culture "à la française", d'autre part l'expression d'un cri de révolte de ces jeunes Antillais ou Africains face à l'exclusion dont ils étaient l'objet.

Cette exclusion était associée à la perte des référents d'une socialisation. Dans le cadre de la modernité, la socialisation se réalisait par trois valeurs instituantes, le travail, la famille et la patrie, chaque registre comprenant des représentations qui permettaient de les “ relier “  à un principe dogmatique d'autorité et, à ce titre “ religieuses ”. Après la religion de la famille au XIX° siècle, la religion de la patrie a disparu au XX¡ siècle, entrainée par les horreurs du "pro patria mori" à Verdun ou celles de la shoa, à moins que ce ne soit par le rapport Kroutchev ou la chute du mur de Berlin. Restait la religion du travail, avec ses grands prêtres “ accros du management ” et ses apôtres. Mais l'ouverture des deuxième (empire soviétique) et troisième mondes à la concurrence capitaliste a ruiné nos représentations et entrainé dans sa chute les avantages d'une invocation du principe d'égalité, par exemple la non discrimination, sans apporter le bénéfice de son corrolaire dans les conceptions de l'intégration américaine, l'affirmative action ou discrimination positive.

Sous cet angle,il faut méditer les réflexions suivantes :

"les droits sociaux ne peuvent plus seulement être appréhendés comme des 'droits de tirage', des 'droits à', des droits passifs à indemnisation. Il faut aller plus loin, sauf à se contenter d'un vaste dispositif d'assistance en lieu et place d'une participation de tous à la vie sociale. La lutte contre l'exclusion invite ainsi à explorer un troisième type de droits : les droits d'intégration, dont le droit à l'insertion apparaît comme la principale figure".

Les jeunes sont dans une situation critique sous l'effet de la mondialisation. Et les descriptions de l'horreur économique selon V. Forrester correspondent bien à une situation vécue par une partie d'entre eux, surtout dans les situations de mégapoles et dans les pays du sud : pressions sur l'emploi, baisse plus ou moins consentie des rémunérations, globalisation de la technologie, effets induits sur les spécialisations et les redéfinitions de postes de travail, redécouverte d'un travail posté, machinal, voire les pires formes du servage ou du travail forcé. Nous aurons l'occasion d'en reparler au cours de nos travaux . Le dossier est accablant pour ce qui concerne les pays asiatiques , moins fournis pour l'Afrique. L'association MARJUVA représentée au séminaire par plusieurs de ses membres a déjà accumulé les pièces d'un dossier édifiant. On se reportera également à l'analyse que Politique africaine (volume 63 ,"Du coté de la rue") y a consacré en octobre 1996

D'autres effets n'en sont pas moins notables même s'ils sont parfois assez étrangers à l'univers des adolescents pour qu'on n'en dévoile pas toutes les implications : ainsi, la contractualisation de la vie commerciale a pour conséquence une extension de la juridicité car le droit des affaires devient la clef d'un bon management. Mais elle entraine aussi un contrôle beaucoup plus direct des actes des agents économiques, donc une réduction possible du champ des libertés publiques : a-t-on suffisamment relevé qu'en espagnol le droit à la ville désigne aussi le droit à la citoyenneté donc à l'exercice des libertés publiques ? Priver d'un emploi dans le secteur formel c'est tout autant refuser l'accès à la ville légale et l'exercice de la citoyenneté. Les jeunes des villes du Brésil ou de Colombie en vivent chaque jour les conséquences car toute marginalité spatiale y devient marginalisation sociale et exclusion politique.

- La localisation : La localisation est à la mondialisation ce que dans la pensée confucéenne le ying est au yang. Elle est d'autant plus présente qu'elle n'est pas affichée ou énoncée. Et toute tête dans les étoiles de la mondialisation doit avoir ses pieds ou ses racines dans un terreau qui peut être terroir ou fumier, moquette épaisse ou grande plaine ouverte...Il y a là un jeu dialectique essentiel dont on doit percevoir les incidences. Il n'y a pas de réponses relativement durables dans nos sociétés sans qu'elles ne s'accompagnent de la prise en compte de référents “ autochtones ”, “ indigènes ”, “ endogènes ”. Aucun d'entre nous ne peut se passer d'une inscription dans une localité, dans un espace-temps qui, sans nécessairement assurer des racines, procure au moins certains éléments de l'identité. Nous savons mieux maintenant que, pour les jeunes des banlieues, il peut s'agir de territorialités multiples, contradictoires mais en même temps potentiellement complémentaires.

Dans le vocabulaire de la Banque mondiale, car la Banque a dû également prendre en compte ces facteurs et les intégrer dans sa stratégie "globale", cet effet de localisation et de “ prise de racines ” est traité sous le terme de spécificités. Voyons ce qu'en dit Arturo Israéli :

“ La spécificité comprend plusieurs éléments. Le premier correspond à la précision des objectifs d'une activité particulière, les méthodes pour la réaliser et les moyens de vérifier son résultat. Un autre élément à prendre en considération est de savoir comment les activités affectent la participation des acteurs. Ces deux éléments contribuent à définir la manière dont les acteurs peuvent être récompensés pour leur performance sur la base des résultats obtenus. On peut partir de l'hypothèse selon laquelle la spécificité a des effets précis sur les acteurs et par conséquent sur la performance de l'institution. ”

Dans un contexte de développement institutionnel, où la prise en compte de la spécificité est associée à celle de concurrence et également à la notion de performance, il n'est pas étonnant que ce soient les critères technico-économiques qui soient les référents de l'évaluation. Mais, dans des contextes très proches, la démarche de la Banque est de réconcilier des valeurs et des institutions considérées jusqu'alors comme inconciliables.

C'est par exemple le sens de l'ouvrage que Mamadou Dia consacre au développement institutionnel sous le titre Africa' Management in the 1990s, Reconciling Indigenous and Transplanted Institutions..

L'un des plus grands défis est en effet comme nous le retrouverons en conclusion de rendre compatibles des critères, des facteurs ou des acteurs qui n'ont pas l'habitude de se cotoyer, encore moins de se conjuguer. Cela s'appelle aussi complexité.

La complexité d'un monde, entre néant et instabilité

Le monde est donc un. Il n'en est pas moins complexe. Nous avons toujours su que nos connaissances ne permettaient pas de l'embrasser dans sa totalité. Mais les générations qui nous ont précédés avaient trouvé diverses solutions pour traiter de telles contradictions. On ne retiendra ici que les seuls choix qui ont affecté la structure institutionnelle au sein de la tradition occidentale.

La solution la plus ancienne et qui revient en force avec les sectes ou la voyance est de considérer le monde comme "enchanté" et d'attribuer la cause (toujours arbitraire, notons-le) de cet enchantement à quelque "sorcière", entendant par là le principe extérieur et supérieur qui déroge au monde ordonné, en bloque la permanence paradisiaque. On aura reconnu, derrière un des contes de Charles Perrault, "la belle au bois dormant", quelques éléments essentiels de la cosmologie judéo-chrétienne qui est au fondement de la tradition occidentale. Le livre biblique de la Genèse nous livre deux des clés de cette représentation du monde. Le premier est le principe de "religio", de dépendance du visible à l'égard de l'invisible par une présentation de la création à partir du néant et par un acte décisoire de "Dieu". Le second est le principe de hiérarchie qu'on identifie dans l'ordre des créations (où l'homme intervenant le dernier dominera les autres créatures) puis dans le mythe d'Adam et d'Eve.

Nous sommes ainsi, dans cette conception archaïque, inscrit dans une double détermination, sacrale au plan vertical (rapport visible/invisible) et holiste au plan horizontal du projet de société reposant sur l'idée d'une hiérarchie "naturelle" mais religieusement consacrée. Nous en avons déjà examiné quelques implications à propos de la religion de la famille, de la patrie et du travail.

La prémodernité (à partir du XII° siècle et avec la querelle des universaux par exemple) puis la modernité (à partir de la fin du XV° siècle) se sont efforcées d'y déroger et de fonder l'idée d'un monde désenchanté, progressivement laïcisé, voire profané, sur deux innovations qui ne sont pas tout à fait de même nature, l'individualisme préféré à l'holisme et l'unitarisme comme cadre matriciel de la réorganisation du seul monde visible . Avec la montée en puissance du mode de production capitaliste dont on a déjà évoqué le rôle déterminant à propos de la mondialisation, on voit poindre, à la suite de la grande rupture de la Réforme et dans la sphère religieuse de l'Eglise qui se dira catholique donc universelle, une réorganisation de son instance politique, la papauté. La papauté reste en effet le modèle d'un pouvoir réorganisé autour de deux exigences, l'une de centralité et l'autre de domestication du désir de pouvoir absolu. La fin du XVI¡ siècle verra avec Jean Bodin pour la théorie (La République) et Sully, premier ministre d'Henri IV, pour la pratique, appara”tre une nouvelle figure du pouvoir qui deviendra Etat dans le langage de Hobbes dans Le léviathan de1650. Pour contenir ce pouvoir absolu et après l'échec des théories médiévales des "deux glaives" (entre le pape et l'empereur) puis des "deux corps du roi" où émerge l'idée moderne de la permanence de l'Etat indépendamment de son représentant, il faudra inventer au XVIII° siècle un nouveau mythe, le contrat social, où l'idée d'égalité des conditions repose sur l'uniformité des statuts et l'uniformisation des institutions. Notre héritage institutionnel (déjà évoqué ci-dessus) repose ainsi sur un capital d'idées- valeurs (au sens de Louis Dumont) où dominent les représentations relatives à l'unité, à l'égalité et à l'uniformité, lesquelles sont les véritables bases sinon de notre mythe républicain, au moins de la modernité.

Si les sciences sociales à la fin du XIX¡ siècle retrouvent la société derrière l'individu, si le progrès extrème des sciences au XX¡ siècle fait éclater nos connaissances, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, les sciences de l'homme et de la société n'ont guère progressé depuis que Marcel Mauss introduisait la notion de "fait social total" ou Georges Gurvitch l'exigence de la sociologie en profondeur. Un ouvrage aussi fondamental que celui d'Alain Touraine, Critique de la modernité, ignore dans ses catégories analytiques la notion de complexité,tout en apportant de la modernité une définition qui est comme une sorte de pavane pour une infante défunte :

"la relation, chargée de tensions, de la Raison et du Sujet, de la rationalisation et de la subjectivation , de l'esprit de la Renaissance et celui de la Réforme, de la science et de la liberté. Position également éloignée, note le sociologue, du modernisme aujourd'hui en déclin et du post-modernisme dont le fantôme rôde partout".

C'est en effet de cette conception dont on s'écarte actuellement, qu'on le veuille ou non, et en adoptant telle ou telle formule, post-modernisme pour l'un, trans-modernité pour nous actuellement.

- La compléxité comme catégorie "trans-moderne" ouvrant à l'incertitude connote d'abord le fait d'une pluralité d'éléments différents et qui ne se combinent pas "naturellement". D'autre part, le terme pourrait désigner l'émergence d'une pensée scientifique qui, en intégrant une pluralité d'explications et la possibilité de réponses apparemment contradictoires, fonde une théorie de la causalité qui n'est pas "rationnelle" (dans le sens de Touraine) ou, selon notre propre distinction, fondé sur une externalité.

La théorie à venir de la complexité doit donc, entre autres, réunir les conditions suivantes :

- Refuser tout dualisme induisant les risques de dichotomies et finalement l'enfermement de la pensée scientifique dans le "principe de l'englobement du contraire" que, dans l'ouvrage pré-cité, Louis Dumont présente comme le grand piège de l'idéologie moderne. De ce fait il convient de réintroduire le communautarisme comme formule tierce entre individualisme et holisme et de sortir de ses représentations caricaturales. En effet, en allant à l'encontre du langage à la mode et des idées reçues, il faut distinguer l'organisation communautaire de la société selon une forme qui était celle, par exemple, des Picards jusqu'au 18° siècle du “communalisme” anglo-américano-indien. Il s'agit dans le communalisme d'un enfermement dans des ghettos de groupes qui, dans le cadre du holisme, se pensent comme hiérarchiquement différents et sans communication possible. Le communautarisme est fondé sur la complémentarité des différences, le communalisme holiste repose sur la survalorisation des différences. Derrière ces deux termes, il y a toute la distance entre la construction d'altérités complémentaires et, d'autre part, le racisme et la xénophobie.

Réintroduire des formes communautaires au sens précédent est, à nos yeux, une des conditions de la réinvention du débat social et de la restitution aux jeunes des espaces-temps indispensables à l'expression de leurs créativités.

- Retrouver le sens du risque comme cette facette "grecque" de la krisis que nous nous sommes efforcé de revaloriser. Ceci suppose aussi de prendre le temps de la fête et de laisser aux lieux, aux formes et aux effets de la socialisation le temps dont ils ont besoin pour produire leurs effets. Comment demander à des jeunes immigrés à la deuxième génération des pratiques d'intégration plus décisives que celles de leurs ainés immigrés depuis trois à cinq générations et ayant bénéficié tant de "l'ascenseur social" que d'une politique d'embauches favorable ?

- Intégrer l'idée, chère à Boltanski et Thévenot, de la "pluralité des mondes", ce qui n'est pas seulement plaider pour une diversité, autre forme de la notion de spécificité de la Banque mondiale, mais surtout faire prendre conscience des cohérences comme des concurrences logiques par le biais de cette diversité d'appartenances.

“ On peut qualifier ces sociétés de "complexes"au sens où leurs membres doivent posséder la compétence nécessaire pour identifier la nature de la situation et pour traverser des situations relevant de mondes différents. Les principes de justice n'étant pas immédiatement compatibles, leur présence dans un même espace entraine des tensions qui doivent être résorbées pour que le cours de l'action se poursuive normalement ”.

Nous devons donc accepter non seulement que l'idée d'une et unique adhésion citoyenne est en voie de dépassement mais également que nous sommes déjà déterminés par plusieurs types d'adhésion et qu'en cas de concurrence il n'existe plus de principe d'autorité permettant de désigner l'allégeance ou la légitimité qui doit l'emporter .

En conclusion

Comment gérer cette complexité ? Selon un principe d'utilité, de plaisir, d'accumulation ? Pourquoi, devant tant d'incertitudes doit-on toujours préférer le principe de précaution, dans la vie publique comme dans la vie privée ? Jusqu'où peut-on aller dans la tentative de conciliation , entre la spécificité et la généralité, ou, dans le langage des droits de l'homme, entre l'universalisme et les particularismes ?

Ce que nous avons vu progressivement apparaître dans ce texte c'est le fait d'une interrelation consubstantielle entre des données, des facteurs ou des critères qui étaient tenus pour inconciliables. Car, pour revenir à l'intitulé de l'intervention, la spécificité de la situation est bien dans le fait que nous changeons de projet, voire de société et que ceux qui étaient en retard dans le peloton de la modernité risquent de se trouver revalorisés lors de l'entrée dans "la ligne droite" de la "trans-modernité. C'est donc bien selon leur art du "virage", leur capacité de "négociation de leur sortie de modernité" que les sociétés et leurs jeunes acteurs vont être appréciés. Inutile de préciser que les compétences des adolescents, leur créativité et leur ma”trise du consumérisme, trois grands thèmes de nos travaux, seront des clés décisives pour le futur. En espérant que les politiques sauront s'en saisir et que les sociétés ne seront pas si précautionneuses devant l'aléa du futur qu'elles se refermeraient devant l'aventure, comme l'huitre devant le prédateur...

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