Bjarne
MELKEVIK
Faculté
de droit - Université Laval
bjarne.melkevik@fd.ulaval.ca
Si nous nous mettons dans la peau dun(e) étudiant(e) en droit qui consulte la liste des cours optionnels offerts, nous pouvons nous demander pourquoi choisir un cours de philosophie du droit? En fait, sil ny a pas de contrainte physique qui enlève tout choix, les questions quil (ou elle) doit rationnellement se poser sont les suivantes : Quest ce que la philosophie du droit apporte au droit? Et à moi-même? Existe-t-il des raisons pour sy intéresser? Pourquoi étudier la philosophie du droit?
Les réponses que nous voulons apporter à ces questions reflètent à la fois notre propre expérience de lenseignement de la philosophie du droit aux étudiants en droit et la conception du droit qui nous inspire. Lune est nécessairement reliée à lautre, comme les deux versants dune montagne. Lidée et le rôle que le chercheur se fait de la philosophie du droit, doivent nécessairement se refléter dans lenseignement de celle-ci. Il sensuit que la description de notre enseignement de la philosophie du droit se conjugue avec lidée de la philosophie du droit que nous devions enseigner.
(1). Avant de pouvoir répondre concrètement aux questions que nous nous sommes posées, il nous semble pertinent de regarder de plus près la résistance ou encore la méfiance qui se manifeste dans le milieu juridique à légard de la philosophie du droit. Cette résistance/méfiance est transmise, "comme par enchantement", du milieu professionnel du droit au milieu des étudiants en droit. Si celle-ci semble aujourdhui sestomper lentement, comme lillustre dailleurs le regain nouveau pour la philosophie du droit que nous pouvons maintenant également observer dans le milieu juridique, il nempêche que lobstacle dressé par des décennies dincompréhension et de malentendus est encore à luvre dans les milieux juridiques. Nous pouvons distinguer deux raisons à un tel rejet , lune rejetant la philosophie du droit comme "Raison-Ordonnatrice" nuisible, lautre la rejetant comme carrément inutile à légard des exigences du droit contemporain en raison des ressources " scientifiques " plus pertinentes aujourdhui disponibles.
Quant au rejet quanime un certain milieu juridique à légard de la philosophie du droit dans le rôle présupposé dune "Raison-Ordonnatrice" nuisible, il nous semble que personne dautre que le philosophe du droit Michel Villey na pu le croquer au vif. Comme il laffirme sur un ton de confidence, ou de confession :
"Je suis persuadé pour ma part quà nous, juristes, les philosophes modernes ont fait beaucoup de mal. Je le dirai aussi bien de Hobbes, Locke, Hume, et même de Leibniz, Kant, Fichte, Hegel et la quasi-totalité des philosophes du XIVème siècle et XXème siècles. Quand il leur arrive de parler "droit", cest dans une totale ignorance du métier spécifique du droit. Que savent-ils? Des mathématiques, une sociologie plus ou moins marquée par lévolutionnisme, de la logique, parfois de la morale. Ainsi ont-ils transplanté dans notre discipline des systèmes scientifiques fondés sur des expériences extrinsèques. Leur influence a perturbé notre propre représentation du phénomène juridique, y injectant les positivismes légaliste ou sociologique"
Certes, observons-nous que Villey se limite à vilipender la philosophie dite "moderne", de même quà élaborer une stratégie argumentative reliant la philosophie moderne du droit à lémergence "quasi-causale" du positivisme juridique, il nempêche que laccusation dignorance contre lesdits philosophes va direct au but. Car si les philosophes modernes du droit étaient généralement bien renseignés sur les affaires publiques de leur temps, et le "droit" qui sy rapporte, et sils avaient lu les classiques du "droit naturel" rationaliste, personne parmi eux avait effectivement une connaissance spécifique du métier du droit. De là lefficacité de la charge qui est ici dirigée contre eux. La conclusion qui simpose est quil ne vaut pas la peine détudier la philosophie du droit dite moderne. Personne ne peut sinstruire en écoutant des bêtises, et personne ne peut prétendre à une connaissance quelconque en se laissant séduire par des ignorants ou de lignorance.
Une autre objection à la philosophie du droit dans le milieu juridique est quelle est simplement inutile, inefficace ou encore improductive. Personne ne se déclare pourtant ouvertement contre une réflexion de la philosophie du droit, ce qui nécessiterait ladmission dune telle philosophie, largument est plutôt que la philosophie du droit napporte rien qui nest autrement accessible par les sciences du droit. Ce qui nest pas accessible par lesdites sciences ne peut être que de pures spéculations sans lendemain ou des croyances métaphysiques propres à leur instigateur. Bien que personne ne soit contre cela, il faut, selon eux, se rendre à lévidence : les sciences du droit doivent avec légitimité occuper la place laissée vacante par le retrait (forcé) de la philosophie du droit. Ce qui veut aussi dire que la philosophie du droit doit être considérée comme un passe-temps, ou comme une activité quasi-spirituelle que chaque personne peut cultiver à sa guise au rythme des lectures et des conversations privées entre confrères. Cest une activité qui convient au jour de repos, ou simplement à la retraite tout court. Bref, personne na quelque chose à reprocher à la philosophie du droit, c'est simplement une activité qui doit être repoussée à lâge dor, tandis que le besoin de notre temps doit être le développement des sciences du droit.
Il nest pas dans notre intention dévaluer ces deux formes de résistance/méfiance contre la philosophie du droit, nous constatons simplement les faits. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de penser que ces résistances reflètent lhéritage tumultueux dune période où la philosophie du droit, se croyant une science-mère, a pu négliger le dialogue avec lexpérience pratique des juristes et le développement des dialogues avec les différents discours scientifiques de droit. Cela nest plus possible aujourdhui quau risque de réduire la philosophie du droit au rôle de commentaire des uvres de jadis ou encore dun exercice sémantique et "systémique" tournant en rond. Quoiquil en soit, si nous synthétisons ces deux formes de rejet/ méfiance à légard de la philosophie du droit, il nous semble quelles résument, chacune à leur façon, la situation où se trouve lenseignement de la philosophie du droit. Si nous faisons abstraction des "mordus", qui existent eux aussi, la philosophie du droit doit, surtout dans les Facultés de droit, surmonter la méfiance professionnelle des juristes contre des discours creux et vains et prouver quelle peut apporter quelque chose dutile et doriginal au droit.
(2). Tournons-nous maintenant vers nos questions initiales. Nous développerons par la suite un point de vue qui situe la philosophie du droit dans le rôle de lAccompagnateur (ou lAccompagnement) du projet juridique moderne en ce qui concerne les arguments et les raisons. Lenseignement de la philosophie du droit doit, par conséquent, consister à faire comprendre ce rôle et ses implications pratiques.
Le fait de concevoir lenseignement de la philosophie du droit avant tout dans le rôle de lAccompagnement à légard du projet juridique annonce la renonciation à toute pensée Ordonnatrice, du côté philosophique comme du côté juridique. En fait, si nous pouvons dire que la philosophie du droit, souvent adoptée par les philosophes de profession ou de vocation, peut être caractérisée par lélaboration dune "Raison-Ordonnatrice" et des formes d"Idéo-Droit" correspondantes, la philosophie du droit développée par des juristes peut être caractérisée comme fondée sur lidée dune "Expérience-Ordonnatrice", donc des formes de "Vrai-Droit" répondantes. Ce dernier courant ne veut plus, dailleurs, être caractérisé comme philosophie du droit et se fait désormais dénommer "philosophie juridique". Or, quoique nous pouvons apprécier la tension entre ces deux courants, qui peut dailleurs être source dune compétition fructueuse, il nempêche pourtant que toute philosophie du droit qui souhaite aujourdhui se constituer dans le rôle unique de l"Ordonnatrice" se prive dun dialogue réfléchi avec le droit positif (valide), de même quavec la dimension démocratique qui doit, selon nous, caractériser le projet juridique moderne. Nous devons accepter que la philosophie du droit ne peut plus prétendre éclairer le droit, qui est dailleurs déjà suffisamment éclairé par ses propres forces, et quelle ne possède aucune "sagesse" ou "connaissance" susceptible de contribuer "en substance" à quoi que ce soit du projet juridique. Donc, si la philosophie du droit abdique à son rôle d"Ordonnatrice ", il nous semble, par conséquent, quil ne reste que lalternative daccompagnement du projet juridique et, plus précisément, de voir la philosophie du droit comme accompagnant les réflexions sur le développement des arguments et des raisons à légard du projet juridique.
Il nous semble que lenseignement de la philosophie du droit ne peut que faire sienne lidée que la philosophie du droit ne possède aucune réponse ni recette, mais participe, sans laccaparer et sans privilège, à la réflexion que nous devons tous effectuer au sujet de la complexité juridique contemporaine. Si cest le cas, la philosophie du droit nest quune activité argumentative dont la publicité est le corollaire.
En fait, le rôle que nous pouvons aujourdhui accorder à la philosophie du droit, enfin celui que lenseignement doit refléter, cest celui daccompagner le développement darguments et de raisons à légard du projet juridique. La philosophie du droit doit, en ce sens, nous aider à ouvrir et universaliser nos convictions, nos valeurs et nos conceptions préétablies. Elle doit nous accompagner dans le processus de développement de bons arguments et de raisons de "poids". Précisons que la philosophie du droit doit servir à identifier et à reconnaître les différents paramètres culturels ou philosophiques qui uvrent dans le domaine. En fait, la philosophie du droit doit nous permettre de nous accoutumer avec les différentes façons quune personne peut concevoir la relation entre droit et "morale", entre société et individu, ou encore dautres topos du même genre. De cette façon, la philosophie du droit ne travaille pas sur les qualités formelles du droit, la laissant volontairement aux sciences du droit, mais accompagne la réflexion relative aux sens et aux horizons du projet juridique moderne.
Une telle réflexion ne peut se faire quen ouvrant, argumentativement et rationnellement, la réflexion de la philosophie du droit sur une prise en compte de la réalité. Toutefois, cela ne peut sûrement pas se faire directement, car la philosophie du droit ne possède, hélas, aucun accès direct à une telle réalité, mais cela doit se faire en dialoguant avec les sciences et particulièrement avec les sciences du droit. Cest à elles de donner à la philosophie du droit des informations factuelles pouvant servir à alimenter la réflexion à légard du projet juridique moderne. Le kantisme juridique, représenté de façon privilégiée par Hans Kelsen, a fait tort à la réflexion philosophique sur le projet juridique moderne en voulant, peut-être contre lintention même de Kant, cantonner le projet juridique moderne à lintérieur dune pureté se refusant aux dialogues avec les convictions politiques, sociales, morales et religieuses des individus.
Or, dès que nous délaissons tout rôle dOrdonnatrice à la philosophie du droit, le dialogue avec les sciences nest pas la "déchéance" mais plutôt la nature même des choses.
Dans le même ordre didées, il sensuit que la philosophie du droit doit servir à se distancer à légard du positivisme juridique. Nous pouvons même dire quil est primordial pour lenseignement de montrer que la philosophie du droit ne sert pas le droit dit "positif" mais le projet juridique, car le réductionnisme, qui caractérise le positivisme juridique, fait oublier que les questions de droit concernent, en pratique, la question des droits que nous devons mutuellement et intersubjectivement nous donner à nous-même. Le droit est normatif, en ce sens que la question de ces droits sécrit sous la forme dun "devoir être" qui nous affirme comme des auteurs et des destinataires des droits que nous nous donnons intersubjectivement.
Nous pouvons ainsi observer que les Cours suprêmes du Canada, des États-Unis et dailleurs, se réfèrent de plus en plus aux positions de la philosophie du droit, ou aux écrits des philosophes du droit, et que ces positionnements ne sont pas que le point de départ dune réflexion de philosophie du droit. Lesprit critique des étudiants sera tenu en éveil si nous pouvons leur démontrer comment des réflexions de philosophie du droit se déploient argumentativement dans le raisonnement des cours mentionnées et comment celles-ci peuvent aller jusquà la structuration du résultat judiciaire. Les juges, en prenant position concernant lavortement, le suicide assisté par un tiers, les droits inhérents des peuples autochtones ou autre chose encore, ne nous offrent pas pour autant une quelconque "représentation ultime". Si la philosophie du droit doit prendre le pouls de la réalité juridique daujourdhui, et particulièrement la jurisprudence, celle-ci ne doit pas être comprise comme la "fondation" des positions de philosophie du droit. Les juges ne devraient pas être considérés comme nos philosophes du droit, comme les traitent implicitement et aveuglement beaucoup de philosophes de droit contemporain (Dworkin), mais comme des interlocuteurs dignes dintérêts à légard de notre responsabilité dêtre les auteurs et les destinataires de nos droits.
(3). Si nous devons enseigner et concevoir la philosophie du droit uniquement comme accompagnateur des arguments et des raisons éclairés et réfléchis à légard du projet juridique, il sensuit aussi quelle abdique de son rôle d"Arbitre" au bénéfice des débats publics. En fait, la philosophie du droit doit quitter toute référence à la "philosophie de conscience" (Kant, Fichte et Hegel), car le jugement quune personne peut faire seule concernant le projet juridique importe peu. Vue dun daspect argumentatif, la philosophie du droit doit être considérée comme lune des participants aux discours entourant le projet juridique moderne. Elle doit ainsi être considérée comme mettant concrètement ses arguments et ses raisons à lépreuve de lespace public. Cest dans lespace public que le "poids", la "valeur" ou limportance à attribuer ou à accorder à chaque argument et à chaque raison doit être débattu et réglé au vu et au su de tous.
Cest à légard de cet espace public que nous pouvons également réfléchir sur la question de rationalité et sur les différences de rationalités juridiques proposées à légard du projet juridique. Notre propre position peut se résumer dans lidée de la primauté dune rationalité "communicationnelle". En envisageant en fait la production darguments et de raisons comme lenjeu majeur du projet juridique, la philosophie du droit accompagne pratiquement ce projet en démontrant que la rationalité pratique à laquelle se réfère le droit sincarne dans les discours publics. Le discours comme pratique interindividuelle des sujets de droit, produit des arguments et des raisons et les proposent à lauditoire en vue de lévaluation et de la validation.
Linsistance que nous mettons sur lespace public dans lenseignement sexplique certainement par notre volonté dhabituer nos étudiants à voir quen droit cest à lespace public que nous nous adressons et que cet espace public joue un rôle primordial pour entretenir et développer la formation commune de volonté et dopinion en ce qui concerne le projet juridique moderne. Dans la mesure où le droit se fait à la première personne du pluriel, " nous ", lenseignement même de la philosophie du droit doit pouvoir se concrétiser à légard des débats et des discours critiques qui peuvent se rapporter à lespace public et à une formation rationnelle de la volonté et de la raison.
(4). Cette façon de voir la philosophie du droit comme se rattachant au développement de bons arguments et de raison éclairés se révèle être, en soi, une position philosophique. Nous lavons dailleurs reconnue dès le début car lenseignement de la philosophie du droit est par "nature" issu et intimement relié à une conception de droit. Or, au-delà de ce que nous pouvons maintenant ajouter sur cette conception de la philosophie du droit, il nous semble, en dernier lieu, plus pertinent denvisager la question qui était, jusquici, sous-jacente à notre réflexion à savoir : quel est lobjectif de lenseignement de la philosophie du droit? Notre dernier développement consiste donc à souligner notre confiance dans lenseignement dune conception démocratique du droit.
Pour comprendre une telle conception démocratique du droit, il peut être utile tout dabord de souligner que cette conception diffère de la conception de "moralité libérale" du droit qui senseigne majoritairement dans les facultés de droit en Amérique du Nord. La conception de " moralité libérale " est une philosophie du droit qui se confond dans la croyance de lexistence prépolitique dun faisceau de principes et de règles a priori et dans la croyance que le droit doit être pensé sur le présupposé de certains "droits moraux", pouvant à la fois assurer la liberté négative et censurer lactivité collective. Lenseignement de la philosophie du droit en Amérique du Nord a souvent été linitiation à une telle croyance. Celle-ci sest incarnée dans une profession de foi dans les " institutions " libérale. Il va sans dire que nous considérons un philosophe de droit comme Ronald Dworkin et particulièrement dans son dernier livre Freedoms Law, comme le représentant typique dune telle conception. Le résultat est donc que lenseignement de la philosophie du droit est devenu une incitation à avoir foi dans "nos" Institutions. De plus, il forme les personnes à croire que la démocratie nest que le moyen, linstrument pour propager la "moralité libérale". Il en a découlé plus de "moralité libérale", que nous jugeons bien évidemment positif, sans pour autant que lhomme soit sorti du rang de linfériorité, pour paraphraser Kant.
Lobjectif et la conception démocratique du droit qui anime notre enseignement prend, comme nous lavons expliqué, un autre chemin et ce avant tout parce que la démocratie a bien pour nous une valeur en soi. En fait, si la philosophie du droit représente, comme laffirme Kant, la sortie de lhomme du règne de lhétéronomie (les arguments de lautorité) au bénéfice de lautonomie (les arguments du raisonnable tels que vus par lindividu), cest cette autonomie qui doit à la fois sélever contre lembrigadement philosophique et être assuré. Si la modernité du droit peut à notre point de vue se résumer dans lexigence que tous les sujets de droit doivent pouvoir senvisager réciproquement comme des auteurs et des destinataires des droits, des normes et des institutions, il sensuit que lenseignement de la philosophie du droit ne peut pas se cantonner dans un exercice dhétéronomie, fut-elle de "moralité libérale", mais quelle doit faire sienne cette modernité. La philosophie du droit ne peut pas se substituer aux auteurs de droit, mais elle doit les accompagner. La philosophie du droit doit elle-même refléter lobjectif démocratique du projet juridique moderne.
(5). Un dernier mot. En situant de cette façon lenseignement de la philosophie du droit à lintérieur des préoccupations contemporaines du projet juridique, nous espérons combiner le côté pratique du droit avec le côté prospectif de la philosophie et ainsi réconcilier en quelque sorte le projet juridique avec une idée de la philosophie comme pratique démocratique.