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Synthèse et commentaires de documents
Vers une naturalisation des normes ?

Sandra Laugier
(Rennes I, EA 1270)

 

extrait de: Penser la norme. Approches juridiques et philosophiques. Publication de l'université de Rennes, 1996. par Serge DIEBOLT

 

Les normes peuvent-elles avoir un fondement naturel ? Y-a-t'il une sorte d'auto-transcendance dans l'immanence ? Si les normes sont fondées sur des accords collectifs et les collectivités identifiables à leurs accords, comment sortir de la circularité ? Sandra Laugier nous propose d'intégrer ces deux mouvements dans une problématique qui peut être qualifiée de complexe.

Comment mettre la loi au-dessus de l'homme ? Comment sortir du paradoxe autoréférentiel de la légitimité ? Wittgenstein propose de les considérer l'une et l'autre comme un accord collectif sur des actes de langage. Mais, d'une part on ne résoud pas la difficulté de l'autoréférence : si seul le droit crée du droit, quel est l'ultime fondement de la validité ? D'autre part, comment définir une quelconque universalité si l'on se place d'un point de vue radicalement relativiste ? Le point de vue naturaliste peut permettre d'esquisser une réponse évolutionniste.

Partons de Quine :

Donc, lorsque nous devons traduire ou transposer les normes d'une communauté étrangère à la nôtre, leur équivalent est lui-même une convention (" principe de charité "). Quine se pose donc dans une problématique d'universalisation morale différente de celle de la logique : il n'y aura pas absence de fact of the matter.
D'autre part, si l'on considère que la morale est apprise et fonde les apprentissages ultérieurs (l'empreinte culturelle selon Changeux), d'où peut émerger l'idée d'une sorte de méta-morale, détachée de tout subjectivisme ? C'est difficile pour au moins trois raisons :

  1. Comment justifier que des normes " naturelles " soient continuellement violées et qu'il n'y ait pas de contrainte " naturelle " ?
  2. Une norme biologiquement inscrite serait-elle pour autant considérée comme juste ?
  3. Selon Quine, une norme morale est à la base de nos systèmes de croyances. Mais est-elle " naturalisable " ? La morale pourrait bien être à la base de la psychologie, et il ne sert donc à rien de tenter d'expliquer celle-là par celle-ci ou inversement.

1. Vers la naturalisation

Le côté naturel, c'est-à-dire inhérent à la nature humaine, de la morale est un point discuté. Le paralogisme naturaliste consiste à dire que ce qui est bien est ce qui est, ou ce qui va dans le sens de l'évolution, alors que l'on peut considérer que l'homme dispose à chaque instant du choix de sa meilleure adaptation. Pour Quine, c'est le produit de l'évolution de notre connaissance. Pour Gibbard, il ne faut pas donner trop d'importance à la valeur démonstrative de l'évolution, et ne pas s'attacher tant au fond des normes qu'à la manière dont ce fond émerge d'une société donnée. On peut alors étudier les processus biologiques de coordination, qui émergent en particulier lorsqu'ils sont bénéficiaires pour tous (stratégies stables d'évolution).

Pour Gibbard, norme morale et langage sont indiscociables. Le langage permettant de référer à des situations qui ne sont pas immédiatement présentes, il devient possible d'avoir un discours normatif qui va coordonner les actions des acteurs. Un point clé de cette émergence est pour Gibbard l'apprentissage du langage, sorte de pré-intégration des normes. Puis intervient le facteur psychologique. L'acceptation des normes par les individus est un jugement que ceux-ci portent sur les décisions collectives, et partant, les modifient au cours du temps. Cette acceptation se fait indépendamment du contenu des normes, ce qui évite de discuter du dualisme entre descriptif et prescriptif.

Selon un point de vue évolutionniste et naturaliste modéré, il existe deux types de normes morales. Un type universel (interaction langage-sentiments-action) présents dans toutes les cultures (qui reste encore à définir), et un type paroissial, plus localisé, qui ne doit se généraliser qu'avec une extrême prudence. En effet, non seulement un ordre social extrêmement durable peut résulter de comportements que d'autres cultures moins stables jugeront immoraux, mais ces comportements peuvent avoir une portée différentes suivant les circonstances (par exemple, l'anthropophagisme dans le cas d'une catastrophe aérienne). Sperber tourne la difficulté en disant qu'une norme universelle peut s'accompagner de territoires d'application différents, ce qui permet de justifier tout et son contraire selon les circonstances.

2. Le holisme normatif

La distinction entre énoncé factuel et normatif n'est pas aisée à déterminer. Surtout en logique. En effet, l'opération complexe de qualification qui relie le fait et la norme reste en grande partie opaque au logicien, de sorte que la représentativité, qualité qui permet aux normes de s'appliquer n'importe où n'importe quand, rend quasi impossible l'énoncé d'une logique a priori.

D'où la démonstration (contestable mais qui a le mérite d'exister) que si l'on ne peut donner aux normes un fondement dans la nature, c'est parce que l'on peut trouver un fondement sur la nature.

Démonstration : Les normes sont non monotones (révisables au fil du temps), et cette révision s'opère grâce aux faits. Ceux-ci acquièrent donc un caractère normatif. On en déduit aisément que tout est dans tout (le lecteur que ce faux truisme indispose pourra avec profit consulter Luhmann, Dupuy, Serres et tous les auteurs de la complexité, ce qui lui permettra d'avancer bien plus avant dans la compréhension du phénomène).

Résumé : toute ontologie est stipulative (toute description est en soi une prescription, car faite dans certains buts). Or, une norme n'inclut pas sa propre explication (ce qui est discutable). Donc il faut distinguer faits et normes...

3. Autorité et normes

Le théorique est de même lié au pratique, et celui qui est reconnu comme détenteur de la vérité exerce une autorité de fait. Cas typique : l'expert. L'obéissance à une autorité théorique (qui détient la " vérité " n'est pas la même que celle d'une autorité pratique (état, supérieur).

Donc, il faut

  1. distinguer fait et norme, car la connaissance obéit à des normes
  2. distinguer norme morale et conventionnelle, la première étant observable, la seconde à déterminer.

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