Notes
de conférence collectées à loccasion du séminaire
Droit et Société
" Entre modernité et mondialisation : Quelles cultures pour
lEurope ? "
Rome, 2-3 novembre 1998
Serge
DIEBOLT
De très nombreux sujets ont été abordés au cours
de ce séminaire, au centre desquels la question du paradoxe de la
culture.
Le paradoxe de la culture se résume en ces termes : si la culture
se définit comme la différenciation dun groupe dhommes
par rapport à dautres, quel sens à dans ce cas la notion
de " culture globale " ? Une telle notion ne peut guère
être ressentie que comme une sorte de standardisation, une non-culture.
Cest ce type de paradoxe que doit affronter la culture européenne,
qui a vocation à englober les Etats.
Il ny a cependant pas beaucoup de manières de circonscrire ce
paradoxe :
on peut amener les individus à construire une sorte de sur-culture.
Chacun uvre ainsi dans la conscience de son appartenance à une
entité supranationale, ce qui lamène à resituer
sa culture nationale dans une optique de compatibilité plus que de
compétition. Cette méthode présente linconvénient
de requérir des individus une culture européenne étendue
et une grande ouverture desprit.
on peut également concevoir un modèle à emboîtements :
Europe, produit de la Nation, produit de la Région, produit des agglomérations,
produit des familles, produit des individus. Chaque ensemble est alors non
pas la somme, mais le produit des interactions entre ses sous-parties. Ce
modèle ensembliste et complexe, sil correspond mieux au réel,
donne cependant limpression que la culture européenne est le
produit dune construction quasiment incontrôlable.
Cest autour de ce type de problématique quont été
soulevées pêle-mêle les idées qui vont suivre, notées
au fil des interventions. Le lecteur est invité à y voir, plus
quune construction toute faite, un terreau dans lequel il pourra puiser
pour cultiver ses propres réflexions et ses critiques.
Dans lEurope culturelle sopposent principalement les cultures
latine et anglo-saxonne.
De même, un modèle de régulation par lEtat soppose
à un modèle de régulation par le marché.
La tendance actuelle est à considérer quil faut passer
par la disparition de lEtat national pour promouvoir lEtat européen.
Dans ce cas, un modèle à emboîtements serait écarté
au profit dun modèle à substitution.
En Italie, un Etat fort opposé à des individualités
elles aussi fortes, engendre une tension individu-groupe qui se retrouve dans
sa culture.
En Europe, le caractère des peuples appelle une régulation
étatique plus ou moins forte, doù la difficulté
de penser une Europe intégrée et la tentation dinstaurer
une régulation a minima.
Dans la mesure où une culture se définit comme ce qui lie
un groupe, se lien sétablit fréquemment en opposition
avec celui dautres groupes, dautres cultures. Comment dès
lors penser une culture globale qui ne soit pas un asservissement ?
Ce paradoxe se retrouve au niveau des langues. Faut-il une langue commune,
ou leur diversité est-elle une richesse ?
Lacceptation de la diversité culturelle en Europe pose lenjeu
dune maturité sociale globale.
Or, il est clair quen 1998, la culture nest pas au centre des
préoccupations communautaires, les objectifs les plus évidents
résidant dans la protection des investissements, ce qui en termes de
culture est un objet insuffisant.
La culture européenne semble à lheure actuelle trop
protéiforme.
Pour le juriste, la culture est un repère individuel et interindividuel
qui influence indirectement le droit, par un flux de type bottom-up.
Protection des minorités culturelles et hégémonie
état-bureaucratie : méfiance des cultures régionales.
Des exemples de cette méfiance se rencontrent dans les problèmes
de reconnaissance des minorités linguistiques
Parmi les facteurs dévolution culturelle :
internes : exemple de la religion. Laffaire du foulard islamique
a débouché sur une jurisprudence statuant en définitive
in concreto, en fonction des risques de désordre. Le Conseil
dEtat semble se diriger vers une conception plus ouverte de la laïcité.
externes : exemples des DOM-TOM et cultures indigènes devenues
protégées
Une tentation du juriste est de séparer droit et culture.
LEurope est loccasion de lexpression de plusieurs citoyennetés.
La citoyenneté néo-calédonnienne a été
rendue possible grâce à lEurope.
Le modèle français est lexpression du totalitarisme
de la globalité.
Pourrait-on proposer pour lEurope une alternative au profit, en termes
de téléonomie globale, avec les droits de lhomme ?
La marge dappréciation de la CEDH constitue le jeu
qui permet au système communautaire de sadapter.
Culture et différentiation : luniformisation globale
tend à stimuler une re-différenciation à la base. La
différentiation serait-elle une composante fondamentale de lindividu ?
Pluralisme, identité, différentiation : autant denjeux
posés par lantinomie égalité juridique contre
égalité économique.
La logique de réseau soppose à la logique de la vitesse.
La globalisation pose la question de lincertitude globale :
quelle fragmentations va-t-elle engendrer ? Il existe une civilisation
non sue (qui nest autre que le produit de nos interactions et qui, infiniment,
échappe à notre entendement). Comment la connaître ?
Il faut sattendre à une augmentation des angoisses suscitées
par le manque de repères et la disparition des cloisonnements territoriaux.
Connaître les besoins et aspirations des groupes se ramène
au problème de lacquisition dune connaissance globale,
transcendant lindividu.
La culture est lexpression dune unité discriminante
autant quunifiante.
En Italie prédomine une culture du cosmopolitisme. Forte cohésion
locale, mauvaise cohésion globale mais fort rattachement identitaire.
Cest la Nation plus que lEtat.
Le modèle américain est plus moniste, que celui de lEurope,
essentiellement pluraliste ; le modèle européen est-il
un meilleur chemin de recherche vers un universalisme ?
Demain pourrait bien déboucher sur une confrontation des cultures.
Sen confronte Confucius au modèle européen pour dégager
son principe de léthique active.
Selon Soros, la libération des marchés va dans le sens dune
amplification des crises.
Est possible une reterritorialisation des conflits : plus une région
est riche, plus sa capacité de rébellion est forte.
Les sociétés transnationales ou multinationales pourraient
bien devenir des sociétés nomades, simplantant là
où leurs profits sont les plus élevés. LEurope
serait-elle déjà confrontée à la quadrature du
cercle (marché contre liberté) ?
Faut-il rechercher une troisième voie entre civil law et
common law ?
Quelle serait la raison dêtre dun Etat qui ne serait
pas un Etat-providence ?
La loi nest pas que domination, cest le produit dun accord
qui a pour origine un conflit.
Le dosage entre souveraineté formelle et matérielle est un
élément complexe situé entre connaissance et action,
entre la justice et ses moyens.
Culture de proximité contre culture englobante : quelles conséquences
pour le passage dune identité nationale à une identité
communautaire ?
Au moyen-âge, le droit était lexpression de la Raison,
aujourdhui, il est celui de la complexité. La modernité
pose le problème de la méta-téléonomie.
Dans un monde en mouvement, Internet agit comme un révélateur
de lautopoïèse des institutions.
Selon Parsons, la culture est lintériorisation de valeurs
extérieures à lindividu. La stratification culturelle
(échelons locaux - globaux) se retrouve donc chez les individus.
La Raison juridique constitue un facteur dunification mais aussi
de perte de variété.
La Raison culturelle se pose comme alternative à la Raison économique
(après la Raison politique).
Le magistrat est le promoteur de lordre spontané (Hayek).
Une éducation intégrale pour lEurope : laccès
pour tous à toutes les formes denseignement. Une utopie pour
tracer la voie vers une intégration spontanée.
Alternative du multiculturalisme : lhypothèse étant
de laisser une marge de décision à chaque Etat, on peut alors
être citoyen européen et appartenir néanmoins à
une nationalité (idée de base de lEurope des nations).
Cest alors spontanément quon laisse émerger une
superculture.