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Une modélisation du potlatch à l'aide des systèmes multi­agents

Juliette Rouchier
ORSTOM/CIRAD-GREEN

 


 

C'est en 1897 que Frauz Boas a publié sa description la plus complète du potlatch, pratique de dons qui était au centre du systéme éçonomique de la société hvakiutle, sur l'île de Vancouver. A l'occasion de ces dons, effectués au cours de repas et de fêtes, s'exprimait une grande agressivité, car recevoir des biens était une situation très humiliante qui mettait dans l'obligation de prouver sa capacité à redonner. Le don était ici à la fois un moyen de partager les biens dans la société et de se créer un réseau de dépendants: par la dette et l'obligation sociale, les biens deviennent des liens.

Cette organisation des échanges par dons­contre­dons a fortement impressionné les ethnologues entre autres par son éloignement des principes marchands qui régissaient la société européenne depuis le XVIIIème siècle. De nombreux auteurs se sont penchés sur le sujet, en mettant en avant le pouvoir structurant pour la société de cette apparition de dépendances réciproques par le don.

I1 nous est apparu qu'il serait intéressant de tester par des simulations, à l'aide d'une modélisation multi­agents, l'hypothèse du pouvoir structurant des mouvements de biens. Nous avons donc établi un modèle de société contenant 100 individus qui travaillent et produisent des biens qu'ils donnent à leurs congénères, à chaque pas de temps, en fonction de différents critères. Ils vont ainsi tenter en premier lieu de ne plus être dépendants de ceux à qui ils doivent au moment considéré, en privilégiant les dettes les plus élevées, celles qu'ils ont vis­à­vis de leurs connaissances les plus proches, ou de ceux qui viennent juste de leur donner des biens. Puis, s'ils ont encore des biens, ils se créent des liens en distribuant à ceux à qui il n'étaient pas liés, au hasard ou à des agents qu'ils connaissaient peu de temps avant.

Pour l'observateur extérieur se pose alors le problème de ce qui, dans ce contexte, va caractériser une hiérarchie. Ce qui est important, selon l'interprétation ethnographique, c'est l'intégration sociale des individus. Ce que l'individu possède à un instant n'a aucune importance puisque toutes ses actions sont tournées vers la dilapidation de ses biens. La puissance d'un individu sera donc caractérisée par le nombre de ses dépendants à un instant donné. On peut aussi observer le nombre de personnes auprès de qui l'individu est dépendant, ainsi que le nombre de congénères différents qu'il a rencontré dans les dix derniers tours, ce qui est significatif de son intégration sociale.

Ceci concernait l'intérêt de l'observateur extérieur qui correspond à l'analyse que les ethnologues se font du comportement social des individus, mais pas ce que les agents voient eux­mêmes comme important. Du point de vue des individus, le don est vécu comme la démonstration d'ume capacité à accumuler. En conséquence, pour se comparer à un autre, l'agent va comparer le temps que met un autre individu à accumuler une unité de biens par rapport à son propre temps d'accumulation. (:haque agent aura ainsi une image de tous les autres, qu'il évaluera sur la base de ses relations individuelles, et qu'il exprimera sous forme d'une note calculée sur la base des connaissances de cinq rencontres successives.

On effectue alors trois types de simulations de 500 pas de temps: celle où les agents redonnent en priorité les plus grosses sommes qu'ils doivent et distribuent ensuite leurs biens au hasard, celle où tous les contre­dons et les dons sont faits à ceux rencontrés depuis moins de dix tours, et enfin celle où les contredons sont faits, si possible, à celui qui vient de faire un don. C'est seulement pour ce troisième type de simulation que l'on est en mesure de construire la note donnée à un autre individu, par comparaison des temps de remboursement de chacun.

Dans les deux premiers types de simulations, on observe l'apparition au sein de la société de deux groupes faciles à identifier. Le premier représente les " puissants " qui ont un grand nombre de dépendants (plus de 90) au bout d'une vingtaine de pas de temps. Le second regroupe les " dominés " qui ont un nombre de débiteurs en dessous de quarante. I1 y a, pour les deux types de simulations, environ vingt puissants à chaque simulation. La différence entre les deux types de simulation est que dans le premier, où ne sont pas favorisées les relations avec des individus rencontrés récemment, les agents faibles rencontrent plus de la moitié de la population durant dix tours consécutifs, tout au long de la simulation, alors que les puissants n'ont de relations qu'avec un petit nombre d'autres individus (moins de cinq).

Pour le troisième type de simulation, les différenciations qui apparaissent sont moins nettes, la répartition des biens est beaucoup plus homogène. Dans cette simulation, les agents mettent en oeuvre un processus de comparaison purement subjectif (avec informations locales), et l'on se rend compte qu'il n'y a pas du tout adéquation entre la puissance constatée par l'observateur et ce que les agents croient. Ceci nous pousser à passer à l'étape suivante de la simulation, où les agents intégrerons dans leur choix d'actions les savoirs qu'ils ont accumulés sur leurs congénères. A partir de l'idée qu'ils ont de leur place dans la société, ils pourront se décider à entrer en compétition (par le don) avec des individus qu'ils croient plus ou moins puissants qu'eux, et ainsi, en transformant leur ordre de priorité, influer sur la structuration observée.

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