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Peut-on programmer la sérendipité?
L'ordinateur, le droit et l'interprétation de l'inattendu

Pek van Andel & Danièle Bourcier
Netherlands Institute for Advanced Sudies (NIAS)

 


 

1- Présentation

La sérendipité sera définie comme la capacité à découvrir, inventer, créer ou imaginer quelque chose de non trivial sans l'avoir délibérément cherché.

Par curiosité, des exemples dans les sciences, les techniques et l'art ont été rassemblés. A partir de cet ensemble, plus de vingt "formes" clairement identifiables ont été repérées qui permettent de voir comment ces "trouvailles" ont été observées et approfondies. Il est surprenant de constater que ces observations fortuites sont vues en général comme dues au hasard. Mais l'accidentel, dans ce contexte, signifie qu'une observation inattendue nous "tombe dessus" ("Zufall", en allemand) alors que nous ne l'avions pas cherchée consciemment, ni à ce moment-là ni précédemment. Claude Bernard affirmait en 1865: "Il n'y a rien d'accidentel, et ce qui pour nous semble un accident est seulement un fait inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une découverte plus ou moins importante. C'est ce qui m'est arrivé dans ce cas". La sérendipité concerne donc l'observation d'un fait qu'on n'avait pas anticipé, suivi d'une abduction correcte. Charles Pierce considérait l'abduction comme la seule forme de raisonnement permettant de découvrir quelque chose de nouveau: "L'abduction suggère simplement que quelque chose peut être; la déduction prouve que quelque chose doit être; l'induction montre que quelque chose est réellement opératoire". La sérendipité, par définition, est non attendue mais Pasteur écrivait que, "dans les sciences de l'observation, le hasard ne favorise que des esprits préparés". Après avoir étudié cette collection d'exemples, ce point de vue paraît contestable pour les exemples de pure sérendipité.

Comme toute opération intuitive, la sérendipité ne peut être générée par un ordinateur, ou programmée par un être humain. Nous verrons de quelle façon certains modèles peuvent faire émerger des découvertes inattendues. Enfin nous nous poserons la question de savoir si des exemples de sérendipité peuvent être observés dans d'autres sciences expérimentales et notamment dans les sciences du droit.

2- L'origine: les princes de Sérendip

Il était une fois un roi qui régnait sur le royaume de Sérendip (le nom médiéval persan pour Sri Lanka). Il avait trois fils qui refusèrent de lui succéder. Le roi se mit en colère et les bannit. Ils se mirent à voyager à pied à travers le vaste monde afin de découvrir monts et merveilles.

Un jour, alors qu'ils marchaient sur les traces d'un chameau, l'aîné observa que l'herbe sur le bord gauche de la piste était rongée alors que celle du bord droit, qui semblait succulente, avait été épargnée. Il en conclut que le chameau ne voyait que de l'oeil droit. Le deuxième frère observa sur l'accotement gauche de la route de nombreuses touffes d'herbes mâchées: il pensa qu'il manquait une dent au chameau. Enfin, le plus jeune, après avoir remarqué qu'une des marques de pas était plus légère que les autres en déduit que ce même chameau boitait de la jambe arrière gauche.

Plus loin, l'aîné vit que sur le côté de la piste, un cortège de fourmis mangeait quelque chose, et que, de l'autre côté un essaim d'abeilles, de mouches et de guêpes suçait une substance transparente et collante. Il en inféra que le chameau était chargé d'un côté de beurre et de l'autre de miel. Le deuxième fils découvrit des traces indiquant que l'animal s'était accroupi. Il trouva, entre des empreintes de petits pieds, un endroit humide. Il le toucha des doigts et, avant même de les sentir, un désir charnel l'avait saisi. Il en conclut qu'une femme se trouvait sur le chameau. Et le troisième fils remarqua des traces de mains des deux côtés de l'endroit où elle avait urinée. La femme s'était appuyée à cause du poids de son corps et, pensa-t-il, elle devait être enceinte.

Plus tard les trois frères rencontrèrent un chamelier à qui il manquait un de ses animaux. Parce qu'ils avaient repéré beaucoup d'indices, ils se mirent à plaisanter sur le fait qu'ils avaient vu le chameau. Pour rendre plus crédible cette histoire, ils énumérèrent les sept signes, qui se révélèrent être tous justes. Inculpés de vol, les trois frères furent jetés en prison. Mais on retrouva le chameau en bonne santé et ils furent libérés.

Après beaucoup d'autres voyages et de nombreuses aventures, ils prirent la succession de leur père à la tête du royaume de Sérendip.

3- L'histoire d'un mot

Nous avons résumé ici un des contes d'Amir Khusrau tiré de ses 'Hasht Bihist' ou 'Huit Paradis'. Khusrau fut l'un des plus grands poètes persans. Il vécut il y a sept siècles à Delhi aux Indes. Son texte fut traduit en italien au siècle des Lumières à Venise par un Arménien, et plus tard, de l'italien en français par De Mailly. Voltaire avait été inspiré par le texte quand il écrivit 'Zadig'.

Le mot sérendipité fut forgé par l'Anglais Horace Walpole, un 'dilettante génial' dans une lettre datée de 1754. Il définit la sérendipité comme étant la découverte, par hasard et sagacité, des choses qu'on ne cherche pas. En 1878, le mot fut réutilisé de la façon suivante. Dans la revue littéraire Notes and Queries, une lectrice demanda la signification de ce mot. Le rédacteur nommé Edward Solly, un ancien chimiste et bibliomane répondit que c'était un mot que Walpole avait employé pour décrire un phénomène qu'on trouve aussi dans la chimie: on cherche quelque chose mais on trouve autre chose. Il lança le mot dans les cercles littéraires anglais. Le mot sérendipité fut employé presqu'uniquement par les bibliomanes jusqu'à ce que Walter Cannon, un physiologiste et professeur à la faculté de Médecine de Harvard commence à utiliser ce mot notamment à l'intérieur du chapitre Gains of serendipity dans son livre The Way of the Investigator (1945).

Un autre américain, Robert Merton, lança le mot en sociologie des sciences en 1957. Il a donné une définition plus précise de la sérendipité. Pour lui, il s'agit de l'observation d'une anomalie stratégique qui n'a pas été anticipée, et qui peut être à l'origine d'une nouvelle théorie. Pour le logicien Charles Pierce, l'abduction est une hypothèse, l'induction la conséquence d'une hypothèse et la déduction la preuve qu'une hypothèse marche.

Umberto Eco quant à lui, dégagea quatre sortes d'abductions.

A partir de notre étude systématique de la sérendipité, nous avons dégagé cinq traditions porteuses, de la fiction totale (le conte) à des documents authentiques, issus de journaux de laboratoire par exemple.

La sérendipité s'applique essentiellement à quatre domaines:

La sérendipité se manifeste de trois façons.

4- Les formes

Nous avons distingué deux formes de hasard pouvant entrer dans le processus de sérendipité.

Des exemples peuvent être cités pour toutes ces catégories. Nous nous contenterons de deux cas significatifs, le premier pour la métaphore, le deuxième pour la bionique

Laennec raconte qu'il fut en 1816 consulté par une jeune personne manifestant des symptômes de maladie cardiaque. Il ne pouvait procéder à une auscultation directe à cause de la corpulence (et aussi du sexe) de la patiente. Il se souvint alors d'un phénomène d'acoustique bien connu: si on applique l'oreille à l'extrémité d'un bout de bois, on entend distinctement un quelconque grattement produit de l'autre côté. Il imagina alors qu'il pouvait utiliser cette propriété des solides. Il prit un morceau de papier dont il fit un rouleau bien serré qu'il appliqua d'un côté à la région du coeur et de l'autre à l'oreille. Il fut surpris d'entendre les battements de coeur de la patiente de façon beaucoup plus distincte que par l'application directe de l'oreille. Il présuma que cette méthode pouvait être applicable non seulement pour le coeur mais pour l'examen des mouvements à l'intérieur de la cage thoracique comme la respiration ou la voix.

Deuxième exemple. Réaumur rapporte en 1719 l'observation suivante. Les guêpes américaines fabriquent, pour construire leur nid, du 'papier' très fin. Elles en extraient les fibres d'un bois très commun dans leur environnement . Elles nous enseignent donc comment le papier peut être fabriqué à partir des fibres de plantes, sans utiliser chiffons ou tissus. Ainsi en observant les habitudes de la guêpe, Réaumur en conclut que les filaments de bois utilisés par ces insectes pourraient entrer dans la constitution d'un nouveau processus de fabrication du papier.

5- La programmabilité

La sérendipité existe quand nous considérons une trouvaille ou une observation accidentelle comme quelque chose qui tombe sur nous sans hypothèse préalable (c'est-à-dire sans idée préconçue, ou sine anticipatio mentis). Elle se situe donc au-delà de l'intuition, par définition. L'intuition permet d'anticiper sans être capable de l'expliquer, avant ou même après. La sérendipité n'est jamais anticipée. C'est l'intuition 'in the making' (ou in statu nascendi).

Mais elle existe surtout dans les sciences empiriques et expérimentales, où l'on peut vérifier qu'on a trouvé quelque chose.

Il est difficile d'en apprécier la portée dans les sciences car elle est souvent exclue des articles scientifiques et par lÆ mÍme, sous-estimée. Pourtant recherche systématique et sérendipité, loin de s'exclure, peuvent se compléter et se renforcer. Des oeillères sont indispensables quand on cherche. La sérendipité est l'art d'enlever nos oeillères au moment où nous faisons une observation "sérendipiteuse" pour essayer de faire une abduction correcte. Mais il faut avoir la liberté dans le temps et dans l'espace pour s'échapper des "sentiers battus".

Dès que nous pouvons planifier ou prévoir la sérendipité, elle ne mérite plus son nom. Tout ce que nous pouvons programmer c'est que, si l'imprévu se présente, l'utilisateur sera incité à observer et à agir de lui-même, pour tenter de faire une abduction correcte du fait surprenant. Nous pouvons essayer de spécifier si possible les conditions d'un fait inattendu en créant un dialogue de ce type :"Est-il circonstanciel ou structurel?", "Quel rôle joue-t-il?", "Est-il reproductible?". Les phénomènes de pure sérendipité montrent que les systèmes experts - comme les détracteurs ou sceptiques l'ont déjà dit - ne peuvent pas remplacer les experts. Ni que nous pouvons la programmer pour nous-mêmes. Elle est cependant très féconde car elle va au-delà de notre imagination et des paradigmes connus. Elle n'apporte pas seulement une heuristique des solutions mais aussi une heuristique des problèmes.

Nous ne pouvons donc pas prévoir ou programmer la sérendipité! Le nouveau (l'inconnu) ne peut être déduit de l'ancien (le connu) car ce qui peut être déduit logiquement n'est pas vraiment nouveau (inconnu) Nous avons aussi besoin d'éléments stochastiques (imprévisibles), internes ou externes, pour qu'il y ait vraiment nouveauté.

Cependant l'informatique peut être une aide à la recherche de nouvelle solutions. L'ordinateur par sa puissance de calcul et par sa capacité à envisager exhaustivement tous les cas de figures s'avère être un outil indispensable pour gérer des problèmes complexes. Une partie importante de l'informatique s'oriente vers la modélisation des processus cognitifs et les systèmes experts ne sont plus seulement conçus pour stocker des décisions que l'on a pu déduire des règles ou des cas existants mais aussi pour rechercher des solutions face à des faits dont certaines combinaisons n'ont jamais été explorées.

L'intelligence artificielle se penche vers des questions du type : comment raisonnons-nous, ou comment résolvons-nous nos problèmes? L'artificiel permet de recomposer des formes "naturelles" de connaissance c'est-à-dire de redistribuer "des éléments disposés autrement et saisis dans un réseau de relations ou d'interactions, susceptibles de produire des effets nouveaux, et d'engendrer des potentialités au développement imprévisible" (F.Tinland). C'est ainsi que la plupart des systèmes d'aide à la décision, avant de devenir opérationnels, ont été utilisés par les concepteurs pour découvrir leurs heuristiques et mettre au jour les fondements réels, voire inattendus, de leur décision.

La plus grande partie de nos modes de résolution ne vient pas de règles connues auxquelles il suffirait d'appliquer un raisonnement logico-déductif mais de raisonnements analogiques appliqués à des exemples ou à des cas antérieurs. C'est autour de ce nouveau paradigme que se sont développés les réseaux connexionnistes qui ont pour intérêt de pouvoir simuler des décisions sans que des modèles de connaissances ou de raisonnement soient fournis a priori à la machine. Certes, on ne peut considérer qu'il s'agit là de moyens permettant de trouver des solutions "imprévisibles", car elles sont issues - quel qu'en soit le chemin - d'une interprétation du passé. Cependant la possibilité de traiter de données nombreuses, bruitées, incomplètes dans des réseaux simulant une expertise sans règles explicites pourrait bien constituer sinon une source de "trouvailles" stratégiques, tout au moins un moyen pour découvrir des solutions inattendues.

L'informatique a permis d'étudier comment se comportaient des systèmes déterministes mais complexes: la théorie du chaos par exemple est née de cette confrontation de l'ordinateur et du mathématicien. L'observation d'une catégorie particulière de systèmes instables, dits "chaotiques" montre que des trajectoires qui sont très proches à l'état initial peuvent diverger exponentiellement avec le temps. Ainsi, à partir de conséquences inattendues voire aléatoires, on a pu remonter jusqu'aux causes premières de certains phénomènes (le trop fameux battement d'aile de papillon qui serait la cause d'un cyclone aux antipodes).

L'ordinateur n'est pas capable de faire une abduction. Les travaux sur l'ingénierie heuristique ont pour objectif de regarder les mécanismes d'apprentissage, d'adaptation et d'évolution dans les systèmes naturels et artificiels. On s'aperçoit rapidement que, à la différence de la machine, l'homme peut résoudre la plupart de ses problèmes sans les avoir énoncés. Il n'est pas interdit de croire qu'on pourra construire un jour des machines abductives capables de deviner l'hypothèse qu'il faut soumettre à l'expérience, laissant de côté, sans les examiner, la vaste majorité des hypothèses possibles.

6- La sérendipité est-elle applicable au droit?

L'ordinateur n'est pas le seul moyen permettant de programmer le futur. Le droit, depuis toujours, a pour finalité d'assurer la sécurité des relations humaines en anticipant le plus possible les conflits éventuels. Il constitue une forme optimale mais non exacte de programmabilité. Le législateur énonce des lois qui vont permettre de parer l'incertitude de l'avenir en décrivant les événements possibles ou les faits répétables ainsi que les règles de conduite qui leur sont applicables. Le droit est contraint d'anticiper mais il ne peut pas tout prévoir: ni tous les événements futurs, ni les règles qui deviennent nécessaires, ni les effets des dispositifs mis en place. Comme ni la loi, ni d'ailleurs le contrat (pacta sunt servanda quelle que soit l'évolution imprévue du contrat) ne peuvent s'adapter de façon continue, le juge pallie les inadaptations en trouvant des solutions au cas par cas, en recourant à des fictions comme la volonté du législateur ou en construisant des théories comme celle de l'imprévision dans le domaine des contrats.

Dans quels cas, le droit doit-il faire appel à la découverte, l'invention, l'imagination et comment ?

1- Des faits imprévus

La loi prévoit des catégories mais des situations nouvelles les rendent parfois difficilement applicables. C'est souvent le cas dans le domaine des moeurs ou dans celui des techniques. Ainsi les premiers vols d'électricité ne purent être réprimés dans certains systèmes juridiques car la loi parlait "d'objet" (et non de chose) et que l'électricité ne pouvait être considérée comme un objet: il a fallu créer une nouvelle infraction réprimant le vol d'électricité.

Prenons le droit de l'environnement: cette branche du droit n'a qu'une vingtaine d'années. Les règles antérieures sont souvent devenues inefficaces : elles correspondaient à un système juridique qui avait pour finalité de protéger les personnes ou les biens. Mais les éléments relatifs à l'environnement ne peuvent être réduits à un ensemble de biens. Le paysage est-il un bien? A qui appartient-il?

Le juge doit trouver des solutions en aval comme le législateur doit prévoir le changement en amont. Mais est-il possible de prévoir ce qui par définition est encore incertain ou inconnu? Les concepts flous ou indéterminés servent à corriger la rigidité du système. Ainsi le principe de précaution a été créé pour inciter les décideurs à agir, même en cas de risques incertains (encore inconnus du législateur). De même, la théorie de l'imprévision, créée par le Conseil d'état français mais écartée depuis plus d'un siècle par la Cour de cassation - constitue un outil juridique nécessaire pour contourner la loi d'airain des parties: le principe d'immutabilité tient-il lorsque des circonstances imprévisibles bouleversent l'équilibre de l'accord et accroît les charges de l'un des contractant.

Le juge peut aussi utiliser un raisonnement extensif ou analogique pour résoudre la question imprévue. Prenons le vol de grenouilles. Un jour un juge appelé à statuer sur un vol de grenouilles n'a pu trouver dans le code pénal que le délit de vol de poissons. Il assimila les grenouilles aux poissons en créant une catégorie ad hoc d'animaux comestibles susceptibles d'appropriation.

Mais le raisonnement analogique connaît lui-même des limitations. Le juge ne peut créer, par analogie, une sanction conformément à la règle nulla poena sine lege. Autrement dit, le pouvoir de création du juge est limité : il ne peut "interpréter" le texte que si le sens n'est pas clair, et pour éviter "un déni de justice" (Code civil article 4).

2 - Des règles rendues nécessaires

Pour pallier une lacune non plus de fait mais de norme, ou juger en équité, le juge peut être obligé de raisonner en se fondant sur un principe ou une règle qu'il doit, en même temps, créer et appliquer. C'est ce que la doctrine a appelé le pouvoir normatif du juge. Il s'agit souvent d'une induction amplifiante. Il y fait appel notamment en "retrouvant" ou en "créant" des principes généraux fondés sur une généralisation à partir d'un ensemble de règles particulières mais dont aucune n'est directement applicable au cas soumis : le principe de l'égalité devant les charges a permis de répondre à certaines situations proches de l'abus de droit.

De même le juge peut se référer à un "analogon" des rapports sociaux et jugera en équité (c'est-à-dire en énonçant une obligation dite naturelle). C'est ainsi que le juge a crée l'obligation non écrite qu'on ne peut agir contre une personne (lui retirer une permission, etc.) sans l'avoir entendue au préalable.

Dans le cas des fictions juridiques, le principe sera le même: le juge va " faire comme si " une règle ou un fait existent pour rétablir la cohérence du système ou alléger les procédures de preuve. Ainsi, le père est présumé être le mari de la mère. De même, quand le droit a introduit le concept de personne morale sur le modèle de la personne physique, il s'agissait de permettre une extension du pouvoir et, partant, de la responsabilité d'entités collectives. Grâce à cette analogie, on a pu en induire des règles nouvelles. Dernière étape de cette évolution : le code pénal français prévoit désormais la responsabilité pénale des personnes morales par extension avec celle des personnes physiques, ce qui peut constituer un outil nouveau pour réprimer les infractions en matière d'environnement commises par les établissements industriels.

Le raisonnement par analogie vise " en partant d'une règle connue à créer une règle nouvelle et distincte à partir de l'identité de raison juridique de ces deux règles ". C'est ainsi que de nombreuses solutions nouvelles ont été créées. Rappelons comment les marques de parfum ont été considérées comme des oeuvres de l'esprit, c'est-à-dire comme des créations qui pouvaient être protégées comme les sermons, livres, morceaux de musique. Le raisonnement a été le suivant : la loi protège les oeuvres perceptibles par l'ouïe et la vue. Pourquoi ne pas protéger les oeuvres qui font appel au sens de l'odorat ?

Un domaine du droit est particulièrement concerné par la créativité du juge: le droit administratif est essentiellement un droit prétorien. L'analogie a joué un grand rôle dans son élaboration. Le juge s'est souvent " inspiré " des principes du droit civil (action oblique, prescription) ou les a adaptés (la garantie décennale applicable aux travaux des particuliers a été étendue aux travaux publics).

Ainsi le juge est obligé de faire preuve de sérendipité quand la règle est lacunaire ou confuse. Mais cette possibilité est étroitement encadrée: soit en fonction du domaine du droit soit par les règles d'interprétation elles-mêmes. Si la loi est lacunaire par exemple, il devra d'abord se référer aux travaux préparatoires, ou à l'esprit de la loi ou à l'intention du législateur avant de trouver une solution. En outre, la solution à laquelle l'a conduit son interprétation doit être conforme aux principes généraux du droit ou à la loi.

D'une façon générale, la capacité d'invention du législateur ou du juge - à la différence de l'avocat par exemple - n'est pas considérée, comme elle peut l'être dans le domaine des sciences et des techniques, de façon très positive : l'histoire du juge Magnaud à la fin du XIX ème siècle, qui jugeait au cas par cas et en équité c'est-à-dire en développant des solutions nouvelles par rapport aux règles officielles reste un cas-limite du travail d'interprétation et d'imagination du juge. L'idéologie du droit est d'abord fondée sur la continuité par rapport à la coutume, la pratique et à la loi. Quand il y a innovation législative ou revirement de jurisprudence, ce changement ne peut être justifié par le hasard d'une démarche ou les qualités d'imagination d'un auteur éclairé. On parlera de volonté générale, de la nécessité d'adapter le droit à la société ou d'équité. La sérendipité en science telle qu'elle a été évoquée plus haut est en revanche fortement liée à une aventure individuelle ou à une histoire collective.

3- Des effets non prévus : la sérendipité législative

Le législateur peut avoir prévu les faits et les règles, mais non les réactions des citoyens à une nouvelle loi. La sérendipité législative serait cette capacité qu'a tout système de règles de produire des effets imprévus voire même contraires à la finalité initiale. Les effets peuvent être aléatoires (par exemple à cause de l'incertitude de l'environnement décrit) mais ils peuvent aussi constituer de véritables détournements de règles, sciemment organisés par une catégorie de la population.

Ces phénomènes peuvent aller de l'ineffectivité de la loi jusqu'à de simples effets d'incidence : " c'est une retombée de la loi en dehors de la cible ". Cette théorie de l'incidence est particulièrement applicable au droit de l'impôt. Mais elle peut aussi être utile pour comprendre comment les acteurs vont faire preuve d'imagination pour déplacer sur d'autres les conséquences d'une réglementation qui leur était au départ défavorable. Ainsi la mise en jeu de nouvelles formes de responsabilité (du producteur, de l'employeur) va être traduite sous forme d'assurance dont le coût sera supporté par ricochet sur le consommateur ou le salarié. Le législateur ne travaille pas sur des objets physiques mais sur une matière vivante, qui va réagir, avec ses propres stratégies et suivant un rapport de force donné, à de nouvelles normes restrictives.

La technique juridique a prévu cette possibilité de pallier les effets inattendus des textes ou de trouver des solutions face à de nouvelles situations: on a cité les cas de raisonnements dialectiques (notamment analogiques). Mais líingÈnierie légistique va plus loin depuis quelques décennies, en développant ce qu'on appelle déjà des lois expérimentales. Ces lois visent à tester les effets de normes ou d'institutions nouvelles concernant les évolutions techniques et sociales (avortement légal ou IVG en France, euthanasie légale aux Pays-Bas...) ou susceptibles d'avoir des effets économiques importants (nouvelles taxes). Elles sont évaluées, puis reconduites ou modifiées suivant les résultats.

Enfin une autre solution peut aussi consister à " simuler " sur ordinateur les effets d'un texte. On cumule dans ce cas les effets positifs des deux types de programmabilité : celle de l'ordinateur et celle de la loi. C'est ce que font certains systèmes d'aide à la rédaction du droit.

4- L'invention, la découverte et la création en droit ?

Il arrive aussi qu'un système entièrement nouveau connaisse un succès extraordinaire. On peut citer, par exemple, le système de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) inventé par le Français Maurice Loret, et qui a finalement été exporté dans la plupart des démocraties modernes. Cependant penser qu'il existerait des découvertes et éventuellement des expériences dans le domaine des institutions participe d'une certaine conception de la genèse du droit. Trouver des choses inattendues dans le laboratoire social va contre le scepticisme dont Voltaire, auteur de Zadig, avait été le défenseur. Pour lui toutes les institutions humaines sont artificiellement crées et si elles résultent de hasards inintelligibles, c'est à cause des décisions arbitraires des gouvernants voire de quelques prêtres...

Après celle des trois frères de Sérendip, Voltaire raconte, dans Zadig, une autre fable pour illustrer son propos. Dans ce même royaume, une loi défendait au roi d'aimer des femmes aux yeux bleus. Quelle en était l'origine? Quelle était la ratio legis de cette disposition? Un prêtre avait instauré cette loi, il y a très longtemps pour épouser une des favorites du roi. Hasard? Arbitraire? Artificialisme des lois, répondait Voltaire.

L'objection fondamentale que l'on peut opposer à la notion de découverte dans le domaine juridique est que la finalité explicite du droit est de définir un ars aequum et bonum acceptable pour une société donnée.

Cet équilibre se maintient au prix d'une tension permanente. On peut certes trouver des solutions nouvelles pour assurer une meilleure redistribution. Mais chacune de ces solutions devra d'abord être votée avant d'être validée dans la pratique. Une loi (juridique) n'a pas pour but de décrire une théorie explicative ni de tester en grandeur réelle des "objets" normatifs : elle est dogmatique. Cependant, elle doit être comprise et acceptée sinon elle est ineffective ou détournée. La rationalité du législateur - preuves et calculs à l'appui - n'est jamais suffisante. Les réactions du corps social qui se sont manifestées en décembre 1995 en France à l'annonce des propositions législatives de réforme des assurances sociales en sont un témoignage.

L'artificialisme absolu des normes que fustigeait Voltaire n'est certes plus défendable dans les sociétés où la loi est discutée, négociée et votée collectivement. Mais on est bien obligé d'accepter la part de hasard inhérente au déclenchement de certaines situations qui vont modifier l'histoire des sociétés et par là même leur système juridique. Ainsi le philosophe américain Richard Rorty, citant Havel, raconte dans une interview dans un journal hollandais, comment Rosa Sparks, une femme noire a changé le cours de l'histoire de son pays: elle a été à l'origine du mouvement pour les Civil Rights en refusant, un jour où elle était particulièrement fatiguée, d'aller au fond d'un bus (les places réservées aux blancs se trouvaient à l'avant). A partir de ce moment - et parce que les media s'emparèrent de l'événement- il devint difficile de maintenir la ségrégation raciale : "Vous ne pouvez programmer de telles choses. Il peut arriver dans certaines circonstances qu'une personne devienne paradigmatique et que quelque chose change. Mais, même ce qui changement apparaît imprévisible".

7- Conclusion

Nous conclurons cette introduction à la sérendipité en insistant sur deux points.

Dans le domaine des sciences en général, on ne peut chercher que ce qui n'est pas encore connu, donc on ne sait pas ce qu'il faut chercher (comme le disaient déjà les Sophistes).

Pour sortir de ce paradoxe, il faut des politiques scientifiques qui tiennent compte du temps de la " cherche " (et non pas seulement de la recherche) et du hasard dans la découverte. Existerait-il des structures sociales et politiques plus favorables au développement de la sérendipité? C'est ce que croyait le physicien Irving Langmuir quand il écrivait: " La liberté de l'opportunité, développée par la démocratie, est la meilleure réaction humaine aux surprises " et " l'occasion de profiter de l'inattendu ". Mais une politique publique de la science, par définition planificatrice, peut-elle "prévoir", sans se contredire, la liberté de la (re)cherche?

Enfin, sur le point, plus hasardeux, de l'analyse de l'évolution du droit sous l'angle de la sérendipité. Cette approche implique d'accorder la primauté à la méthode d'observation et à l'expérimentation telles qu'elles ont été promues par Claude Bernard il y a plus de cent ans. Il est vrai que beaucoup de juristes ont été influencés " par l'esprit même de ce siècle " comme le montrent certains travaux: dans les cours d'introduction au droit par exemple, dans la lignée de la méthode expérimentale, on incitait les étudiants à observer les faits, à les grouper, et, à partir de ces groupements, à observer d'autres faits et des rapports non encore observés. Dans un ouvrage publié en 1925 intitulé " La science pure du droit ", l'auteur va même jusqu'à recommander d'étudier le droit " comme le chimiste étudie les corps ".

Dire que l'on peut découvrir, inventer, créer et imaginer dans les sciences et les techniques du droit revient à considérer le droit comme un phénomène social particulier, observable, mesurable, interprétable tant du point de vue de l'analyse que de la synthèse. Reconnaître ces caractéristiques constitue de toute façon le préalable à toute étude sur les phénomènes de sérendipité en droit: c'est donc bien sur le statut des sciences du droit par rapport aux autres sciences et aux autres pratiques que, de façon inattendue, la sérendipité nous a conduit à réfléchir.

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