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Extrait de
" ESSAI SUR LA STRUCTURE LOGIQUE DE LA PHRASE "

A. SECHEHAYE
1950, L.A.E.C., Paris

 


Ce texte vous est proposé en raison de l'aperçu qu'il donne des recherches effectuées à son époque sur la structure de la langue, annonciatrice des énoncés perfomatifs développés par Searle, ainsi que des catégories linguistiques, largement utilisées par les juristes et analysées par les informaticiens de l'intelligence artificielle. Le chapitre présenté traite uniquement des classes de mots.

 

CHAPITRE V
L'EMPLOI DES CLASSES DE MOTS DANS LA LANGUE ET DANS LA PAROLE

§ 1. Généralités

Partant de certaines définitions fondamentales, nous avons déterminé les fonctions essentielles des mots dans des phrases d'une construction logique et simple. Nous avons vu comment ces fonctions et ces rôles se traduisent grammaticalement par des combinaisons de mots de diverses classes, c'est-à-dire correspondant aux diverses catégories de l'imagination. Il semblerait que nous n'ayons qu'à poursuivre notre chemin et à passer maintenant à l'examen des constructions que peuvent offrir des phrases d'une architecture plus compliquée ou d'une logique moins pure. Cependant un scrupule nous arrête, et nous nous apercevons que nous avons éte un peu trop vite en besogne.

Nos définitions, nous les avons obtenues en interprétant des faits du langage enfantin que nous avons essayé de surprendre dans toute la fraîcheur de leur état naissant. C'est dans le prégrammatical qu'il faut chercher les sources de la grammaire. Celle-ci n'a pu naître que par une normalisation et une stabilisation d'habitudes prises à l'occasion de la parole en dehors de toute norme préexistante. L'institution de langue est un instrument collectif et conventionnel dont la fin propre est de répondre mieux que ne pouvait le faire la parole seule aux mêmes besoins qui ont provoqué la parole elle-même. Et si elle vit, cette institution, si elle reste efficace, c'est que, à travers toute son évolution, quels que soient les changements dont elle est le théâtre, elle continue toujours à répondre aux mêmes besoins primordiaux de la pensée et de l'expression. Ce que nous avons vu d'essentiel dans les débuts de la parole libre à supposer que nous ayons bien vu - nous pouvons donc nous attendre à le retrouver à toute époque et en tout lieu dans la langue et dans les actes de parole organisée.

Cela n'empêche pas que l'existence d'une langue constitue une condition nouvelle qui n'avait pas été prévue dans nos définitions premières, toutes psychologiques. La langue est un tissu rigide d'habitudes qui s'interpose déjà entre la pensée et son objet et encore entre la pensée et son expression. Il en résulte un conflit entre ce qui est vivant et ce qui est formel, un trouble constant du rapport supposé normal entre la grammaire et la pensée. En fait à chaque instant la réalité du parler organisé paraît en opposition avec les définitions que nous avons données. Mais on peut montrer que la contradiction est plus apparente que réelle et que, dans leur ensemble, les faits bien compris confirment nos définitions. A une condition toutefois, c'est qu'on ne leur fasse pas dire à ces définitions, ce quelles ne comportent pas. jusqu'ici pour simplifier nous les avons formulées d'une façon sommaire qui appelle des restrictions. Donc, sous peine de laisser subsister des malentendus, nous sommes obligés de faire halte ici et de débrouiller un peu les questions délicates que posent devant nous les rapports de la pensée et de l'expression dans tous les cas où la langue entre en jeu.

Dans l'exposé qui précède, il a été d'abord question des rapports logiques fondamentaux, puis des classes de mots au travers desquelles ils s'expriment. Revenant sur nos pas nous suivrons l'ordre inverse.

§ 2. Comment les classes de mots correspondent aux catégories de l'imagination

A prendre au pied de la lettre les définitions données des classes de mots dans les pages précédentes, on pourrait croire, par exemple, qu'il nous est impossible d'entendre prononcer un substantif sans que l'image d'une entité : personne, chose ou substance, surgisse devant les yeux de notre esprit, et que cette image est nécessaire pour déclencher l'emploi d'un substantif. De même le verbe ou l'adjectif ne seraient jamais employés sans que l'imagination du sujet parlant et celle du sujet entendant fussent mis en présence d'une idée de procès, etc.

L'observation la plus superficielle suffit pour montrer qu'en réalité les choses ne se passent pas ainsi. Quand on a étudié les relations de la parole et de la pensée à cet égard, on a constaté que notre imagination se comporte comme si elle était indépendante des idées que nous exprimons par des mots. Ceux-ci, au moment où nous les prononçons ou entendons, n'éveillent spontanément que des images très vagues, ou s'ils en éveillent de plus précises, ce sont souvent des images très inadéquates. Cela se comprend d'ailleurs fort bien. Notre pensée a besoin de s'appuyer sur des symboles : sans quelque chose de matériel qui serve de support et de centre d'association à tous les éléments d'une idée, l'idée elle-même est impossible. Or le propre des mots de la langue, c'est justement de fournir .des signes acoustiques arbitraires qui se substituent aux symboles de l'imagination et les rendent inutiles. Il est infiniment plus simple d'associer dans son esprit la notion de " froid " à cette seule syllabe que de s'en forger quelque symbole dans une représentation. Binet raconte qu'une personne associait l'idée du froid à un paysage polaire vu jadis dans la salle d'école. Qui ne voit que ce symbole particulier est beaucoup plus gênant pour la pensée qu'un signe phonique comme le mot froid ? L'arbitraire complet exprime avec plus d'aisance tous les aspects occasionnels d'une idée, et cela sera d'autant plus vrai que la notion à exprimer sera plus abstraite. La langue parlée s'est donc constituée comme un système de signes phoniques conventionnels grâce auxquels l'esprit humain a pu fixer ses propres conceptions, les rendre pour ainsi dire maniables et s'élever par la pensée au-dessus de ce qui est directement saisissable par les sens. Aux signes purement associatifs ce système en a ajouté d'autres de nature syntagmatique qui expriment les déterminations et les rapports, et tout cela fonctionne sans peine en vertu d'habitudes invétérées qui font corps avec nos facultés de pensée et d'expression. Ainsi le signe linguistique a pris la place des éléments naturels de la pensée et, en se substituant à l'imagination, il l'a libérée. Celle-ci peut donc être absente ou se déployer dans une activité parallèle à celle de la parole, indépendante des formes grammaticales.

Si donc l'imagination est plus ou moins exclue du fonctionnement normal du langage organisé, est-ce à dire que nos classes grammaticales de mots ne correspondent plus à rien ? Perdent-elles toute réalité psychologique du moment où le discours n'est plus soutenu par cette imagination plastique et dramatique dont nous avons parlé ? Ce serait une erreur de le croire, seulement il faut considérer ici le fait de langue avec toutes les virtualités dont il est chargé et non pas seulement l'acte occasionnel de parole.

Quand le signe linguistique se substitue dans l'usage courant à la réalité psychologique dont il est le représentant, il ne la supprime pas, il la refoule seulement dans l'inconscient, mais là elle existe et il suffit du moindre effort de volonté pour la ramener à la conscience. Le mot froid n'est pour nous qu'un signe convenu qui remplace une idée effective ; mais cette idée n'est pas loin, et dès que nous le voulons, nous la retrouvons avec toutes les représentations, les impressions, les idées associées qui la constituent. Il en sera de même de la classe de mots qui est le signe grammatical commun à tous les mots représentant les idées d'une même catégorie et par conséquent l'expression même de cette catégorie dans la langue.

Nous admettons naturellement que ce signe existe, et que la classe de mot ne repose pas seulement sur une distinction arbitraire de grammairiens. Que les caractères de la classe soient internes au mot, comme l'est un système spécial de flexion, ou qu'ils leur soient externes (jeu de particules, ordonnées), peu importe, pourvu qu'il y ait des faits grammaticaux positifs et que la classe existe dans la réalité de la langue.

Il n'est pas nécessaire que l'emploi d'un adjectif, par exemple, suggère dans chaque acte de parole une représentation dans la catégorie de la qualité ; il suffit que le sujet parlant ne puisse pas réfléchir - dans la mesure que lui permet son développement intellectuel - aux formes qu'il emploie et aux idées qu'il y rattache, sans sentir par quelque intuition nette le classement des idées correspondant au classement des mots. Tout individu parlant français, si ignorant qu'il soit, a un sens linguistique grâce auquel il sent la différence qu'il y a entre les mots comme : lumineux, lumière, et briller et le parallélisme de cette série avec d'autres comme : lourd, poids, peser, chaud, chaleur, brûler (que nous prenons dans le sens de " être brûlant "), etc. Le signe syntagmatique, le fait de grammaire, dégage naturellement la valeur qui est impliquée en lui, comme cela arrive avec le signe purement associatif, le mot. faute réalité linguistique repose sur de semblables correspondances de formes et de significations. Pour nier la valeur de la classe de mot, il faut nier la classe de mots elle-même.

§ 3. Les classes de mots dans les ensembles synthétisés

A la première réserve formulée dans le paragraphe précédent il en faut ajouter une seconde. Un substantif, un adjectif, un verbe, etc. peuvent être émis dans. des circonstances psychologiques telles que rien dans la parole ne constitue le plus léger ébranlement de cette série d'associations qui manifesteraient la catégorie de l'entité, de la qualité ou du procès. Pour cela il suffit qu'ils soient compris dans un ensemble synthétique.

Voyons d'abord ce phénomène dans les cas où le fait de parole est commandé directement par un fait de langue. Les ensembles synthétiques de la langue sont désignés généralement sous le nom de locutions. La locution est dans l'ensemble des phénomènes grammaticaux un fait d'une importance considérable, mais il n'est pas nécessaire de l'étudier ici sous tous ses aspects, et nous pouvons nous contenter d'en parler brièvement.

On a rencontré plus haut à propos de compléments de relation les ensembles composés d'un substantif et de son cas (exemples : latin jûre ou gàtîs) ou d'un substantif et de la préposition qui l'introduit (exemples : sur le champ, par exemple, à propos), qui sont devenus dans l'usage les équivalents de simples adverbes (ainsi gra-t-is = "  gratuitement ", sur le champ " immédiatement ", etc.) Voilà la locution, et on devine en quoi elle nous intéresse ici. En vertu d'une synthèse usuelle un ensemble qui contenait un substantif est devenu un adverbe ; il est donc évident que son emploi n'a pratiquement plus rien à faire avec la catégorie du nom et qu'il n'évoque pas même implicitement l'idée d'une entité, comme le feraient le mot latin jtij ou le substantif français champ quand ils sont pris pour eux-mêmes en dehors de ces ensembles (exemples -. jus gentium, le champ de blé). Il n'y a plus qu'à généraliser cette observation. Il existe dans la langue des locutions de toutes sortes et se rattachant à toutes les catégories : prendre la mouche ou être quitte sont des verbes, sain et sauf, ou comme il faut (dans : un homme comme il faut) sont des adjectifs, et la plupart de nos "  composés " français ne sont que des locutions substantives : le pourboire, le rendez-vous, l'arc-en-ciel, un à-coup, etc.

Or il est évident que, si ces expressions se rattachent dans leur total à ces diverses classes de mots par leur valeur, sinon par leur forme, leurs parties constitutives perdent du même coup dans la mesure où la synthèse est complète leur propre caractère de classe : rendez n'est plus un verbe dans rendez-vous, pas plus que il faut dans comme il faut ou boire dans pourboire; les mots mouche ou coup ne représentent plus des idées substantives dans les ensembles prendre la mouche ou un à-coup, et si l'arc-en-ciel est une entité, c'est en vertu de sa signification totale et non à cause du mot arc dont il est composé.

Ce que nous venons de constater dans la langue se produit ,d'abord dans la parole, et les locutions nous intéressent ici surtout parce qu'elles prouvent l'existence d'autres faits de synthèse analogues, beaucoup plus nombreux. En effet, si l'institution linguistique consacre tant d'ensembles synthétiques, c'est que la pratique des sujets parlants lui en fournit constamment, parmi lesquels un certain nombre s'imposent à l'usage général. Sans cesse est devenu quelque chose qui nous paraît l'équivalent d'un adverbe, parce que tout groupe semblable, par exemple : sans peine, sans coeur, sans hésitation, peut être pris occasionnellement de la même façon et désigner par conséquent une manière plutôt qu'un rapport. Nous n'avons pas à dire ici comment la synthèse admise par l'usage, après avoir été purement virtuelle, reçoit avec le temps des caractères formels et sémantiques qui la consacrent et la fixent définitivement. Nous considérons pour le moment ces mille groupes usuels que nous employons selon l'occasion d'une manière plus ou moins synthétique, tantôt comme des agencements de parties significatives dont les valeurs et les rapports nous intéressent (sans peine = " sans avoir de la peine "), tantôt comme des blocs, dont nous ne voyons que la valeur totale et la forme traditionnelle (sans peine = " facilement "). Nous oscillons sans cesse entre ces deux conceptions, et dans la mesure où la conception globale l'emporte sur la conception analytique, le caractère de classe des mots composants s'efface pour faire place à la catégorie imaginative auquel ressortit le sens total.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que la synthèse ne se manifeste que sur des groupes restreints dont le total est assimilable à un mot de telle ou telle classe. Notre parole est en bonne partie faite de redites, de membres de phrases, de phrases entières qui se déclenchent mécaniquement dans certaines circonstances et dont nous ne retenons que l'intention générale.

Dans le chapitre suivant il sera question plus longuement de l'automatisme grammatical. Nous dirons ce qu'il y a de routine dans la genèse psychologique de notre parole souvent si banale, et où le 'psittacisme se mêle plus ou moins aux efforts. conscients vers l'expression personnelle. Il est évident que ce parler sans pensée ou avec un minimum de pensée supprime ou réduit à fort peu de chose la valeur psychologique de chaque terme employé. Ce n'est pas seulement l'absorption de la pensée linguistique dans les signes qui libère l'imagination et la laisse courir son chemin, c'est l'absorption de la pensée dans des séries de signes et même l'absence de pensée dans un réflexe de parole. Tout cela constitue une surabondante explication du phénomène de dissociation signalé en commençant, ce chapitre.

Notons cependant en terminant qu'il reste toujours au moins ceci de la valeur catégorielle de nos termes aussi longtemps qu'un mot est reconnaissable dans la phrase avec son caractère de classe appuyé sur des caractères grammaticaux, aussi longtemps il gardera au moins la propriété de suggérer les valeurs dont il est dépositaire. Celui qui lit ou qui entend peut retrouver ce que l'écrivain ou le parieur avait oublié. Ce qui a été dit synthétiquement peut, dans certaines circonstances, être compris analytiquement. La réciproque d'ailleurs n'est pas moins vraie.

4. De l'attribution arbitraire d'une idée à une catégorie dans la langue

Nos mots n'expriment donc la catégorie que d'une manière implicite, et parfois, grâce au phénomène de synthèse dans la langue ou dans la parole, ils ne l'expriment pas du tout. Avec ces réserves la catégorie grammaticale subsiste cependant. Nous sommes donc en droit d'examiner du mieux que nous pourrons la réalité qu'elle recouvre. Les catégories de l'imagination ne sont pas, cela va sans dire, dans les choses elles-mêmes, mais dans la vision que nous en avons, ou pour mieux dire, que nous en prenons. Ici, comme en l'a fait à propos des rapports logiques, il faut réserver la liberté de l'esprit qui impose une forme à l'objet dont elle prend connaissance.

Cependant si nous nous plaçons devant le monde tel que nos sens nous le révèlent, et si nous essayons de le connaître par une vue tout intellectuelle et scientifique, il nous apparaît - mais peut-être est-ce une illusion ? - que certains objets de pensée apportent avec eux leur détermination de catégorie : une personne, un animal sera nécessairement une entité et s'exprimera par un substantif ; la qualité et l'expression adjective reviendront en propre aux couleurs, aux formes, aux impressions sensorielles ; tous les phénomènes seront des procès et correspondront à l'expression verbale. Nous pouvons nous contenter de cette constatation sans chercher à creuser davantage un problème qui n'est pas de notre ressort. Ce qui nous importe, c'est de marquer que les idées de la langue sont très loin de se classer ainsi naturellement en catégories. Ici, au contraire, l'arbitraire semble à première vue régner en maître, et l'on constate que les idées les plus diverses revêtent avec une égale facilité la livrée de telle ou telle classe de mots sans que rien soit changé en elles, sauf justement le caractère de catégorie. On vient d'en voir quelques exemples dans un paragraphe précédent : lumière, lumineux, briller, et on peut ajouter lumineusement, sont des termes qui recouvrent exactement la même idée et dont les valeurs ne diffèrent que de la différence entre les classes de mots. Rien de plus facile que de multiplier les preuves : valeur, valoir, valablement; roi, régner, régnant; la hâte, hâtif, se hâter, hâtivement, etc. Même une idée de relation possède cette faculté de revêtir successivement toutes les classes de la grammaire et d'entrer dans toutes les catégories de l'imagination ; à preuve : près, proche, proximité ou voisinage, avoisiner, etc.

Cette différence profonde entre les idées de la réflexion objective et celle de la langue demande à être expliquée. Pour cela deux faits nous semblent devoir être invoqués.

Le premier, c'est que la langue ne se soucie pas, comme la réflexion objective, de perfection logique. Elle ne recherche pas des idées pures et soigneusement élaborées, elle s'attache naturellement à dès idées pratiques. Or, ces idées pratiques sont complexes et contiennent des éléments qui les apparentent à diverses catégories. Ainsi dans l'idée du roi la langue ne voit pas seulement la définition individuelle ou d'espèce ; elle y attache la notion d'une certaine fonction, d'une activité, donc d'un procès, l'idée du roi contient celle de " régner ", et il suffit de déplacer légèrement le point de vue pour passer de l'un à l'autre. Si le substantif bête a donné en français un adjectif, ,c'est que l'idée qu'il recouvre implique nettement une détermination qualitative. Il est certain aussi que beaucoup d'idées de relations ne sont pas pures et se mélangent de notions moins abstraites : ce qui est ancien ou vieux ou antique n'occupe pas seulement une certaine situation dans le temps par rapport à nous, mais possède des caractères intrinsèques de vétusté ou d'antiquité. Si c'est une statue, par exemple, elle est d'un style qui marque sa date, et son état matériel fait voir aussi plus ou moins les injures du temps. Tout cela facilite beaucoup la conception adjective d'une idée de relation. On pourrait multiplier les exemples de cette interpénétration, de cet enchevêtrement des idées catégorielles dans les concepts de la langue. Mais ces indications suffiront.

Le second fait à évoquer ici est encore plus important. Si la langue ne s'occupe pas d'élaborer des idées pures et logiquement distinctes les unes des autres, elle ne se préoccupe pas non plus de les classer. Son rôle est avant tout de les lier les unes aux autres. Il ne faut pas oublier en effet que, dans la langue, la phrase, l'énoncé d'une pensée est un fait plus ancien et plus essentiel que la dénomination des idées. Nos mots sont donc faits pour la phrase; de là leurs caractères morphologiques, leurs propriétés syntagmatiques, mais de là aussi leur inaptitude à fixer une idée dans une catégorie. Pour que les idées se lient les unes aux autres il suffit qu'elles entrent dans les catégories qui se lient selon les principes établis dans le chapitre précédent. Admettons qu'il y ait au point de vue de la pensée objective une manière plus normale de rattacher les unes aux autres certaines idées données ; admettons que cet enchaînement normal soit réalisé par la phrase latine : amiciis graviter aegrotat, qui se sert d'un substantif, d'un. verbe et d'un adverbe ; il s'agit en effet bien là d'une personne, d'un procès et de sa qualification. Mais les exigences d'une pensée objective ne sont pas les seules qui agissent sur le discours et, parmi les facteurs qui entrent en ligne de compte pour l'influencer, ce ne sont pas ceux-là qui l'emportent le plus souvent. Le français préfère dire mon ami est dangereusement malade, en ayant recours à un adjectif. Le progrès et le perfectionnement de la langue consiste pour une part à créer pour une même pensée une quantité d'expressions diverses infiniment nuancées au point de vue psychologique. Qu'on compare encore

La santé de mon ami est en danger
Il est atteint d'une maladie dangereuse
La santé de mon ami est dangereusement atteinte
Mon ami malade est très menacé, etc..

Dans ces diverses phrases nous rencontrons les mêmes idées qui apparaissent dans les catégories les plus diverses : dangereusement, dangereux, le danger, menacer, ou : malade, maladie, être atteint, etc. Ce qui reste à travers toutes ces transformations, en elles-mêmes indifférentes à l'expression de l'idée totale, c'est la correction logique de l'agencement. Chaque idée y apparaît dans la catégorie qui lui a été occasionnellement imposée, soit directement, soit par rapport à la catégorie d'une autre idée. C'est ainsi que tous les termes qui sont appelés à jouer le rôle de sujet, mon ami et sa santé, entrent de ce fait dans la classe du substantif. Sous réserve de ce qui sera dit plus loin sur les motifs et le jeu de l'attribution, on peut constater pour le moment que le mécanisme de la langue semble parfaitement libre à l'égard d'un classement objectif des idées selon leurs catégories propres.

Ceci appelle naturellement une correction importante à la définition que nous avons donnée des classes de mots. Quand nous disions que le substantif représente des entités, l'adjectif des qualités, le verbe des procès, etc., cela semblait vouloir dire que chaque idée selon sa nature entre dans telle ou telle classe grammaticale, qu'il s'opère dans ces cadres une distribution naturelle des idées. Or en réalité il faut, le plus souvent du moins, distinguer l'idée proprement dite de la classe qui lui est attribuée,- et il est plus juste de dire que le substantif représente les idées QUE L'ESPRIT conçoit dans la catégorie de l'entité, et que l'adjectif ou le verbe représentent celles QUE L'ESPRIT conçoit dans la catégorie de la qualité ou du procès, et ainsi de suite. En fait, pour nous en tenir à ce qui concerne le seul substantif, les mots de cette classe expriment des êtres ou des choses comme : le roi, le cheval, la maison, mais ils représentent aussi des idées plus ou moins abstraites qui par leur nature sembleraient appartenir plutôt à la catégorie de la qualité : la blancheur, la bonté, l'harmonie, ou à celle du procès : la marche, la pitié, le gouvernement, où encore à celles de la manière et de la relation : la vitesse, le voisinage, la durée, la cause, la condition, etc. Toutes ces idées, si diverses qu'elles soient, sont assimilées à des entités par un acte arbitraire de la pensée usant à cette fin des procédés de la langue.

§ 5. Des trois règles de la transposition

Cette liberté de l'esprit est-elle inconditionnée, et faut-il parler ici d'un arbitraire absolu ? Ou bien n'y aurait-il pas certaines conditions logiques et psychologiques qui règlent la transposition d'un terme d'une catégorie dans une autre ? Si ces attributions se faisaient au hasard, elles n'auraient qu'une valeur formelle et les catégories risqueraient d'être vides de sens. Mais il n'en est pas ainsi ; nous pensons que ces conditions existent, et que ces transpositions peuvent se ramener à certains types fixes. Nous en voyons trois, et chacun d'eux correspond à l'une des opérations fondamentales de l'esprit utilisant la langue pour manier les idées.

A. PREMIÈRE REGLE DE TRANSPOSITION.- Toute idée, quelle que soit sa catégorie naturelle au point de vue de la logique, peut être ramenée à la catégorie de l'entité. C'est ce qu'on vient de voir par des exemples à la fin du paragraphe précédent, et cette universelle matérialisation de nos idées dans le substantif est une des fonctions les plus essentielles de la pensée et du langage. Remarquons que le substantif, dans la fonction qui jusqu'ici avait été considérée comme lui appartenant en propre, concrétise et matérialise déjà ce qui par sa nature est abstrait et n'a d'existence qu'en idée. En effet, il représente non seulement des choses déterminées ou des personnages individuels - ce qui réduirait son rôle à celui du nom propre - mais aussi des idées générales d'espèce et de genre. Grâce à la langue le cheval n'est pas seulement un cheval déterminé, celui qui tire maintenant ma voiture ou tel autre, mais c'est aussi l'espèce en général, l'idée abstraite d'un certain animal en dehors des distinctions individuelles de sexe, de couleur ou d'âge. Et ceci n'est pas une insuffisance, une maladresse de la langue, c'est au contraire sa grande force et la source de son efficacité. Le substantif qui fait rentrer des abstraits d'espèce dans le cadre de l'entité, y fait rentrer de même des abstraits de qualité, dé procès, de relation, etc. Il s'opère ainsi en lui une sorte de concrétisation de nos idées, qui deviennent comme autant de choses et de personnes fictives.

Et ceci répond à la fois à nos besoins intellectuels et à ces tendances poétiques et anthropomorphiques par lesquelles toutes transforme en drame. En effet, il y a un double avantage à dire, par exemple : La distance nuit à l'amitié, exactement comme on dit : Cet insecte nuit aux arbres ; d'une part, cela satisfait l'imagination et, d'autre. part, c'est un nouveau point d'appui pour la pensée. Nous pouvons énumérer les conditions qui nuisent a l'amitié ou lui sont avantageuses, comme le naturaliste dresse la liste des ennemis et des amis de nos forêts. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre des deux motifs qui prédomine. Quand l'écrivain sacré dit : Le salaire du péché, c'est la mort, il donne avant tout une expression plastique et frappante à une vérité morale. Quand un physicien formule une loi en ces termes : Le degré de saturation varie avec la température du liquide, il obéit à un besoin de la pensée ; il concrétise dans des notions d'entités fictives certaines abstractions de sa science. On voit facilement l'intérêt qu'il a à le faire. Toute idée considérée comme entité reçoit des déterminations de qualité, de procès et de relations ; par là elle se compare avec d'autres abstractions du même degré également substantifiées. On s'élève donc ainsi facilement à d'autres abstractions plus hautes. Nous prenons possession du monde de l'abstrait en le matérialisant ; nous reproduisons à son sujet les mêmes processus intellectuels par lesquels l'esprit s'est élevé au-dessus des premières représentations sensibles.

La transposition de l'idée adjective, adverbiale ou verbale en substantifique se fait d'ailleurs pas sans dégager souvent dans la trame de la phrase, sous une forme ou sous une autre, quelque idée de relation. Ce qui s'est perdu avec l'idée de qualité ou de procès intrinsèque se retrouve ainsi entre le terme principal et l'idée substantive qui lui est désormais extérieure. Un homme courageux devient un homme PLEIN DE courage ou simplement un homme DE courage. Au lieu de l'homme se bâte on dira l'bomme VA en hâte, au lieu de il travaille, il FAIT un travail; il est courageux devient il A du courage. Dans certaines langues l'adjectif est très peu employé et est remplacé par un substantif complément ; on s'exprimera en disant : une source de fraîcheur, pour " une source fraîche ", comme nous disons : un homme de courage; ailleurs on préfère à l'expression adverbiale ou au substantif prédicat un terme de relation ; le français dit : Il meurt chrétiennement, ou : chrétien ou encore : en chrétien ; le russe fait un large emploi de cette dernière tournure, il exprime la même idée en usant de l'instrumental : Umiràeti christia'nkom ; il dit aussi : On byl soldàtoth, " il a été soldat", c'est-à-dire " comme soldat, en soldat " et: Kaàlsja pjànym, " il semblait ivre, en homme ivre ". Dans le grec du N. T. on connaît le substantif et l'adjectif prédicatif avec eis, " en " ; exemple : ho k6pos gignetai eis kenôn, " le travail est vain ", ou comme nous disons " est en vain " (1). On voit comment ici les cas, les prépositions et tous les éléments transitifs de la langue entrent en jeu.

Cette transformation des idées de toutes catégories en substantifs nous invite à examiner le cas inverse et à nous demander jusqu'à quel point les substantifs peuvent être transposés dans les autres catégories. Si, comme on vient de le voir, tout peut se substantifier, la réciproque n'est pas également vraie ; la transposition d'un substantif en adjectif ou en verbe ne peut se faire que conditionnellement. Nous avons là affaire à un obstacle logique. L'entité, c'est l'idée en soi sans autre détermination qu'elle-même ; tout donc peut être considéré comme entité. Mais la qualité ou le procès supposent certaines conditions spéciales de leur aperception : le procès se déroule dans le temps, la qualité est située dans quelque entité, et toutes les idées substantives ne sont pas également aptes à endosser ces caractères. On peut dire qu'un substantif pour être transformé en adjectif, par exemple, doit être ou bien déjà un adjectif substantifié (la blancheur = blanc) ou bien contenir implicitement quelque idée dominante de qualité (la bête = bête ; la même chose pouvant, être dite, mutatis mutandis, en ce qui concerne la transposition du substantif en verbe, en adverbe, en préposition, etc. Nous nous référons simplement à ce qui a été dit plus haut des idées de natures diverses qui sont impliquées dans l'ensemble très complexe de nos notions verbales. Il est évident qu'une idée purement substantive, considérée dans son entité nue, un nom propre, par exemple, comme celui de la planète Mars, n'offre aucune prise à la transposition. Mais étant donné la richesse de contenu de la plupart de nos idées, cet obstacle logique laisse en pratique une marge assez large à des transpositions effectives ou seulement possibles. Il est évident qu'on ne saurait penser au Mont Blanc, pour considérer d'abord fin nom propre, sans songer du même coup à sa hauteur ou à. sa masse imposante. Les noms communs ne sont pas moins chargés d'idées non substantives ; tout nom usuel de substance, de chose, d'être, etc. évoque des qualités et des procès qui leur sont particuliers. C'est ainsi que de sel on fait saler, de fleur, fleurir, enfant, enfantin, etc.

Le phénomène n'est pas nécessairement tout à fait différent quand un substantif donne lieu à la création d'un adjectif ou d'un verbe en faisant appel à quelque idée auxiliaire de qualité ou de procès. Il s'agit en général d'une idée qui, sans compter parmi les éléments essentiels de la notion substantive, a déjà avec cette notion un lien d'association ; oQ né sort donc pas absolument de ce qui est donné avec le mot en question. Ici tous les degrés sont possibles. Quand l'anglais band, " main ", se double d'un to band, " manier ", nous sentons à peine l'enrichissement du sens ; " manier", c'est bien le procès par excellence de la main. La distance est déjà plus grande quand de singe on fait singer, " imiter comme un singe ", ou de tigre, tigré, " rayé comme un tigre ". Il y a là une spécialisation un peu arbitraire. Comparez encore couronne, couronner "ceindre d'une couronne " ; sang et sanglant, "  couvert de sang ", sanguinaire, " cruel, qui aime le sang". Dans ce dernier exemple les différentes formes de la dérivation servent moins à ajouter une idée spéciale à celle du mot sang qu'à indiquer auquel des éléments composants de cette idée la pensée doit s'arrêtera Il est néanmoins certain que tous ce s cas sont du ressort de la dérivation et de l'évolution sémantique, et qu'il ne s'agit plus de pures transpositions d'une catégorie dans une autre.

B. DEUXIEME REGLE DE TRANSPOSITION. - Toute idée de relation et toute idée de procès peut être exprimée adjectivement. Parlons d'abord des relations pures. Il a déjà été fait allusion ailleurs à leur adjectivation (p. ex ; on a vu que certaines qualités naturellement associées aux relations dans le temps ou l'espace ont pu favoriser cette transposition, mais ici il faut insister sur le fait que, même en dehors de toute influence de cette sorte, cette transposition est possible par un acte de pensée pure. La relation d'une entité avec d'autres entités est assimilée à quelque chose qui lui serait propre ; par une fiction on considère comme intrinsèque ce qui n'existe que dans le groupement où l'entité est perçue. Une maison voisine n'est ni plus grande ni plus belle qu'une maison éloignée, mais on énonce la relation qu'elle a dans l'espace avec autre chose en la transposant dans la catégorie ie la qualité. Qti'une ligne A B soit perpendiculaire ou parallèle à une autre, c'est toujours A B, et pourtant je distingue ces deux cas par des adjectifs comme on distingue ce qui est blanc de ce qui est noir et ce qui est chaud de ce qui est froid. Isolé, futile, différent, etc., sont également des adjectifs exprimant non des qualités mais des relations assimilées à des qualités.

Une application ultérieure et très importante de ce même principe, c'est que nous pouvons représenter par un adjectif la relation qui unit une idée substantive avec une autre idée substantive. C'est ainsi qu'on parle d'une boucherie chevaline, c'est-à-dire " où l'on vend de la viande de cheval ". De même, l'étoile qui marque le pôle devient l'étoile polaire, et une victoire remportée par les Romains s'appelle une victoire romaine. On lisait dans les journaux pendant la guerre : la riposte alliée, c'est-à-dire : " la riposte des alliés ". Il est vrai que, dans certains cas, ces différences de relations comportent des qualités différentes aussi. Par exemple une victoire romaine évoque d'autres images qu'une victoire américaine ou turque ; mais il est bien évident quand même que ces différences, quand elles existent, sont secondaires, et que souvent elle, n'existent pas : il suffit de penser à l'exemple étoile polaire. L'adjectif est donc ici essentiellement l'expression d'un complément de relation transposé en qualité.

Il n'en est pas tout à fait de même lorsque l'adjectif créé au moyen d'un substantif comporte en outre un élément de dérivation ou de composition qui implique une idée de procès : lutte anti-tuberculeuse, " contre la tuberculose ", poudre insecticide, " qui tue les insectes ". Ces transpositions appartiennent pour une part sans doute à la catégorie que nous venons d'étudier, mais pour une autre part aussi - celle qui concerne l'idée de procès - elles ressortissent à une troisième catégorie d'adjectivation. Cette troisième catégorie est celle à laquelle nous devons les adjectifs comme hâtif, rapi4e, emporté, ému, actif, moribond, assassin, etc.' et tous les participes et adjectifs verbaux. Rien n'est plus fréquent en effet ni plus naturel que la transposition du domaine du procès dans celui de la qualité. Il suffit de faire abstraction de l'élément de devenir pour considérer comme statique, ce qui est en réalité dynamique. L'image immobile de Niobé est le symbole d'une douleur vivante. Comme cette statue beaucoup de nos adjectifs nous présentent un événement ou une succession d'événements sous les espèces d'une représentation d'état. Il est inutile sans doute de faire remarquer que la limite entre la qualité et le procès s'efface dans une quantité de conceptions intermédiaires : une action qui dure, une habitude, le résultat acquis et le prolongement d'un événement passé constituent autant de choses qui tiennent à la fois du procès et de la qualité. Mais cette constatation n'ôte rien d'essentiel à notre thèse. Une idée de pur procès peut être conçue sous l'aspect statique de la qualité.

Jusqu'ici nous nous sommes contenté, en ce qui concerne cette seconde règle de transposition, de constater les faits. Mais qu'y a-t-il de commun entre ces divers procédés d'expression par lesquels la relation et le procès sont ramenés à l'adjectif ? Il semble qu'ils répondent les uns et les autres à une même tendance, une tendance proprement intellectuelle qui pousse l'esprit à contempler les idées dans la seule intention de les différencier et de les classer. La concrétisation dans le substantif est un premier pas vers l'intellectualisation, nous l'avons dit, mais c'est aussi une démarche de, l'imagination . le monde objectif des entités nous enveloppe de ses puissances favorables ou hostiles, et il y a dans la seule notion de l'être extérieur à notre propre être quelque chose qui nous affecte personnellement. Mais l'intelligence pure demande une contemplation entièrement désintéressée et purement spéculative des idées. L'esprit, dans ce point de vue, ne s'attache qu'aux apparences et aux comparaisons qu'on peut établir entre elles ; d'une part il ne voit plus la substance mystérieuse des êtres ou des choses problématiques qui servent de support aux phénomènes, et d'autre part il ramène les phénomènes eux-mêmes et les événements, autant que faire se peut, à des conceptions statiques. Comme en observant la nature il nous est facile de distinguer un ours blanc d'un ours brun, un fruit rond d'un fruit allongé., nous pouvons, procédant de même à l'égard des idées de tout ordre et de tout degré d'abstraction, comparer et opposer un progrès lent à un progrès rapide, une promesse absolue à une promesse conditionnelle ou une victoire romaine à une victoire grecque. En un mot, la catégorie de la qualité est celle de la ressemblance en soi. C'est dans cette catégorie que se pensent et c'est par l'adjectif que s'expriment tous ces traits par lesquels les idées s'opposent les unes aux autres, s'ordonnent dans notre connaissance et se classent.

C. TROISIEME RÈRLE DE TRANSPOSITION. - Toute idée de qualité peut être transposée ans la catégorie de procès. C'est, on le voit, un procédé exactement opposé à celui dont il vient d'être question. Dans l'adjectivation des procès et des relations, la matérialisation du monde extérieur s'achève en classement spéculatif des idées. Dans la " verbalisation " des qualités, cette même matérialisation aboutit, dans une direction contraire, au drame. D'un côté nous allons à la pure contemplation des idées par l'intelligence, de l'autre nous tendons à tout animer de notre propre vie. Ce sont là les deux tendances que les transpositions de la première espèce réunissent et que les autres se partagent.

Il suffit de rappeler ici ce que nous avons dit à propos de la catégorie du procès et de sa signification psychologique. Sans doute, le soleil est lumineux, mais nous aimons mieux dire qu'il brille, qu'il répand sa lumière, qu'il nous en inonde. Une mer tranquille est une mer qui s'apaise, qui dort.

Ces exemples, comme d'autres qui ont été cités ailleurs représentent nettement des figures. Ils en ont tout le relief et la vie. Mais la langue a beaucoup d'expressions imagées, qui, devenues les signes usuels d'une idée, ont perdu ce qu'elles ont pu contenir d'images suggestives à l'origine. Ainsi briller déjà ne veut pas dire beaucoup plus que " être lumineux ", peser équivaut à " être lourd ", sentir est le terme usuel pour " être odorant. " Même ces deux verbes peser et sentir sont ordinairement transitifs, ce qui suppose une expressivité affaiblie. Cependant il reste toujours le fait que l'expression par le verbe nous entraîne, comme malgré nous, en dehors du domaine de la qualité pure, dans celui des choses dont il émane une sorte de vie.

L'importance de la transposition de la qualité en procès apparaît, en dehors de l'usage qu'on peut en faire pour animer le style, dans ce fait que certaines langues en font un très large emploi grammatical, et que parfois même le verbe se substitue presque à l'adjectif. On y trouve des mots pour dire : être doux, être fort, être dur. Le latin avec ses verbes valere, " être bien portant " virere, " être vert ", patere, " être étendu ", pendire " être suspendu ", rubere, " être rouge ", pallére, " être pâle ", nous montre ce moyen d'expression largement mis en oeuvre.

On dit volontiers qu'un nuage rougit ou pâlit, parce qu'on confond un peu à dessein l'état stable avec le devenir. Quand nous lisons dans une description que les blés jaunissent dans la plaine, qu'un arbre verdoie ait bord du chemin, nous pensons malgré nous au travail intérieur qui se poursuit dans la plante. Ce qui est chaud brûle parce que nous en sentons bien vivement l'action au toucher. Mais comment dire par un verbe qu'une maison est grande, vide, voisine, etc ? Cela semble à première vue impossible. Et pourtant nous devons constater que ni la parole, ni la langue ne reculent devant la logique paradoxale de telles expressions. le latin ne dit-il pas : domus vacat, le français la maison avoisine, et nous comprenons un auteur qui parle d'un palais qui s'étale, d'une tour qui se hausse, etc.

Il y a cependant une réserve à faire, sauf erreur, les adjectifs qui représentent essentiellement une relation avec un substantif doivent échapper à la verbalisation. Nous ne voyons pas comment on traduirait en verbe l'idée qu'une boucherie est chevaline, ou qu'une victoire est romaine. Ce que nous avons dit sur le caractère essentiellement intellectuel de ces adjectifs fait comprendre peut-être cette impossibilité, qu'elle soit totale ou relative.

§. 6. L'Attribution des catégories dans la parole

Jusqu'ici il a été question de la langue seulement, et on a vu qu'elle nous fournit avec une liberté très grande, sinon absolue, des termes substantifs, adjectifs, verbaux, etc. pour exprimer la même idée. Il reste à voir comment, dans la parole, dans la genèse de chaque phrase particulière, se fait le choix entre ces divers procédés d'expression. C'est une question très délicate à laquelle nous ne répondrons que d'une manière partielle. Naturellement nous ne pouvons considérer que des phrases simples comportant les éléments déjà traités, et nous faisons abstraction d'autres éléments et de procédés plus compliqués dont il sera question plus tard. Il y a d'ailleurs avantage à ramener le problème à ses termes essentiels et à s'en tenir aux phrases qui, conçues. par un seul acte synthétique de pensée, doivent leur genèse à une simple opération d'analyse subséquente.

Surtout ce qui va être dit devra s'entendre sous réserve de ce qui sera exposé dans le chapitre suivant à propos de la dissociation des deux activités de l'expression : l'une proprement grammaticale et qui se déroule le plus souvent dans un plan intellectuel, l'autre plus naturelle, qui se plie aux mouvements affectifs de la vie et de l'imagination consciente. Nous avons déjà dit que celui qui manie des signes n'a pas besoin de manier des représentations ; or il est question ici du maniement signes, et le choix de leurs catégories dépend d'une certaine imagination grammaticale, plus ou moins indépendante des phénomènes conscients dont l'acte de parole s'accompagne.

Des psychologues ont admis qu'avant d'émettre une phrase le sujet parlant a une vue obscure de son ensemble et en perçoit le " schéma dynamique ", qui en trace le cadre et en fournit la forme vide ; ce cadre se remplit en même temps d'idées précises et de mots. Il est évident qu'étant donné la rapidité avec laquelle se déroule le processus de la parole, l'esprit ne peut pas avoir la conscience claire de ce qu'il veut faire avant le moment même où il le fait en réalité ; mais ce sentiment du schéma dynamique marque l'obscure conscience de l'acte intellectuel et volitionnel qui nécessairement précède l'action. C'est cet acte qu'il faut essayer d'analyser.

Deux opérations nous paraissent dégager ce qu'on nous permettra d'appeler les " éléments cardinaux " de la phrase, ceux qui lui fourniront son architecture grammaticale. Ces deux opérations: sont la conception du prédicat et la vision des éléments substantifs sur lesquels s'appuiera la pensée.

La conception du prédicat est l'âme de la phrase ; le prédicat vient du dedans ; il émane de l'activité du sujet. La vision des éléments substantifs manifeste au contraire ce qui dans la pensée est considéré comme objectif; ces entités réelles ou fictives sont des éléments donnés sur lesquels s'appuie la pensée.

En réalité ce sont là deux opérations de natures très différentes mais corrélatives et qui s'accomplissent en même temps en se conditionnant l'une l'autre. La conception de l'idée prédicative, facteur actif de la pensée, commande naturellement au choix des idées substantives qui entreront en jeu et, en particulier, détermine le choix du sujet qui sert de point de départ. Mais il faut reconnaître aussi que ce sont les éléments donnés dans la situation ou dans l'esprit à un certain moment qui déclenchent la pensée et l'expression. Il y a donc action et réaction, et c'est sans doute l'une ou l'autre de ces deux opérations corrélatives, qui joue le rôle prépondérant selon que l'attitude du sujet parlant penche vers la subjectivité ou vers l'objectivité.

Remarquons que cette théorie des données cardinales ,confirme mais complète aussi une doctrine très répandue selon laquelle il n'y aurait pas de différence essentielle entre le substantif sujet et n'importe quel substantif complément pris dans la phrase. Il est vrai que, si l'on fait abstraction du facteur prédicatif pour ne garder que la conception des idées substantives, toute la phrase paraît reposer sur un ensemble d'entités reliées entre elles par des relations qui sont réciproques, de sorte qu'on pourrait parcourir le développement logique de la pensée en partant de n'importe laquelle de ces idées de base. Soit, pour prendre un exemple quelconque, une phrase comme : (i) Le fils du jardinier construit une petite maison très commode pour les lapins. Nous avons affaire à un fils (i), un jardinier (2), une maison (3), des lapins (4), et ces quatre représentations d'êtres ou de choses sont dans l'imagination les éléments constitutifs d'un tout. L'expression de la pensée repose donc sur ces quatre substantifs et consiste à marquer les rapports qui les unissent. Or, dans l'ensemble ainsi constitué il n'y a pas de raison pour donner à l'un de ces substantifs une primauté logique. lis sont tous quatre également importants, et si la pensée était purement contemplative et sans mouvement, on pourrait considérer ces quatre idées comme étant collectivement le sujet, c'est-à-dire la donnée qui préexiste au jugement. Mais la communication et la pensée active sont autre chose, et il nous faut ajouter à ce schéma équilibré et immobile justement cet élément prédicatif dont il a été fait abstraction. C'est lui qui confère à un substantif particulier le rôle de sujet, c'est lui surtout qui en. concevant l'idée prédicative détermine du même coup la place de chaque substantif dans l'enchaînement général. Les relations. ont beau être réciproques, elles ne sont pas pour cela réversibles. Celle qui conduit de (1) à (2) n'est pas la même que celle qui conduit de (2) à (1); si jean est le fils du jardinier, le jardinier est le père de jean, et il importe beaucoup de distinguer le procès actif dont le fils du jardinier est le sujet, du procès passif dont une maison serait le sujet. Les relations réversibles comme a et b, et b = a ou comme " jean est le frère de Paul " et " Paul est le frère de jean " sont exceptionnelles. La conception du prédicat, qui commande à l'enchaînement général, est donc dans la genèse de la phrase aussi essentielle que celle des idées d'entités. Non. seulement elle détermine le sujet de la phrase, mais elle en fixe le développement et donne à chaque substantif sa place.

On pourrait peut-être faire une objection à cette idée que les rapports entre les idées substantives sont donnés avec la conception du prédicat. On remarquera que parfois on renverse l'ordre de détermination entre deux substantifs sans que le. sens. de l'ensemble en soit affecté ; exemple : J'admire ses actes d'héroïsme - j'admire l'héroïsme de ses actes. Ceci arrive avec des entités fictives qui impliquent sous une forme substantive des idées de procès, de manières et de qualités, lesquelles entretiennent entre elles en réalité des rapports d'inhérence ; de là vient que, de quelque côté qu'on aborde l'expression de l'idée totale, on ne sort pas réellement d'une notion générale donnée d'avance: agir héroïquement ou être héroïque en agissant, c'est toujours la même chose. Il n'en est pas de même quand on a affaire à des entités qui correspondent à des représentations distinctes, réellement extérieures les unes aux autres. Or, il faut se souvenir que lorsque la pensée, pour devenir consciente et s'exprimer, conçoit une idée abstraite sous les espèces de l'entité, elle l'assimile justement à quelque entité, réelle. Elle oublie les relations d'inhérence que cette idée peut comporter pour procéder à son égard comme elle le fait à l'égard de n'importe' quelle autrt- idée substantive. C'est une réelle transposition par les cadres de la grammaire dans ceux de l'imagination, et, quelle que soit la raison qui ait fait paraître dans la phrase un substantif, ce substantif, en même temps qu'il est conçu, est vu dans certaines relations déterminées avec les autres substantifs de la phrase.

Cette théorie de la genèse des éléments cardinaux de la phrase étant admise, resterait à savoir quelles conditions président au choix des catégories mises en oeuvre. On dit tantôt verbalement : il souffre, tantôt adjectivement : il est malade, tantôt substantivement : il a une maladie. Nous avons vu ailleurs qu'à la place de maladie de cou, avec deux substantifs, on dira aussi cou malade, avec un seul, et éventuellement même, en substantifiant l'autre, élément, maladie corollaire. Et ces quelques exemples si simples représentent,. comme le lecteur s'en rend compte sans peine, un nombre incalculable de faits infiniment variés. A propos de toute phrase la question du pourquoi peut donc se poser.

Quelque délicate que soit l'analyse de chèque cas particulier, les principes de cette analyse. ont été posés quand les classes de mots ont été définies, et quand les règles de transposition ont été fixées. Il est inutile de répéter ici que la pensée abstraite se contente de l'expression adjective ou adverbiale, qu'une tendance à fixer les idées pour les contempler en elles-mêmes sous une forme plus ou moins plastique aboutit à l'expression substantive, et que le verbe quand il n'est pas un simple auxiliaire de relation exprime la dramatisation de l'idée. Ce sont là les bases d'une psychologie de la parole que nous n'avons pas à pousser plus loin. Les divers tempéraments, les diverses attitudes mentales se traduisent par divers styles, et l'emploi des classes de mots est un des traits caractéristiques de chaque forme d'expression. Or, ce qui est vrai des styles considérés en général est vrai aussi du style que nous adoptons en parlant à chaque moment suivant nos dispositions et les circonstances.

Faut-il rappeler ici, pour ne citer qu'un fait de cet ordre, le cas bien connu du style impressionniste et de l'emploi parfois un peu bizarre qu'il fait du substantif ? Pourquoi dans ce qu'on appelle " l'écriture artiste " dit-on des blancheurs de colonnes, au lieu de " des colonnes blanches "comme on le fait d'habitude ? L'expression courante repose sur cette constatation pratique que, dans l'idée totale, c'est bien la notion de " colonne ", cette masse de pierre supportant le poids d'un édifice, qui paraît substantive : la couleur n'en est qu'une qualité sans matérialité propre. Mais si l'on veut rendre avec une naïveté plus ou moins affectée l'impression immédiate des sens, l'éblouissement d'un objet blanc qui précède la détermination de la nature de cet objet, alors l'expression citée plus haut pourra paraître appropriée. L'idée de " blanc " s'élève au rang d'entité : des blancheurs, et précède dans l'enchaînement de la pensée celle d'un autre substantif déterminant : de colonnes. Il pourra même arriver que le premier substantif absorbe le second et l'abaisse au rang d'un complément intrinsèque, d'un adjectif. Cela arrive facilement quand cette seconde idée n'est pas très nettement substantive devant l'imagination ; on dira une fraîcheur verte, pour une fraîche verdure ; Virgile parle du frigus opacum pour dire umbra frigida, " la fraîcheur ombreuse "pour " l'ombre fraîche ". Mais la langue française ne nous offre point d'adjectif pour dire " de colonne ".

Un autre fait mérite d'être mis en lumière. C'est le conflit qui peut s'élever entre la conception usuelle des idées et la logique de la phrase. Ce conflit, si on y regarde de près, met aux prises les deux principes générateurs des éléments cardinaux : la conception usuelle des idées, en ce qui concerne le choix des entités, et la logique de la phrase, en ce qui concerne le choix du prédicat et le mouvement qu'il. implique. Or - malgré la priorité de la phrase sur le mot et malgré l'axiome généralement admis d'après lequel les mots représentent plutôt des fragments de jugements que des idées - on constatera que constamment c'est la conception des idées qui l'emporte sur la logique de leur enchaînement.

On sait que le latin a conservé longtemps une incapacité relative à exprimer l'abstraction. On le voit par ces tournures qui lui sont si familières comme : urbs condita, pour " la fondation de la ville", bellum perfectum, "la fin de la guerre", Sicilia amissa, " la perte de la Sicile ", Christits, nàtus , la naissance de Jésus-Christ ". etc. On voit assez comment l'idée substantive de personne et de chose a attiré à elle le rôle de principal dans l'ensemble corrélatif et n'a laissé à l'idée relativement abstraite que le rôle duo complément d'inhérence qui lui est subordonné. D'ailleurs, c'est pour la même raison que le latin préfère ciipidits urbis videndae à citpidits videiidi- urbeiii, aptits ad rein perficiendam àaptus ad perficiendtim rem, etc. Que dans ces cas la logique de la phrase soit sacrifiée aux exigences de l'imagination, cela est assez évident. Si flous disons : anno quadringentesima post urbem conditam, la préposition post ne se rapporte pas directement à urbem, " la ville ", qui ne saurait être une détermination de ternps, mais cette détermination est dans l'idée de procès que renferme le participe condita. Il est donc plus correct de dire comme nous le faisons : quatre cents ans après la fondation de la ville, en prenant l'idée par l'autre bout.

Mais cette supériorité de nos langues modernes ne doit pas nous faire illusion. Nous avons entendu citer par plaisanterie la phrase suivante: Les réverbères, qui n'avaient pas encore été inventés, rendaient les rues très obscures. La logique naïve de cette phrase peut nous faire rire ; mais chacun reconnaîtra qu'elle est très naturelle, et que le parler du peuple et des enfants en offre des exemples constants. En regardant de plus près on verra que nous suivons sans nous en apercevoir les mêmes voies dans le meilleur langage. Ne disons-nous pas sans broncher : Son front bas fait voir son intelligence médiocre, pour " la médiocrité de son intelligence " ? Enfin, il ne sera pas difficile de démontrer - il y aura à revenir sur ce point - que beaucoup d'institutions grammaticales n'ont pas d'autre principe logique, et parmi elles, celles-là justement qui sont les meilleurs instruments de la pensée, la proposition subordonnée par exemple. Lorsqu'il s'agit d'exprimer des enchaînements compliqués, comme lorsqu'il s'agit d'exprimer des idées abstraites, la langue n'arrive à ses fins qu'en faisant tout entrer dans des formes et des cadres qui ont leur point d'appui dans les habitudes de l'imagination.

Pour finir de traiter le grand sujet abordé dans ce paragraphe il resterait à dire comment la phrase fondée sur ces données cardinales s'achève. Mais nous nous contenterons de quelques mots. Les entités substantives, quand il y a lieu, s'analysent en principal et en complément déterminatif certains adjectifs se dégagent ainsi ; nous avons vu plus haut une petite maison, la fraîcheur verte, Sicilia iimissa. Le verbe peut de même s'accompagner d'un adverbe. Quelques-uns de ces compléments auront un rôle transitif et contribueront à marquer les relations. Celles-ci aussi se dégagent et trouvent leur expression propre quand elles paraissent avec assez de netteté sur le plan de la conscience. C'est ce que nous avons vu par exemple dans le groupe : une petite maison commode pour les lapins, où l'adjectif commode et la préposition pour lient le substantif déterminé à son complément déterminatif. Quant à la forme grammaticale correcte avec toutes les déterminations et les caractères morphologiques qu'elle comporte, c'est là le résultat d'un travail plus inconscient encore et plus automatisé ; d'ailleurs il concerne l'élément plutôt formel et mécanique de la parole organisée.

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© Réseau Européen Droit et Société - mai 1997