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Témoin n°1 : l'émergence d'une justice médiatique

Sylvie POILLEUX
année 1994-1995
mémoire de DEA élaboré sous la direction de : Rémi Lenoir, professeur à Paris I et directeur du Centre de sociologie de l'éducation et de la culture EHESS

 


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INTRODUCTION

La recherche de la vérité a toujours été un souci récurrent dans nos sociétés. Depuis l'Antiquité, la vérité est une angoisse " existentielle " comme l'illustre la mythologie grecque et romaine. Le christianisme a entretenu ce mythe et, ce, d'un epart, en donnant au mensonge valeur de pêché capital, et d'autre part, en conférant à la recherche de Dieu la qualité de recherche de la vérité. Découvrir Dieu, avoir la foi sont synonymes de compréhension du Monde. Cette" volonté de savoir " a des effets positifs. Si la science progresse, c'est bien parce qu'elle est motivée par ce besoin de comprendre, d'accèder à la connaissance, à la vérité. Comprendre, connaître, c'est maîtriser.

La science juridique emprunte les mêmes principes, liés à la théologie, selon lesquels la science a pour tâche de formuler des jugements absolus et définitifs et des vérités premières, éternelles. La justice pénale est à l'aune de ce besoin. Si, depuis toujours, elle a pour objectif de trouver la véritable identité de l'auteur de l'infraction pour le punir, elle s'est vu ajoutée d'autres objectifs, notamment celui de comprendre. D'où la recherche de la vérité aussi sur la vie du délinquant. Il faut comprendre afin de résoudre définitivement le problème en luttant contre ses causes. Les outils mis à la disposition des autorités judiciaires se sont multipliés et amélioré. On dispose aujourd'hui d'un véritable arsenal destiné à contribuer à la manifestation de la vérité : la criminalistique et la médecine-légale ont pour fonction d'élucider les faits, les sciences humaines telles que la psychologie ou la psychiâtrie ont elle pour objectif de connaître la personnalité du délinquant. Pourtant ces deux objectifs ne peuvent être atteints réellement. Les faits ne seront jamais connus que sporadiquement et la connaissance de la personnalité de l'auteur ne sera jamais la même suivant le vécu propre des enquêteurs. La justice ne peut être une science exacte, tout comme l'ensemble des sciences humaines. Si elle commence, à l'instar des sciences exactes, par une interrogation, elle ne peut finir sur une certitude absolue. La vérité ne peut être certaine. Sa définition exprime bien cette impossibilité intrinsèque : il s'agit de " l'adéquation entre la réalité et l'homme qui la pense" ( Petit Larousse illustré 1993 ). Les deux termes qui la constituent nient l'unicité de la vérité. Il ne peut y avoir de vérité objective si son existence dépend de celui qui la pense.

Le second apport de cette définition est de montrer le lien entre réalité et vérité. La vérité se veut réalité mais elle n'est que sa représentation. Le même verre peut être soit à moitié vide, soit à moitié plein. Deux visions, tout aussi exactes, de la même chose. " Le point de vue crée l'objet " disait Ferdinand de Saussure ; et le même couteau peut être un instrument de travail ou une arme suivant la fonction qu'on lui attribue. Si la vérité n'est jamais sure et si la réalité n'est jamais unique, il faut bien en conclure que la vérité et la réalité judicaire ne peuvent pas plus être absolues. Même si certains la prétendent infaillibles, le principe de l'intime conviction abonde dans le sens de l'absence de certitude démontrable. C'est en cela que la justice est humaine. Elle ne peut que limiter les erreurs en recourant à des techniques de plus en plus sophistiquées et scientifiques pour contrecarrer l'immense portion de subjectivité qui entoure la justice pénale. On parle d'ailleurs aujourd'hui d' " individu incertain " ( Ehrenberg, 1995 ). Les convictions et certitudes tombent, qu'elles soient sociales ou scientifiques, et si l'on peut toujours, aujourd'hui, faire confiance en la justice, c'est bien parqu'elle a conscience de ses faiblesses et qu'elle tend à les circonvenir au maximum. On ne peut accéder à la vérité première, mais on peut l'approcher. Tout dépend des méthodes employées, des limites posées et des garanties accordées. L'autorité judiciaire recourt à la science criminelle et protège les libertés individuelles en défendant et prônant des principes tels que la présomption d'innocence. Consciente de ses limites, elle pose les garanties essentielles pour assurer la sûreté de la personne, et en cas de doute, il profite à l'accusé. Aussi peut-elle prétendre à la recherche des coupables. Il n'en est pas de même pour les autres acteurs de la vie sociale, notamment les médias. La tendance est de donner les mêmes garanties de procédure dans toutes les disciplines sanctionnant la personne, notamment en matière de sanction administrative ou disciplinaire, dans un souci de respect des droits de l'homme. Les règles du procès équitable sont incontournables dès qu'il y a mise en cause de la responsabilité d'une personne donnant lieu à une sanction. Cependant lorsque les médias, qui ne présentent aucune garantie, se mêlent de rendre la justice, les difficultés se multiplient, ainsi que les atteintes possibles aux droits des personnes.

L' émission Témoin Numéro 1 se donne explicitement pour objectif d' aider à identifier des coupables. Pour celà, elle use de la dialectique de la vérité et de la réalité, réalité n'étant ici que représentation audiovisuelle, voire fiction. Car c' est en celà que réside la technique de base de cette émission : entretenir le flou, l'incertain, l'hypothétique, voire le soupçon. L'expression même de reality show se traduit par spectacle de la réalité ou encore reconstitution du réel. Il s'agit bien d'une représentation au même titre que le théâtre, le roman, la peinture ou encore le cinéma. Chacun de ces arts comprend un mouvement dénommé "réaliste". Ce dernier genre esthétique a pour point commun, quelque soit le support, de présenter la "réalité" toujours glauque et désespérante. La télévision tend à suivre la même logique. Elle a créé son mouvement "réaliste" avec ce qui lui est associé, une vision plutôt pessimiste de la vie quotidienne. A cette fin, elle utilise toutes les formes de reconstitution du réel comme s'il s'agissait de la réalité. Les acteurs sont souvent les participants de l'événement. Ils rejouent leur propre vie qu' ils reconstruisent à l' écran.

Cette manière est doublement trompeuse. Elle laisse croire qu' il s'agit de réalité dont elle garantit la vérité, au sens de " sérieux ", de la représention. En effet Témoin n°1 présente ce mode de représentation comme le fondement de " l'enquête " menée en direct devant les téléspectateurs, afin d' asseoir sa crédibilité mais aussi de justifier sa complaisance à montrer l' "horreur". Pourtant les professionnels de l' enquête judiciaire n' accordent pas un rôle central à la reconstitution ; elle n'est pas l' élément essentiel de l' instruction. Elle est un simple moyen parmi d' autres permettant d' éclaircir les faits, d'appréhender leur déroulement. En aucun cas, elle n'est un moyen d' identifier le coupable, qui y participe d'ailleurs la plupart du temps.

La " reconstitution ", montage de la réalité des faits, est la caractéristique de ces émissions : l'information est mêlée au spectacle. Entre les éléments vécus et la théâtralisation, le téléspectateur a du mal à faire la différence, rien ne les séparant clairement au cours de l' émission. Le flou est entretenu à tous les niveaux même dans la programmation. Emission de "prime-time", elle se situe entre le journal télévisé et une fiction policière : Colombo ou Perry Mason. Le téléspectateur passe des faits à la série imaginaire, et entre les deux un mélange de réalité et de fiction. L' intervention des professionnels de la justice sur le plateau et la simulation de techniques judiciaires entretiennent ce doute permanent. Le téléspectateur, dans son salon, se prend au jeu et mène l'enquête avec Colombo-Pradel qui est aidé des policiers et requis par les juges d'instruction. D' auxiliaire de la justice, il en devient l'incarnation au même titre que les officiels, puis il tend à se substituer à eux, les laissant dans le rôle de subalterne. C'est le "monsieur Loyal de la justice", qui met en scène, qui est l'homme de l'ultime recours.

Si, au départ, on peut assimiler cette émission au phénomène général de la médiatisation, son évolution le dépasse. Le procès OM-Valenciennes, même si les prévenus, notamment M.Tapie, jouaient de l'influence de la télévision pour continuer leur procès hors du prétoire, était encore de l'information. Certains ont parlé à l'époque de "double procès", ce qui illustre bien que la justice restait encore autonome par rapport à la presse. Les condamnations infligées ont prouvé son indépendance à l'égard dde la scène médiatique et ont ruiné la stratégie des accusés. Le comportement des professionnels eux-mêmes, procureur ou juge d'instruction, illustrent les différences qu'engendre la médiatisation. Elle peut correspondre soit à un désir de se faire valoir ou à une stratégie pour se mettre à l'abri des pressions, soit être subie. L'ex-juge d'instruction Thierry Jean-Pierre avait choisi de se mettre sous les feux de l'opinion dans une perpespective de carrière autre que juridique. Il se servait de sa fonction pour aborder publiquement des thèmes politiques et se mettre en valeur. A l'opposé, les magistrats instructeurs Philippe Courroye ou Halphen ( manque prénom ) subissent une pression qu'ils n'ont pas choisie. Ils ne peuvent s'y opposer totalement, car les médias ont une influence telle qu'ils deviennent des instruments redoutables dès lors que des journalistes considèrent qu'un magistrat ne collabore pas suffisamment avec eux. Incarnant, pourtant, le principe de réalité, il devient comme une entrave à leur mission d'information. Au lieu d'être un allié il est mis à l'index par les journalistes. Entre ces deux extrêmes les juges Renaud Van Ruimbecke et Jean-Louis Bruguière contrôlent la médiatisation dont ils sont l'objet. Elle procède de leur choix. Etant confrontés à des affaires " sensibles ", ils ont choisi de recourir aux médias afin de mener leur instruction à leur terme. Le recours à la scène médiatique est alors un moyen d'éviter l'enterrement des affaires pour des raisons d'inopportunité politique.

Dans Témoin n°1, l'enquête est menée par les services de l'audiovisuel. Il ne s'agit plus de médiatiser des acteurs du procès judiciaire, mais de médiatiser l'enquête elle-même. Certes, la loi de 1881 prévoit le recours à la presse pour passer des appels à témoins mais celà ne peut se faire qu' avec l' autorisation du magistrat-instructeur et sous son contrôle. A son lancement, l'émission respectait ces conditions et ses producteurs agissaient sur réquisitoire du procureur de la République, donc dans des conditions légales, de fond et de procédure, même si un doute persistait quant à leur validité en tant qu'acte d'instruction. En effet, on peut se demander quelle valeur probatoire possède une émission télévisuelle. Aucun tribunal ne s' étant prononcé sur ce point, la question reste inélucider.

De toutes les façons, peu à peu, les magistrats n'ont plus la maîtrise des appels à témoins. Ils sont organisés par les responsables de l'émission à la demande des parties civiles. La télévision se substitue donc aux instances légales de poursuite et c'est aussi en celà que le danger réside. Les impératifs de la justice ne sont pas les mêmes que ceux de la presse qui doit satisfaire les attentes dupublic. Les magistrats furent évincés du plateau à la rentrée de septembre 1994 parce que l'audience baissait. L' impératif de l'audimat et celui de rendre la justice dans les conditions nécessaires à satisfaire la necéssité d'un procès équitable sont, pour une grande partie, contradictoires. La justice française fonctionne sous le sceau du secret comme garantie de la protection de la personne mise en cause. La télévision, elle, au contraire n'existe que parce qu' elle à un public. L' enquête en direct ressemble à un ' Cluedo ' grandeur nature, véritable jeu de rôles, où le téléspectateur mène l'enquête avec le présentateur. Pour atteindre ce résultat, il faut non seulement faire de la justice un spectacle, ce qui implique de ne pas respecter les garanties fondamentales des droits du citoyen telles que le respect de la vie privée ou encore la présomption d' innocence.

Le second impératif pour séduire le public est de lui parler de thèmes qui le touchent personnellement. A cet effet, l' émission recourt à l' usage du " fait divers ", qui heurte le sens commun. Les affaires, soigneusement préselectionnées selon des procédés que je n' ai pu connaître, les responsables de l' émission ayant refusé de me rencontrer, ont un double rôle. D' une part, elles mettent chaque téléspectateur en position de victime potentielle, et d' autre part, elles tendent à reproduire une morale collective. Il en découle un réveil des réflexes identitaires et une aggravation du sentiment d' insécurité. Cette évolution de la télévision - ou de la justice, une place ne pouvant être prise que si elle est libre - a pour effet de revaloriser la justice privée. Le citoyen est amené ici à aider la justice comme il est de son devoir mais les critiques permanentes et récurrentes de la justice officielle qui émaillent l' émission tendent en plus à jeter un discrédit sur les institutions. Ainsi, les citoyens ont la sensation de devoir se substituer à la justice défaillante, qui ne peut ni les comprendre ni réaliser sa mission. Mettre en avant l' appel à témoin dans de telles conditions se rapprochent plus de l' appel à la délation que de l' appel au sens civique.

Certes ce genre d' émission existe dans tous les pays, et les dérapages sont rares. Mais les autres pays contrôlent en général le phénomène. En Grande-Bretagne, l'émission associe les policiers à l' enquête et valorisent leur rôle, tout comme en Allemagne. En France, l' émission suit une évolution inverse : elle rejette l' autorité judiciaire et tend à en donner une image négative. Ainsi elle crée un besoin de justice et se place en position de la rendre. Seulement la justice réclamée n' a pas les mêmes fondements que la justice officielle, et, ce, qu' il s' agisse de la procédure ou du fond. Témoin n°1 s' impose comme une émission défendant la morale collective, mais la morale et le droit sont deux notions autonomes même si elles sont en interaction permanente. Le droit n' a pas, contrairement à ce que laisse entendre Jacques Pradel, pour mission de défendre la morale mais d' organiser la vie en société en réprimant les atteintes à l' ordre établi. Dans une société démocratique, désireuse de défendre la prééminence des droits fondamentaux, le droit ne peut en aucun cas être la transcription pûre et simple de la morale, notion trop évolutive pour assurer la sécurité juridique. Poser la morale comme primat de l' organisation sociale ne peut qu' aboutir à des dérives sécuritaires, et à une normalisation des comportements donc à un rejet d'un certain type de déviances.

Il ne sert à rien d' affirmer sans prouver. Aussi ai-je regardé quatre émissions programmées les 23 janvier, 20 février, 20 mars et 29 mai 1995, afin d' illustrer ma démonstration. Celle- ci se fera en trois temps. Il s' agira tout d' abord de mettre en avant le côté représentation de la justice et sa légitimation. Ces deux analyses permettront de mettre en doute la véracité voire la possibilité des discours tenus. Cependant l' apparence de vérité, prédominante pour les profanes - j 'entends par là les non-juristes -, tend à être confirmée par l' approbation implicite donnée par les autorités qui contribuent un peu plus encore au sentiment d' incapacité de la justice traditionnelle. De la réunion de tous ces éléments découlent un danger pour la démocratie qu' il convient de limiter, sans pour autant nuire au droit à l' information et à la liberté d' expression. C' est ce dernier point que nous examinerons dans le troisième chapitre de cette étude. Mais commençons d' abord par nous intéresser au produit lui-même.

CHAPITRE PREMIER
UNE REPRESENTATION DE LA REALITE JUDICIAIRE

L' emploi du terme de représentation doit être entendu dans son sens fonctionnel et dans son sens psychologique. Témoin n°1 tend à reproduire la justice au moyen des techniques audiovisuelles et à en donner une image. Ce jeu de la représentation s'exerce à deux niveaux : l' émission représente la justice traditionnelle et en crée une nouvelle. Elle veut donc montrer une double réalité judiciaire : celle de la scène institutionnelle et celle de la scène médiatique, la première servant à justifier l' existence de la seconde. Seulement il ne suffit pas de proposer un nouveau produit pour qu' il plaise, encore faut-il qu' il apparaisse comme utile, ou mieux nécessaire. Pour celà, l' émission donne aussi une image de la réalité quotidienne afin de créer un besoin de sécurité et de reconnaissance.

I / LA PRODUCTION D ' UN BESOIN SOCIAL

La production du besoin de reconnaissance et d' écoute est commune à tous les reality shows. Elle est le fondement de la notion de télévision communicationnelle, qui exprime le désir de la télévision de traiter de problèmes mal gérés par les institutions et de s' imposer comme " entreprise de services relationnels " ( Ehrenberg, 1993 ). Les liens sociaux sont distendus, la solitude hante les villes. La télévision prétend y remédier. Elle recourt pour celà à des " professionnels de l' écoute " ( Jacques Pradel ), et permet aux gens de s'exprimer sur leurs difficultés. Ceux-ci souffrent d' un manque de reconnaissance et d' accès à la parole. La télévision n' est plus une " fenêtre sur le monde " mais un miroir. Nous pouvons tous être les héros d' un soir, celui que des milliers d' inconnus vont écouter. De l' autre côté de l' écran, le récepteur a changé aussi d' attitude : il ne désire plus s' informer de façon générale mais sur sa propre vie. Les personnes ne veulent plus rêver au travers des stars mais comprendre leur vie. Les reality shows s' inscrivent alors comme un moyen pour renouer le lien social brisé et la communication interrompue. Grâce à eux, nous pouvons nous exprimer et nous identifier. Celà permet de se rassurer à un double point de vue : il y a des problèmes pire que les notres et nous pouvons les résoudre si le quidam l' a pû. L' émission de Jacques Pradel s' inscrit dans ce mouvement de compassion audiovisuelle. Afin de produire ce besoin de compréhension dans le contexte judiciaire, l' émission tend avant tout à donner une image négative de la société actuelle pour mieux apparaître comme un réconfort face à l' atrocité de notre quotidien.

A . L' ATROCE AU QUOTIDIEN COMME REALITE : LE SOLIDARISME AUDIOVISUEL

La société actuelle est marquée par un individualisme exarcerbé que Témoin n°1 met en exergue. Ainsi il intensifie le phénomène, mais il faut bien reconnaître que la société contemporaine souffre d' un manque de solidarité. Selon Durkheim, celà serait l' un des termes de la stratégie des pouvoirs étatiques. Afin d' imposer sa force, il tend à imposer l'individualisme et la dépendance de chacun. Celà n' est au fond qu' une illustration du fameux " diviser pour régner ". En divisant le travail social, l' Etat tend à rendre les hommes dépendants les uns des autres, ne pouvant effectuer seuls l'intégralité d' une tâche. Renforçant parrallèlement l' individualisme en mettant l'individu au centre des préoccupations, il tend à poster les hommes dans une situation de dépendance vis-à-vis d' autres hommes auxquels ils ne s' intéressent pas. Ainsi l'Etat apparait comme le seul trait d' union.

Le concept de Témoin n°1 s' inspire de cette stratégie. L' émission insiste sur notre sentiment de solitude et sur l' atrocité de la vie quotidienne pour se poser en trait d' union entre les hommes. Pour parvenir à celà elle doit dramatiser la réalité et mettre en évidence la violence et l' horreur. Cette tâche lui est d' autant plus facilitée que les foules ont de tout temps été fascinées par la souffrance et la violence comme en témoigne le public nombreux des exécutions publiques. Autre temps certes, mais la nature humaine n' a pas fondamentalement changé. Hier, nous regardions la mort et la souffrance en direct, aujourd' hui nous la regardons par le biais de la télévision. L'atroce a toujours le même effet de fascination. Témoin n°1, afin d' imposer sa représentation de la société, use de deux moyens : d' une part l' émission dramatise la réalité et d' autre part elle exploite les craintes collectives. Ainsi nous ressentons comme véritable une image faussée de la réalité mais sans que celà ne soit perceptible.

1. La dramatisation du réel

" Le public en demande plus dans le domaine de l' humain " déclarait Patrick Meney, co-présentateur et co-producteur de l' émission avec Jacques Pradel ( annexe n°2 ). La formulation en soi est parlante car elle donne la sensation que "l'humain" est une denrée consommable, objet de commercialisation. Celà illustre la technique de base de l' émission. Il s' agit de faire passer des émotions au téléspectateur. L' homme n'est plus qu' un objet et ses souffrances un moyen, le seul primat étant l' émotion ressentie par le téléspectateur. Pour celà les reconstitutions n' hésitent pas à montrer l'horreur qui crée l' angoisse, opposée à la fragilité et pûreté de la victime qui réveille notre compassion. Les détails ne nous sont pas épargnés lors du film reconstituant le crime. Le film des événements se déroule lentement, une musique dramatique accompagnant le commentaire donné par une voix-off. Le suspens est entretenu jusqu'au bout : la fûture victime est suivie dans ses moindres gestes. Elle exécutait son train-train quotidien, lorsque le destin s' abattit sur elle. La plupart du temps, la reconstitution se conclut sur l' agression et le corps de la jeune personne, en sang. Afin d'accroître l' effet de " réalisme ", la séquence est tournée dans un style amateur. Lors de l' émission du 23 janvier, les réalisateurs se sont même servis de vidéos-amateurs tournés par les protagonistes eux-mêmes.

La victime, un des éléments primordials permettant de sélectionner les affaires qui seront traitées, doit correspondre à des critères prédéterminés. Tout d' abord elle est toujours une personne exemplaire. Soit il s' agit d' une jeune personne tout ce qu' il y a de plus sage, brillante dans ses études, n' ayant causé aucun souci à ses parents. Si le film n' était pas assez parlant, Jacques Pradel prend le relai. Il commente les images vues en insistant sur les anecdotes touchantes et, tour à tour, sanglantes. " Elle était la major de sa promotion ", " le cadavre a été retrouvé avec les deux mains coupées ". Ce souci du détail sordide s' explique par le besoin de réalisme mais, pouvant être mal interprété par le téléspectateur, son emploi est immédiatement justifié : " nous disons celà, non par complaisance, mais pour vous aider à nous faire comprendre ce qui lui est arrivée " ( le 20 mars ). Bien sûr, il est absolument nécessaire de connaître l' état du cadavre si l' on veut se remémorer ce que nous avons pû éventuellement voir avant le meurtre... Enfin les titres eux-mêmes des séquences sont dignes d' un journal à sensation, croustillants et mystérieux , afin de nous retenir " scotchés " devant notre poste pour savoir quel était " le mystère du bois joli" ou encore " le secret de l'étudiante ".

Le recours au fait divers illustre la fascination pour l'horreur."Signe, le fait divers l' est toujours de quelque rupture de l' univers réglé où l' homme trouve sa sécurité mais dont avec crainte, il rêve cependant de s' affranchir"(Georges Auclair, 1982 ).Le thème de l' infraction est la base scénaristique idéale car fondé sur la rupture d' un ordre initial qui s' identifie à la normalité. Il épouse nos fantasmes, met en scène une réalité inouie, qui peut arriver à chacun. " Demain ce peut être vous " est l'avertissement explicite. Il heurte le sens commun et l' attire simultanément par ses caractéres inexplicables et inévitables. Dans le rapport, obscur et trouble, entre le motif et l' acte, dans le passage à l' acte, sont bouleversées et exarcerbées logique et morale. L' auteur du crime est à la fois le meurtrier et Dieu. Aucun signe précurseur du destin qui tombe sur une personne que rien en apparence ne prédestinait à être la victime d' un fait divers. L' identification du téléspectateur commence... et les craintes s' éveillent.

2. L' usage des craintes collectives

Nous sommes tous habités de préjugés : l' agresseur est toujours représenté, dans l'imaginaire collectif, par un jeune immigré. Pourtant les statistiques sont là pour nous rappeler qu' en réalité il s' agit le plus fréquemment d' un français adulte. L'émission joue avec toute la panoplie de nos prénotions, images de nos peurs. L'étranger est l' image de l' inconnu, du mystérieux et en conséquence du risque de danger. Si dans la vie les crimes ont lieu souvent le jour, les faits-divers retranscrits se déroulent exclusivement à la tombée du jour ou en pleine nuit. Et il se trouve toujours quelques sans domicile fixe, d' origine maghrébine de préférence, dans le compte-rendu, même s' ils n' ont rien à voir avec l' affaire. Seulement ils doivent faire partie de l' histoire pour permettre au téléspectateur de se conforter dans ses idées reçues. Nous sommes tous tellement conscients que les gens qui sortent de la ligne de conduite commune sont potentiellement dangereux... Ils refusent - volontairement ou non, là n'est pas le problème - la vie en société. Enfin dans le contexte du drame se trouve toujours une sombre histoire de drogue, de racket ou de prostitution.

Ainsi tous les ingrédients du fait-divers qui fait la une des journaux et concerne souvent l' un des problèmes de société du moment, sont réunis. Le danger de cette attitude est d' introduire un rapport de cause à effet qui ne facilite pas l'intégration des marginaux. Après la vision de l' émission, comment ne pas penser que les étrangers ne sont jamais " étrangers " à la criminalité... Ceci est d'autant plus vraisemblable que la plupart des français en sont déjà convaincus. Il est bien connu que nous ne croyons vraiment que les éléments qui nous confortent dans nos prénotions. A titre d'illustration, voici l' une des affaires traitées le 29 mai 1995 : il s' agissait du meurtre d'un homme d' une quarantaine d' années, menant une vie paisible et sans souci. Il était d' une gentillesse extraordinaire et n' hésitait pas à parler aux SDF qu' il rencontrait et, comble de l' imprudence, il les conviait parfois chez lui pour leur offrir un café ou un verre de vin. Un jour, il fût retrouvé dans son appartement, assassiné par plusieurs coups de couteaux... Sans le dire explicitement, le lien entre ses mauvaises fréquentations ( les clochards ) et son meurtre est omniprésent. L' émission est certes destinée à retisser le lien social, mais uniquement entre les personnes intégrées socialement. Le rejet des exclus ne peut qu' être intensifié par ce genre de raisonnement qui lie le marginal au meurtre. Comme rien ne corrobore leur thèse, l'animateur ne relie jamais expressement ces deux faits, mais tout est présenté de telle façon que l' on ne peut éviter d' établir un tel lien de causalité.

Le deuxième élément destiné à toucher le téléspectateur dans ses convictions est l' usage du pessimisme ambiant. Comme le disait Serge Daney, éminent critique cinématographique, l' accident de la circulation est la vision moderne du destin. Tout va si mal, que tout ne peut que mal finir, et brutalement. L' accident imprévu, fatal et contre lequel on ne peut rien fait la une des journaux télévisés. Il fait partie de notre quotidien. Le sida, le chomage, la catastrophe naturelle, autant d' éléments qui nous tombent dessus sans prévenir et qui sont omniprésents dans l' actualité quotidienne. L'émission en présentant un cas particulier comme une histoire pouvant arriver à tous ne fait qu' intensifier notre vision pessimiste de l' avenir. Tout va mal, rien ne peut aller mieux et l' on ne peut rien y faire. Les gens ont peur de l' avenir et l' émission joue avec cette peur. Elle l' intensifie par l' usage des lieux communs afin de mieux se poser en réconfort. Demain vous effraie ? Vous avez bien raison, l' avenir n' est pas rose. Mais nous nous vous comprenons. Vous souffrez de ne pouvoir confier vos angoisses ? Nous sommes là pour vous écouter et vous réconforter.

B. L' EMISSION COMME RECONFORT REEL

La télévision est née pour nous informer. Elle était à l' origine, une façon de nous faire connaître ce que nous pouvions voir de nous-même. A cette fonction première s' est peu à peu ajoutée celle de nous distraire. Les émissions de variétés nous faisaient rêver, nous sortaient de notre quotidien. Les stars du " show-biz" en étaient les héros. Aujourd' hui la télévision ne cherche que trés rarement à nous détacher de notre vie. Elle tend plus à nous montrer nos vies, nos problèmes et à nous donner l' impression qu' elle peut nous aider à y remédier. C' est l' ère de la télévision compassionnelle. L' écran est envahi par le connu, " monsieur tout le monde " vient y confier ses problèmes et y dévoiler ses secrets. On ne recherche plus à se divertir mais à se rassurer. La participation des inconnus leur permet d' une part de se confier et d'autre part, nous permet de tirer des leçons de son expérience. La télévision devient un lieu où les vies se mêlent , où les gens se retrouvent, s'écoutent mutuellement par l'intermédiaire du présentateur. Grâce à lui, la communication se renoue entre les êtres. Communication qui tend à devenir communion, car dans les émissions comme Bas les masques ou Témoin n°1 le but n'est pas de chercher la polémique mais bien au contraire, l' accord, l' entente de tous dans une harmonie enfin retrouvée. Etudions comment cette union se construit dans le cadre de Témoin n°1.

1. La communion télévisuelle

L' entente doit se bâtir au sein de deux groupes : celui des proches de la victime, présents sur le plateau et celui des téléspectateurs. Pour celà, il faut un médiateur qui fasse le lien entre les deux : c'est le rôle de Jacques Pradel. Il doit incarner l' écoute et la compréhension pour les victimes du fait divers et retranscrire leur émotion de façon à la faire partager à ceux qui sont devant leur poste. Chaque élément de sa prestation est étudié afin d' atteindre ce but : réunir autour de sa personne les présents et les téléspectateurs. Sa " façade personnelle " ( Goffman, 1992 ) est une construction soigneuse destinée à inspirer la confiance. Le costume sombre, la pochette et la cravate, sa raie sur le côté , ses cheveux bien peignés en font un homme digne de confiance. Il fait " bon père de famille ", droit et honnête et de plus d' un certain niveau social, tout en restant " familier " et accessible, une sorte de médecin. Tout, aussi bien dans son discours que dans ses manières, témoigne de son désir de comprendre. Il n'émet jamais le moindre jugement défavorable, et est d' une politesse extrême. Il ponctue chacune de ses demandes d' un " je vous en prie " et remercie sans cesse. Son langage est toujours extrêmement correct, et si parfois il se risque à employer un terme issu du langage familier, il le fait en s' en justifiant par un souci de l' exactitude ( ex : " 'engueuler ', c'est le mot, je crois qu' il faut le dire "). Même lorsqu' il se contente d' écouter les témoignages, la caméra fixe son visage compréhensif et il émet des " mmm, mmm " approbatifs pour encourager la personne à se confier.

Ses interventions ont une fonction double : il reformule les dires des intervenants afin de les rendre compréhensibles et accessibles à tous et aussi afin de les légitimer. Lorsqu' un professionnel use de termes techniques, il joue son rôle de pédagogue en vulgarisant le discours de l' expert. L' émission ayant pour but, ne l'oublions pas, de se substituer à la justice, il doit rendre les discours clairs et accessibles à tous. Ainsi le reproche d' opacité et complexité qui ternit l' image de la justice ne peut lui être adressé à lui. La " transparence " est omniprésente, même lors des explications techniques. D' ailleurs, même lorsque les mots sont simples, il paraphrase les interventions des policiers et autres professionnels dans un but de légitimation. Il est le pivot de l' émission, et rien ne doit se faire sans passer par lui. Il n' y a aucun échange direct entre les différents participants, même s' ils sont face-à-face. Pradel est le médiateur obligé des questions et des réponses. Il est là pour rappeller que les inquiétudes des parents de la victime sont " légitimes " et qu' il est du devoir de la police et des juges d' y répondre aussi folles soient-elles. Afin de rassurer les gens et de leur faciliter l' évocation de leurs thèses les plus improbables, Patrick Meney, autre présentateur de l' émission, joue au jeu des hypothèses. Une fois les faits présentés, ce dernier se livre au travail de l' enquêteur qui débroussaille l' affaire. Il émet les différentes possibilités pour les éliminer afin de conserver la plus vraisemblable. Il n' omet aucune piste et lorsque celle-ci paraît trop " folle ", Pradel le fait remarquer. Ainsi il légitime les pires élucubrations par le désir de ne pas oublier une seule piste, ce que fait,selon lui, trop souvent la justice. Eux, ils prennent en compte toutes les interrogations des proches,même s' ils sont parfaitement conscients de leur caractère invraisemblable. Ainsi la famille est incitée à parler et se confier sans crainte et les télespectateurs sont conduits à être compréhensifs, à l' image de Pradel, à l' égard de leur propos.

Pour que la communion soit totale, il faut inciter le télespectateur à s' investir dans l' histoire. C' est pourquoi il est fait appel à son témoignage. Le plus fort est que, même lorsque le meurtre s' est déroulé à 800 kilomètres du lieu où l' on se trouve, nous nous prenons au jeu. Nous ne pouvions rien voir, mais nous pouvons chercher à comprendre ce qui s' est passé et ainsi participer à l' enquête. La " subjectivisation " des cas par leur extrême banalité et l' émotion partagée qui découle des témoignages permet une délocalisation du téléspectateur : il est un " témoin n°1 " potentiel. Ce fait-divers aurait très bien pû se passer à côté de chez lui, cette maman éplorée être sa voisine de palier. En effet, on ne s' identifie pas à la victime, le malheur arrivant toujours aux autres mais au témoin recherché. Ce dernier est le grand héros de l'émission, celui qui peut rendre l' espoir à cette famille brisée en permettant de leur faire connaître la vérité du drame qui l' a frappée. Ainsi tout le monde à sa place et sa fonction dans l' émission et l' harmonie est totale.

2. L' harmonie retrouvée

Ce renouveau de l' union s' établit à deux niveaux : l' individu se réconcilie avec soi et avec autrui. L' émission redonne espoir aux personnes. La solitude n'est plus inévitable, l' injustice certaine. Les proches qui ont subi une instruction souvent longue qui a finalement débouché sur un non-lieu ont besoin des autres pour retrouver l'espoir. Pradel ne cesse de le rappeler par ces appels incessants aux éventuels témoins : "Manifestez-vous, vous êtes le dernier espoir de voir cette affaire résolue ". Pour celà il accomplit sa tâche de pédagogue, en expliquant les causes et les conséquences d'une ordonnance de non-lieu. En soi, cette démarche n' est pas inutile, car elle permet d'informer les gens du fonctionnement de la justice. Ce qui est plus contestable, c'est la manière de présenter les ordonnances de non-lieu. Certes c' est un constat d' échec de la justice, mais pas un constat de l' absence de recherches comme tend à le faire croire Jacques Pradel en s' évertuant à montrer que toutes les pistes non pas été exploitées par les enquêteurs officiels. Prenons un exemple : lors de l' émission du 29 mai, Jacques Pradel, se faisant l' écho des interrogations de la mère d' une jeune fille assassinée, reprochait à l' inspecteur de police de ne pas avoir consigné en tant que pièces à conviction deux verres trouvés sur les lieux du crime. L' officier de police judiciaire, présent sur le plateau, avait beau dire que l' expertise avait démontré l' absence d' empreinte digitale sur les verres, Pradel persistait à lui reprocher un manque de rigueur. Non seulement l' inspecteur était placé en position d' accusé, mais en plus on accordait aucune valeur à ses explications, qui ressemblaient fort à des justifications. Car si Pradel fait preuve de gentillesse à l' égard des victimes, il est beaucoup moins sympathique à l' encontre des autorités. Il reste respectueux mais l' amabilité et la compréhension disparaissent. La conséquence de cet inversement des rôles, la justice devenant l' accusé face à un présentateur- accusateur public, est de jeter le doute sur les efforts des agents de l' autorité et l' utilité, voire la véracité, de leur démarches. Pourtant il est incontestable qu' il ne sert à rien de conserver en tant que pièce à conviction deux verres sans empreinte ... Lors de ce face à face entre cet inspecteur et la mère de la victime où, comme de bien entendu, les échanges n' étaient jamais directs mais retraduits par Jacques Pradel, nous pouvions voir la colère de la mère se réveillait. Comme le dit Alexis de Tocqueville, " les maux subis avec patience par les hommes quand ils sont inévitables, semblent insupportables dès lors qu'apparaît un espoir de les éviter." L' agressivité de cette dame face à cet inspecteur en témoignait. Le problème est qu' ici l' espoir recréé ne demeure que potentiel, virtuel et fondé sur des accusations sans fondement. Il est certes utile d' aider les proches mais il n' apparait pas nécessaire de le faire au détriment des autorités, d' autant plus que créer un espoir sur des éléments aussi faibles est à terme dangereux. La chute n' en sera que plus grande pour la famille, si ce nouvel espoir n' aboutit à rien. Mais à première vue, celà n' effleure même pas l' esprit des concepteurs de cette émission. Ils se moquent des éventuelles conséquences, ce qui compte étant l' audimat. Il faut donc créer des tensions, soigneusement orchestrées par Pradel. Celui-ci ne cesse d' opposer, lors de ses interventions, la légitimité des questions que se posent la famille au manque de réponse apportée par les agents de police, manque qui est lui illégitime. Seulement, en l' espèce, il semblait que l' on se trouvait en présence d'une mère blessée qui n' écoutait même pas les réponses du policier, persuadée qu' elle était qu' il ne pouvait que mentir.

Ayant d' un côté redonné l 'espoir, de façon discutable, à la famille, Pradel veut faire partager ceci aux téléspectateurs. Ceci est déjà présent par les réponses qu' il apporte aux questions de la famille qui, par le jeu de l' identification, éclairent aussi les spectateurs. Mais en plus de cette communion passive, il faut une communion active. La solidarité doit jouer grâce à l' émission. Elle doit renouer le lien social, la communication. C' est le rôle de l' interactivité. En donnant toutes les cinq minutes le numéro de SVP où l' on peut appeler si l' on a quelque chose à dire, Pradel rappelle à chaque instant que nous avons tous un rôle à jouer. D' ailleurs il nous en remercie à l'avance ( " merci de votre participation active " ). Etre ainsi sollicité contribue à faire prendre conscience de son importance à chacun d' entre nous. Nous sommes tous potentiellement formidables, car nous pouvons être ceux qui vont rendre l' espoir à cette famille éplorée. Sans vouloir être mauvaise langue, de là à ce que les gens inventent des témoignages pour devenir réellement formidables il n' y a qu' un pas... Je ne sais à quel point ce pas est franchi, ne connaissant pas le nombre et la teneur des témoignages fournis grâce à l' émission, mais je suppose qu' il doit y en avoir. Une chose est certaine, c' est qu' il est arrivé lors des quatre émissions que j' ai analysées que des voisins interrogés par la police 5 à 6 ans auparavant ( au moment des faits ), appellent le soir de l' émission pour donner un autre témoignage riche en éléments nouveaux. Comment peut-on se fier à de tels témoignages, fonder une émission sur eux, et en plus faire croire qu' ils vont aider à la manifestation de la vérité ? Mais n'anticipant pas sur la critique, et continuons à disséquer les mécanismes de l'émission.

Ainsi " tout ce qui manque est offert - participation, valeurs, lien social, plaisir - à un public reconnaissant " ( Mace, 1993 ). L' harmonie est totale, la solidarité retrouvée et l' espoir renouvelé. Mais tout ceci est irréel. La communication rétablie n'a rien d' un échange puisqu' elle est tout sauf directe. Elle passe par l' intermédiaire soit de Pradel, soit d' un téléphone mais jamais les personnes qui sont sensées s' entraider ne se parlent réellement. C'est une communication sans contact humain, fictive. Pourtant l' impression finale est que l' émission est plus humaine que la justice. Le vraisemblable devient plus réel que le vrai, car tellement plus plaisant. Tout semble si simple lorsqu' on regarde cette émission : il suffit d' un coup de téléphone et un mystère qui dure depuis des années peut être élucidé. Si Saint Thomas ne croyait que ce qu' il voyait, les gens aujourd' hui ont tendance à ne croire que ce qu' il voit à la télévision. L' émission apparait comme la seule compensation possible, la seule médiation sociale existente, dans le cadre judiciaire. Elle se présente aussi comme un moyen d' accéder à la parole, l' expression personnelle. La communion qui s' établit entre les téléspectateurs et les proches de la victime autour de Pradel se fait au détriment des autorités. L' union fait certes la force, mais il ne faut pas se tromper d'adversaire. Faute de criminel sur le plateau, l' accusé devient les autorités judiciaires et policières. Les gens n' ont pas témoigner à l' époque, non parce qu' ils n' ont rien à dire, mais parce qu' ils ont peur des policiers et autres juges d' instructions. L' enquête n'a pas abouti, non faute de preuve, mais faute de recherche. Les lacunes ne sont imputables qu' aux policiers en tenus, et non aux " bons " gendarmes, qui eux, ont tout fait pour faire avancer l' enquête. Ces derniers sont bien représentés lors de l'émission car les crimes à élucider choisis se sont déroulés généralement en province, dans des petites villes où l' affection portée aux gendarmes existe toujours. Cette présentation positive vise donc elle aussi à plaire aux téléspectateurs destinés à regarder l' émission.

Celle-ci met en évidence le besoin de justice insatisfait et l' oubli de la victime par la justice. Les autorités officielles ne se préoccupent pas des victimes mais des assassins certes mais on peut rétorquer à cette accusation qu' un policier n'est pas un médecin, ni un psychologue mais un enquêteur. Cependant l' émission se présente comme celle qui concilie toutes les fonctions : elle écoute les victimes, aide efficacement ( ce qui reste à démontrer ) à trouver les coupables et enfin, se pose en defenderesse de la morale commune. Bref, grâce à Témoin n°1 une nouvelle justice prend jour : celle de la proximité et de l' efficacité, bref celle du " bon sens ", à portée de tous.

II . LA CONSTRUCTION D' UNE SCENE JUDICIAIRE

Cette construction a pour but d' imposer une télévision justicière au même titre que la télévision sportive, musicale, filmatographique. La télévision s' en prend à un autre genre et le traite indifféremment sans tenir compte de la spécificité de l' institution judiciaire. Cette démarche est commune à tous les médias, c' est ce que l' on appelle le journalisme d' investigation. Seulement ici il doit s' adapter au genre audiovisuel qui se caractérise par l' image, et donc le spectaculaire. Il faut des rebondissements imprévus, des images fortes, des émotions vivaces.. Tout ceci est à l'opposé de la démarche judiciaire. Donc afin de légitimer la naissance de la justice-spectacle il faut avant tout démontrer l' inefficacité de la justice traditionnelle. Nous avons déjà pû constater cette démarche dans la première partie, par le jeu des mises en cause indirecte de ses représentants. Mais l' accusation se fait de façon beaucoup plus directe sur le plateau.

A. UNE SCENE TRADITIONNELLE DEFICIENTE

La justice est présentée comme déficiente à un double niveau et à un double point de vue. Elle est tout d' abord montrée comme une institution inefficace, et ensuite comme une institution qui ne présente pas les garanties que l' on nous sommes en droit d' attendre d' elle : l' indépendance et l' impartialité. Ainsi elle est remise en cause dans son fonctionnement et dans les principes qui la fondent et la légitiment selon l' art 64 de la constitution française de la Vème République. L' opprobre ainsi jetée sur les institutions est totale .

1. Une justice inefficace

La justice pénale est doublement incompétente. Ses représentants sont incapables de mener efficacement leur action, et de plus sont incapables humainement parlant, c' est à dire qu' ils ne savent pas tenir compte des victimes. Non seulement, ils ne l' écoutent pas et ne la réconfortent pas mais en plus elles sont écartées de son fonctionnement. On reproche souvent à la justice de faire de la victime un coupable dans certaines affaires, notamment d' agressions sexuelles. Ce reproche n'est pas totalement erroné mais il ne faut pas généraliser ce qui ne tient qu' à des affaires spécifiques. Jacques Pradel tend à faire croire que la victime est toujours mal considérée par les autorités, que le dossier ne lui est pas communiqué, qu 'elle est tenue à l' écart du déroulement de l' affaire et ce qu' elle se soit ou non constituée partie civile. Il est pourtant inscrit dans le code de procédure pénale que les conseils des parties ont accès au dossier,l' art 82-1 leur permettant en outre de " saisir le juge d'instruction d' une demande écrite et motivée " aux fins entre autres " de procéder à l'audition d' un témoin, à une confrontation ou à un transport sur les lieux " et l' art 167 permet leur information sur les conclusions des experts. Certes les familles ignorent souvent les modalités de constitution de partie civile. En celà Témoin n°1 s' avére jouer un rôle d' information en renseignant les familles sur les modalités de mise en oeuvre de l'action civile et son effet. Mais là aussi le discrédit jeté sur le fonctionnement de la justice est important quand on n' entend lors d' une émission ( 20 janvier ) que les parents demandaient à voir un dossier depuis trois mois et ignoraient que l' instruction avait abouti à un non-lieu. La critique est lancée sans que l' on connaisse le moins du monde les circonstances de la cause, ce qui tend à généraliser ce qui est un cas d' espèce. Pradel insiste durant chaque émission sur les difficultés d'accès au dossier et les mauvaises relations avec la justice allant même jusqu' à déclarer au frère d' une victime : " Vous avez l' impression d' être des gêneurs " ( 20 mars ). Si les critiques abondent, c'est aussi dû à la sélection des affaires. Toutes les instructions ne débouchent pas sur des non-lieu et toutes ne sont pas aussi opaques. Mais la parole n' est jamais donnée à une personne satisfaite, c'est une accusation à charge uniquement, et sans possibilité pour les juges d'instruction mis en cause de se défendre, puisque ce n' est jamais ce qui sont présents sur le plateau qui sont mis en cause. Il est alors très simple de démonter une institution si personne n' est là pour la défendre, et ceci se remarque de plus en plus les juges n' étant plus conviés à participer à l' émission.

La deuxième accusation portée contre la justice tient à son manque d' efficacité, raison d' être même de l' émission. Si au début l' émission se présentait comme une auxiliaire, aujourd' hui c'est en tant que substitut à une justice défaillante qu' elle légitime son existence. Les affaires traitées soit ont abouti à un non-lieu, soit sont sur le point de l' être. Lorsque durant deux heures, on n' entend parler que d' enquêtes qui n' ont pas abouti, l' impression que l'on conserve est celle que les enquêtes ne débouchent sur rien. Non seulement elles n' aboutissent pas, mais en plus les enquêteurs prennent tout leur temps pour échouer : " 12 ans pour un non-lieu ", "l'enquête dure depuis 6 ans et est sur le point d' être close" sans succès. La critique la plus grave ne tient ni à la mise à l'index de la victime ni à la lenteur de l' instruction mais à une mise en évidence des lacunes de l'enquête. Chacune des erreurs, chacun des oublis de la justice est pointé, commenté. Les blames sont divers. Soit Pradel reproche à la justice de mettre en détention provisoire des innocents crééant ainsi des "présumés coupables " ( émission du 20 mars ), soit il lui reproche des failles de l'enquête. Un Procureur de la République, dont le nom est passé sous silence, se voit critiquer pour sa lenteur à démarrer l' enquête ( émission du 23 janvier ) ; un juge d' instruction se voit accuser de ne pas avoir effectué les auditions nécessaires ; un inspecteur de ne pas avoir donné suite à un procés-verbal de déclaration de disparition d' un majeur de 25 ans. Même les jugements rendus sont commentés portant ainsi atteinte au respect dû à la justice et exposant son auteur à la sanction prévue à l' article 434-25 du code pénal. Toutes ces atteintes sont portées avec prudence, toujours entourées de précautions dans les termes employés afin d' éviter les poursuites. Pradel consacre dix minutes de l'émission à dénoncer le caractère scandaleux d' un jugement qui a condamné une jeune femme a remboursé un versement indû de pensions alimentaires, la laissant ainsi démunie, et précise qu' il ne veut absolument pas commenter une décision de justice (émission du 20 mars 1995 ). Ou encore, il justifie les lenteurs par la complexité de l'affaire, tout en soulignant que " 6 ans c'est quand même long..."( ibidem ). Le 20 mars il a eu recourt à une technique imparable : il a lu à l' antenne une lettre écrite par une personne mise en examen qui a fui la justice et qui a été jugée par contumace en Assises. Cette lettre est une succession de critiques sur une justice aveugle, " qui a commis l' irréparable " en le mettant en prison pendant deux mois et demi alors qu' il était innocent. Ayant été lue en audience publique, elle peut être lue à l'antenne sans risque de violation du secret de l' instruction. Pradel peut ainsi se livrer à une critique virulente de l' institution judiciaire sans encourir le moindre reproche. Il se justifie, à son habitude, par les nécessités de bien faire comprendre la situation aux téléspectateurs. Sauf que dans cette affaire, le rôle confié à Jacques Pradel est simplement de faire passer un message à la personne en fuite pour qu' elle vienne se constituer prisonnière, ceci à la demande de la famille de la victime qui ne désire que voir la justice être rendue. Il lui est précisé qu' il aura droit à un second procés. Seulement, présenté ainsi, le jeune homme, dont le nom fût cité, est montré comme le coupable réel. Lancé ainsi il ne s' agit plus d' un appel à témoin mais d' un appel à la délation contre personne identifiée doublement : par son nom patronymique et par sa photographie montrée à l' écran. Juridiquement, tout est correct dans cette démarche, mais moralement c' est différent, pas dans le fond mais dans la manière. Il fait croire qu' il veut aider et en fait, il dénonce la personne. L' émission est d' ailleurs fondée sur ce principe : se présenter comme un auxiliaire qui s' avère être un détracteur.

2. Une justice suspecte

Dans les exemples fournis jusqu' à présent, la justice n' était critiquée que dans ses modalités mais non dans ses principes. Seulement Témoin n°1 met aussi en doute son indépendance. Elle est soupçonnée d ' étouffer les affaires où sont mêlées des policiers, et ce au cours des quatre émissions, dans des termes plus ou moins explicites. Celà va de l' allusion discrète mais récurrente à la prise à partie directe. Le plus fréquemment, l' allusion est implicite. Lorsque Patrick Meney soulève un point qu'il considère comme n' ayant pas fait l' objet de recherche, il s' empresse d' ajouter que les autorités " officielles " ont donné une explication non moins " officielle ". En insistant sur le caractère problématique du point soulevé et sur celui d' officiel de la thèse des policiers, il montre à quel point il n'est pas satisfait de l' explication donnée, le doute restant entier selon lui. Par exemple, le 29 mai, Meney et Pradel s' étonnent du fait qu' un cadavre soit resté à la morgue pendant prés de deux mois, le juge d'instruction chargé de l' affaire ayant refusé de rendre le corps à la famille. Immédiatement le doute est orienté sur ce fait et la justice suspectée de vouloir cacher des faits. " Madame le juge d' instruction prétend que le corps fût conservé à la morgue pour les besoins de l'enquête, au cas où une intervention supplémenatire des médecins légistes seraient nécessaires. Mais ceci est la thèse officielle bien entendu ". Insisté sur la caractère officiel incite à croire qu' il existe une explication officieuse gardée secrète.

Le 20 mars, l' allusion fût encore plus directe. Tout un dossier a été consacré à démontrer que l' hypothèse la plus vraisemblable était celle d' une bavure des policiers parisiens. En l' espèce les seuls éléments connus étaient qu' un jeune homme était sorti pour rencontrer un acheteur potentiel pour sa voiture et qu' il fût retrouvé mort, assassiné, le lendemain. Les dernières personnes identifiées à l' avoir rencontré étaient des agents de la police nationale qui avaient dressé un procés-verbal à son encontre pour excès de vitesse. Il était alors accompagné d' un homme, qui ne fût jamais retrouvé. Dès la reconstitution les policiers sont présentés d' une manière négative. Ils sont joués par des acteurs à la mine patibulaire, et semblent très agressifs à l'encontre du jeune homme qui joue le rôle de la victime. Lorsque Patrick Meney évoque les différentes hypothèses, il conserve en dernier, comme étant la plus vraisemblable, celle de la bavure policière. L' arme qui aurait servi à tirer sur le jeune homme ne serait pas " officiellement " un 16-65, arme la plus utilisée par les services de police. De plus, devant le silence de la justice, les " suspicions " sont légitimes selon Patrick Meney. Le dernier élément jetant le doute sur l' impartialité de la justice est donné par le témoignage de la partie civile. Lorsqu' il a demandé au juge d' instruction de saisir l'inspection générale des services de police, celui-ci serait entré " dans une colère noire", le frère de la victime ayant " pris très peur dans le bureau du juge ".

Les agents de police et la justice ne sont pas les seules institutions de la République mises en cause durant l' émission. L' opprobre est aussi jetée sur l' armée et le gouvernement. Depuis le 20 janvier Témoin n°1 traite de " l' affaire Saint-Aubain ". Il s' agit cette fois-ci de remettre en cause le secret d' Etat, la bavure émanant de l'armée lors de la guerre d' Algérie. Un jeune homme aurait été abattu par des militaires par erreur. Ils l' auraient confondu avec un membre de l' OAS. La critique est alors directe. Le but étant un appel direct au Président de la république afin qu' il lève le secret d' Etat. La justice a classé l' affaire, ne pouvant réunir les preuves. Là aussi, ce qu' il reste à l' esprit des téléspectateurs après avoir vu les émissions, c'est le sentiment que les erreurs et méprises émanant des autorités officielles ne sont pas punies ni même réparées.

Toutes ces critiques et ces doutes jetées sur l' indépendance et l' impartialité des autorités judiciaires ne sont fondées sur aucun élément objectif. celà participe du désir de séduire le public. Les policiers en France ne sont pas appréciés et souvent représentés comme des " ripoux " dans les conversations. Témoin n°1, là encore, ne fait que conforter les préjugés. Les différentes accusations portées au fonctionnement de la justice se portent essentiellement sur son opacité et son secret. Il est nécessaire d'en tenir compte aussi, car une émission de ce genre ne peut exister que parce qu' elle est regardée. D' autant plus qu 'elle est diffusée sur une chaine privée et non publique. Dans les autres Etats, ce genre d' émission est non seulement encadrée par les autorités de police, mais en plus elles sont programmées sur des chaines publiques. En Allemagne, l' émission Dossier XY non résolu est diffusée sur ZDF, deuxième chaine publique allemande. Elle existe depuis 1967. Les services de police encadrent l'émission et elle est légitimée par l' autorisation expresse des ministères de la justice des Länder, qui sont compétents en la matière. L' émission n' est pas sujette à polémique comme en France et ce pour deux raisons principales : une différence de mentalité et un encadrement effectif par les autorités. Les allemands n' ont pas dans leur esprit, le mépris contre les " mouchards " à la différence des français. Ils sont aussi beaucoup plus respectueux du droit, et le risque de dénonciation malveillante et bien moindre qu' en France. Les allemands ont le sentiment d' accomplir un devoir civique en répondant aux appels à témoins. La culture germaniste est beaucoup plus légaliste que la notre. Les allemands sont habitués à respecter l' ordre établi, alors que les français passent leur temps à tenter de " frauder ". En Grande-Bretagne ce genre d'émission existe aussi, mais pareillement elle est sur une chaine publique, la BBC. Les policiers sont là aussi beaucoup plus respectés que chez nous. Dans les deux cas, l'émission donne des résultats effectifs et rendus publics. Crime watch a réussi à élucider 238 affaires de façon effective, et Dossier XY non résolu parvient à élucider 40% des cas dont elles traitent. Témoin n°1 en deux ans n' est parvenu jusqu' à présent qu' à identifier de nombreux cadavres et à innocenter deux innocents. c' est certes une prestation utile, mais face aux dangers qu' elle présente, à la critique à laquelle elle se livre, le résultat est moindre.

L ' émission Témoin n°1 ne se contente pas en France de chercher à aider la justice. Si son objectif se limitait à celà, elle ne se livrerait pas à une telle critique des institutions officielles. Le problème que pose cette émission est qu' elle tend de plus en plus à vouloir se substituer à la justice. Après avoir jeté l' opprobre et le doute sur l'efficacité des autorités chargées de résoudre les affaires criminelles, l' émission tend à s' imposer comme une nouvelle scène judiciaire. Le plateau de Témoin n°1 joue le même rôle que le cabinet d' un juge d' instruction.

B. UNE NOUVELLE SCENE EFFICIENTE

L' équipe de Témoin n°1 désire présenter l' émission comme un moyen sérieux et crédible de rendre la justice. Pour apparaître comme telle, il est nécessaire de présenter deux éléments : des moyens efficaces et des résultats. Il est d' autant plus facile de donner une image de justice performante que le nombre des affaires traitées dépend du bon vouloir des producteurs. Ils choisissent la quantité et le contenu des mystères à élucider. Les magistrats instructeurs ,eux, n' ont pas la possibilité de choisir les cas qu' ils doivent traiter. L' émission ne risque pas de souffrir d' engorgement comme c'est le cas pour la justice réelle. Seulement, ceci n' est pas précisé durant l'émission. En revanche, ce qui est mis en évidence, c' est sa capacité de rendement et ses performances, deux éléments créés de toute pièce. La télévision n' obéit pas aux mêmes régles que la justice, et le temps audiovisuel n' est pas le temps judiciaire. En plus de l' impression de célérité et d' efficacité, l' émission se doit d' apparaître en tant que moyen crédible et légitime d' investigation. A cette fin, ses concepteurs ont délibéremment choisi de s' inspirer des techniques et usages traditionnels aux services officiels d' enquête. Le plateau a l' air d' un cabinet de juge d' instruction ; tout se passe comme si Meney jouait le rôle d' un officier de police judiciaire requis par Pradel, pseudo juge d' instruction.

1. Une copie du modèle traditionnel

Les emprunts faits aux techniques judiciaires sont nombreux et divers. Je retiendrai pour ma part quatre exemples : le langage employé, les rôles interprétés, les différentes phases de ' l' enquête ' et en dernier lieu, les techniques utilisées.Le langage utilisé par les deux co-présentateurs de l' émission ne cesse d'user de termes judiciaires, dans un sens qui n' est pas toujours le sens juridique. L' équipe de Témoin n°1 " mène l' enquête " sur " réquisition " de l' avocat de la partie civile . Pradel procède à " l' interrogatoire des témoins ". L' usage de ces termes est destiné à crédibiliser les " investigations " des enquêteurs-journalistes. Seulement des services de police ne sont jamais requis par l' avocat de la partie civile, mais par le Procureur de la République et les témoins ne sont pas soumis à un interrogatoire mais auditionnés.

L' erreur n' est pas dû qu' à l' ignorance. Jacques Pradel désire modifier la procédure pénale et introduire la procédure accusatoire en France. En janvier 1995, il déclarait vouloir " donner la possibilité à un avocat de faire une contre-enquête " ( annexe n°3 ). Ceci illustre le glissement progressif de l'émission. Au début, elle se présentait comme un auxiliaire du ministère public, aujourd' hui elle est une assistance aux parties privées, en fait, exclusivement à la partie civile. Ce glissement se ressent aussi dans les différents personnages interprêtés par Jacques Pradel durant l' émission. Il est tour-à-tour médiateur, avocat, juge d' instruction. Son rôle évolue en fonction de la personne à laquelle il s' adresse. S' il demande à Meney les différentes hypothèses pouvant permettre d' élucider l' affaire, il endosse la casquette du juge d'instruction qui demande le rapport de la commission rogatoire délivrée aux services de police. Lorsqu' il s' adresse aux officiers de police judiciaire conviés sur le plateau, il devient avocat de la partie civile et accusateur public. Il demande des comptes au nom des parties plus qu' il ne demande des éclaircissements. Les autres participants d'une instruction sont aussi présents : l' inspecteur de police, celui chargé des enquêtes sur le terrain est incarné par Patrick Meney. Les témoins sont exclusivement représentés par les proches de la victime. Il semble en apparence manquer le principal intéressé, c'est-à-dire le criminel recherché mais d' une part, il est omniprésent dans tous les discours et d' autre part, il y a tout de même une suspecte : la justice. Les personnages étant tous là, l' enquête peut alors commencer. Elle suit un ordre identique à celui de la réalité : la reconstitution est le point de départ, c' est le meurtre en direct, le déclencheur des poursuites. Pradel procède ensuite à l' audition des témoins. Il leur demande des précisions sur les faits et sur la personnalité de la victime. Il se livre alors à une véritable enquête de personnalité destinée à apporter tous les éléments nécessaires à la compréhension de l' affaire. Là, il y a une petite confusion : l' enquête de personnalité judiciaire ne s' applique pas à la victime, mais à la personne mise en examen. Faute de tenir le coupable, Pradel s'emploie à décortiquer la vie de la victime. il soulève à l' occasion des points " sans rapport avec l' affaire, mais qu' il fallait quand même dire ". Ah bon.. Et pourquoi ? Le fait de dévoiler la vie privée de la victime à des milliers de téléspectateurs n' a pas d'autre but que d' attirer le public. "La vraie vie est toujours dans la maison d'en face ", alors nous voulons la connaître. Pradel nous la raconte, sans fausse pudeur. Selon lui, " il n' y a pas de questions indiscrètes, il n' y a que des réponses " ( émission du 20 février ). De tels arguments sont prompts à justifier tous les excès.

Ce déballage étant effectué, il se retourne vers Patrick Meney afin de lui demander de formuler les différentes hypothèses. Ce dernier, assis à un bureau surchargé de téléphones qui ne sonnent jamais, commence la scénarisation de l' hypothétique. Il le fait dans un ordre logique : de l' invraisemblable au plus vraisemblable. Au passage, l' honneur de la victime est souvent oublié. La Cour d' appel de Paris a certes posé le principe que "la mort ne saurait avoir pour effet de faire tomber la vie privée d' un défunt dans le domaine public " ( CA Paris, 21 décembre 1977, Rev.Intern. du Droit d' Auteur 1978, p. 161 ) mais elle a limité sa portée. Seules les atteintes résultant " de faits erronés ou déformés, publiés de mauvaise foi avec une légereté excessive " ouvrent le droit à réparation ( CA Paris, 3 novembre 1982, RIDA 1982, p. 146 ). De plus l' action appartient aux héritiers du défunt et dans le cadre de Témoin n°1, ils ont en général consenti aux divulgations. Patrick Meney et Jacques Pradel peuvent donc raconter la vie privée des victimes sans violer la loi.

Une fois les différentes hypothèses énumérées, les plus vraisemblables sont discutées sur le plateau avec la famille, leur avocat et les représentants de l' autorité, la cas échéant. Le dossier se conclut par l' appel à témoin lancé aux téléspectateurs. Il ne s' agit pas d' un appel à témoin neutre. Il est orienté par les discussions antérieures. Il n' a pas pour but de trouver une personne qui aurait pû voir quelque chose mais de trouver la personne qui a vu tel fait précis.

Les techniques employées, toujours légitimées par la seule recherche de la vérité, s' apparente aux techniques judiciaires adaptées à un usage télévisuel. Pradel prétend recourir à un " expert " lorsqu' il interroge un inspecteur d' académie sur le phénomène du racket ( émission du 23 février ). Pour la justice, un expert est une personne habilitée à aider la justice en fonction de ses compétences professionnelles. Pour la copie de la justice, il s' agit d' une personne qui connait un thème un peu mieux que la moyenne des gens. Pour nous expliquer, il n' hésite pas à nous montrer une carte de France avec des points lumineux pour signaler les endroits où ont été découverts des corps ( émission du 29 mai ) ou à reconstituer le lieu du crime sur une maquette (émission du 20 février ). L' émission ressemble alors à un jeu de rôle grandeur nature. Le danger est qu' au milieu de ces pratiques relevant plus du spectacle que de l'information se retrouve des éléments réels du dossier : photo d' identité criminelle, extrait de rapport d' autopsie, portrait-robot établi par les services de police, et des pièces à conviction comme, par exemple, un blouson ou une cassette trouvés à côté du cadavre. La mise en scène mélange les montages aux éléments concrets et ainsi crée une habile confusion de la reconstitution et de la réalité. Qu' il s' agisse d' une création ou d' un élément réel de l' enquête, la distinction n'est pas faite sur le plateau. Tout est présenté pêle-mêle et le caractère officiel de certains éléments couvre l' ensemble des procédés dans l' esprit des téléspectateurs, et c'est d' après ce faux-semblant que sont aiguillés les appels à témoins.

Le recours au modèle judiciaire garantit un statut de vérité au discours journalistique. Mais de quelle vérité s' agit-il ? Celle des faits ? Ou celle des reconstitutions qui ne sont que des " scénarisations de l' hypothétique " ? En effet, la vie de la victime dans les moments précédents le crime est reconstituée à partir de présomptions la plupart du temps. On visualise la victime avant son décés alors qu' elle est seule. Personne ne sait réellement comment elle a occupé son temps, mais le film nous le montre. La reconstitution montre ce qui " aura été ", comme dans les jeux des enfants. On fait " comme si " les faits étaient ceux qui nous sont montrés alors que rien ne permet de l' affirmer. Et à partir de présomptions, on prétend vouloir découvrir la vérité, et ce de façon plus efficiente que la justice traditionnelle. L' interprétation donnée par les présentateurs n' est pas remise en cause et les personnes qui sont appelées à témoigner ont la sensation d' avoir vu quelque chose alors que c' est la reconstitution qui le leur a montré. A titre d' illustration, je citerai la réponse du mari d' une victime à une question de Pradel sur les vêtements portés par sa femme le jour des faits : " Je ne me souvenais plus, mais à présent je me rappelle, elle était vêtue d' une robe bleue " ( émission du 20 février ). Avant cette question, la reconstitution avait montré la jeune femme en question habillée d' une robe bleue... Et c'est sur de telles bases que Témoin n°1 prétend se substituer efficacement à la justice.

2. Une nouvelle scène efficace

Pour donner le sentiment que l' émission permet de faire progresser les enquêtes, Pradel demande à Meney entre chaque affaire présentée si des témoignages sont intervenus, et de rappeller les résultats obtenus lors des émissions précédentes. Meney prétend toujours que de nombreuses personnes ont téléphoné pour donner leur témoignage, " mais que l' on ne peut en dire plus pour le moment ", bien que celà soit "prometteur pour la suite de l' enquête ". Ainsi ils donnent la sensation de parvenir en 30 minutes de temps à trouver des témoins que la justice n' a pû obtenir en plusieurs années. Seulement on ignore tout du contenu des appels, de leur véracité et de leur nombre. Si le secret de l' instruction ne dérange pas outre mesure les présentateurs lorsqu 'il s' agit de montrer à l' écran des photographies de l' identité criminelle ou des éléments du dossier d'instruction, il devient inviolable quand il s' agit de dire les progrès effectifs que permettent les " nombreux témoignages reçus ". Quant aux suites des émission précédentes, les témoignages ont toujours réussi à " réveillé " un dossier laissé de côté par les magistrats. Il ne coûte rien de l' affirmer, personne n' étant présent pour attester de la véracité ou au contraire du mensonge de ces dîres. Les réussites concrètes, vérifiables concernent des identifications de cadavre en général. En 2 ans et demi d' existence Témoin n°1 n' a pas permis de juger qui que ce soit. Certes des personnes ont été interrogées par la police ou les juges d' instruction suite à l' émission et à des témoignages, mais ceci n'a débouché sur une mise en examen que par exception. Les deux personnes mises en examen suite à une émission n' ayant pas encore été jugées, on ne peut dire qu' elles sont coupables. Concrétement les résultats sont minimes. Pourtant ils sont présentés comme étant fantastiques, l' émission ayant permis de rendre l' espoir aux familles le dossier ayant été réveillé. Oui, certes, il est mis en lumière le temps d' une émission, puis il retourne la plupart du temps dans l' oubli. Mais ceci ne nous est pas dit.

Le sentiment d' efficacité de l' émission est aussi produit grâce aux points d'ombre soulevés par les présentateurs, auxquels ils répondent. Certes, ils y répondent, mais personne n' est là pour situer ces points dans l' affaire. On ne peut se rendre compte de leur importance réelle si ce n'est au travers des dîres des personnes présentes sur le plateau qui sont de moins en moins souvent des personnes habilitées par la loi à exercer des fonctions d' enquête. En mars 93, l' émission a été créée avec la caution apportée par la participation active des magistrats. TF1 était requise par les procureurs de la République, et les juges d' instruction chargées de l' affaire contrôlaient le déroulement de l' émission. Les termes de l' appel à témoin étaient précisés par les magistrats instructeurs. La marge de manoeuvre laissée aux réalisateurs étaient donc étroite, et les risques de dérive limités. Les producteurs en ont profité pour se déresponsabiliser : ils étaient couverts dans leurs investigations par le réquitoire du Procureur. En outre, l' existence même de l' émission était légitimée grâce à la collaboration des autorités. Aujourd' hui, les magistrats ont disparu du plateau. Le dernier a être intervenu est Jean-Louis Cyr, juge d' instruction à Grenoble, le 20 février 1995. Ce retrait des autorités n' a pas eu pour conséquence de délégitimer l' émission. Bien au contraire, celà a renforcé l' impression que la justice traditionnelle est inefficace. Bénéficiant toujours de la légitimité du début, l' émission évolue sans surveillance, sans le moindre contrôle effectif des autorités, vers une remise en cause de l' efficacité de l' instruction officielle. A ce titre, l' émission du 29 mai en est une illustration caractéristique. L' officier de police judiciaire présent sur le plateau était obligé de se justifier de la régularité et de l' efficacité de l' enquête qu' il avait mené. Il était en position d' accusé non seulement dans les discours mais aussi dans le décor. Il se trouvait face à la mère et au frère de la victime, Pradel se situant au milieu, position de celui qui tranche le conflit. Il dirigeait les débats, et mettaient en doute les déclarations de l' inspecteur. Tout, du décor à la façon d' être de Pradel, faisait penser que la police, par l' intermédiaire d' un de ses représentants, était placé au banc des accusés. Jusqu' au comportement de l' inspecteur lui-même, qui perdait sa contenance au fur et à mesure des questions.

" Les reality shows sont finalement un rappel à l' ordre : c' est dire aux portes-parole des citoyens qu' ils ne remplissent pas leur rôle " selon Patrick Meney ( annexe n°2 ). C' est aussi dire aux institutions qu' elles ne sont pas irremplaçables...dans l'esprit des producteurs de ce genre d' émissions. Ils se positionnent doublement en justiciers : ils défendent les intérêts oubliés des victimes en recherchant les coupables, et ils rappellent à l' ordre les institutions. Cette présentation de l' action des reality shows n' est que l' expression d' un point de vue et non la réalité. " C ' est ce qui passe à la télévision qui paraît le plus réel " ( Champagne, 1990 ). Mais l' être n'est pas l'apparence. La justice " canada dry " ( qui a l'air d' être une justice mais qui n'en est pas une ) que propose Témoin n°1 n' est pas motivée que par des buts altruistes, généreux comme tendent à le faire croire les producteurs. TF1 obéit à une stratégie de marché et les présentateurs à une stratégie de reconnaissance personnelle. " Il ne suffit pas d' être vu, encore faut-il être ' bien vu ' " ( ibidem ), c'est pourquoi les motivations apparentes sont la recherche de la vérité, le désir d' améliorer la justice et d' aider les proches des victimes. Les personnes conviées à participer à l' émission pensent pouvoir recevoir une aide et jouer un rôle effectif dans l' enquête par ce biais, mais ils ne sont bien souvent que de simples figurants involontaires d 'un spectacle dont ils ne connaissent pas toujours le scénario. " Ils ne sont que les objets plus ou moins consentants et lucides de stratégies portant sur l' interprétation à donner à leur participation " ( ibidem ). C' est peut-être la prise de conscience de la manipulation dont l' institution judiciaire faisait l' objet qui a poussé la Chancellerie a recommandé en janvier à deux magistrats de ne pas participer à l' émission. Depuis les juges ne sont plus présents. Ils ont servi à légitimer l' émission et en plus ont inconsciemment participé à la remise en cause de la justice. Leur présence sur le plateau a été présentée comme la reconnaissance de leur besoin de la télévision. Ainsi ce n' était pas la télévision qui avait besoin de l' accord des juges mais les juges qui avaient besoin de l'aide de l' émission. Ils corroboraient par là même la thèse selon laquelle la justice serait déficiente.

L' enquête menée par Témoin n°1 n' est pas objective, elle est orientée dans un but de séduction du public. Les thèmes, les victimes, les affaires sont préselectionnés dans ce seul but. Les appels à témoin sont lancés sur un terrain prédéterminé, ce qui ne peut que fausser la valeur des témoignages. Ils ne sont pas spontanés mais encadrés. On dit clairement aux gens ce qu' ils doivent avoir vu et après on leur demande s' ils l'ont vu. Ce genre de procédé ne peut aboutir qu' à une justice " de l' à peu près ", où les jugements sont faussés car induits par les commentaires. Sans parler des conséquences sur le procés pénal qui pourrait suivre l' arrestation d' une personne suite à cette émission. Les jurés pourraient-ils être véritablement neutres ? Cette émission n'est qu' une mascarade, et comme toute mascarade, ses concepteurs savent qu' elle peut être dénoncée. Aussi ont-ils un besoin absolu de légitimation. Ayant perdu celle donnée par la collaboration en directe avec les institutions judiciaires, ils en ont crée une autre, fondée sur la morale, ou plutôt sur une vision de la morale, une morale virtuelle mais commune à tous.

CHAPITRE II
UNE LEGITIMATION PAR LA CREATION D' UNE MORALE VIRTUELLE

Témoin n°1 a besoin d' apparaître comme une émission juste pour justifier de son existence. A cette fin, elle use de différents moyens dont certains que nous avons déjà abordé précédemment. Outre la justification apportée par le désir explicite de découvrir la vérité dans l' intérêt des familles, il y a aussi celui de rendre la justice. Une justice qui n' a pas pour fonction de dire le droit et de l'appliquer selon les voies légales, mais qui serait fondée sur la morale, sur des valeurs communes. Le méchant doit être pûni et écarté de la société car il n' a pas respecté autrui. Ainsi Pradel se pose en prêcheur, condamnant les injustices et le laxisme d' une justice officielle qui accorde trop d'attention à l' accusé et trop peu à la victime. Témoin n°1 ne respecte peut-être pas toutes les garanties accordées aux personnes mais elle en a le droit -moral- puisque c'est dans un but juste : celui de réparer les torts. Seulement la morale que se propose de défendre l' émission n' est qu' une représentation d' une morale particulière. Jacques Pradel tend à vouloir faire croire que les valeurs qu' il défend sont universelles, sauf qu' il ne peut y avoir de morale universelle. Sa volonté ne peut être que virtuelle et en aucun cas réelle. Le droit n' a pas pour fonction de défendre la morale mais d' organiser la société. Pradel, en reprochant à la justice de ne pas faire respecter la morale, lui fait un faux-procès, dénué de fondements objectifs, mais ainsi il s' attache les faveurs de l' opinion populaire.

Nous étudierons dans une première partie la technique même de la légitimation opérée afin de démontrer son caractère fictif dans une seconde partie.

I. UN PLAIDOYER MORALISATEUR

Une émission de télévision a besoin d' un public pour exister. Pour celà, il lui faut séduire, défendre des thèses communes au public qui la regarde. Une étude réalisée par Jean-Emmanuel Cortade sur le public des reality shows tend à dessiner le profil type du téléspectateur de Perdu de vue, autre émission de TF1, qui a pour but de retrouver des personnes disparues. Jacques Pradel et Patrick Meney en sont aussi les co-producteurs, et elle repose sur les mêmes techniques et principes que Témoin n°1. Il me semble donc possible de conclure qu 'elle attire le même public. Son étude démontre que le public attiré par Perdu de vue est un public agé de cinquante ans environ, plutôt féminin, moins urbain que la moyenne, plus inactif, et avec un pouvoir d' achat moins élevé. Il est vrai que les drames évoqués se déroulent souvent en province, dans de petites communes, et que les protagonistes sont le plus souvent de la classe moyenne ou d' origine modeste. Jean-Emmanuel Cortade en conclut que l' effet d' identification du public semble être important. Les producteurs de l' émission connaissent leur public et réalisent les émissions pour lui plaire. Ainsi la morale que défend Jacques Pradel est une morale devant épouser celle de son public et non, comme il veut le faire croire, la seule morale possible. Le travail de présentation de soi de Jacques Pradel est déjà destiné à séduire ce public-là et non un autre. Il s' agit de se positionner en représentant de ce groupe social spécifique que forme le public de ses émissions. Son moyen de vérification de la qualité de sa prestation est l' audimat. A la fin de la saison 1994, Témoin n°1 a perdu des parts de marché ( de 35% à 28% ). Il a donc dû changer de stratégie d' où l' éviction des magistrats de la scène télévisuelle, et la défense accrue de la morale, celle de son public, qui peut s' analyser en une défense du conformisme et une accentuation de préjugés répandus dans les campagnes, où les réalités ne sont pas ressenties pareillement que dans les grandes villes. Se positionner en défenseur de la morale présuppose qu' elle a besoin d' être défendue. Si Témoin n°1 séduit, c'est parce qu' elle répond à un besoin que les institutions ne parviennent pas à combler, soit parce qu' elles ne le désirent pas, soit parce qu' elles ne le peuvent pas. Mais avant de nous intéresser aux causes, examinons les modalités de cette reconstitution d' une morale populaire, dans le sens d' issu du peuple et non dans un sens péjoratif.

A. LA RESTAURATION DE " LA MORALE "

La vision de la morale que tend à imposer Jacques Pradel correspond à un besoin social d' ordre et de sécurité qu' exploite l' émission. Ce besoin émane des couches populaires, persuadées de vivre dans une " société corrompue par l' argent et le vice " selon l' expression de Jacques Ellul.

1. La cristallisation de la morale " populaire "

La morale n' est pas unique et de nombreux auteurs ont tenté de la théoriser et de la classifier. Pour ma part, afin d' illustrer mes propos, j' ai retenu la classification de J. Rawls ( Théorie de la Justice, trad. par C. Audard, Paris, 1987, p.503 ) qui me semble la plus explicite. Il distingue ainsi successivement : " la morale de l' autorité ", qui ne met pas l' individu en mesure d' évaluer la validité des préceptes et des ordres qui lui sont imposés par les détenteurs de l' autorité ; " la morale de groupe " qui comprend les normes morales qui correspondent au rôle de l' individu dans les divers groupes auxquels il appartient, ainsi qu' un grand nombre d' idéaux définis conformément au rôle en question, et qui exigent davantage de jugement intellectuel et de discernement moral de la part de l' individu ; " la morale fondée sur des principes ", enfin, qui peut à son tour prendre deux formes, l' une correspondant au sens du juste et de l' injuste et l' autre à l' amour de l' humanité et à la maîtrise de soi, cette dernière étant "surérogatoire", c' est-à-dire caractérisée par l' adoption volontaire par le sujet de fins qui s' accordent avec ces principes, mais qui les étendent au-delà de ce qu' ils demandent. L' application de cette classification au cas de Témoin n°1 tend à établir que Jacques Pradel défend une " morale fondée sur des principes " contre la " morale de l' autorité ".

La " morale de l' autorité " est celle que défend le droit, elle est fondée sur la loi et est la même pour tous. La morale fondée sur le sens du juste et de l' injuste, défendu par l' émission, est quant à elle imminemment malléable, subjective et n' aura pas le même sens suivant la personne qui la prône. Elle concerne chaque personne et chacun la ressent différemment. Jacques Pradel use du fait que pour le profane, le non-juriste, le droit et l' équité ne font qu' un. Cette affirmation est confirmé chaque jour dans les prétoires. Combien de personnes qui se sont faites " avoir " par un contrat désavantageux croient qu' il suffit de porter l' affaire devant un tribunal pour que la justice soit rétablie. Le juge est alors obligé de leur rappeller qu' en vertu de l' art 1134 du Code civil le contrat légalement formé tient lieu de loi à ceux qui l'ont fait et que le nouveau Code de procédure civile l' oblige à trancher le litige selon les règles de droit et non selon l' équité. Le plaignant sortira alors du tribunal avec un sentiment d'injustice sans que la loi n' ait été violée pour autant. En se posant en défenseur de l'équité contre le droit positif, Jacques Pradel est assuré de son succès auprès des téléspectateurs. Il est bien plus facile de défendre l' innocent que le coupable, et mettre en avant la nécessité de la punition du criminel, quelques soient les moyens mis en oeuvre pour y parvenir est encore une thèse très répandue dans l' opinion majoritaire. Comme l' avait démontré dès 1940 Lazarsfeld, les personnes ont une propension à s'exposer en priorité à ceux des messages qui s' accordent avec leurs opinions préalables. Cette théorie dite de " l' exposition sélective " est exploitée à outrance par les émissions de télévision et notamment Témoin n°1.

Jacques Pradel ne prend aucun risque donc à défendre les idées reçues, la morale commune à ceux qui regardent son émission. Les moyens de sa défense sont divers, mais ils s' articulent tous autour de deux thèmes essentiels : l' importance de la famille et le rejet de toute forme de vice. Pour mettre en avant la place primordiale de la vie familiale, Pradel nous la sert à toutes les sauces. Elle est d' abord toujours présente sur le plateau, éplorée par la perte de l' un de ses membres mais unie dans l'adversité et la recherche de l' assassin. Aucune des affaires traitées ne renvoie à une personne vivant seule. C' est soit un jeune, majeur ou non, mais habitant encore chez ses parents, soit une mère de famille. Ensuite les recherches sont toujours diligentées à la demande de la famille et dans leur intérêt. Seule leur souffrance compte et elle est d' ailleurs la seule prise en compte durant l' émission. C' est aussi elle qui est chargée de donner des détails sur la personnalité de la victime, alors qu' en réalité, les parents sont souvent les derniers au courant de la vie privée et des problèmes de leurs enfants surtout lorsqu' il s' agit de jeunes. De même l' une des critiques récurrentes à l' encontre de la justice est de ne pas assez prendre en compte les demandes de la famille.

Face à l' individualisme dont souffre la société actuelle, Pradel oppose la solidarité familiale. Ce projet est certes généreux mais un tant soi peu irréaliste, en ce sens qu 'il ne tient pas compte des réalités. La famille n'est plus une valeur sûre, les divorces sont nombreux et l' identité familiale ne veut quasiment plus rien dire à une époque dominée par les familles éclatées. D' ailleurs l' image de la famille qu' il défend est aussi une image virtuelle, un but à atteindre mais non encore atteint. En celà il condamne, gentiment et indirectement, le manque de communication au sein des familles. Dans tous les cas traités, les parents et les frères et soeurs des victimes reconnaissent qu' ils auraient dû remarquer que quelque chose n' allait pas. Leur enfant avait changé les derniers temps, il était nerveux, voire il avait fait part de ses craintes à ses proches. Mais ils n' ont pas sû l' entendre et réagir. En cherchant à les déculpabiliser, il les culpabilise encore plus. " Ah !! Il se sentait menacé ! Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi ? " et à la réponse négative des parents il rétorque : "Oui, évidemment, vous ne pouviez vous douter " ( émission du 23 janvier ). Le message envoyé est clair : si la communication avait été plus intense et sincère, il ne serait peut-être pas mort. La ligne de conduite est donnée. Si l'on ne peut dénier qu' il est nécessaire d' encourager la communication au sein des familles, il est un tant soi peu irréaliste de relier le meurtre dont est victime le jeune à l' absence de communication. Les gens ont toujours l' impression a posteriori qu 'il exitait des signes précurseurs mais c'est plus une façon de vouloir conjurer le caractère inexorable du destin plutôt qu' une réalité.

Les proches ne sont pas les seules dont le comportement est incriminé. Les victimes aussi ont leur part de responsabilité dans le crime qui les a frappées. Aucune n' avait une vie parfaitement saine et irréprochable. L' accent est toujours pointé sur un détail de leur vie qui n' est pas conforme à la norme sociale : soit la victime avait une vie privée cachée qui laisse supposer qu' elle entretenait des relations homosexuelles (émission du 23 janvier ), soit c' était un noctambule ( émission du 29 mai ), soit elle avait des mauvaises fréquentations qui peuvent être des " sans domicile fixe " (émission du 29 mai ), ou des maghrébins ( émission du 20 mars ). Même l' étudiante brillante, qui n' a jamais causé aucun problème à ses parents avaient une pratique hors norme : elle se passionnait pour la parapsychologie ( émission du 29 mai ). Pradel se sert du crime pour mettre en avant la vertu. Il crée des rapports de causalité entre des choses qui n' ont a priori aucun rapport entre elles, tout celà dans le but de renforcer les gens dans leur opinion : le destin n'existe pas, on est toujours responsable de ce qui nous arrive. Il se livre ainsi à la victimologie et laisse croire que tout le monde n' est pas une victime potentielle. Il suffit d' être conforme, sans vice et de vivre en famille pour que le crime ne nous touche pas pour résumer brièvement la thèse défendue durant l' émission. Pradel édicte donc une ligne moraliste de conduite à suivre pour se mettre à l' abri des agressions.

La tentation de faire le Bien par la parole pousse au lyrisme vertueux, mais bien souvent elle porte au Mal si elle s' adresse à une foule d' inconnus. Celui qui la prêche se sent animé d' un sentiment de supériorité ( lui, il est vertueux ) et ses paroles ne servent qu' à fortifier sa propre image. Pradel a la sensation d' accomplir un devoir - je ne nie pas que son action parte d' un bon sentiment - mais souvent " la morale trouve sa négation dans son triomphe : jugement des actes, elle devient alors condamnation des hommes " ( Domenach, 1992 ). Exprimer la morale c'est l' instituer en devoir alors qu' elle n'est à la base qu' un sentiment. Comme tout sentiment elle est subjective et dépend de la personne qui la ressent. " L' expression d' un sentiment est toujours absurde " ( Paul Valéry " M. Teste " ). On ne peut assimiler l' ordre à la morale et le désordre au vice sans courir le risque d' assimiler l' infraction à la déviance. Les déviances mises à l' index par Jacques Pradel ne sont pas dangereuses et ne concernent que des comportements privés. Vouloir éduquer les foules était l' un des buts des Etats totalitaires qui, eux aussi, refusaient toutes formes de déviance. Je ne prétends pas confondre Jacques Pradel avec un dictateur ( d' ailleurs il n'en a pas les moyens ) mais simplement pointer les dangers de son attitude moralisante. Le discours qu' il tient est séduisant car il se veut rassurant pour les personnes qui regardent l' émission. Témoin n°1 exploite le besoin latent de sécurité, dans un but commercial. Il érige la paix des braves gens en seule ligne de conduite raisonnable pour vivre heureux, parce qu' il sait qu' il s'adresse à un public qui veut entendre ce discours là.

2. L' exploitation d' un besoin social

Le besoin social dont use Jacques Pradel est celui de retrouver une morale. Avant la morale était l' oeuvre des autorités extérieures et supérieures, qu' il s' agisse des pouvoirs publics ou de la famille. L' évolution a été dans un sens plus favorable à la liberté et au confortement de l' individualisme. Les autorités publiques et familiales ont relâché leur emprise et les moeurs ont pû se libérer. Aujourd' hui les gens se retrouvent face à un désir contradictoire : celui d' être libre, sans contrainte imposée par qui que ce soit, tout en acceptant mal le renoncement des autorités. Il y a actuellement une demande de rigueur et d' exigence qui n' est pas comblée. Les moeurs se sont envolées trop vite, et aujourd'hui on assiste à un essor de la morale, du besoin de morale. Le retour des débats sur la législation et surtout la licéité de l'acortement, 20 ans après sans légalisation illustre ce besoin de reposer des limites à l' évolution des moeurs. Un groupe social a besoin d' harmonie pour coexister. Dès qu' il y a essor d' une profession, elle réclame un code de conduite, qu' il soit légale ou simplement déontologique, afin de s' organiser et d' avoir une crédibilité. Je citerai à titre d' exemple le cas des assureurs ou encore des agents immobiliers qui ont fait pression sur les cabinets ministériels pour qu' une loi vienne régir leur profession afin de l' assainir. L' établissement d' une règle est un gage de sérieux et de responsabilité. Le besoin actuel de morale part du même phénomène : les moeurs se sont dispersées et les gens ont besoin de rigueur afin de se retrouver.

Selon Paul Ricoeur " actuellement, nous n' avons plus d' autorité morale, spirituelle qui s' impose. Ce qu' on montre est permis. C' est dire que la mesure du permis et du défendu est donnée par le spectacle ". Pradel sait user de ce pouvoir qui lui est conféré par l' absence de concurrent. Il donne les valeurs et offre leur protection. Il use des besoins et des vices. Les criminels lui servent à légitimer son action moralisatrice, qui lui sert, à son tour, à se positionner en tant que défenseur de l' ordre public. Le problème est qu' il assimile l' ordre public à l' ordre moral et la vertu au conformisme. Jacques Pradel se positionne en boutiquier de la morale qu' il tend à mettre en place. Cette stratégie vise essentiellement à légitimer son action justicière. Pour celà il séduit son public par les clichés auxquels il se référe. l' opinion publique est spontanément du côté des préjugés et des passions, non de celui de la logique et de la raison. Il n' est alors pas difficile d' acquérir les faveurs du public, qui, à son insu, se fait piéger par Jacques Pradel. L' opinion fabriquée par Témoin n°1 selon laquelle la répression n'est ni efficace, ni assez sévére, ni même suffisamment rigoureuse ne défend pas l' intérêt général. Elle n' est pas non plus conforme au bien public. C' est simplement un moyen pour agir sur le pouvoir. Jacques Pradel a écrit quelle était sa volonté dans un article paru en novembre 1994 ( cf bibliographie ). Il désire aller plus loin dans l' évolution entamée par la télévision. " Les conditions techniques sont à présent réunies qui pourraient donner lieu à de passionnantes innovations en matière de programmes de télévision ; en quelque sorte, la deuxième génération des reality shows qui pourront cette fois aborder de nouveaux thèmes et toucher, au-delà de la sphère intime, l' organisation de la société et les problèmes politiques ". Le futur " télé-citoyen " pourrait selon lui " enfin contribuer par ses télé-votes à la vie politique de son pays." Autrement dit, il espère qu' un jour les questions politiques se régleront par l' intermédiaire de la télévision. Les gouvernants soumettraient au vote leur projet de politique, et le vote s' effectuerait grâce à une télécommande perfectionnée. Ainsi les assemblées parlementaires ne serviraient plus à rien.

Si cette vision de l' avenir est présentée comme étant un mieux pour les citoyens qui reprendraient ainsi le pouvoir que, selon Pradel, les députés leur ont confisqué, celà n'est pas une certitude. Mais ce qui est certain, c'est qu' une telle évolution de la télévision augmenterait considérablement le pouvoir des présentateurs d' émission télévisuelle et donc le pouvoir personnel de Pradel. Là aussi, il se cache derrière l'intérêt général pour servir son ambition personnelle, tout comme il le fait avec la justice, ou la société dans son ensemble. Dans les deux cas, il veut imposer une opinion construite, un "artefact " dans le seul but de légitimer son action personnelle. Il n' exerce le rôle de justicier que parce que la justice est défaillante ; de même, il ne prône la morale que parce que les institutions publiques sont trop faibles. Il faut bien reconnaitre que les accusations portées par Jacques Pradel ne sont pas totalement dénuées de fondement. Cependant il ne s' agit pas de défaillance de la part des pouvoirs publics mais plutôt de renoncement à gérer certains domaines qui donnent aux citoyens une impression d' abandon.

B. L' APPARENTE DEFAILLANCE DES INSTITUTIONS OFFICIELLES

Depuis une dizaine d' années on assiste à la naissance d' une nouvelle politique gouvernementale. Celle-ci tend à prendre de plus en plus en compte les intérêts privés, à s' immiscer de plus en plus dans l' intimité de chacun. Parrallèlement, " l' Etat se retire sur la pointe des pieds " de la gestion des problèmes sociaux. Il préfère laisser ce rôle à la société civile. Est-ce une bonne ou une mauvaise politique ? Je ne suis pas apte à en juger. Mais toujours est-il qu' elle présente le risque de voir des personnes non qualifiées s' attribuer des fonctions essentielles au bon fonctionnement de la société, et ce sans la moindre garantie. En effet tout pouvoir doit être compensé par une responsabilité pouvant être mise en cause. La télévision et les médias en général, ne présentent pas une telle garantie, et pourtant ils s' attribuent de plus en plus de fonction. Certes, ils sont un contre-pouvoir essentiel permettant de porter à la connaissance du public des affaires qui pourraient être étouffées sans leur intervention. En revanche, ils ne doivent aucunement devenir un pouvoir à part entière tant qu' ils ne présenteront pas plus de garantie. Pourtant, c'est bien parce que les pouvoirs publics se désinvestissent que leur place s' accroît.

1. La déresponsabilisation des autorités gouvernementales

L'Etat prend de plus en plus compte les intérêts privés sans pour autant les défendre directement. " Le règne de l' intérêt privé que traduit la généralisation du droit s' accompagne d' un déclin du rôle de l' autorité publique " ( Garapon, 1993 ). La généralisation à laquelle se référe Antoine Garapon est notable dans le nouveau code pénal. L' étude des débats parlementaires montrent à quel point le fait-divers à jouer un rôle crucial dans son élaboration. Ceci révèle l' utilisation du processus législatif à des fins de communication. En quelque sorte, le législateur adopte la même technique que les médias. D' un cas particulier, il tire une loi générale afin de plaire à l' opinion publique. Pour illustrer mon propos, je prendrai l' exemple de la peine de sûreté de trente ans. Elle avait été éliminée de l' échelle des peines, opposition et majorité s'accordant à dire que c' était une substitution à la peine de mort, vu sa durée et le peu de chance de voir une personne détenue durant 30 années de sa vie sortir de prison et se resocialiser. Mais le contexte des assassinats d' enfant ( les petites Anaïs, Delphine et Céline en l' occurence ) ont incité le président de la commission des lois à l'Assemblée à demander son rétablissement, et ce au nom des trois petites filles assassinées. Aussi la commission mixte paritaire a-t-elle réintégré une peine d'élimination sociale définitive douze ans après l' abolition de la peine de mort. Jacques Toubon a accueilli cette réintégration en déclarant : " La commission mixte paritaire a bien fait, car il faut éviter que ne 'ressortent ' de prison les pervers sexuels qui ont assassiné des enfants dans de telles conditions. "

Un autre exemple de la prise en compte des faits-divers et de l' opinion, mais qui n'a pas abouti celui-ci, concerne l' homicide : une député centriste a voulu présenté un amendement renforçant la protection des victimes de violence. " Cet amendement tire la leçon d' un fait-divers récent au cours duquel une femme a été battue à mort alors qu' elle se trouvait à terre. Je propose donc qu' on ajoute aux personnes vulnérables ' le fait que la personne ait été projetée à terre ". Heureusement elle n' a pas été suivi dans son désir mais ceci illustre le fait que le législateur a tendance a crée des délits spécifiques, ' taillés sur mesure ' comme l' illustre la circonstance aggravante du vol " commis dans un véhicule affecté au transport collectif de voyageurs ou dans un lieu destiné à l' accés à un tel moyen de transport collectif de voyageurs ". Il est difficile de comprendre en quoi il est plus attentatoire aux biens le fait d' en déposséder son propriétaire dans une grande surface commerciale ou dans un couloir de métro. Ainsi le législateur semble vouloir répondre au coup par coup à l' actualité. Le fait-divers se pose comme expérience commune, en fournissant l' occasion aux hommes politiques de montrer qu' ils gardent le contact avec les préoccupations des personnes privées. Mais en adoptant une telle attitude, la loi tend à perdre son caractère général, certains articles étant si précis qu' il ressemble plus à une circulaire d' application qu' à une règle de droit pénal, comme le montre Garapon. Le législateur tombe lui aussi dans le piège de l' illusion de la transparence.

Le fait-divers est aussi signe de cette régression de l' intérêt public vers la sphère privée, comme l' illustre l' intérêt porté aux violences domestiques qui fondent la création d' une circonstance aggravante pour les violences conjugales, notamment. Ce phénomène de prise en compte par la politique pénale de cas particuliers, de faits divers, d' intérêts pûrement privés s' accompagne donc d' une déresponsabilisation des autorités publiques. D' un côté le législateur étend le champ d' action du droit pénal, et de l' autre les représentants de l' ordre se déchargent sur la société civile pour régler les conflits. Les pratiques de médiation, ou bien encore la politique en matière d'indemnisation collective des victimes sont autant de moyens pour l' Etat de se déresponsabiliser. Cette politique de l' action publique répond à une théorie de la responsabilité qui est en plein essor actuellement. Selon celle-ci, la société serait responsable de ses déviances, le criminel n' existant que par sa faute. Elle doit donc assumer ses faiblesses et prendre en charge la résolution des conflits. Si en France le système de la plainte préalable n' en est encore qu' à ses premiers balbutiements, d'autres pays européens en usent abondamment, notamment l' Allemagne. Créer des délits d' intérêts privés et simultanément faciliter l' action des victimes dites collectives, comme les associations de défense participent du même mouvement. On donne les moyens à la société de saisir la justice mais on ne la défend plus contre sa volonté. Elle doit se prendre à charge.

Ce règne de la responsabilisation collective ne s' accompagnant pas de l'éducation nécessaire des citoyens, ceux-ci se sentent " lâchés " par les autorités publiques. Certes, on leur donne les moyens de défendre leur intérêt privé mais sans leur dire comment les utiliser. Le résultat est qu' ils n' usent pas des armes dont ils disposent et qu' ils ne se sentent plus protégés par les autorités. Lorsqu' une émission de télévision propose une aide effective, les gens sont tout disposés à écouter les "cours" de droit pénal que donne Pradel. De plus la multiplication des infractions ayant pour conséquence l' encombrement des juridictions répressives, les juges disposent d'encore moins de temps pour chaque dossier. Les justiciables se sentent là encore brimés, parce qu' on ne leur explique rien. La place est alors libre pour une émission comme Témoin n°1 qui prétend pouvoir se substituer aux institutions. Ainsi, paradoxalement, le désir du législateur de prendre en compte les intérêts privés pour plaire à l' opinion publique aboutit à ce que cette même opinion publique se sente dans une situation d'insécurité, et de flou juridique. " L' enfer est pavé de bonnes intentions", une fois de plus.

2. Une place à prendre

Comme le démontre Jacqueline Baudrier ( cf bibliographie ), les reality shows ne peuvent s' imposer que si la demande existe. Dans le cas particulier de Témoin n°1, l' émission profite de l' apparente défaillance des autorités publiques pour s' imposer comme médiatrice, voire comme justicière. Les institutions traversent une période de crise à tous les niveaux. Le législateur vôte des lois opportunistes, le gouvernement ne respecte plus l' indépendance des juges ( je pense notamment à l' affaire Schüller-Maréchal ) et la justice est débordée faute d' effectifs et de moyens suffisants. Les trois pouvoirs subissant les mêmes difficultés, celui qui a toujours désiré devenir un "quatrième pouvoir " au sein de l' Etat en profite pour se faire une place. Témoin n°1 illustre parfaitement cette appropriation du pouvoir par les médias. Pradel, dans cette émission, tend à vouloir endosser tous les rôles à la fois.

Il prétend tout d' abord symboliser la justice, non pas la justice judiciaire, mais la justice justicière, celle qui défend sa propre loi. Cette fonction est à l' image du mythe d 'Antigone. Elle personnifie la voix de la morale qui s' oppose à l' ordre de la loi et de la politique. Elle définit une justice qui passe par l' accusation et le conflit, oubliant la balance pour ne plus représenter que le glaive. Cette justicière se caractérise par son impatience métaphysique, et s' autolégitime par la justice de son terrorisme. Jacques Pradel, le justicier, prétend lui aussi restaurer la justice bafouée. Les autorités sont incapables selon lui d' arrêter les coupables, donc il se charge de le faire. Les moyens employés ne sont peut-être pas respectueux des droits de l' individu, mais la fin les justifie. " Une injustice vaut mieux qu' un désordre " ( Goethe ) ou encore, pour paraphraser le célèbre adage, mieux vaut un innocent en prison qu' un coupable en liberté. Car tel est le risque que présente une enquête bâclée.

Tout comme Antigone, Pradel décide de la loi qu' il veut appliquer, ou plutôt faire respecter. C' est " la morale ", sa morale, celle de l' opinion majoritaire. En celà il endosse un autre rôle : celui de législateur. D' ailleurs il prétend faire changer la procédure pénale et il propose diverses idées à cet effet. L' une d' entre elles est d'imposer le procès à l' assassin déclaré en état de démence au moment des faits. L' art 122-1 du Nouveau Code Pénal le déclare pénalement irresponsable et le dispense du procés. Cette proposition n' est pas mauvaise en soi. Il est vrai que la majorité des psychiâtres reconnaissent que le procès est doublement nécessaire dans ce cas. Le criminel en aurait besoin pour réaliser son acte, et la victime ou sa famille pour canaliser sa vengeance et ainsi pouvoir pardonner. Par contre la proposition faite lors de l' émission de décembre 1994 caractérise le caractère spectaculaire de la justice défendue par Pradel et les artifices employés pour légitimer ses prétentions. Il propose d' utiliser l'hypnose comme moyen d' investigation dans la procédure pénale. Selon lui, il s' agit d'un moyen " qui peut faciliter les recherches, lorsqu' un témoin donne le numéro d' une plaque minéralogique par exemple " ( cf annexe n°3 ). D' ailleurs il lance un appel à témoins au sein d' un journal de programme de télévision dont le libellé est le suivant : " Si vous avez été victime ou témoin d' événements graves ayant fait l' objet d' une procédure judiciaire non élucidée et si vous pensez que, sous hypnose, vous pourriez donner des informations supplémentaires [...] " !!! En soi le libellé est contradictoire : comment demander à quelqu' un de savoir s' il pourrait éventuellement se rappeler d' un élément qu' il ignore ? Mais là n' est pas le comble : il prétend que cette pratique serait légaliser par l' art 156 du Code de procédure pénale. Celui-ci permet effectivement de recourir à une expertise lorsqu' une question technique se pose et que les magistrats ne peuvent y répondre autrement. Mais d' une part dans la proposition de Pradel il ne s' agit nullement de question d' ordre technique, et surtout l' hypnose ne peut nullement être assimilée à une expertise. La jurisprudence a d' ailleurs eu l'occasion de refuser l' état hypnotique comme cause d' atténuation de la responsabilité pénale ( Trib. Correct. Versailles 13 mai 1970, G. P 1971, I , p. 34 note Doucet ). Voilà la règle de procédure que Jacques Pradel voudrait officialiser. Il vaut mieux se féliciter que le législateur ne soit pas aussi irresponsable que lui. Comment peut-on prétendre que l' hypnose soit un moyen fiable d' instruire une affaire ?

La dernière casquette endossée par Pradel lors des émissions est celle de représentant de la société civile. Il s' exprime au nom des citoyens, le public présent sur le plateau justifiant cette position. Tout comme le choeur antique, il est l'échantillon représentatif de la société civile et symbolise la confiance des citoyens en Pradel. Sa présence accrédite la thèse selon laquelle la société civile adhère et soutient le discours tenu durant l' émission. Mais cette affirmation n' est, une fois de plus, fondée sur aucun élément sérieux et objectif, d' où le besoin permanent de légitimation.

En effet, Pradel tend à donner une vision de la réalité, de la justice et prétend imposer une morale. C' est une tâche qui ne peut s' accomplir sans un minimum de soutien, de légitimité. Nous sommes dans un Etat de droit, ce qui signifie la prééminence du droit, et l' autorité ne peut se justifier que si elle est habilitée à exercer ses fonctions par une loi. Jacques Pradel n' ignore pas ceci, et il sait qu' il manque de base légale justifiant son intervention, surtout depuis que l' émission n'est plus placée sous le contrôle des autorités judiciaires. Témoin n°1 s' est auto-investie d' une mission de service publique et ce sans aucune habilitation officielle. Il faut donc remédier à cette absence de légitimité et pour celà quatre techniques sont employées. Je me contenterai ici d' évoquer pour mémoire l' emploi de la légitimation de son existence par le discrédit jeté sur les autorités auxquelles il prétend se substituer et le recours à la légitimation par l' efficacité. Ceci a été étudié dans la première partie. Par contre il est utile de développer la seconde méthode. il s' agit ce que je nommerai de " légitimation par l' adhésion ". Pradel prétend représenter une opinion majoritaire, être un " leader d' opinion ". Pour justifier de celà, il use de l' audience de ses émissions, tout comme les organisateurs de manifestation cautionnent leur action par le nombre de manifestants ( Champagne, 1990 ). " La formule attire plus de 7 millions de téléspectateurs " ( cf annexe 3 ), " nous vous remercions de vos nombreux appels " ( les émissions ). Ce rappel incessant du succès de ce programme a pour but de justifier de son existence. L'adhésion du plus grand nombre est le fondement de la démocratie, sauf qu'ici elle ne se mesure pas dans les urnes mais par le biais de l' audimétrie à bouton-poussoir, méthode, aujourd' hui, remise en cause. Si elle est fiable quant à l' audience quantitative, elle l' est beaucoup moins pour ce qui est de l' audience qualitative. Rien n' assure que les personnes écoutent l' émission réellement. La seule certitude est que leur poste est allumé et qu' ils regardent telle chaîne. Si dans une optique commerciale, qui est tout de même celle qui motive principalement les producteurs de programme audiovisuel, elle est valable, on ne peut en dire autant dans une stratégie de légitimation. Rien ne prouve que les personnes qui regardent l' émission adhère à son principe.

La dernière technique utilisée est la légitimation par les médias. Pour exister, il faut être entendu par le plus grand nombre. Les nombreux articles de journaux consacrés à Témoin n°1 depuis sa création lui permettent de revendiquer une importance qu' elle n' a peut-être pas en réalité. Le fait de déclencher une polémique est une méthode souvent usitée pour se faire connaître ou reconnaître. Et c'est aussi, même lorsque les articles sont défavorables, une façon de se positionner comme un acteur social. On ne parle que de ce qui dérange ou est susceptible de déranger. L'emploi de la scène médiatique est commun à tous les acteurs sociaux qui revendiquent une position ou qui désirent se voir accorder un droit. De même un film, une pièce de théâtre ou un roman ont besoin de la critique pour exister et être connus ; qu 'elle soit bonne ou mauvaise est secondaire. Ce qui compte, c'est de faire parler de soi.

La volonté affichée de Témoin n°1 d' affirmer la légitimité de son action tend à prouver que cette émission n'est pas aussi licite, morale qu' elle le prétend. On ne se défend que lorsque l' on se sent coupable. En l' occurence, la principale faute que l' on puisse imputer à l' émission est de construire une opinion sur la justice fondée sur une représentation de la réalité. Or tout est faussé puisque rien n'est réel apparemment. Chacun des arguments avancés ne sont que des interprétations subjectives, orientées. C 'est en celà que l' émission est truquée, et l' accusation portée au fonctionnement de la justice infondée.

II . UNE ACCUSATION IRREELLE

Pradel tente de faire un procès à la justice, mais les charges qu' il met en avant sont largement infondées. Il prétend que la morale n' est pas défendue par la justice. Celle-ci accorderait une trop grande place à l' accusé lorsque le procès a lieu, ou serait inefficace à aboutir dans ses recherches. Cette double accusation ne tient pas. Tout d' abord les faits viennent la contredire. Depuis les années 80, la victime voit son rôle accrue dans le procés pénal, les modalités de constitution de partie civile étant simplifiées afin de lui faciliter l' accès à la justice. Les lois de 1983, 1986 et surtout de 1991 en matière d' indemnisation des victimes d' infractions ont contribué à lui assurer une indemnisation du préjudice subi hors de tout procès. Elle a vu ses droits lors de l'instruction s' accroître : elle peut demander actes d' instruction et soulever les éventuelles nullités de procédure à tout moment. Son intérêt est pris en compte au stade du prononcé de la peine. Un juge ne peut accorder de dispense de peine si le préjudice causé n' est pas réparé ( art 132-59 du NCP ), l' ajournement du prononcé de la peine ne peut être décidé si la réparation apparait impossible. Cette liste des avantages que s' est progressivement vu reconnaitre la victime n' est pas exhaustive. Affirmer que le délinquant est trop bien considéré n' est que l' illustration de l' emploi des opinions communes opéré par Pradel. Quant à l' inefficacité de la justice comme justification de l' existence de Témoin n°1, ceci pourrait être un argument recevable si l' émission réussissait à élucider tous les cas qu' elle traite. Mais il n' en est rien. Les affaires portées à l' écran ne sont nullement élucidées et leur nombre est bien moindre que celui auquel doit faire face la justice.

L' accusation ne se contente pas d' être infondée, elle est en plus irréelle. D' une part la morale défendue par Pradel et prétendument oubliée par la justice n' est pas une source du droit et n'a pas à l' être et, d' autre part, la critique lancée est construite de toute pièce grâce aux techniques de l' audiovisuel. La télévision mélange la fiction à la réalité de telle sorte que le vrai est difficilement détectable au milieu du faux.

A. FICTION ET REALITE : DEUX NOTIONS CONTIGUES ET ANTINOMIQUES

La fiction et la réalité sont deux notions difficilement séparables l' une de l'autre. Elles se mêlent et se croisent jusque dans leur définition. Pourtant il est nécessaire de faire la part des choses et de ne pas confondre une reconstitution de la réalité avec la réalité.

1. De la difficulté de distinguer le vrai, le faux et le vraisemblable

La fiction ne peut se définit que par opposition à la réalité et réciproquement : l'une est ce que n'est pas l' autre. C' est en celà que ces deux notions sont à la fois contradictoires et proches. La télévision présente des faits comme étant vrais ceux qu' ils sont matériellement parlant, mais la présentation d' une réalité ne peut être objective. Dès lors, la réalité n' est plus que représentation est donc ne peut plus prétendre être le vrai. Elle n'est plus que vraisemblable. Il s' agit d' une interprétation parmi tant d' autres possibles.

Cette relation confuse entre la fiction et la réalité se retrouve dans l' action même du droit. Celui-ci use de " performatifs ", c'est-à-dire d' énoncé qui constitue simultanément l' action qu' il exprime. Il est " maître " du fait. Le droit construit des "réalités " et des " fictivités ". Par exemple, la notion de sujet de droit, de personnalité juridique ne correspond pas à la personne humaine. Une personne morale est aussi un sujet de droit, ce terme n' est donc en aucune manière identifiable à l'individu. Egalement la personne physique elle-même est tout autre chose que l' individu comme l'illustre la distribution des prérogatives juridiques de la personne. Par exemple, l'enfant, s' il peut être propriétaire, ne saurait voter. De même l' institution de la " mort civile ", aujourd' hui disparue, était l' illustration même de cette prérogative du droit qui lui permet de constituer une " para-réalité " ( Barranès, 1994 ). Une personne vivante était réputée morte au regard du droit, et celà impliquait notamment l' ouverture de sa succession. A l' opposé le droit détermine aussi des " fictivités ". L' enfant de l' inceste sera au regard du droit le fils de l' un, mais non de l' autre, alors que biologiquement il est le fils des deux. De même, la présomption de paternité posée par l' art 312 du code civil selon laquelle " l' enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari ", même si elle peut être combattue, crée une situation qui peut être fictive. La qualification juridique des faits structure les rapports interpersonnels, dès l' instant que ceux-ci se situent dans la sphère du droit. Il n' est pas une pûre fiction, ne s' évaporant pas au matin comme un rêve. Non, il est une réalité autonome, à part. Il est non seulement distinct du réel mais il lui est même étranger. " Le droit en nommant, classant, hiérarchisant, attribue des rôles juridiques aux divers acteurs de la vie sociale " ( Van de kerchove & Ost, 1992 ) et par là même crée des réalités fictives. En celà, le droit se rapproche du jeu.

Le jeu " crée ", nomme les choses et les êtres et ainsi les rend existant. Tout comme le droit : fiction mais fiction créatrice, et en ce sens réelle et efficace, produisant des effets de réalité ; réalité mais réalité autre, en voie d' à venir, et en ce sens, pour l' instant, fictive. Le jeu et le droit procéde d' une même construction. " Plus réel que le réel, le droit, parce qu' il est simultanément irréel, "réalise " un imaginaire. Tout comme le droit et le jeu, le reality show montre ce qui " aura été ". Le droit fait comme si l' enfant adultérin naît pendant le mariage était l'enfant du mari ; le reality show fait comme si les événements s 'étaient déroulés de la manière qu' il les montre. Cette construction d' une réalité fictive relève du domaine du ludique. Les enfants jouent à faire comme les grands, et Témoin n°1 joue à faire comme la justice. mais quelle interprétation est la plus fausse ? Ou quelle réalité est la plus vraie ? Celle du droit ou celle de la télévision ? Le délinquant n' est qualifié délinquant que parce qu' il viole une règle. Le jour où cette règle disparaît, il n'est plus un délinquant. Le reality show procéde de la même façon : il pose des règles du jeu et prétend qu' elles sont la réalité. Les reconstitutions présentent une version des faits et l' imposent comme étant la seule vraisemblable. Ainsi le droit et le jeu sont liés et par là même le droit est lié au reality show du moins dans leur capacité commune à créer des réalités. Cependant il n'en demeure pas moins que, lorsque la liberté d' une personne est en cause, il faut faire la part des choses.

2. De la nécessité de distinguer la fiction de la réalité

Mêler la fiction à la réalité lorsqu' il s' agit d' enquête de police présente de graves dangers pour les personnes, pour leur sûreté. Quand on lance un appel à témoin ancore faut-il que le témoignage ne soit pas orienté par une présentation erronée des faits. Déjà qu 'en soit la valeur des témoignages est souvent remise en cause, si en plus on les aiguille sur une fausse voie leur crédibilité en est d' autant plus affectée. De même, présenter la justice comme inefficace n' est qu' une vision, une interprétation de la réalité et non la vérité. Seulement dans ce mélange du réel et de l' irréel, le téléspectateur se perd. On lui montre des reconstitutions qu 'il prend comme telle, c'est-à-dire un rétablissement de la réalité. Celui qui pense avoir vu quelque chose ce jour-là, sera infailliblement influencé par les images qu' il aura vues. S' il avait, par exemple, des doutes sur la couleur de la voiture qui stationnait ce jour-là dans la rue, il sera convaincu qu' elle était blanche après avoir vu la reconstitution filmée qui lui aura montré une voiture blanche.

La reconstitution apparaît comme une rectification du réel. J' entends par là qu' à tout point de vue rien n'est juste, rigoureux dans les mini-films diffusés. Les heures sont des minutes, les paroles échangées sont dites par d' autres personnes que celles qui les ont réellement prononcées, les objets montrés ne sont pas forcément ceux qui étaient là ce jour-là, l' éclairage dépend du temps qu 'il faisait... Le téléspectateur lors de ces séquences ne visualise pas le réel mais le réel rectifié, modifié, adapté au genre télévisuel. Même les témoignages de la famille de la victime ne sont pas spontanés mais orientés par les questions de Pradel. Lorsque l' on reconstitue une situation, on accentue forcément certains éléments et on en omet d' autres. Tout est question d'interprétation. Même involontairement, la réalité sera toujours truquée. Elle ne peut se renouveler à souhait, identiquement. Par exemple, lorsque Pradel expose la vie de la victime ( émission du 29 mai ) et énonce sa passion pour la parapsychologie, sa voix se superpose à un film montrant un groupe de jeunes réunis autour d' une table. L'atmosphère est sombre, l' image floue. L' émission ne crée-t-elle pas là une fiction qu'elle présente comme étant la réalité et que le téléspectateur reçoit comme telle ?

La confusion est entretenue à différents niveaux, mais je ne m' arrêterai que sur un seul : celui du temps. Le temps judiciaire ne correspond en rien au temps télévisuel. Pradel reproche sa lenteur à la justice et semble vouloir convaincre que l' on peut traiter en deux heures quatre dossiers différents. Evidemment, cette critique est facile et ne peut que trouver un écho favorable dans l' opinion, mais elle est irréelle. Pradel considère que c'est à la justice de s' adapter au temps du citoyen, qui est lui-même un temps différent de celui de l' émission. La justice ne peut fonctionner aussi rapidement que ce que le souhaiterait les individus. Elle a besoin de temps, la justice expéditive n'étant jamais une garantie pour les personnes mises en cause. Et ceci est tout autant valable pour le criminel que pour la victime. Si le procès débouche sur une erreur judiciaire, les deux parties sont perdantes. La partie civile aura crû voir la justice rétablie mais en fait, le coupable sera toujours en liberté. La justice n' aura pas été rendue.

L' illusion de la transparence à laquelle se livre cette émission est dangereuse. Comme le dit Bachelard, elle est " l' illusion même du sens commun ". Tout ne peut être visible et montré car tout ne peut être connu. Le fonctionnement de la justice ne peut être transparent, clair pour tout le monde. Rien ne peut l' être d' ailleurs. Fondée sur des artefacts, cette émission prétend s' opposer à la justice traditionnelle par son caractère transparent ! D' ailleurs, la volonté de faire coincider la morale au droit par du même idéal de transparence, clarté, et est tout autant faux.

B. DROIT ET MORALE : DEUX REALITES AUTONOMES

Comme nous l' avons déjà constaté le droit est une réalité autonome, spécifique. C' est sur cette autonomie du droit par rapport au réel que la majorité des juristes s'appuient pour déclarer que le droit n'a rien à faire avec la morale. S' il en était différemment, la sécurité juridique elle-même serait en jeu. Certes, le droit ne se confond pas avec l' équité, mais on ne peut nier la relation qui existe entre ces deux notions. Si le droit positif ne prend pas en compte directement l' obligation morale de nos proches à notre encontre, il lui accorde tout de même une importance. En effet, l'art 1235 du code civil impose l' irréversibilité du versement ainsi effectué. Par ce fait, il y a une effectivité juridique d' une obligation morale, et le droit positif admet ainsi d'être comme complété par une obligation dite naturelle qui lui est en principe extérieure. Outre cette relation, le droit et la morale ont des points communs pouvant justifier la confusion des deux notions par les non-juristes.

1. Une interaction permanente

Le droit exerce des actions sur la morale et réciproquement. Tout d' abord la droit rend la morale obligatoire. Le " tu ne tueras point ", obligation morale par excellence, est rendue effective par le droit. Le législateur érige cette obligation morale en infraction, et ainsi lui donne une sanction. La loi lui donne une valeur contraignante. En soi, un devoir moral n' oblige que celui qui veut le respecter. L' intervention du droit en fait une obligation opposable à tous. Ainsi, le droit oblige à indemniser sa victime afin de réparer sa faute. A l' inverse, la morale exerce elle aussi des fonctions sur le droit. Lorsque les deux notions coincident, l' obligation créée par la règle contraignante est alors légitimée. Elle permet la conservation de la réalité juridique et donc de la réalité sociale qui lui correspond. En revanche, la loi répressive, immorale, sera contestée et pourra rester lettre morte n' étant jamais appliquée. Dans les cas extrêmes, c'est l' ensemble de l' ordre juridique établi qui pourra être remis en cause et l'organisation sociale qui lui est sous-jacente. Le droit de résister à l'oppression est une illustration de la fonction de contestation du droit oppressif par la morale.

Selon Durkheim, le droit " érige une normalité de fait en une normalité de droit", et la seule distinction entre les deux notions tient à une pûre question de formulation. "Les lois ne sont rien d' autres que des moeurs bien définies ", et sanctionnées. Le droit est différent de la morale en ce qui lui donne une force contraignante. Cette attitude peut être qualifiée de moralisme juridique. Selon cette doctrine la légitimité de la loi pénale se fonde uniquement sur sa fonction symbolique de dénonciation de l' acte prohibé et de renforcement de la norme morale. Cette pensée peut exister car la norme morale et la norme légale ont toutes deux une fonction identique : fixer des règles de comportement, une règle du " jeu " social. Tout comme le droit la morale se met en scène à travers d' un certain nombre de rites sociaux. Elle est jouée pour autrui dans un schéma d' interaction où la " présentation " de soi devient " représentation " pour autrui ( Van de Kerchove & Ost, 1992 ). Ceci s' applique aussi au droit, notamment pénal. Le procès pénal illustre cette image donnée par la justice aux justiciables dans une représentation quasi-théâtrale. Si la loi peut être indifférente à la morale, ce n' est pas le cas de la justice dans la mesure où elle a besoin d' une légitimité supérieure à la loi : c'est-à-dire d' une logique plus ou moins acceptée. " La morale judiciaire est une logique " ( Baranès, 1994 ). La règle de procédure a donc une valeur au moins égale sinon supérieure à la règle de fond. La procédure assure des garanties aux justiciables tandis qu' elle constitue la justice. Et c'est en celà que se fonde la légitimité de la procédure pénale. Le respect des procédures est la moralité interne du jeu légal.

2. Une conversion impossible

Ainsi droit et morale sont deux notions en interaction permanente, souvent confondues dans l' esprit des gens. Mais l' adéquation, la conversion pûre et simple de l' obligation morale en obligation juridique est impossible. Le droit est une réalité autonome, et la morale ne peut être autonomisée. La morale n' est pas une notion déterminée, identifiée et identifiable par tous en tant que tel. Elle laisse une grande place à l' indétermination. La morale a une finalité individuelle alors que le droit a pour objectif la régulation de la collectivité. Il pose des normes rendant possible la vie en groupe. La morale , elle, ne tend qu' à perfectionner l' individu. Les règles qu' elle pose ne s' adressent qu' à un seul comportement face à une situation donnée. Elle a donc un caractère unilatéral par opposition à la norme juridique, élément du contrat social. La norme morale n' a de sens que si le sujet y adhére. Le droit s' impose alors que la morale s' accepte. Ainsi définie, on voit bien l' impossibilité d' ériger la morale en valeur autonome, à moins de créer une situation fictive d' existence où l' individu et le collectif aurait toujours le même intérêt.

Les règles de droit peuvent prendre en compte la morale dans les buts qu' elles se fixent, et aussi dans le respect de la procédure, du principe " procédural " de légalité. Cette prise en compte de la moralité interne du droit a pour fonction de diminuer la part d' arbitraire de la justice. Mais il ne s' agit que de considérations pour la morale, et non d' adéquation. La loi est, selon l' expression de Bergson, une " morale close ", non évolutive sans une longue procédure et ceci afin d' éviter l' insécurité juridique qui serait due à l' instabilité de la règle morale. Celle-ci en effet se caractérise par sa souplesse qui lui permet une adaptation permanente aux moeurs. Une telle faculté d' adaptation ne peut convenir à la règle juridique, le droit à la sûreté étant un droit inaliénable, l' un des quatre droits " imprescriptible et naturel " de l' homme ( art 2 de la Déclaration des droits de l' homme et du citoyen ). Lorsque Jacques Pradel prétend rendre la justice en assimilant celle-ci à la morale, non seulement il ne tient pas compte des réalités, mais en plus il énonce par là même l' insécurité inhérente à une telle démarche. Il offre une justice sans aucune garantie, sans conditions procédurales. Il impose un jeu sans en fixer les règles mais seulement l' objectif. La fin justifie et fonde les moyens. Pradel construit une opinion sur la justice qui part de prénotions fausses, et sur cette base erronée, il se livre à une critique de l' institution. Il pose une illusion, un idéal non seulement comme impératif mais aussi comme réalité. Une telle démarche n'est rendue possible que parce que les institutions ne répondent plus aux attentes des citoyens. Ils ont un besoin de sécurité, au sens premier du terme, et Pradel joue sur ce besoin pour s' imposer comme justicier. En celà, l' existence de Témoin n°1 et surtout son succès sont la traduction de la défiance des citoyens à l' égard des institutions officielles. Elles ne répondent plus à leurs attentes et ainsi apparaissent comme défaillante à réaliser leur objectif. Lorsque le système mis en place ne correspond plus aux aspirations des sujets qui le constituent, la place est alors libre et les justiciers s' en emparent.

CHAPITRE III
L' ILLUSION COMME REALITE : LE SYMBOLE DE LA DERIVE DES INSTITUTIONS

La montée progressive de l' influence des médias dans le fonctionnement des institutions illustre l' impuissance des pouvoirs publics à satisfaire " l' opinion publique". Cette interférence se remarque tout particulièrement dans le cas de l' autorité judiciaire. depuis quelques années nous assistons à une entrée en force des médias sur la scène judiciaire. Les journalistes commentent les décisions de justice, les procès et les lois, favorisant ou condamnant le fonctionnement de la justice pénale. En effet, les médias ont une grande part dans la formation des opinions communes, comme de nombreuses études sociologiques ont pû le démontrer. Par exemple, si l' on se livre à une étude sociologique du processus de création de la loi pénale, on peut se rendre compte de la grande part accordée par les promoteurs ou les détracteurs d' une loi à la scène médiatique. Y accéder, s' exprimer, directement ou non, par l'intermédiaire des médias permet de toucher le plus grand nombre. Le vote de la loi du 4 janvier 1993 relative à la réforme de la procédure pénale est une illustration typique de ce besoin d' accéder à la parole par l' intermédiaire des journaux. Chaque jour du mois de janvier a vu des articles, des commentaires des détracteurs de cette loi figurer dans leur quotidien, et au journal télévisé. Etre pris en considération dans ses revendications par les médias donnent une existence et une légitimité à l'acteur social. ses thèses sont prises en considération ,commentées, elles ont donc une valeur en elles-mêmes, une raison d' être.

Lorsqu' un procès est médiatisé par la presse écrite ou parlée, la justice est obligée d' en tenir compte. Une décision qui irait à l'encontre de l' opinion construite par les médias, et propagée grâce aux moyens de communication dont ils disposent, apparaitra comme illégitime. Cette action sur l' adhésion aux décisions de justice et aux lois pénales présentent un danger, celui de fonder une critique sur des normes non-objectives. Lorsque la justice prend des décisions dirigée par la pression de l'opinion publique, elle oublie ce qui lui assure sa crédibilité : la sérénité et l' impartialité. Comme exemple, il suffit de rappeler l' entorse portée à l' autorité de la chose jugée lors de l' affaire du sang contaminé. La règle " non bis in idem " a été oubliée pour satisfaire aux besoins de sanction, de blâme populaire dont les journaux se sont fait l' écho. Le docteur Garretta, après avoir été condamnée selon une qualification des faits, va être rejugée pour les mêmes faits, qualifiés différemment. Cette affaire illustre les dangers de la pression qu 'exerce les médias sur la justice. Rejuger une personne pour les mêmes faits est contraire à l'art 6 du code de procédure pénale qui pose la chose jugée en cause d' extinction de l' action publique. Agir différemment porte une atteinte considérable à la sécurité juridique.

Témoin n°1 dépasse le phénomène de la médiatisation de la justice traditionnel. En effet, il ne s' agit plus ici de se contenter de commenter l' action de la justice mais de s'y substituer. La justice n'est plus alors médiatisée mais médiatique en ce sens qu'elle émane directement des médias qui se dotent de pouvoir sans fondement légal, sans aucune légitimité. De ce fait, le risque est de voir la justice publique se transformer en justice privée avec tous les risques de dérive que cette substitution comporte. En effet, lorsque l' on se rappelle que la loi que Pradel propose de faire respecter est la norme morale érigée en impératif catégorique, et que les moyens mis à la disposition pour la faire respecter sont basées sur une représentation de la réalité, et donc une fictivité, on ne peut que s' inquiéter de l' existence d' une telle émission. Témoin n°1 est l' illustration des risques que présentent la justice médiatique mise au service des intérêts privés.

I . DE LA JUSTICE MEDIATISEE A LA JUSTICE MEDIATIQUE

Cette évolution de la justice, ou plus justement de l' influence des médias sur la scène judiciaire n' a été rendu possible que grâce à des événements, un contexte favorable. Cependant la faveur de l' opinion ne légitime pas pour autant cette appropriation de prérogatives par une émission qui ne présente aucune des conditions de légitimité, ni aucune des garanties de protection des libertés individuelles.

A. UNE EVOLUTION OPPORTUNISTE

La télévision cherche en permanence à toucher à de nouveaux thèmes, à s'approprier de nouvelles fonctions. Dès que celà lui est rendue possible par le contexte général, elle s' attribue un nouveau rôle. Dans un premier temps, elle tend à partager ce rôle avec le titulaire originaire de la fonction. Puis, dans un second temps, elle tend à le remplacer, à s'y substituer. Ce phénomène peut se constater dans différents domaines notamment celui du cinéma. Au début, la télévision n' a pas eu pour but de concurrencer les salles de cinéma, mais simplement de permettre à tous de voir les films. Mais avec le temps, elle a pû projeter de plus en plus rapidement les films nouveaux, que celà soit rendu possible par l' apparition des chaines privées ou du magnétoscope. Toujours est-il que les spectateurs désertent les salles de projection préférant atteindre quelques mois pour voir un film chez eux. La stratégie opérée par Témoin n°1 est du même acabit. A l' origine auxiliaire de la justice, elle prétend aujourd' hui s'y substituer. Et, tout comme pour le cinéma, cette évolution est rendue possible par le contexte favorable.

1. Un environnement favorable

Le contexte externe de l'émission lui est favorable et ce qu' il s' agisse de son approbation par les téléspectateurs ou de l' indifférence manifeste des autorités publiques. En ce qui concerne la faveur de l' opinion publique, elle peut déjà se matérialiser par le taux de l' audience de l' émission. La dernière programmation du 29 mai 1995 montre que l' émission a été regardée par plus de 7,5 millions de téléspectateurs agés de plus de 4 ans. ( cf Le Monde du 12 juin 1995 ). Pour une émission de prime-time, c'est un score important, lui permettant de faire partie des émissions les plus regardées de la semaine, et la plus regardée le soir où elle est diffusée. En terme d 'évolution , il faut constater que la disparition des magistrats du plateau lui a permis de voir son public augmenté de 1 à 2 millions. Ainsi, quantitativement parlant, Témoin n°1 dispose d' une assise solide. Quant à l' impact qualitatif de l' émission, je ne peux donner que des éléments d' appréciation basée sur un questionnaire ( annexe n°11 ) envoyé à une cinquantaine de personnes. Il en résulte que les gens sont satisfaits de l' émission et pensent qu' elle peut aider à la découverte de la vérité. Ils considérent pour la majorité que l' émission peut aider la famille des victimes " étant le dernier recours pour accéder à la solution, à la découverte du coupable " ; l ' émission est considérée comme étant capable " d' apporter certaines réponses aux familles ". En ce qui concerne les magistrats, leur disparition du plateau est plutôt bien perçu suite, la plupart du temps, à une inversion des rôles. Les gens considérent que l' émission n'est pas un tribunal et que par conséquent les magistrats n'ont rien à y faire, témoignant en celà de leur ignorance du rôle du juge d' instruction. Mais le paradoxe tient au reproche fait aux magistrats de formuler leur opinion. Pour plus de la moitié des personnes ( non représentatives de l' ensemble de la population), les magistrats n'ont pas à présenter leur thèse alors que Meney et Pradel en ont le droit. Curieux renversement des rôles...

Témoin n°1 séduit donc les téléspectateurs, mais en plus elle n' entraîne aucune réaction des autorités publiques. Le ministère de la justice lui a donné son aval explicite en mars 1994, considérant que " dans la mesure où elle a respecté les conditions de départ, nous sommes rassurés " déclarait le conseiller technique à la communication du ministère. L' autorisation est donc explicitement subordonnée aux conditions de départ, notamment " à une étroite concertation entre la magistrature et les journalistes ". Ceux-ci ayant été évincés du plateau, le directeur des affaires criminelles et des grâces, François Falletti s' inquiète : " il est nécessaire que l'émission se conforme bien aux grands principes qui s' imposent en la matière " déclarait-il en janvier 1995. " Il serait bon que de nouveaux échanges interviennent entre les responsables de l' émission et ceux de la chancellerie ". Cette recommandation est jusque lors restée lettre morte, tout comme celle émanant du CSA.

Le Conseil Supérieur de l' Audiovisuel devant la prolifération des reality shows a pris, le 24 avril 1992, une recommandation générale adressée à tous les producteurs de ce genre d' émission ( annexe n° 10 ). Mais n' ayant pas de pouvoir de censure, Antoine Gauron, membre du CSA, déclarait déjà en 1993, " cette recommandation est rarement appliquée à la lettre." ( cf Quotidien de Paris du 8 juin 1993 ). Les seules réactions véritables contre l' émission émanent du Syndicat de la Magistrature, qui a demandé sa suppression dès sa création et ne cesse de réitérer cette demande depuis lors. Mais il n'est guère écouté par les pouvoirs publics. Ainsi les milieux concernés ne prennent pas véritablement position sur le sujet et l' évolution entreprise par Témoin n°1 ne semble pas encore susciter de réaction concrète, même si les inquiétudes sont présentes. Outre l' approbation implicite des professionnels, l' émission a sû profiter de la crise traversée actuellement par la justice pour s' imposer.

2. La crise de la justice

Manque de moyens, indépendance remise en cause, réformes successives et contradictoires, tous ces éléments tendent à illustrer la crise actuelle de l' institution judiciaire. Un juge d' instruction se voit obligé de traiter 5 à 6 affaires simultanément, les procédures sont de plus en plus longues - d' ailleurs la France a été condamnée plusieurs fois par la Cour européenne des Droits de l'homme pour violation de l'art 6 de la Convention qui impose que les personnes soient jugés dans un délai raisonnable -Tout ceci ne contribue pas à donner confiance en l' institution judiciaire, et crée un terrain favorable à l' intrusion des médias dans le domaine judiciaire. Comme le constate Soulez-Larivière, avocat au Barreau de Paris, " à scène judiciaire médiocre ou insuffisante, scène médiatique énorme ". Les affaires Omar Raddad et Cons-Boutboul, très médiatisées d' ailleurs, n' ont pas contribué à améliorer l' image de la justice.

Devant l' influence de plus en plus forte des médias, les juges tentent de se servir des moyens mis à leur disposition pour museler la presse. A ce titre, ils usent - et abusent- de la procédure de référé pour contraindre la presse à respecter une certaine déontologie. Face à celà, les médias, se considérant atteints dans leur liberté, adoptent une attitude de défiance à l' encontre de la justice et multiplient leurs intrusions et leurs critiques de l' institution. Face à ce conflit opposant une autorité officielle mais en crise de crédibilité à un pouvoir de fait considérable et soutenu par l' opinion, certains professionnels ont tenté d' adapter leur stratégie, et de se servir des médias.

3. La réponse des acteurs

Les magistrats qui ont participé à l' émission ont certes choisi selon leur conscience, mais aussi selon leur intérêt. Leur participation n'est pas uniquement dictée par l' intérêt des familles mais aussi par une tentative de se servir de l' influence des médias pour faire connaître leur position. Lors de leurs interventions, ils ne manquaient jamais de souligner les conditions dans lesquelles ils doivent opérer à l' instruction d'une affaire. L' émission leur permettait d' accéder au média actuellement le plus puissant par le nombre de personnes qu' ils touchent., et ce de façon légitime. En effet, le devoir de réserve des magistrats les oblige à une grande prudence et ils ne peuvent que trés rarement intervenir sur une chaine de télévision. Avec Témoin n°1 ils ont eu la possibilité de venir s' exprimer et faire état de leur manque de moyens devant un large public. Ceci étant bien évidemment cautionné par leur désir légitime d' aider les victimes. S' apercevant au fil des émissions que leur temps de parole personnel était compté et limité à ce que désirait entendre Pradel, qui orchestrait les débats, leur intérêt personnel était moindre. De plus comprenant le rôle que leur faisait jouer l'émission, qui, au lieu d' être un moyen de faire partager les problèmes de l' institution judiciare, tendait plutôt à renforcer le doute sur son efficacité, les magistrats ont évacué la scène.

De leur côté, les responsables de l' émission ont bien mieux réussi leur stratégie. Ils ont fait participé des magistrats, dans l'exercice de leurs fonctions à l' émission, mais en en dirigeant l' organisation. Les juges étaient soumis aux interrogatoires de Pradel, et étaient positionnés en demandeur d' aide, donc en état d' infériorité par rapport à la télévision. Ainsi, affichant le désir d'aider la justice, l' émission a incidieusement réussi à porter atteinte à l' autorité judiciaire. Force est de constater que cette stratégie se révèle être, à l' heure actuelle, un succès. L' étude des réponses aux questions 11 et 15 du questionnaire ( annexe n°11) montrent que, pour les téléspectateurs, l' émission est rendue nécessaire par la défaillance de la justice traditionnelle. Seulement en matière judiciaire, l' adhésion du plus grand nombre n'est pas une condition suffisante pour légitimer une intervention des médias dans un domaine qui leur est étranger.

B . UNE EVOLUTION INOPPORTUNE

L' inopportunité de cette immixtion s' analyse principalement en des termes juridiques. Les différences inhérentes entre la justice médiatique et la justice judiciaire en font une émission dangereuse. La confusion entre la morale et le droit, la fiction et la réalité a pour conséquence un oubli des protections individuelles et des garanties procédurales.

1. L' oubli de la protection de la liberté individuelle

La critique permanente adressée à la justice sur sa lenteur durant l' émission, et qui n'est que la reprise d' un lieu commun est certes fondée, mais elle oublie que le formalisme et l' absence de précipitation sont deux éléments essentiels pour éviter les erreurs judiciaires. Une justice expéditive n' est jamais une assurance pour la personne qui en est l' objet. Comme nous l' avons déjà fait remarquer, le formalisme est la morale judiciaire, sa logique propre. Témoin n°1 prétend résoudre les affaires criminelles en un temps record, se faisant elle court le risque de commettre des erreurs d' appréciation des faits. Une enquête demande une certaine distance pour assurer de son objectivité. Pradel reproche les multiples formalités, les pièces à remplir lors d' une instruction, mais il oublie - ou du moins fait semblant d' oublier - que les procés verbaux, les différentes ordonnances du juge d'instruction, les commissions rogatoires sont autant de preuves pouvant servir aux deux parties privées.

Lorsque l' émission se propose de rechercher des personnes disparues, et demande aux téléspectateurs de communiquer les informations qu' ils détiennent sur le lieu où peut se trouver la personne, elle porte une atteinte considérable à la liberté d'aller et de venir. Lorsque la recherche porte sur des mineurs, la démarche peut se comprendre et même être légitimée par l' âge de la personne ; lorsqu' il s' agit de majeurs, la légitimation par l'intérêt des familles ne tient plus. Il n'est pas rare que des personnes décident librement, et comme elles en ont le droit, de couper les liens familiaux et sociaux afin de recommencer une nouvelle vie ailleurs. Lancer un appel à témoin pour identifier le lieu où se trouve la personne est une atteinte contraire aux droits de l'homme. De même l' atteinte portée au secret de l' instruction posée par l' art 11 du code de procédure pénale ne peut se justifier par les besoins de l'enquête, surtout lorsque cette atteinte peut avoir des conséquences dangereuses pour les personnes. Lors de l' émission du 29 mai, une caméra cachée a filmé des prostituées qui donnaient des renseignements sur le phénomène de la " traite des blanches " - sujet spectaculaire s' il en est - Celles-ci ne tenaient pas à voir leur identité révélée ayant peur des représailles. Pourtant le film a été diffusée. Certes les faits se déroulaient en Espagne, mais celà ne retire en rien le caractère déloyal et risqué d' une telle attitude. d' ailleurs ce comportement entre dans le champ d'application de l'art 226-1 du Code pénal qui pûnit le fait de porter atteinte à l' intimité de la vie privée " en captant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur auteur, des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel ". mais la répression de cette infraction ne peut se faire que sur plainte de la victime, qui bien sûr en l'espèce, a peu de chance de connaître l' atteinte qui lui a été portée.

Les reconstitutions quant à elles, illustrent les atteintes qui peuvent être portées à la présomption d' innocence. Outre les approximations présentées comme des certitudes et les objets représentés comme étant la réalité, le criminel recherché, absent du plateau et pourtant fondement de l' émission, est traité comme un objet. D'ailleurs il suffit d' écouter Jacques Pradel pour se rendre compte du peu de cas qu' il fait de l'art 9 de la Déclaration des droits de l'homme. "Témoin numéro un [...] a permis l' arrestation de 4 criminels présumés " peut-on lire dans les entretiens accordés par Jacques Pradel à la presse.( annexe n°3). Ainsi, avec lui le principe est non seulement bafoué mais en plus inversé : il ne s' agit plus de présumer l' innocence mais la culpabilité ! Le 20 mars, Pradel a lancé un appel à un inculpé en fuite, mais n' étant pas encore jugé, il était toujours présumé innocent. Pour Pradel et la famille, il n' était même pas question d' envisager la possibilité de son innocence et son identité dévoilée dans de telles conditions à 7,5 millions de téléspectateurs présente le risque de créer une chasse à l'homme. Surtout qu' il était soupçonné du meurtre d' une adolescente, sujet trés sensible dans l'esprit populaire. Ceci n'est que l'exemple le plus choquant du non-respect de la présomption d' innocence mais les atteintes sont nombreuses. D'ailleurs la plupart du temps les gens sont appelés à rechercher des " témoins numéro un" présentés comme des suspects numéro un, comme le sont toujours les témoins principaux dans les séries policières.

Le criminel n' est pas le seul à courir des risques du fait de l' émission. La mauvaise présentation des faits peut entraîner des erreurs judiciaires susceptibles d'atteindre tout le monde. Même la victime n'est pas épargnée dans sa dignité . Une personne morte semble avec cette émission perdre tout droit à sa vie privée. L'adolescent assassiné est présenté comme un éventuel usager de cannabis ( émission du 23 janvier ), un jeune homme retrouvé mort est suspecté d' avoir caché des relations homosexuelles à sa famille parce qu' il a été retrouvé dans un lieu connu pour abriter des couples illégitimes - et immoraux, le sous-entendu étant clair - ( ibidem ). Ce déballage de la vie intime des personnes est " sans rapport avec l' affaire " selon les dîres même de Jacques Pradel. Mais alors pourquoi y recourir si ce n'est pour faire de l' audience sur des personnes ne pouvant plus se défendre elle-même. L' action en réparation pour non-respect de l' art 9 du code civil devant être diligentée, lorsque la personne victime est décédée par ses héritiers, Pradel n' encourt aucune sanction la famille étant présumée avoir consenti à ce déballage de par sa présence sur le plateau. Dès lors les atteintes portées aux personnes se répercutent sur le fonctionnement même de la justice.

2. L' impossibilité du procés équitable

Selon l' art 6-1 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales , toute personne a droit à être jugée par " un tribunal indépendant et impartial ". Ces deux garanties ont pour objectif de lutter contre l' arbitraire. Selon la jurisprudence européenne, l' impartialité doit s'apprécier selon une démarche objective mais aussi subjective ( CEDH 24 mai 1989, Hauschildt c/ Danemark, série A n° 154). Ceci veut dire que le juge doit être indépendant à l'égard des parties, mais qu' il doit aussi paraitre impartial. " Just must not only be done, it must also seen to be done ". En l' occurence les doutes quant à l'impartialité des instances de jugement, ou du magistrat-instructeur qui décernera un mandat de dépôt à l' encontre d' une personne arrêtée à la suite de l' émission, semblent suffisamment forts pour aller à l'encontre des prescriptions européennes. Comment rester neutre après une émission qui a déjà déclaré la culpabilité du " témoin n°1 ", surtout lorsque le tribunal est constitué par un jury populaire... Il semble que le préjugement soit inévitable.

De même le respect des droits de la défense, principe général du droit et ce quelque soit l'ordre juridique ( européen, communautaire ou national ) est largement oublié lors de ces " enquêtes " par le biais de l' audiovisuel. Qu' il s' agisse du débat contradictoire ou de l' égalité des armes, les deux garanties sont absentes. Il ne peut y avoir de débat en l' absence de l' une des parties, et les éléments de l' enquête ne peuvent être discutés. L' objectivité n' est en aucun cas un mot d' ordre de l' émission. L' action est clairement menée dans l' interêt des parties privées, pour la défense du seul intérêt privé. Alors que l' action publique est menée dans un but d' intérêt général afin de rétablir l' ordre, l' action privée n' a pour raison d' être que la seule rétribution. La famille ne se soucit aucunement des droits de la défense, seul compte pour elle le fait de pûnir, châtier le coupable. " Ce qui me paraît le plus important, c' est qu' un criminel, un récidiviste potentiel, ne soit pas en liberté. Si la télévision peut contribuer à ce que les assassins ne soient pas en liberté, elle doit le faire ", ainsi est résumée la fonction de l' émission par Meney ( Télérama n°2310, 20 avril 1994, p.80 ) C' est clair pour eux la fin justifie les moyens. La défense des seuls intérêts privés, avec des techniques aussi puissantes que celles offertes par la télévision, les accusations portées à l' encontre de la justice publique, la morale posée en impératif absolu, tous ces éléments contribuent à la restauration de la justice privée par l' intermédiaire de la justice médiatique.

II . DE LA JUSTICE PUBLIQUE A LA JUSTICE PRIVEE

Cette substitution de l' intérêt privé à l'intérêt public n' est pas clairement revendiquée lors de l' émission, mais elle est sous-jacente à tous les discours tenus. L'émission, depuis le début, n' affiche pas ses objectifs profonds. Elle laisse croire qu'elle agit conformément à la loi, avec l' accord de la justice, alors qu' il n' en est rien. Certes l' émission n' est pas illégale, mais elle est illégitime et ce d' autant plus qu' elle n' est plus sous placée sous le contrôle des autorités judiciaires. Elle exerce sa mission de " service public " hors de tout cadre légal, et seule. Elle se fonde sur sa volonté d'aider les familles, alors que son objectif est d' arrêter les coupables plus que de soutenir les familles. Ces accusations sont fondées sur les déclarations des responsables eux-mêmes ( cf infra ), ainsi que sur le peu de considération pour la dignité des victimes. Si l' émission agissait uniquement dans l' intérêt des proches, les commentaires sur la vie des personnes décédées seraient moins scandaleux et outranciers. La recherche des coupables fondée sur le seul but de la rétribution et du châtiment est la motivation de la justice privée. Une telle justice ne peut exister sans faire courir le risque inhérent à tout rituel justicier, celui de n' instruire qu' à charge et jamais à décharge. Les principes de légalité et de prééminence du droit qui sont les fondements de tout Etat de droit, n' existent pas pour la justice privée. Elle ne tient pas compte des droits de l' homme et ne met en avant que ses devoirs de citoyen, dont le premier serait la dénonciation dans la hiérarchie posée par l' émission. C' est pourquoi il convient de stopper l' évolution de cette émission et de fixer un cadre, des limites à ne pas dépasser pour ne pas en arriver à ce que la justice-spectacle ne s' impose comme référent dans l' ordre juridique.

A. UNE SUBSTITUTION INSIDIEUSE

Témoin n°1 se substitue de façon sournoise dans le fonctionnement de la justice, mais totale. Elle prétend défendre une norme propre selon une procédure propre. Mais tout ceci n' est fondé que sur des interprétations, qu' il s' agisse de la morale défendue ou de l' image, du faux-semblant de justice. Témoin n°1 fait l' apogée d' une justice "canada-dry ", fondée sur l' apparence.

1. Un simulacre de justice

Cette émission tend à faire croire que les éléments qui la composent sont spontanés, les faits retracés étant fidèles à la réalité des choses, les questions posées spontanées et les réponses non dirigées. Elle se protége sous le règne de l' apparence : apparence de justice, apparence de réalité, apparence de vérité. Pradel oppose à l'opacité de la justice pénale, la transparence de ses méthodes. Tout serait montré tel quel, sans transformation. Sur le plateau, il n' y a pas de secret opposé aux revendications légitimes des victimes indirectes. Seulement la réalité est tout autre. Les reconstitutions diffusées durent à peine cinq minutes alors qu' elles ont été préparées pendant des heures. Elles sont l' aboutissement d' un long travail de montage, donc de création. Les éléments déplaisants, ne correspondant pas à l' image que l' on désire faire passer, à l'interprétation des faits que l' on veut faire partager sont rejetés. L'objectivité prétendue de l' enquête, qui serait cependant nécessaire, n' est elle aussi qu' apparente. Les questions posées aux " témoins " sont orientées non par l' objectif apparent de recherche de la vérité, de compréhension des faits et des personnes, mais par le désir de faire du spectacle, de créer de l' émotion et du sensationnel. Les sujets traités sont soigneusement sélectionnés, les responsables de l' émission n' attendant pas toujours d' être requis par les familles et devançant leur appel. Ils sont à l' affût du fait-divers correspondant à leurs critères : une victime ayant une vie privée cachée ou pouvant en avoir une, un assassin sadique si possible, et un lien direct avec un thème de société. Les " témoignages " apportés par les personnes connaissant la victime sont souvent faits d' interprétations imminemment subjectives de personne ne connaissant qu'une des facettes de la personnalité de la victime. Lors de l' émission du 29 mai, Pradel a diffusé les témoignages de deux voisines de palier d' une victime. Elles ne connaissaient pas plus sa personnalité que nous ne connaissons celle des personnes avec lesquelles nos relations se limitent à un pûr échange de politesse. Leur intervention ressemblait plus à un compte-rendu des rumeurs qui circulent qu'à un témoignage fiable et performant. De même l' efficacité prétendue de l' émission n'est elle aussi qu' apparence. En réalité, à ce jour, l' émission n' a permis aucune arrestation de personne reconnue coupable.

Cette justice de l' a-peu-près repose sur une confusion permanente et diverse. a sa création, la présence des magistrats sur la plateau entretenait encore plus cette confusion des rôles. Les producteurs de télévision devenaient des enquêteurs de police saisis par le réquisitoire du procureur et les magistrats se transformaient en réalisateurs d' émission télévisuelle. Aujourd' hui, l' un des deux termes de la confusion a disparu. Il ne reste plus que les enquêteurs-producteurs. Mais on peut retrouver une confusion des fonctions lorsque Pradel se livre à un interrogatoire d' un officier de police judiciaire. Le présentateur est alors celui qui pose les questions à un OPJ en posture d'accusé. La confusion s' étend au-delà des rôles de chacun. " Le temps de la justice n'est pas celui de la presse " déclare Pierre Truche, Procureur général près la Cour de cassation ( cf annexe n°1 ). " Mais le temps en justice a aussi sa raison d' être : juger dans la sérénité, en étant complètement informé" ajoute-t-il. Ce point est omis par l'émission qui tend à imposer son temps médiatique comme seul référent. Seulement commenter une affaire, aiguillée les recherches et lancer un appel à témoin ne sont pas suffisants pour prétendre être un substitut valable à l'enquête judiciaire. Même en tant que simple auxiliaire, il me semble que cette émission ne peut être réellement efficace. Transférer la scène judiciaire sur la scène médiatique ne peut être profitable à la justice qui est obligée de se conformer à ses règles. La justice ne peut suivre les mêmes principes qu' une émission de télévision. Son objectif n'est pas de séduire un public, mais de déterminer les responsabilités pénales. Elle ne peut recourir à la scène médiatique sans devenir un spectacle, ce qui n' entre pas dans ses fonctions et même vont à leur encontre. Cette confusion des genres s' illustrent, entre autres, par l' emploi de termes qui ont deux sens différents suivant qui les énonce. Une reconstitution ou une information n' ont pas le même sens dans le langage juridique et dans le journalistique. Les définitions juridiques sont généralement très précises pour éviter le flou, et permettre une qualification précise des faits. Durant l' émission, tous les criminels sont assimilés à des assassins alors que l' assassinat est un meurtre prémidité qui est sanctionné par la prison à perpétuité. Le meurtre simple est puni quant à lui de 30 ans de réclusion criminelle. Comme quoi confier la justice à des non-professionnels ne permet pas véritablement une information des justiciables, mais plutôt accroît les confusions et approximations dont ils sont déjà habitées. Surtout lorsque la norme défendue n'est pas la norme juridique mais la norme morale.

2. La vertu exacerbée

Prôner la morale à tout prix n' est pas une nouveauté, et ce même dans l' histoire de France. Le culte de la vertu de Robespierre prouve à quel point il ne suffit pas de prêcher et de paraître pour être. Pradel représente l' homme vertueux, celui qui ne désire que faire le bien, qui n'aspire qu' à conforter la morale. En soi, on ne eput condamner une telle attitude, mais lorsqu' elle se pose en modèle, en référence, elle risque d' entraîner une condamnation de l' homme par l' homme. La réprobation fondée sur la morale est dangereuse car il n' y a unité de la notion, la morale n' est no générale ni absolue. Elle n' est pas la même pour tous et ne peut être légitimer par l' adhésion du plus grand nombre. Les moeurs évoluent sans cesse et la morale des individus ne suit pas cette évolution de façon identique. Ce qui peut être licite pour certains sera illicite pour d' autres, alors qu' il s' agit d' une seule et même réalité. Faire croire qu' il suffit de ne pas avoir de vices pour être à l' abri des agressions est une irréalité de plus à ajouter à la liste de Témoin n°1.

Il est en revanche beaucoup plus regrettable de jouer avec les réflexes identitaires et sécuritaires des gens, surtout à une époque où ces réflexes sont déjà assez présents et exaltés. L' émission donne la sensation que la société actuelle recèle de criminel, autre fausse réalité. " il vaut mieux être parano qu' inconscient " répond Meney à la crainte exprimée par la journaliste que leur attitude ne rendent tout le monde paranoïaque (annexe n°2). Pourtant, en France, selon les statistiques officielles, on risque 60 fois plus de périr de mort violente en roulant dans sa voiture ou en se suicidant qu' en étant agressé par un voyou. Jouer aussi de la peur de l' étranger est une atteinte portée à la cohésion sociale. Le fait que le public veuille entendre ce genre d'argument ne légitime en rien la propagation de fausses impressions. Pradel est un journaliste, et il devrait savoir que son rôle est d' informer les gens et non de les induire en erreur. Insister sur " l' univers particulier des banlieues ", " les mauvaises fréquentations " du jeune homme, lorsque les propos commentent une reconstitution où l' on voit le jeune homme en question avec des maghrébins ( émission du 20 mars ) entre dans une idéologie totalitaire assimilant la déviance à l' infraction.

Outre le danger lié au réveil des réflexes identitaires, la substitution de la justice privée à la justice publique peut avoir pour conséquence d'inciter à recourir à la vengeance privée. Pradel-le justicier se pose en redresseur de torts, en défenseur de la morale et incite les citoyens à accompagner et aider son action par le biais de l' appel à témoin. Lorsque les témoignages demandés sont ainsi motivés, il ne s' agit plus , selon moi, d' accomplir un devoir de citoyen mais d' agir en délateur. Lorsque l' on voit le générique de l' émission, on ne peut s' empêcher d' être choqué par cette représentation de dizaines de visages qui s' entre-observent. Entretenir un tel climat de méfiance et de défiance à l' égard d' autrui va à l'encontre de l' ambition de retisser le lien social qui motive l' existence de la télévision compassionnelle. Certes l' émission tend à assurer une cohésion mais entre gens du même monde. Elle contribue ainsi à segmenter encore un peu plus la société et non à solidariser les rapports. Cette justice privée à petite échelle et chez soi est dangereuse à plusieurs niveaux et degrés et il serait urgent de réformer le droit de la presse afin d' éviter les dérapages.

B. UNE SUBSTITUTION DANGEREUSE

Tous les différents risques et dangers que présentent Témoin n°1 tiennent au fait qu' elle tend à vouloir affirmer l' existence d' une justice qui, vu le contexte, ne peut être que virtuelle. Les médias ont certes le droit d' informer le public sur la justice mais en aucun cas ils ne doivent s'y substituer, car une telle aspiration a pour conséquence de décrédibiliser les institutions officielles. Aussi une étude comparative de l' état des législations où sévissent ce genre d' émission parait utile afin de trouver une solution qui conciliera les différentes libertés en cause.

1. L' irréalisme de la justice virtuelle

Si, en ce moment, les progrès en matière de communication et d' électronique tendent à vouloir imposer l' image virtuelle, si certains auteurs comme Léo Scheer défendent la thèse de la démocratie virtuelle ( cf bibliographie ) il ne faut pas laisser cet engouement général atteindre des domaines qui ne peuvent être traiter à la légére vu les enjeux qui sont en cause. Le virtuel n'est pas le réel, il n'est encore qu' une possibilité, et la maîtrise des techniques de communication n' est pas assez grande à l'heure actuelle pour s' étendre à tous les domaines sans danger. D' ailleurs il n' est pas souhaitable de voir le télé-vote se substituer au jury populaire. La Cour d' assises n'est pas un music hall et le sérieux de la justice ne peut être remis en cause par des pratiques inconsidérées. Si Témoin n°1 a des allures de jeu de rôle grandeur nature, il ne faut pas oublier que la justice n' est pas un jeu, notamment pour le justiciable. De même, elle n'est pas non plus un enjeu de pouvoir même si, en France, le conflit permanent entre médias et pouvoir, presse et justice a des allures de combat pour le pouvoir. Les alliances entre l' exécutif, l' autorité judiciaire et la presse au sens large ne cessent de se faire et de se défaire suivant le rythme des événements, et sans tenir compte de la nécessité de ne surtout pas faire de la justice pénale un enjeu pour le pouvoir. Certes, c' est par l' appropriation progressive de domaine pénal que le pouvoir royal a étendu son autorité, ce qui tend à prouver que contrôler ce domaine tend à donner un pouvoir essentiel. C' est la raison pour laquelle il faut éviter de laisser des émissions télévisuelles imposer leur présence. Elle n' en ont ni les compétences ni la capacité. De plus les journalistes étant des éléments de la société civile, si on leur confie la justice, elle entrera dans la sphère privée, ce qui en terme de garantie judiciaire est inquiétant. Les tribunaux d' opinion publique ne réagissent pas selon le droit mais selon les sentiments.

Il est certes nécessaire que les criminels soient jugés et sanctionnés afin de rétablir l' ordre social, mais la fin ne justifie pas les moyens. Diffuser un portrait-robot à la télévision n' a pas la même portée que la même diffusion dans un journal local. D'autant plus que Pradel ne se contente pas de montrer un portrait-robot, il se livre à des commentaires condamnant avant tout jugement la personne. Le risque est alors de livrer en pâture un homme, sans aucune certitude de sa culpabilité. Le portrait diffusé en cause était celui d' un assassin d' enfant. Connaissant les réactions irrationnelles que procurent ce genre de crime, autant rétablir les jeux du cirque. Les citoyens ne sont pas capables de prendre toute la distance nécessaire pour juger un acte selon les voies du droit. Les libertés en cause revêtent un caractère trop essentiel pour ne pas prendre le problème au sérieux. On peut m' opposer que, jusqu' alors, Témoin n°1 n' est à l'origine d'aucun dérapage. ( Alain Vogelweith, secrétaire général du syndicat de la Magistrature, accuse Témoin n°1 d' être responsable d' un suicide dans le numéro 138 de Justice, page 12 mais n' ayant pû obtenir de plus amples informations je ne peux tenir cette accusation pour fondée ). Or il est bien connu qu' il vaut mieux prévenir que guérir. Les risques d' erreur et de dérapage sont présents, il suffit de peu pour qu' ils se réalisent. de plus on ne peut laisser la justice être remise en cause ainsi. L'émission du 27 juin se propose de traiter d' une affaire classée par la justice, n' étant qu'un suicide. La famille s' opposant à cette version, la décision de non-lieu va encore donner lieu à d'abondantes critiques sur le fonctionnement de la justice. Certes la Cour européenne des droits de l' homme affirme la nécessité, dans une société démocratique, de permettre au citoyen de critiquer les institutions, même judiciaires ( CEDH 22 février 1989 Barford c/ Danemark, série A n° 149 ) mais cette critique ne doit pas "franchir les bornes fixées en vue, notamment [...] de garantir l' autorité du pouvoir judiciaire " (CEDH 26 nov. 1991 Sunday times c/ RU, série A n°217 ). D' ailleurs, les atteintes à l'autorité de la justice ne sont pas les seules atteintes portées aux droits reconnus par la Convention européenne.

2. Des libertés à concilier

Il s' agit principalement de concilier la liberté d' expression et d'information et les libertés individuelles ainsi que les garanties judiciaires.

La liberté d' expression est affirmée par l' art. 11 de la déclaration des droits de l'homme, l'art. 10 de la CESDH et le Conseil Constitutionnel l' a consacrée dans sa décision " Entreprise de presse " des 10 et 11 octobre 1984 : la liberté d' expression constitue " une liberté fondamentale d' autant plus précieuse que son exercice est l' une des garanties essentielles du respect des autres droits et libertés et de la souveraineté nationale " ( décision 84-181 DC, Les Grands Arrêts du CC, Coll. Droit public, 6ème éd. 1991, n°38 ) dans sa décision du 17 janvier 1989 " Conseil supérieur de l'audiovisuel" ( décision 88-248 DC, Les Grands Arrêts du CC, n°44 ) le conseil rattache la liberté de communication audiovisuelle à l' art 11 de la DDH.

Les libertés individuelles en cause sont le respect de la vie privée et la présomption d' innocence essentiellement. Le droit à la vie privée est affirmé par l' art 8 de la CESDH et la présomption d' innocence est consacrée par les art 9 de la DDH et 6-2 de la CESDH. Toutes deux sont protégées par l' art 9 du code civil. Enfin les garanties judiciaires sont consacrées par les articles 5 et 6 de la CESDH.

Concilier des libertés d ' égales importance n' est certes pas une tâche aisée. S' il est vrai que la transparence de la justice et le droit du public à l'information conduisent à attacher une importance particulière à la liberté d' information, il reste que cette liberté doit dûment être mis en balance avec les droits de la défense et la présomption d' innocence. C 'est dire qu' il convient d' être particulièrement attentif à la nécessité d'éviter des procès prématurés par télévision interposée. ( cf ERGEC, 1993 ) De plus, à côté de cette liberté d' être entendu de tous, il y a le droit de n' être entendu que de ceux à qui l' on réserve ses propos, et le droit de mener sa vie à sa guise, sans la voir étalée publiquement. Ce problème a été pris en compte par le Parlement européen, qui a pris une résolution sur la liberté d' expression ( annexe n°4 ) dans laquelle il "confirme que la liberté d' expression est un droit constitutionnel inaliénable dans tout Etat démocratique de droit " et considère néanmoins qu' elle ne peut " nullement remettre en cause le droit tout aussi fondamental à la protection de la vie privée ".

Il est difficile de trouver des critères susceptibles de distinguer les différentes atteintes portées aux droits et libertés fondamentales par les abus de la liberté d'expression. Surtout qu' en France à ces droits protégés, il faut ajouter le respect du secret de l'instruction posé par l'art. 11 du CPP. La Cour européenne a quant à elle poser des critères généraux permettant d' apprécier la portée de l' atteinte. En effet, l'art 10-2 de la Convention permet des restrictions à l' exercice de la liberté d' expression, l'ingérence de l'autorité publique devant être prévue par la loi, proportionnées et limitées à la protection de certains buts énoncés de façon exhaustive.

L' ingérence doit être prévue par la loi. La notion de loi est comprise au sens large, c' est à dire qu ' elle inclut la jurisprudence depuis l' arrêt Sunday Times du 26 avril 1979 ( série A, n° 30 ). Elle doit également correspondre à une exigence de qualité, qui doit s' entendre comme la nécessité pour la loi d' être claire, accessible et précise. L' ingérence doit viser un objectif légitime, sans discrimination arbitraire (art14 CESDH ) et sans détournement de pouvoir ( art 18 CESDH ). Ces objectifs sont limitativement énumérées par la convention : il s' agit de la sécurité nationale, l'intégrité territoriale, la sûreté publique, la défense de l' ordre et la prévention du crime, la protection de la santé ou de la morale, la protection de la réputation ou des droits d'autrui, la protection d' informations confidentielles et la garantie de l'autorité et l'impartialité du pouvoir judiciaire. Dès à présent, on peut constater que la défense des droits et libertés envisagés auparavant est prévue par la convention comme objectif légitime de l' intervention du législateur. Enfin, l' ingérence doit être nécessaire dans une société démocratique, ce qui signifie que la Cour doit apprécier la proportionnalité de la mesure attentatoire à la liberté d' expression par rapport au but légitime poursuivi. ( CEDH Barthold, opp. cité ) A cette fin, la Cour contrôle entre autre le caractère raisonnable de la mesure et le contenu des informations protégées.

Ces critères doivent être pris en compte dans la recherche d' une solution à apporter à ce conflit de libertés. Ils permettent de cerner, encadrer les mesures à prendre et éviter une restriction trop grande d' une liberté afin d' en protéger une autre.

3. Des limites à poser

Afin de fixer les limites nécessaires à l' exercice de la liberté d'expression, il est nécessaire d' envisager le dispositif actuel qui est à la disposition des tribunaux français, pour en déterminer les points forts et les failles.

Le droit français permet une protection civile et pénale contre les abus de la presse. En ce qui concerne les atteintes portées à la vie privée, elles peuvent être poursuivies devant les juridictions civiles afin d' être réparées ou empêchées grâce au recours à la procédure de référé de droit commun ( art 9 du code civil ). Elles peuvent aussi être poursuivies devant les juridictions pénales, si la victime porte plainte préalablement. L' art 226-1 punit d' un an d' emprisonnement et de 300 000 francs d'amende le fait de porter atteinte à l' intimité de la vie privée d' autrui. Cet article protège également le droit à l'image. Le montage de paroles ou d' images sans le consentement de l' auteur est réprimé par l' art 226-8 du code pénal, l' emprisonnement étant aussi d' un an mais l'amende étant limité à 100 000 francs . Le droit à l'image peut aussi être défendu devant les juridictions civiles sur le fondement de la responsabilité de droit commun ( art 1382 du code civil ).

La présomption d' innocence bénéficie d' une protection spécifique depuis la loi du 4 janvier 1993. L' art 9-1 du code civil en érigeant ce principe à l'état de droit de la personnalité lui assure une protection identique dans les conditions de fond et de procédure à celle de la vie privée.

De façon générale, toute personne citée par voie de presse bénéficie d'un droit de réponse selon l'art 13 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Le refus de l'insertion de la réponse étant sanctionnée d'une peine d' amende de 25 000 francs. Ce droit de réponse a été étendu à la matière audiovisuel par la loi de 1986.

La protection pénale de l'honneur et de la réputation d' autrui est assurée par les délits de diffamation ou d' injure définis par l' art 29 de la loi de 1881 , et dont les sanctions sont fixées par les articles 32 et 33 de la même loi ( 6 ou 3 mois d'emprisonnement et 80 000 francs d' amende ).

Quant au secret de l' instruction, il est défini par l' art 11 du code de procédure pénale. Il ne s'applique qu' aux dépositaire du secret professionnel qui sont les professionnels de la justice. La sanction est fixée par l'art 226-13 du code pénal à 1 an d'emprisonnement et 100 000 francs d' amende.

Enfin le discrédit porté sur une décision juridictionnelle est réprimé par l'art 434-25 du code pénal et sanctionné par 6 mois d' emprisonnement et 50 000 francs d'amende.

Cette liste tend à prouver que le justiciable dispose de tout un arsenal légal pour lutter contre les abus de la presse. Cependant force est de constater que ce dispositif législatif n' assure pas une protection jugée efficace en matière d' atteintes aux garanties judiciaires. La commission des lois du Sénat a d'ailleurs rendu public, en mars 1995, un rapport tendant à renforcer le secret de l'instruction. Ce rapport propose d' étendre l'obligation de conserver le secret durant une instruction à toute personne, les sanctions étant simplement plus sévéres à l'encontre des professionnels. Mais comme le souligne Pierre Truche " il y a une contradiction entre le devoir de la presse - informer - et celui de la justice - garder le secret " ( annexe n°1). La répression ne peut être une solution efficace, et les atteintes demeureront. De même, la protection de la vie privée et de la présomption d' innocence est certes bien assurée par le dispositif légal, mais n' y a-t-il pas un danger à permettre aux justiciables de monnayer leur droit de la personnalité ? Enfin, si la diversité permet le choix et l' adaptation à chaque cas spécifique, elle accroît la complexité et le flou du droit pour les citoyens. En conclusion, il semble que le dispositif français ne soit pas efficace, notamment dans le cas de Témoin n°1, a lutté contre les risques et les atteintes que peut porter cette émission.

Si l' on s'intéresse aux solutions apportées par les législations étrangères, il est intéressant de constater que la protection la plus efficace n' est pas assurée dans les pays les plus répressifs. Nous limiterons l' étude comparée aux Etats les plus significatifs et qui ont affaire à ce genre d' émission dans leur programmation audiovisuelle. Selon le rapport de la division des études de législation comparée su Sénat sur le secret de l'instruction et la présomption d' innocence ( cf bibliographie ), les pays où le secret est le mieux assuré sont l' Allemagne et la Grande-Bretagne, et le moins bien l' Italie et les Etats-unis. De cette première constatation, on peut déjà remarquer l' adéquation qu' il existe entre la prolifération des émissions du genre de Témoin n°1 et leur excès et l' échec de la protection du secret. L' Allemagne et l'Angleterre se caractérisent par l' absence de protection spécifique du secret. En Italie, sa protection est assurée par le code de procédure pénale d' une façon similaire à la France. Le cas des Etats-Unis est différent. Les acteurs du procés judiciaire étant des élus, ils ne s'opposent que très rarement à la couverture médiatique d' une affaire pouvant faciliter la promotion de leur carrière. De plus le droit d' accès de la presse au procès est un droit constitutionnel. Aussi les tribunaux sont parfois obligés de recourir à des mesures aussi surprenantes que la séquestration du jury afin d' assurer un procès équitable à l' accusé. En Italie, le problème semble provenir aussi des professionnels eux-mêmes. La jurisprudence criminelle a tendance à considérer le droit à l'information comme une dispense de responsabilité pénale. En outre, la pression de l' opinion publique n' incite pas les autorités pénales à l'engagement de poursuites en cas de violation du secret. En Italie aussi, la liberté d' information est quasi-absolue.

4. Plaidoyer pour une auto-régulation

La réussite de l' Allemagne et de l' Angleterre semble tenir au fait que ces deux Etats ont plus cherché à sensibiliser les professionnels qu' à réprimer. En Angleterre, la loi incite les journalistes à la prudence, et les magistrats sont incités à établir un dialogue avec les journalistes avant de décider d' appliquer la règle de la responsabilité objective issu du Contempt of Court Act de 1981. Les journalistes eux-mêmes s' auto-limitent dans leur déclaration. Un manuel destiné à répondre aux principales interrogations des journalistes explique qu' il ffaut peser ses mots et donne des exemples précis ( Mc Nae' s essential law for journalists, Editions Butterworths ).

L' Allemagne, elle aussi, a choisit de privilégier la voie de la coopération et de la collaboration entre les médias et les autorités judiciaires. Le ministère de la justice, dans une directive de 1977 adressée aux parquets, incite les magistrats à collaborer avec les médias pour l' information du public. Les professionnels de l' information ont aussi adopté un Code de déontologie " Pressekodex " par le Conseil de la Presse Allemand. De toutes ces constatations, il semble que la réussite soit liée à l'auto-disciplinarisation des professionnels de la justice et des médias, et à une volonté de collaborer.

Si l' on s'intéresse à présent à la volonté des professionnels eux-mêmes, elle semble être elle aussi favorable à une auto-régulation plus qu' à la répression. La déclaration des droits et des devoirs des journalistes, texte à vocation internationale, affirme comme premier droit du journaliste celui d' accéder librement à l'information et que " le secret des affaires publiques ne peut en ce cas être opposé au journaliste que par exception et en vertu de motifs clairement exprimés " ( annexe n°8 ). Quant à la charte du journaliste, texte reconnu par l'ensemble des syndicats de journalistes, elle affirme clairement la volonté des journalistes de ne reconnaître " que la juridiction de leurs pairs, souveraine en matière d' honneur professionnel ", la faute professionnelle étant notamment constituée par " les accusations sans preuve "( annexe n°9 ).

De leur côté les magistrats semblent en majorité en accord avec la position de Pierre Truche qui propose de lever le secret. " Pour concilier logique judiciaire et logique de presse, il faudrait, en cours d' instruction, instaurer une communication véritable entre journalistes et magistrats, plutôt que des contacts semi-clandestins, comme aujourd' hui ". Il est aussi favorable à l'adoption d' un code de déontologie, voire à la création d' un Ordre des journalistes semblables à celui des avocats ou des médecins.( annexe n°1).

La résolution du parlement européen de janvier 1994 ( annexe n°5 ) demande d'éviter la voie pénale et demande à la presse " de s'auto-contrôler pour sauvegarder l'éthique professionnelle ".

Il semble donc que l' auto-régulation soit la voie la plus adéquate à restaurer des relations saines entre la justice et les médias. Elle semble réussir lorsqu' on y recourt, elle fait l' adhésion dans les milieux professionnels et c' est la solution préconisée par le Conseil de l' Europe, organe chargé de conserver et promouvoir les droits de l'homme. Une loi ne peut être appliquée que si elle recueille l' adhésion du secteur concerné, qu' il soit professionnel ou non. Les juges d' instruction, en janvier 1993, ont réussi à faire abroger la réforme les concernant parce qu' elle tendait à limiter leurs prérogatives, les routiers ont réussi à faire augmenter le nombre de points figurant sur le permis, les étudiants ont même réussi à faire modifier un rapport. Tous ces exemples illustrent le fait qu' une loi ne peut s' imposer sans rencontrer l' adhésion des personnes dont elle va réglementer le comportement. La loi Evin dite " anti-tabac " ne reçoit aucune application dans ses dispositions les plus controversées et ne se voit sa violation n' être que très rarement sanctionnée. De plus, il est certain que lorsqu' il s'agit de comportements professionnels, il vaut mieux éduquer plutôt que réprimer. Les effets sont plus long à venir, mais ils sont irréversibles. Les journalistes sont particulièrement hostiles à toute immiction des autorités publiques et ne veulent supporter que la sanction de leurs pairs. Il est d' ailleurs symbolique que la loi de 1881 sur la Liberté de la presse soit communément representée par le " liberté d'afficher" qui orne les mûrs des villes. Aussi, l' idée la plus intéressante serait d'inciter les journalistes à adopter un code déontologique, comme les professionnels éléments. Ce code devrait poser des principes fondateurs inspirés de l' art 3 de la déclaration des droits de l'homme de 1789 : " La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ". Ainsi, après avoir proclamée la liberté d' expression dans toutes ses composantes, il faudrait poser les limites fondées sur les droits et libertés fondamentales comme le fait la Convention européenne des droits de l'homme pour chacun des articles de 1 à 11. Ensuite la profession doit se dôter d' une légitimité afin que tout le monde ne puisse prétendre l' exercer. Celle-ci pourrait être fondée sur la reconnaissance par les journalistes d' un statut officiel à la carte de journaliste et obligatoire. Il faudrait certes revoir les critères d' attribution pour prendre en compte les journalistes-pigistes, et les fonder sur la compétence. De même le code devrait imposer la possession de la carte pour exercer une mission d' information quelqu' elle soit. Ensuite le code devrait préciser la définition de la faute professionnelle journalistique. A cette fin il pourrait notamment s' inspirer de celle énoncée dans la Charte des journalistes. Il faudrait enfin prévoir un régime de sanctions précis et gradué, dont la suspension et le retrait de la carte ferait partie. Enfin le code devrait ouvrir le droit à un recours devant les tribunaux judiciaires lorsque la sanction apparaîtrait disproportionnée à la faute commise.

Simultanément il faudrait former les magistrats afin de les habituer progressivement à collaborer avec la presse, dans le même souci de conciliation des droits en présence. On pourrait créer une sorte de service des " relations publiques ", chargés des relations avec la presse au sein de chaque TGI. Mais vu les manques de moyen dont disposent la justice, il faudra se contenter d' une simple éducation des magistrats. Ainsi, si d' un côté la presse ne se voit pas fermer l' accès à l'information sans motifs valables, elle cessera de remettre en cause la justice à cause de son opacité; si, parrallèlement, les journalistes eux-mêmes intégrent des préceptes moraux comme règles de conduite, l' éternel conflit entre la justice et la police prendra peut-être fin.

Conclusion

Si un code de déontologie organisait le fonctionnement du milieu journalistique, Témoin n°1 ne pourrait risquer de dévier. Si les présentateurs oubliaient leur devoir, ils verraient leur carte suspendue ou retirée et l' émission devrait cesser, faute de journalistes pouvant l' animer à la place de Pradel. J' affirme celà, d'une part parce que j'en suis moi-même convaincue, et d' autre part, parce que ce fût la seule réponse commune à toutes les personnes qui ont répondu à mon questionnaire ( annexe n°11 ). Les personnes ne voient pas un autre journaliste possédant les qualités requises pour animer cette émission.

Certes, actuellement, l' émission n'est pas encore dangereuse en soi, mais elle présente des éléments l' apparentant à une bombe à retardement. Elle contient en germe tous les risques de dérive présentés tout le long de ce mémoire et donnent une fausse image de la réalité, qu' elle soit judiciaire ou sociale. Elle contribue par son existence même à renforcer la crise de la justice et la défiance des justiciables à son encontre. Tant qu'elle reste un phénomène isolé, elle reste contrôlable, mais elle peut inspirer d' autres émissions comme c' est le cas aux Etats-Unis ou en Italie. Forum est née en Italie en octobre 1985. Depuis, 10 émissions du même acabit ont vu le jour, touchant soit au procès pénal ou civil, soit à des affaires non élucidées et en cours d' instruction, soit consacrées à la police et la filmant dans ses agissements. Unsolved Mysteries est apparue en janvier 1987 aux EU. Depuis, 6 autres émissions sont nées, et une chaîne de télévision est même entièrement fondée sur la diffusion des procès. Court TV est parrainée par l ' American Lawyer, groupe de publication judiciaire. Sa devise est " Real trials, real people, different TV ". Avec une telle chaîne, la télévision ne montrera plus que la " réalité " mais avec les moyens propres à l' audiovisuel qui permettent toutes les mises en scène comme le démontre Vincent Amiel dans son "Petit précis naïf d' une mise en scène de la réalité " ( cf bibliographie ). Il suffit de jouer avec les cadrages, la succession des plans de vues, et autres techniques pour donner des impressions, créér des réalités fictives, car reconstruites. En France, le problème de l'introduction de la caméra dans le prétoire se pose. Je n' en vois pas la nécessité. La justice n'a pas à être filmée pour être publique. Et il ne faut pas courir le risque de voir les Assises, ou toute salle de jugement, se transformer en une scène de spectacle. Elles sont déjà bien assez théâtrales par le biais des rituels, le procès permettant aux parties de " rejouer " sur un mode différent le conflit qui les oppose. Ce n'est pas parce que une liberté s' affirme, que des relations changent, qu' il faut tout permettre. Certes, l' évolution de la télévision l' a conduite à changer de fonction : du divertissement, elle est devenue un service public jouant un rôle social dans le jeu social, mais, lorsqu' elle s' empare des affaires judiciaires, son action peut être néfaste. Son champ d' action et les modalités de l' émission peuvent conduire à banaliser le crime et la réponse privée à la violence.

" Toutes les actions que réprouve la religion ou la morale ne prennent pas place au nombre des délits dans le code pénal. Toutes les lois qui doivent régler la conduite des hommes pour que la société puisse subsister ne sont pas écrites dans les lois criminelles. Que tout ce qui n'est pas légalement défendu se trouve tout à coup moralement permis, que les citoyens ne se croient plus aucun devoir, ne reconnaissent plus aucun frein partout où ils ne verront pas l' échafaud, l' amende ou la prison, la société sera bientôt dissoute.Il lui faut d' autres liens que ceux de la crainte, d' autres craintes que celles du sang " Guizot.

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES

ARTICLES

ANNEXES

ENTRETIEN :

TEXTES DE DROIT INTERNATIONAL :

TEXTES DIVERS :


QUESTIONNAIRE

  1. Regardez-vous l'émission "Témoin n°1" ? Si oui, la regardez-vous régulièrement ?
  2. Quelles sont les motifs de votre intérêt pour cette émission ?
  3. Que pensez-vous de Jacques Pradel ? ( au regard de son apparence , de l' image qu'il donne et de son rôle dans l' émission)
  4. Pensez-vous qu' un autre animateur pourrait présenter cette émission ? Si oui, lequel ?
  5. Que pensez-vous des reconstitutions ? Sont-elles bien faîtes ou avez-vous des reproches à leur faire ?
  6. Considérez-vous qu'il soit normal et nécessaire de dévoiler la vie intime des victimes ?
  7. Selon vous cette émission peut elle porter atteinte à la présomption d' innocence selon laquelle tout homme est présumé innocent jusqu' à ce qu'il soit déclaré coupable ?
  8. Comment jugez-vous le fait que les magistrats ( juge d' instruction et procureur) ne fassent plus partie de l' émission ?
    N.B: Lors des premières émissions, ils étaient sur le plateau.
  9. Considérez-vous, d'un point de vue plus général, que cette émission s' inscrit dans une évolution de la télévision ? Si oui, laquelle ? Et y êtes-vous favorable ?
  10. Le recours de l' appel à témoin représente-t-il pour vous : un devoir pour le citoyen ? un retour à la délation ?
  11. Pensez-vous que Jacques Pradel et son émission se positionnent comme auxiliaire de la justice ou substitut à une justice défaillante ?
  12. Pensez-vous que cette émission soit l' illustration d' un certain retour à des valeurs traditionneles ? Si oui, lesquelles ?
  13. Seriez-vous, vous-même, prêt à y participer : en tant que demandeur d' une recherche et en tant que " dénonciateur" ? Si oui, pourquoi ?
  14. Pourriez-vous en quelques mots me donnez votre impression générale sur l' ambiance qui règne lors de ces émissions ?
  15. En guise de conclusion, pensez-vous que cette émission soit un mieux pour les familles des victimes ? Pour la justice ?
  16. Observations autres

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