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“Dans
les moments de crise, (EINSTEIN) |
Toute remise en cause fondamentale doit déboucher sur un nouveau projet. Federico MAYOR, Directeur général de l’UNESCO a souvent entendu, dit-il, par certains de ses collègues des Nations-unies, qu’il faut avant tout faire preuve de réalisme lorsqu’on parle de réforme de l’ONU. Il leur répondit qu’au contraire, il faut être avant tout irréaliste ; que les réalités ont souvent tort, et qu’elles sont pesantes et bloquent toute velléité de changement. Soyons donc au contraire idéalistes et audacieux. Notre idée quotidienne de la réalité est une illusion que nous passons une bonne partie de notre temps à étayer, en pliant les faits à notre propre définition du réel, au lieu d’adopter la démarche inverse. De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce ne sont que différentes versions de celle-ci dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes des effets de la communication, non le reflet de vérités objectives et éternelles ( [1] )
Paul WATZLAWICK ( [2] ) souligne que l’interprétation scientifique dispose de deux méthodes : l’une consiste à développer une théorie pour montrer dans un deuxième temps comment les faits observables la corroborent ; l’autre présente d’abord de nombreux exemples tirés de contextes différents, puis entreprend d’en dégager, d’un point de vue pratique, la structure commune et les conclusions qui s’ensuivent.
Dans la première méthode, les exemples ont valeur de preuve ; tandis que dans la seconde, les exemples ont une fonction métaphorique et illustrative. Dans cette thèse, les deux types d’approche ont été utilisés.
La croyance selon laquelle il n’y aurait qu’une seule réalité, celle que l’on voit soi-même est une illusion dangereuse lorsqu’elle est doublée d’une volonté prosélyte d’éclairer le reste du monde. Le refus d’embrasser sans condition une définition unique de la réalité, par exemple l’idéologie classique de l’ordre juridique et prendre le risque de jeter un regard différent, peut alors devenir, à mesure que nous approchions de l’an 2000, un délit d’opinion. Nous souhaitons que cette thèse contribue si peu que ce soit, à prévenir cette forme de violence et à rendre la tâche plus difficile aux évangélistes de la pensée unique et du politiquement correct.
Contrairement à l’opinion générale, l’ordre et le chaos ne sont pas des vérités objectives, mais sont déterminés par le point de vue de l’observateur.
L’absence d’un modèle de gouvernance globale, par exemple, exige logiquement la présence d’un autre (dire qu’une suite n’a pas de modèle est une contradiction mathématique) On peut tout au plus dire qu’elle n’a aucun modèle susceptible d’être recherché. Ainsi le hasard n’a pas pour essence l’absence de modèle ( [3] )
EINSTEIN, après l’avoir nié, a fini par reconnaître qu’il est tout à fait erroné de fonder une théorie sur les seules grandeurs observables. C’est au contraire la théorie qui décide de ce que nous sommes en mesure d’observer. La plupart d’entre nous sommes toujours engagés dans une interminable quête de sens et nous cherchons à imaginer l’action d’un expérimentateur secret ou divin derrière les tribulations plus ou moins banales de notre vie de tous les jours ( [4] ) Peu d’entre nous sont capables d’égaler l’esprit du Roi de Cœur d’ “Alice aux pays des merveilles” qui parvient à assimiler le poème absurde du Lapin Blanc par cette remarque philosophique : S’il n’a pas de sens, cela nous débarrasse de bien des soucis, vous savez. De cette façon, nous ne nous fatiguerons pas à chercher à comprendre.
L’esprit humain en construisant sa propre réalité, peut aller même jusqu’à se passer d’une apparence de fait : une croyance fortement ancrée peut suffire, surtout si elle est partagée par un grand nombre même si elle peut paraître absurde aux autres ( [5] ) La peur met en évidence la nécessité d’imposer un ordre aux événements, d’en ponctuer les séquences, surtout lorsque nous sommes confrontés à une situation inédite.
Dualité de la réalité ( [6] )
Nous avons employé abusivement des mots comme “réellement”, “en réalité”, “vraiment”, “véritablement” dans cette thèse, contredisant ainsi certains arguments de notre thèse selon lesquels il n’existe pas de réalité absolue, mais seulement des conceptions objectives et paradoxales de la réalité.
En psychiatrie, on distingue deux aspects différents de la réalité que nous confondons tous et cela permet d’évaluer le degré d’adaptation à la réalité d’un individu et sert d’indicateur de sa normalité. Le premier aspect a trait aux propriétés purement physiques, objectivement sensibles des choses, et est intimement lié à une perception sensorielle correcte au sens commun ou à une vérification objective, répétable et scientifique. Le second concerne l’attribution d’une signification et d’une valeur à ces choses, et il se fonde sur la communication. Ainsi, la réalité du Premier Monde est avant tout celle de la “réalité de premier ordre” qui ne dit rien de la signification ni de la valeur de son contenu.
En revanche, dans la réalité de second ordre qui appartient au Second Monde, où il est absurde de discuter de ce qui est en réalité réel. [7]
Mais nous n’avons pas conscience de l’existence de ces deux réalités distinctes. Nous croyons naïvement que la réalité est la façon dont nous voyons les choses, quiconque les perçoit autrement est nécessairement de mauvaise foi ou fou ( [8] ) Or, c’est une illusion de penser vraiment qu’il existe un deuxième ordre de la réalité, et que les gens sains en sont plus conscients que fous. Nous voyageons dans le temps à la frontière entre le futur et le passé. Le présent, qui est notre expérience immédiate de la réalité, n’est qu’une partie insignifiante du temps où le futur devient le passé. C’est également l’instant où les propriétés de la réalité se renversent. Le futur est modifiable mais inconnu ; le passé est connu mais non modifiable.
La prospective doit s’appliquer au droit ! Par exemple, pouvait-on prévoir les échecs du sommet européen de Nice et de la Conférence de Seattle de l’OMC qui semblent être la répétition de l’échec de l’Accord Multilatéral sur les Investissements de l’OCDE ?
La prospective classique est dépassée par les évènements. Elle hésite à s’engager dans l’action tout en construisant des scénarios sans se préoccuper de leur probabilité. Tandis que les prospectivistes ont pour tâche de réduire l’incertitude et la peur du futur afin de lui donner du sens. Dans ce but, elle doit se transformer en une science des projets (la projective) pour mettre au point une approche globale de l’action afin de mieux éclairer les décideurs ( [9] )
La mondialisation des années 1980 nous a incité à penser globalement et agir localement. Aujourd’hui, il faut aussi agir globalement dans le cadre d’une gouvernance globale ( [10] ) Mais quelque soit la méthode utilisée : projective, projectique et la méthode des scénarios de Joël de ROSNAY pour une approche globale, la futurologie doit également concerner les juristes et les économistes.
Il existe un troisième ordre troisième ordre de réalité, celui de la globalité ; mais elle nous échappe car nous sommes encore prisonniers du globe terrestre sans pouvoir l’observer avec suffisamment de distance. Et pourtant nous pouvons l’appréhender de façon virtuelle grâce à la naissance d’une nouvelle dimension, d’un nouvel espace de conquête pour l’Homme du XXe siècle : le Cyberespace. Qui oserait prétendre que ce monde purement virtuel ( [11] ) ne fait pas partie de la réalité d’aujourd’hui ? C’est une nouvelle porte qui devrait nous permettre de trouver des solutions liées aux problèmes mondiaux dans une perspective globale.
Alors, Fin de quoi? ... L’an 2000 du calendrier chrétien correspond à l’an 1420 du calendrier musulman, à l’an 2544 du calendrier bouddhiste et à l’an 5757 du calendrier juif ( [12] )
( [1] ) La réalité de la réalité, Confusion, désinformation, communication, par Paul WATZLAWICK, Collection “Points Essais”, Traduit de l’américain par Edgar ROSKIS, Editions du Seuil, Paris, 1978, page 7 ; titre original : How Real is Real ? Commmunication, Disinformation, Confusion, Random House Editions, New-York./Toronto, 1976.
( [2] ) Idem, page 8.
( [3] ) Ibidem, page 64.
( [4] ) Ibidem, page 79.
( [5] ) Ibidem, page 83.
( [6] ) Ibidem, page 137.
( [7] ) Les physiciens et l’énigme de la réalité, revue Sciences Humaines, n°118, juillet 2001, pages 16 à 20.
( [8] ) Ibidem, page 138.
( [9] ) Pour une approche globale Joël de ROSNAY propose également ce qu’il appelle la méthode des scénarios, qui consiste à décrire des futurs plausibles qui se situent entre ce qui est possible et ce qui est probable. En cela, tout scénario ressemble à un jeu, dit-il, on fait comme si c’était possible. Le but est de servir à éclairer les décideurs dans leurs choix ; lire, Le macroscope Vers une vision globale, collection Points/Essais, n°80, Editions du Seuil, Paris, 1975, 346 pages.
( [10] ) Les prospectivistes doivent davantage s’engager dans l’action, Kimon VALASKAKIS, Le Monde, 21 avril 1999, page IX.
( [11] ) Qu’est-ce que le virtuel ? Par Pierre LEVY (philosophe et professeur au département hypermédia de l’université Paris XIII) Collection La Découverte Poche, série Sciences humaines et sociales, n°49, Paris, 1988, 160 pages. L’auteur s’insurge contre l’idée que le virtuel serait le contraire du réel même s’il abolit l’espace et le temps.
( [12] ) Michel BEAUD, Le basculement du monde, Série Essais et Documents, collection Cahiers libres, Editions La Découverte et Syros, 1997, 291 pages.