Marc A. Delplanque
Introduction - Genèse de la gouvernance globale
PARTIE 1 - La gouvernance globale ou les paradoxes de la complexité et du jeuSection 1 - La gouvernance globale, une stratégie technoscientifiqueI - Les métaphores de la régulation
II - Les trois dogmes de la doctrine du marché autorégulateur
Section 2 - La gouvernance globale, une technostratégie exclusive
PARTIE 2 - La gouvernance globale de la Cité des Deux MondesChapitre 1 - La nouvelle gestion globale de la complexitéSection 1 - La complexité de la restructuration de l’Ordre actif : l’OIEPUChapitre 2 - Les nouvelles règles du jeu de l’Ordre global
Section 2 - La complexité de la modélisation de l’Ordre réactif : l’OIEPRSection 1 - La gouvernance pragmatique du NOEG
Section 2 - La gouvernance hyperactive du NOEG
Titre I - La gouvernance du Premier MondeChapitre 1 - Déclin de la gouvernance juridique des EtatsChapitre 2 - Avènement d’une gouvernance économique et financière globaleSection 1 - La gouvernance juridique active des Etats
Section 2 - La gouvernance juridique réactive des EtatsSection 1 - La nouvelle gouvernance économique active des Etats
Section 2 - Suprématie d’une gouvernance financière réactive des marchésTitre II - Le voisinage global du Second Monde
Chapitre 1 - Le voisinage hors-la-loi du Second Monde
Section 1 - La gouvernance de la loi : l’exemple des lois Helms-Burton et d’Amato-Kennedy
Section 2 - La loi de la gouvernance : les projets de taxes globales sur le capitalChapitre 2 - Le voisinage sans frontière du Second Monde
Section 1 - Le projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI)
Section 2 - La programmation d’un Nouvel Ordre Ethique Global
Conclusion - Vers une projectique globale
Résumé
La Gouvernance
globale de la Cité des deux mondes consiste à proposer
un principe pour éclairer le jugement, pour comprendre et expliquer les
événements inédits qui instaurent de nouveaux équilibres.
Elle ne signifie pas la mort du droit régulateur principal de nos sociétés
mais sa relégation au second rang en tant qu’instrument au service du
marché.
Distinguons donc deux mondes : le Premier Monde qui est
constitué par les Etats pour bâtir l’Ordre juridique international
et le Second Monde qui met en place l’Ordre Economique et Financier
Global. Ce dernier regroupe tous les acteurs autres que l’Etat sur la scène
mondiale à savoir, multinationales, ONG, régions et villes mondiales,
sectes, individus, organisations internationales informelles, telles que Forum
de Davos, G8, etc.. Ces nouveaux acteurs tendent à constituer ce que
l’on appelle la société civile internationale et
revendiquent un pouvoir de décision sur la scène mondiale.
La Gouvernance globale et la gouvernance des hommes ne se confondent pas. La
Cité globale n’est pas réalisée et ne
le sera peut-être jamais ; elle représente un principe critique
par rapport aux deux mondes et l’homme vit dans l’ambiguïté de la
réalité de ces deux mondes ; mais elle nous échappe
car nous sommes encore prisonniers du globe terrestre sans pouvoir l’observer
avec suffisamment de distance.
En conclusion, la Cité globale ne pourra émerger que face à
une intrusion ou à une menace extraterrestre.
Summary
Global Governance of the
Two-World village suggests a principle, which is used to understand and
explain unprecedented events, which have established new world balances. It
does not mean the death of Law as regulating our societies but its relegation
to a second rank, as an instrument serving the market.
We distinguish two worlds: a First World which is set up by the States
in order to create the International Juridical Order; and a Second World which
implements The Global Financial Economic Order. The latter puts together
all the different actors other than the States on the worlwide scene, multinational
companies, Non-Governmental Organizations, global districts and cities, sects,
individuals, international organizations such as the World Economic Forum from
Davos, the Group of Eight, etc.. These new actors tend to constitute what we
call Global Civil Society and claim decisional power on the world
scene.
Global Governance should not be confused with the governance of men. The Global
Village may not exist yet and may never exist; however, it represents a critical
principle compared with the two worlds and man lives in this ambiguity.
Because we are prisoners of the territorial globe without being able to observe
it with sufficient distance, we are losing track of it.
Consequently, the Global Village might be able to emerge when faced with an
other worldly meeting or menace.
Mots-clé : Gouvernance globale, ordre juridique international, droit international économique, économie internationale, globalisation, régulation
Marc A. Delplanque
La
Gouvernance Globale
Fin de l’ordre juridique international
THÈSE
Doctorat en droit et économie du développement
JURY
Président: Robert CHARVIN (Professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis)
Riccardo PETRELLA
(Professeur à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve,
Belgique)
Jean-Marie RAINAUD
(Professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis)
Jacques BASSO (Professeur
à l’Université de Nice-Sophia Antipolis)
Jean-Jacques SUEUR
(Professeur à l’Université de Toulon et du Var)
Nice, 28 janvier 2000
2e édition, Nice, 2001, actualisation de la bibliographie
L’Institut du Droit de la Paix et du Développement n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les thèses. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs auteurs.
Institut du Droit de la Paix et du Développement
39, avenue Emile Henriot
06050 NICE Cedex 1
FRANCE
http://www.unice.fr/IDPD/
A la mémoire
de René Jean DUPUY
Professeur au Collège de France et fondateur de l’Institut du Droit de
la Paix et du éveloppement
Nous sommes des chercheurs et nous nous soucions peu de la vérité puisque nous pouvons prétendre la posséder. Nous vous manipulerons constamment durant cette thèse. Peu importe que, ce que nous vous présentons soit vrai ou non, valable ou non du point de vue juridique et économique. On croit habituellement dans la thèse que l'on formule. On ne se rend pas compte que ce qu'on dit est inventé de toute pièce. Mais bon nombre de nos mensonges peuvent produire d'excellents résultats lorsque nous nous en servons comme s'ils exprimaient la pure vérité. Nous sommes tout simplement à la recherche d'approches qui produisent les résultats désirés. La méthodologie ne conduit pas mais suit le progrès scientifique parce qu'elle tend davantage à définir les domaines d'utilisation des pratiques scientifiques plutôt qu'à les changer en profondeur. En outre, la recherche étant une activité collective, elle a besoin de normes, de discipline, d'une méthode pour pouvoir atteindre l'objectif décidé en commun. Beaucoup d'objectifs et d'approches sont communs aux sciences naturelles et aux sciences sociales. Mais chaque discipline a ses particularités qui impliquent des méthodes spécifiques. Le droit et l'économie sont des sciences sociales qui ne font pas de véritables découvertes pour trois séries de raisons:
Des avancées de connaissances mais pas de découvertes scientifiques. Généralement, le dictionnaire dit que découvrir c'est trouver ce qui était inconnu ou caché. Les termes "trouver" et "inconnu" sont d'une imprécision gênante en matière scientifique où ces mots ont une connotation relative plutôt qu'absolue car le fait ou la loi scientifique est rarement complètement inconnu ou trouvé. En effet, le processus de la recherche est lent, il se déroule par étapes successives, il n'y a donc aucune "découverte", mais une avancée progressive de la connaissance sans aucun saut important. Edmond MALINVAUD explique qu'une découverte doit, d'une part avoir un certain degré de généralité. Autrement dit, elle ne doit pas concerner qu'un seul objet ou un seul événement. D'autre part, elle doit être suffisamment importante pour être prise en considération par une discipline scientifique. Enfin, une découverte doit avoir prise sur la réalité contrairement à ce que serait la découverte d'une propriété mathématique. Par exemple, en économie, l'accumulation de données et leur exploitation permet de nouveaux résultats empiriques. En droit, le développement de la jurisprudence permet l'élaboration de nouvelles lois.
En économie et en droit, les avancées de la connaissance, même si elles sont valables ne remplissent généralement pas les conditions pour être qualifiées de découvertes. Dans les sciences naturelles, la découverte d'un nouveau phénomène physique ou biologique est souvent identifiable de façon précise pour être estimée comme une étape importante dans la compréhension scientifique. Par contre, en sciences sociales, en particulier en droit et en économie, il y a presque toujours des antécédents qui font que chaque avancée est le résultat d'une évolution lente et progressive. Par exemple, KEYNES ne présentait pas ses affirmations comme de véritables découvertes scientifiques; il énonçait de manière informelle ce qu'il croyait résulter de l'expérience passée.
Autre exemple en droit, Denys de BECHILLON dans sa thèse relative à la "hiérarchie des normes et hiérarchie des fonctions normatives de l’Etat", il affirme que la hiérarchie des normes se présente comme une authentique "émergence" du corps social dont les principes ne peuvent être découverts du jour au lendemain car leur formation résulte également d'un processus lent et progressif; il constate par exemple, que la hiérarchie des normes pourrait bien correspondre à une hiérarchie des fonctions normatives de l'Etat, et pas à une hiérarchie de ses organes, sans prétendre découvrir de façon formelle le fondement même de la hiérarchie des normes qu'il exclut du champ d'investigation de sa thèse.
Dans les sciences sociales, les découvertes ne sont pas le fruit d'une pure logique déductive éloignée de la réalité. Mais il ne s'agit pas de rejeter les découvertes résultant des mathématiques, mais d'avoir conscience qu'en droit et dans toutes les sciences sociales en général, elles sont insuffisantes pour leurs édifications. Quand bien même, le raisonnement déductif joue un rôle non négligeable dans l'avancée de la connaissance sociale, à l'inverse des sciences naturelles, les déductions s'opèrent à partir d'hypothèses spécifiées à priori. Cette idée mérite davantage d'explications.
Proposition d'une explication. La complexité croissante va de pair avec le développement des sociétés. Cette complexité rend difficile l'établissement de la connaissance scientifique dont nous pouvons alors rendre compte que par des lois simples. Mais l'approche essentiellement déductive se révèle inadéquate face à la complexité des phénomènes sociaux. Ainsi, l'approche mécaniste, analytique, n'est admissible qu'au stade exploratoire pour soutenir l'intuition, mais non au stade opérationnel quand il faut prévoir les effets. En principe, dans les sciences naturelles, la majeure partie des observations est obtenue par des expériences; chaque expérience est menée dans le but de faire apparaître des effets qui sont ensuite artificiellement isolés les uns des autres. Des lois simples sont alors élaborées.
Dans les sciences sociales, notamment en droit et en économie, les observations ne sont pas obtenues par des expériences mais à partir d'hypothèses non expérimentales. Voilà pourquoi on ne parle pas de "découverte" au sens scientifique du terme. Car les phénomènes complexes ne peuvent être catégorisés de manière mécanique parce que l'ensemble de nouvelles données collectées est trop pauvre pris violemment pour déboucher sur une découverte. Seulement il est impossible de passer en revue tout le champ d'une activité sociale (juridique ou économique) pour valider une hypothèse. En conséquence, la complexité vise à nous rapprocher de la découverte en nous conduisant à développer une perception globale de la société sans nous contenter de l'analyse de ses composantes.
En conséquence, si les juristes et les économistes ne font pas de découvertes, ils ne devraient pas se comporter comme s'ils en faisaient; ni laisser croire qu'ils en font. Il faut donc revoir la méthodologie en sciences sociales en réfléchissant sur ses différences avec les sciences naturelles (dites "sciences dures")
Mais pour y arriver, il faut d'abord modifier notre comportement scientifique calqué sur celui des sciences naturelles, comme si nous ne pouvions pas faire autrement. En outre, les étudiants chercheurs de toutes les disciplines ne doivent pas surestimer les résultats et la portée de leurs recherches. Nous nous comportons ainsi parce que les chercheurs en sciences "dures" attribuent une grande valeur aux découvertes. Mais comme nous avons déjà essayé de le démontrer brièvement, les avancées de la connaissance en sciences dites "molles" fonctionnent différemment.
Ce qui implique d'une part, qu'il ne faut pas tout modéliser de façon mathématique en sciences sociales; c'est à dire utiliser de façon abusive la rigueur du raisonnement déductif en élaborant trop souvent des modèles imaginaires, fictifs, coupés de la réalité.
Nous verrons aussi, que la gouvernance globale n'est pas seulement une réponse à la complexité dans le sens où elle a pour fonction de contenir l'incertitude, l'indétermination ambiante, car elle est également et surtout "implexe", autrement dit, entremêlement, réseau, imbrication, transversale. L’implexité de la gouvernance fait qu'elle est un concept qui ne peut se réduire à une structure, à une forme de gouvernement mondial.
La gouvernance globale est virtuellement contenue dans une proposition ou un fait sans être formellement exprimée, et peut en être tirée par déduction et/ou induction.
Les découvertes du présent ont surtout pour effet de modifier notre compréhension du passé car chaque expérimentation (matérielle) n’est que la répercussion d’un fait ayant déjà existé. Le problème est que jamais les chercheurs de notre monde ne pensent accepter une idée ou un fait qu’ils n’ont pas découvert ou expérimenté par eux-mêmes.