À propos…

Droit & Société N° 14/1990

Manuel ATIENZA, Marx y los Derechos Humanos, Madrid, Editorial Mezquita, 1983, 280 p.

Il est bien connu de tous que les relations entre le marxisme et le Droit n’ont jamais été fort amicales – c’est le moins qu’on puisse dire... Que le Droit, tantôt perçu comme simple et trompeuse fumée superstructurale, tantôt dénoncé comme instrument d’oppression, était destiné à disparaître dans une nouvelle société où les hommes, enfin libérés, n’auraient plus besoin de médiations extérieures, placées au-dessus d’eux, comme le Droit, l’État, la Religion, etc. De telle sorte que, en fait, la théorie marxiste du Droit a toujours été plutôt une théorie contre le Droit. L’ouvrage célèbre de Pashukanis, La Théorie Générale du Droit et le Marxisme, en est la preuve : si d’un côté il constitue la première analyse du Droit à avoir utilisé la méthode inaugurée par Marx dans Le Capital, de l’autre côté il sonne le glas de la voie qu’il venait d’ouvrir, puisque la tâche que se donne Pashukanis dans son livre est, tout compte fait, celle d’annoncer » la disparition du moment juridique des rapports humains ». A cet égard, le livre de Pashukanis fait pendant avec un autre ouvrage célèbre, L’État et la Révolution, de Lénine, dans la mesure où l’un et l’autre s’en prennent, respectivement, aux fétiches du juridique et du politique qui, en tant que tels, seraient propres à une société dominée par la logique de la production et de la circulation des marchandises.

Cette vision en quelque sorte peu flatteuse du Droit devient un signe distinctif de la pensée marxiste dès lors qu’elle a affaire aux phénomènes juridiques. En France, par exemple, la vision du sujet de droit comme n’étant qu’une espèce d’équivalent général qui remplit, dans le domaine des rapports juridiques, la même fonction que remplit l’argent dans le domaine des rapports économiques – vision qui se trouve déjà chez Pashukanis –, on la retrouve aussi chez certains auteurs des années 70 comme Althusser, Poulantzas et quelques juristes ralliés au mouvement « critique du Droit », comme c’est le cas de Michel Miaille.

Pour ce qui concerne spécifiquement le thème des droits de l’homme, la tradition marxiste ne s’est pas non plus laissé faire : Marx n’avait-il pas lui-même rappelé qu’aucun « des prétendus droits de l’homme ne s’étend au-delà de l’homme égoïste, au-delà de l’homme (...) replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé » ? Ces passages plus que célèbres de La Question Juive ont pris la valeur d’un vrai paradigme. Depuis lors, comme on le sait, la tradition marxiste n’a pas hésité de lancer le label de « bourgeois » à de tels droits.

Il est arrivé un moment, cependant – moment qui se dessine déjà dans les années 60, mais qui n’éclorera que dans les années 80 – où la critique marxiste traditionnelle tombe en crise. Le signe le plus visible de cette crise, justement, apparaît sous forme d’une remise en valeur de la notion des droits de l’homme, auxquels font appel tantôt les « dissidents » des régimes communistes, tantôt les « gauchistes » de l’Amérique latine soumis à la répression de féroces dictatures de droite. Soudain, un langage qui, tout en étant juridique, n’en relève pas moins de l’éthique, fait irruption sur la scène politique : vie, liberté, dignité, etc. deviennent des valeurs imposables à n’importe quel régime – fût-ce le plus juste. Un juriste critique brésilien issu de cette nouvelle sensibilité, Roberto Lyra Filho, écrira que « même la praxis transformatrice du monde est soumise à des limites juridiques »... Idéalisme ! Récemment, François Ost et Michel van de Kerchove, dans un livre qui porte le titre de Jalons pour une Théorie Critique du Droit, assument que leur théorie « entend libérer les virtualités critiques dont le droit est porteur (ainsi, par exemple, la figure des droits de l’homme), plutôt que de conclure à la nature nécessairement et a priori aliénante de celui-ci »... Scandale ! Fallait-il relire Marx ?

Or, une telle relecture est bien la tâche que se donne Manuel Atienza dans son livre Marx y los Derechos Humanos, ouvrage où l’auteur espagnol entreprend une lecture minutieuse et quasiment chronologique des diverses façons dont Marx, tout au long de sa carrière intellectuelle et politique, aborde le thème des droits de l’homme – en vérité, on pourrait dire, du droit tout court.

Le Marx qui ressort de ce parcours n’est plus le monobloc auquel la tradition marxiste-léniniste nous avait habitués. Au contraire, on voit apparaître un auteur dont les ambiguïtés ne font que s’accentuer au fil des années. Il y a tout d’abord le jeune Marx, l’auteur d’articles politiques d’inspiration nettement libérale, et qui soutient la thèse que « le fondement du Droit et de l’État rationnels sont la liberté et l’égalité » – thèse d’ailleurs inscrite dans la tradition de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. C’est le Marx de la période de la Gazette Rhénane, qui va jusqu’en 1843. Ensuite on voit apparaître un Marx qui est aux antipodes de cet idéalisme juvénile : l’année 1844 signale l’apparition de La Question Juive, ouvrage radicalement critique de la notion des droits de l’homme, lesquels sont perçus comme rien qu’un aspect en plus de l’aliénation humaine. La troisième période, dont l’ouvrage central serait, pour Atienza, le Manifeste, irait jusqu’en 1852. Ici, l’attitude de Marx vis-à-vis des droits de l’homme est « essentiellement ambiguë : d’un côté, il accorde une grande importance pratique à la conquête de certains droits par le prolétariat, mais, de l’autre côté, il les réduit à la catégorie de moyens, et non de fins ». Finalement, à partir de 1853, débute sa dernière période, celle de la maturité, dont le texte le plus représentatif à l’égard du Droit est la Critique du programme de Gotha. « Dans cet écrit », dit l’auteur espagnol, « Marx montrait au sujet des droits de l’homme et de l’État une attitude plus sympathique que celle qu’il avait eue dans ses travaux antérieurs ». Et il ajoute : « Ici Marx paraissait s’incliner (bien que de façon non totalement claire) vers la thèse que le Droit et l’État subiraient une transformation profonde dans la société communiste, mais qu’ils ne disparaîtraient pas pour autant. Pour le dire avec une expression accrocheuse, ce qui disparaît dans cet écrit de Marx est bien la thèse de la disparition de l’État ».

Evidemment on peut discuter cette conclusion d’Atienza, qui va à l’encontre de toute une tradition solidifiée depuis longtemps. En tout cas nous ne sommes pas en présence d’un disciple soucieux de remettre son idole à la page. Le Marx que nous présente Atienza est loin d’être confondu avec n’importe quel partisan d’un humanisme mou. Le caractère toujours subordonné que Marx attribue au Droit (comme d’ailleurs à tous les phénomènes appartenant à ladite superstructure), rappelle Atienza, fait qu’il y a dans sa pensée de vrais obstacles à une considération proprement éthique des droits de l’homme. Pour Atienza, d’ailleurs, si on veut effectivement construire une théorie des droits de l’homme qui tienne compte de leurs valeurs éthiques, il faudra « chercher en dehors de Marx – et parfois même contre Marx » les concepts que nécessite une telle entreprise.

Cette discussion, néanmoins, nous emmènerait loin de notre propos, qui est tout simplement celui d’attirer l’attention sur un livre dont la richesse bibliographique devient indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à ces sujets.

Luciano OLIVEIRA
Chercheur à la Fondation Joaquim Nabuco (Brésil)
Candidat au doctorat à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris)