COMMAILLE Jacques, Les stratégies des femmes. Travail,
famille et politique, Paris, La Découverte, 1992, 189 p.
Cet ouvrage fait plaisir à lire : sans jargon sociologique,
son auteur utilise une masse importante de monographies pour en extraire
une synthèse aussi brillante que stimulante. Presque en passant, deux
domaines de recherche en sortent enrichis : celui de la sociologie,
aujourd'hui menacée d'un cloisonnement redoutable entre spécialités; celui
de l'histoire des femmes, même si elle paraît se lire seulement au présent
ici.
La sociologie du travail, celle de la famille, celle des
femmes, celle, enfin, des politiques publiques sont interrogées et c'est
une image vivante, réaliste de la société qui apparaît à travers la question
du travail féminin. Quand l'auteur interroge la sociologie des femmes,
il sait sortir d'une sociologie trop étroite du genre, domaine
« réservé », il est vrai, aux sociologues femmes quand il aboutit
à un sectarisme stérilisant... Ici, au contraire, comme le souhaitaient,
par exemple, les auteurs d'une récente Histoire des femmes, ce
sont les rapports entre les hommes et les femmes qui sont en examen,
avec acuité, sensibilité, inventivité et honnêteté. Quiconque a exploité
des monographies sait combien ces qualités sont indispensables pour ne
pas trahir les nombreux auteurs en extrayant l'essentiel de leurs travaux.
Toute étude sur les femmes s'inscrit dans une problématique
qui oblige à délimiter, très précisément, les sphères du public
et du privé. Aux femmes, le privé. Encore faut-il savoir
ce qu'il contient. Chaque gain d'un droit par les femmes signifiera que
le grignotage du public a été réussi. Les Révolutionnaires de 1789
ont fait de la femme un sujet de droit. Ils n'ont pas voulu en
faire une citoyenne, autrement que sous la forme d'une mère ou épouse
de citoyen : des droits civils, limités mais réels, pas de droits
civiques, donc publics.
Les stratégies des femmes? Lesquelles? Celles qu'on leur
propose? Celles qui leur restent? Celles qu'elles inventent? Celles que
l'auteur envisage pour elles? Tout cela se trouve dans cet ouvrage. On
y rappelle les conseils traditionnels aux femmes que l'on plaint de ne
pouvoir se consacrer exclusivement à leurs tâches maternelles et les stratagèmes
qu'elles découvrent pour vivre des journées de 48 heures. Face à ce constat,
Jacques Commaille appelle à une redéfinition du travail, de la famille,
du rôle de l'État, en prenant en compte les réalités économiques et sociales.
Tous ceux qui ont utilisé le type de sources exploitées ici savent l'extrême
difficulté de réussir une synthèse non réductrice, dynamique, ouverte
à la réflexion. On ne peut donc que bien accueillir cette stimulante mise
au point. Avant de proposer des pistes, la pensée de l'auteur suit souplement
mais fermement la vie au quotidien : on sent les résistances des
mentalités, les pesanteurs du marché économique, le désir de reconnaissance
des unes, le désespoir des autres, le non-dit et le mal vécu.
La véritable nouveauté de l'ouvrage est de dépasser la réflexion
qui oppose, chez les hommes comme chez les femmes, ceux qui veulent renforcer
la famille — et donc la fonction maternelle — et ceux, celles plutôt,
qui rejettent une fonction reproductrice castratrice. Les uns sont opposés
à une femme financièrement indépendante, les autres estiment que l'autonomie
n'a pas à composer avec la maternité. J. Commaille les départage au nom
des faits : une réalité s'impose à tous, les femmes travaillent de
plus en plus souvent (43% de la population active). Mais l'autre face
de la réalité, c'est aussi qu'on sait à présent que le travail ne libère
pas à coup sûr, que les femmes sont moins bien payées que les hommes,
qu'elles sont plus souvent au chômage, mal orientées dans leurs études,
que leur carrière est mal assurée, leur rémunération vue comme un salaire
d'appoint si elles vivent en couple. Les recherches récentes ont bien
montré que les emplois à temps partiel que l'on a présentés comme un remède
aux « doubles vies » ont des effets pervers aggravés par les
problèmes actuels d'embauche : destinés à permettre une meilleure
gestion du temps, ces emplois sont précaires et sans aucune perspective
à long terme.
Si le public met les femmes dans une situation non
égalitaire, c'est dans le privé que les résistances sont peut-être
plus difficiles à briser, parce que plus insidieuses. Les tribunaux de
prud'hommes n'entrent pas dans les familles et c'est au jour le jour qu'il
faut vivre son autonomie et sa culpabilité. Comment la femme conçoit-elle
le travail par rapport à son engagement familial? Comment sa famille le
perçoit-elle et se montre prête à lui permettre d'assumer toutes ses tâches
(« socialisation » du travail domestique)? On voit bien que
c'est au public de prendre le relais en influençant la réalité
du travail par un contrôle au nom de l'intérêt général. Une politique
de la famille, aujourd'hui, c'est aussi bien reconnaître les droits de
la femme comme individu à part entière qu'organiser la garde des jeunes
enfants, pour que l'exercice des droits acquis ne soit pas un leurre.
Le problème du travail féminin met en jeu le couple, la
famille, la société. La réalisation d'une carrière remet en cause la complémentarité
organique (qui n'a jamais été l'égalité!) indispensable à la réalisation,
socialement valorisante, de la carrière masculine. Les jeunes générations
auront un modèle de la femme largement calqué sur l'activité salariée
de la mère : les filles la valoriseront, les garçons occulteront
un travail simplement alimentaire. L'auteur qualifie bien ce mode de fonctionnement
du travail féminin, à partir des représentations sociales, du regard
des autres : un Français sur deux, les deux sexes confondus, pense
que les femmes ne doivent pas travailler si elles ont des enfants en bas
âge ou si la famille a des revenus suffisants. C'est, évidemment, la seconde
considération qui laisse rêveur.
L'État doit donc tenir compte de la persistance d'une distribution
sexuée des rôles dans la famille tout en permettant aux femmes de ne pas
en être prisonnières. De nouvelles politiques s'imposent. La flexibilité
du travail doit être mise au service de la femme. Les enfants doivent
être accueillis, les espaces urbain et rural redéfinis, pour diminuer
les temps de déplacement, le travail domestique, aidé, le congé parental,
revu, les mesures concernant les femmes enceintes, moins uniquement protectionnistes,
moins mal perçues par les chefs d'entreprise. Les femmes sont mal informées
de leurs droits, ce qui renforce l'image que la société leur renvoie d'elles-mêmes,
image que leur participation symbolique aux instances politiques n'améliore
certainement pas!
L'autre dessein de l'auteur est de mettre au point une théorie
qui recherche le sens du processus social, en dépassant le cadre d'une
sociologie spécialisée, comme l'est celle du travail des femmes. Le niveau
macro-social, qui relève de la stratification sociale, de l'économie,
de l'État, des tensions entre « familialisme » et féminisme,
de l'interaction conjugale au niveau familial, sont autant de facteurs
à considérer conjointement. Une régulation souple s'impose pour passer
d'une sociologie du problème social à une sociologie des rapports privé-public.
De nouvelles combinaisons doivent être trouvées, qui ne seraient pas pour
les femmes des compromissions. La littérature anglo-saxonne sur le sujet
permet de penser qu'il est possible d'envisager une relation d'égalité
qui tiendrait compte de la spécificité de la condition féminine. Un tel
projet social suppose, à la fois, un nouveau contrat entre les sexes et
un nouveau contrat social. La recherche doit être vue plus comme un instrument
de connaissance pour les acteurs concernés que comme un moyen de gouvernement.
La Caisse nationale des allocations familiales a eu le mérite
de demander à un sociologue de la famille, particulièrement attentif au
droit et à sa théorie, une synthèse qui l'aiderait à orienter sa politique.
Le contrat a bien été rempli : on a fourni à des « opérationnels »
des repères pour interpréter la diversité des recherches monographiques.
Mais si J. Commaille a donné des « clés de compréhension plus générales »,
à ranger dans une « boîte à outils conceptuelle », pour la mobiliser
« en tant que de besoin », il a donné aussi un modèle de synthèse
limpide et remarquablement documentée dont l'utilité ne fait aucun doute.
Nicole ARNAUD-DUC
Université de Bourgogne
SOUBIRAN-PAILLET Francine, Droit, ordre social et personne
morale au xixe siècle : la genèse des syndicats ouvriers. T.1 :
L'agrégation d'intérêts chez les ouvriers de 1791 au Coup d'État de
1851. (Collaboration pour le recueil de données : Pierre LENOEL
et Claude SCHKOLNYK), Paris, CESDIP, 1992, 291 p. (Coll. Déviance et contrôle
social, n° 57).
Le but de cet ouvrage est de comprendre et analyser tout
ce qui a rendu possible l'émergence du syndicat ouvrier en tant que catégorie
juridique à la fin du xixe siècle. L'auteur remonte le temps de la loi
du 21 mars 1884 sur la création des syndicats d'ouvriers, personnes morales,
à la loi Le Chapelier de 1791, sur l'interdiction des corps de l'Ancien
Régime. Elle dissèque les événements, les faits sociaux, nous plonge dans
le contexte économique, nous guide dans cette « forêt où voisinent
maintes essences différentes, nommées sociétés de secours mutuels, associations
de production, de consommation, sociétés de résistance, compagnonnage
[...] » jusqu'à « l'endroit où la forêt laisse place à un espace
où les arbres se raréfient pour que pousse librement cet arbre appelé
syndicat... », au travers du prisme législatif. Ce premier tome éclaire
la période 1791–1851. Un second tome, prévu en 1995, doit poursuivre l'investigation
jusqu'à la loi de 1884.
Le titre du livre reflète bien les questions posées. Droit
tout d'abord : il s'agit de l'histoire de la formation de la catégorie
juridique « syndicat », des relations entre les pratiques ouvrières
et le droit. Ordre social ensuite car, dans ce xixe siècle en proie
à des modifications économiques et sociales profondes, les classes dirigeantes
sont obsédées par les « classes dangereuses », susceptibles
d'attenter au bon ordre de la société, et les associations professionnelles
d'ouvriers font peur. Personne morale enfin, c'est la finalité
à atteindre : dissocier l'association, le groupement, de l'individu,
lui donner une vie propre et surtout la capacité juridique.
* *
*
Après avoir énoncé la problématique de l'ouvrage, l'auteur
présente la méthodologie adoptée : s'inspirant de Foucault pour la
place centrale accordée aux énoncés législatifs, de Salais pour la démarche
historique, le livre est construit au rythme des temps forts législatifs
qui ont marqué « le processus de formation de la catégorie » :
1791, 1810, 1830–34, Révolution de 1848, 1851.
De la loi Le Chapelier du 14 juin 1791, interdisant les
corps, regroupements d'intérêts communs de l'Ancien Régime, à la Révolution
de Juillet 1830, le droit bride en continu toute velléité d'action ouvrière
collective, la confinant ainsi à la quasi clandestinité. A la fin du xviiie
siècle, on assiste à la mise en place d'un nouvel ordre politique et économique,
à l'émergence d'idées nouvelles. L'hostilité aux corporations et associations
est manifeste car elles sont contraires à l'intérêt général : ce
sont des groupements intermédiaires entre l'individu et l'État qui font
obstacle à la liberté du commerce et du travail. L'État est considéré
comme la seule association possible, les corporations sont donc, dans
l'esprit des législateurs, des entraves à l'exercice des droits individuels.
Mais si la Déclaration de 1789 entérine ces tendances, cependant longue
et lente est l'évolution. Le xviiie siècle reste malgré tout très présent.
Le droit, qui se veut porteur d'un nouvel ordre social, s'inspire très
largement des règles du passé et le système économique de l'Ancien Régime
imprègne encore les relations de travail.
C'est de cette idée de protéger la liberté du commerce et
de l'industrie, de maintenir la paix sociale, que la législation et les
pratiques administratives se réclament donc pour pénaliser et réprimer
toute agrégation d'intérêts d'ouvriers. Le décret d'Allarde (2–17 mars
1791) et la loi Le Chapelier sont désormais la base de la législation
dans le domaine des relations professionnelles. Les individus peuvent
avoir des intérêts, mais pas les corps professionnels. Cette interdiction
s'accompagne d'une répression pénale. D'autres textes législatifs iront
dans le même sens, y compris ceux du Consulat et de l'Empire ainsi que
le Code pénal de 1810. De même que le droit, l'Administration cherche
durant cette période à encadrer, contrôler les associations d'ouvriers,
qui existent inévitablement, donc sont tolérées sous certaines conditions.
Le but est d'en empêcher l'indépendance. On va donc s'occuper du placement
d'ouvriers, on va essayer de gérer, par l'intermédiaire des agrégations
d'intérêts, la misère, les problèmes sociaux. Le but est doublement intéressé :
il s'agit d'accroître la productivité économique tout en maîtrisant les
« classes dangereuses ». Ce carcan se maintient sous l'Empire
et la Restauration. Dans ce contexte difficile, les agrégations d'intérêts
ouvrières s'adaptent, le plus souvent dans la clandestinité.
F. Soubiran-Paillet distingue donc deux types d'organisations
(parfois reliées entre elles) à cette époque : les licites, celles
qui sont tolérées par l'Administration (associations de secours mutuels
par exemple), et les formes clandestines (associations compagnoniques,
sociétés de résistance). On retiendra de l'analyse de ces groupements
que les caractéristiques de l'Ancien Régime y sont encore très présentes :
intégration de l'univers domestique dans la sphère professionnelle, moralité
exigée, mais que l'avenir se perçoit déjà dans le désir d'égalité, l'individualisme
permettant « à l'intérêt général de s'exprimer en chacun »,
la fraternité, la solidarité, la laïcisation. Il n'est bien sûr pas question
de personnalité morale pour ces groupements.
L'auteur consacre une importante partie de son livre à l'étape
cruciale dans l'histoire de la formation juridique du syndicat en France
que sont les années 1830–34. En effet, c'est alors que la politique, avant
1830 ignorée des ouvriers, entraîne, sous l'influence du socialisme naissant
et du Parti républicain, une prise de conscience collective et un renouvellement
d'idées en matière d'économie. Le changement économique, en germe, ne
se révèle vraiment qu'à ce moment là, et de façon progressive jusqu'aux
années 1845 .
La loi du 10 avril 1834 sur les associations marque une
fois de plus la volonté du législateur de maintenir l'ordre public en
visant les associations politiques. L'association ouvrière n'est pas expressément
ciblée, mais nombreux sont les liens entre républicains et ouvriers, sources
de subversion dangereuse!
F. Soubiran-Paillet profite de l'étude des travaux préparatoires
à cette loi pour analyser l'image de l'association ouvrière chez les députés
de 1834, plusieurs tendances politiques confondues. Cette image est directement
issue de l'Ancien Régime, avec ses peurs, ses fantasmes ou ses valeurs
philanthropiques. Le chemin est long jusqu'à la perception d'une classe
et plus encore jusqu'à la reconnaissance de la capacité juridique des
associations.
Après 1830, devant l'effervescence ouvrière, l'Administration
reste vigilante : on autorise, mais on surveille toujours d'un regard
parfois teinté de paternalisme. La Justice ne traite pas mieux les associations
ouvrières. Les décisions étudiées par l'auteur ne soulignent qu'un intérêt
pénal, en accord avec la législation répressive.
Malgré cet immobilisme des autorités, le courant ouvrier
est troublé de vagues nouvelles. C'est l'ébauche d'un sentiment de classe,
d'une solidarité dépassant le métier, impulsée par les écrits des théoriciens
socialistes dans les journaux L'Européen, Le Globe ou, plus
tard, L'Atelier, et l'action de leaders ouvriers. Le rapprochement
avec le mouvement républicain, même s'il n'est ni brutal ni immédiat,
participe lui aussi du processus de formation de la classe ouvrière. Les
éléments du puzzle cherchent à se mettre en place. Coexiste une multitude
de groupements ouvriers aux statuts divers, d'esprit traditionnel ou novateur :
coalitions, sociétés de secours mutuels, coopératives de production, groupements
de personnes et de capitaux annonciateurs des années post 48. Dès 1837,
le Parti républicain évolue et l'on assiste à la naissance de sociétés
secrètes. Le communisme recrute chez les ouvriers qui subissent la crise.
Sur ce terreau d'idées et de comportements nouveaux, éclate
la Révolution de 1848. L'association en tant que telle apparaît alors
pour tous la solution aux maux ouvriers. La crise économique favorise
la divulgation des idées socialistes et la haine de la bourgeoisie. Le
Gouvernement provisoire adopte des mesures en faveur des ouvriers, très
importantes pour l'évolution des groupements d'intérêts : droit du
travail, liberté de presse, de réunion, limitation de la journée de travail,
droit d'association, ateliers nationaux. Le tournant est pris qui libérera
l'association ouvrière du droit pénal. La Commission du Luxembourg tourne
résolument le dos aux principes contraignants de liberté du commerce et
de l'industrie issus de 1791. Le droit du travail est en train de naître.
Les ouvriers s'engouffrent dans de nouvelles organisations. On voit même
se constituer des fédérations d'associations. Ils apprennent au sein de
ces associations la liberté, l'égalité. Les intérêts professionnels sont
seuls pris en compte, la sphère privée restant à l'extérieur. Mais cette
explosion est contrariée par les événements politiques de juin 1848, préfigurant
la répression du Second Empire. La crainte des « classes dangereuses »
est vivace. L'examen des débats pour le vote de la loi du 27 novembre
1849 sur la coalition ouvrière en témoigne.
F. Soubiran-Paillet s'arrête sur la loi du 15 juillet 1850,
selon laquelle seules les sociétés de secours mutuels, en vertu de leur
fonction très technique et limitée, bénéficient d'une certaine neutralité
et peuvent être déclarées d'utilité publique. Cette loi constitue-t-elle
un progrès vers la reconnaissance de la personnalité morale des associations?
L'auteur le pense, même si ce n'est qu'une toute petite ouverture. Ces
associations peuvent, après autorisation administrative, posséder, acquérir,
recevoir des donations et des legs. Mais il ne faut pas perdre de vue
la crainte de l'Administration, la prudence du législateur et de la Justice
vis-à-vis des groupements d'ouvriers, surtout lorsque ceux-ci sont « désintéressés »
(telles les coopératives : « la recherche d'un profit est considérée
comme garante du sérieux des intentions des associés »). Derrière
les associations, les autorités voient la main des socialistes.
L'auteur nous donne dans un dernier chapitre quelques « clés
juridiques » sur la personne morale associative au milieu de ce siècle.
Jusqu'alors, et depuis la fin des corporations, les associations n'avaient
aucune chance d'avoir la personne morale, demeurant un contrat innommé
pour le droit civil. Elles étaient soumises au système de l'autorisation,
où l'existence et la capacité juridique sont dissociées. Les groupements
n'étaient que des juxtapositions d'intérêts. L'auteur souligne le rôle
de la jurisprudence civile qui va permettre au statut juridique de l'association
professionnelle de se construire peu à peu, en particulier par le droit
d'ester en justice. La notion d'intérêt collectif va se développer dans
la défense en justice. L'enjeu est celui de la formation de « corps »
moral.
* *
*
Dans un ouvrage extrêmement clair, précis, structuré, richement
documenté (le livre comporte en outre une importante bibliographie thématique),
nous nous rendons compte de la difficulté pour les associations ouvrières
d'être juridiquement reconnues. La législation, la Justice, l'Administration
se donnent la main au cours de la première moitié du xixe siècle pour
contrôler et réprimer « les classes dangereuses », dont l'association
ouvrière leur semble une émanation directe. Cependant, sur les strates
du passé et sous la pression des événements sociaux et économiques, rien
ne peut arrêter l'évolution vers cette forme que nous connaissons aujourd'hui :
le syndicat personne morale. F. Soubiran-Paillet nous montre comment l'histoire
de la formation du syndicat ouvrier se dévoile subtilement dès la Révolution,
grâce la prise en compte et au croisement d'une multitude de sources :
archives, textes législatifs, procès-verbaux de police, statuts de groupements.
Nous arrivons au terme de la première partie de ce voyage, conscients
déjà d'avoir changé d'époque.
Mariannick CORNEC
Centre de Recherches
Administratives et Politiques (CNRS-IEP-Université Rennes I)
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