COMMAILLE Jacques, L’esprit sociologique des lois. Essai
de sociologie politique du droit, Paris, PUF, coll. « Droit,
éthique, société », 1994, 277 p.
Quand l’esprit politique vient aux sociologues du droit
I. De l’esprit politique
En trois parties, Jacques Commaille nous livre ses réflexions
sur la pertinence d’une sociologie politique du droit pour analyser les
mutations qui seraient en train de se produire dans les sociétés industrielles
dites avancées. Ces mutations affecteraient non seulement les rapports
entre la régulation juridique et la régulation politique ; elles
atteindraient plus largement le modèle de domination légitime légal-rationnel.
Les mutations en question seraient davantage observables
dans les changements au niveau des rapports entre le « privé »
et le « public », ou plutôt dans la législation qui touche de
près les limites entre le « privé » et le « public ».
Pour tenter de le prouver, l’auteur propose dans une première partie d’observer
le processus de production des lois de la famille, et plus précisément
les changements qu’on peut y identifier, en analysant trois lois de la
famille promulguées entre 1972 et 1993. L’approche, inspirée par un relativisme
méthodique, combine l’analyse politique et l’analyse juridique et se présente
comme un effort pour dépasser les oppositions que ces deux approches auraient
vis-à-vis de leur objet.
La première partie du livre sert plusieurs objectifs. Primo,
démontrer la pertinence d’une analyse qui tiendrait compte des dimensions
sociologiques, politiques et juridiques. Secundo, souligner, au
moyen de l’analyse des conditions de production de trois lois de la famille,
la transformation des conditions de production de la loi dans le domaine
des lois de la famille et, par extension, le déplacement des positions
politico-idéologiques constitutives du modèle dominant des rapports entre
le « privé » et le « public ». Tertio, en vue
de remplir ces objectifs, trois processus de réformes législatives dans
le domaine du droit de la famille sont étudiés.
Les processus sociaux généraux révélés caractérisent les
conditions de production de chacune des lois et relèvent d’une socio-politique
du droit. L’analyse montre que l’on peut rapporter les lois de la famille
ici considérées non seulement à leur objet spécifique, mais plus largement
à l’ensemble de la régulation juridique, à leurs conditions historiques
et à leurs possibles changements. Les écarts correspondraient aux mutations
dont le dévoilement est entrepris.
Ainsi la production de la loi de 1972 se rapproche le plus
du modèle idéal de production des lois de la famille, dont les attributs
seraient : 1) le travail coordonné d’une forte figure législatrice,
du ministère de la Justice comme « ministère de la loi », et
d’un « législateur politique » en accord avec le « législateur
juridique » ; 2) l’existence d’une tension fondamentale au sein
de la société française, pour ce qui concerne la famille, entre une position
« libérale » et une position « traditionaliste » ;
3) la manifestation des forces sociales lors des débats.
La rupture historique observée dans la production des lois
de la famille de 1987 et de 1993 par rapport à celle de 1972 implique
la disparition de la « figure législatrice » et l’affaiblissement
relatif du droit civil. Du fait de l’affaiblissement de la centralité
du ministère de la Justice au profit d’autres structures étatiques, une
sorte de banalisation bureaucratique de ce processus s’est opérée. Par
ailleurs, la préoccupation de plus en plus centrale pour les droits de
l’individu (particulièrement l’enfant) entraînerait un déplacement relatif
du droit civil vers le droit social. Tout ceci témoignerait d’un profond
changement de la philosophie d’ensemble au fondement de la régulation
juridique du « privé ».
Dans une seconde partie, l’auteur se propose de se livrer
à une première généralisation en resituant la question du droit de la
famille dans celle plus générale des relations entre le « privé »
et le « public ». Il s’agit d’abord d’observer le rapport entre
le juridique et le politique dans la production de la loi, en analysant
les différentes modalités du rapport État-société. Il est fait référence
ensuite aux processus politiques généraux en vue de comprendre la signification
sociologique des phénomènes juridiques observés dans les processus de
production des lois de la famille dont il a été question dans la première
partie de l’ouvrage.
D’après l’auteur, on peut voir ainsi une sorte d’incertitude
du modèle actuel des relations « privé »-« public »,
qui se manifeste notamment par un affaiblissement de la question de la
famille et un flou croissant dans la définition des frontières entre légitimité
et illégitimité. La politique familiale a tendance à être de plus en plus
bureaucratisée et intégrée à une politique plus globale de bien-être social.
Ces mutations, dont le constat prolonge ceux effectués dans la première
partie de l’ouvrage, seraient renforcées par la montée de la logique du
marché, sous l’impulsion du secteur privé de l’économie, dont les valeurs
sont souvent incompatibles avec celles de la famille.
Le désengagement de l’État, qui s’opère depuis la fin des
années 70, participerait, entre autres, d’une crise de légitimité du politique
se manifestant par les difficultés croissantes d’une régulation de la
société « par le haut ». D’autres formes de régulation gagneraient
du terrain, au nombre desquelles la régulation « par le bas » ;
elles s’appuieraient, entre autres, sur une pluralité de plus en plus
accentuée des niveaux de légalité, sur une autonomie de plus en plus forte
du local, et sur la consécration d’une légalité supranationale (ici, la
construction de l’Europe). On observerait finalement une disparition de
principes généraux de régulation au fondement des rapports « privé »-« public »
ainsi qu’un éclatement du principe du « bien commun » ;
celui-ci serait segmenté à proportion de la multiplication d’intérêts
et de groupes concernés.
Dans une troisième partie, l’auteur propose une seconde
généralisation portant sur l’ensemble de la régulation juridique et politique
des sociétés industrialisées dites avancées. C’est ainsi qu’est affirmée
l’existence d’une opposition fondamentale entre une régulation immanente
et participative, et une régulation extérieure aux individus, entre un
modèle de pouvoir central et un modèle caractérisé par un pluralisme des
normes et même des légitimités. Derrière ces oppositions, la grande préoccupation
reste de savoir comment susciter l’adhésion des citoyens à la Cité, comment
construire une définition acceptable pour tous du « bien commun ».
C’est dans ce cadre que l’auteur s’interroge sur l’évolution
du rôle des juristes et sur celui de la justice. Ainsi, conceptuellement,
l’exercice de la fonction de la justice s’établirait sur une ligne de
tension entre deux modèles opposés : l’un où la justice fonctionne
comme méta-garant du social, et l’autre où elle serait un opérateur du
social ; l’organisation de la société à partir d’un ordre externe
(la loi comme méta-garant) et celle de la société dans son actualité comme
référent prioritaire (cf. p. 217). C’est l’espace entre le premier et
le second modèle que la régulation juridique et politique des sociétés
industrielles serait en train de franchir, au profit de l’importance croissante
des administrateurs dans la production de la loi. À défaut d’une montée
de la régulation « par le bas », J. Commaille suggère qu’une
régulation « par le haut », conçue de manière restreinte, serait
en train d’être mise en place, dont le but serait de satisfaire la multitude
de demandes du social et de l’économique et, à la suite, de limiter la
perte de légitimité.
Le pouvoir politique recourrait alors à des pratiques de
« marketing » pour tenter de répondre, au fur et à mesure, aux
demandes émanant de diverses fractions de la société telles qu’elles se
donnent à voir dans les études et les sondages. Cette stratégie viserait
en fait à masquer une perte de légitimité, l’impossibilité de développer
un modèle de domination légitime autre que le modèle weberien.
Ce serait donc bien sur le terrain juridique — ce qui est
net en particulier dans les mutations observées dans le processus de production
des lois de la famille — que la remise en question du symbolique et des
institutions pourrait être observée clairement. Ces conclusions justifieraient
davantage l’importance de la perspective de travail préconisée :
la sociologie politique du droit.
En conclusion, et toujours par rapport à la régulation,
les changements subis par ce qui relève des enjeux sociaux, du
mode de structuration et du mode de représentation, en tant
que facteurs déterminant la crise de légitimation, convergent vers
une remise en question d’un mode de régulation univoque. On assisterait
à son remplacement par une régulation plurivoque, complexe, pleine de
conséquences inattendues. Le cœur de ces changements serait constitué
par l’épuisement du modèle de domination légitime légal-rationnel et il
serait encore trop tôt pour qu’on puisse voir se dessiner un nouveau modèle
de domination légitime.
Dans un contexte intellectuel caractérisé par le cloisonnement
disciplinaire, les perspectives d’analyse proposées par l’auteur sont
bienvenues, d’autant plus qu’il réussit à souligner l’importance de la
dimension politique pour l’analyse de la régulation juridique, de la production
des lois et du statut du juriste-législateur. Le programme de travail
suggéré : une sociologie politique du droit, est donc pleinement
justifié. On peut espérer que ce programme sera suivi par d’autres auteurs,
ceci d’autant plus que sa richesse potentielle est susceptible de compenser
l’effort qu’exige la recherche non linéaire et complexe.
On conviendra que, malgré les efforts d’optimisme faits
par Jacques Commaille, cet ouvrage se termine sur un ton grave. On dirait
aussi que, malgré la sensibilité exprimée par l’auteur à l’égard d’une
société supranationale, l’analyse donne souvent l’impression qu’on est
confronté à un système clos, presque claustrophobique ; la construction
supranationale européenne ne reste qu’un contexte, un rideau de fond,
pour ce qui est plutôt l’analyse d’une tranche de la société française.
Encore cette tranche reste-t-elle assez indéfinie : s’agit-il des
producteurs des lois plutôt que des « utilisateurs », du pouvoir
central plutôt que des différents niveaux de gouvernement ? Cette
impression d’une analyse spécifique est renforcée aussi par le choix,
dans la première partie de l’ouvrage, d’un personnage principal, alors
que c’est une pluralité de facteurs et d’acteurs qui interviennent dans
la production de politiques publiques.
On constate, non sans éprouver une certaine sympathie envers
l’auteur pour la passion avec laquelle il se prononce, le désarroi dans
lequel il se trouve, faute de solutions aux très graves problèmes posés.
La réalité, dénotée par la « dégradation du processus
de production de la loi » entre 1972 et 1993, serait lourde de conséquences
négatives dont on ne saurait pas mesurer l’ampleur. Rien n’est comme avant
et, de surcroît, on est incapable d’identifier les repères qui permettraient
d’organiser la société de manière à ce qu’elle survive et qu’elle puisse
mettre en place un nouveau modèle de domination légitime. L’auteur étend
ses conclusions aux sociétés industrielles avancées, mais on ne trouve
pas les démarches empiriques et conceptuelles qui autoriseraient cette
généralisation. Tout se passe comme si ces réflexions se refermaient pour
n’inclure qu’une seule société nationale, la France, qui serait observée
isolément du reste du monde. Il est vrai que cet isolement ainsi que la
singularité du sujet seraient loin d’invalider les réflexions de l’auteur.
Il reste que le découpage éloignerait les réflexions de la réalité sensible
et de leur possible généralisation à d’autres sociétés, en leur donnant
un biais extrême, presque caricatural.
La première partie de l’ouvrage est très bien structurée,
les arguments et les exemples tissent la démonstration des hypothèses.
Pourtant le rapport entre les mutations dans le processus de production
de la loi et les rapports entre les législateurs juridiques et la régulation
politique ne sont pas toujours aussi clairs et évidents. On aurait beaucoup
apprécié une section où l’auteur fournirait les détails du débat parlementaire
afin de pouvoir suivre l’évolution de l’argumentation, des négociations
et des alliances entamées par les acteurs. On voudrait aussi insister
sur le fait que la forte personnalisation de l’analyse (le doyen Carbonnier)
risque de la simplifier à l’excès et de la restreindre strictement à la
période proposée, ce qui limite sa valeur explicative.
La seconde partie est moins uniforme. Les modèles idéaux
des rapports « privé »-« public » sont très explicites,
clairs et convaincants. Mais leur application au raisonnement concernant
les incertitudes qui entourent les mutations des rapports « privé »- « public »
n’est pas trop justifiée. Quelle est la base sociale et politique des
différents modèles ; comment expliquer que les acteurs sociaux se
soumettraient tantôt à un modèle, tantôt à un autre, surtout à partir
du moment où les modèles sont censés être à la fois diachroniques et synchroniques ?
Quel est l’enjeu de pouvoir dans chaque cas ? Quelle serait la part
du contexte historique, et les rapports avec les modèles weberiens ?
La troisième partie semble davantage suivre les desiderata
de l’auteur qu’aller dans le sens d’une démonstration objective des changements
de la régulation juridique. Ce que l’auteur considère comme un nouveau
rôle de l’État est, à notre avis, présenté de manière très simplifiée.
Il aurait peut être été nécessaire, pour démontrer l’existence du nouveau
rôle de l’État, de faire une analyse plus détaillée et élargie des politique
publiques afin d’explorer si vraiment elles ont été promulguées « à
la demande », et encore si cette « nouvelle » modalité
est tout à fait inédite. Car malgré la prééminence du paradigme de la
loi comme méta-garant du social, on ne saurait ignorer la pensée de Montesquieu
concernant le lien entre la loi et les mœurs. Les lois gardent une cohérence
et une identité par référence à l’idéologie dominante ; celles-ci
commencent à se dégrader au fur et à mesure que le groupe dominant perd
son hégémonie. La pluralité de groupes à pouvoir à peu près équivalent
qui en résulte peut faire penser, de façon erronée ou non, que la manière
de légiférer est tout à fait ad hoc. Or, la reconnaissance de la
pluralité de mœurs au sein d’une société et la perte ou la limitation
de l’hégémonie de certains groupes mènent à la démocratisation, ou tout
au moins à la réduction de l’hégémonie de la classe sociale qui jusque-là
occupait l’espace de la légitimation. Serait-ce qu’aujourd’hui en France
cet espace serait en train d’être occupé par une pluralité de « notions
du méta-garant » ?
La construction théorique de l’auteur serait ajustée à un
traitement limité à la France. Mais il serait nécessaire d’ajouter certains
éléments. Par exemple, l’inclusion dans la discussion des politiques de
décentralisation en France depuis 1982 aurait permis d’expliquer en partie
la montée des tendances à l’autonomie locale, et même le déclin de la
régulation centrale, pyramidale. Les tendances à l’autonomie seraient,
certes, en tension avec la construction supranationale et avec la globalisation
de l’économie. C’est bien là une donnée de la réalité que l’on retrouve
à plusieurs niveaux de la société et du gouvernement, et on peut aussi
bien l’attribuer à une situation structurelle, telles que les lois de
décentralisation, qu’à des conditions circonstancielles comme celles représentées,
par exemple, par la multiplication des groupes d’intérêts spécifiques
et la perte d’unicité de la notion de « bien commun ».
De même, dès que l’on veut élargir l’analyse aux sociétés
industrialisées dites avancées, on commence à ressentir l’absence d’autres
acteurs et d’autres contextes. Une définition de l’État (ou des États
providence, minime, interventionniste, etc.) et de ses différents rôles
s’impose, d’autant plus que, dans le texte, d’autres acteurs (juristes,
législateurs, élus, bureaucrates, groupes d’intérêt...) sont fortement
présents. Afin d’aller au-delà des rapports entre la régulation juridique
et la régulation politique, afin de pouvoir discuter de la légitimité
du modèle de domination et de sa crise, il est nécessaire de parler des
enjeux de pouvoir aussi bien que de donner à l’État sa place. Dans ce
sens, il conviendrait de rappeler la discussion sur le rôle de l’État
capitaliste avancé dans le cadre de laquelle des auteurs tels que Theda
Skocpol, entre autres, affirment que l’État est indépendant des acteurs
sociaux et de leurs luttes. Reprenant l’analyse et les indices fournis
par l’auteur, on se demande si la crise de légitimité ne serait pas avant
tout une crise idéologique (Peter Evans, Dietrich Rueshemeyer et Theda
Skocpol, eds, Bringing the State Back In, Cambridge, Cambridge
University Press, 1985 ; Theda Skocpol, States and Social Revolutions :
A Comparative Analysis of France, Russia and China, Cambridge, Cambridge
University Press, 1979).
La poursuite de cette hypothèse pourrait mener aux travaux
de O’Connor qui, en particulier, a été l’un des premiers à analyser et
prédire les difficultés rencontrées par les États capitalistes avancés
pour, d’un côté, parvenir à accomplir une politique sociale redistributive
auprès des démunis, tout en s’assurant, de l’autre côté, les votes des
couches moyennes et supérieures, source de revenus fiscaux (et qui peuvent
se passer des politiques sociales). O’Connor et d’autres auteurs affirment
que cette polarité serait à la base de la segmentation sociale, segmentation
qui ne fait que s’accentuer à partir du désengagement de l’État (James
O’Connor, The Fiscal Crisis of the State, New York, St. Martin’s
Press, 1973). Claus Offe insiste sur le rôle des « groupes stratégiques »
(situés à l’intérieur des appareils administratifs de l’État et liés aux
circuits des entrepreneurs capitalistes) dans la stabilisation des crises
déclenchées par les contradictions signalées par O’Connor (Claus Offe,
« Challenging the Boundaries of Institutional Politics : Social
Movements since the 1960s », in Charles S. Maier, Changing
Boundaries of the Political. Essays on the Evolving Balance between the
State and Society, Public and Private in Europe, Cambridge, Cambridge
University Press, 1987, p. 63-106 ; voir aussi Claus Offe, « II.
Democracy Against the Welfare State ? Structural Foundations of Neoconservative
Political Opportunities », Political Theory, vol. 15, n° 4,
novembre 1987, p. 501-537). Ce rôle exercé par ces groupes introduirait
des biais dans les politiques publiques qui joueraient contre les intérêts
politiques et économiques des groupes les plus fragiles. Mais, alors que
l’État doit soutenir l’accumulation de capital, les contraintes pesant
sur les politiques publiques qui ont leur source dans la multiplicité
de demandes économiques, politiques et sociales, souvent contradictoires,
imposent que l’État ne soit pas un acteur ambigu. On voit bien ici que
l’analyse de l’auteur se développe dans le sens d’une identification des
intérêts des acteurs concernés et de leurs interactions. Pourtant il pourrait
aller au-delà de l’établissement d’une liste des acteurs principaux et
engager une étude dynamique de leurs rapports, de leurs négociations et
de leurs alliances.
Une autre absence remarquable est celle du point de vue
de l’économie politique. Par exemple, au moment d’établir les principes
qui ont fondé la loi de 1793 sur la filiation, le contexte économique
— les relations de production — imposait la prééminence de la propriété
privée et le besoin de la soutenir. Les lois concernant l’héritage ont
été modelées en fonction de cette détermination. Est-ce que ce contexte
a varié à partir de 1972 ? Est-ce qu’à partir de 1972, à la défense
de la propriété privée s’est substitué un autre principe, aussi important
que fut celui de l’inviolabilité de la propriété privée pour la société
post-1789 ?
D’autre part, la vision d’un pouvoir politique qui fonctionne
sur l’actualité, tel un chef d’entreprise, et sur la base de sondages
et d’études pourrait être interprétée d’une manière moins pessimiste.
Dès que l’on sort de la France, on peut rencontrer un système, comme celui
des États-Unis, qui comporte une démocratie caractérisée par une grande
porosité, par une fluidité de communication entre le public et les pouvoirs,
que ce soit l’exécutif ou le législatif. Ce modèle de démocratie libérale,
exalté par les « pluralistes » états-uniens, présente des risques
évidents pour la société civile, notamment la fragilisation de la légitimité
et la dépendance de l’État par rapport au secteur privé, comme d’ailleurs
l’auteur le signale. Mais le modèle n’est pas sans garde-fous et contrôles
internes, et il a le mérite de réunir autour du gouvernement les intérêts
du secteur privé de l’économie aussi bien que les partis politiques et
les groupes d’intérêt et de pression. D’après des auteurs tels que Dahl
et Lindblom, cette interaction assurerait la présence des groupes minoritaires
dans le processus de prise de décisions, ainsi que la responsabilisation
des autorités (Robert A. Dahl, Polyarchy : Participation and Opposition,
New Haven, Yale University Press, 1971 ; Charles E. Lindblom, Politics
and Markets, New York, Basic Books, 1977).
Pourtant les conséquences de cette interaction ne devraient
pas être confondues avec les décisions prises « par le haut »
et celles prises « par le bas » (from the top-down et
from the bottom-up), utilisées dans la littérature de sciences
politiques anglo-saxonne. Dans le premier cas, il s’agit de désigner une
décision — ou un ordre — qui émane, est contrôlée ou dirigée depuis les
plus hauts niveaux, sans consultation ni participation de la base. Par
contraste, from the bottom-up a été incorporé plus récemment au
langage pour signifier les processus qui ont lieu au sein des groupes
de base et dont les décisions sont proposées ou communiquées aux différents
niveaux de gouvernement. Ces termes auraient pu bénéficier d’une considération
plus grande de la part de l’auteur, ce qui en aurait permis une utilisation
plus juste dans les analyses proposées. On a en effet l’impression que
ces termes sont tour à tour utilisés dans le texte pour désigner des choses
ayant des significations différentes.
Certains constats établis tout au long de l’ouvrage sont
indiscutables : il y aurait en effet une tension accrue entre la
légitimation « de conviction » et la légitimation « démocratique ».
La crise de légitimation de l’État et de légitimité de la représentation
dans les sociétés démocratiques qui avaient adopté le modèle de l’État-providence
existe aussi, ce qui justifie en partie la crise de la régulation « par
le haut ». Par ailleurs, dans plusieurs domaines, la technicisation
bureaucratique et l’expertise appliquées au processus de production de
la loi sont aussi irréfutables. Ce que l’auteur n’arrive pas à démontrer,
quoiqu’il signale le problème, c’est le lien entre ces processus et le
modèle de domination légitime rationnel-légal, et comment les changements
dans ces processus affectent le modèle de domination.
D’autre part, on sait que l’évolution des frontières dans
les relations « privé »-« public » existe depuis toujours
dans les sociétés organisées. On sait aussi que depuis les années 80,
et pour plusieurs raisons, on serait confronté à des changements dans
ces limites. Pourtant les rapports « privé »-« public »
peuvent changer sans que nécessairement les formes d’organisation, de
légitimation et de production législative changent dans les mêmes proportions.
Explorer l’importance relative de ces changements remettrait en partie
en cause le lien causal proposé par l’auteur, sans altérer son intention
originale : la construction d’une théorie explicative qui relie le
politique, le juridique et le social.
Finalement, il semble important de signaler que la richesse
des sources et citations fournies par l’auteur assure des bases solides
à la construction de son texte. Elle contribue non seulement à structurer
les arguments mais donne aussi au lecteur la possibilité de pousser plus
loin ses propres réflexions critiques. Il reste simplement à regretter
que cette édition ne comprenne pas un index des noms et des thèmes, qui
faciliterait la lecture mais surtout la relecture de l’ouvrage.
Diana MOSOVICH PONT-LEZICA
CIRESS, Université de Toulouse I
II. D’une approche sociologique du
droit
L’ouvrage que donne aujourd’hui Jacques Commaille constitue
une percée dans deux champs du savoir en sciences sociales encore mal
explorés. Il faut avoir lu ce livre important non seulement en ce qu’il
offre un mode de compréhension d’un processus — de l’un seulement des
processus — de production de la loi, mais surtout parce qu’il se présente
comme fondateur d’une approche nouvelle, celle du droit par la science
du politique. Offrir tout à la fois un paradigme et un modèle à une branche
du savoir qui en est encore à se chercher, la sociologie juridique, n’est
pas commun et explique le titre ambitieux de l’ouvrage, dont la connotation
renvoie à un nom prestigieux de la mémoire historique des juristes.
L’auteur étaye sa réflexion sur une étude empirique, celle
de la production des lois sur la famille dans une période proche assez
spécifique pour justifier qu’elle ait été retenue. Il s’agit des années
1972-1993, qui ont vu la refonte, en trois étapes fondamentales, de cette
partie du droit français (lois du 3/1/72 sur la filiation, du 22/7/87
sur l’exercice de l’autorité parentale, et du 8/1/93 modifiant certaines
dispositions antérieures sur l’état civil, la filiation et l’autorité
parentale et instituant un juge aux affaires familiales). Non content
de présenter une telle analyse, l’auteur offre en outre au lecteur des
clefs pour la compréhension des transformations subies par le droit français
de la famille dans le cadre de ces réformes législatives.
C’est dire que, de ces pages inévitablement denses, il n’est
pas aisé de rendre compte sans une formation pluridisciplinaire et sans
une connaissance approfondie tant de l’approche socio-juridique en matière
de législation familiale, où l’auteur s’est depuis longtemps imposé comme
un spécialiste, que de l’approche socio-politique, de laquelle il s’est
rapproché depuis plusieurs années. Il faut ajouter que l’exubérance de
l’écriture entraîne sans cesse le lecteur vers des réflexions latérales
dont la discussion, sans nous écarter véritablement des thèmes abordés
à titre principal, supposerait un espace dont nous ne disposons pas ici.
Ces diverses contraintes nous amènent à déclarer prudemment — tout en
s’en excusant auprès tant de l’auteur que des lecteurs — qu’on s’en tiendra
à quelques commentaires sur ce que ce livre peut apporter au sociologue
juriste.
Encore la tâche de l’analyste n’en est-elle pas pour autant
rendue aisée. En dépit du choix de l’intitulé de l’ouvrage (« L’esprit
sociologique des lois »), la lecture de la table des matières laisse
prévoir qu’on ne se trouve ni devant la colossale tentative de réécriture
du classique de Montesquieu que le titre pouvait évoquer, ni devant un
simple « Essai de sociologie politique du droit », comme le
laisserait encore entendre le sous-titre. À la vérité, nous sommes en
présence de plusieurs livres. On s’étonne même qu’il ne soit point fait
référence, ni dans le titre, ni dans le sous-titre, à la famille, alors
que le traitement spécifique de la législation familiale occupe plus du
tiers du livre pour ce qui est de l’argumentaire (Première partie :
Les lois de la famille), un quart du reste étant en outre consacré à l’élaboration
critique d’un modèle de régulation de la famille (Deuxième partie :
Le gouvernement de la famille). Le projet initial de ce livre semble même
reposer sur l’analyse des trois lois sur la famille qu’on a mentionnées
plus haut. Quant à l’idée d’écrire un livre fondateur, on soupçonne qu’elle
est née progressivement, qu’elle est le fruit d’une mutation du travail
en cours de route. Cette hypothèse pourrait bien expliquer que l’obsession
théorique ait pu éclipser, dans le produit final, ce qui avait motivé
le mouvement premier.
Né dans l’esprit d’un sociologue, le dessein originaire
semble avoir été une volonté d’observation du mode de production des lois
de la famille en France, dans les vingt dernières années. Il fait ici
l’objet de la première partie de l’ouvrage et s’achève sur une conclusion
(de la transcendance à l’immanence). L’auteur aurait pu s’en tenir là,
et donner une bonne étude sociologique empirique à la communauté scientifique.
Mais il aura alors ressenti le besoin d’élever le débat à un niveau de
réflexion sociologique générale (régulation et ses enjeux sociaux, structuration
sociale, mode de représentation, élaboration de modèles). La conclusion
est sans équivoque à cet égard (p. 247 s.).
Avant quoi, considérant le rapport aux enseignements des
spécialistes de la science politique, dont il fréquente depuis quelque
temps la communauté et dont il ne cesse de se rapprocher, il aura analysé
les résultats de son enquête antérieure dans les termes de la science
et de la sociologie politiques — ce qui forme les actuelles deuxième et
troisième parties, dont l’intitulé se réfère au mode de gouvernement,
la deuxième partie traitant de celui de la famille, et la troisième partie
élevant le débat au « gouvernement des hommes ». Il aura, enfin,
dans un effort d’abstraction supplémentaire, et dans l’intention de livrer
un ouvrage fondateur dans la ligne de ses essais précédents sur les rapports
du prince et de la servante, proposé un type d’approche original de sociologie
du droit : une sociologie politique du droit, qui forme les actuels
Prolégomènes à l’ouvrage qu’on analyse.
Pourtant, l’unité du livre ne souffre pas réellement de
cette trajectoire. Tout au plus regrettera-t-on que la réflexion centrale
ait été formellement éclatée entre 30 pages d’introduction et de prolégomènes,
d’une part, et 60 pages de synthèse générale (3e partie) et de conclusion.
Mais nous nous trouvons, en fin de compte, devant un dessert gigantesque
comme des enfants prêts à se bâfrer. C’est un peu participer de cette
exultation dont on sent qu’elle tenaillait l’auteur tout au long de ces
interminables journées d’écriture. Qu’on en juge par le choix des exergues,
qui mériteraient une analyse à elles seules, leur présence, leur absence
parfois, leur choix toujours.
L’objet de cette allégresse ? La plaidoirie pour un
type d’approche qui restitue à l’analyse des phénomènes juridiques leur
dimension politique. Pour l’historien du droit de formation que je suis,
cela n’a rien de très original, surtout dans la matière qui fait l’objet
de l’argumentation. Famille et cité (póliV) ont longtemps eu partie liée,
au point que les théories du droit naturel, relayées par le thomisme —
qui est loin d’être moribond, comme Rome ne se prive pas d’en donner encore
quotidiennement l’image au mépris des lois « civiles » — avaient
entériné le modèle familial comme modèle pour le politique. Pour le juriste
critique, rien de très stupéfiant, non plus. Le recours aux arguments
politiques contre ceux tirés de la prétendue autonomie du droit est un
motif récurrent de la contestation au sein du corps des juristes, tout
au long du xixe et de la première moitié du xxe siècle. Politique et droit
furent intimement liés dans le discours du mouvement français issu des
années 68 ; ils le demeurent au sein des discussions du très vivant
Critical legal studies américain. Mieux : en 1971, les Archives
de philosophie du droit elles-mêmes publiaient un volume intitulé
« Le droit investi par la politique ».
Le retour de Jacques Commaille sur la discussion présente
ce double mérite de renouer avec la problématique tout en ne renouant
pas avec ses fondements antiques et classiques, définitivement éculés,
ni même avec celle des mouvements critiques du droit ou de leurs contradicteurs
— qui sont au fond les deux faces d’une même monnaie. Précisons de surcroît
que l’auteur a la clairvoyance de prétendre non pas fonder une discipline,
mais légitimer une approche : celle de la sociologie politique sur
le droit. Et il a raison de s’en tenir là. Vouloir fonder une discipline
— vouloir même transformer les études socio-juridiques en études socio-politiques
— eût été prétentieux et mal venu. On lui aurait à bon droit reproché,
outre le fait de tomber dans le piège de la non-spécificité de l’objet
et des méthodes, d’écarter de son champ tout ce qui fait aujourd’hui la
richesse des études socio-juridiques et s’accommoderait parfois mal d’une
approche focalisée uniquement sur les problématiques propres à la science
ou la sociologie politiques — même si ces dernières sont tout à fait bienvenues
à collaborer à une meilleure connaissance des phénomènes en question (règlements
alternatifs et informels des conflits, émergence non étatique de la norme
juridique, participation du juriste à la création quotidienne de la norme,
dialectique de la globalisation et de la localisation de la norme juridique,
etc.).
Un autre mérite de ce livre pour le sociologue juriste —
le lecteur nous pardonnera de procéder par choix, tant l’ouvrage, répétons-le,
est dense — consiste dans l’utilisation avantageuse — et encore originale
chez nous — des concepts top-down et bottom-up pour spécifier
les modèles sociologiques de régulation juridique et politique. On laissera
les spécialistes de la science politique juger du caractère heuristique
du recours à ces notions dans la matière de ce livre, ainsi que de l’usage
qu’en fait l’auteur. Je m’étonnerais plutôt, pour ma part, dans un rapprochement
avec ce que ce dernier disait plus haut d’un changement d’esprit des lois
de la famille et de l’émergence d’un nouveau modèle (p. 120-140),
de ce qu’il privilégie encore la qualification théologico-politique ou
idéologico-politique sans se référer davantage — sinon dans une incise
sans conséquence — à la place prise depuis longtemps par les juristes
technocrates au détriment de la théologie ou des idéologies. Deux pages
seulement sont consacrées au surinvestissement du juge alors qu’il devient
le technicien des affaires familiales (p. 90). Et une page seulement
fait référence aux techniciens et technocrates (p. 204). Encore ces
techniciens que l’auteur désigne (magistrats, avocats, professeurs) n’apparaissent
pratiquement pas comme tels (une fois, et sur la foi d’une seule référence
à un travail de Pierre Lascoumes). Qu’on dénonce le face à face des grands
prêtres et de la société semble un discours un peu vieillot ; il
y a beaucoup plus menaçant en la matière : le face à face des juristes
technocrates (à ne pas confondre avec ces « bureaucrates » de
l’ordre politique que l’auteur dénonce à juste titre) et des citoyens.
On eût attendu là que l’auteur fasse pénétrer sur la scène cet éternel
oublié, le peuple, le peuple de sang et de chair qui hurle à la participation,
et dont les voix ne semblent réellement parvenir ni jusqu’aux cabinets
des sages ni même aux enceintes de leurs élus. Il sera donc, une fois
de plus, le grand absent de cette réflexion.
Si l’on admet, cependant, que la problématique propre à
l’ouvrage ne se prêtait pas aisément à cette perspective, on n’en tiendra
pas rigueur à l’auteur dont l’étude présente bien d’autres mérites. Il
donne une valeur scientifique à ce qui n’était souvent jusque-là que postulats.
Dire que la loi est « au confluent du normatif et du social »
paraît un truisme... il est bon que démonstration en soit faite sur une
question précise, à travers une analyse rigoureuse et difficilement contestable.
Il est vrai qu’il est important, fondamental de savoir « quel est
ce souffle qui donne les lois ». Les jeunes chercheurs feront bien
de lire avec soin ces pages où l’auteur décrit minutieusement les jalons
de son « cadre de réflexion », le type d’approche, le pourquoi
et le comment, l’objet, les méthodes. Rien n’est laissé au hasard. Les
civilistes chevronnés trouveront une mine inépuisable de renseignements
sur la manière dont se forge la législation, en France, et où alternent
monstrueusement l’extrême sérieux et le plus insupportable cynisme. Le
citoyen y verra dévoilée la trop souvent impudique dialectique du juridique
et du politique.
Venons-en aux conclusions. Pour être stimulantes, elles
n’en montrent pas moins les limites mêmes de l’étude. D’abord sur l’argumentation.
Le fait de l’appuyer essentiellement sur des témoignages (et pas n’importe
lesquels !) est infiniment précieux s’agissant de donner une image
d’une époque, mais peut-être téméraire lorsqu’il est question de donner
aux conclusions une dimension paradigmatique. La remarque vaut pour l’objet.
L’auteur étudie la production d’une norme juridique limitée à ce type
spécifique qui est l’aboutissement d’un processus très particulier :
la création de droit par le législateur français. C’est dire qu’une conclusion
plus générale relevant de la création, à l’usage de la communauté scientifique
tout entière, de concepts et de modèles opératoires paraît hasardeuse.
En d’autres termes, Jacques Commaille a réhabilité une voie trop négligée
chez nous, sinon par les juristes critiques des années 1970, et encore
de manière non systématique. Nous lui en sommes redevables. Il n’a pas
donné aux études socio-juridiques continentales, qui n’en finissent pas
de chercher à se débarrasser de leur vieille peau, une légitimité qui
leur viendrait d’une approche par la science et la sociologie politiques
– que les collègues anglo-saxons n’ont cessé de pratiquer sans eux-mêmes
y parvenir. Cette extension vers le paradigme sera vraisemblablement pour
un prochain livre, que nous attendons avec impatience. Pour l’instant,
puisse cet ouvrage être reçu comme il a été donné, comme un « essai »,
comme un acte généreux, passionné et réussi de collaboration pluridisciplinaire,
auquel les chercheurs de notre communauté scientifique devront se référer,
pour ses mérites autant que pour les dangers qu’il dévoile. Chaque argument
porte à la réflexion : que pourrait-on souhaiter de mieux ?
André-Jean ARNAUD
CNRS, Paris
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