BÉCHILLON Denys de (dir.), Les défis de la complexité.
Vers un nouveau paradigme de la connaissance ? Autour de Edgar Morin,
Georges Balandier, Paris, L’Harmattan, 1994, 214 p.
On trouvera réunis ici des textes issus de diverses rencontres
liées à l’activité du Groupe de Réflexions Transdisciplinaires dont le
coordinateur de l’ouvrage est, à Pau, l’une des chevilles ouvrières. On
ne s’étonnera donc pas d’y trouver les sciences sociales voisiner avec
celles de la nature et de la vie, avec l’art et les lettres. On ne s’étonnera
pas qu’il s’ouvre sur une conférence de Georges Balandier donnant le point
de vue anthropologique sur le thème de l’ordre et du désordre, ni qu’il
s’achève sur une brève interview accordée par Edgar Morin à propos de
la parution du volume 4 de sa Méthode.
Pourtant, ce qui a retenu surtout notre attention est le
texte consacré par Denys de Béchillon au droit, sous le titre : « L’ordre
juridique est-il complexe ? » (p. 33-60). C’est de loin l’article
le plus développé et dont l’appareil critique est assez conséquent pour
ne point relever de la divulgation. Cela n’enlève rien à l’intérêt qu’on
pourra trouver à d’autres pages, comme celles que Philippe Lestage consacre
à « Complexité et structures cérébrales : Piaget et Prigogine »
(p. 173-193), Edgar Weber à « Pensée islamique et complexité »
(p. 71-80) ou — pour ne citer que quelques noms — Jean Deschamps au thème
« Les révolutions scientifiques et leur contexte » (p. 83-99).
Encore trouvera-t-on là, plutôt que des textes de fond, des réflexions
d’auteur dont l’intérêt tient à ce qu’elles engendrent à leur tour d’autres
réflexions de la part du lecteur.
Le texte de Denys de Béchillon paraît consister en un exercice
somme toute assez sage, qui consiste à examiner si l’ordre juridique (au
sens de système de normes juridiques valides au sein d’un État donné)
est ou non de nature complexe. Partant de trois critères qui, selon l’auteur,
permettent de spécifier la complexité (multi-factorialité, rétroaction/récursion,
émergence), il présente ce qu’un lecteur attend de tout juriste, à savoir
un plan en deux parties où il démontre d’abord que les divers facteurs
sont effectivement présents dans tout ordre juridique, puis que cette
vérité n’est qu’apparente, la résistance à la complexité étant de la nature
même de l’ordre juridique. L’existence de la coutume, les efforts de décentralisation
constituent autant d’exemples de résistance de l’ordre juridique à ses
propriétés émergentes, selon lesquelles le tout est plus que la somme
de ses parties. De même, un exemple tiré de l’importance attribuée par
les magistrats au caractère rationnel du législateur et au poids de la
jurisprudence des Cours démontre que les récursivités le cèdent dans les
faits à la hiérarchie. Et s’il est vrai qu’un système devient plus complexe
au fur et à mesure que s’accroît le nombre des facteurs qui le constituent
et y interagissent, il faut bien remarquer qu’indépendance et autonomie
n’atteignent que superficiellement l’ordre hiérarchique en droit. Tout
cela, qui constitue certainement un ensemble de remarques précieuses pour
qui n’est pas juriste, n’apprend au fond pas grand-chose à qui n’est pas
absolument candide en la matière.
C’est la suite qui devient plus intéressante, là où l’auteur
essaie de comprendre pourquoi l’ordre juridique résiste à sa complexité.
Il y a là une phrase-clé, à propos de la forme hiérarchique en quoi il
voit non sans raison une figure emblématique de la simplification :
« Nous ne savons — en Occident pour le moins — produire le juridique
qu’en cette forme-là », écrit-il (p. 53). Voilà une très belle proposition,
à laquelle on ne peut qu’applaudir. Et l’auteur de préciser que « le
Droit, sous nos latitudes, nous laisse seulement entrevoir deux cas de
figure possibles : celui d’une norme hiérarchiquement posée
[... ou] celui d’une norme hiérarchiquement récupérée » (loc.
cit.). Et cela tient à ce que nos mentalités sont ainsi forgées :
« Nous tendons à penser hiérarchiquement l’organisation, dans les
groupes humains et dans les cellules, dans les systèmes juridiques et
dans les atomes... » (p. 55). Là où l’on se ferait plus réticent,
c’est lorsque l’auteur évoque un mouvement « naturel » :
la forme hiérarchique nous serait « donnée comme fondamentalement
rassurante » (eod. loc.). Naturel, ce comportement pourrait
bien alors ne pas être spécifique de nos latitudes, ce qui contrarierait
la thèse de notre auteur. À moins, comme cela est plus probable, que ce
ne soit à la forme hiérarchique elle-même que l’auteur attribue ce « mouvement
naturel » [1] . Tenons-le, provisoirement, au moins, pour
acquis : toute notre éducation, en effet — et tout particulièrement
dans notre France qui fut colbertiste avant d’être jacobine — nous a dressés
en juristes savants pour respecter toujours et avant tout la hiérarchie.
Il n’en fut pas toujours ainsi, même en Occident. On a montré ailleurs
combien éclatant fut le pluralisme des ordres juridiques dans l’Europe
pré-moderne (Pour une pensée juridique européenne, Paris, PUF,
1991, p. 55-100).
Il y avait bien des manières d’aborder la complexité dans
le droit. David Trubek avait donné un article célèbre sur ce thème, il
y a maintenant près de vingt ans [2] . Il était intéressé, à l’époque, par les défis
auxquels devait faire face le juriste critique. En 1985, des collègues
italiens publiaient déjà un ouvrage intitulé « Le défi de la complexité » [3] . Il s’agissait également d’une
approche pluridisciplinaire sur la science et la pratique de la complexité.
Peu après, un numéro hors série de la Revue internationale de Systémique
était consacré au thème « Systémique et complexité »
[4] , un thème dont Jean-Louis Le Moigne s’est, en France, montré
l’un des meilleurs connaisseurs, par le biais de la modélisation systémique
[5] . Plus récemment, avec une visée épistémologique, on a également
traité de la question [6] ,
qui nous a semblé si importante qu’on l’a placée au centre d’un manuel
destiné aux sociologues juristes [7] . Ayant pour sa part préféré une approche psychologique
du droit, de Béchillon est amené, sur sa lancée, à plaider pour une « approche
véritablement complexe de notre fascination inconsciente [...] de la hiérarchie »
(p. 56). Il propose ainsi, entre autres modes thérapeutiques, la prise
en compte de la dimension proprement éthologique du phénomène hiérarchique,
celle des phénomènes psycho-sociaux aboutissant traditionnellement au
rejet de l’altérité, ainsi que la maîtrise de nos craintes qui nous font
rechercher l’apaisement dans le droit — ce qui contribue à lui conférer
son aspect lénifiant.
Mais on mesure ici les limites de la perspective. Sans horizon
politique, qui rendrait nécessaire un recours au concept d’idéologie,
elle demeure très en retrait par rapport à ce qui a pu être dit de l’ordre
hiérarchique en droit par les juristes critiques des années 1970
[8] . Et, faute d’un appui épistémologique, elle se tient très en-deçà
de toute tentative ou proposition de restructuration des fondements mêmes
de l’ordre juridique. Mais, au fond, une telle interprétation ne revient-elle
pas à outrepasser les limites que fixait l’auteur à sa propre intervention ?
Ce qu’on retiendra de ce livre sera le trop rare exercice interdisciplinaire
auquel il nous a conviés, ce à quoi tendent en réalité ses efforts et
dont nous devons lui être infiniment reconnaissants.
André-Jean ARNAUD
CNRS, Paris
BOURCIER Danièle, La décision artificielle. Le droit,
la machine et l’humain, Paris, PUF, coll. « Les voies du droit »,
1995, 237 p.
La décision artificielle ? Le titre n’est-il pas un
pléonasme ? Si la décision est le propre de l’homme, et si l’artificiel
est ce qui est produit par l’homme (se différenciant ainsi du naturel,
qui peut être produit par la nature sans le concours de l’homme), alors
la décision est nécessairement artificielle ! Danièle Bourcier pressent
dès l’abord le risque de cette accusation de pléonasme, et propose vite
une définition argumentée que ne pourront récuser les juristes et les
linguistes les plus sourcilleux : « Nous appellerons "décision
artificielle" la conception de tout ou partie d’un processus de décision
en vue de sa représentation ou de sa simulation » (p. 25). Comme
l’intelligence-artificielle, la décision-artificielle devrait donc s’écrire
avec un trait d’union, le néologisme ainsi formé ne désignant plus un
type (« artificiel ») de décision, mais une discipline ou, à
tout le moins, un exercice cognitif (« la conception d’un processus »).
Prudente et scrupuleuse, elle ajoutera aussitôt que le champ dans lequel
elle va étudier cette nouvelle discipline sera lui aussi soigneusement
défini, celui des décisions juridiques, pour l’essentiel de type administratif,
prises par un « décideur institutionnel » (un maire par exemple).
L’avantage pour son lecteur de cette relative spécification
de la nature et du champ d’étude de la décision-artificielle va vite apparaître :
même si sa culture juridique est des plus légères, son expérience de citoyen
est suffisante pour que les nombreuses illustrations qui accompagnent
l’exposé lui semblent aisément interprétables. Et le nécessaire et original
va-et-vient que l’auteur organise entre une discussion spéculative (et
bien documentée) sur la formation des normes et des standards qui caractérisent
le raisonnement juridique et une étude plus empirique de la formation
des décisions à l’aide de « systèmes-artificiels-machinables »
(systèmes experts et systèmes connexionistes, pour l’essentiel) va s’avérer
aisé à suivre. Les juristes et en particulier les spécialistes de droit
administratif se retrouveront en terrain familier, et les autres ne seront
pas véritablement dépaysés : le processus de décision administrative
d’un maire ne doit pas être très différent a priori du processus
de décision organisationnelle d’un responsable d’entreprise ? Si
la science administrative en France n’est pas la science de la gestion,
cette dernière au Québec s’appelle la science de l’administration. L’expérience
du juge explorant des situations qu’il perçoit complexes (il ne sait jamais
tout, et il doit ignorer les conséquences de sa décision !) et multicritères
(l’assistance à personne en danger et l’exercice illégal de la médecine
par exemple !), et devant motiver ses décisions par quelques standards
culturellement acceptés, ne doit pas être très différente de celle du
responsable d’entreprise ou du chef de projet, dès lors qu’on s’intéresse
aux processus cognitifs de décision que l’un et l’autre mettent en œuvre.
On peut présumer que cette rencontre entre les deux cultures, celle du
juriste et celle du gestionnaire, sous les auspices de l’informaticien
« intelligent » sera féconde... et, en lisant D. Bourcier, je
crois qu’elle le devient ou qu’elle le deviendra. Peut-être faut-il en
effet parler au futur plutôt qu’au présent ? Je crains que l’auteur
n’ait pas été fidèle à sa définition de la « décision-artificielle » :
c’est plus une étude du « jugement artificiel » que du « processus
de décision artificielle » qu’elle nous propose ici. Elle insiste
certes, fort bien, sur le caractère « construit » (plutôt qu’objectif
ou positif) du modèle décisionnel (chapitre V), mais cette décision est
presque toujours réduite à la conception de la solution d’un problème
posé (donné... et non construit). L’inattention de la plupart des informaticiens
français à l’œuvre d’H.A. Simon ne leur permet pas de percevoir l’essentiel
de la conception du processus d’élaboration des décisions organisationnelles
qu’il développe depuis un demi-siècle : décider c’est d’abord, et
surtout, se construire une représentation de la situation « dissonante »
dans laquelle on envisage d’intervenir. G. Bachelard déjà l’avait souligné :
« Les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes, [...] ils ne sont pas
donnés » (1934). Faute d’avoir prêté attention au noyau du processus
cognitif de décision qu’est « l’intelligence » (selon H.A. Simon)
ou la formulation récursive des problèmes appelant décision, D. Bourcier
restreint son étude « à la fin de la boucle », la conception
et le choix des solutions (le « jugement »). Artificiel ou non,
un « bon » jugement peut être inintelligent dès lors qu’il ne
s’intéresse pas à la pertinence du problème qu’il prétend résoudre. Cet
apprentissage tâtonnant du « problem-finding » n’est-il
pas consubstantiel à la décision ? Avant de juger et d’agir, ne faut-il
pas d’abord savoir voir ? en sachant que le jugement va modifier
le voir qui va modifier le jugement, récursivement, interminablement,
au grand dam des logiciens, et au grand bonheur des citoyens, heureux
d’affirmer ainsi pragmatiquement la supériorité de leur volonté sur les
déterminismes présumés scientifiques et les aléas présumés chaotiques.
Que cette incomplétude ne dissuade pourtant pas le lecteur :
l’expérience du « jugement artificiel » est en train de se transformer
en fort bonne science grâce à quelques pionniers de l’informatique juridique :
ils n’ont pas fini d’enrichir notre culture en modélisation de la complexité.
Sachons gré à D. Bourcier d’avoir si bien introduit le débat.
Jean-Louis LE MOIGNE
GRASCE, CNRS 935
Université d’Aix-Marseille III
CORREA SUTIL Jorge (ed.), Situación y políticas judiciales
en América Latina, Santiago (Chile), Universidad Diego Portales, Escuela
de Derecho, coll. « Cuadernos de Análisis Jurídico », 1994,
639 p.
L’ouvrage dont on rend compte ici est une monographie qui
réunit un ensemble de sept études ou recherches concernant l’Argentine,
la Colombie, le Costa Rica, le Chili, le Mexique, le Pérou et le Venezuela.
Tous ces travaux reflètent des apports de chercheurs sur ce qu’on appelle,
en gros, la « question juridique » en Amérique latine. Les diverses
contributions ont été réalisées à la demande du coordinateur de l’ouvrage
qui, avec l’appui de la Fondation Ford (grâce à laquelle la recherche
globale et la publication même du livre furent rendues possibles) et de
l’Université Diego Portales, organisa en janvier 1993 une séance de travail
à Santiago du Chili. Là, les études individuelles furent soumises à l’analyse
et à la critique des auteurs eux-mêmes et de cinq autres invités qui intervinrent
comme commentateurs des travaux. Le résultat constitue la matière de ce
fascicule n° 2 des Cuadernos de Análisis Jurídico, publication
de l’École de droit de l’Université Diego Portales.
Le volume est présenté par le directeur des Cuadernos,
et l’ensemble des sept contributions est introduit par le coordinateur
en personne. Selon toute logique, la lecture de ces deux premières références
donne une information sur le contenu des articles ; c’est pourquoi
il convient de formuler quelques réflexions sur ce qu’on peut lire dans
la Présentation où sont proférées certaines idées propres à susciter
la curiosité. En effet, pour reprendre les termes de l’auteur, la modernisation
ou les processus de modernisation doivent garder une certaine
cohérence avec l’institutionnalisation en cours des pouvoirs judiciaires
latino-américains, alors que la problématique judiciaire et ce qu’on appelle
la modernisation sembleraient être des processus autonomes par
rapport à la société civile. Or si l’idée de modernisation — qui n’est
jamais très claire et qu’il est difficile de transposer du vocabulaire
des sciences politiques à l’étude d’un champ encore mal assumé par ces
dernières en Amérique latine — se caractérise en partie aujourd’hui comme
un processus autonome de la société civile, on ne comprend pas comment
pourrait être atteinte cette prétendue institutionnalisation.
L’ensemble des travaux révèle, en général, une certaine
harmonie dans le traitement d’aspects aussi variés induits par une situation
aussi complexe, mais tellement absente des disciplines politiques et sociales
en Amérique latine. Cela tient à une vertu, commune aux recherches publiées
dans cet ouvrage, qui adopte l’optique pluridisciplinaire sans conférer
aucune hégémonie à la perspective juridique. Ainsi, une fois abordés dans
presque chaque contribution les principaux aspects organiques et processuels
des sept systèmes judiciaires analysés, comme ceux relatifs à l’insertion
dans la profession judiciaire (mécanismes de recrutement, sélection, évaluation,
promotion et révocation de ses membres), l’on passe à des thèmes qui relient
le système judiciaire au système politique de chaque pays.
Ainsi, les rapports sur chacun des sept pays latino-américains
étudiés ici donnent une très large vision du fonctionnement des administrations
judiciaires respectives, bien que peu d’entre eux soulignent véritablement
à quel point ces systèmes judiciaires ont été et sont conditionnés par
les conjonctures politiques nationales. On peut relever, par exemple,
dans les contributions sur l’Argentine et la Colombie, les lacunes de
deux situations spécifiques de tels conditionnements. Dans le cas argentin,
il est notable que le retour à la démocratie en 1983, après la dictature
militaire génocide, n’entraîna pas de changement significatif dans la
politique judiciaire du gouvernement présidé par Raúl Alfonsín. Bien au
contraire, l’absence d’épuration des membres de l’administration judiciaire
issus de la période inconstitutionnelle fit que le jugement des militaires
accusés de graves violations des droits de l’homme n’eut pas l’ampleur
espérée. De la même façon, la sentence obtenue dans le fameux jugement
intenté au neuf commandants des Forces Armées qui constituèrent les Juntes
militaires au pouvoir a montré très clairement que toute la classe judiciaire
argentine devait être épurée. Le degré actuel de soumission du système
judiciaire argentin au pouvoir politique se manifeste ostensiblement dans
sa grande incapacité à résoudre les cas graves de corruption qui impliquaient
des hautes personnalités du gouvernement national et de l’entourage du
président de la République. En même temps, il est vraiment frappant que
dans le rapport sur la Colombie — rédigé rien moins que par un ancien
ministre colombien de la Justice — soient ignorés les événements tragiques
des 5 et 6 novembre 1985 intervenus au Palais de Justice de Bogota, au
cours desquels plusieurs personnes — dont des membres de la Cour Suprême
— furent assassinées. Ces événements démontrent l’usage instrumental qu’a
toujours fait le système politique colombien de son administration judiciaire
ainsi que l’opportunisme dont fit preuve la classe judiciaire, qui utilisa
ces assassinats pour motiver une revalorisation de ses appétits professionnels.
Ainsi, l’ouvrage analysé présente un cadre assez approximatif
du fonctionnement des systèmes judiciaires latino-américains de sept pays
probablement assez représentatifs. L’œuvre constitue un effort qu’il faut
souligner, et s’inscrit comme une bonne démonstration des liens entre
juristes et chercheurs en sciences sociales latino-américains dans l’étude
d’un domaine de connaissance qui exige d’être abordé avec les outils des
deux cadres disciplinaires.
Roberto BERGALLI
Directeur scientifique honoraire de l’IISL d’Oñati
DÍAZ Elías, Los viejos maestros. La reconstruccíon de
la razón, Madrid, Alianza Editorial, 1994, 173 p.
Voilà un petit livre qui, sous le prétexte de rendre hommage
à une série de « vieux maîtres », livre tout un pan mal connu
— pour ne pas dire méconnu — de l’histoire de la pensée juridique ibérique
des cinq ou six dernières décennies. Des noms comme ceux de Francisco
Giner de los Ríos, Fernando de los Ríos, Julián Besteiro, Joaquín Ruiz-Giménez,
Enrique Tierno Galván, José Luis L. Aranguren, Tuñon de Lara, Felipe González
Vicén sont-ils familiers aux collègues espagnols eux-mêmes ?
Mais l’auteur va au-delà d’une galerie de portraits, tout
appréciable qu’elle puisse être. Elías Díaz ne se borne pas, dans ce recueil
d’articles ou de communications présentés depuis une dizaine d’années
et jusqu’ici épars et souvent inaccessibles, à rendre justice à ceux qui
l’avaient personnellement marqué. Lui qui, à son tour, a laissé une profonde
empreinte sur la pensée juridique et juspolitique espagnole contemporaine
montre, par une succession d’observations pertinentes, combien il est
nécessaire de tenter pour le futur la reconstruction d’une rationalité
qui dépasse les « pathologies de la modernité », sans tomber
dans ces postmodernismes dont la seule positivité résiderait dans leur
éventuelle aptitude à s’établir comme raison critique. Penser une telle
rationalité, c’est lutter contre l’emprise de la raison technique et instrumentale ;
c’est redonner au droit et à la politique, par la philosophie, leur dimension
éthique ; c’est s’en tenir fermement, en toute circonstance, aux
valeurs démocratiques face à la force qui spécifie l’absence de rationalité
des régimes dictatoriaux. Un livre bien dans la ligne de ses travaux antérieurs
comme Estado de Derecho y Sociedad democratica (1966) dont le succès
fut tel qu’il ne cessa d’être réédité, ou De la Maldad Estatal y la
Soberania popular (1984).
Ajoutons à cela que l’auteur a joint à ces portraits ibériques
ceux de deux figures étrangères liées de près au développement de la philosophie
juridique et politique espagnole : Renato Treves et Norberto Bobbio,
sur lesquels on trouvera des lignes très éclairantes.
Un index extrêmement précieux permet au lecteur de tirer
le meilleur parti d’un ouvrage qui deviendra bien vite une rareté.
André-Jean ARNAUD
CNRS, Paris
FITZPATRICK Peter, The Mythology of Modern Law,
London, Routledge, 1992, 235 p.
FITZPATRICK Peter (ed.), Nationalism, Racism and the Rule of Law,
Dartmouth, Aldershot, 1995, 223 p.
Ce qui est gênant, quand on souhaite faire un compte rendu
d’un ouvrage écrit ou organisé par Peter Fitzpatrick, c’est qu’il est
difficile de le critiquer, tant on ne peut qu’être d’accord avec la clairvoyance
dont il fait preuve. Sauf, peut-être, à lui reprocher de ne fréquenter
comme références bibliographiques que des travaux de langue anglaise,
ou peu s’en faut. Sur les thèmes de ces deux ouvrages, en particulier,
que sont d’une part le postmodernisme et d’autre part la nation et le
nationalisme, le racisme, l’État de droit, la littérature est si abondante
dans les seules langues européennes les plus usitées que le livre n’apparaît
plus que comme un témoignage supplémentaire, côté anglo-saxon, cette fois,
d’une réalité si amplement discutée qu’elle est désormais devenue une
source classique de débats entre les intellectuels, à commencer par les
juristes, les sociologues et les politologues.
Ainsi, du premier volume, peut-on dire qu’il constitue une
démonstration éclatante d’une idée dont les mouvements critiques des années
1970 étaient porteurs : que la rationalité spécifique du droit forgé
à l’époque « moderne » n’a pas effacé le caractère mythique
qui spécifiait le droit antérieur, mais s’est elle-même forgée en une
nouvelle mythologie ayant son propre modèle narratif. Sur ce point, on
trouve déjà, il y a plus de vingt ans, des formules identiques étayant
des travaux sur le Code civil considéré comme mythe de la société moderne.
On y rencontrait déjà, à propos du droit « moderne », l’idée
centrale que rien ne ressemble davantage à la pensée mythique dont il
constitue peut-être un substitut dans nos sociétés contemporaines [9] . Et l’on remarque, dans sa bibliographie, à côté des plus récents
travaux entrepris durant le quart de siècle écoulé par les philosophes
et sociologues issus de ces années de révolte ou inspirés par elles, notamment
aux États-Unis et en Grande-Bretagne, nos vieux classiques communs — qui
constituent pour l’essentiel ses rares sources françaises — les Althusser,
les Barthes, les Foucault, les Lévi-Strauss et autres penseurs qui avaient
débroussaillé à notre attention des sentiers dont on se plaît à voir qu’il
ont fini par mener quelque part.
Une fois rétabli ce lien avec une tradition que l’ouvrage
paraît gommer, il convient de mettre en valeur ce qui fait l’apport neuf
et spécifique de la contribution de Fitzpatrick. Ce dernier, en premier
lieu, a su intégrer avec finesse les lectures qu’il a faites d’auteurs
dont les productions ont été, entre-temps, majeures : de Habermas
et Bourdieu à Lyotard, Balibar et Goodrich. Mais l’originalité de l’oeuvre
tient surtout dans le tour complet et sophistiqué qu’il a su donner à
sa démonstration. Pour élaborer une critique « interne » du
droit, il a dû, en effet, procéder à la mise en lumière de sa logique,
de son identité, des contradictions qui, inévitablement, s’y manifestent.
Les relectures qu’il fait, à cet égard, de Hobbes, de Locke et de Rousseau
constituent des contributions majeures à l’histoire de la pensée juridique
moderne.
Remarquable, également, est l’analyse que donne Fitzpatrick
du mythe — même si certaines évocations du terme font penser aux développements
que donnaient les auteurs de l’idéologie, lorsqu’il était encore
de mode de prononcer ce mot. Splendide, également, la manière dont il
laisse apparaître la centralité du droit dans ce nouvel ordre social.
Le droit apparaît alors comme une force dispersée extérieure aux relations
sociales, et qui les domine, une force exclusive et répressive de tout
ce qui contredit la raison universelle — l’univers étant défini à l’aune
de la pensée occidentale. On suivra passionnément l’argumentation suivant
laquelle le mythe du droit moderne est consubstantiel au sexisme et au
racisme — ce que l’on disait volontiers
[10] sans l’avoir formellement démontré.
De là à l’exaltation de l’identité, donc de la nation, il
n’y a qu’un pas. Tout se tient dans ce discours mythifié si limpide en
apparence, mais dont il suffit de déchiffrer les connotations pour découvrir
la racine des maux dont souffre la société contemporaine. Les nombreux
passages où l’auteur revient sur la notion de progrès, la comparaison
qu’il en fait avec celle d’évolution méritent, à cet égard, une mention
spéciale. Il est bien vrai que l’idée d’évolution sociale de l’Occident
est liée de près au mythe d’un progrès du droit et par le droit. C’est
là un discours ancré dans nos têtes et qui hypothèque tout changement.
La prééminence qu’accorde la théorie contemporaine du droit à une oeuvre
comme celle de Hart s’explique probablement largement par là. La lecture
qu’en fait Fitzpatrick in fine apporte là-dessus un éclairage tout
à fait nouveau.
Le second ouvrage, recueil sur le nationalisme, le racisme
et l’État de droit, constitue en quelque sorte une prolongation et une
illustration de ces thèses fondamentales. Les auteurs s’y emploient en
trois phases : situation du « droit » et de la « nation » ;
coup d’oeil à la nouvelle Europe (orientale et occidentale) ; lien
de l’identité et de la nation, colonialisme, impérialisme.
Oui, Fitzpatrick et ses collaborateurs ont raison de le
répéter et de l’argumenter, le concept de nation est loin d’être aussi
univoque, sa valeur aussi universelle, son lien avec le droit aussi impérialiste
que notre formation de juristes et de politistes occidentaux ne nous l’a
laissé croire. Le lien entre nation et exclusion, partant racisme, méritait
d’être mis en évidence, de même que sa corrélation avec le concept d’identité.
Le fait que les problèmes liés à la formation de l’ordre juridique moderne
occidental ne soient pas limités à l’Europe de l’Ouest se trouve également
démontré par un certain nombre d’études concernant tant l’Europe centrale
et orientale que les États-Unis ou la République sud-africaine. Mais ce
qui constitue probablement l’intérêt majeur de ce livre, c’est qu’il dénonce
l’État de droit comme le résultat du conflit entre sujétion et opposition
aux identités nationales et raciales. Les débats contemporains sur la
dialectique du global et du local pourraient bien se trouver éclairés
d’une manière originale à la lumière de cette réflexion.
André-Jean ARNAUD
CNRS, Paris
HILAIRE Jean, La vie du droit, Paris, PUF, coll.
« Droit, éthique, société », 1994, 308 p.
Pôle saillant de la sociologie du droit, la sociologie historique
du droit occupe une place privilégiée au sein de la sociologie, éclairant
d’un jour particulier la compréhension de la genèse de la règle de droit
et, plus généralement, la connaissance du juridique. Ne serait-ce que
par l’étude des coutumes, l’historien du droit a en effet vocation, mieux
que tout autre sociologue du droit, à saisir le rôle du temps dans l’apparition
du droit et à rendre compte, chemin faisant, des diverses formes par lesquelles
s’expriment les relations entre le droit et le fait, entre la règle et
ses applications, entre les habitudes de vie et les pratiques juridiques.
Aux grands noms de la sociologie historique du droit — Gabriel
Le Bras, Jean Gaudemet ou Paul Ourliac — il faut joindre, sans nul doute,
celui de Jean Hilaire. Nul n’ignore sa prédilection pour l’histoire du
droit commercial et sa volonté sans faille de retracer les grandes étapes
qui ont marqué l’élaboration du droit des affaires. Mais son œuvre est
aussi traversée par le souci constant de comprendre l’apparition du juridique,
son épanouissement à travers les pratiques, les rapports entre la règle
écrite, codifiée, et les sources informelles du droit. Ce livre sur « la
vie du droit », sous-titré « coutumes et droit écrit »,
en est, précisément, l’illustration. Aussi faut-il se féliciter de sa
publication et, dans le même temps, louer l’apparition, aux PUF, de la
nouvelle collection qui l’a permise : « Droit, éthique, société »,
sous la direction de François Terré et Marie-Anne Frison-Roche, dont il
n’est guère besoin de souligner l’attachement à la sociologie du droit
et la volonté d’en favoriser la connaissance.
Le livre de Jean Hilaire est un recueil de quatorze articles.
Un recueil, non une compilation, dont le but est de retracer, comme le
souligne l’auteur lui-même, les étapes d’une recherche, d’une aventure,
dans laquelle il s’est trouvé engagé à la suite de sa thèse de doctorat
portant sur Le régime des biens entre époux dans la région de Montpellier
du xiiie siècle à la fin du xvie siècle. À l’origine de ces travaux
successifs, se trouve l’idée que la division maintenue jusqu’en 1804 entre
les pays de coutumes au Nord et ceux de droit écrit au Sud avait été mal
comprise et mal étudiée. Contrairement au présupposé dominant jusque dans
les années 50, la particularité des pays de droit écrit, par rapport aux
pays de coutumes, ne résidait pas dans un respect parfait du droit romain.
La pratique notariale avait en effet largement imprégné les règles savantes
issues de la romanistique médiévale.
C’est bien cette mise en exergue du rôle de la pratique
notariale qui confère à l’œuvre de Jean Hilaire toute son unité et son
originalité. L’auteur met ainsi en relief les errements d’une histoire
du droit reposant trop aisément sur les sources coutumières du droit et
délaissant les sources notariales. Négligeant les apports de la pratique
notariale, s’en remettant presque sans s’interroger aux coutumiers privés
ou rédigés, une telle histoire du droit, ignorant par hypothèse les apports
d’une compréhension sociologique du droit, va produire, durant longtemps,
l’illusion d’une répartition idéale entre pays de droit écrit et pays
coutumiers. Elle construit de la sorte une distinction Nord-Sud, frontière
bien commode pour l’appréhension des systèmes juridiques durant l’Ancien
droit, là même où la réalité devait apparaître, en définitive, bien plus
nuancée.
Pour s’en persuader, il faut suivre Jean Hilaire dans ses
itinéraires, itinéraires dans le temps mais aussi dans l’espace, puisqu’au
fil de ses recherches l’auteur élargit ses investigations dans ces deux
dimensions, pour conserver son objet d’étude : le droit de la famille
ou, pour reprendre ses termes, le droit matrimonial et ses annexes.
La première partie du livre a trait à « une réalité
tenace, la vie familiale communautaire ». Dépassant la simple querelle
historique portant sur la taille des entités familiales ou sur les types
et les formes de la famille méridionale — famille étendue ou famille étroite
—, l’auteur montre le rôle joué par les notaires et, plus précisément,
l’existence du lien, rendue possible par l’utilisation de formules semblables,
entre communauté familiale, communauté conjugale et communauté entre marchands.
Le notaire se révèle être le dépositaire d’un esprit communautaire. L’étude
des formulaires, dont J. Hilaire analyse les « curieuses ressources »,
montrera sur cette voie comment s’opère progressivement la transformation
des usages des pays de droit écrit et l’interpénétration entre droit écrit
et coutumes. L’influence des comportements praticiens apparaît alors clairement.
Pour montrer leur expression, en quelque sorte en faire vivre les ressorts,
J. Hilaire étudie le film Farrebrique, qui retrace l’histoire d’une
communauté familiale située dans l’Aveyron et illustre le rôle que la
tradition y tient encore dans la première moitié du xxe siècle. Le notaire,
mis en situation, au cœur des arrangements familiaux entre père et fils
aîné, apparaît de la sorte comme le principal résistant à l’esprit individualiste
et égalitaire du Code civil, maître d’œuvre d’une transmission du patrimoine
foncier dans la droite ligne de la tradition languedocienne : la
force de l’usage, qui semble s’imposer sans discussion — « à chaque
génération, c’est comme ça ! », selon la sobre expression du
grand-père —, permet ainsi que se maintienne, pour partie, la tradition
médiévale. Les usages apparaissent alors singulièrement vivaces, ce qui
vient ébranler le présupposé dominant selon lequel la législation aurait
provoqué une rupture avec les traditions.
Là n’est d’ailleurs pas le seul présupposé que J. Hilaire
s’attache à réfuter et à mettre à l’épreuve de l’analyse historique des
pratiques notariales. La deuxième partie est ainsi relative à « une
frontière incertaine, la limite des pays de coutumes et des pays de droit
écrit ». Utilisant de précieux registres, l’auteur montre comment
la ligne tracée par Klimrath dans sa Carte de la France coutumière
doit être relativisée. Les pratiques notariales se jouent en effet des
frontières, quand elles ne contribuent pas, plus radicalement, à les rendre
équivoques. Sans doute l’originalité de cette conclusion doit-elle être
appréciée à la lumière des travaux historiques antérieurs, dont J. Hilaire
ne masque d’ailleurs jamais l’importance. Il reste que l’analyse éclaire
d’un jour particulièrement probant le rôle des usages, leur force d’inertie,
voire de résistance aux données du droit.
Fort logiquement, l’auteur pourra, dans une troisième partie,
en dégager des enseignements quant aux sources mêmes du droit et s’attacher
de la sorte à comprendre ce qu’il nomme « une force obscure, les
comportements praticiens ». S’il en tire des conclusions quant aux
mécanismes par lesquels le droit s’élabore et s’applique, il fait également
œuvre méthodique en s’efforçant de montrer comment la recherche historique
doit faire place aux archives, aux rapports entre normes et pratiques,
et plus généralement rendre compte des écarts entre droit exprimé et droit
appliqué. Le dernier chapitre de l’ouvrage, de ce point de vue, se présente
comme un manifeste épistémologique, une invitation pour les historiens
à ne pas négliger les sources pratiques du droit, dans leur diversité
et leur complexité.
On aura compris qu’il ne saurait être question de rendre
entièrement compte ici de la richesse de l’ouvrage. Sa force consiste
non seulement à avoir su mettre en relief le rôle de la pratique notariale
mais aussi à en avoir déduit une conception du droit dont il n’est pas
excessif d’affirmer qu’elle justifie l’importance même de la sociologie
historique du droit et, peut-être plus généralement, celle de toute sociologie
du droit. La place faite à la pratique notariale, si elle irrigue en effet
le travail de chercheur auquel s’est livré J. Hilaire, oriente sa conception
même des sources du droit et, partant, sa compréhension de la sociologie
juridique. Comme l’explique l’auteur en guise de conclusion, « philosopher
sur l’esprit du droit à partir des seules sources normatives introduit
un sérieux risque d’erreur ; le droit ne peut être appréhendé dans
son ensemble qu’à travers sa vie en confrontant les normes, d’une part,
et les formes d’intervention auxquelles s’attache la pratique notariale
(notariale et pas seulement judiciaire), d’autre part » (p. 292).
En combattant une conception unitaire du droit, qui trouverait
son assise exclusive dans la coutume rédigée, et en faisant droit au pluralisme
des sources, l’auteur atteste ainsi, au-delà du seul propos historique,
l’irréductible richesse comme la diversité des modes de formation et d’expression
du juridique. Son propos, s’il est donc celui d’un historien, est aussi
une invitation pour tout juriste à croire dans l’importance des pratiques
et, plus généralement, à ne pas négliger une appréhension sociologique
du droit : la réduction du droit à un système formel et clos sur
lui-même, vision pure du droit, conception déréalisée, le priverait de
vie et, par suite, en interdirait la compréhension même. Autrement dit,
J. Hilaire persuade qu’étudier « la vie du droit », selon le
titre de son bel ouvrage, ce n’est après tout rien d’autre que faire œuvre
de juriste.
Nicolas MOLFESSIS
Université de Tours
KARPIK Lucien, Les avocats. Entre l’État, le public
et le marché xiiie-xxe siècle, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque
des sciences humaines », 1995, 482 p.
L’ouvrage fort imposant que nous soumet Lucien Karpik sur
les avocats vient ponctuer plus de vingt années de recherche qu’il leur
a consacrées. L’auteur, sociologue, professeur à l’École des Mines de
Paris, propose un parcours de l’histoire et de l’état actuel de la profession,
grâce à une trame de lecture théorique qui confère toute la cohérence
d’une authentique démonstration scientifique.
Les avocats français ont connu, jusqu’aux dates les plus
récentes (notamment la réforme de 1990), une histoire riche et mouvementée
qui recèle, selon L. Karpik, un mystère qu’il se propose d’élucider :
comment le Barreau a-t-il assuré du xiiie siècle à nos jours la pérennité
de son unité, de son indépendance et de son autorité à travers les bouleversements
politiques, sociaux ou économiques du pays ?
Pour répondre à ce questionnement, qui en appelle quantité
d’autres, il avance des propositions théoriques originales sur le terrain
de l’analyse d’un groupe professionnel, essentiellement occupé par les
théories de moyenne portée anglo-américaines ou par l’approche structuro-génétique
française, dont il s’écarte résolument. En effet, il s’agit pour lui de
considérer les avocats comme un « être collectif » , un « sujet
moral » qui assure sa constance en adaptant sa « logique d’action
collective » aux évolutions historiques. L’histoire de la profession
française d’avocat aurait ainsi été fondée successivement sur trois logiques
d’action : le service de l’État (xiiie-xvie siècle), la défense du
public (xviie-xixe) et la maîtrise du marché (xxe).
Cette chronologie suscite deux parties, la première s’attachant
à caractériser l’émergence historique de la profession, la seconde à analyser
son fonctionnement en cette fin de xxe siècle. La période des avocats
d’État contribue à définir son « territoire » d’intervention
judiciaire, le monopole de la défense, ce qui a permis de faire émerger
la collectivité professionnelle autour de « dispositifs » (règlement,
Ordre) et de « dispositions » (principes moraux et équipements
cognitifs). Ainsi constitué, le groupe professionnel ne peut supporter
le risque de dilution que lui fait subir la monarchie française dès le
xvie siècle ; en outre cette crise salvatrice lui permet de s’émanciper
pour entrer dans une période d’acquisition d’une indépendance, tant vis-à-vis
de l’État que d’une logique marchande.
L’indépendance est assurée par un auto-gouvernement de la
profession, mais surtout par la consécration de fondements éthiques, concentrés
dans une logique de la défense du bien du public, qui guidera la
profession jusqu’à la première moitié du xxe siècle. La défense de la
liberté comme valeur assure l’autorité professionnelle et vient réaffirmer
la mission judiciaire. Elle entraînera bientôt les avocats en dehors de
ce strict cadre pour les amener sur le terrain politique, qu’ils ne quitteront
pas jusqu’aux dates les plus récentes, où la cause libérale se traduit
dans des affaires exemplaires dont les plaidoiries servent de tribune
politique. « Le public » est en réalité une figure de rhétorique
du discours de la défense, désignant le « peuple », la « société »,
qui subirait des oppressions multiples. Il agit en fait comme un miroir,
nous dit L. Karpik, permettant de dresser la table des valeurs morales
de la profession de défenseur, et d’y réguler sa pratique, à l’intérieur
et dans son positionnement au sein de la société. Le « désintéressement »
constitue le principal de ces credo libéraux ; c’est une valeur
essentielle qui permet de tenir les avocats à distance des principales
forces auxquelles ils sont soumis, qu’elles soient économiques ou politiques.
La discussion sur ce principe déontologique, au cœur de maints débats,
constitue un des moments forts de cette lecture.
C’est ici que réside la charnière du propos : le désintéressement
est au fondement d’une « économie de la modération »,
qui ne s’appuie pas sur la maximisation du profit mais sur la modération
des honoraires, et dont le fonctionnement a permis aux avocats d’accéder
à une logique du marché sans perdre leur âme professionnelle. La
seconde partie de l’ouvrage, consacrée au barreau contemporain, vise à
montrer les bouleversements que l’intrusion du marché a opéré et les équilibres
qui se sont instaurés dans ce cadre. Pour l’essentiel, ce travail s’appuie
sur des données quantitatives recueillies par l’auteur au moyen d’enquêtes
de grande ampleur, et qui ont donné lieu à un traitement statistique riche
et adapté. La principale idée défendue ici veut que les avocats aient
développé une activité de conseil juridique vers les entreprises sans
se soumettre pour autant aux lois du marché capitaliste et en imposant
l’économie de la modération, régulée par des réseaux extensifs d’avocats
et de clients où « ne cessent de circuler l’information et le jugement ».
La modération constitue l’analyseur des différentes dimensions
de la profession contemporaine où s’opère sa régulation : respectivement,
la hiérarchie entre avocats, la diversification de la nature de la pratique
et du savoir professionnels, le rôle politique de l’Ordre et la préparation
de la réforme de 1990 (qui fait l’objet d’une chronique compréhensive
passionnante).
Cet ouvrage ne suscite que les réserves inhérentes aux limites
de la thèse qu’il défend. Si les logiques de l’action trouvent tout leur
sens aux périodes où elles affirment avec vigueur l’unité du corps, peu
d’éléments viennent éclairer les conditions du passage d’une époque à
l’autre. Comment le marché s’est-il imposé ? Quelles résistances
la logique du public lui oppose-t-elle ? Si le marché constitue sans
doute le principe actif dominant dans la profession, on peut s’interroger
sur la place qu’occupe encore la défense du bien public pour comprendre
l’implication récente des avocats dans des débats importants (conseil
en garde à vue, défense des mineurs, développement de l’aide légale, droits
de l’homme...). Autrement dit, quelle place occupent les logiques une
fois qu’elles ne sont plus dominantes, comme celle de l’avocat auxiliaire
de justice, proche de l’avocat d’État ? Peuvent-elles également constituer
des principes d’action et d’identité collective pour certains praticiens,
notamment ceux qui défendent les intérêts des particuliers et qui restent
numériquement dominants ? Si l’auteur analyse de manière remarquable
les lignes de cohésion qui délimitent la collectivité, il ne révèle qu’à
la marge de son modèle interprétatif les lignes de tension qui la traversent
ou qui l’opposent à d’autres institutions ou groupes sociaux.
Sur un plan plus général, les concepts annoncés en prologue
(arrangements, régulation, engagements...) ne trouvent pas toujours leur
plein usage dans le cours de l’analyse et de la description du réel, et
le lecteur, laissé sur sa faim, est parfois démuni pour cadrer sa lecture
interprétative. Les données qui nous sont soumises, faites de documents
historiques, d’affaires (politiques ou judiciaires), de statistiques ou
d’entretiens contribuent, en revanche, à conférer toute sa solidité à
la thèse défendue et à rendre la lecture agréable. Au total, on ne peut
que saluer un livre qui fournit un panorama à la fois général et raisonné
de la profession française d’avocats au passé et au présent, dans un style
soutenu et accessible à tout public, évitant ainsi les travers de l’encyclopédisme
historique comme ceux de l’ésotérisme sociologique.
Philip MILBURN
Université de Metz
LE MOIGNE Jean-Louis, Les épistémologies constructivistes,
Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? 2969 », 1995, 127
p.
LE MOIGNE Jean-Louis, Le constructivisme, tome 1 : Des
fondements, Paris, ESF, 1994, 252 p. ; tome 2 : Des
épistémologies, Paris, ESF, 1995, 315 p.
Les autodidactes — à qui furent censés s’adresser les premiers
volumes de la collection « Que sais-je ? » — ont probablement,
au fil des près de 3 000 volumes qui précèdent celui-ci, acquis une
compétence scientifique sans égal. S’ils sont capables de comprendre ce
que tente de résumer Jean-Louis Le Moigne dans ces 127 pages, on se demande
pourquoi nous continuons de confier notre destin national à des Énarques.
Et je tiens le pari, en effet, que tout lecteur attentif et quelque peu
opiniâtre est en mesure de discerner et d’apprécier la véritable révolution
qui s’accomplit au fil des pages.
Disons-le d’abord clairement : pas un brin de prétention
dans ce texte ; au contraire, une volonté didactique acharnée, où
se mêlent, toutefois, ici et là, des accents partisans. Au cours introductif
à une matière inconnue des étudiants — et probablement de bon nombre des
enseignants — se joint une charge en règle, mais de haut vol, qui frise
le règlement de comptes. C’est dire qu’on est loin du petit manuel descriptif.
Si description il y a, c’est toujours dans le cadre d’une thèse que l’auteur
argumente plus solidement à chaque chapitre : qu’il existe un contrat
social des sciences et de la société en vertu duquel cette dernière requiert
de la communauté scientifique qu’elle légitime les connaissances enseignables
par un critère universel ; que l’épistémologie est « de toutes
les disciplines, la mieux placée pour reconnaître et expliciter ces questionnements
sur la valeur des connaissances dont elle cautionne en quelque sorte le
statut scientifique » (p. 88) ; que les épistémologies positivistes
et réalistes ont tenu, à cet égard, leur engagement pendant un certain
temps ; qu’il appartient aux épistémologies constructivistes de prendre
la relève.
Après avoir présenté l’intérêt de son projet (ch. 1), l’auteur
identifie et discute les hypothèses des épistémologies positivistes et
réalistes (ch. 2), relevant au passage « leur exceptionnelle
capacité intégratrice » (p. 13). Le décor étant en place, les acteurs
entrent en scène (ch. 3). De Protagoras à Piaget, ils sont nombreux à
défiler. L’auteur guide ici le lecteur dans une originale et irremplaçable
galerie de portraits. Suit (ch. 4) un exposé des hypothèses fondatrices
formulées par les épistémologies constructivistes contemporaines, dans
leur souci d’établir le statut et les méthodes de la connaissance.
Le chapitre 5 est consacré à l’énoncé et à l’explication
de ce en quoi Jean-Louis Le Moigne voit le paradigme de l’organisation
de la connaissance : ce qu’il appelle « le système spiralé des
sciences » (p. 99 s.). On trouve là une modélisation hautement
symbolique, sous forme d’une figure représentant l’organisation constructive
des sciences comme « l’île volcanique dans la mer de l’Empirie »
(p. 102). Qui connaît le caractère visionnaire de l’auteur ne s’arrêtera
pas au premier degré de cette exubérante originalité, et prendra le schéma
pour ce qu’il est, une manière — qui pourra être jugée didactique à l’excès,
peut-être... mais bien utile tout de même — de faire comprendre comment
tout se tient, tout s’enchaîne, tout interagit entre épistémè et empirie,
entre action et réflexion. De là, et suivant les réactions des épistémologues,
la variété des épistémologies constructivistes, qui est résumée par l’auteur
sous forme d’une précieuse table (p. 108). On s’étonnera seulement de
trouver cités là, côte à côte, des noms de renommée incontestables et
d’autres que la bibliographie elle-même ne permet pas même de repérer.
Ce chapitre 5 est un chapitre-clé. C’est là que l’auteur
inscrit la vocation des épistémologies constructivistes à une épistémologie
institutionnelle. C’est là qu’il établit, entre autres, selon ses propres
termes, un statut « non ancillaire » pour les sciences de l’ingénierie
(qui l’intéressent au premier chef) et les sciences de l’homme et de la
société (qui nous concernent, nous, tout particulièrement). De là, il
élève le débat au statut de la connaissance enseignable et aux méthodes
d’élaboration de ces connaissances (ch. 6). Il présente, à ce propos,
le constructivisme comme « nouvel esprit scientifique » (p.
109), « une autre conception de la connaissance » (p. 112),
achevant son discours sur une présentation paradigmatologique des épistémologies
(p. 119).
Jean-Louis Le Moigne n’est pas un guide ordinaire. Il ne
se borne pas à montrer et expliquer — ce qu’il fait déjà avec un incontestable
génie de la pédagogie. Il indique de nouvelles voies et les rend viables :
en cela, il motive son lecteur, investi à son tour d’une responsabilité,
celle de faire que changent les choses.
*
Ce n’est probablement pas un hasard si, au moment où paraissait
cet ouvrage — qui se veut introductif —, le même auteur donnait, chez
un éditeur plus spécialisé, deux tomes d’un ouvrage intitulé Le constructivisme.
Il s’agit, en réalité, d’une réunion raisonnée, organisée avec rigueur,
de textes écrits, pour l’essentiel, dans les dix dernières années, dans
des revues que nous n’avons pas coutume de fréquenter, et qu’il est parfois
malaisé de se procurer. Jean-Louis Le Moigne a eu, en outre, l’attention
de resituer chaque texte pour en justifier la présence à l’endroit précis
où il se trouve, et d’introduire chaque tome par un texte où l’on retrouvera
les thèmes qui émaillaient son « Que sais-je ? ». Ainsi,
ouvrant le tome 1 consacré aux fondements du constructivisme, le lecteur
trouvera-t-il des références au nouvel esprit scientifique, à la permanente
construction des constructivismes, au pragmatisme méthodologique, lequel
dicte la progression même de l’ouvrage. Les dix chapitres qui suivent
ne sont que l’illustration fouillée et pénétrante des questionnements
résumés dans les pages 17 à 20, pour l’essentiel : production des
fondements épistémologiques des sciences ; statut des nouvelles disciplines
et apports, notamment, des sciences de l’artificiel, de celles de l’ingénierie,
de celles des systèmes ; hypothèse téléologique ; intelligence,
conception et défis de la complexité ; pragmatique de la modélisation.
La même délicatesse se retrouve en tête du tome 2, dédié
aux épistémologies constructivistes. Une fois rappelées l’importance du
« contrat social » des sciences et de la société et la valeur
critique de l’épistémologie, l’auteur introduit aux dix chapitres qui
en forment la trame et apparaissent naturellement comme l’approfondissement
des thématiques exposées dans les pages 18 à 22 : critique épistémologique
des sciences de la décision, épistémologie des sciences de gestion, épistémologie
des sciences de la cognition, épistémologie des sciences de la communication
et de l’information, épistémologie des sciences de l’informatique, extension
des réflexions qui précèdent aux sciences de la communication et de la
computation (pour une épistémologie des sciences de l’ingénierie), son
application à l’architecture et à l’aménagement de l’espace, épistémologie
des sciences de l’éducation.
Que tireront les juristes de ces enseignements ? Ce
n’était certes pas à l’auteur de le définir spécifiquement. De la lecture
de ces ouvrages, il ressort néanmoins avec certitude qu’il n’est plus
possible de penser le futur, dans quelle branche disciplinaire qu’on exerce,
sur des fondements épistémologiques qui, pour satisfaisants qu’ils aient
pu paraître dans le passé, s’avèrent désormais incapables de permettre
au chercheur de formuler un projet pour l’avenir. Nos mentalités doivent
s’accoutumer à d’autres vérités que celles qui nous ont été enseignées,
à une autre conception du savoir, à d’autres catégories, à d’autres approches
méthodologiques. La route est cependant largement déblayée aujourd’hui,
Jean-Louis Le Moigne le rappelle et en témoigne, pour que nous nous y
engagions sans témérité excessive, mais avec une audace qui n’est — il
est vrai — probablement pas la marque la plus évidente de notre communauté
scientifique.
André-Jean ARNAUD
CNRS, Paris
PELLEGRINI Bernard (dir.), Mélanges Vaucresson 1992-1994 :
Champ et fonction de l’intervention éducative sur décision de justice,
Vaucresson, CNFEPJJ, 1994, 357 p.
Qui nierait que le Centre national de formation et d’études
de la Protection judiciaire de la jeunesse, après avoir été celui de l’Éducation
surveillée, soit un creuset de la réflexion bien au-delà de l’analyse
du champ et des fonctions de l’intervention éducative sur décision de
justice ?
Les Mélanges Vaucresson sont encore une fois la preuve
qu’à l’occasion de sessions de formation destinées à des éducateurs-stagiaires,
ce sont les questions fortes d’une société en mutation qui sont posées
bien au-delà de l’interrogation légitime sur l’identité professionnelle
des éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse.
Mais pourquoi « Mélanges » ? Les « Mélanges »,
ainsi que le rappelle Bernard Pellegrini en exergue, sont une « forme
éditoriale sui generis en usage dans l’Université, dans laquelle
un certain nombre d’auteurs rendent hommage, par leur création intellectuelle,
à un grand homme faisant autorité et qui part à la retraite ou vient à
décéder ».
Au cœur et en marge de la formation des éducateurs de la
Protection judiciaire de la jeunesse, le bouillon de culture qui se développe
à Vaucresson interdit d’imaginer un départ à la retraite ou le décès de
cette institution comparable à un grand homme. Mais y aurait-il comme
une inquiétude ? Par contre la qualité de la création intellectuelle
des divers auteurs ayant participé à cet ouvrage collectif permet de retenir
le qualificatif « Mélanges ».
Le projet était de rassembler les textes de certaines des
conférences prononcées lors de sessions nationales tenues en juin 1992
et mai 1993 et destinées aux éducateurs-stagiaires des promotions sortantes
à la fin de leur cycle de formation.
Cette quinzaine de textes ont de brillants auteurs :
Blandine Kriegel, Etienne Balibar, Michel Wieviorka, John Crowley, Michel
Chauvière, Christian Bachman, Irène Théry, Alain Bruel, Denis Salas, Guy
Casadamont, David Le Breton, Fethi Ben Slama, Marie-José Asnoun, Laure
Thibaudeau, Françoise Zweifel et Dominique Charvet. Philosophes, juristes
et sociologues essentiellement, ils suscitent tous le désir de poursuivre
le débat qu’ils ont ouvert.
Les textes sont réordonnés selon un plan forcément quelque
peu artificiel compte tenu de la diversité et quelques fois même de l’hétérogénéité
des interventions :
I. L’État, le politique, la citoyenneté face à
la question de l’intégration et de l’exclusion ;
II. Le service public de la Protection judiciaire de la jeunesse et les
politiques publiques ;
III. Le droit, la justice et l’éducation ;
IV. Le jeune, l’éducateur, le sujet ;
V. Être éducateur à la Protection judiciaire de la jeunesse.
Il ne peut être question de présenter une ambitieuse note
de synthèse sur les Mélanges Vaucresson, par contre faisons le
choix de souligner pour les lecteurs potentiels de l’ouvrage, que l’on
souhaite nombreux, les questions majeures qui émergent et sont particulièrement
significatives du mal-être des éducateurs de la Protection judiciaire
de la jeunesse (PJJ) car c’est bien à eux que s’adressent en premier ces
textes publiés sous la direction de Bernard Pellegrini, c’est bien eux
qui sont sur le devant de la scène et c’est grâce à eux que sont scrutés
les coulisses et l’environnement de leur théâtre d’action.
Le livre sera pris à l’envers et l’on commencera par la
fin où Dominique Charvet, alors directeur de la Protection judiciaire
de la jeunesse, rappelle que l’identité de l’éducateur de la PJJ s’établit
à la rencontre de trois cercles à la fois professionnels et institutionnels,
celui du métier éducatif, celui du cadre judiciaire et enfin l’appartenance
au service public de l’État. Ceci n’est pas neuf, par contre ce qui rend
l’exercice de la profession d’éducateur autre aujourd’hui est la confrontation
incontournable à trois crises :
— la crise des modèles intégrateurs ;
— la crise de la cohésion sociale ;
— la crise des méthodes.
Crise des modèles intégrateurs, crise de la cohésion sociale,
nous les trouvons évoquées dans plusieurs autres chapitres dont celui
passionnant de Christian Bachman sous le titre « Politique de la
ville : bilan critique d’une décennie ».
Alors que la politique de la ville fait aujourd’hui plus
qu’hier l’objet d’une attention particulière, écoutons Bachman quand il
dit : « La question de la politique de la ville n’est pas seulement
technique, c’est aussi une question de solidarité » ; ou plus
loin : « Il est très important d’expliquer cette souffrance
des professionnels. Comme l’explique Bourdieu, on leur demande l’impossible.
À la fois, on leur dit : insérez, développez dans une société qui
chaque fois exclut davantage une partie de la population. »
Que demande-t-on à ce professionnel particulier qu’est le
juge des enfants et que demande-t-il ? Alain Bruel et Denis Salas
nous l’indiquent avec cet atout de pouvoir conjuguer une longue pratique
de juge des enfants et une réflexion théorique sur le sujet.
La justice civile ou pénale des mineurs est structurellement
chargée de dire la limite. Ceci doit aller de pair avec le développement
des pratiques innovantes « qui nourrissent le lien social entre la
demande du jeune et les réponses de l’adulte, mais ces pratiques innovantes
doivent s’accompagner d’un renforcement des matrices symboliques qui font
tenir une collectivité, l’institution parentale et l’institution scolaire ».
C’est bien le lien social qui est le plus petit dénominateur
commun de l’ensemble des études rassemblées dans les Mélanges Vaucresson.
Blandine Kriegel se penche sur la place et le rôle de l’État dans le lien
social et la citoyenneté. Quand Etienne Balibar propose de revenir d’une
notion de citoyenneté-statut à une notion de citoyenneté-droit, de citoyenneté-liberté,
de citoyenneté-puissance pour les individus et les collectifs, n’est-ce
pas aussi dans la perspective de restaurer le lien social ? Prenons
un dernier exemple, celui du texte de Michel Wieviorka intitulé « La
dimension communautaire, obstacle ou organe pour l’intégration ? ».
Indéniablement, ce texte est aussi un instrument d’approfondissement de
la question du lien social.
Le lecteur attentif des Mélanges Vaucresson sous-titré
Champ et fonction de l’intervention éducative sur décision de justice
n’y trouvera-t-il pas, plutôt que des éléments susceptibles de renforcer
ses connaissances sur l’intervention éducative, matière à nourrir sa réflexion
sur le lien social dans toutes ses dimensions ?
Christine LAZERGES
Équipe de recherches sur
la politique criminelle,
Université de Montpellier I
SAUQUILLO GONZÁLEZ Julián, Michel Foucault : una
filosofía de la acción, Madrid, Centro de estudios constitucionales,
coll. « El derecho y la justicia », 1989, 460 p.
L’objet d’étude de Michel Foucault — les modèles historiques
de distribution sociale et, spécialement, l’actuelle trame du pouvoir,
déterminée par la technologie disciplinaire — « dans le texte »
de Julián Sauquillo, se transforme en un point entre deux forces — l’individualisme
moralisant kantien et la moralité communitariste, et/ou totalitaire de
Hegel — qui, loin de tendre vers l’une des extrémités, « saute »
à la recherche de la folie et de l’imprévu, pour dépasser les limites
de ce qui est « normalisé » et guetter l’altérité.
J. Sauquillo prétend montrer, intégralement, un philosophe
dissident, qui lutte pour une éthique actualisatrice de l’éthique grecque
[11] , en utilisant l’archéologie, la généalogie, les
archives historiques, le discours, la problématisation...
La réflexion philosophique de M. Foucault part de la crise
de la philosophie hégélienne au xixe siècle, qui présente comme délirantes
les prétentions philosophiques antérieures consistant à exprimer une expérience
universelle. C’est « le réveil d’un long sommeil de la raison » ;
l’épistémologie universaliste ne garantit pas les droits du sujet face
au savoir, ni la « suprématie de toute conscience individuelle au
regard de n’importe quelle politique ».
La nouvelle contingence — philosophique — de la figure de
l’homme dans l’histoire se comprend dans la rupture de « l’archéologie »
avec l’histoire des idées, par une mise en contexte de l’individu dans
les différentes étapes historiques — périodes rupture — qui donnent lieu
aux « archives historiques ». La philosophie « correctrice »
de M. Foucault est axée sur un « modèle de la peste », où « l’homme »
moderne, de par son isolement, est connu dans son individualité, pour
assurer sa participation harmonieuse à un modèle existentiel, social,
de travail, culturel, économique et de pouvoir.
La première partie — les trois premiers chapitres
— se réfèrent aux fondements de la réflexion philosophique qui fera l’objet
de la seconde partie. Dans le premier chapitre, sont exposés et examinés
les problèmes fondamentaux de la philosophie de Foucault : les limites,
les sujets, la formation et transformation du savoir dans la société.
M. Foucault « lie l’apparition de toute la problématique de la philosophie
moderne à la question Was ist Aufklärung ? » — Qu’est-ce
que les Lumières ? — Quand la raison a-t-elle atteint son
autonomie ?
M. Foucault, dans ce travail, associera à l’analyse des
formes de rationalité dominantes sa généalogie des formes de rationalité
qui, en convertissant le sujet en objet scientifique et des relations
de pouvoir, ont réorganisé le savoir moderne. « L’épistémologie historique »
de la « discontinuité » dans l’ordre historique du savoir représente,
pour M. Foucault, la victoire face à la phénoménologie du « Moi »
constituant.
La méthode de M. Foucault, « l’archéologie »,
opère sur la base de l’autonomie du discours — par la matérialité des
objets spécifiques d’une époque. En effet, nos valeurs sont le fruit d’un
combat historique de forces, étrangères, par conséquent, à la raison.
M. Foucault se pose le problème du diagnostic du présent
« Que sommes-nous aujourd’hui ? ». L’établissement de la
prison à l’époque moderne, comme institution paradigmatique d’une société
qui adopte le « modèle peste » de contrôle et de discipline,
constitue une matrice de pouvoir, intégrant ce qui est identique et excluant
ce qui est autre... ce qui fait déjà penser à la réponse.
Dans un second chapitre, J. Sauquillo présente une étude
du songe, relevant l’importance accordée par M. Foucault et ses contemporains
à la folie, à son histoire évolutive, sa notion et son traitement.
Ici prend place le développement de l’idée, déjà mentionnée, que le développement
subjectif propre à la cohabitation dans les sociétés organisées a fini
par déterminer des types de comportement et des attitudes spécifiques,
qui ne connaissent pas de limites, ni au niveau individuel envisagé public/privé,
ni dans ses formes d’imposition, et qui s’étendent et se perfectionnent
pour assurer la meilleure possibilité d’adaptation individuelle au modèle
établi. J. Sauquillo introduit, ici, ce que les « sciences humaines »
sont et représentent pour M. Foucault — un ensemble de pratiques historiques
qui déterminent des formes de savoir et de vérité des différentes époques,
érigées en objets scientifiques propres, résultat des relations de pouvoir.
C’est pourquoi la folie ne possède aucun contenu transcendant.
Cela entraîne un problème théorique fondamental : la normalité de
la conduite et la normalité morale sont déterminées par la norme établie
par les pratiques sociales d’une culture donnée, à une époque historique
concrète ; de sorte que les analyses archéologiques et généalogiques
de Foucault ne font que réaffirmer l’un des présupposés fondateurs et
fondamentaux des courants communitaristes modernes. M. Foucault en traitera
d’une manière critique, en proposant de nouvelles formes de réalité.
À partir de cette perspective, on aborde la configuration
de la folie et de « la morale » dans les trois étapes qui déterminent
une concrétisation spécifique du sujet, les relations de pouvoir et le
savoir lui-même : l’époque médiévale, la Renaissance et l’époque
moderne. Dans cette dernière, se produit une « réorganisation morale »
qui crée et développe, d’une manière circulaire, le « modèle de la
peste » moderne.
La première des deux parties du livre de J. Sauquillo se
clôt sur un chapitre consacré à l’effectivité de la délimitation de la
vérité face à l’Altérité. Pour M. Foucault, et ceci constitue le noyau
de sa philosophie et de sa théorie politique, l’important est que « la
vérité n’est pas hors du pouvoir, ni sans pouvoir » ; chaque
société possède son propre régime de vérité et assume différents types
de discours qu’elle fait fonctionner comme vrais, distinguant, de cette
manière, les vrais énoncés des faux. Cette vérité de Foucault ne passe
qu’au travers de la mort de l’homme ; telle est la critique
radicale qu’adresse Foucault à l’humanisme, qu’il qualifie de « mollesse ».
J. Sauquillo propose également un panorama du mouvement
philosophique français à partir des années cinquante. On y trouve le structuralisme,
dont l’auteur montre les aspects les plus remarquables et dresse la liste
des caractéristiques permettant de le connaître et de le reconnaître.
Cependant, à la différence des structuralistes, M. Foucault n’essaye pas
de créer une théorie universelle du discours, mais de « décrire les
différentes formes historiques des pratiques discursives ». Le noyau
de ce chapitre est constitué par l’analyse des formes de discours, des
formes d’épistémè adoptées aux époques historiquement déterminantes. Ainsi,
l’épistémè serait dominée, durant la Renaissance, par le signe de la similitude ;
à l’époque classique, par l’épistémè de la représentation ;
et avec l’épistémè moderne apparaîtront des « semi-transcendantaux »
— langage, vie et travail — jouant le rôle d’éléments délimitant la finitude
de l’homme... qui traversent l’homme sans affleurer à la conscience et
être susceptibles d’être représentés ; c’est lors de la dissolution
de l’ordre classique que se produit « l’apparition des sciences humaines ».
La seconde partie du livre est constituée de deux
chapitres (IV et V) qui, parfois, tombent dans l’obscurité inutile d’un
mélange de répétition de notions et d’idées déjà mentionnées. On regrette,
là, une absence de structuration qui, pour être moins brillante, serait
sûrement plus appropriée. J. Sauquillo y propose un projet complet d’élaboration
d’une théorie politique originale qui serait, à la fois, porte-parole
du résultat du débat que M. Foucault a maintenu avec le droit en tant
que technique de domination sociale et cela, toujours, sur les fondements
exposés et développés dans les trois premiers chapitres ; il y met
en évidence le lien du droit avec la réalité concrète, imposé par les
relations du pouvoir, du savoir et de la subjectivité.
Le chapitre IV pose le problème de la conception de la vérité
en tant qu’objet d’appropriation politique, qui est soumise aux jeux
et règles de production. Les jeux de la vérité donneront naissance à la
vérité politique et à la vérité judiciaire. M. Foucault propose la conception
d’une action politique fragmentaire, éloignée de toute conception universelle.
Ceci se traduira en « une morale antistratégique » : « une
sorte de hargne politique disposée à renforcer toute apparition d’une
singularité face aux abus du pouvoir et de l’histoire » ; la
transgression viendra de par la « problématisation » ;
le caractère normalisé de notions comme la folie, la sexualité
ou la subjectivité doit être violé, « en faisant ressortir
leur caractère provisoire ou péremptoire, pour laisser le passage à de
nouvelles formes de subjectivité ».
Dans ce chapitre, J. Sauquillo introduit, plus spécifiquement,
l’étude des « archives historiques » en tant qu’instrument utilisé
par Foucault, fondamental à l’heure d’exprimer sa théorie d’analyse des
pratiques discursives ou ensemble de régularités qui délimitent un domaine
d’objets, sans qu’entre eux il y ait une continuité progressive. Cette
discontinuité du savoir confère une importance complètement justifiée
à la notion d’événement, parce qu’il n’y a pas de régularité ni
de progression causale déterminée par une nécessité idéale ; les
événements discursifs ne « sont réglés et produits que par le hasard ».
De là, J. Sauquillo s’occupera de la « morphologie
de la volonté de savoir », à partir de l’analyse des trois matrices
juridico-politiques élaborées au cours des différentes périodes historiques
— mesure, enquête et examen. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’analyse
de la procédure judiciaire de Pierre Rivière, grâce à laquelle on remettra
en question le caractère utilitariste ou rétributionniste de la peine,
de même que la considération judiciaire de l’anormalité des comportements
et le positionnement procédurier face au silence de la vérité ou du savoir,
ce en quoi se constitue ce que la normalisation aurait qualifié
de folie. C’est ici que se produit la rencontre entre les sciences humaines
et le combat entre les valeurs, parce que les premières surgissent
à partir « d’institutions et de pratiques de contrôle social, dont
l’interrelation constitue le régime discursif de la vérité dans la société
moderne ».
Dans « "Gouvernement" et "discipline"
dans la généalogie du pouvoir », J. Sauquillo présente l’examen fait
par Foucault de la domination politique de l’État sur la population et
du libéralisme comme « raison gouvernementale » opposée à la
« raison d’État ». M. Foucault prétend se « libérer d’une
conception juridique du pouvoir », en faisant ressortir fondamentalement
l’opérativité de la théorie de la souveraineté populaire qui, avec
le pacte social, finit par cacher, d’une manière subtile, l’exercice du
pouvoir dans la société moderne. Le jeu de forces qui déterminent le pouvoir
provoque, selon M. Foucault, sa décentralisation, ce qui empêche de concevoir
un « Grand Oppresseur » face auquel viendrait s’opposer la « Grande
Résistance ». Mais, corrélativement et en conséquence, il y aura
toujours, pour M. Foucault, quelque chose qui échappera aux relations
de pouvoir : la plèbe [12] ; « pure force centrifuge
et singularité inverse, la plèbe est la limite irréductible des
relations de pouvoir ».
Le chapitre V étudie la folie en termes politiques. En effet,
le pouvoir politique individualise, classifie et homogénéise, en objectivant
la folie et en la dotant d’un statut scientifique. Avec le « modèle
peste » et l’option pour le pouvoir des sciences humaines, apparaîtra
la « normalisation de la conduite » basée sur un concept
normatif de nature humaine.
En ce qui concerne l’interconnexion pouvoir-droit,
une prétention simplement juridique ne peut se maintenir ; en effet,
la loi — « l’idéalisme de la loi » — se sépare de la mécanique
du pouvoir. Une conséquence de la fiction du caractère juridique du pouvoir,
de la normativité et normalisation qui lui sont propres, est l’inacceptabilité
d’une justification contractuelle du châtiment. La nouvelle peine, la
punition étatique moderne, se base sur la « force moralisante et
éducative ». Le droit finira par jouer le rôle de discours cachant
une stratégie de « gouvernabilité » totale sur le corps social.
Et la prison étendra son effectivité, son « influence isomorphique »
au-delà de ce qu’elle est en tant qu’institution.
J. Sauquillo présentera l’analyse faite par Foucault du
gouvernement en tant qu’introduction de contrôles plus disséminés
pour la technologie disciplinaire. M. Foucault critiquera la « fascination
fréquente face aux limites de l’État ». « L’art de gouverner
la population » montre trois formes historiques importantes :
« le pouvoir pastoral », « la raison d’État » et « la
théorie de la police » ; cette dernière est spécifique de l’époque
moderne qui « se trouve traversée par un pouvoir individualisant
à l’extrême, contrôlant les gestes et les attitudes les plus privés ».
À plusieurs reprises, dans chacun des chapitres, l’auteur
insiste sur le projet de Foucault, qui est de défier l’imprévu, de dépasser
les limites de la folie, d’expérimenter la transgression, de penser d’une
autre façon — il n’y a pas de morale pour la pensée moderne —, de se livrer
à la problématisation, de rompre les systèmes de pouvoir... Ainsi donc,
le critère servant de point culminant à son dernier chapitre sera le suivant :
« Les Grecs avec leur passé nous ont donné la possibilité de penser
le passé, de résister au présent et d’entrevoir le futur ». L’individu
doit se débarrasser de son soi normalisé et chercher sa nouvelle
identité en se libérant de l’État et du type d’individualisation à laquelle
on le lie. « Nous devons promouvoir de nouvelles formes de subjectivité ».
Leonor SUAREZ LLANOS, Université d’Oviedo
TERRÉ François (dir.), Le suicide, Paris, PUF, coll.
« Droit, éthique, société », 1994, 230 p.
Cet ouvrage collectif est le fruit d’un colloque organisé
par le Laboratoire de sociologie juridique de l’Université Panthéon-Assas
(Paris II) et l’Association française de philosophie du droit au début
de l’année 1989.
Les contributions sont ordonnées selon les spécialités des
intervenants : ainsi le suicide est-il envisagé, tour à tour, sous
l’angle de la religion, de la philosophie, de la démographie, de la sociologie,
de la médecine, de la psychiatrie et de la psychanalyse. Ces diverses
approches d’un même phénomène, échanges de points de vue de tous ceux
qui, à des degrés divers, se trouvent confrontés à la question du suicide,
en permettent une salutaire appréhension pluridisciplinaire. Salutaire,
tant il apparaît à la lecture du livre que le phénomène est obscur et
mal compris et que chacun, par sa discipline, n’en peut saisir que certains
aspects.
Cette impossibilité de bien comprendre le suicide se manifeste
en premier lieu dans la recherche de ses causes. De ce point de vue, l’ensemble
des contributions révèle la diversité des suicides, leur irréductible
variété, obstacle à la compréhension d’un phénomène qui est tout à la
fois social, familial, individuel. Aussi bien, le suicide ou plutôt les
suicides, pour reprendre le titre évocateur de l’étude classique de Baechler,
semblent se soustraire à l’analyse, tant l’acte qu’ils renferment est
une cruelle dérobade au rationnel, un mystère qui s’enferme dans la mort :
« une mystérieuse voie de fait sur l’inconnu », selon la formule
de Victor Hugo, que François Terré rappela dans son propos lors du colloque
de 1989.
Aussi l’ouvrage montre-t-il remarquablement combien une
analyse sociologique du suicide reste insuffisante. Certes, dans son étude
intitulée « Suicide individuel, suicide social », Hervé Le Bras
affirme, non sans quelque paradoxe, que les facteurs sociaux ont vocation
à rendre compte du suicide, alors même que les facteurs individuels, souligne-t-il,
comptent en proportion pour 9 999/10 000. Il est vrai que les
variables classiques peuvent bien expliquer, pour une part, le phénomène
du suicide. Ainsi en est-il du sexe : comme le remarquent Françoise
Facy et Alain Philippe, si deux tiers des suicides sont accomplis par
des hommes, deux tiers des tentatives, en revanche, le sont par des femmes.
L’âge également influe sur le suicide, sur ses causes mais aussi sur ses
modalités, comme le démontre de façon intéressante Lydie Pagès-Cabanel :
le souci de plaire au-delà de la mort expliquerait ainsi que les femmes
jeunes emploient des substances mortifères ne portant pas atteinte à leur
corps, là où celles qui ont plus de quarante ans utilisent des moyens
violents (p. 112). Mais si les hommes se suicident plus que les femmes,
les divorcés davantage que les gens mariés, les habitants des régions
du Nord plus que ceux du Sud, ceux des pays protestants davantage que
les autres, les chômeurs et les inactifs plus que les salariés ou les
professions libérales, les agriculteurs plus que les professions intellectuelles,
etc. (voir p. 75 s.), le choix d’un tel acte n’en reste pas moins éminemment
personnel et insaisissable.
Si la sociologie a donc bien vocation à dégager ici des
tendances voire des types-idéaux (suicides « égoïstes », suicides
altruistes ou suicides anomiques chez Durkheim), si le sociologue peut
avancer quelques explications, au premier rang desquelles demeure, comme
le montre l’ouvrage, celle de Halbwachs pour qui le suicide est essentiellement
la manifestation d’une rupture du mode de vie, il reste que les facteurs
individuels ne sauraient être négligés. Aussi lira-t-on avec intérêt les
explications que peuvent en proposer les médecins, en terme de pathologie
plus que de déviance cette fois. Mais là encore l’acte conserve son mystère :
comme l’a exposé le docteur Grivois, les deux tiers des tentatives de
suicide s’inscrivent en dehors de tout contexte psychopathologique.
Ces difficultés à rendre compte du phénomène, à comprendre
l’acte du suicidant, ne peuvent manquer de se manifester dès lors qu’il
s’agit de prendre parti sur le suicide. Sous ce deuxième aspect, plusieurs
auteurs s’interrogent ici sur la liberté même de l’individu à choisir
sa mort. Car s’il est vrai que le suicide est toujours ressenti par les
vivants, par ceux qui restent, comme la marque la plus cruelle de l’échec
d’une existence, il est souvent, pour ceux qui en font le choix, une libération,
voire, pour certains, un espoir : ne le ressentons-nous pas, comme
l’affirme le doyen Carbonnier dans la postface de l’ouvrage, « comme
un acte libre — pire, le plus libre de tous les actes, parce que, dans
des détresses analogues, nous ne nous y sommes pas arrêtés » (p.
216) ? À quoi Janine Chanteur répond, dans une remarquable contribution,
que « le suicide est l’expression non de la liberté, mais du refus
de la liberté, car celle-là, quelques moyens qu’elle permette à chacun
de se donner pour agir de n’importe quelle façon, n’a pas pour finalité
de ranger la conduite humaine sous les lois de la nécessité. Décider de
sa mort n’est pas un acte de liberté : en dépit des apparences, on
ne décide pas de mourir » (p. 60).
Dès lors se pose la question du « devoir de vivre »
et, au-delà, celle de la légitimité de l’acte suicidaire, voire de l’existence
même d’un droit au suicide.
Cette interrogation, récurrente tout au long de l’ouvrage,
est bien évidemment au cœur de l’approche théologique du problème. Pour
l’essentiel, le suicide est perçu comme une déviance, voire comme la marque
d’une résistance à la volonté divine. Dans la tradition hébraïque, rapportée
par le grand rabbin Sitruk, le moment de la mort ne saurait dépendre que
de la volonté divine, à telle enseigne que « si une loi révélée comme
la Bible pouvait être présentée comme une échelle de valeurs, l’échelon
suprême devrait en être le maintien de la vie humaine, la sauvegarde de
la dignité de l’homme, la lutte pour la vie » (p. 32). Le fondement
s’en trouve posé dans le Talmud : la vie de l’homme est la propriété
de Dieu qui, seul, en a la libre disposition.
C’est cette même appartenance de l’homme à Dieu que Paul
affirme dans le Nouveau Testament : parce que « dans la vie
comme dans la mort nous appartenons au Seigneur », l’Église catholique
condamne également l’acte suicidaire. La doctrine de Saint-Thomas d’Aquin,
rappelée par Olivier de Dinechin, s’inscrit aussi dans une même tendance,
farouchement hostile au suicide, ce choix qui « fait injure à la
communauté humaine » (p. 40).
Encore faudrait-il tempérer les observations précédentes
et distinguer, comme l’a bien montré F. Terré, le permis du défendu. Même
dans la tradition hébraïque, l’acte par lequel un homme se donne la mort
n’est pas considéré comme un suicide, si cet acte est inspiré par l’intention
de sanctifier Dieu. Olivier Abel souligne ainsi « que l’on chercherait
en vain dans la Bible une condamnation du suicide. Le suicide est raconté
(Saül, Judas) comme un malheur et non décrit comme une catégorie de faute :
aucune loi ne peut faire que le suicide devienne pour un suicidant une
impossibilité, car la loi ne peut rien sur un désespéré » (p. 50).
Ainsi, il ne saurait exister une seule appréhension de l’acte suicidaire.
Le droit privé, à son tour, comme l’a parfaitement démontré Michel Grimaldi,
opère une semblable distinction, entre le suicide conscient et le suicide
inconscient (p. 135 s.).
Il reste que le suicide est perçu comme une déviance, de
telle sorte que la recherche porte essentiellement sur sa prévention.
Sous ce dernier aspect, la plupart des études font ressortir à nouveau
la complexité du problème. L’interrogation se pose en termes de choix
législatifs, comme l’a montré G. Levasseur : le droit pénal doit-il
intervenir en ce domaine ? À quoi le doyen Carbonnier répond qu’il
ne faut légiférer que « d’une main tremblante ». Mais, pour
l’essentiel, les efforts se concentrent sur l’anticipation de l’acte suicidaire.
À cet égard, la sociologie se veut modeste, puisque, comme le déplorent
F. Facy et A. Philippe, « les données dont nous disposons ne permettent
que rarement d’identifier avec certitude des facteurs de risque et de
mettre en évidence ce que l’on pourrait appeler des groupes à risque »
(p. 82). Cette impuissance à prévenir le suicide est aussi présente dans
le discours des médecins, privés de la possibilité d’en lire les signes
avant-coureurs, faute de symptômes. Aussi bien leur travail porte, pour
l’essentiel, sur la prévention des récidives, essentiellement par l’implication
de l’entourage du suicidant.
En révélant de la sorte la tâche qu’il reste à accomplir
pour percevoir les mystères du suicide, tout en développant les bases
d’une recherche interdisciplinaire sur le phénomène suicidaire, l’ouvrage
ici rapporté œuvre de manière remarquable à enrichir la connaissance et
à renouveler la réflexion autour du suicide. Pour cela et plus généralement
pour la qualité de ses contributions, ce livre est sans aucun doute un
ouvrage de référence.
Nicolas MOLFESSIS
Université de Tours
WIEVIORKA Michel (dir.), Racisme et xénophobie en Europe.
Une comparaison internationale, Paris, La Découverte, coll. « Textes
à l’appui », 1994, 307 p.
Cet ouvrage de 300 pages est le fruit d’un travail collectif
et comparatif incluant la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Allemagne et
l’Italie, précédé d’une introduction et suivi d’une conclusion de Michel
Wieviorka qui en assuré la direction. Il fait également suite à la recherche
sur La France raciste dont il compare à travers l’Europe l’hypothèse
du racisme différentialiste.
Partant du constat de la mutation des sociétés nationales
en Europe et de l’apparition de ce qu’il appelle un « racisme différentialiste »
— c’est-à-dire l’attribution à des groupes racialisés ou rejetés de caractéristiques
qui les font percevoir comme une menace pour l’identité dominante, politique,
religieuse ou culturelle —, il analyse la convergence et la différence
du phénomène selon les pays.
On assiste au développement du national-populisme dans la
vie politique, avec un décalage dans le temps entre la Grande-Bretagne
et la France, à la multiplication de débats sur les particularismes ethniques
et religieux, avec une violence raciste pourtant mineure en France et
en Belgique, à l’inverse de l’Allemagne où la xénophobie s’est surtout
exprimée dans la rue.
Par-delà les différences d’expression, y a-t-il unité de
ces tendances dans l’espace européen ? La réponse en est fournie
par une démarche comparative très riche, où chaque pays est tour à tour
passé au crible, par-delà les analyses parfois rapides que font du racisme
les sondages et les médias. Plus encore, cet ouvrage cherche à analyser
l’unité de la poussée différentialiste en Europe autour de trois dimensions :
— la façon dont une société se structure
et se mobilise dans les conflits et face au changement ;
— la façon dont les politiques étatiques assument les fonctions d’égalité,
de justice, de police et de redistribution sociale, et la capacité de
l’État à poursuivre une politique d’État-providence ;
— la façon dont se fabrique l’identité nationale et se perpétue la
conscience de celle-ci — valeurs universelles ou enfermement dans un différentialisme
lourd d’appels à l’homogénéité.
Ainsi, société, État, Nation constituent trois ordres d’analyse
distincts, privilégiés dans ce livre à travers une approche comparatiste.
Derrière ces questionnements, s’en profile un autre :
y a-t-il un modèle européen d’intégration ? Chaque pays en a connu
un à sa manière, dans les années 50-60, qui s’est ensuite déstructuré,
ce qui a peu à peu renouvelé l’expression du racisme et de la xénophobie.
Partout en Europe, on assiste à la fin des rapports sociaux dominés par
la société industrielle, où les immigrés étaient perçus comme travailleurs
étrangers dans un État-providence et où l’identité nationale était marquée
par l’universalisme. La nation était indissociable de la modernité :
tout cela variait d’un pays à l’autre, mais partout il s’agissait d’un
modèle intégré, où le racisme existait, certes, mais dans sa version infériorisante
plus que dans sa version culturelle et différentialiste.
Après cette apogée des années 50-60, le modèle européen
s’est déstructuré : désindustrialisation, société duale, crise de
la social-démocratie, ultra-libéralisme, mise en cause progressive de
l’intégration nationale par des affirmations identitaires et des questionnements
autour de l’immigration. La Grande-Bretagne en fait l’expérience la plus
précoce, avec le National Front, l’Italie la plus tardive, au tournant
des années 80. La politique devient le lieu de cristallisation des peurs
collectives car l’identité nationale est menacée par d’autres facteurs,
comme l’internationalisation de l’économie ou l’apparition de demandes
sociales non traitées, où l’État est accusé d’abandon, de corruption,
d’impuissance.
Les discours tendent à l’ethnicisation de l’immigration
désormais définie par la culture, la religion, l’origine ethnique, la
race. Le racisme est l’expression de cette crise de la modernité mal vécue :
un racisme différentialiste qui succède au racisme infériorisant de la
période coloniale ou industrielle, avec une disjonction entre les identités
et la modernisation. Si les scenarii de la déstructruration des
sociétés nationales en Europe sont distincts, il s’agit partout de mutations
comparables avec des phénomènes inquiétants, ce qui est appelé dans le
livre « la face sombre de l’Europe ».
De ces quatre monographies, il ressort une image relativement
diversifiée du racisme contemporain, avec toutefois une unité de celui-ci
dans les situations examinées par-delà la disparité de ses manifestations
concrètes. Telle est la conclusion que nous livre cette analyse tridimensionnelle
de la transformation des rapports sociaux, de l’État et du système politique,
et des modifications qui affectent la culture et les identités. Dans tous
les pays étudiés, la fin de l’ère industrielle, la crise de l’État-providence
et le recul de la social-démocratie, les logiques différentes de la Nation
d’un pays à l’autre ont inscrit le racisme dans l’espace politique. Comme
l’écrit Michel Wieviorka (p. 291) : « Le racisme trouve des
conditions particulièrement favorables lorsque simultanément la fin d’une
société industrielle dynamique et puissante se révèle brutale et spectaculaire,
que l’État et les institutions entrent en crise, que la conscience nationale
se rétracte sur sa seule face différentialiste et que l’ensemble que forment
ces trois dimensions se déstructure. » Même si l’Allemagne et l’Italie
ne correspondent pas tout à fait à ces modèles, le racisme différentialiste
s’impose partout en Europe à travers cette grille de lecture.
Catherine WIHTOL de WENDEN
Centre d’études et de recherches internationales
Fondation nationale des sciences politiques, Paris
WOLKMER Antonio Carlos, Introdução ao pensamento jurídico
crítico, São Paulo, Editora Acadêmica, 1995, 188 p.
C’est un bien utile essai que nous livre là l’auteur brésilien.
Les temps ayant considérablement changé en vingt ans, on en est venu à
oublier complètement ce que représenta le mouvement critique du droit
dans la pensée juridique occidentale du dernier quart de siècle. Avec
un regard distancié — quoique pas absolument ou pas assez encore, peut-être
— et une connaissance étonnante du sujet, Antonio Carlos Wolkmer nous
invite à un voyage de reconnaissance : savoir ce qui, après ce temps,
a pu marquer la théorie juridique pour y créer éventuellement une enclave
critique.
Il s’y prend, pour cela, en trois temps : les conditions
d’une critique juridique et ses racines occidentales (Europe et Amériques) ;
sa spécificité contemporaine sur le continent brésilien ; son impact
sur les rapports entre la théorie kelsenienne et la théorie marxiste du
droit. Des deux premières parties, on retiendra, outre des tableaux brossés
à grand soin des grands courants de la pensée juridique critique, la volonté
de situer le débat dans sa dimension épistémologique et en prenant en
considération la fonction politique et idéologique du droit. Si ce dernier
point est effectivement omniprésent tout au long de l’étude, on reste
un peu sur sa faim s’agissant de la dimension épistémologique, l’analyse
n’allant pas beaucoup au-delà de l’évocation de la question. C’est pourtant
de là — l’auteur a raison de le pressentir — que renaîtra un mouvement
pertinent et crédible de critique du droit. Encore lui faudra-t-il donner
des preuves de ce qu’il est possible de faire émerger un système de droit
viable fondé sur une épistémologie qui rompe radicalement avec celle qui
demeure la référence commune des juristes dogmatiques et de leurs critiques
traditionnels.
Quant au dernier thème (« Kelsen, Marx et le droit »),
sa simple énonciation évoque toujours notre curiosité. Il semble insolite
d’avoir comme souci primordial, dans le contexte mondial contemporain,
de défendre un rapprochement entre deux théories si visiblement contradictoires.
D’ailleurs, la recherche de nouveaux fondements épistémologiques, à laquelle
nous invite l’auteur, ne tend-elle pas à reléguer ce genre de débat au
rayon des archaïsmes ?
Il n’en reste pas moins que l’ensemble constitue un précieux
double témoignage : sur un passé trop récent pour faire déjà partie
de la mémoire des juristes, et dont, pour cette raison, il était bon de
faire un rappel ; sur une réalité spécifique de la culture juridique
brésilienne contemporaine, qui, dans son étonnante fécondité, éprouve
encore du mal à rejeter à la fois les vieux démons et les modèles hérités
d’une période surannée.
André-Jean ARNAUD
CNRS, Paris
*
* *
Quelques
réflexions d’ordre épistémologique à propos de récentes publications
Zeitschrift für Europäisches Privatrecht (München,
C.H. Beck), 1ère année, 1993, 657 p.
Il est des idées qui s’imposent si évidemment d’elles-mêmes
qu’on s’étonne de constater, au moment où elles se concrétisent enfin,
qu’elles ne l’avaient pas encore été jusque-là.
C’est sans doute la réflexion que se sont fait nombre de
lecteurs de la Zeitschrift für Europäisches Privatrecht en recevant
son premier numéro, tant son contenu semble aller de soi et s’inscrire
avec la simplicité de l’évidence dans une tradition. Au point qu’on a
l’impression d’avoir toujours connu une revue de ce nom.
À certains égards, en effet, on peut s’étonner de ne voir
réaliser qu’en cette fin de siècle un projet de revue qui s’inscrit pourtant
en filigrane dans tout un discours tenu en Allemagne depuis la guerre,
dans une Allemagne qui n’avait plus le droit de se penser comme nation
et formait deux États et dont l’avenir, s’il existait encore, ne pouvait
donc qu’être européen et qui est partie à la recherche de sa dimension
européenne dans l’histoire tout en s’impliquant plus qu’aucun autre pays
dans la construction de l’Europe ; une Allemagne diluée dans l’Europe
d’abord pour pouvoir agir, puis pour mieux agir et qui, peu à peu, a fait
de l’option que lui imposaient les circonstances une conviction très forte,
essentielle, consubstantielle à sa nature nouvelle, en la plaçant au centre
de tout son dispositif intellectuel, à la limite un dogme.
Sans doute fallait-il, pour que les choses se fassent, que
les esprits s’imprègnent de ces vérités, jusqu’au moment où ce qui était
engagement devient évidence. Alors, en effet, il suffit qu’une jeune génération
élevée dans ces idées arrive aux responsabilités pour que les choses se
fassent d’elles-mêmes, les bonnes volontés s’agrégeant, parce que l’attente
précédait la réalisation et que la réalisation concrétise les espérances.
Cela, c’est la tradition, porteuse du projet. Et puis il
y a l’air du temps qui est le nôtre, où le poids de la construction européenne
elle-même provoque à l’évidence le passage d’un seuil critique où la conviction
n’a plus qu’à être constat — encore que des acquis demandent toujours
à être étendus et, d’abord, protégés.
En définitive, s’il fallait une démonstration — une de plus
— que l’histoire nous dicte notre historiographie, nous l’aurions là.
Imposé par le présent, notre univers intellectuel nous apparaît forcément
comme européen.
Si la Zeitschrift für Europäisches Privatrecht représente
ainsi l’aboutissement d’un long processus, elle est donc bien d’aujourd’hui.
Née des aspirations d’une génération de jeunes juristes, héritiers de
cinquante ans de réflexion sur l’européanité du droit, elle s’inscrit,
par là, comme la conséquence immédiate, évidente, nécessaire, au fond
inéluctable, du moment que nous vivons ; de convictions, donc, largement
partagées, à l’origine d’initiatives voisines.
Mais ceci ne signifie assurément pas que toute revue consacrée
au droit européen ressemble aux autres. Et, assurément, celle-ci ne ressemble
à aucune autre.
Il ne s’agit pas, en effet, de n’importe quelle revue juridique
sur l’Europe. Elle se donne pour tâche l’européisation du droit
privé. Son but est donc de construire l’Europe ; pas seulement de
la voir se faire. Et de la construire selon des principes d’emblée très
clairement affirmés.
Une revue qui met l’Europe au centre de ses préoccupations,
donc, mais l’Europe comme expérience, comme expérience créatrice.
Cette expérience, elle est faite de toutes ces choses qui sont confluences,
convergences, rencontres et non décisions imposées d’en haut. Ce qui se
traduit par une place considérable accordée — dans cette revue qui s’adresse
aux enseignants, aux étudiants et aux praticiens du droit — aux collaborations
et aux informations les plus diverses. Tout ce qui se fait dans ce domaine
sera bienvenu dans ses pages. De ce point de vue, elle entend même aller
très loin puisqu’elle veut non seulement s’adresser aux étudiants mais
se propose même de leur ouvrir ses colonnes. Bref, on l’aura compris,
ce qui caractérise cette nouvelle revue — ce par quoi elle veut se caractériser
— c’est l’absence de dogmatisme.
Mais l’Europe par la base, et non par le sommet ;
c’est-à-dire par l’européisation de la science du droit, et, avant
tout, de son enseignement. On ne peut manquer d’être frappé, en effet,
par le contraste qui existe entre la constitution progressive d’un droit
privé européen et le caractère encore étroitement national de la science
juridique, de la bibliographie, de la formation des juristes voire de
notre conscience juridique même. Et dès lors que l’on a constaté que ce
sont des institutions par essence nationales — lois, tribunaux, facultés
— qui dominent la génération des juristes actuellement en activité, l’européisation
du droit privé demande d’abord une européisation de la science
juridique et de l’enseignement du droit ; moins encore sous la forme
d’une intégration du droit européen dans les programmes et les examens
que sous celle d’une promotion de la conscience jusque-là latente d’une
culture juridique commune par la reconstruction du lien entre histoire
du droit, droit comparé, science moderne du droit et droit européen. Ce
qui suppose une réorientation de l’enseignement et de la recherche, l’histoire
du droit y étant conçue comme un moyen de favoriser l’européisation
du droit en la fondant dans la tradition commune européenne héritée d’un
long passé et le droit actuel étant enseigné d’emblée sous l’angle européen,
autrement dit d’une manière qui permette de percevoir chaque droit privé
national comme une variante locale d’un droit européen.
Mais l’Europe comme culture juridique, et non pas seulement
comme émanation des instances communautaires. Ce à quoi veut s’attacher
la nouvelle revue, en effet, c’est l’Europäisches Recht et pas
l’Europarecht — autrement dit un droit européen qui ne se limite
pas aux normes élaborées par l’Union européenne. Si, en effet, le moteur
du droit européen est à l’évidence l’harmonisation des normes dans et
par l’Union, si l’européisation du droit privé se fait, de façon
primordiale, à travers et grâce à ses institutions et à sa législation,
le droit privé européen, cependant, n’émane pas seulement de Bruxelles
mais existe, évidemment, bien au-delà des normes qui y sont édictées,
en Europe, mais aussi dans ces parties du monde où se sont imposés les
droits européens. À cet égard, la conviction des éditeurs de la revue
est très forte ; au point qu’on y sent même une pointe de défiance
à l’égard du droit élaboré par les instances bruxelloises.
Mais l’Europe par le cœur théorique du droit privé, et
non pas seulement par ses applications pratiques. Si l’on est déjà
allé assez loin dans la voie de l’unification, en effet, c’est le plus
souvent par la bande ; et le gain pour le droit privé dans son ensemble
est resté limité. Le progrès des domaines concernés s’est fait dans une
spécialisation sans cesse accrue et, souvent, dans un décrochage
de plus en plus marqué par rapport aux règles générales du droit privé ;
sans se préoccuper, en tout cas, du droit privé comme ensemble. En définitive,
donc, l’unification s’est faite aux dépends de l’unité systématique de
l’ordre juridique privé. Un processus d’éclatement, d’émiettement, et,
par voie de conséquence, d’isolement et de repli sur soi est, à l’évidence,
à l’œuvre en raison du fait que les notions essentielles du droit privé
— celles sur lesquelles il repose tout entier — ont en quelque sorte été
laissées à l’abandon. Faute de ce point de convergence que constitue le
droit privé général, les règles particulières manquent en conséquence
de légitimité et de force. Dès lors, renforcer la conscience d’une communauté
européenne en droit privé, établir le droit privé général comme pierre
d’angle de l’ordre juridique européen en (re)formation afin de constituer
sur la base du fond commun révélé par l’histoire du droit et le droit
comparé, des éléments d’unité présents dans les conventions internationales
et du droit élaboré par l’Union un nouveau droit privé européen est le
but que se donne la nouvelle revue.
Mais l’Europe du passé au présent, ou plutôt du présent
au passé.
Une culture juridique commune à l’Europe, en effet, le droit
privé l’a déjà connue, et ce jusqu’à la formation des États nationaux
et à leurs grandes codifications (qui devait aussi rompre le rapport entre
savoir historique et droit vivant, faisant de l’histoire du droit une
discipline de pure érudition cependant que la science du droit privé se
limitait aux codifications et à la jurisprudence née d’elles) sur la base
du Ius commune ; cette unité étant encore renforcée par des
traditions scientifiques communes.
Et dès lors qu’au-delà des codifications qui l’ont détruite,
il s’agit de reconstruire une unité européenne dans le domaine du droit
privé, on se trouve en face d’un mouvement à reprendre — et non à créer ;
ce qui doit se traduire par un lien étroit entre droit privé et histoire
du droit et droit romain.
On sait qu’en Allemagne, il est une constante dans l’enseignement
du droit. Il se trouve d’emblée, dans la nouvelle revue, illustré par
l’exemple ; et de façon magistrale. Après cela, on croira difficilement
qu’on puisse être privatiste sans connaître le passé du droit, à supposer
qu’une telle évidence puisse échapper à certains.
Ceci implique, bien entendu, que l’histoire du droit soit
pratiquée non pas comme une matière purement érudite — même si elle met
à profit toutes les ressources de l’érudition — mais profondément, directement
inscrite dans un présent dont elle est seule à même de décrypter la genèse.
Une histoire du droit, donc, qui se donne pour tâche d’éclairer notre
temps.
Au demeurant, toute démarche qui prétendrait — dans l’édification
de l’Europe comme ailleurs — ignorer non pas l’histoire mais l’historicité
dont le présent est porteur serait vouée à l’échec ; comment en douter ?
Au terme de cela, on perçoit donc nettement ce qu’est ce
droit européen que veut contribuer à élaborer la nouvelle revue :
un droit hérité d’un passé qui ne doit pas être seulement objet d’études
érudites mais véritable source d’inspiration ; vécu dans le présent,
le concret, le quotidien ; tourné vers l’avenir, à travers la préoccupation
constante de la formation des juristes de demain.
Il n’est assurément pas un privatiste, pas un historien
du droit, pas un juriste qui ne partage ces convictions et, dès lors,
l’objectif que se propose la nouvelle revue. Et cela d’autant plus qu’évidemment
elle ne fait que concrétiser le programme que lui ont tracé des devanciers
à l’égard desquels on aurait pu souhaiter la voir reconnaître plus nettement
sa dette.
Ses promoteurs sont, en effet, bien peu diserts sur l’héritage
dont ils sont porteurs. Alors même que les thèmes mis en avant par la
revue — et notamment la dimension forcément européenne du droit privé
et le lien entre passé et présent du droit — ne sont certes pas inconnus
des juristes, et en particulier des historiens du droit. Il n’y a là,
de fait, que la formulation — assez fidèle — de ce qui s’est dit et écrit
durant plusieurs décennies à Francfort — témoignage, peut-être, de ce
que ces thèses ont aujourd’hui d’évident.
Que ces convictions soient devenues au fond si évidentes
qu’on ne pense même plus à les renvoyer à leur origine, c’est sans doute
la plus belle victoire de ceux qui ont voulu les imposer.
Mais pour qui s’intéresse un tant soit peu à l’histoire
contemporaine de la science juridique européenne — ou veut faire prévaloir
tout simplement une exigence de vérité et de clarté — il est important
de constater cette filiation qui ramène à une origine qui date de l’immédiat
après-guerre ; qui renvoie en tout cas peut-être pas, à proprement
parler, à une École mais, à tout le moins, très certainement, à un milieu,
issu d’un héritage, qui appartient à plusieurs, et d’un projet, celui
d’Erich Genzmer, enrichi, étendu, développé autour du Max Planck Institut
für europäische Rechtsgeschichte, qui est celui de Francfort.
À l’évidence, quelque chose d’essentiel s’est joué là. On
a soudain réalisé — avec une sorte de stupeur — qu’on n’avait vécu, au
xixe et au xxe siècles, que deux siècles d’exception. Et — dans un vigoureux
effort épistémologique — l’État national a été transcendé par la prise
de conscience d’un horizon à la dimension d’un continent.
Au point que j’aurais tendance à écrire, malgré tout, qu’il
y a bien une École de Francfort, qui n’est pas l’autre — bien qu’elle
ne soit pas dépourvue de tout lien avec elle — mais un mouvement, plus
limité, qui, sans qu’on y prenne vraiment garde, a commencé à irradier
l’histoire du droit et de la science du droit puis la science juridique
elle-même, en Allemagne, en Europe et même au-delà. Et à penser que la
phase combattante de l’européisation du droit est désormais close
— même si la phase militante ne l’est pas ; et que c’est une phase
d’affermissement et d’approfondissement qui est en cours. Aussi persuadés
que soient les promoteurs de cette revue qu’ils mènent un combat, en effet,
c’est plutôt d’occuper un terrain qu’il s’agit que de le conquérir. Désormais,
il s’agit d’une évidence à mettre en œuvre, pas à pas, patiemment, au
contact du concret, du vécu, du quotidien — plus d’une conviction à imposer.
Psychologiquement, en vingt-cinq ans, un chemin immense a été parcouru.
Par sa seule création, en tout cas, cette nouvelle revue
vaut constat : dans une certaine mesure — dans quelle mesure, nous
ne le savons pas encore exactement — une parenthèse se referme, et, par-delà
deux siècles d’exaltation de l’État-nation, par-delà les frontières et
les codes, nous faisons enfin retour à une réalité immanente à notre culture
juridique, à tout le savoir que nous portons au fond de nous ; à
un droit commun forgé par une longue histoire dont nous n’avons même plus
conscience, et qu’il s’agit maintenant de redécouvrir dans sa plénitude
passée et de recréer pour l’avenir.
MOSCATI Laura, In materia di acque. Tra diritto comune
e Codificazione albertina, Roma, Fondazione Sergio Mochi Onory per
la storia del diritto italiano, coll. « Biblioteca della Rivista
di storia del diritto italiano », 1993, 310 p.
Sous ce titre empreint d’une certaine poésie, dans la voie
tracée par ses précédents volumes, Madame Laura Moscati, professeur à
la Faculté de droit de l’Université de Reggio Calabria, apporte avec cet
ouvrage d’une rare originalité, d’une évidente érudition, d’une remarquable
vigueur de conception et d’exécution, je dirais presque d’une vraie sincérité,
une nouvelle pierre à un édifice qui commence à révéler clairement ses
lignes : l’Italie, témoin passionné — et engagé — des mutations juridiques
de son temps ; en l’occurrence de la première moitié du xixe siècle.
Et, comme dans ses études antérieures, elle le fait de la façon la plus
modeste et néanmoins la plus fructueuse qui soit.
De la façon la plus modeste, car l’ouvrage, inspiré par
une note de Guido Astuti sur l’influence du modèle français en Italie
et né des recherches de l’auteur dans le Fonds Patetta de la Bibliothèque
vaticane qui, en lui livrant les écrits de Beccaria qui y sont conservés,
auxquels elle a consacré un article (« Giambatista Beccaria :
misura e regime giuridico delle acque nel Piemonte del Settecento »
in Studi in memoria di Mario E. Viora, 1990, p. 483-521), lui a
révélé la richesse d’un sujet resté jusque-là à peu près vierge, se propose
simplement de suivre une institution juridique à travers les vicissitudes
des changements politiques ; une institution assurément marginale,
ou plutôt latérale — il suffit d’ouvrir le Code civil pour s’en convaincre,
où l’irrigation se limite à un très bref passage des servitudes — :
le régime des eaux. Au point que lui consacrer un volume pouvait sembler
une gageure.
Et pourtant la plus fructueuse ; car, en la suivant,
c’est tout un pan de la science juridique européenne du xixe siècle qui
revit ; le sujet, limité, assurément, débouchant en définitive sur
de grandes, à certains égards d’immenses, perspectives.
Le point de départ, très certainement, est mince.
À l’époque où l’Italie, libérée du joug napoléonien, réévaluait
son héritage, le Piémont se posa la question de savoir ce qu’il devait
faire du Code civil, qui lui avait été imposé lors de son annexion.
Posaient problème, surtout, les dispositions en contradiction
avec ses traditions juridiques et, notamment, le régime des eaux qui,
dans le droit commun tel qu’il l’avait connu, privilégiait l’intérêt social
par rapport à celui de l’individu alors que le Code Napoléon, fidèle en
la matière à l’esprit du droit romain, avait érigé le propriétaire en
maître absolu.
Pour résoudre cette question, le garde des Sceaux, Barbaroux,
consulta les techniciens en hydraulique et fit appel à Giacomo Giovanetti,
avocat à Novare et sénateur du royaume, qui, en 1831, remit un mémoire
où il proposait des ajouts qui furent, pour l’essentiel, retenus ou, pour
certains, écartés (l’auteur a consacré à l’un d’eux, sous le titre de
« Sul diritto d’"Insistenza" », une étude parue dans
les Studi in memoria di Gino Gorla III, 1994, p. 2317-2335).
En définitive, en effet, saisie d’une sorte de timidité
devant l’œuvre à entreprendre, bridée par un respect exagéré du monument
napoléonien, ou tout simplement consciente de sa valeur, la législation
albertine conserva la systématique française, se contentant d’insérer
dans les servitudes prédiales d’autres institutions, et restant d’ailleurs,
par là, sensiblement en deçà des progrès réalisés par les juristes piémontais ;
le code offrant même, sur certains points, un contraste assez frappant
avec la maturation de la réflexion doctrinale de l’époque.
Après bien des réflexions et des discussions, le Piémont
garda donc le Code civil français en lui apportant seulement quelques
modifications limitées, notamment dans le domaine du régime des eaux ;
dispositions qui, rapidement devenues classiques et, à ce titre, reprises
à peu près partout en Europe — et en particulier en France, lors du vote
des lois de 1845 et 1847 —, passèrent en 1866 dans le Code civil italien
et devaient rester à peu près inchangées jusqu’à aujourd’hui.
Ce sont ces dispositions, dont l’intérêt a souvent été souligné,
qui ont retenu l’attention de Laura Moscati qui, ayant découvert à l’Archivio
di Stato di Novara le mémoire de Giovanetti, a voulu reconstituer,
en amont et en aval, la genèse et le destin du régime albertin des eaux
en le suivant à travers des strates facilement reconnaissables :
le droit commun, l’ébranlement napoléonien, la destruction et la reconstruction
de son ordre dans les codifications post-napoléoniennes, l’extension à
l’ensemble de l’Europe des solutions élaborées au Piémont, leur adoption
par l’Italie unitaire et enfin, par là, leur réception dans le droit italien
actuel ; qui, chacune, lui apporte sa contribution.
L’argument se résume donc à peu de chose. Mais si — même
ainsi élargi à ce qui le précède et à ce qui le suit — le sujet est limité
dans son étendue, il est pourtant, en même temps, immense par sa portée.
Immense parce qu’il ramène aux sources les plus profondes de notre civilisation
juridique, ancrée dans un sol méditerranéen pauvre en ressources hydrauliques
et où l’eau, pour être épargnée, devait voir son usage sévèrement réglementé,
et s’inscrit par là dans les origines mêmes de notre culture. Immense
parce que si la question des eaux, et notamment de l’irrigation, garde,
au xixe siècle, dans une société encore essentiellement rurale et agricole,
une importance capitale, elle est surtout symptomatique d’une évolution
qui s’inscrit dans le passage d’une société agraire à une société industrielle,
où la ressource hydraulique acquiert une nouvelle valeur et un nouveau
statut. Immense parce que c’est l’Europe entière qui, dans les années
1830 et 1840, réfléchit à ces questions et que, dans ce débat aux dimensions
d’un continent, se retrouvent, sur ce point précis, les grands thèmes
du siècle et, notamment, à travers une réglementation de l’irrigation
et de la force motrice de l’eau qui donne l’avantage à la collectivité
sur le propriétaire dont elle limite les pouvoirs pour des raisons économiques,
l’affirmation, fondée sur de très anciennes traditions, d’intérêts de
caractère public protégés voire encouragés au nom d’une fonction sociale,
dans une logique appelée à se développer considérablement.
S’il est immense par ses implications, le sujet est immense,
aussi, par ses leçons. Et elles sont nombreuses et fortes.
Au fond, ce que nous donne à voir Laura Moscati, c’est la
vague gigantesque du Code civil qui submerge l’Europe et se retire, laissant
son apport sur bien des points mais balayée, parfois, par le retour au
passé ou, plus souvent, par la marche du temps ; d’un temps de révolution
industrielle que, n’ayant pas prévu, il n’avait, pour l’essentiel, pas
anticipé.
Manifestement, ce n’est pas le Code civil français qui est
alors jugé dépassé sur bien des points ; c’est un état de la civilisation
dans lequel il s’inscrivait. L’extrême prudence avec laquelle le Code
albertin en conserve la structure générale en se contentant de procéder
aux adaptations devenues nécessaires le traduit, d’ailleurs, parfaitement.
Son ouvrage montre bien, aussi, qu’entre le Code civil et
le Bürgerliches Gesetzbuch il y a eu changement, progrès constant. Alors
qu’en raison du caractère emblématique, symbolique, voire mythique de
ces deux législations qui ont tendance à tout éclipser, comme si après
avoir massivement suivi l’une on avait tout aussi massivement rallié l’autre,
on a longtemps eu le sentiment qu’entre l’une et l’autre il n’y avait
rien eu.
Or, tout au long du siècle, comme une chaîne ininterrompue,
il y a eu des codes, en grand nombre, qui marquent comme les étapes d’une
évolution continue, et le Code civil albertin en est un bon exemple.
Surtout, ce dialogue qui se mène sur le régime des eaux
entre Italie, France et Allemagne, mais aussi Portugal et Russie, c’est
celui d’une Europe juridique qui est, au fond, une Europe technicienne,
confrontée à des problèmes semblables et recherchant, dans la même voie,
les mêmes solutions.
L’unité de la science juridique européenne se fait dans
la confrontation des expériences, dans l’immédiat, dans le concret ;
traduisant, en cette époque de paroxysme de l’État-nation, une aspiration
de toujours à refaire sans cesse son unité, aidée en cela par la nécessité
de répondre aux problèmes techniques nés de l’industrialisation.
En suivant le fil conducteur, si ténu en apparence, qui
forme la trame de l’ouvrage, on s’aperçoit donc que ce mince filet d’eau
s’inscrit dans le cours d’un grand fleuve, qui est celui d’un processus
à la mesure d’un continent : la modernisation du droit européen.
Ce point assurément bien limité qu’est le régime juridique
des eaux au Piémont se révèle ainsi infiniment plus important qu’il n’y
paraît à première vue et, surtout, extraordinairement révélateur d’une
démarche générale.
Et cela, c’est tout le mérite de l’auteur. Ici, comme dans
ses précédents ouvrages et articles, c’est toujours la même méthode, prudente
et ambitieuse à la fois, qui suit un fil ténu et reconstitue, à partir
de lui, le destin de la science juridique européenne du xixe siècle. Au
fond, l’étude d’une influence, d’une réception, d’un échange, à terme
d’une unification du droit, n’est rien d’autre. Suivre une institution
avec méthode, sans ambition exagérée, et, au terme de l’enquête, s’apercevoir
qu’à travers elle on a découvert, dans sa densité, tout un monde.
Si, modestement, Laura Moscati présente son travail comme
un simple essai de reconstruction d’un moment de l’histoire juridique
de l’Italie septentrionale, il est donc infiniment plus que cela.
Et il n’y a pas lieu de s’en étonner. Car, en définitive,
aborder la mutation du droit par l’étude de l’eau, c’est la prendre par
un aspect qui est parmi les plus forts dans les sociétés méditerranéennes
dont nous sommes issus par l’intermédiaire du droit romain, par la gestion
de ce qui est originel, de ce qui est précieux, de ce qui est symbolique ;
de ce qui est à l’image même de l’écoulement de l’existence.
Sans doute, Laura Moscati, en poursuivant ses investigations
à la Bibliothèque vaticane, qui a déjà tant fourni à ses recherches, en
y retrouvant les écrits de Beccaria, qui devaient l’orienter dans le sens
de ce brillant excursus vers le régime des eaux, en découvrant dans les
Archives d’État de Novare le rapport de Giovanetti, n’avait-elle pas en
vue de telles perspectives ; bien au contraire, devant elle, en apparence,
un sujet plutôt ingrat.
Mais il est parfois de fructueuses intuitions. En s’engageant
dans la voie que désignait Guido Astuti — une voie étroite, assurément,
s’agissant de l’aspect auquel elle s’est attaché —, elle a rapporté de
ses recherches une notation essentielle et une conclusion absolument fondamentale,
sur lesquelles il faut insister en terminant.
Cette notation, c’est que, lorsqu’on voulut au Piémont repenser
le régime des eaux, la question parut si complexe qu’on s’adressa au juriste
le plus qualifié, sans doute, mais aussi, selon une tradition qu’avait
de longtemps connu la Savoie d’intervention des scientifiques au service
du législateur en matière juridique, à des techniciens, spécialistes des
questions hydrauliques.
Phénomène limité, donc, inscrit dans l’histoire locale.
Mais de grand intérêt car, en définitive, mutatis mutandis, on
retrouve à peu près partout à l’identique sinon toujours ce rôle des scientifiques,
souvent celui des ingénieurs et constamment, en tout cas, celui des experts.
Le droit européen se réunifie, par-delà la cassure des codes, dans une
réponse technicienne qui, au fond, n’a que faire, ou assez peu, de grands
principes. Le caractère novateur des institutions particulières précède
— et de beaucoup — la modernisation du « cœur théorique » du
droit.
Quant à la conclusion, absolument essentielle, qui se dégage
de toutes ces pages, c’est qu’au-delà des débats doctrinaux, ancrés dans
l’histoire ou immédiatement contemporains, ce qui est en jeu, au fond,
est une chose simple : l’utilisation plus rationnelle de l’eau. L’important,
c’est cela : la rationalité, où s’exprime l’intérêt général.
Technicité et rationalité apparaissent donc, en définitive,
à la lecture de cet ouvrage, de façon d’autant plus prenante qu’elle est
plus limitée à un sujet particulièrement pointu, et d’autant plus frappante
que l’auteur ne vise à aucune démonstration particulière, comme deux éléments
absolument déterminants de l’évolution du droit européen au siècle dernier.
Et le juriste, s’il n’est pas toujours, loin de là, l’artisan de leur
triomphe, est, au fond, souvent, comme ici, l’homme qui les fait prévaloir
— mais les fait prévaloir en sachant les adapter, avec prudence et sens
du concret, aux vrais besoins de la vie sociale.
Comment, dès lors, rêver plus beau sujet que celui qui montre
ce juriste inscrit dans le temps et ouvert sur l’avenir, fidèle à la tradition
et désireux de la faire évoluer par la prise en considération des besoins
nouveaux, et, surtout, profondément inscrit dans une société qu’à la fois
il reflète et modèle.
Très beau livre, donc, que celui de Laura Moscati ;
où l’eau constitue une superbe métaphore pour le droit lui-même qui, dans
un cours parfois sinueux, trouve toujours son chemin. Car il ne s’agit
en définitive pour lui que de réguler des situations concrètes et donc
de rechercher des solutions techniques où la règle suit le sens d’une
pente qui n’est rien d’autre que le bon sens.
ARNAUD Pascal, Le commentaire de documents en histoire
ancienne, Paris, Belin, 1993, 287 p.
Il y a un vrai mérite, de la part d’un enseignant, qui est
aussi un chercheur, à donner, au détriment des intérêts qui sont les siens
— on connaît les travaux de Pascal Arnaud sur les frontières orientales
du Haut Empire romain —, des guides méthodologiques destinés aux étudiants,
ouvrages de travail un peu ingrats à élaborer et dont il n’y a pas à attendre
de véritable bénéfice scientifique.
Et pourtant, quand on y songe, ce sacrifice — si sacrifice
il y a, tant il est évident qu’il s’agit là, pour tout enseignant, d’une
tâche primordiale au service de ses étudiants, qui sont sa raison d’être
— ce sacrifice, donc, s’impose comme la plus absolue des nécessités, aujourd’hui
plus que jamais.
Il existe, en effet, à l’heure actuelle, un évident déficit
dans ce domaine. Ce qui amène à recourir à des ouvrages forcément vieillis.
Or s’il est, assurément, un fond translatice de vérités premières qui
valent toujours, il va de soi que chaque époque doit se donner des instruments
adaptés aux exigences contemporaines. Aussi neutre qu’elle puisse paraître,
dans une première approche au moins, cette littérature pratique doit répondre
à un progrès constant dans les connaissances comme à l’esprit sans cesse
renouvelé de l’enseignement. Des exigences nouvelles se manifestent, auxquelles
il faut satisfaire. C’est une vérité de toujours, mais plus sensible,
très certainement, aujourd’hui, qu’elle ne l’a jamais été.
Pour des raisons de fond, donc, l’essai s’imposait. Mais
aussi pour des raisons plus immédiates. L’enseignement secondaire n’apporte
plus, en effet, le même substrat de notions qu’autrefois ; l’ignorance
du latin et du grec, par ailleurs, fait qu’il n’est plus question de donner
les textes tels quels à des historiens ; le cursus universitaire
en histoire, enfin, tend, pour cette raison, à ignorer de plus en plus
les sources anciennes.
Dès lors, un ouvrage consacré au commentaire des documents
qui nous font connaître l’histoire de l’antiquité ne peut plus être ce
qu’il a été mais doit être, désormais, autre chose.
C’est dans ce contexte d’un renouvellement à assurer d’un
genre vieilli que paraît, chez Belin, le Commentaire de documents en
histoire ancienne de Pascal Arnaud, que complétera un second volume
consacré aux Sources de l’histoire ancienne.
L’ouvrage s’ouvre par des règles générales exprimées dans
le style le plus clair et le plus concret.
Il y a là des notions de base, sans doute, et de bon sens
— mais dont tout enseignant sait qu’elles sont malheureusement, pour les
étudiants, si élémentaires et si évidentes que, comme tout
ce qui va de soi et est, de ce fait, régulièrement ignoré, leur
méconnaissance est une cause essentielle d’échec.
Il est bon de les rappeler de cette façon simple et vivante
qui interpelle constamment le lecteur comme dans un dialogue où maître
et élève travailleraient côte à côte et, surtout, de le faire non pas
sous la forme d’une série de recettes mais sous l’angle de la compréhension
d’une démarche.
En fait, cette première partie apporte même sensiblement
plus que cela. Plutôt les leçons d’une expérience — de l’expérience personnelle
de l’auteur comme candidat et comme examinateur — ; la formulation
de quelque chose d’intuitivement perçu par tout candidat, officieusement
transmis de génération en génération sans être jusque-là explicitement
formulé. Par là, l’ouvrage présente l’intérêt pour les étudiants qui se
présentent aux concours de leur faire connaître des règles de l’épreuve
de l’ordre du non-dit — et ce sont, souvent, les plus importantes.
Vient ensuite une seconde partie où l’auteur examine successivement
les différents types de documents qui peuvent faire l’objet d’un commentaire
et, notamment, ce qui justifie l’attention qui peut être portée à un tel
ouvrage dans une revue telle que celle-ci, au-delà des questions épistémologiques
de valeur générale, les documents juridiques.
La perspective, sans doute, comme il le souligne lui-même,
n’est pas celle du juriste — contre laquelle il met en garde — mais, si
même il s’agit ici d’un texte qui semblera assez marginal à un enseignant
des facultés de droit, on ne peut être insensible à la volonté d’introduire
ainsi, en attirant leur attention à la fois sur leur spécificité et sur
leur intérêt, les étudiants en histoire ancienne à une dimension normative
sans laquelle il n’est pas de connaissance possible de l’histoire, notamment
romaine.
Un tel ouvrage, parce qu’il s’inscrit dans une perspective
immédiate et pratique, en quelque sorte balisée par les objectifs qu’il
doit aider ceux à qui il est destiné à atteindre ; parce qu’il est
aussi, bien évidemment, tributaire de textes, de programmes, de directives
à l’intérieur desquels il doit impérativement se tenir, laisse peu de
place à l’initiative individuelle et à l’expression des goûts personnels.
Ce qui frappera, néanmoins, très certainement, à la lecture
de ces pages, c’est qu’en dépit de la rigidité du genre, et du soin avec
lequel l’auteur s’en est scrupuleusement tenu à ses lois, émerge, au fond
assez fortement, quelque chose de lui, un fragment, assez aisément perceptible,
de sa personnalité ; dans l’expression, assez familière, la façon
— directe — de s’adresser au lecteur, mais, surtout, dans des choix scientifiques
qu’il faut souligner d’un mot.
Manifestement, en effet, il est en possession de solides
convictions, qu’il veut faire partager, voire imposer. Elles se traduisent
dans une triple attitude.
L’intérêt, d’abord, porté au processus de rédaction des
œuvres, qui dénote une volonté toute particulière de déceler, au-delà
de la littérature, l’historiographie. Manifestement, la façon dont les
auteurs écrivent l’histoire, l’ensemble des conceptions et des contraintes
qui pèsent sur eux passionnent Pascal Arnaud ; et l’amènent à vouloir,
par voie de conséquence, situer les auteurs dans leur milieu social et
politique, à scruter très précisément leur discours idéologique, au fond
à se défier d’eux.
La réhabilitation, ensuite, de sources peu ou mal utilisées
par l’histoire de l’antiquité — en l’occurrence, surtout, géographiques
et numismatiques — vue comme un moyen pour l’historien de se les réapproprier
par-delà les cloisonnements dus à une spécialisation abusive et de parvenir
ainsi à la maîtrise des sources dans leur ensemble.
Liée à ce qui précède, enfin, une conception englobante
de l’antiquité — méritoire, car elle a toujours suscité en France des
réactions extrêmement fortes ; fortement négatives. Il est frappant,
notamment, de constater les efforts de l’auteur pour arracher l’archéologie
à l’histoire de l’art en montrant par l’exemple comment elle peut et doit
servir à écrire l’histoire.
C’est là, très certainement, le point essentiel de sa démarche
et l’un des traits marquants de son ouvrage. Une des grandes faiblesses,
sans doute, — encore que les liens personnels et de travail y suppléent
amplement — des différentes disciplines qui s’attachent en France à l’étude
de l’antiquité classique aura été leur incapacité à s’intégrer dans une
science de l’antiquité. Or, là comme ailleurs, il est impossible désormais
de se cantonner dans un seul savoir. Le décloisonnement s’impose à la
fois comme une évidence et une nécessité. Cette tendance à l’inter-, la
pluri-, la transdisciplinarité induit forcément, pour qu’elle soit effectivement
pratiquée, une vue renouvelée du genre, en ouvrant l’argument sur d’autres
disciplines. Le présent ouvrage en donne un convaincant exemple.
Sans doute cette démarche traduit-elle, pour partie, la
volonté de l’auteur de valider des intérêts personnels ; en l’occurrence
en leur accordant un statut égal à celui du document de référence :
la source littéraire. Très certainement, aussi, recèle-t-elle le danger
d’un hégémonisme de l’histoire, s’appropriant les résultats des autres
sciences ; ce qui les renverrait exactement à ce qui se trouve ici
dénoncé : un statut de « sciences auxiliaires », tout différent
de la contribution à la constitution d’une véritable science de l’antiquité.
Mais, au fond, seul compte le résultat. Et ce résultat — la prise en compte
de la richesse de l’antiquité dans sa globalité —, sans aucun doute, est
ici atteint.
S’agit-il, pour autant, d’un progrès, ou d’un retour aux
leçons bien comprises du passé ? Très certainement d’une avancée
dans une direction à l’évidence souhaitable ; mais sur la base des
enseignements de ce qui a été, à n’en pas douter, l’âge d’or de la science
de l’antiquité.
La pensée de Pascal Arnaud s’ancre, en effet, dans un temps,
une méthode aisément reconnaissables. À l’évidence, il y a chez lui une
parenté, une proximité en tout cas particulièrement frappantes avec ce
qu’a pratiqué le xixe siècle finissant. On ne peut qu’être profondément
frappé par cet ancrage — implicite mais néanmoins fortement revendiqué
— dans une Quellenforschung validée dans et par sa permanence mais
demandant à l’évidence à être renouvelée — et, plus généralement, dans
une Altertumswissenschaft dont le legs figure aujourd’hui encore
en bonne place dans toutes les bibliothèques. La proximité avec ce qu’a
connu la fin du siècle dernier, en tout cas, est saisissante.
On hésite à écrire — tant cela paraît relever de ces formules
faciles, banales, sans réelle portée dont les comptes rendus sont prodigues
— que l’ouvrage est résolument novateur et parfaitement contemporain et
s’inscrit, néanmoins, par rapport à une grande tradition qu’il renouvelle,
dans la plus parfaite continuité. Et pourtant, c’est vrai.
À l’évidence, par-delà ses prédécesseurs immédiats, et plus
lointains, il fait retour à la grande époque de la science de l’antiquité
— riche, d’ailleurs, en manuels de ce genre ; qu’elle considérait
hautement.
La leçon de cet ouvrage, cependant, va très au-delà de la
science de l’antiquité. En le lisant, on ne manquera pas d’être frappé,
en effet, par la pertinence et la validité du propos, bien au-delà des
limites de l’histoire ancienne.
Assurément, la portée de ces pages les dépasse très largement
et tout étudiant en histoire gagnerait à les lire, tant elles ont de valeur
générale.
Sans doute existe-t-il une spécificité des textes de chaque
période historique ; sans doute les sciences dites annexes ont-elles
aussi, pour chacune d’elles, leur spécificité ; mais, à l’évidence,
il y a un fond commun, sur le plan méthodologique, qui vaut pour toutes
les périodes de l’histoire.
Ceci fait évidemment souhaiter, une fois de plus, que ces
questions de méthode soient abordées non pas de façon marginale, tardive
et spécialisée mais, comme c’est souvent le cas à l’étranger, d’emblée,
dès le début des études supérieures, dans un enseignement spécifique possédant
son autonomie, fondée assurément. À l’évidence un cours — obligatoire
— d’introduction à l’histoire, à la philosophie et aux méthodes de l’histoire
s’impose ; qui soit pour les étudiants un guide précieux à l’orée
de leurs études et que les enseignants de chaque grande période historique
— Antiquité, Moyen Âge, Époques moderne et contemporaine — n’aient plus
ensuite qu’à compléter.
À cette grande question, en fournissant des éléments de
réflexion tirés de l’expérience personnelle de son auteur, en montrant
qu’un tel enseignement doit se concevoir notamment comme la formulation
d’un non-dit, et en contribuant déjà à la constitution même du sujet par
les remarques d’ordre général qui y sont énoncées, l’ouvrage de Pascal
Arnaud commence à apporter une pierre, et non des moindres.
Himeji International Forum of Law
and Politics (Himeji Dokkyô University, Faculty of Law), n°
1, 1993, 220 p.
Il est si rare de recevoir du Japon, et en français, une
contribution à l’histoire de la science juridique française qu’on ne peut
faire moins que d’annoncer le premier numéro de cette nouvelle revue,
presque tout entier dédié à la législation révolutionnaire et impériale.
C’est, en effet, la quasi-totalité de sa première livraison
que la revue nouvellement fondée par la Faculté de droit de l’Université
Dokkyô à Himéji consacre au Code civil et à son élaboration. D’abord avec
la publication de deux conférences données par M. Xavier Martin, professeur
à l’Université d’Angers, à l’Université Dokkyô en mai 1990 sur « Liberté,
égalité, fraternité. Inventaire sommaire de l’idéal révolutionnaire français »
et « Mythologie du Code Napoléon ». Ensuite avec un article
du même auteur sur « Madame de Staël, Napoléon et les idéologues ».
Enfin avec des « Suppléments à Fenet » dus à M. Naoki Kanayama,
professeur-adjoint de droit civil à l’Université et co-éditeur de cette
nouvelle publication.
Les trois études de X. Martin, rassemblées sous le titre
de La Révolution française et le Code civil, par l’importance des
problèmes soulevés, l’originalité du propos, le ton, peu usuel dans les
revues de droit, sensiblement plus personnel, en tout cas, que ne le sont
en général les contributions à ce domaine, ne peuvent que susciter l’intérêt
— si même il s’agit de problématiques trop connues par les nombreux articles
de leur auteur sur le même sujet pour qu’il soit besoin d’insister ici
longuement sur leur contenu.
Ces études s’inscrivent, en effet, dans un vaste ensemble
dont, depuis près de quinze ans, les juristes français ont pu suivre l’édification
dans la Revue historique de droit, Droits, la Revue d’histoire
des facultés de droit et bien d’autres et qu’est récemment venu clore
— sans, très certainement, marquer, pour autant, le terme de cette enquête
— un volume intitulé Nature humaine et Révolution française :
du Siècle des Lumières au Code Napoléon (Bouère, éd. D. Martin Morin,
1994).
On y retrouve donc, une nouvelle fois, dans des termes devenus
familiers à ceux qui ont suivi ses publications, les préoccupations de
l’auteur.
Dans sa première conférence, celui-ci s’attache à montrer
que la croyance selon laquelle la devise de la République française —
Liberté, Égalité, Fraternité — résumerait l’esprit de la Révolution de
1789 ne résiste pas à l’examen des faits.
Pour lui, la philosophie matérialiste, fondée sur l’intérêt,
qui est celle de l’époque, où l’homme et la société sont conçus en termes
de pure mécanique, engendrant des théories négatrices de la liberté humaine,
elle doit s’analyser comme la consécration doctrinale de l’égoïsme.
En un mot, la Révolution instaure non pas la liberté mais
l’égoïsme ; non pas l’égalité mais l’élitisme ; non pas la fraternité
mais la xénophobie et le bellicisme nationaliste.
Dans la seconde, il se propose de démontrer que le Code
civil est fondé non pas sur une conception spiritualiste de la nature
humaine mais, dans une défiance très prosaïque à l’égard d’un individu
forcément égoïste et intéressé générée par une vision réductrice de l’homme
qui est celle d’un sensualisme matérialiste dont les idées imprègnent
alors la classe politique française, et donc le législateur, sur la gestion
bien comprise des travers humains.
Dans son étude sur « Madame de Staël, Napoléon et les
idéologues » enfin — plus dense et plus intéressante que les deux
précédentes contributions, comme l’est toujours un article par rapport
à une conférence, surtout destinée à un public étranger — où il met en
évidence le lien entre l’œuvre législative de la Révolution et le Code
civil, d’une part, et, d’autre part, la seconde moitié du xviiie siècle,
non sous l’angle juridique mais sous celui de la pensée philosophique,
il tente d’établir que Madame de Staël a très tôt pris ses distances avec
les idéologues avant de les combattre très fermement.
Bref, et comme la couverture de son récent ouvrage le résumait
d’une phrase qui exprime parfaitement la nature du projet, il s’attache
à convaincre que « ... la Révolution française doit une large part
de son inspiration philosophique à des théories très et méthodiquement
négatrices de la liberté de l’homme ».
Encore cette phrase, aussi définitive soit-elle, pas plus
que le résumé de ces contributions, ne peuvent-ils traduire ce qu’a de
provoquant, dans l’ensemble et dans chaque détail, le texte de l’auteur ;
auquel il faut vraiment renvoyer tant il est difficile de rendre dans
sa vérité le cheminement d’une pensée très originale, pour le moins, totalement
à contre-courant en tout cas, voire en opposition absolue avec les idées
généralement admises, et qui, de ce fait, ne saurait évidemment être acceptée
telle quelle.
Si les thèses de l’auteur, constamment reprises et développées
par lui, sont devenues familières, ce n’est pas, en effet, pour autant,
sans cesser de susciter les mêmes interrogations.
Si tout réexamen critique, loin des sentiers battus et rebattus,
est, sans doute, dans son principe, bienvenu ; si tout effort de
cet ordre est par nature attachant, la lecture de ces contributions laisse
évidemment assez perplexe tant on a de peine à imaginer que tout ce qui
a été écrit sur ce sujet se révèle ainsi radicalement faux. Et, dès lors
que l’argumentation tourne — c’est le moins qu’on puisse dire — à l’esprit
de système, elle laisse évidemment place au scepticisme puis au doute.
Surtout, derrière l’argument scientifique, révélant la véritable
nature de l’entreprise, apparaît constamment une réflexion très personnelle,
assurément, très liée à des convictions, à un engagement, à une éthique
qu’on sent très profonds mais, pour le moins, assez surprenante, parfois,
dans l’expression des conséquences qui en sont tirées par l’auteur pour
son sujet. Disons simplement qu’il y a là des raisonnements où il est
vraiment difficile — impossible — de le suivre.
Dès lors, d’ailleurs, que cette réflexion s’inscrit, par
là, en définitive, dans un vaste mouvement dont il a été suffisamment
parlé à l’occasion du bicentenaire de la Révolution de 1789, elle déborde
assurément très largement l’histoire de la science juridique pour s’engager
dans une polémique où il est permis de ne pas la suivre. Il ne s’agit
plus, en effet, de questionner mais de détruire la Révolution comme fondement
de notre société et ce n’est plus là un débat mais un combat.
Au demeurant, comme d’autres avant lui, ce coup de boutoir,
aussi argumenté soit-il, pourrait bien être sans objet. Car si la Révolution
est bien l’acte fondateur de la France contemporaine, ce n’est pas la
Révolution comme événement mais comme mythe. Or un mythe ne se discute
pas. Il s’intériorise dans la conscience nationale. Il se vit chaque jour.
Sans qu’importe désormais la réalité historique de ses fondements.
À ce même domaine de recherche, le professeur Kanayama —
grâce à qui cet ensemble d’études a vu le jour — a voulu apporter sa contribution
non par un article mais par l’édition de sources, en se proposant de recueillir
les documents relatifs au Code civil français qui ne se trouvent pas dans
le Fenet, pour former ainsi des « suppléments » à celui-ci.
On peut, évidemment, se poser la question de savoir s’il
y avait vraiment lieu de « compléter » ainsi Fenet par des textes
qui sont facilement accessibles dans toutes les bibliothèques et si, pour
reproduire ces cent pages des Archives parlementaires, une revue
juridique japonaise est bien le lieu approprié. Mais on sent chez l’auteur
une telle passion pour son sujet, il y a là, en tout cas, un témoignage
si vif d’intérêt pour la genèse du Code civil que, sans s’attarder sur
ces réflexions, il faut surtout souligner cette attention portée aux origines
du Code Napoléon dans un pays qui faillit l’adopter comme modèle à la
fin du siècle dernier.
Jointe aux études sur La Révolution française et le Code
civil publiées par la revue, cette contribution attire en tout cas
opportunément l’attention — s’il en était besoin — sur un bicentenaire
qui approche et, de même que les articles de X. Martin fournissent un
point de vue toujours intéressant pour un débat, met en évidence l’importance
des textes et la nécessité d’en assurer des éditions critiques aisément
accessibles.
La nouvelle revue publie, par ailleurs, dans ce premier
numéro, sous le titre de « Culture and Contract », un article
du professeur Shin’ichirô Michida — issu d’une communication préparée,
peu avant son décès, en vue d’un congrès de la Société japonaise de droit
comparé — qui, dans sa forme, souffre manifestement d’avoir été d’abord
dicté par l’auteur, puis repris par lui, et enfin traduit.
Il y a néanmoins quelque chose de très émouvant dans ces
ultimes réflexions d’un grand juriste qui sait que le temps lui est désormais
compté et, laissant de côté une érudition facile, va, dans un certain
détachement, à l’essentiel, avec les mots les plus simples, pour faire
percevoir, à propos du contrat, la nécessité de bien comprendre l’esprit
de chaque droit national — en l’occurrence américain et japonais — si
l’on veut établir, avec des chances réelles de réussite, un nouvel ordre
international dans les relations d’affaires.
À partir de son expérience personnelle comme premier représentant
japonais à la Commission des Nations unies sur le droit du commerce international,
survolant la jurisprudence américaine et japonaise en matière de contrats,
il met en évidence l’urgence, pour y parvenir, de prendre parfaitement
conscience du climat de notre propre culture juridique comme de
celles des autres pays.
Concrètement, ceci signifie que, pour lui, l’application
des conventions internationales, pour être efficace, suppose que soit
levée l’hypothèque de ce qu’il appelle des zones d’ombre, où subsistent
des incertitudes, et notamment des problèmes de terminologie, dans un
effort de clarification, et en particulier de mise au net des concepts.
Enfin, dans un Index sur lequel elle se clôt, la
nouvelle revue se propose de faire connaître les articles publiés en anglais,
en allemand et en français dans les périodiques juridiques japonais ;
dont elle donnera désormais régulièrement la liste, qui s’avérera certainement
très utile en portant à la connaissance de ses lecteurs une information
particulièrement difficile d’accès.
Tel est ce Himeji International Forum qui veut se
faire sa place parmi les revues juridiques japonaises, en si grand nombre
déjà, avec de réels atouts d’originalité et d’intérêt et auquel il faut
souhaiter un plein succès.
Olivier MOTTE
Université de Paris I
Panthéon-Sorbonne
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