Arnaud André-Jean, Le droit trahi par la sociologie.
Une pratique de l’histoire, Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société.
Recherches et Travaux », 1998, 260 p.
Bien au-delà des savoirs engrangés sur la création des règles
de droit, c’est de l’expérience d’une vie consacrée à la recherche que
nous parle le dernier ouvrage d’A.-J. Arnaud. Savoir, érudition sont certes
au rendez-vous et les thèmes abordés par les articles rassemblés ici sont
des plus divers, des plus éclectiques : de la vision pré-sociologique
du droit à Bologne vers 1100 (p. 137), au droit français des biens
entre 1804 et 1976 (p. 221), en passant par une réflexion sur l’interdisciplinarité
(p. 77). Mais cet ouvrage recèle quelque chose de plus, l’empreinte
d’une expérience intellectuelle inscrite sur un territoire situé au carrefour
de trois disciplines : l’histoire, le droit et la sociologie. Si
elle fut riche, cette expérience fut sans doute également soumise à des
tiraillements disciplinaires. D’où un titre un peu provocateur pour l’ouvrage,
un titre à double sens qui rend bien compte des difficultés de l’aventure
intellectuelle et peut-être même du goût doux-amer qu’elle vous laisse
en mémoire certains jours : que le droit trahisse sa nature profonde
à l’épreuve de la sociologie ou que les travaux des sociologues soient
sources de dénaturation du contenu de « leurs » règles aux yeux
des juristes aboutit aux mêmes résultats pour l’historien-sociologue du
droit qui nous parle là : il risque à tout instant de son parcours
de provoquer les réactions mitigées de ses collègues juristes.
Le droit trahi par la sociologie ? Voilà pourtant qui
ne risque pas de se produire souvent dans un pays, la France, où le droit
– et en particulier l’histoire du droit – n’ont pas été investis à ce
jour en profondeur par les sociologues comme champ de recherche (il est
vrai que les historiens du droit le leur rendent bien). Sans doute faut-il
parler d’ignorance réciproque plutôt que de trahison. Mais il y a une
vérité à entendre dans le titre choisi par A.-J. Arnaud, de celles que
vous enseigne forcément une expérience comme la sienne : depuis longtemps,
dès les débuts de la sociologie à la fin du XIXe, les juristes font peser
un soupçon diffus sur les travaux portant sur les règles de droit prises
comme objet de connaissance, qu’entreprennent (ou pourraient entreprendre)
les sociologues. Eux seuls, de leur point de vue, sont à même de mener
ces travaux. Il en était déjà question dans les polémiques entre durkheimiens
et professeurs de droit, il y a près d’un siècle. Et il n’est pas certain
que les choses aient beaucoup changé depuis. Aussi est-il extrêmement
important que des chercheurs choisissent, tels A.-J. Arnaud, de travailler
au carrefour de l’histoire du droit et de la sociologie. Ce, afin de susciter
dans un premier temps des travaux de sociologie historique du droit et
des travaux d’histoire du droit à dimension sociologique, puis de permettre
dans un second temps la création d’un pôle spécifique, intégrant les deux
sous-disciplines.
Francine Soubiran-Paillet
Groupe d’analyse des
politiques publiques (GAPP),
École normale supérieure, Cachan
*
* *
Les lecteurs de Droit et Société connaissent sans
doute déjà la plupart des douze articles réunis sous ce titre allusif,
rappelant l’ouvrage du même auteur paru en 1977 : Le droit
trahi par la philosophie. a.-j. arnaud avoue cependant d’emblée que
cette symétrie n’est qu’un simple clin d’œil, n’étant plus nécessaire
aujourd’hui de montrer comment l’approche sociologique « contribue
à confondre ceux d’entre les juristes qui tiendraient encore pour une
réalité du droit », tant la démarche est devenue courante sinon banale,
établissant une collaboration efficace entre sociologues et juristes.
Point de trahison donc, même au sens ancien de « révélation de ce
qu’on voulait cacher ». Reste que le rassemblement des études présentées
dont la parution s’échelonne sur une vingtaine d’années, outre qu’il permet
de disposer de textes éparpillés jusque-là en de multiples revues ou ouvrages
collectifs – mais sous des titres la plupart du temps différents –, répond
aux exigences posées à toute compilation de ce genre, comme le souligne
Vincenzo Ferrari dans sa copieuse préface : l’ancienneté d’une production
scientifique nombreuse due à une plume expérimentée et « la relation
culturelle et logique entre les essais qui paraissent simultanément ».
A.-J. Arnaud a eu d’ailleurs l’élégance d’élaguer autant que possible
de ses textes les passages qui auraient pu donner au lecteur l’impression
de redites, sauf lorsque celles-ci apparaissaient comme nécessaires « pour
assurer l’homogénéité et la cohérence de l’ensemble ».
Un tel « compendium de recherches et de travaux
qui jalonnent un parcours intellectuel sur une thématique précise »
dresse d’abord un « état des lieux » comportant, outre un court
article paru en 1990 sur les développements comparatifs de la sociologie
juridique dans divers pays du monde, un texte inédit, fruit d’une réflexion
commune avec Pierre
Noreau, enseignant-chercheur québécois : « France, 1997. L’évolution
institutionnelle d’un champ d’étude ». En près d’une trentaine de
pages est établi l’inventaire des initiatives des sociologues juristes
français et des grands axes de leurs recherches selon une classification
pointilleuse en huit courants ou « paradigmes » – dans les méandres
desquels un lecteur non averti risque de se perdre –, de la « sociologie
législative » au « droit comme source et objet de socialisation »,
en passant par « le droit comme cadre d’action », « l’approche
néo-rationaliste », « une sociologie du champ juridique »,
« l’analyse socio-politique du droit », « une sociologie
du pouvoir et du contrôle », et « une sociologie du pluralisme
juridique » auquel se rattache l’auteur. Sont ensuite dégagés les
traits caractéristiques communs à toutes ces orientations de la recherche
et leur originalité par rapport à celles des pays anglo-saxons. En France,
la sociologie du droit serait « républicaine », en ce sens qu’elle
porte un intérêt privilégié à l’État et aux phénomènes politiques, plus
qu’à la société civile. Si la remarque est fondée, l’épithète – à la mode
aujourd’hui – semble, en revanche, discutable car son acception, dans
le contexte, nous paraît trop réductrice, mais c’est là querelle de mots.
Reste que la sociologie juridique se situe, dans l’hexagone, « en
marge de la sociologie générale » et « à l’écart de la criminologie » ;
elle est, enfin, « conçue comme un espace de débat », sans que
« l’opposition larvée entre les sociologues et les juristes »
reposant sur des « clivages politiques », qui s’estompe malgré
tout, ait complètement disparu.
Le domaine étant ainsi délimité, une deuxième partie s’attache
à souligner « la qualité éminemment critique d’une approche sociologique
du droit », véritable profession de foi – des plus convaincantes
– du promoteur du désormais célèbre Dictionnaire encyclopédique de
théorie et de sociologie du droit. Beaucoup d’articles d’a.-j. arnaud
auraient pu figurer sous cette rubrique. Trois d’entre eux, parus en 1985,
1992 et 1995, ont été judicieusement choisis, tant en raison de leur caractère
synthétique que de la pertinence des analyses épistémologiques qu’ils
contiennent.
On ne s’étonnera pas que le signataire de ces lignes ait
été spécialement attiré par la troisième rubrique : « La sociologie
historique du droit comme lieu privilégié de dévoilement », a.-j.
arnaud faisant semblant de se rappeler soudain sa formation première.
Là, prend tout son sens le sous-titre de l’ouvrage : Une pratique
de l’histoire et l’on est aisément convaincu que « l’histoire
du droit apparaît comme un lieu privilégié de dévoilement et de compréhension
des ordres normatifs et des systèmes juridiques ». Longtemps, les
historiens du droit, tels Monsieur Jourdain, ont fait de la sociologie
sans le savoir, ou sans l’appeler ainsi. Dans cette partie aussi, sont
regroupés trois articles, parus entre 1986/88 et 1997, mais qui, à juste
titre, ne sont pas classés chronologiquement. Avant le brillant exercice
de style consacré au Décret de Gratien, « Une vision pré-sociologique
du droit dans la Bologne des années 1100 », sur lequel on pourrait
discuter, et la brève étude relative aux droits de la femme pendant la
période révolutionnaire et dans le Code civil : « Du boudoir
aux urnes : la femme de 1804, cette recluse », qui aurait pu
intégrer avec profit les résultats des analyses plus ou moins récentes
de la pratique notariale, est reproduit, sous le titre « Histoire
du droit et sociologie juridique. Réflexions et pistes de recherche »,
l’article demandé par Mario G. Losano, pour Storia contemporanea del
diritto e sociologia giuridica. Avec pertinence est posé le problème
de la chronologie des études historico-juridiques. Peut-on faire une « histoire
contemporaine du droit » ? Où commence et où finit la contemporanéité
du droit ? Après avoir souligné les difficultés rencontrées par les
historiens-juristes pour se situer par rapport aux « chercheurs en
sciences sociales non juridiques » autant qu’à l’égard des juristes
positivistes, a.-j. arnaud affirme avec raison « qu’au travers
de cette banale question de délimitation chronologique, c’est d’une délimitation
de frontières territoriales savantes qu’il s’agit : le débat concerne,
au fond, le statut disciplinaire de l’histoire du droit ». Et de
proposer une périodisation, pleinement satisfaisante, partant de l’époque
des déclarations, constitutions et codes, soit du dernier quart du XVIIIe
siècle, pour s’éteindre au milieu du XXe, alors que, « avec l’invention
du transistor, la miniaturisation des composants électroniques, l’apparition
de la “puce” et son emploi en technique informatique ont littéralement
bouleversé le panorama de la société ». Faut-il suivre l’auteur en
pensant que « la chute du mur de Berlin elle-même [...] était inscrite
dans la découverte du transistor » ? Beaucoup n’iront sans doute
pas jusque-là. Toujours est-il que les sources permettant de connaître
la pratique autre que judiciaire après 1950 ne sont pas encore accessibles
et que l’historien devrait alors avoir recours aux méthodes d’investigation
de ses collègues sociologues. C’est ce qui ressort des trois études composant
la quatrième partie de l’ouvrage : « Réflexions sociologiques
sur des thèmes d’histoire contemporaine du droit civil français »,
qui nous amènent presque à la fin du deuxième millénaire. Enfin, « en
guise de conclusion », est placée l’étude, publiée en 1993 sous plusieurs
formes, relative au désarroi des juristes contemporains. Désenchantement ?
La lecture des textes d’André-Jean Arnaud porte malgré tout à l’optimisme.
Elle convainc, en tout cas, de la nécessité d’une interdisciplinarité
à laquelle l’auteur a consacré sa vie de chercheur.
Jean Bart
Professeur émérite de l’Université de Bourgogne
Bodelón Encarna y Picontó Novales Teresa (coord.), Transformaciones
del Estado y del Derecho Contemporáneos. Nuevas perspectivas de la investigación
socio-jurídica, Madrid, Editorial Dykinson, 1998, 316 p.
Cet ouvrage réunit les réflexions de jeunes sociologues
expérimentés concernant un certain nombre de problèmes socio-juridiques.
Les recherches de ces auteurs ont en commun la volonté de dévoiler comment
certains changements et certaines transformations ayant eu lieu dans les
différentes sphères de la vie sociale sont en train d’affecter les formes
et les structures tant de l’État que du Droit et mettent à l’épreuve non
seulement les structures de ces institutions mais aussi tout l’arsenal
théorique et méthodologique utilisé traditionnellement dans ce genre d’étude.
La complexité de ces phénomènes de changement et de transformation dépasse
et déborde toutes les explications unidimensionnelles (monisme épistémologique)
des problématiques et des théories traditionnelles.
Conformément à ces prémisses, les auteurs cherchent à réunir
et à coordonner leurs recherches dans le cadre pluriel offert par la sociologie
moderne ; d’où la pluralité, la diversité et la richesse des analyses
et des perspectives qu’apporte cet ouvrage. Un autre grand mérite tient
à son interdisciplinarité – les auteurs sont soit sociologues, soit économistes,
anthropologues, juristes, enseignants et l’un d’eux est même chimiste.
Ce sain « mélange », qui se traduit par une hétérogénéité de
la recherche, nous rappelle par ailleurs que le réductionnisme et l’isolationnisme
théorique et disciplinaire des pratiques scientifiques est aussi insuffisant
que désuet si l’on aspire à capter et à expliquer la « multi-diversité »
et la complexité des problèmes qui ravagent notre société contemporaine.
Une autre vertu de ce livre provient du fait qu’il n’établit pas la traditionnelle
séparation entre théorie et praxis, entre réalité et connaissance, tandis
qu’il renvoie le chercheur à la réalité concrète du monde social tout
en l’y impliquant.
La structure méthodologique de l’œuvre en question tient
compte de deux blocs thématiques. Le premier, « Marginalisation et
censure sociale », comprend des études et des analyses des mécanismes
de régulation et de contrôle social, suivis de thèmes concernant la justice
des mineurs. Le second bloc, « Méthodologie et nouvelles voies pour
l’analyse institutionnelle », offre un ensemble d’articles qui portent,
comme l’indique le titre, sur de nouvelles perspectives méthodologiques
dans la recherche sur les phénomèmes socio-juridiques. Faute de pouvoir
ici nous permettre de commenter de façon détaillée chacun des textes de
l’ouvrage, nous allons les regrouper par thèmes analogues et tenter de
capter l’essence constitutive des recherches.
Dans la première partie du livre, nous tenons à mettre en
relief deux groupes thématiques. Tout d’abord, trois articles relatifs
au « contrôle social » dans lesquels se posent des questions
concernant la définition conceptuelle même de cette expression et sa substitution
possible par le concept de « censure sociale ». Cette définition
plus large permettrait de capter les mécanismes modernes de censure sociale
axés sur des principes normalisateurs d’exclusion et de ségrégation des
« déviants » (César Manzano et Maxime Sozzo). Mais ces mécanismes
de contrôle et d’exclusion ne concernent pas seulement les délinquants
(fous, criminels, toxicomanes) ; ils comprennent aussi les immigrés
et les pauvres, qui constituent ce que l’on appelle des « groupes
à risque social ». En effet, ces groupes sont actuellement les destinataires
privilégiés de mesures (autoritaires) et de stratégies de surveillance
et de contrôle développées tant par des politiques répressives que par
des politiques (soi-disant) d’insertion (Pedro Alvite et Raúl Susín).
Enfin, nous avons une étude des mécanismes de contrôle appliqués dans
le cadre du service militaire espagnol, qui permet d’apprécier comment
le contrôle disciplinaire tente de canaliser les comportements et, surtout,
de les diriger en leur faisant suivre un modèle déterminé.
Le deuxième groupe thématique comprend quatre études concernant
la question de la justice des mineurs et celle des dispositifs régulateurs
des conduites transgressives. À ce sujet, les auteurs insistent sur le
fait que la réforme de la « loi régulatrice de la compétence et de
la procédure des tribunaux chargés des mineurs » introduit un nouveau
modèle de contrôle sur les mineurs délinquants. Deux de ces travaux, réalisés
à partir de recherches empiriques (María José Bermuz dans le cadre de
la Communauté autonome d’Aragón et María Dolores Morondo pour Euskadi),
analysent la portée des réformes dans le domaine de la mise en œuvre réelle
de cette législation. Les auteurs rendent compte des changements, des
remaniements des structures physiques et organiques chargées de l’application
et de l’exécution des mesures normatives, ainsi que des difficultés, des
ambiguïtés, de la sinuosité et des déficits de cette procédure. Les deux
autres articles (Gema Varona et Victoria Rangugni) mettent l’accent sur
d’autres changements produits par ladite réforme, ainsi que sur les progrès
et contradictions de ce nouveau modèle en ce qui concerne les stratégies
pénales de contrôle.
Dans la seconde partie du livre, le regroupement thématique
est plus complexe de par la diversité des sujets et des méthodes utilisées.
Nous tenons pourtant à mettre en relief deux recherches inscrites dans
le champ de l’ethnographie (Elisenda Ardévol et Marta Poblet). La première
souligne la validité de l’utilisation des techniques audiovisuelles dans
les recherches ethnographiques tant pour leur caractère réflexif qu’interactif
quant à la connaissance des organisations humaines. La deuxième est une
étude empirique réalisée dans les tribunaux de Tarrasa (Barcelona), qui
analyse le cadre juridique et les fondements institutionnels sur lesquels
fonctionnent ces institutions dans la réalité.
Citons, enfin, les autres contributions. La première est
un travail collectif (Pompeu Casanovas, Jordi March et Elisenda Ardévol)
axé sur l’étude de l’organisation et de la prise de décision par les institutions
à partir de l’analyse du discours juridique. Dans cette entreprise, les
auteurs combinent des méthodes aussi dissemblables que la pragmatique,
les applications fractales et les théories de la complexité. María José
González
Ordovás, en pénétrant dans les notions d’espace et de temps, nous invite
à réfléchir sur la structure physique et la « philosophie »
urbaine des villes post-modernes. Pour sa part, Miguel Ramos, partant
de l’analyse de données empiriques, tente de démontrer qu’il existe une
étroite relation entre participation électorale et statut socio-économique.
Le dernier texte (Elisabet Almeda) nous fait part des procédés méthodologiques
employés au cours d’une recherche empirique réalisée dans la prison pour
femmes du Centre pénitentiaire de Brians (Barcelona).
Cette brève présentation des travaux publiés dans cet ouvrage
nous permet d’en apprécier l’importance. En effet, il contient d’excellentes
recherches qui sont d’une grande utilité et d’un grand intérêt tant pour
ceux qui décident de s’aventurer sur les sentiers de la sociologie du
droit que pour ceux qui, même appartenant à d’autres disciplines, désirent
approfondir leur connaissance des actuelles stratégies de marginalisation
et de censure sociale.
María de Lourdes Souza
Universidad de León,
Espagne
(Traduit par Nathalie González Lajoie)
Borrillo Daniel (dir.), Homosexualités et droit. De
la tolérance sociale à la reconnaissance juridique, Paris, PUF, coll.
« Les voies du droit », rééd. mise à jour 1999, 344 p.
Que les dispositifs normatifs soient sociaux, religieux,
médicaux ou juridiques, lorsqu’ils se saisissent de l’homosexualité, cela
donne lieu à une singulière variété de situations allant de la répression
à une certaine tolérance, plus rarement à une protection. Le traitement
social des homosexualités au cours de l’histoire, même récente, révèle
ainsi l’absence de progrès linéaire. À l’inverse, en dehors de toute protection
spécifique, l’homosexualité est aléatoirement passée du statut de réalité
sociale codifiée à celui de « crime contre nature », de « perversion »,
d’« honteuse passion », de « fléau social », ou de
« liberté sexuelle » composante de la vie privée. Sur le plan
juridique, si de récentes évolutions tendent à promouvoir l’indifférence
à l’égard de l’orientation sexuelle, celles-ci restent limitées, tant
au niveau des domaines concernés qu’à leur étendue. En effet, de nos jours,
au pire l’homosexualité demeure illégale et passible de la peine de mort
ou de la prison à perpétuité, au mieux, elle justifie des discriminations
majeures en droit civil. Homosexualités et droit souligne justement
que si la dépénalisation de l’homosexualité dans de nombreux États, et
notamment en France au début des années 80, marqua un pas important vers
le respect de l’égalité des droits, la prochaine étape doit tendre, afin
de dépasser l’ambiguïté de l’actuelle « tolérance » juridique,
vers une reconnaissance effective de l’indifférence de l’homosexualité
du sujet de droit – de son orientation sexuelle homosexuelle – et la sanction
de telles discriminations.
Cet ouvrage, dont c’est la seconde édition mise à jour,
fait suite à un colloque tenu à l’Université de Paris X-Nanterre en 1997
qui se proposait, parallèlement aux réflexions initiées en Europe et dans
les pays anglo-saxons, de poser les bases de l’indispensable interrogation
juridique devant s’engager au sujet des discriminations que motive encore
l’homosexualité. Au travers des contributions de nombreux spécialistes,
sont envisagées les voies permettant d’assurer l’effectivité des principes
d’égalité et de non-discrimination et s’esquisse un bilan des avancées
réalisées en France et en Europe ainsi qu’aux États-Unis et en Afrique
du Sud.
La première partie propose une réflexion théorique sur les
moyens permettant d’assurer l’égalité de traitement. C’est le principe
de l’universalité de la règle de droit qui, conformément à la tradition
française des droits de l’homme, nous est tout d’abord proposée comme
moyen de garantir l’égalité des droits des individus quelle que soit leur
orientation sexuelle. Ainsi, afin d’assurer l’universalisme de la règle,
c’est-à-dire sa vocation à accorder à tous l’intégralité des droits, il
s’agit d’écarter les discriminations inscrites dans la loi mais également
celles, implicites, contenues dans des règles n’ayant que l’apparence
de l’universalité et construites en fonction d’une norme sociale dominante,
une « norme-étalon » – le national, de sexe masculin, hétérosexuel,
en bonne santé… Néanmoins, il convient également de s’interroger sur la
légitimité voire l’opportunité de prendre en considération une différence
de situation – l’orientation sexuelle – afin de déroger au respect du
principe d’égalité, voire de renoncer à l’universalité, en instituant
des discriminations positives, dans l’objectif d’assurer l’égalité réelle.
Un autre moyen est envisagé au travers du rappel de l’existence, dans
les jurisprudences de la Court suprême américaine et de la Cour européenne
des droits de l’homme, d’une composante ignorée du concept de vie privée,
au-delà de la protection du strict secret de l’intimité : le droit
au plein épanouissement de l’individu dans la sphère publique. Mais cette
« stratégie tendant à la pleine reconnaissance », parce qu’elle
est assujettie à l’office du juge, exige également de garder à l’esprit
les problèmes et les enjeux liés à cette notion et au regard desquels
il devra trancher.
La seconde partie s’intéresse aux représentations des homosexualités
en droit pénal et en droit civil français, à la fois dans la législation,
la jurisprudence et la doctrine. Il est ainsi singulier de voir comment,
dès le XIXe siècle, alors que de la Révolution à Vichy la loi française
n’incriminait plus spécifiquement les relations homosexuelles, le juge
va appréhender l’homosexualité par la périphrase et instituer des discriminations
par le biais d’une interprétation contra legem de textes généraux
– l’analyse de la décision du Conseil d’État relative au refus du droit
d’adopter pour un célibataire du fait de son homosexualité témoigne de
l’actualité de ce raisonnement. Par la suite, afin de prévenir le
développement du « fléau » de l’homosexualité et d’empêcher
qu’elle atteigne les mineurs, la législation pénale d’après-guerre est
ressaisie de la question jusqu’à ce que ces dispositions soient abrogées
en 1982. À ce sujet, l’étude des débats parlementaires lors de la dépénalisation
de l’attentat à la pudeur sur mineur de 15 ans par une personne de même
sexe révèle, à la lumière des récents débats sur le PaCS, une surprenante
pérennité des répertoires et des enjeux à partir desquels l’homosexualité
est pensée, notamment comme « une atteinte à la famille » ou
à un « ordre symbolique ». L’homosexualité entre alors dans
une phase de « déni » se traduisant par le refus de reconnaître
l’existence des couples de même sexe, une ignorance politiquement combattue
depuis la fin des années 80 au travers notamment des différentes propositions
de loi tendant à leur reconnaissance.
Enfin, la troisième partie de l’ouvrage est consacrée au
droit européen et étranger. L’importance d’une mise en perspective du
traitement de l’homosexualité au regard de la Convention européenne des
droits de l’homme et dans le cadre de l’Union européenne apparaît alors
très clairement. En effet, même si elle demeure limitée, la jurisprudence
a montré que le cadre européen est susceptible d’offrir aux gays et aux
lesbiennes une protection efficace, incitant l’évolution des législations
nationales, notamment en ce qui concerne la dépénalisation des relations
homosexuelles. Par ailleurs, certaines actions pertinentes, menées devant
la Cour de justice des Communautés, ont activement exploré le fondement
de la prohibition des discriminations fondées sur le sexe aux profit des
couples de même sexe. Enfin, le traité d’Amsterdam, en instituant l’orientation
sexuelle comme un motif illégitime de discrimination, laisse entrevoir
de nouvelles perspectives. D’autant que les principes de libre circulation
des personnes, de respect de la vie familiale ou de la vie privée doivent
aujourd’hui être envisagés au regard de la multiplication au sein de l’Union
des « partenariats enregistrés » et de leurs implications pratiques.
La présentation de l’état du droit à l’égard des couples de même sexe
en Espagne ou dans les pays nordiques, l’inscription dans la Constitution
de l’Afrique du Sud de la prohibition des discriminations fondées sur
l’orientation sexuelle, ou bien encore le récit de la bataille juridique
et politique devant les tribunaux de l’État d’Hawaii à propos du refus
d’autoriser le mariage des couples de même sexe sont autant d’illustrations
de la nécessité, dans un État de droit moderne, de voir s’engager un débat
juridique sur la permanence des discriminations à l’encontre des homosexualités.
Thomas Formond
Université de Paris X-Nanterre
Cartuyvels Yves, Digneffe Françoise, Pires Alvaro et Robert
Philippe (dir.), Politique, police et justice au bord du futur. Mélanges
pour et avec Lode Van Outrive, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques
sociales », 1998, 393 p.
Lode Van Outrive, politiste et sociologue spécialiste des
questions de police, professeur à l’Université catholique de Louvain et
politique engagé, peut être satisfait. Les mélanges en son honneur constituent
non seulement une réussite quant à la qualité des contributions réunies,
mais manifestent surtout une volonté de moderniser et de redonner de la
fraîcheur à un exercice universitaire parfois trop formel. La première
originalité de l’ouvrage est d’organiser la présence constante et active
de L. Van Outrive. Ainsi, le titre de l’introduction « Organiser
un dialogue autour de et avec Lode Van Outrive » est tout à fait
révélateur. D’une part, parce que la structure de l’ouvrage a été réellement
pensée en référence aux centres d’intérêts de L. Van Outrive ; d’autre
part, et surtout, parce que L. Van Outrive réagit, dans l’ouvrage, avec
un remarquable esprit de synthèse et par des propos qui ne sont pas seulement
conventionnels, à l’ensemble des contributions.
Quatre thèmes ordonnent ainsi ces mélanges : l’évaluation
critique de la notion criminologique de situations-problèmes ; une
réflexion sur les perspectives d’évolution de la régulation juridique
(pénale) en l’an 2000 ; l’analyse de la notion d’illégalismes privilégiés ;
enfin, une étude de la place et du rôle du policier comme agent de contrôle,
de régulation et de répression. Thèmes qui, comme l’indiquent les initiateurs
de ces mélanges, constituent une « bonne entrée pour s’interroger
sur les mutations qui travaillent l’organisation politique de nos sociétés »
(p. 16). Sans doute cette dernière formule traduit-elle – trahit-elle ?
– le fondement de cet ouvrage : réunissant pour l’essentiel des sociologues,
c’est en fait à une réflexion fondamentalement politique qu’il nous convie.
Et ce n’est pas le moindre des hommages que pouvaient rendre ici les auteurs
à L. Van
Outrive, lui qui, dans sa carrière, a toujours su croiser la réflexion
politique avec son métier d’universitaire. Inutile donc de chercher à
rendre compte exhaustivement du contenu de cet ouvrage. Les contributions
sont nombreuses et touchent à des thèmes si larges que l’entreprise serait
vouée à l’échec. Insistons seulement sur la dimension politique qui nous
est livrée dans cet ouvrage.
En ce qui concerne le premier thème, « Crime, situation-problème
et comportement problématique. Les enjeux d’une (re)définition »,
c’est à un débat conceptuel que le lecteur est convié. Tour à tour, Fernando
Acosta et Alvaro Pires
[1] , Louk Hulsman [2] , René Van Swaaningen [3] , Christian Debuyst [4] et Claude Faugeron [5] , se livrent à une réévaluation du concept de
situation-problème, forgé par différents criminologues, dont L. Hulsman,
dans les années soixante-dix, pour désigner une situation qui va, mais
pas nécessairement, être criminalisée. Cependant, au-delà des scepticismes
psycho-sociologiques sur le concept même (C. Faugeron et C. Debuyst),
des imprécisions (quant aux termes employés : situations ou comportements ?
problèmes ou problématiques ?), ou des volontés de dépasser les querelles
criminologiques dans lesquelles son émergence s’inscrit (F. Acosta et
A. Pires veulent concilier dans leur contribution les « deux »
criminologies – constructivisme et réalisme – en estimant qu’il n’y a
pas nécessairement de contradiction entre, d’une part, la proposition
selon laquelle le crime est une réalité construite par le système pénal
et, d’autre part, la démarche voulant expliquer la genèse des « situations
problématiques », parce que si « la pratique pénale consistant
à appeler certaines choses négatives ou blâmables comme crime ne correspond
pas à une réalité-crime qui existerait en dehors de cette pratique
même », la production institutionnelle n’est pas dépourvue pour autant
de fait brut : « Les situations qui ont été criminalisées existent
réellement – et peuvent même être réellement négatives – seulement, elles
n’existent pas comme crime » – p. 40-41), c’est bien le projet
politique de la notion qui se dévoile sous nos yeux, à savoir, comme le
décrit C. Faugeron, le fait qu’ « il s’agit de sortir d’une grille
de lecture univoque de la réalité sociale qui place le pénal en première
instance, pour réintroduire de l’indétermination afin de permettre le
recours à d’autres solutions » (p. 90-91). Et pour cet auteur,
le concept de situation-problème doit « permettre de rétablir l’idée
de pluralisme institutionnel, [lequel] contient le droit de ne pas être
d’accord sur les solutions à donner en cas de conflit, ainsi que le respect
de l’expression des minorités » (p. 91-92). C’est pourquoi L.
Van Outrive affirme sa préférence pour l’expression « situation-problème »,
en contestant la validité de l’approche réaliste. Un projet politique
dont on commence d’ailleurs à percevoir les effets concrets, comme en
témoigne la narration par Pierre Landreville et Danielle Laberge [6] de l’évaluation d’un dispositif
mis en place en octobre 1995 à Montréal pour faire face à une augmentation
de la prise en charge par le système pénal (police, prison, justice) de
personnes souffrant de problèmes de santé mentale et consistant en l’organisation
d’un service d’urgence psycho-sociale (UPS) articulant deux volets d’intervention,
socio-judiciaire et psycho-social, et mobilisable par les services pré-évoqués.
Le deuxième thème retenu, « Quel pénal pour l’an 2000 ? »,
ne nous éloigne en rien de la perspective précédente. En effet, comme
le rappelle Yves Cartuyvels, s’il s’agit ici de s’interroger sur « l’émergence
d’une préférence pour le pénal pour gérer les effets visibles de
la question sociale […], derrière cette interrogation, c’est aussi le
rôle politique joué par le droit pénal comme mode de contrôle social qui
est en jeu » (p. 109). Les contributions ne vont cependant pas
toutes jusqu’au bout de cette interrogation. C’est d’abord le constat
des « bougés » et du « flou » du pénal
[7] qui domine la réflexion. Ainsi, où que l’on se place, du point
de vue de l’objet ou du point de vue du sujet, le pénal n’est plus ce
qu’il était hier [8] .
Le phénomène, d’abord, de déterritorialisation du droit pénal (la production
pénale entre logiques supranationales [9] – internationale et communautaire
– et logiques locales), qui se traduit par une recomposition du rôle de
l’État dans ce domaine et une redéfinition de ses concepts fondamentaux.
Les hésitations, ensuite, dans les modes mêmes d’intervention du pénal
(les politiques pénales juxtaposent des modèles se traduisant à la fois
par un appel croissant à la répression et par le développement de méthodes
plus douces et/ou préventives : TIG, médiation [10] , justice de proximité, justice accélérée, probation, transaction,
sanction administrative, etc.). Le flou des transgressions, enfin, qui
associe de nouvelles figures criminelles aux plus anciennes, qui traduit
de nouvelles pénalisations et organise pour les victimes une nouvelle
place. Le caractère politique de ces observations ne tarde pas à se découvrir.
C’est en effet bien à cette double question : « Socialisation
du pénal ou pénalisation du social ? » que cette évolution nous
renvoie, posant du même coup le problème de l’articulation de la justice
pénale et de la démocratie. La contribution de Mathieu Deflem [11] est de ce point de vue très
importante. L’auteur met en évidence la nécessité, dans ce contexte de
mutation pénale, d’une criminologie critique soucieuse de ne pas être
instrumentalisée par la justice pénale et d’engager systématiquement la
réflexion sur le caractère démocratique des réponses apportées au crime.
Car, au fond, c’est bien cette question qui se révèle ici essentielle :
la pénalisation ne nuit-elle pas à la démocratie ?
[12] ; et comme le note, avec force, L. Van Outrive : « Une
vraie régulation juridique (pénale) du futur suppose une vraie démocratie »
(p. 320).
Le troisième thème retenu est d’actualité. La « délinquance
des privilégiés », après avoir été longtemps occultée comme en témoignent
les difficultés rencontrées par E. Sutherland pour faire accepter ses
thèses sur le white collar crime [13] , est devenue désormais quasiment un item des analyses pénales.
La surveillance même de ce type de délinquance serait accrue du fait du
développement technologique. Gary T. Marx [14] écrit ainsi : « Increasingly
it is the more privileged persons whose behavior is subject to surveillance
wheter through telephone, computer, bank, credit card, employment, medical
or travel transactions » (p. 223). Toutefois, comme le montrent
à leur manière Philippe Robert [15] et Pierre Lascoumes [16] , la médiatisation et la force des discours
ne traduisent pas nécessairement un réel investissement politique sur
cette délinquance. D’abord, d’un point de vue scientifique, il apparaît,
pour le premier de ces auteurs, que l’analyse, parce qu’essentiellement
le fait de politistes, a jusqu’alors été focalisée sur le corrompu, les
caractéristiques de la scène politique (problème de la circulation entre
le secteur privé, l’administration et la politique, effets pervers du
cumul des mandats, conséquences de la décentralisation, etc.) et sur la
corruption publique. Elle a en revanche ignoré d’autres dimensions tout
aussi importantes comme l’étude du corrupteur et surtout, ce qui lui semble
primordial, l’absence d’indépendance de la justice par rapport au pouvoir
judiciaire exécutif. Ensuite, comme le montre le second auteur, l’impossibilité
de parvenir à une codification pénale en matière économique et financière
témoigne de l’incapacité du législateur à « baliser » un champ
aussi chargé politiquement. L’investissement politique n’est donc pas
à la hauteur de l’importance du discours. Même si, conclut pourtant G.T.
Marx, « in the first instance the key to greater attention to
white collar violations is education and political mobilization »
(p. 227). Ce n’est qu’à cette condition que le vœu de L. Van Outrive
de l’élaboration d’une véritable politique de prévention de ces illégalismes
pourra être exaucé.
Enfin, l’axe de réflexion relatif à « Police, contrôle
social et sécurité » ne nous éloigne toujours pas de la dimension
politique de l’analyse ici livrée. Ainsi, la réforme de la police belge,
mise en cause dans des circonstances politiques pour le moins troublées,
témoigne de la recherche d’une recomposition de l’État dans un contexte
social rénové [17] .
Ce dernier pourrait d’ailleurs déboucher, comme l’indique Patrick Hebberecht [18] , sur la constitution d’un « État de sécurité ».
L’auteur montre en effet comment, depuis le début des années quatre-vingt,
« améliorant l’efficacité de leurs techniques de surveillance et
de contrôle, les services de police tentent, par de nouvelles pratiques
de prévention technique et situationnelle, d’amoindrir le risque de victimation
des classes moyennes et populaires, déjà fortement menacées par les restructurations
économiques. Confronté à l’évolution d’un État-providence vers un État
de sécurité, le gouvernement fédéral a fait sienne cette vision policière
de la nouvelle question sociale » (p. 245). Les effets pervers
d’une telle évolution sont tangibles. D’une part, parce que, comme l’analysent
Renée Zauberman et René Lévy [19] , en ce qui concerne le cas de la France, la police est mal
préparée à jouer un tel rôle, étant conçue, dans la tradition républicaine,
plus pour protéger l’État que pour être mise au service du public. D’autre
part, indique Jean-Paul Brodeur [20] , parce que les analyses, y compris scientifiques, sur le rôle
de la police ont toujours du mal à se départir de certains mythes et peuvent
rapidement, comme le cas des États-Unis et de New York l’illustrent, sombrer
dans le piège d’une instrumentalisation politique. Le mot de la fin reviendra
à Lode Van Outrive qui, s’interrogeant sur ce concept de sécurité, notion
catch all permettant d’intégrer aujourd’hui les phénomènes les
plus divers, ainsi que sur le développement des polices, conclut que « la
criminalisation des problèmes sociaux permet de les dépolitiser et de
réagir par une politique tangible et visible de la sécurité » (p. 342).
C’est donc bien un champ de réflexion politique déterminant qu’ouvre ici
l’ensemble des auteurs ayant contribué à cet ouvrage. Ils nous donnent
à voir et engagent, en faisant entrer l’étude de la sécurité dans le champ
de la complexité, une réflexion sur les enjeux politiques qui se profilent
derrière les mutations du système pénal. Celle-ci reste désormais à être
approfondie, l’ouvrage ouvrant de multiples pistes susceptibles de fonder
une « théorie politique de la sécurité ».
Jean-Charles Froment
Centre d’étude et de recherche sur le droit et l’administration publique
(cerdap),
Université Pierre Mendès France, Grenoble
Clam Jean et Martin Gilles (dir.), Les transformations
de la régulation juridique, Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société.
Recherches et Travaux », 1998, 454 p.
L’ouvrage réalisé sous la direction de Jean Clam et Gilles
Martin s’inscrit dans la ligne de publications récentes consacrées aux
nouvelles formes d’élaboration et d’application du droit
[21] . L’optique générale est de montrer « de quelle manière
les problématiques rencontrées par la “postmodernisation du droit” sont
solidaires de la problématique sociologique générale de la postmodernité »
(Jean Clam, p. 12). L’hypothèse donne lieu à des développements théoriques,
mais aussi à des recherches empiriques réalisées dans différentes domaines
juridiques particuliers. La première partie est consacrée à la production
du droit, avec des études qui portent notamment sur la décision publique
en matière d’environnement, la production négociée du droit des productions
agricoles, les codes de conduite privée, la notion de « charte »,
ou encore l’internationalisation de la production du droit à travers
l’exemple du droit financier. La deuxième partie de l’ouvrage concerne
les nouvelles formes de régulation des conflits, que ce soit en matière
d’arbitrage ou de certaines autorités administratives. La troisième s’attache
plus spécifiquement à une « redécouverte des “piliers du droit” :
le contrat et la responsabilité ».
Le résultat global de l’entreprise est une réussite, en
particulier sur le plan des perspectives de réflexion ouvertes par les
auteurs. Jacques Chevallier se demande ainsi si la crise contemporaine
de la modernité juridique ne laisse pas émerger un postmodernisme plus
hyper-moderne qu’anti-moderne. Les progrès du pluralisme juridique, par
exemple, ne se développent pas tant en marge du système juridique traditionnel
que sous son égide : « Non seulement l’ordre juridique étatique
demeure au centre des processus normatifs, mais encore son architecture
formelle s’est perfectionnée » (p. 41). Cette appréciation nuancée
se retrouve sous la plume de certains auteurs, qui relèvent que plusieurs
phénomènes traditionnellement cités comme caractéristiques du droit « postmoderne »
(pluralisme, consensualisme, droit « mou », arbitrage…) sont
en réalité relativement anciens (voir par exemple Antoine Jeammaud, p. 70).
D’autres aperçoivent dans l’avènement d’une société postmoderne, basée
sur l’altérité, la complexité et la mondialisation (André-Jean Arnaud,
p. 75), l’anarchie, la polyvalence ou le paradoxe (Mireille Delmas-Marty)
et caractérisée par le passage d’une « temporalité linéaire, orientée
et raisonnablement stable » à une « temporalité circulaire,
réversible et résolument instable » (François Ost, p. 425),
un véritable « changement de paradigme ».
La question la plus directement posée par l’ouvrage est,
on l’aura remarqué, celle de déterminer si les transformations de la régulation
juridique doivent être analysées en termes d’évolution ou de révolution.
La perspective est ouverte tant au regard du discours juridique lui-même
que par rapport au contexte social dans le cadre duquel il s’inscrit.
Peut-être peut-on poser l’hypothèse que le maintien d’un discours officiel
à dominante positiviste, tant dans la jurisprudence que dans l’enseignement
du droit, traduit la permanence d’un modèle correspondant à une société
organisée autour de modèles caractéristiques de la modernité, que ce soit
en matière économique (la mondialisation est loin de remettre en cause
les caractéristiques essentielles de ce système) ou politique (droits
individuels de la personne, démocratie libérale…). Bien sûr, le constat
suppose de clairement distinguer le discours juridique, encore très moderne
dans ses contours (syllogisme judiciaire, interprétation exégétique, modèle
pyramidal des sources…) et la pratique juridique, que l’on peut analyser
à l’aide d’outils théoriques rattachés au paradigme « postmoderne »
(principe de proportionnalité, rôle créateur de l’interprète, droit en
réseau…). Cette contradiction pourrait elle-même devenir un objet d’analyse,
et on peut en effet se demander pourquoi de nombreux acteurs de l’ordre
juridique continuent à se référer formellement à un modèle dont ils connaissent
parfaitement les limites. Les théories de Weber sur la rationalisation
du droit et de la société, à plusieurs reprises évoquées dans l’ouvrage,
peuvent ici fournir des outils d’analyse féconds, en particulier par l’accent
qui est mis sur la nécessité du maintien d’une certaine sécurité juridique
dans des sociétés capitalistes libérales.
Dans cette perspective, le paradoxe entraîné par le mouvement
d’affaiblissement de la souveraineté de l’État et du droit et par le besoin
de sécurité indispensable au développement des mécanismes de l’économie
de marché peut aussi être envisagé. La problématique de la légitimation
devient dans ce contexte centrale, dans la mesure où elle intègre parfaitement
une prise en compte des décalages existant entre certains types de discours
(par exemple égalitaires légalistes) et leurs contextes de production
et de réception (le plus souvent inégalitaires et conflictuels). Certaines
tendances actuelles de l’appareil législatif (comme la procéduralisation
de la production normative) sont ainsi appréhendées par François Ost comme
susceptibles de légitimer la reproduction de rapports de force dans une
perspective renouvelée : « Loin de produire un miraculeux “point
de vue commun” qui laisserait le modèle antagoniste (“adversarial”)
à l’obscurantisme d’un âge juridique dépassé, la régulation négociée pourrait
bien avoir cet effet de consacrer, sans plus guère de garde-fous, la raison
du plus fort ou du plus habile […]. Loin de traduire un approfondissement
du projet démocratique, par délibération “procédurale” élargie, le processus
révèle plutôt une auto-production du droit “en circuit fermé” » (p. 444
et 446). Plusieurs auteurs confirment indirectement (et sans que l’on
sache toujours si c’est de manière volontaire) l’impression, en présentant
le « droit postmoderne » de manière parfois presque idyllique,
dans la mesure où il serait davantage consensuel, et même égalitaire,
intégrerait les désirs de la « société civile », allierait souplesse
et pragmatisme… Le caractère idéologique de ce type de discours est assurément
un objet d’étude passionnant que ne manqueront certainement pas de continuer
à défricher les théoriciens du droit, à partir des balises posées fort
opportunément par les contributeurs à l’ouvrage commenté.
Les transformations de la régulation juridique s’impose
donc comme une œuvre stimulante, montrant toute la richesse mais aussi
les ambiguïtés de la notion de postmodernité. Comme l’indique Jacques
Chevallier, « l’idée selon laquelle on serait entré dans l’âge de
la “postmodernité” est en effet porteuse de lourdes équivoques :
passant du descriptif (mise en évidence de certaines tendances d’évolution
des sociétés contemporaines) au normatif (souhait de reformulation du
lien social), mélangeant allègrement constatif (en restant au niveau factuel)
et performatif (proclamer l’avènement de la société postmoderne, c’est
déjà la faire advenir par la magie du discours), le thème de la “post-modernité”
est porteur d’une extraordinaire confusion » (p. 21-22).
Olivier Corten
Centre de droit international et de sociologie appliquée au droit international,
Université libre de Bruxelles
Commaille Jacques et Martin Claude, Les enjeux politiques
de la famille,
Paris, Bayard éditions, coll. « Société », 1998, 201 p.
Si de plus en plus de travaux consacrés à la famille incorporent
une préoccupation politique, rares sont ceux qui vont jusqu’à opérer le
renversement de perspective consistant à s’intéresser à la famille non
« pour elle-même », mais « dans la mesure où elle constitue
un révélateur privilégié du politique et de ses mutations »
(p. 9). Il s’agit ici de tester la validité de la relation suggérée
dans la littérature anglo-saxonne entre démocratisation de la vie privée
et démocratisation politique. Une telle hypothèse implique que soit travaillé
« simultanément et conjointement ce qui est le plus souvent traité
de manière séparée : la question de la famille (comme mode d’organisation
de leur vie privée par les individus), celle du genre (les types de rapports
sociaux entre les hommes et les femmes) et celle du social (au sens des
compensations publiques mises en œuvre ou non pour atténuer les différences
de ressources entre les individus). Une telle démarche s’impose en effet
à partir du moment où le fait de considérer un idéal politique comme celui
de la démocratie en le rapportant à l’univers de la vie privée implique
le principe d’égalité [entre les sexes, entre les catégories sociales...] »
(p. 10-11).
Les deux premiers chapitres traitent du « statut politique
de la famille ». Le premier retrace l’histoire de « la dimension
politique de la vie privée » marquée par la transition (qui n’est
pas de l’ordre de la substitution pure et simple) entre deux schémas idéaux-types
de relations famille-société-État : le premier, originel, de type
fusionnel, dans lequel la famille joue comme source et modèle des relations
sociales et politiques, soit dans une version « Ancien Régime »,
hiérarchique et autoritaire, soit selon le mode révolutionnaire de l’égalité
citoyenne ; le second, contemporain, de type tutélaire, dans lequel
la famille devient l’objet du politique, l’État intervenant soit dans
une optique de protection sociale, au nom des carences de certaines familles
dans l’exercice de leurs « fonctions sociales » (d’éducation
et de soins, par exemple), soit dans une optique d’égalité sociale, au
nom du rôle que la famille joue dans la reproduction des inégalités sociales
(que ce soit entre ou au sein des familles).
Le deuxième chapitre aborde la place que la famille est
susceptible de tenir dans la société suivant deux conceptions politiques
idéales-typiques dominantes au cours de l’histoire : le modèle traditionnel
de la famille-institution, dans lequel la famille reste un élément central
de la cohésion sociale et de la structuration politique, repose sur une
alliance matrimoniale indissoluble jusqu’à la mort de l’un des conjoints,
et est tournée vers la procréation et organisée sur le mode d’une répartition
différentielle des rôles entre hommes et femmes ; le modèle moderne
de la famille-association, dans lequel la famille est conçue comme un
espace de relations sociales parmi d’autres dont la forme, le mode d’organisation
et la dissolution éventuelle font l’objet d’une négociation entre des
partenaires à la recherche des meilleures conditions pour leur épanouissement
personnel.
Plutôt que de stigmatiser à la manière des traditionalistes
l’avènement de la famille-association, ou de la célébrer sans nuance
à la façon des libertariens, les auteurs empruntent la voie tracée par
Anthony Giddens [22] qui ne conçoit pas ce mouvement d’individualisation comme
antagonique de l’intégration sociale, en ce sens que la famille continuerait
d’exercer une puissante fonction d’identification. La quête du je se
construirait toujours en référence à un nous (familial). Le rapport
à l’autre continuerait d’agir comme vecteur d’apprentissages, d’ajustements
normatifs, impliquant au plan de l’interaction des sentiments d’engagement,
d’obligation, de devoirs envers autrui, même si leur contenu se définit
désormais dans le cadre d’une « production normative horizontale »,
dans un dialogue sans cesse renouvelé entre personnes situées sur un même
pied. Cette interprétation se décline dans une rhétorique personnaliste
(propre au christianisme social – au sens politologique – de l’Europe
continentale) ou communautarienne (selon le clivage doctrinal propre au
monde anglo-saxon) que confirme la référence à Charles Taylor [23] , l’un des philosophes les plus célèbres de
ce dernier courant. Elle n’est pourtant pas explicitée comme telle. Quoi
qu’il en soit, les auteurs ne conçoivent l’interprétation enchantée de
Giddens comme valide que pour autant que la démocratisation de la vie
privée aille de pair avec la suppression des inégalités sociales qui,
pour l’heure, l’accompagnent. C’est à une problématique sociologique agonistique
à laquelle convient dès lors les chapitres 3 et 4.
La famille y est auscultée en tant qu’instance (re)productrice
d’inégalités. Entre catégories sociales : au plan des investissements
scolaires ou de la qualité et intensité des « entraides familiales ».
Entre les sexes : l’insertion différenciée des femmes dans les sphères
familiale et professionnelle font système pour produire à leur égard des
conditions matérielles d’épanouissement personnel moins favorables que
pour les hommes. Cette dernière perspective laisse voir le familial et
ses mutations comme producteurs de « risques sociaux ». C’est
le « risque solitude » qui engendre ce que Robert Castel appelle
un « individualisme négatif [24] », dans lequel les sujets
se retrouvent des individus par défaut, désaffiliés socialement, car ne
pouvant plus compter sur les ressources offertes par la sociabilité familiale.
Et l’ampleur de ce risque varie en fonction de l’âge, du genre ou du milieu
social, les mères inactives d’un certain âge apparaissant comme particulièrement
vulnérables.
Les chapitres 5 et 6 opèrent le retour au politique. Les
« risques familiaux » sont d’abord situés dans le cadre plus
général de la nouvelle question sociale : sont ainsi pointées les
interactions entre évolution des comportements familiaux et évolution
du marché du travail et de la couverture sociale, avec pour conséquence
« la socialisation inéluctable des politiques publiques à destination
de la famille » (p. 110). Celles-ci suivent désormais davantage
les lignes d’une redistribution verticale des ressources sociales (en
fonction des revenus des destinataires) plutôt qu’horizontale (en fonction
de leur situation familiale). Cette évolution ne s’opère cependant pas
dans le consensus politique, se heurtant aux tenants du « familialisme »
et se voyant investie de significations différentes par ses partisans,
selon qu’ils appartiennent à la gauche (porteur d’un projet d’égalité
sociale, dans lequel l’État social n’a pas à consolider le rôle reproducteur
d’inégalités joué par la famille) ou à la droite néo-libérale (porteur
d’un projet de liberté individuelle, dans lequel l’État social n’a qu’un
rôle résiduel, limité à l’assistance aux plus défavorisés).
Cette controverse actuelle sur les finalités et modalités
des politiques publiques à destination de la famille sert de prétexte
à renouer les fils historiques des différentes « conceptions du monde »
dans lesquelles la famille a pu s’inscrire depuis les Lumières jusqu’à
nos jours. « Au terme de cette analyse, on perçoit mieux la qualité
de ressource politique que représente la famille dans les affrontement
politiques contemporains et le rôle de la sédimentation historique. Chacune
de ces positions est le résultat, non seulement de doctrines politiques
fortement contrastées, mais aussi d’un redécoupage lié à des conjonctures
politiques » (p. 156). Néanmoins, « l’action publique est
soumise, de plus en plus, à une autre logique que celle de l’affrontement
doctrinal, à une logique plus technocratique, qui évalue l’acceptabilité
des mesures à l’aune des impératifs économiques [...]. Le contexte de
maîtrise des dépenses rend donc de plus en plus délicat le recours à des
positions idéologiques » (p. 156).
Voilà pourquoi « l’avenir de la famille comme question
politique » (titre du dernier chapitre) se jouera dans un double
espace : « l’espace des idéaux » délimité par trois pôles
doctrinaux, à dominante familialiste, individualiste ou sociale,
et « l’espace des possibles » structuré par les attentes citoyennes,
les configurations sociétales (notamment le degré de pénétration de l’Église
dans le politique et le culturel) et les types de protection collective
(en référence aux typologies érigées pour rendre compte des logiques et
efficacité variées des différents régimes nationaux de sécurité sociale).
Ce dernier niveau de réflexion « pose de façon centrale la question
des frontières entre responsabilités publiques et privées dans le domaine
de la protection des personnes. C’est tout l’équilibre entre l’État, le
marché et la famille qui est en cause, et l’avenir semble conditionné
par cette capacité de rééquilibrage » (p. 171).
Ainsi se referme un cadre d’analyse qui offre le mérite
et l’originalité de situer les transformations contemporaines de la famille
sur un plan social, comme objet de politiques publiques, et non plus exclusivement
sur un plan institutionnel (relevant du seul droit civil).
Olivier Paye
Centre de sociologie politique,
Université libre de Bruxelles
Corten Olivier, L’utilisation du « raisonnable »
par le juge international. Discours juridique, raison et contradictions,
Bruxelles, Bruylant et éditions de l’Université de Bruxelles, collection
de droit international, 1997, 718 p.
Présenté habituellement comme une « notion à géométrie
variable », un « polysème majeur », le raisonnable, étudié
sous l’angle de son usage juridictionnel, révèle au contraire qu’il y
est doté d’un contenu sémantique précis, reposant sur des éléments de
définition invariants. Tel est le credo de cet ouvrage, fruit d’une thèse
brillamment soutenue à la Faculté de droit de l’Université libre de Bruxelles,
en 1996. L’étude est menée sur le terrain du droit international. Le matériau
sélectionné se constitue de l’ensemble des arrêts et avis de la Cour internationale
de Justice (et de la Cour permanente de Justice internationale qui l’a
précédée durant l’entre-deux-guerres), et de la Cour européenne des droits
de l’homme. Il s’agit d’y repérer les usages discursifs que fait le juge
international de la notion de raisonnable. L’auteur ne recourt toutefois
pas pour ce faire à une méthode objectivée d’analyse de discours, comme
il en existe en socio-linguistique.
L’étude se veut à la fois sociologique et interdisciplinaire,
ce qui ne va pas sans poser certains problèmes d’articulation entre un
« savoir de recherche » qui renvoie à un cadre épistémologique
(relativement) délimité, la sociologie du droit, et un autre qui est en
fondation permanente et pour lequel il n’existe pas à ce jour de bases
établies sur lesquelles organiser épistémologiquement l’emboîtement d’approches
disciplinaires différentes. La distinction opérée entre l’approche générale,
qui se revendique de la sociologie du droit, et les modalités de l’analyse
proprement dite, qui sont référées à un cadre interdisciplinaire, n’emporte
pas tout à fait l’adhésion. On reste demandeur d’une plus grande élucidation
des bases théoriques sur lesquelles s’articulent les deux grandes parties
de la recherche, à savoir, d’une part, la mise au jour des fonctions exercées
par le raisonnable dans les discours du juge international et, d’autre
part, la construction d’un modèle qui se veut à la fois explicatif et
opérationnel, rendant compte de l’interprétation sémantique du raisonnable
dans la pratique juridictionnelle internationale.
Tantôt l’objectif général de l’étude apparaît bien être
d’ordre sociologique, en ce qu’il dit viser à cerner, au travers de la
médiation discursive, les rapports entre le droit et la société. Le développement
d’un raisonnement tout entier inscrit dans l’orbite de la théorie juridique
se justifie alors conformément à l’épistémologie wébérienne qui implique
une immersion à l’intérieur du système intellectuel auquel se réfère l’acteur
(le juge international) pour que l’on puisse « comprendre »
son action (la manière dont il use de la notion de raisonnable dans sa
pratique). Mais tantôt l’objectif général de l’étude n’apparaît relever
que de l’ordre juridique, en ce qu’il se donne justement pour visée finale
la construction d’un modèle d’interprétation juridictionnelle de ce qu’est
le raisonnable lorsqu’il est utilisé dans des textes juridiques. Le détour
par la mise en lumière des fonctions du raisonnable dans la pratique juridique
internationale semble alors seulement valoir comme mise en perspective
du contenu sémantique assigné à la notion de raisonnable, en référence
uniquement à l’ordre juridique (dont les méthodes d’interprétation renvoient
certes en priorité au « sens ordinaire » des mots, donc à la
linguistique et à un point de vue non strictement « interne »
au système juridique, mais pas nécessairement à la sociologie).
Cette ambivalence entre un chemin épistémologique « tout
tracé », la sociologie du droit, et un autre, encore largement à
déblayer, l’interdisciplinarité juridique, pourrait s’expliquer par le
manque de travaux sociologiques produits dans le domaine qu’a voulu explorer
celui qui, depuis lors, contribue activement, tant sur le plan théorique
qu’empirique, à l’élaboration d’une sociologie politique du droit
[25] . Dès lors qu’il voulait donner de son objet un modèle exhaustif,
le chercheur était obligé d’emprunter, ne fût-ce qu’au titre d’hypothèses
provisoires, des éléments aux nombreuses réflexions que la philosophie
et la théorie du droit (et du langage) ont consacré à l’argumentation
juridique. Pour mener à bien son entreprise, Olivier Corten fait d’ailleurs
montre d’une très grande connaissance de la littérature philosophique
et théorique produite dans les divers champs de connaissance concernés
par son projet auquel les six pages de bibliographie sélective publiées
en fin de volume ne rendent que trop peu justice. Toutefois, et c’est
en cela nous semble-t-il qu’il rompt avec une approche purement théorique
ou philosophique, pour s’inscrire effectivement dans les sillons d’une
sociologie du droit, il met en œuvre une démarche de type « empirico-inductif »
qui débouche sur des propositions théoriques, en partant avant tout de
l’analyse d’un matériau significatif du phénomène social dont il entend
rendre compte (en ne recourant aux réflexions philosophiques et théoriques
consacrées au phénomène en question que pour pallier les lacunes ou éclairer
les propriétés recelées par son matériau).
La première partie de l’ouvrage est subdivisée en deux titres.
Le premier concerne le champ d’application de la notion de « raisonnable »
dans le discours juridictionnel international, aussi bien « vertical »
(dans le cadre des opérations d’application des règles juridiques effectuées
par le juge selon le procédé du syllogisme judiciaire) qu’« horizontal »
(dans le cadre des opérations d’énonciation des règles juridiques applicables
effectuées par le juge, en les citant textuellement ou en les reformulant).
Il informe de l’omniprésence de la notion tant dans l’activité judiciaire
elle-même (mise en œuvre de méthodes de raisonnement raisonnables, aboutissement
à un résultat interprétatif ou décisionnel raisonnable, etc.) que dans
le droit positif, que ce soit sous une forme explicite (la notion apparaît
en tant que telle dans une règle) ou implicite (elle sous-tend l’interprétation
d’une règle).
Les cas d’utilisation du raisonnable par le juge international
étant cernés, le titre II s’efforce d’élucider les raisons de cette utilisation.
À cette fin, le chercheur use d’un schéma conceptuel de type fonctionnaliste,
articulé autour d’une double distinction. La distinction principale s’effectue
entre, d’une part, les « fonctions techniques » qui découlent
d’une analyse « interne » du système juridique et dont l’exercice
ne tend pas à favoriser (directement) l’un ou l’autre acteur du système,
mais sert la conservation du système dans son ensemble, et, d’autre part,
les « fonctions idéologiques » qui découlent d’une analyse « externe »
du système juridique et dont l’exercice profite à l’un ou l’autre des
acteurs du système, qu’il s’agisse du juge ou d’un État (on quitte ici
le domaine de la pratique juridictionnelle pour faire une incise dans
la pratique « conventionnelle » des États, incise dont la justification
au regard de l’objet spécifique de la recherche reste insuffisamment justifiée).
Mais au sein de ces deux catégories, le chercheur distingue encore entre
fonctions manifestes et latentes, selon que les fonctions en question
sont évoquées de manière explicite ou non dans les discours analysés.
Sont ainsi isolées, au sein des fonctions techniques, les fonctions (manifeste)
d’adaptation et (latente) de systématisation, et au sein des fonctions
idéologiques, les fonctions (manifeste) de légitimation et (latente) d’occultation.
La fonction d’adaptation permet à l’utilisateur de la notion
de raisonnable de définir – dans un sens extensif et/ou limitatif, selon
les circonstances et les usagers – la marge d’application d’une règle
de portée générale aux situations particulières qu’elle a vocation à régir.
La fonction de systématisation (appelée ainsi en ce qu’elle renvoie au
fondement « systémique » de l’activité juridictionnelle, en
référence à la représentation d’un système juridique international), permet
au juge de justifier les choix qu’il est inévitablement amené à poser
dans sa pratique, au regard de sa fonction juridictionnelle, en plaçant
formellement son raisonnement en conformité avec la volonté des États
qui la lui confèrent. Par là, la pratique juridictionnelle apparaît comme
expression et pérennisation d’un système (le « système juridique
international »), avec ses caractères de cohérence et d’intégration.
Mais la pratique discursive du juge international renvoie aussi à l’idée
de l’existence d’un système juridique international sous un autre aspect,
en consacrant le raisonnable comme facteur discursif rendant possible
l’inscription d’un fait (ou d’une valeur) dans le cadre « systémique »
du droit international représenté comme un ensemble cohérent de règles
(de fonctionnement) apte à maîtriser le changement en conservant ses propriétés
à l’épreuve du temps (tel est l’un des rôles tenus par des expressions
comme « certitude raisonnable » ou « interprétation raisonnable »).
La fonction de légitimation permet à celui qui fait usage
de la notion de raisonnable de donner à penser que son raisonnement, sa
qualification, son interprétation ne sont pas arbitraires (représentatives
d’un point de vue particulier), puisqu’ils sont présentés comme conformes
à la raison (porteuse d’universalité). Ainsi, par la médiation du raisonnable,
la motivation juridictionnelle ne rend pas compte des motifs réels du
choix effectué, mais (indirectement) de la rationalisation du discours
juridictionnel en fonction des critères du système juridique dans lequel
elle s’insère. Ce qui renvoie à la légitimation du système juridique dans
son ensemble, à l’évocation de sa valeur (dans tous les sens du terme).
Tel est par exemple le rôle de la convocation d’autorités juridiques au
travers des références conventionnelles, jurisprudentielles ou doctrinales
établies par le juge afin de soutenir le caractère raisonnable de tout
ou partie de sa décision. Au passage, Olivier Corten livre quelques réflexions
théoriques sur ce qu’est le droit, insistant en particulier sur son caractère
discursivement autoritaire, qui résulte à la fois de sa nature performative
et idéologique (p. 276-296). En ce dernier aspect, la liaison est
établie avec la dernière fonction, celle d’occultation qui permet à l’utilisateur
de la notion de tenir dans l’obscurité des éléments « indésirables »
par rapport aux valeurs et modalités de fonctionnement du système juridique
de référence. Qu’il s’agisse de la « certitude raisonnable »
du juge qui voile son incertitude réelle et camoufle par là le pouvoir
dont il use pour interpréter des faits ou des règles issues de la volonté
des États. Ou qu’il s’agisse du recours au « raisonnable » dans
une disposition conventionnelle qui, sous l’apparence du consensus dont
elle fait l’objet, cache souvent les contradictions d’intérêts qui demeurent
entre États ratificateurs quant à la portée réelle à conférer à la règle
en question, contradictions qui seront tenues à l’écart lors des interprétations
juridictionnelles dont le raisonnable fera l’objet, alors même que ces
interprétations participeront de ces contradictions.
En conclusion de cette première partie, le chercheur insiste
sur l’un des enseignements majeurs qu’il tire à ce stade de son analyse :
le raisonnable ne renvoie pas au droit naturel. Il se définit en association
au droit positif et non contre lui, ou extérieurement à lui : « Le
raisonnable permet de huiler les rouages de la machine juridique. La notion
révèle l’échec des théories qui voudraient voir dans toute notion à contenu
variable le signe d’un défaut voire d’un échec du droit. L’analyse des
fonctions de son utilisation révèle qu’il constitue au contraire son atout
le plus précieux » (p. 340).
La seconde partie de l’ouvrage vise à donner une définition
juridictionnelle du raisonnable, et ce, sur la base des usages dont cette
notion fait l’objet dans les discours juridictionnels internationaux,
et à la lumière des interprétations qui en sont données en philosophie
et en théorie du droit (et du langage). Au titre III, il s’agit d’appréhender
la notion de manière « négative », en dégageant une définition
à partir de ce qui est qualifié de non raisonnable dans les discours étudiés.
Il est procédé en deux étapes. Dans une première, le chercheur cerne des
éléments formels de définition, dans le droit international positif d’abord
(en relation avec la volonté des États parties à la règle applicable au
moment de l’élaboration de celle-ci), dans le raisonnement juridictionnel
ensuite. Le raisonnable s’apparente ici à ce qui est justifié, par opposition
à ce qui est dépourvu de raison, et se traduit plus précisément par l’exigence
que la motivation juridictionnelle se conforme à une série de règles formelles
(relatives à l’argumentation), sous peine d’être invalidée au regard de
la raison (juridique). Dans une seconde étape, ce sont alors les éléments
de fond qu’il s’agit de circonscrire, en suivant pour ce faire les règles
d’interprétation fournies aux articles 31 et 32 de la Convention de Vienne
de 1969 sur le droit des traités. Ainsi, l’auteur est amené à se pencher
sur le sens ordinaire du mot « raisonnable », puis sur le contexte
textuel dans lequel il est inséré, avant d’envisager les « autres
moyens d’interprétation » (prise en compte de l’objet et du but de
la règle, de la pratique comme moyen d’interprétation, etc.). Au fil de
ses investigations, il en vient à préciser la singularité sémantique du
raisonnable en dégageant d’abord quatre critères : circonstanciel,
modéré, probable et équilibré, ce qui le conduit à définir provisoirement
le sens de raisonnable comme approprié et normal, puis, au plus haut degré
d’abstraction, comme « mesuré ». Il établit alors une méthode
d’interprétation du raisonnable appelée « méthode de la mesure »
qui appelle à un raisonnement en trois étapes, correspondant chacune à
un type particulier de significations du mot « mesure » :
1) comme élément de référence ou étalon d’appréciation, 2) comme action
de comparaison à l’élément de référence, 3) comme résultat de la comparaison
à l’élément de référence. L’auteur précise ensuite les relations qu’entretient
le raisonnable, ainsi provisoirement défini, par rapport aux notions voisines
que sont le juste, l’équitable, la bonne foi, le naturel, ou le nécessaire.
Au titre IV enfin, on arrive à la mise en lumière des éléments
permettant de conférer une définition « positive » au raisonnable,
en s’appuyant ici avant tout sur l’analyse d’une interprétation particulière
du « raisonnable » telle qu’elle ressort de la pratique de
la Cour européenne des droits de l’homme, cette dernière étant retenue
en ce qu’elle constitue la seule instance juridictionnelle internationale
à avoir développé des motivations très détaillées à ce sujet. Les investigations
aboutissent à construire un modèle reflétant une méthode juridictionnelle
de ce qui ressortit au raisonnable. Ce modèle dit « du lien de causalité
suffisant » traduit en quelque sorte en termes juridictionnels la
méthode de la mesure. Il comprend lui aussi trois branches : 1) repérer
le motif avancé pour justifier d’un acte, 2) établir qu’il existe un lien
de causalité entre le motif avancé et l’acte posé (s’il n’en existe pas,
l’acte réalisé sera jugé déraisonnable), 3) vérifier que ce lien soit
suffisant. L’auteur teste ensuite l’applicabilité de son modèle à partir
d’exemples jurisprudentiels (réels et fictifs), et conclut à son opérationnalité.
À la fécondité heuristique du modèle (sa capacité à rendre compte significativement
de la pratique juridictionnelle analysée) s’ajoute donc son utilité pratique
(sa prétention à s’appliquer efficacement et légitimement dans la pratique
juridictionnelle future).
Pour conclure cette seconde partie de son ouvrage, Olivier
Corten explicite le lien entre les enseignements qu’il faut tirer de ses
investigations et le concept de raison procédurale « qui traduit
le mieux la méthode d’interprétation du “raisonnable” suivie par les juridictions.
La validité de la prétention dépend d’une procédure de discussion dans
laquelle chacun devra fonder sa position sur un raisonnement rationnel
et logique renvoyant à des autorités juridiquement admises. Les choix
de valeurs ne sont pas exclus, mais ils ne sont départagés que par l’intermédiaire
des justifications apportées a posteriori. En ce sens, la raison
procédurale transcende le clivage entre raison pure et raison pratique »
(p. 667).
À l’issue de l’ensemble de son étude, celui qui est désormais
en charge de cours de droit et de sociologie du droit à l’Université libre
de Bruxelles considère comme acquis qu’il est non seulement possible de
dégager, sur la base de son usage juridictionnel, une méthode de définition
rationnelle du raisonnable, mais encore que seule une telle définition
correspond aux fonctions que sert l’utilisation du raisonnable par le
juge. Il souligne alors que « le “raisonnable” représente à la fois
le signe des contradictions [au sens dialectique du terme] qui parcourent
ce que l’on pourrait appeler le champ juridique international, et une
tentative discursive de leur dépassement, ou de leur occultation »
(p. 670) : « En utilisant le “raisonnable”, le juge renvoie
à la raison, c’est-à-dire au concept universaliste et consensualiste par
excellence ce qui, du même coup, dénonce son assertion comme le fruit
d’un choix particulier » (p. 689-690).
Une fois l’ouvrage refermé, on a le sentiment de faire face
à une œuvre à bien des égards pionnière, qui présente pour la sociologie
du droit l’avantage de défricher un domaine trop souvent abandonné à la
philosophie et à la théorie du droit, alors qu’il est tout autant justiciable
d’une recherche empirique et d’un éclairage conceptuel de type sociologique.
L’ouvrage indique aussi des voies pour l’orchestration épistémologiquement
fondée d’un dialogue interdisciplinaire à propos des discours juridictionnels,
qui ne demandent qu’à être approfondies avec les chercheurs intéressés,
issus de la sociologie, de la science politique, de la philosophie, de
la philologie, et bien sûr des facultés de droit. Bref, il s’agit d’une
publication qui, par l’originalité de son terrain d’investigation, le
caractère interdisciplinaire de ses outils d’analyse, et l’excellence
affichée dans leur mise en œuvre, renouvelle de manière particulièrement
féconde l’analyse des discours et des pratiques juridiques.
Olivier Paye
Centre de sociologique politique,
Université libre de Bruxelles
Coutu Michel, Max Weber et les rationalités du droit,
Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société », 1995, 258 p.
Dans sa préface, Jean-Guy Belley insiste sur les deux qualités
principales de l’ouvrage de Michel Coutu, Max Weber et les rationalités
du droit : il offre une synthèse claire, cohérente et concise
de la question de la rationalité et plus précisément de la rationalité
du droit chez Weber, et il comporte un nombre considérable de références
(allemandes, françaises, anglo-saxonnes). Cette étude permet en effet
de distinguer trois dimensions essentielles de la rationalité chez Weber,
qui se rattachent à trois types de questions : la cohérence logique,
la validité empirique, la légitimité. Ce sont ces trois aspects que l’on
s’attachera à distinguer dans notre compte rendu, mais on ne suivra pas
Jean-Guy Belley lorsqu’il soutient l’idée que l’œuvre de Coutu « rend
disgracieuse toute critique fondée sur une compréhension approximative
voire caricaturale de l’œuvre ». En effet, si d’une part la grâce
n’est pas un critère de validité épistémologique, on peut d’autre part
soutenir que le travail millimétrique de Michel Coutu pêche peut-être
paradoxalement par excès de précision : en voulant rester fidèle
à la pensée de Weber et notamment à sa complexité, il perd parfois le
lecteur dans les circonvolutions d’une pensée dont la richesse et l’évolution
auraient gagné à être plus nettement synthétisées. Ceci n’enlève rien
aux grandes qualités de cet ouvrage qui, s’il exige beaucoup de son lecteur,
lui apporte une analyse originale, appuyée sur une bibliographie très
complète, de la notion de rationalité chez Max Weber.
Comme le rappelle Michel Coutu dès son introduction, la
problématique wébérienne apparaît encore fort pertinente aujourd’hui dans
la mesure où elle permet de penser la question du « déclin »
de la rationalité formelle du droit sur laquelle repose l’autonomie du
système juridique, au profit d’une rationalité matérielle liée au développement
contemporain de l’État interventionniste. On retrouve en effet cette problématique
aussi bien chez Hayek lorsqu’il préconise le retour à un droit formellement
rationnel (en l’occurrence, dans le cadre d’une conception néo-libérale
de l’activité étatique), chez ceux qui défendent un raffinement de la
rationalité instrumentale du droit, ou encore dans les propositions de
nouvelles formes de rationalité juridique (rationalité communicationnelle
pour Habermas, rationalité réflexive développée par Teubner). Le retour
à Weber s’impose donc comme un retour à la fois au précurseur mais aussi
au plus prolifique des penseurs sur ce sujet. D’où la plurivocité de la
notion de rationalité chez Weber, à laquelle Coutu propose de s’atteler.
Pour cela, il précise tout d’abord le (ou plutôt les) sens du concept
de rationalité chez Weber, avant de le(s) discuter en fonction de trois
niveaux d’analyse (rationalité théorique, rationalité pratique, rationalité
éthique).
La rationalité, il faut le rappeler, apparaît comme un concept
fondamental de la sociologie wébérienne, puisque celle-ci a pour objet
principal le processus de rationalisation du monde occidental sous ses
différentes formes, à travers une distinction du concept de rationalité
en fonction de plusieurs niveaux d’analyse :
— méthodologiquement, la rationalité est
un caractère appréciable subjectivement par rapport à ce qu’on caractérise
comme irrationalité. C’est un concept qui est donc relatif et que l’on
doit avant tout penser comme une « tension ». Dans la plupart
des travaux de Weber, l’accent est mis sur l’irrationnel plutôt que sur
le rationnel : « L’activité réelle, influencée par des irrationalités
de toute sorte, [revêt le caractère] d’une déviation par rapport au déroulement
qu’il aurait fallu attendre de l’hypothèse d’un comportement purement
rationnel [26] » ;
— analytiquement, on peut distinguer trois
niveaux de rationalité chez Weber : est rationnel ce qui répond à
l’impératif de cohérence (rationalité théorique) ; on peut distinguer
une rationalité pratique qui renvoie à la calculabilité du moyen en égard
à la fin poursuivie (d’où la distinction entre action rationnelle en finalité/en
valeur/affectuelle/traditionnelle) ; enfin, la notion de rationalisation
éthique renvoie à l’exigence de conduite méthodique de la vie (voir par
exemple ses travaux sur l’éthique protestante).
Ces différents niveaux sont distingués et analysés par Michel
Coutu – avec une précision qu’il est impossible de rendre ici – à travers
différents champs de la sociologie wébérienne : la sociologie des
religions dans laquelle la notion de rationalité est exposée de manière
systématique et détaillée, la sociologie juridique où la tension rationnel-irrationnel
est redoublée par le recours à l’antinomie droit formel-droit matériel.
Cette seconde dimension est approfondie dans le deuxième chapitre qui
traite plus particulièrement de la rationalité et de la cohérence logique
du droit, où l’auteur reprend les analyses de Weber qui, à partir de raisonnements
idéal-typiques, permettent de distinguer les caractéristiques d’un droit
pleinement rationalisé, c’est-à-dire formellement rationnel. Michel Coutu
recense ensuite les facteurs qui favorisent l’émergence d’un tel type
de droit (avec une analyse très pertinente du rôle des « porteurs
spécialisés des représentations juridiques » que sont les professionnels
du droit). Cette dimension pragmatique (empirique) de saisie du
droit est amplifiée dans le troisième chapitre consacré à la « rationalité
et validité empirique du droit », c’est-à-dire à l’examen de l’interaction
du droit avec les sphères de l’activité pratique et plus particulièrement
l’activité économique. Cette problématique, centrée sur la manière dont
l’activité des individus est effectivement orientée conformément aux prescriptions
juridiques, prend en effet toute son importance lorsque l’on considère
l’histoire et l’interprétation de l’émergence du capitalisme, notamment
en comparant les différentes évolutions nationales en référence à la spécificité
de leur système juridique et plus précisément à la calculabilité liée
au degré et au type de formalisation du droit. Cette analyse est approfondie
par Michel Coutu qui reprend les nombreux exégètes et contradicteurs de
Weber sur le sujet, afin à la fois de démontrer la richesse parfois ignorée
ou maltraitée de cet auteur, mais aussi de souligner l’importance d’un
approfondissement de certains aspects de la Rechtssoziologie encore
trop méconnus selon lui.
Le quatrième chapitre se distingue des autres dans la mesure
où, en plus de comparer et d’analyser les différentes définitions et interprétations
wébériennes du concept de rationalité, Michel Coutu se pose la question
des limites de l’analyse wébérienne et de leur dépassement possible à
l’aide d’auteurs postérieurs. En effet, il souligne combien la sociologie
du droit wébérienne aboutit à un certain positivisme, dans la mesure où
Weber considère la légalité comme « la forme de légitimité actuellement
la plus courante ». Cette identification entre légitimité et légalité
qui, selon Weber, semble caractériser la société contemporaine s’oppose
à la fois à des critiques de type philosophique (comme pour Habermas qui
reprochait à Weber d’avoir occulté le « besoin de fondation [...]
au profit du principe de la légalité ») et à des constats empiriques
comme le fait que « les principes de droit naturel et de raison [ont]
continué à jouer un rôle important dans la vie juridique et politique,
bien davantage assurément que Weber ne l’avait anticipé » (p. 232).
Cette question de la rationalité et de la légitimité du droit est précisée
à travers l’analyse de la proximité et des divergences entre Weber et
Kelsen d’une part (notamment sur la question de l’identité du droit et
de l’État) et entre Weber et Carl Schmitt d’autre part (sur la question
du décisionnisme), ces trois auteurs étant rassemblés en fin de chapitre
dans une étude comparée de leurs conceptions du parlementarisme et de
la démocratie.
Le livre de Michel Coutu s’achève donc sur une analyse de
philosophie politique. Pour intéressante qu’elle soit, elle n’en apparaît
pas moins quelque peu éloignée de la dimension d’opérabilité empirique
des concepts wébériens, qui nous paraît peut-être plus cruciale du point
de vue de la sociologie. En effet, le souci louable de Michel Coutu de
rendre compte de toute la complexité et la finesse des définitions de
la rationalité dans la sociologie du droit wébérienne, y compris dans
les contradictions et/ou évolutions propres à cet auteur, n’en facilite
guère l’utilisation empirique. C’est pourtant celle-ci qui permet de révéler,
plus que l’exégèse infinie, la richesse de l’héritage de Max Weber pour
la sociologie du droit.
Liora Israël
Groupe d’analyse des politiques publiques (GAPP),
École normale supérieure, Cachan
Delcourt Barbara et Corten Olivier, Ex-Yougoslavie :
droit international, politique et idéologies, Bruxelles, Bruylant
et éditions de l’Université libre de Bruxelles, collection de droit international,
1998, 202 p.
L’ouvrage examine la manière dont les protagonistes du conflit
en ex-Yougoslavie, en particulier l’Union européenne et ses États membres,
ont usé du droit international, entre 1991 et 1995. Il entend relever,
en dernière instance, d’une sociologie politique du droit, « discipline
dont la vocation est d’analyser le rôle du droit dans les relations de
pouvoir au sein d’une société donnée » (p. 13). L’hypothèse
« lourde » sur laquelle se développe – et que teste – l’étude
postule que le droit international peut être appréhendé comme une « idéologie »,
au sens d’Althusser, en tant que système de représentations doué d’une
existence et d’un rôle historique. Il s’agit de se demander de quelles
représentations et valeurs le droit est investi, et quelle efficacité
pratique s’associe « grâce au droit » à ces représentations
et valeurs.
L’ouvrage est divisé en trois chapitres. Le premier met
en lumière les contradictions, à la fois d’ordre « interne »
et « externe », contenues dans les discours des acteurs lorsqu’ils
se réfèrent au droit international. Les contradictions d’ordre « interne »
caractérisent un discours indépendamment de toute référence à son objet,
et se retrouvent par exemple dans l’évolution de la position de l’Union
européenne quant au droit à l’indépendance des entités de l’ex-Yougoslavie,
le refusant à toutes d’abord, le reconnaissant ensuite sous conditions
à certaines – comme la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine –,
le refusant enfin aux entités « serbes » des nouveaux États
croate et bosniaque. Les contradictions d’ordre « externe »
surgissent entre une partie du discours et son objet, qu’il s’agisse du
fait ou du droit. En relève par exemple l’inadéquation entre les situations
pour lesquelles l’Union européenne s’est référée à l’application du principe
du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et les situations en faveur
desquelles l’exercice de ce droit est envisagé traditionnellement en droit
international.
De telles contradictions révèlent la nature politique du
droit international. Ce dernier n’en perd cependant pas pour autant sa
qualité de droit. Certes, les événements yougoslaves montrent que la scène
internationale reste encore très éloignée du modèle étatique des trois
pouvoirs, souvent posé comme garant de la juridicité d’un droit. Ils font
toutefois signe vers un renforcement de la qualité de droit du droit international,
dès lors que l’on cesse de lier la juridicité d’un droit à sa conformité
à un modèle idéal (vision essentialiste) pour l’attribuer simplement à
tout droit posé comme tel par les détenteurs du pouvoir politique (vision
nominaliste, correspondant à la vérité intersubjectivement vécue). « En
examinant le discours des États lors de la crise en ex-Yougoslavie, que
ce soit directement ou dans le cadre de l’activité du Conseil de sécurité,
on décèle indéniablement une volonté de se référer au droit international,
et pas seulement à une politique ou à une éthique spécifique [...]. Il
s’est toujours agi d’invoquer des règles en tant que règles juridiques,
avec toute l’autorité que cela suppose [...]. Ce que la crise yougoslave
démontre, c’est que le droit n’est – mais de manière originale – qu’un
argument que l’on invoquera dans le cadre de négociations, elles-mêmes
inscrites dans un rapport de force déterminé » (p. 81-82).
Les auteurs tirent comme conclusion de ce premier chapitre,
le plus intéressant pour une réflexion théorique sur le droit, que,
« comme tout droit, le droit international est à la fois du
droit et de la politique. Cela ne signifie évidemment pas que les deux
notions se confondent [...]. Le droit est toujours de la politique, mais
il s’agit d’une politique particulière, celle « qui a réussi »,
c’est-à-dire qui a été posée – voire imposée – par les détenteurs du pouvoir.
Par contre, la politique recouvre un champ d’application plus large que
le droit : on peut en effet parfaitement défendre des positions politiques
sans pouvoir – ou vouloir – se référer au droit. Dans cette perspective,
c’est essentiellement sur le plan de la forme que l’on peut trouver la
spécificité du droit par rapport à la politique. Celle-ci ne se juridicise
que par l’intermédiaire d’une procédure déterminée à l’issue de laquelle
la règle est énoncée dans un discours revêtant des caractéristiques propres »
(p. 85-86).
Le chapitre II rouvre, à partir de l’étude du cas yougoslave,
le débat sur les mérites heuristiques respectifs des approches « idéaliste »
et « réaliste » des relations internationales, qui polarisent
l’univers intellectuel des théories politiques, et ce, au regard de la
place et du rôle que ces approches accordent au droit. À l’issue de leur
analyse montrant l’importance des rapports de force entre États dans l’évolution
des usages du droit international dans la crise yougoslave (invalidant
pour l’essentiel toute approche idéaliste), les auteurs considèrent nécessaire
d’amender la perspective réaliste, en restituant au droit ses fonctions
de régulateur (comme cadre de règlement occasionnel et provisoire de contradictions
politiques), d’enjeu (comme traduction universalisante de positions et
comportements politiques) et d’instrument (comme moyen de légitimation
de positions et comportements politiques) des conflits internationaux.
Le chapitre III enfin se penche sur l’action de la Commission
Badinter, organe composé de cinq présidents de Cour constitutionnelle
(ou instance assimilée) européenne et chargé d’« arbitrer »
les conflits juridiques entre entités yougoslaves. Les auteurs questionnent
la rationalité du recours à une instance « juridictionnelle »
pour régler des problèmes de politique internationale, en particulier
sous l’angle de la double dimension du droit mise en lumière par Habermas
[27] : sa dimension morale, sous laquelle il apparaît comme
un moyen de régulation pacifique des conflits sociaux dans l’intérêt général ;
sa dimension politique, sous laquelle il apparaît comme un instrument
utilisé par les acteurs sociaux dans leur intérêt particulier. En bref,
les auteurs considèrent que, présentée par les États membres de l’Union
européenne dans sa dimension morale, l’activité « juridictionnelle »
déployée par la Commission Badinter a dénoté surtout sa fonction de légitimation
des positions et comportements de politique étrangère adoptés par les
Douze. S’appuyant sur de nombreux exemples illustratifs, ils affirment
alors : « Le caractère instrumental du recours au “juge” ne
nous semble, dans ces circonstances, faire aucun doute » (p. 158).
Néanmoins, l’efficacité de cette légitimation par le juge « idéalisé
comme un sage apte à dégager la juste solution à partir du corps de règles
donné » (p. 171) trouve ses limites dans l’instrumentalisation
même dont elle est porteuse, lorsque celle-ci apparaît par trop patente.
Elle dévoile alors son caractère idéologique, ce qui entraîne « un
affaiblissement de la légitimité du droit et de ses institutions »
(p. 176), une disqualification (tout au moins auprès de certaines
parties) de sa prétention à l’universalité.
La conclusion générale affirme qu’au vu du cas étudié, le
droit international peut être appréhendé heuristiquement et fonctionner
pratiquement comme une idéologie, pourvu que l’on garde à l’esprit les
limites (en terme de cohérence « interne » et « externe »
des discours) au-delà desquelles l’idéologie juridique se dénote comme
telle et perd (de) son efficacité. La démonstration eut emporté totalement
l’adhésion si des éléments provenant d’approches théoriques du phénomène
de l’idéologie bien différentes de celle d’Althusser (on pense aux références
aux travaux de Boudon notamment) n’étaient pas venus s’insinuer dans le
cadre d’analyse. En revanche, on souscrit entièrement aux considérations
finales : dans une société internationale encore faiblement intégrée
(aux plans social, institutionnel et idéologique), la simple référence
au droit positif ne peut suffire à légitimer positions et comportements
politiques, ce qui explique qu’elle soit doublée, concurremment ou alternativement,
par des arguments relevant d’autres ordres normatifs (politique, éthique).
« Dans cette perspective, le droit international ne peut être
appréhendé indépendamment d’une analyse des conflits d’internormativité,
analyse qui conditionne [...] l’essentiel de la question de la légitimation.
Une question qui reste, aujourd’hui peut-être plus que jamais, posée »
(p. 192)... et au traitement de laquelle ce livre apporte une contribution
éclairante, assise sur une enquête empirique fouillée menée sur un terrain
qui s’assimile encore trop largement à une terra incognita pour
ce type d’approche.
Olivier Paye
Centre de sociologie politique,
Université libre de Bruxelles
Domínguez José Luis y Ramos Ulgar Miguel Angel (coord.),
La Joven Sociología Jurídica en España. Aportaciones para una consolidación,
Oñati, International Institute for the Sociology of Law, coll. « Oñati
Papers », 1998, 267p.
Cet ouvrage collectif est le fruit de l’« imagination
sociologique » d’un groupe de « jeunes sociologues du droit »
(c’est ainsi qu’ils se nomment eux-mêmes). Il s’agit d’un ensemble hétérogène
de chercheurs unis par le projet qu’ils ont en commun : promouvoir
et consolider les études socio-juridiques en Espagne. En ce sens, ils
ont créé un réseau qui permet de fixer des rencontres et des réunions
(worshops) dont le but est de rassembler des chercheurs dispersés
et de consolider leurs relations tant personnelles que scientifiques.
Les lignes de recherche et les apports méthodologiques hétérogènes et
pluriels qui ont caractérisé ces rencontres témoignent de la vitalité
et de la vivacité du travail de ces spécialistes. En même temps, elles
ont permis d’ouvrir de nouvelles voies de réflexion et de recherche en
renouvelant les dimensions de l’espace de la sociologie juridique dans
le cadre de la communauté académique et juridique. Tout cela permet d’espérer
et de prévoir des temps meilleurs pour cette science. Il suffira, à qui
en douterait, de lire l’œuvre dont nous faisons ici le compte rendu. En
effet on y trouvera la preuve irréfutable de la richesse des idéaux et
des perspectives qui animent ces chercheurs et du haut niveau scientifique
de leurs travaux.
Avant de présenter un bref aperçu de chacun de ces travaux,
il convient peut-être de commencer par souligner que cette publication
a également compté avec la participation de quelques prestigieux sociologues
du droit – que les coordinateurs dénomment affectueusement seniors
– comme c’est le cas de Ramón Soriano et de Pompeu Casanovas. La structure
méthodologique de l’ouvrage comprend trois blocs thématiques. Le premier
– « Notice sur l’institutionnalisation de la sociologie juridique
dans l’État espagnol » – contient une seule étude, consacrée à l’enseignement
de la sociologie du droit en Espagne. Le second – « Propositions
théoriques et méthodologiques pour l’analyse des institutions juridiques »
– offre un ensemble de quatre articles qui concernent de nouvelles perspectives
méthodologiques pour l’étude de phénomènes liés aux institutions juridiques.
Le troisième et dernier bloc thématique – « Recherches empiriques
sur les institutions juridiques » – réunit cinq recherches empiriques
portant chacune sur une institution juridique concrète.
Le premier article de l’ouvrage, dont l’auteur est Ramón
Soriano, offre un large éventail qui va depuis les discussions sur la
situation concrète de la sociologie du droit dans les plans d’étude, en
passant par les entraves rencontrées par cette discipline pour son incorporation
en Espagne, jusqu’aux problèmes pratiques de son enseignement dans le
même contexte. Nous préférons mettre en relief les audacieuses spéculations
de l’auteur quant à la démarche que doit suivre la sociologie du droit
pour sa consolidation effective en Espagne. Première étape : la lente
consolidation d’une sociologie du droit de caractère général et séparée
des autres sciences juridiques (phase actuelle). Seconde étape :
la consolidation – encore plus lente – des sociologies particulières des
sciences juridiques, dans la mesure où, partant de l’étape antérieure,
les professeurs et les chercheurs se spécialiseront dans des branches
et des secteurs spécifiques du droit. Troisième étape : la formation
d’équipes de travail interdisciplinaires dans les divers champs de la
sociologie du droit, constituées par des sociologues du droit, des juristes,
des dogmaticiens, des économistes et autres professionnels de champs limitrophes
(étape qui n’est encore aujourd’hui qu’une utopie).
Le second bloc thématique commence par un article de Pompeu
Casanovas qui a pour titre « Essai sur la bonté. Guide pratique pour
la recherche empirique ». Dans cet article, l’auteur analyse et établit
les différentes manières de réaliser des ethnographies dans les sièges
institutionnels ou juridiques des sociétés contemporaines. Il offre de
précieux conseils théoriques et pratiques pour construire des données
ethnographiques. Mais le détail créateur et innovateur réside dans le
fait que l’auteur revendique l’utilisation de la bonté comme règle de
recherche : « La bonté, pour moi, réside dans l’honnête acceptation
de tout ce que quelqu’un peut observer et apprendre de lui-même et des
autres au cours du travail qui consiste à essayer sérieusement de les
comprendre » (p. 55).
Elisenda Ardévol nous propose d’« Apprendre à apprendre :
vidéos ethnographiques dans les procès pénaux. “Métalogue” instrumental
sur le filmage d’audiences pour un projet intégré de recherche et d’enseignement ».
Dans ce travail, l’auteur soutient que le projet de filmage de vidéos
dans les tribunaux de justice est un aspect important du point de vue
de l’innovation éducative, que ce soit dans le contexte de la recherche,
ou dans celui de l’enseignement et de l’apprentissage du droit et sur
le droit. La vidéo est utilisée à différents niveaux suivant un processus
qui permet d’approfondir tant l’analyse de l’organisation judiciaire que
la rénovation et la création de nouvelles connaissances dans le domaine
juridique.
Encarna Bodelón dans son article « L’analyse du genre
dans les tribunaux de justice » réalise une brillante étude sur la
complexité des relations entre genre et droit dans le domaine des tribunaux.
L’auteur part de la prémisse suivante : les caractéristiques de la
culture juridique montrent que celle-ci a plus d’éléments en commun avec
la culture masculine dominante qu’avec des modèles culturels féminins.
Les différents modèles agissent dans les structures de fonctionnement
du monde juridique et créent, fixent et consolident des relations inégales
de genre. Il est essentiel de déchiffrer et de réfléchir, nous dit Encarna
Bodelón, sur les raisons et la façon dont ces modèles fonctionnent. Et
cela, afin de comprendre et d’aborder les phénomènes socio-juridiques
complexes qui ont de l’influence sur le système de genre, et pour éliminer,
dans la mesure du possible, les distorsions et les inégalités qu’il comporte.
Le dernier article de ce bloc thématique nous fait pénétrer
dans « Le droit et la théorie moderne des systèmes ». Son auteur,
Evaristo Prieto Navarro, propose généreusement de nous conduire au travers
des sentiers complexes et « embroussaillés » de la théorie des
systèmes. En effet, il considère que celle-ci offre toute une série d’instruments
qui permettent de capter et d’étudier la complexité inhérente de nos systèmes
juridiques contemporains.
Le quatrième et dernier bloc thématique réunit un certain
nombre de recherches empiriques. Nous nous contenterons de souligner l’objectif
principal de chacune d’elles. La première, réalisée par Juan José García
de la Cruz, sous le titre « Élaboration d’une enquête socio-juridique :
la découverte des conséquences non recherchées des plaintes », aborde
les formes de connexion entre les autorités publiques et les citoyens.
Teresa Picontó-Novales avec son « Application du droit espagnol de
protection des mineurs : une enquête socio-juridique », nous
renvoie dans le monde juridique-politique de protection des mineurs, en
rendant compte des nombreux problèmes tant juridiques que pratiques issus
de la réforme de la législation dans ce domaine. José L. Domínguez Figueirido
et Belén
Balsebre Jiménez, dans « L’instance policière dans le cadre de la
justice des mineurs. Référence au processus de spécialisation qualitative
des Mossos d’Esquadra », abordent quelques aspects concrets posés
par l’intervention de la police quant aux mineurs, tant dans le cadre
de l’application de mesures de prévention du délit ou postérieures à sa
perpétration, que dans celui de la protection des mineurs en situation
d’abandon. Raquel Z. Yrigiyen Fajardo nous présente « Un cas de pluralité
juridique au Pérou : les rondas campesinas de Cajamarca ».
Elle considère que les Rondas constituent une instance de juridicisation
de normes et de principes normatifs dictés par la communauté paysanne
et que, par conséquent, elle constitue une instance de création de droit.
Le dernier article, tant du bloc thématique que de l’ouvrage, est celui
de Germán Silva García. Il s’intitule « Aire métropolitaine de Barcelone :
un modèle policier spécifique est-il nécessaire et possible ? ».
Il s’agit ici de faire des rapprochements entre la question de l’espace
urbain et la problématique du contrôle policier, tout en révisant et en
réfléchissant sur les modèles policiers qui coexistent actuellement dans
différents domaines institutionnels.
Cette brève présentation des travaux publiés dans cet ouvrage
nous permet de ratifier ce que nous avons déjà dit plus haut, dans la
mesure où elle nous permet de confirmer la fraîcheur et la vivacité réflexive
des matériaux rassemblés ici. Nous espérons et nous désirons que ce groupe
continue son travail, tenace et riche, pour qu’il puisse nous offrir de
nouveaux articles tout aussi brillants que ceux dont nous rendons compte
aujourd’hui.
María de Lourdes Souza
Universidad de León, Espagne
(Traduit par Nathalie González Lajoie)
Dulong Renaud, Le témoin oculaire. Les conditions sociales
de l’attestation personnelle, Paris, Éditions de l’École des hautes
études en sciences sociales, coll. « Recherches d’histoire et de
sciences sociales/Studies in history and the social sciences », 1998,
237 p.
La question du témoignage a été abondamment traitée par
la psychologie judiciaire [28] . Expérimentations et tests de laboratoires
ont mis en évidence les limites du témoignage humain. Fragile et perméable,
le témoignage subit les influences de l’environnement, de même qu’il est
conditionné par le contexte de la perception ou encore la personnalité
du témoin. Pourtant, malgré sa faillibilité avérée, ce mode de connaissance
de la réalité demeure un moyen d’information largement mobilisé dans notre
société, que ce soit dans le cadre judiciaire ou dans la vie de tous les
jours.
C’est de ce paradoxe – voire de cette résistance des pratiques
– qu’est né cet ouvrage, consacré à la dimension sociale du témoignage.
Renaud Dulong, sociologue, s’intéresse en effet au « témoignage oculaire
comme objet social » (p. 11). Reprenant Austin et la linguistique
pragmatique, il envisage le témoignage comme un acte de langage, comme
un énoncé performatif qui engage celui qui le prononce. « Être témoin
oculaire, ce n’est pas tellement avoir été spectateur d’un événement que
déclarer qu’on l’a vu » (p. 12). Dès lors, le témoignage peut
être appréhendé à partir de la relation sociale spécifique qu’entretiennent
le témoignant et son auditeur.
L’auteur propose de considérer le témoignage comme une « institution
naturelle » (p. 41) – formule dont il reconnaît lui-même le
caractère contradictoire. Naturel, le témoignage l’est doublement, selon
Dulong : dans sa pratique et dans la représentation que l’on s’en
fait. « Il est “naturel” de penser le témoignage oculaire, fondé
sur des facultés “naturelles” de l’esprit, comme coextensif à l’espèce
humaine » (p. 59). Institutionnel, le mécanisme de l’attestation
personnelle l’est au sens où il reposerait sur une convention sociale
tacite et non codifiée – sauf en matière judiciaire. Le témoignage serait
alors une manifestation de notre « forme de vie », selon la
formule empruntée à Wittgenstein. La société serait implicitement présente
dans chaque occurrence du témoignage. De cette dimension institutionnelle
et sociale est issue la pertinence d’une approche sociologique de cet
objet.
Après une première partie consacrée à la présentation de
l’état des recherches concernant le témoignage, à une critique de cette
approche essentiellement expérimentale et à une construction de l’objet
témoignage comme objet social et sociologique, l’auteur développe une
deuxième partie, centrée cette fois sur ses investigations empiriques
autour des témoignages historiques et des conditions de leur crédibilité.
Utilisant le travail de Jean Norton Cru
[29] , Renaud Dulong explore les modalités et critères de jugement
du témoignage dans lesquels la plausibilité, en retrait par rapport à
la vérité, tient une place primordiale. Mais cette critique de la véracité
des témoignages – qui démontre une fois encore la fragilité de la parole
du témoin, pourtant premier spectateur voire acteur de la réalité qu’il
décrit – alimentera paradoxalement le propos révisionniste. En effet,
cette idée de faiblesse de la mémoire a été utilisée comme argument pour
contester en bloc la validité de la parole des rescapés de la Shoah.
Apparaît alors la question centrale que pose l’ouvrage :
sur quels fondements épistémologiques peut reposer l’activité particulière
du témoignage ? Comment fonder le crédit donné à ce mode de certification
alors même que ses limites sont connues et identifiées ? Pour l’auteur,
il est en effet impératif d’ancrer le statut épistémologique de la connaissance
et de la communication des faits – historiques en particulier – dans un
contexte où la valeur du témoignage en tant que source de vérité est relativisée
et où il demeure cependant un mode principal de connaissance.
« Vecteur de valeur » (p. 16), le témoignage
est un acte éthique, indissociable selon Renaud Dulong d’un jugement sur
les faits relatés. L’acte de témoigner serait « un don qui n’attend
pas de contrepartie, un engagement à corps perdu » (p. 114).
Le rôle du corps, justement, n’est pas anodin : dans
la troisième partie de l’ouvrage, l’auteur défend notamment la thèse selon
laquelle corps du témoin et contenu du témoignage sont indissociables.
Le témoin incarne physiquement et symboliquement le passé qu’il restitue,
il en représente une relique. Mais la présence du corps du témoin ne permet
pas pour autant la fusion du témoignant et de l’auditeur. Si le fait de
recueillir un témoignage rapproche des faits énoncés et du vécu spécifique
du témoin, l’auditeur reste un extérieur tandis que le témoin direct parle
depuis l’intérieur (p. 203). De ce point de vue, l’institution du
témoignage renvoie au caractère singulier, unique des individus, des corps
et des destinées.
La question des rapports entre histoire et témoignage est
également au cœur de cette troisième partie et de la conclusion. L’auteur
confronte en effet les problèmes méthodologiques qu’opposent les historiens
du temps présent aux témoins historiques. Il souligne parallèlement l’incompréhension
des témoins par rapport au discours historique. Manière de dire que le
témoignage et l’histoire, bien que concernant des périodes identiques,
interviennent sur des registres différents. Selon Dulong, la portée éthique
du témoignage le distingue de la construction historique. Alors que le
travail de l’historien vise l’analyse et l’explication, la parole du témoin
serait pure énonciation, n’appelant pas de réponse et se suffisant à elle-même.
« Le témoin envoie son message sans adresse, comme un naufragé jetant
sans relâche des bouteilles à la mer » (p. 225).
On retiendra de cet ouvrage un abondant corpus théorique
mobilisant de nombreuses références empruntées à la philosophie, en particulier
l’herméneutique et la phénoménologie. On regrettera, en revanche, une
certaine discrétion de la dimension empirique, pourtant censée être au
cœur de cette sociologie de la factualité : ainsi les expériences
dans des services de police judiciaire ne sont évoquées qu’occasionnellement,
à titre d’exemples, alors qu’elles auraient pu donner lieu à des développements
plus fouillés. En revanche, l’utilisation comme matériau du travail de
Jean Norton Cru et du témoignage de Primo Levi est particulièrement originale
et intéressante. Elle restaure dans une certaine mesure la dimension humaine
qui manque quelquefois, paradoxalement, à cet ouvrage. Enfin, si le sens
de témoin et de témoignage est pris d’emblée dans le sens le plus large
et le moins exclusif, il est dommage que la dimension judiciaire du témoignage,
son éventuelle spécificité, ne soit pas davantage travaillée et précisée.
En dehors de l’autodésignation, la dimension éthique du témoignage judiciaire
n’est guère évidente, ce qui pose la question d’un éventuel découplage
entre témoignage « générique » et témoignage judiciaire. Cette
spécificité n’est pas dépourvue d’importance si l’on considère par ailleurs
que l’auteur s’appuie largement sur les écrits consacrés au témoignage
judiciaire pour construire sa propre perception du témoignage oculaire
en général.
En tout cas, cet ouvrage ambitieux et original propose des
pistes. Se saisissant d’un objet jusque-là peu travaillé, il ouvre des
perspectives qui ne demandent qu’à être explorées.
Laurence Dumoulin
Centre de recherche sur le politique, l’administration, la ville et le
territoire (CERAT),
Institut d’études politiques de Grenoble
Folscheid Dominique, Feuillet-Le Mintier Brigitte et Mattéi
Jean-François (dir.), Philosophie, éthique et droit de la médecine,
Paris, PUF, coll. « Thémis, Philosophie », 1997, 605 p.
Dans le flot continu mais inégal, car trop souvent nourri
de banalités, qui alimente la littérature consacrée à la « bioéthique »
(on remarque que le terme a été ici soigneusement évité dans le titre),
certaines productions surnagent, grâce sans nul doute à l’approfondissement
et au renouvellement de la réflexion qu’elles apportent. Tel est le cas
de celle-ci, œuvre collective de 600 pages et 50 contributions de qualité
émanant de philosophes, juristes et médecins. Autant dire qu’il ne s’agit
pas d’un livre que l’on peut feuilleter distraitement mais d’un impressionnant
volume de synthèse, utile à tous ceux, enseignants, étudiants ou praticiens,
qui voudraient aller au delà de leurs intuitions, présupposés moraux ou
fausses certitudes pour tenter de prendre une distance critique vis-à-vis
des grands problèmes actuels de la médecine. La plupart des notices sont
accessibles à ce que l’on appelle un public cultivé mais non nécessairement
spécialisé : elles se placent sur un registre intermédiaire entre
vulgarisation pure et simple et réflexion savante.
Les développements sont ordonnés selon trois approches successives,
philosophique, juridique et médicale. Le mérite de ce découpage est de
faciliter au lecteur la recherche des divers thèmes et questions abordés
dans cet ouvrage de consultation ou de référence que l’on ne saurait lire
d’un trait. Cependant, l’inconvénient majeur porte sur le fond :
il réside dans les limites ainsi fixées à la transversalité de l’entreprise,
puisque la pluridisciplinarité revendiquée s’opère seulement par juxtaposition
et non par confrontation réelle. Or, dans le débat éthique actuel, ce
qui manque le plus, c’est précisément le débat véritable, chacun, arc-bouté
sur sa discipline ou ses prises de position idéologiques, tenant séparément
son propre discours sur les grandes questions telles la personne, la liberté
ou la responsabilité...
Sans tenir compte de l’ordre adopté dans le livre, disons
tout de suite que l’approche juridique nous paraît être la plus
décevante, non pas que les auteurs aient démérité (leurs articles sont
fort bien faits), mais parce que, présentée de manière purement technique,
elle n’est guère reliée aux autres et se trouve ainsi marginalisée. N’y
avait-il rien d’autre à dire sur le chassé-croisé entre droit et éthique,
sur la fermeture de l’un succédant à l’ouverture de l’autre, ni sur l’émergence
de nouvelles normes, plus floues, destinées à mieux encadrer l’activité
médicale ?
Par ailleurs, ne pouvait-on creuser davantage les raisons
de la difficulté à définir de véritables politiques publiques de santé
et, notamment, à faire émerger une politique de prévention efficace ?
Il s’agit pourtant de choix éthiques fondamentaux de la part de la collectivité :
jusqu’à quand le curatif absorbera-t-il l’essentiel des énergies aux dépens
du préventif ?
L’approche médicale, quant à elle, correspond à ce
que les anglo-saxons appellent « éthique appliquée », les questions
étant découpées suivant différents domaines où se manifestent les avancées
de la technique médicale (procréation artificielle, génie génétique, greffes
d’organes, etc.) ou au contraire les zones d’ombres et limites extrêmes
du savoir médical (le SIDA, les états végétatifs chroniques, la mort...).
La difficulté est de dissocier cette éthique appliquée d’une « méta-éthique » ;
d’où la reprise nécessaire de certains thèmes déjà abordés sous l’angle
philosophique (ainsi pour « la vie finissante » et « le
médecin et la mort »). Il est vrai que les éclairages et perspectives
sont différents, l’œil de l’observateur n’étant pas situé en un seul et
même lieu. Il parle ici depuis sa pratique et sa proximité avec le patient.
Les articles sont clairement rédigés : ainsi en est-il
pour les deux contributions de Jean-François Mattei, médecin, sur les
avancées de la génétique et sur le clonage. Plus difficile, mais profondément
original (en particulier sur le calcul des Qualys, indicateurs relatifs
à l’espérance de vie sans inconfort), est le point de vue de Jean-Paul
Moatti, économiste, sur « les relations entre l’éthique médicale
et l’éthique de l’allocation des ressources collectives », deux éthiques
d’après lui indissociables et non contradictoires.
La partie la mieux servie, et la moins périssable par nature,
est sans nul doute l’approche philosophique ; d’abord en quantité
(elle occupe la moitié de l’ouvrage), mais aussi en qualité, du fait d’une
plus grande unité dans la démonstration, avec un nombre plus réduit de
contributeurs.
Les rapports entre philosophie et éthique sont replacés
dans l’histoire, la philosophie étant présentée comme « le lieu
natif de l’éthique ». Devant les difficultés d’une définition a
priori (l’éthique, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, n’a accédé
que tardivement à l’autonomie), les auteurs procèdent d’abord par confrontations
successives, notamment avec le langage, l’anthropologie, la religion...
Ainsi émerge-t-elle peu à peu, et ressort-elle en creux, en une démarche
progressive et dépourvue d’artifice.
Les réflexions sur l’anthropologie montrent les difficultés
d’accès à la notion de nature ainsi évidemment que la mouvance des frontières
entre nature et culture. Pour Dominique Folscheid et Jean-François Mattéi,
le philosophe : « Le contenu de l’éthique procède [...] de l’image
que l’homme a de lui-même et de l’idéal d’humanité qu’il poursuit. »
Quant à la relation de la morale avec le sacré, elle s’établit dans le
sens d’un procès continu de laïcisation, caractéristique des Temps modernes ;
mais on assiste en cette fin de siècle à une reconstitution païenne du
sacré, avec le retour à une exaltation naturaliste de la Terre, de la
Nature, de la Vie...
Après un passage quelque peu obligé (mais sans doute nécessaire,
pour qu’un tel volume soit considéré comme complet) sur « les grandes
questions de l’éthique » telles que les normes, les valeurs, la personne
et la responsabilité, l’on aborde les développements les plus originaux
dans cette œuvre collective, à savoir la recherche des fondements d’une
éthique propre à la médecine. Comment soutenir en effet sans dogmatisme
qu’il existe une éthique en général, applicable à tout le champ des activités
humaines ?
L’intérêt principal de cette recherche est qu’elle se fait
à travers la question de la médicalité, celle du statut intermédiaire
de l’agir médical entre l’expérience et la science et celle de la technique
médicale définie comme palliative et non productive. Quant à la rencontre
médecin-malade, elle est « fondamentalement éthique dans la mesure
où elle voit s’affronter deux êtres sur un mode asymétrique », ce
qui est la base de l’obligation du médecin vis-à-vis de « la personne
confrontée à un pâtir ». En fin de compte, il est affirmé que la
santé n’est pas la véritable fin de la médecine, elle n’est qu’une fin
immédiate, primaire et relative. La fin absolue étant la personne elle-même
(p. 146).
L’on avouera que cette conclusion nous paraît quelque peu
convenue. La référence constante à la notion de personne, que l’on trouve
ici comme dans la plupart des écrits à visée éthique, nous semble ouvrir
une fausse fenêtre, dans la mesure où il s’agit d’une pure construction,
surchargée d’idéologie et donc close sur elle-même, comme on le lit déjà
chez Kant : « Les êtres raisonnables sont appelés des personnes,
parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi. »
Or, à aucun moment, cette notion ne fait l’objet d’une analyse
critique, étant posée a priori. Sans doute est-il difficile de
croire en l’exigence d’une éthique sans un certain essentialisme, et dans
cet ouvrage, il est vrai qu’il demeure tempéré par les nécessités de la
pratique : « À partir du moment où l’être est en jeu, aucune
condition d’aucune sorte [...] ne peut venir s’interposer, principe essentiel
mais qui demande en pratique à être modéré par la prudence et même médicalement
encadré [...] » (p. 152).
Cette référence à l’être paraît être en revanche le minimum
sur lequel pourraient s’entendre tous ceux qui estiment qu’une position
éthique est, aujourd’hui, nécessaire en matière biomédicale ; que
l’on soit croyant ou laïque, peut-on démentir Hans Jonas lorsqu’il pose
comme principe fondamental la supériorité de l’être sur le non-être et
qu’il appelle donc à œuvrer pour l’être contre le néant qui le menace ?
Marie-Hélène Bernard-Douchez
Université des sciences sociales de Toulouse
Centre de recherches en droit de la santé publique
*
* *
Commentaires d’auteurs sur le compte rendu ci-dessus :
Après avoir reconnu que l’ouvrage sur Philosophie, éthique
et droit de la médecine rassemblait des contributions de qualité,
l’auteur du compte rendu note un inconvénient qu’il qualifie de « majeur »
en ce qu’il porterait sur le fond. Madame Bernard-Souchez dénonce la juxtaposition
des opinions alors que le débat éthique véritable exigerait une confrontation
réelle, la critique s’adressant particulièrement aux juristes qui n’auraient
pas su lier leurs contributions à celles des autres auteurs, notamment
du fait de la technicité de leurs propos.
Qui contesterait que le débat éthique doit se faire par
un échange entre les différentes disciplines ? Personne et certainement
pas les coordonnateurs de cet ouvrage qui ont consacré beaucoup de temps
et d’attention à sérier et ordonner les questions à traiter. Mais avant
toute confrontation, il est nécessaire d’exposer les raisonnements des
différentes disciplines. C’est le préalable nécessaire à tout débat. Or,
l’objectif de cet ouvrage était de présenter trois approches différentes
pour permettre aux non-initiés (principalement les étudiants en médecine
et les professionnels de santé) de comprendre les enjeux et les fondements
du débat éthique. Le résumé sur la quatrième de couverture ne peut tromper
le lecteur sur le contenu de l’ouvrage. Il peut donc être difficilement
reproché aux auteurs d’un livre de ne pas avoir traité autre chose que
ce qu’ils se sont proposés d’étudier ! On peut toujours aller plus
loin dans le nécessaire échange interdisciplinaire. Mais ce qui peut se
faire dans des débats oraux est irréalisable quand il s’agit d’aboutir
à un écrit entrant dans les détails requis par l’exercice sérieux d’une
rationalité disciplinaire. Quant à la confrontation entre éthique et droit,
qui est effectivement un sujet de première importance, elle ne faisait
pas l’objet de ce livre, chaque approche ayant la médecine et les soins
pour visée.
S’agissant de la critique relative au caractère technique
des contributions des juristes, elle peut apparaître déconcertante sous
la plume d’une juriste qui doit bien savoir qu’il n’y a pas de droit sans
technique juridique. C’est d’ailleurs une dimension difficile à percevoir
pour les autres disciplines. D’où l’intérêt de la faire apparaître avant
tout débat.
L’auteur du compte rendu regrette également l’insuffisance
de développements relatifs au manque d’intérêt de nos « politiques »
pour le préventif face à un curatif qui absorberait l’essentiel des énergies.
La question est sans nul doute passionnante et surtout cruciale, mais
ne relève-t-elle pas essentiellement d’un problème plus global sur l’éthique
et les choix politiques ? Sommes-nous alors encore dans le « droit
de la médecine » (champ annoncé de notre étude) ou dans celui, plus
large, de la santé publique ?
Quant à la surprenante remarque sur le caractère « décevant »
de l’invocation de la personne comme fin suprême des activités médicales
et soignantes, c’est à Madame Bernard-Souchez que revient la charge d’en
rendre raison. Si les auteurs incriminés approuvent pleinement l’hommage
qu’elle rend à Hans Jonas (souvent invoqué dans le livre), ils ne peuvent
que rester pantois de voir la notion de personne qualifiée de « pure
construction, surchargée d’idéologie », alors qu’elle est exactement
l’inverse, ce qui se vérifie aussi bien en théorie qu’en pratique.
On le voit, les critiques relatives à un ouvrage ne peuvent
se fonder sur les regrets du commentateur de ne pas avoir une réponse
à des préoccupations personnelles mais devraient reposer sur un éventuel
décalage entre ce qui est annoncé et ce qui est fourni. C’est en cela
que ce droit de réponse était nécessaire. Les lecteurs pourront apprécier…
Brigitte Feuillet-Le Mintier,
Faculté de droit et de science politique de Rennes
Dominique Folscheid,
Université de Marne-la-Vallée
Gavini Christine, Emploi et régulation. Les nouvelles
pratiques de l’entreprise, Paris, CNRS éditions, coll. « CNRS
Sociologie », 1998, 261 p.
Dès les premières lignes, l’ouvrage s’ouvre sur un rappel
littéraire. La figure de Marcel, le conformiste d’Alberto Moravia, est
évoquée, et plus particulièrement sa foi profonde dans la fixité des règles.
Par ce détour romanesque, l’auteur Christine Gavini souligne ici l’un
des aspects sur lequel se penche son livre : les règles et
leur rôle dans la société. Mais elle aurait pu tout autant citer l’ouvrage :
Saint-Germain ou la négociation de Francis Walder [30] , tant il est vrai que son
étude concerne aussi et de façon éminente l’un des modes par lequel les
règles sont produites, à savoir la négociation (collective).
La règle et la négociation. Il s’agit là de deux registres
qui sont ainsi « mobilisés » à partir d’un domaine particulier
qui étaye l’ensemble des propos de Christine Gavini : les accords
sur l’emploi et ses dimensions (la formation, la mobilité, la compétence,
entre autres). Dans ce contexte, l’analyse menée par l’auteur se donne
un double but : « l’observation de la vie des règles »
et le fait de « penser simultanément la fluidité de celles-ci et
leur nature prescriptive ». Elle s’ordonne selon une architecture
simple et peu sophistiquée, qui structure le livre en trois parties :
la généalogie des règles ; la naissance des règles ; la vie
et la mort des règles. Pourtant le caractère apparent qui spécifie l’organisation
de l’ouvrage et qui de « prime abord » relève d’un « ordre
logique et temporel (purement) linéaire » ne doit pas conduire à
des conclusions hâtives. La démarche de Christine Gavini reste étrangère
à toute approche mécaniste (ou déterministe) des processus de production
de règles. Elle s’appuie au contraire sur une problématique qui vise à
montrer et à démontrer la complexité des mécanismes étudiés et qui renvoie
de fait à celle que recèlent deux notions centrales de la sociologie :
l’acteur et l’action sociale. « L’objet de ce livre est bien la régulation,
c’est-à-dire non pas les règles, mais l’activité qui les sous-tend »
(p. 8). Dans ce but, Christine Gavini « active » trois
types d’approches théoriques qu’elle combine souvent avec bonheur :
l’analyse stratégique, l’interactionnisme (celui de A. Strauss) et la
sociologie des réseaux. Elle « mobilise » aussi les travaux
de divers auteurs parmi lesquels ceux de Jean-Daniel Reynaud, en premier
lieu. Surtout, elle éclaire et confère à ces approches une portée parfois
inédite, en les étayant sur une observation empirique d’accords d’entreprise
qui concernent des activités très diverses – le nucléaire, l’automobile,
l’électronique, la sidérurgie, la banque, le crédit, les assurances –,
et dont la diversité même permet d’utiles apports quant à la comparaison
(de cas concrets), mais pas seulement. Dans l’ouvrage, elle se positionne
aussi du point de vue théorique ou sur le plan de l’interprétation des
faits observés.
Il en est ainsi notamment et pour ne citer que quelques-uns
d’entre eux : – du contexte d’élaboration des règles et des « mutations
du cadre juridique » ; – de la manière dont la négociation collective
pallie l’absence de liens entre des « corps de règles » et des
thèmes distincts (et souvent séparés dans le droit du travail) ;
– de la portée des accords selon des « lignes de partage » qui
concernent des volets divers (thèmes, garanties salariales, existence
de structure de concertation spécifique) ; – des enjeux de la négociation,
que ceux-ci renvoient à la gestion des changements dans l’entreprise,
aux questions de l’emploi, à la structure par âge des secteurs étudiés,
aux relations de pouvoir dans la firme ; – et enfin, et peut-être
surtout, de la création d’instances internes de régulation propres aux
entreprises, qui découlent des conventions et des accords locaux plus
que du caractère impératif du droit et impliquent de nouvelles formes
« d’autoréglementation ».
Bien sûr, l’ouvrage ne se limite pas aux seuls traits innovants
des contextes de régulation de l’emploi qui se sont institués dans certains
groupes économiques, au tournant des années quatre-vingt, quatre-vingt-dix.
Les lacunes des nouvelles formes de production des règles sont aussi soulignées.
Celles-ci peuvent provenir de facteurs internes à l’organisation ou spécifiques
aux mécanismes de production et de matérialisation des règles : c’est
le cas, par exemple, des dysfonctionnements liés à la multiplicité des
lieux d’application (des accords) – d’un établissement à l’autre la règle
peut très bien être lue de manière différente – ; ou encore des conflits
de normes entre une nouvelle convention et les règles qui lui préexistaient.
D’autres limites découlent des effets de conjoncture économique :
l’intention d’un certain nombre d’accords sur l’emploi vise le « plein-emploi »
et est parfois contredite par la mise en œuvre de « plans sociaux »
ou de licenciements collectifs qu’imposent, à tort ou à raison, les mutations
de l’environnement (marché, technologies, etc.). Dans le même ordre d'idées,
on peut aussi citer les difficultés dues à la « gestion des reclassements »
dès lors que se pose la question de l’existence de certains emplois. Enfin,
l’efficacité des « nouvelles régulations d’emploi » est sujette
à des hypothèques qui relèvent d’aspects plus fondamentaux et qui touchent
le fondement même de beaucoup de rapports sociaux ou les effets d’inégalités
qui les façonnent. En effet, dire que les acteurs participent en commun
à l’édification de nouvelles règles, c’est dire qu’ils produisent des
compromis et qu’ils s’adonnent « conjointement » à la « production
de régulation(s) ». Mais la construction des règles et des régulations
conjointes reste affectée par les positions des divers acteurs face à
l’accès à l’information économique sans laquelle les règles sur l’emploi
sont dépourvues de toute effectivité. Or de toute évidence, l’accès des
salariés (ou de leurs représentants) à l’information et à la connaissance
économiques connaît bien des carences et des insuffisances comparé à celui
qui spécifie les directions d’entreprises. Face au « capital informationnel »,
les inégalités qui marquent respectivement les pratiques des salariés
et celles des dirigeants affectent peu ou prou la nature même des régulations
à l’œuvre (ou à tout le moins leur efficacité sociale).
Ainsi, l’ouvrage de Christine Gavini éclaire les divers
aspects des modes de régulation, des tendances et des contre-tendances
qui touchent les contextes les plus récents de la production des règles.
Il donne à voir « de nouvelles conceptions de la normativité »
qui modifient les idéaux-types propres à l’approche traditionnelle de
la sociologie juridique ou aux conceptions de Durkheim et de Weber (p. 241-242).
Certes, certains segments de la négociation collective comme les soubassements
culturels et politiques qui l’étayent, auraient peut-être pu mériter de
plus amples développements. Mais là n’est pas aujourd’hui le plus important.
Ce qu’au fond Christine Gavini a fait, c’est un livre de sociologie dont
le champ est le droit, et par-delà la construction de « conventions
sociales », que celles-ci relèvent ou non de la règle juridique ou
prescriptive. Comme elle le reconnaît elle-même, il n’existe pas encore
de « réelle » théorie scientifique de la négociation, malgré
une littérature abondante. Longtemps après Dunlop, l’effort reste à faire.
Mais nul doute qu’en l’occurrence, cet ouvrage constitue déjà un jalon
important.
Guy Groux
Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF),
Fondation nationale des sciences politiques, Paris
Groux Guy, Vers un renouveau du conflit social ?,
Paris, Bayard, coll. « Société », 1998, 248 p.
Avec cet ouvrage, Guy Groux approfondit et poursuit le travail
entrepris dans son précédent livre [31] : analyser les mutations
et le rôle de la conflictualité dans la société française. Alors même
que le reflux des grèves alimente le discours des nombreux tenants de
la fin des conflits, Guy Groux fonde toute son analyse – bien plus nuancée
et porteuse d’un vrai questionnement quant à la nature des faits sociaux
- sur un postulat fort : il n’y a pas de société sans conflit car
celui-ci est nécessaire à la démocratie et à toute vie politique tant
le consensus, par nature précaire et exceptionnel, n’est que « gestion
de l’immobile et de la stagnation sociale
[32] ».
Notre société ne fait pas exception et l’auteur s’attache
à démontrer que le conflit y est plus que jamais produit et producteur
du changement social. Reflétant dans ses transformations les mutations
profondes que connaît la société tout entière, il n’a pas disparu et n’est
pas – en soi – en crise. S’il y a bien une crise, c’est celle de la forme
institutionnalisée du conflit (la grève) et de ses acteurs (les syndicats)
concentrés sur une scène unique et centrale au sein de la société (le
monde du travail). Mais cette crise d’une forme datée de conflictualité
s’accompagne de l’émergence de nouvelles modalités d’action collective
plus en phase avec les réalités contemporaines.
C’est donc à une lecture profondément dialectique du conflit
social que nous invite Guy Groux : l’ancien s’efface pour laisser
place au nouveau qui – produit de la Cité en mutation – crée en retour
les conditions et modalités d’un nouvel « échange politique ».
Ainsi, longtemps forme de conflit social quasi hégémonique
et originellement porteuse d’une vocation révolutionnaire et d’une ambition
de subversion radicale du système capitaliste, la grève a évolué à mesure
que les assises sociales qui l’avaient consacrée se transformaient ou
s’effondraient, pour finalement constituer aujourd’hui une figure raréfiée
et dépréciée de l’action collective.
Avec une grande finesse et en convoquant toujours à propos
[33] au fil de son analyse les grands auteurs de l’histoire et de
la sociologie des relations professionnelles (J.T. Dunlop, S. Perlman,
A. Touraine, A. Pizzorno et C. Crouch, J.-D. Reynaud, M. Olson…),
Guy Groux met en scène et synthétise les multiples facteurs de ce mouvement
historique. Parmi eux, on pourra retenir les questionnements autour de
la place du travail dans la société ou la diversité croissante des situations
de travail (statuts contractuels, temps de travail, modes de rémunération,
trajectoires sociales) qui efface les communautés d’intérêts – donc d’action
– propres au modèle fordien. On pourra aussi citer la positivation progressive
de l’image de l’entreprise : depuis les années 1960 et les premières
tentatives de « réforme » dont elle a été l’objet, elle a peu
à peu acquis une forte dimension symbolique, sociétale, culturelle (on
parle d’entreprise « citoyenne » ou de culture d’entreprise)
qui la fait admettre dans l’opinion davantage comme lieu de coopération
et de construction d’un nouveau « pacte social » que comme champ
de bataille propice à l’exacerbation de la lutte des classes.
Guy Groux va cependant bien au-delà d’une bonne synthèse
de ces facteurs « classiques » et cherche surtout à montrer
combien l’histoire de la grève en France est – plus encore que dialectique
– paradoxale : ce sont les facteurs même qui en ont fait une « institution
en soi » qui vont in fine conduire à sa perte d’importance
actuelle.
Ainsi, la radicalité même des conflits du travail va très
tôt justifier une forte intervention de l’État dans les rapports sociaux
(la fameuse « exception française ») destinée à les harmoniser.
À travers les revendications dont elle est porteuse, la grève va donc
« s’instituer » comme l’une des sources principales du droit
social et perdre sa « fonction historique » de subversion. S’appropriant
les valeurs de solidarité, d’égalité et de justice issues de l’action
collective, les transformant pour en faire des instruments de légitimation,
de régulation et de conformisme, l’État place d’autant plus l’individu
au centre de son action (systèmes assurantiels, propriété populaire) que
la consommation et la propriété deviennent des aspirations légitimes du
fait de l’affaiblissement graduel des inégalités.
Autre paradoxe renforçant le précédent, l’effacement progressif
de la figure du prolétaire et même du producteur au profit des classes
moyennes devenues dès les années 60 dominantes dans la société comme dans
la conflictualité (ce qui est bien moins connu) va certes nourrir l’action
collective en France, mais aussi la changer radicalement et y instiller
l’acceptation du libéralisme, la disparition du conflit de classe à vocation
de subversion du système. Le « je » se substitue au « nous ».
L’État-providence lui-même va servir cette « individuation »
pour se trouver aujourd’hui, notamment du fait d’une mondialisation qui
met en cause son rôle traditionnel, davantage conduit à une « gestion
publique des intérêts privés » et à un « aménagement régulé
des processus de dérégulation » qu’à un service de l’intérêt commun
et à une action réellement dirigiste : « L’individu est seul
face à un État qui est lui-même mis en cause. »
On comprend ainsi mieux pourquoi, au sein du monde du travail,
le conflit laisse désemparées les organisations syndicales qui le portaient
traditionnellement. Il a muté et s’oriente davantage vers des conflits
de règles très locaux plus propices que la grève à la production de démocratie
sociale dans l’entreprise actuelle, c’est-à-dire à un aménagement et à
la négociation d’espaces d’autonomie au sein de sites de travail de plus
en plus spécifiques dans leurs fonctionnement et enjeux.
Perdant sa visibilité et sa centralité, donc son caractère
de référence obligée, le conflit du travail laisse une place pour l’émergence
et l’affirmation autonome d’autres conflits qui, en l’absence d’un « modèle »
aussi fort et écrasant qu’avait pu l’être la grève, sont autant « polymorphes »
que « polyscéniques ».
C’est un autre grand apport de l’auteur que de sortir le
conflit social du champ des relations professionnelles dans lequel il
reste la plupart du temps enfermé [34] et de proposer un stimulant cadre d’analyse
capable de fournir un sens aux conflits sociaux qui traversent aujourd’hui
l’ensemble de la société. Fidèle à son idée de départ, il montre de façon
fort convaincante que, quelle que soit la « scène » sur laquelle
ils se produisent, ces conflits sont le fait de « communautés de
luttes » (qu’il s’agisse des femmes, des jeunes des banlieues, des
chômeurs, des sans-papiers, des minorités sexuelles ou, si l’on revient
dans le monde du travail, des salariés européens de Renault lors de la
fermeture de l’usine belge de Vilvorde) cherchant à produire de la citoyenneté.
Toutes ces « communautés » durables, réagissant
à une forme contemporaine de domination, sont avant tout des « instances
de création de droit et de nouvelles normes ». Elles se construisent
dans l’action et fournissent une voie de socialisation à des individus
confrontés à une société atomisée. Contrairement au classique conflit
du travail, elles visent à produire non seulement des normes juridiques,
mais aussi des règles de « vivre ensemble » dans la Cité :
elles « posent le conflit social en termes de citoyenneté »
et constituent autant d’antidotes au processus « d’individuation »
à l’œuvre.
Le postulat de Guy Groux, étonnant a priori, est
donc bien celui d’un « renouveau » du conflit social – plus
divers dans ses formes et ses lieux – né de l’épuisement de sa forme institutionnalisée.
Cependant, si séduisante que soit cette alternative aux omniprésents discours
en forme de « crise de… », il reste maintenant à soumettre à
l’épreuve des faits et de la durée la notion de « communauté de lutte ».
C’est seulement si elle prouve sa robustesse qu’elle pourra servir de
cadre à une sociologie générale de la conflictualité sociale qui reste
encore à faire.
Francis Guérin
Groupe ESSCA, Angers
Hatzfeld Hélène, Construire de nouvelles légitimités
en travail social, Paris, Dunod, coll. « Action sociale »,
1998, 250 p.
Hélène Hatzfeld entraîne le lecteur dans une vaste réflexion
que l’on pourrait résumer d’une formule : aucune légitimité professionnelle
n’est fixée par essence et/ou une fois pour toutes ; elle se construit
aujourd’hui dans des interactions et des interdépendances de plus en plus
complexes dans lesquelles les acteurs doivent multiplier les preuves et
se soumettre à de multiples épreuves pour fonder et stabiliser leurs positions
et leurs modes d’exercice. Plus précisément, cet ouvrage pose la question
de la légitimité des travailleurs sociaux de niveau III (assistant social,
éducateur spécialisé, animateur, conseiller en éducation sociale et familiale)
dans un contexte de transformation des modes et formes d’intervention
dans le social et, plus largement, à un moment où l’incertitude est importante
sur ce qu’est « faire du social ». On rejoint donc de suite
l’auteur lorsqu’il annonce que les réflexions sur la légitimité sont inséparables
de celles sur la redéfinition du travail social et des frontières entre
les différents modes d’intervention qui font actuellement l’objet d’importantes
investigations. Face à la profusion des ouvrages sur le travail social
et ses transformations, celui d’Hélène Hatzfeld – par sa capacité à rompre
avec la rhétorique de la « crise » des métiers du social (indissociable
de celle du « déficit » de légitimité de certains groupes professionnels)
et à rendre compte avec clarté des enjeux et des opportunités d’une nouvelle
légitimité pour ces derniers – n’est assurément pas de trop. Ce travail
semble être le fruit d’une réflexion progressive qui tient autant à la
trajectoire de l’auteur dans l’enseignement et la recherche en travail
social qu’à sa connaissance du terrain, des rouages de la conception et
de l’élaboration de certains projets ou dispositifs.
Le livre est structuré en quatre parties et vingt chapitres
relativement courts utilisés pour comprendre les processus de construction
de différents types de légitimités. On apprécie tout particulièrement
les petits encadrés de fin de section ou de chapitre qui reprennent l’essentiel
des éléments théoriques et/ou de la problématisation. Cette volonté de
systématiquement mettre au clair les notions mobilisées, de multiplier
les exemples issus de pratiques expérimentant différents modes d’organisation
et d’action, en fait un ouvrage que devraient pouvoir consulter avec profit
tous ceux qui s’interrogent sur l’existence d’une professionnalité en
travail social.
La première partie dresse les contours de la « galaxie
des travailleurs sociaux », précision toujours utile dans un champ
professionnel où l’on est rapidement piégé par le vocabulaire et la diversité
des définitions. L’auteur rappelle aussi certains fondements de la légitimité
dans l’exercice des métiers du social notamment ceux en référence aux
valeurs centrées sur la personne, sur ses qualités et/ou un ensemble d’idéaux
moraux. La seconde partie met au jour l’intrication de différentes logiques
d’action comme l’économique, le politique et le social. Ces logiques sont
présentées à la fois dans ce qu’elles ont de fondamental et pour l’intérêt
qu’elles présentent dans la compréhension des transformations du travail
social. C’est dans la troisième partie « Penser les légitimités »
que se trouvent les éléments qui ont le plus retenu mon attention. Particulièrement
lorsque l’auteur distingue trois principaux types de légitimité (légitimité
institutionnelle, légitimité démocratique et légitimité de compétence)
et lorsqu’il tente d’inscrire son analyse dans une approche constructiviste
en mobilisant Les économies de la grandeur de Luc Boltanski et
Laurent Thévenot. C’est ici, à mes yeux, que l’analyse prend une dimension
centrale. Hélène Hatzfeld souligne avec justesse que la légitimité est
un processus, une construction sociale très instable. Cette légitimité
est toujours l’objet d’un véritable travail de justification et de mise
en accord entre différents acteurs « différemment intéressés à agir ».
De ce point de vue, on s’accordera donc assez facilement avec elle pour
reconnaître qu’une « légitimité est relative, elle est l’expression
d’accommodements avec des règles et principes et d’une hiérarchisation
de certaines valeurs ; le caractère négocié de la légitimité, la
construction d’un sens en commun, l’accord n’est jamais donné a priori ».
Le livre se clôt sur plusieurs exemples de pratiques et modes d’action
attestant des évolutions en cours et des épreuves dans la construction
des « nouvelles légitimités » (une démarche partenariale de
promotion des familles dans un quartier menacé de relégation ; des
pratiques d’observation sociale dans une grande entreprise publique ;
les actions d’une direction départementale de l’action sanitaire et sociale
dans la conception et la mise en œuvre de la lutte contre le Sida et de
celle contre l’exclusion sociale).
Reste qu’au terme de la lecture, on peut regretter que l’auteur
ne consacre pas quelques pages à la notion d’expertise (pourtant annoncée
dès l’introduction), notamment aux enjeux et aux conséquences du positionnement
d’une multiplicité d’experts à des fins de définition ou d’évaluation
des activités d’intervention sociale. La multiplication de ces expertises
(savantes ou profanes) ne me semble pas être étrangère aux coupures et
aux coutures entre les différents types de légitimités mis au jour dans
l’ouvrage. Par ailleurs, si l’on suit assez facilement l’auteur pour affirmer
que « la légitimité de compétence se fonde sur des faits, des résultats
concrets, sur son efficacité », il ne dit que peu de choses sur les
différentes stratégies et équipements qui permettent aujourd’hui de manifester
dans l’espace public ces résultats et cette efficacité (e.g. les
différentes labellisations, l’importance des actions et stratégies de
communication ou des différents médias...). De même, on ignore la manière
dont Hélène Hatzfeld envisage les conséquences de ces différentes constructions
sur les formations initiale et continue en travail social et plus largement
sur les futurs critères d’accès aux métiers du social. Enfin, il me semble
que la question de la construction de cette « nouvelle légitimité »
soulevée par l’auteur ne peut être abordée sans précisément tenter de
comprendre « plus finement » les transformations des professions
et/ou pratiques extérieures au social traditionnel (e.g. les grandes
entreprises, les groupes bancaires, les pratiques de mécénat de solidarité...).
Au-delà de ces quelques critiques, la principale remarque
qu’il convient de faire en conclusion est que l’auteur n’a pas tort :
de voir dans la construction de ces nouvelles légitimités une opportunité
pour le développement des métiers du travail social ; de mettre davantage
l’accent sur leur rôle concret au quotidien et leur position d’acteur
de changement plutôt que sur leur malaise et/ou sur les doutes dont on
les accrédite trop rapidement. Chaque travailleur social peut in fine
construire de nouvelles légitimités ou conforter celles qu’il a déjà.
Comme le souligne Hélène Hatzfeld, les travailleurs sociaux ne se situent
pas exclusivement « dans le social » mais à l’intersection du
social, du politique et de l’économique ; une position nodale – mais
aussi stratégique et privilégiée qui peut se transformer en force de proposition,
de contrôle, d’orientation et/ou de traduction des modes d’action – dont
les atouts ne sont pas perçus et/ou suffisamment utilisés par les travailleurs
sociaux. De ce point de vue, l’objectif de l’ouvrage est, sans conteste,
atteint. Il présente en outre (et ce n’est pas le moindre de ses mérites)
tous les atours d’un bon ouvrage d’introduction aux métiers et missions
du travail social destiné à un public très élargi et diversifié.
Vincent Meyer
Université de Nancy 2
Jenson Jane et Sineau Mariette (dir.), Qui doit garder
le jeune enfant ? Modes d’accueil et travail des mères dans l’Europe
en crise, Paris, LGDJ, coll. « Droit et Société »,
1998, 303 p.
Œuvre collective, ce livre consacré aux modes d’accueil
des jeunes enfants répond à un triple objectif : décrire l’existant,
c’est-à-dire les formes et le nombre des offres de garde d’enfants avant
l’âge de l’école dans quatre pays européens (Belgique, Italie, France
et Suède) ; comprendre la genèse de ces dispositifs en retraçant
les discours ayant jalonné l’histoire de l’adoption des mesures publiques
et privées d’accueil ; enfin, comparer l’expérience de ces quatre
pays en mettant en valeur convergences et divergences.
Publié dans la collection « Droit et Société »,
ce livre fait certes place aux normes juridiques et à la jurisprudence,
il est cependant surtout analyse de sociologie politique d’un phénomène
dont les enjeux économiques, sociologiques et idéologiques sont sensibles.
Neuf auteurs ont collaboré, appartenant à des universités
européennes et nord-américaines : il s’agit donc d’un travail d’équipe
dont le résultat, un livre très cohérent et bien construit, signe l’avancée
de la méthode comparative.
L’ouvrage se compose de trois parties. La première, découpée
en quatre chapitres, est une présentation générale du contexte dans lequel,
depuis la seconde guerre mondiale, s’est posée et a été progressivement
résolue, partiellement toutefois, la question de la garde du jeune enfant
pendant que ses deux parents travaillent. Le contexte démographique et
économique de l’après-guerre a suscité des besoins nouveaux qui n’ont
pas diminué avec le retournement de la conjoncture des années 1970. Dans
un chapitre instructif, le contexte politique et institutionnel est brossé
à grands traits pour chacun des pays choisis. Cette première partie, contextuelle
et argumentaire, est accompagnée d’une série de petits tableaux statistiques
très utiles pour ceux qui veulent se représenter succinctement le poids
comparé de la garde des enfants dans les quatre pays.
La seconde partie est une étude détaillée, dans chacun des
quatre cas retenus, de la construction politique de la question des modes
de garde et de l’articulation vie professionnelle/vie familiale. Ainsi,
l’analyse des débats au sein des instances syndicales et politiques est-elle
minutieuse : dans le cas suédois, par exemple, on suit pas à pas
le changement de paradigme, de la mère au foyer « traditionnelle »
à la mère au foyer « moderne », c’est-à-dire avec responsabilités
éducatives et de gestion domestique, puis à la femme « citoyenne »
exerçant, à l’égal de l’homme, les deux rôles de parent et de salarié.
Curieusement, il est très peu fait allusion à la parole
des acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire à la parole des hommes, des femmes,
des familles. Or ceux-ci ont été interrogés sur leurs aspirations ou leurs
désirs en la matière (que l’on songe pour la France aux différentes enquêtes
menées par l’INED ou la CNAF). N’eût-il pas fallu analyser les réponses
à ces enquêtes, qui conditionnent sans doute et légitiment les propositions
des politiques ? On peut constater que, sur ce plan des questions
familiales, le droit a plutôt entériné des évolutions des mentalités dûment
constatées. D’ailleurs, un dirigeant suédois le reconnaît, comme l’indiquent
Anne-Marie Daune-Richard et Rianne Mahon : « Si nous ne nous
ouvrons pas aux idées qui, pour ces femmes, sont une évidence, nous ne
pourrons intégrer ce mouvement [...] » (p. 210).
Cette seconde partie comprend enfin l’étude d’un cinquième
« cas », celui de la Commission européenne, qualifiée d’« acteur
sans rôle ». Les auteurs montrent bien l’émergence d’un concept dominant,
celui de la « conciliation » des pôles parentaux et professionnels,
notion polyvalente expliquant son succès. La Commission a d’abord repris
la vision traditionnelle qui faisait de la conciliation une affaire de
femmes, les concernant seules. Par la suite, ce terme a été réutilisé
mais dans un esprit tout à fait différent puisqu’il s’agissait de « concilier
la famille et le travail de façon à promouvoir plus d’égalité pour les
femmes dans ces deux domaines ». Autrement dit, la question de la
garde des enfants devenait non pas indépendante de la sphère féminine,
mais révélatrice de la question de l’inégalité fondée sur le sexe. Les
auteurs montrent très bien comment la Commission a adopté cette nouvelle
conception à la fois pour se concilier le soutien des féministes pragmatiques
et pour promouvoir ses activités en matière d’égalité des chances. Ainsi,
« le développement des services de garde d’enfants adéquats... est
une condition sine qua non à la promotion d’une véritable égalité
au travail » (p. 237).
Le livre s’achève par une troisième partie, synthétique
et compréhensive. Les auteurs y insistent sur la progression, menacée
aujourd’hui, des valeurs d’égalité, de justice et de démocratie, l’État
jouant le rôle d’instrument du changement social. Sont analysés finement
les changements de paradigmes (celui de l’enfant au foyer, du modèle égalitaire)
ainsi que les modèles hommes-femmes et travail des mères qui les sous-tendent.
La vision que suggèrent les auteurs en cette fin du XXe siècle n’est guère
optimiste, puisque le paradigme alternatif du « libre-choix »
progresse, y compris dans un pays comme la Suède, réputée pour son égalitarisme
et pour l’implication des services publics.
Au total donc, il s’agit d’un livre bien construit, bien
documenté (le lecteur trouvera en fin d’ouvrage une riche bibliographie
classée par pays) qui rendra service à ceux qui, chercheurs, étudiants
ou acteurs de terrain, cherchent à comprendre pourquoi, dans nos pays
industrialisés, se sont développés les services de garde des jeunes enfants.
Sans doute, ce sujet restera-t-il une grande question d’actualité au XXIe
siècle, d’où l’intérêt de cette synthèse.
Catherine Rollet
Laboratoire Printemps,
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Leibfried Stephan et Pierson Paul (dir.), Politiques
sociales européennes. Entre intégration et fragmentation, Paris, L’Harmattan,
coll. « Logiques politiques », 1998, 433 p.
Il faut saluer, à plus d’un titre, la parution en français
de l’ouvrage collectif placé sous la direction de Stephan Leibfried et
Paul Pierson. C’est d’abord, et sans conteste, le premier travail de recherche,
dans la littérature scientifique européenne, qui retrace et analyse de
manière aussi précise le développement des politiques sociales communautaires.
Outre qu’il offre un état des lieux sur un objet de recherche jusque-là
peu travaillé, l’intérêt et la nouveauté de ce livre réside dans l’effort
de construction d’un cadre théorique original qui tente de penser la dimension
sociale du processus de construction communautaire.
Cet investissement est essentiellement assumé par les directeurs
de l’ouvrage qui, dans des chapitres introductifs conséquents, en présentent
très clairement les tenants et les aboutissants. L’entreprise est née
du désir de prendre le contre-pied de deux thèses, étroitement liées,
et largement diffusées par la littérature anglo-saxonne sur l’Union européenne :
d’une part, l’identification, par le courant intergouvernementaliste dominant,
des institutions communautaires à une simple organisation internationale
au sein de laquelle les États membres de l’Union détiendraient un pouvoir
absolu sur les politiques initiées ; d’autre part, l’assimilation
de l’action publique européenne en matière sociale à une intervention
résiduelle, nécessairement limitée, voire empêchée par le contexte institutionnel
dans lequel elle s’inscrit. L’Europe sociale n’aurait pas d’existence
réelle, et encore moins d’avenir.
Trois types de réponses sont apportées dans l’ouvrage à
ces constats qualifiés de réducteurs et d’exagérément pessimistes. Les
contributions successives s’efforcent de mettre en évidence la réalité
des avancées sociales communautaires à travers deux terrains particuliers :
celui de la législation européenne en matière d’égalité des chances et
de protection des travailleurs (Ilona Ostner et Jane Lewis), des relations
professionnelles et du dialogue social européen (Martin Rhodes) ;
et celui de politiques communautaires plus classiques comme la politique
agricole commune (Elmar Rieger) ou les fonds structurels (Jeffrey J. Anderson)
qui contiendraient une dimension redistributrice cachée.
À partir de ces investigations empiriques, Stephan Leibfried
et Paul Pierson élaborent une grille de lecture alternative du fonctionnement
du système politique européen, et de ses conséquences sur les politiques
sociales. Tout en reconnaissant aux États membres un rôle prépondérant
et des pouvoirs – notamment de veto – importants, ils montrent qu’une
série de phénomènes viennent limiter leur liberté d’action et leur interdire
la maîtrise complète des mécanismes d’intégration. Les auteurs insistent
ainsi sur l’autonomie relative et l’influence parfois décisive des institutions
supranationales – la Commission européenne et la Cour européenne de Justice
–, sur les effets de spillover qui permettent à partir de politiques
déjà engagées au niveau de l’Union de construire et de légitimer des actions
de plus grande portée, et enfin sur le rôle des acteurs sociaux européens
et les opportunités qui leur sont offertes pour impulser des politiques
par des canaux autres que ceux des exécutifs des États membres.
L’ouvrage offre enfin un troisième niveau de lecture. Les
tentatives de montée en généralité débouchent sur la formulation du concept
de système politique multi-niveaux, lequel repose sur deux partis pris
théoriques fondamentaux : la nécessité de s’extraire du cadre d’analyse
proposé par les intergouvernementalistes et largement emprunté aux spécialistes
des relations internationales (« l’influence des États membres est
de plus en plus inscrite dans et circonscrite par un environnement institutionnel
complexe et dense qui ne peut pas être décrit en terme de relations intergouvernementales »
(p. 1)) ; l’importance accordée au rôle des dispositifs institutionnels
et à leurs effets sur les mécanismes de formulation des choix politiques
et de décision. L’assimilation du système politique communautaire à un
système multi-niveaux, outre qu’elle favorise des comparaisons fructueuses
avec les études portant sur les régimes fédéraux, permet de mettre en
évidence les traits distinctifs du gouvernement européen et d’en mesurer
les conséquences sur les politiques sociales. Il présenterait donc les
caractéristiques suivantes :
— l’existence d’un « noyau creux »
ou plus précisément d’un dispositif où la « gouvernance sociale »
s’exercerait à de multiples niveaux et dont les États membres influenceraient
profondément la structuration, mais sans désormais la contrôler. « Ce
centre relativement faible [aurait] limité la capacité de l’Union à formuler
des politiques sociales “positives”. L’évolution des politiques sociales
obéirait donc plus probablement à des ajustements mutuels et à des compromis
incrémentaux qu’à un pilotage central » (p. 85) ;
— le rôle prééminent des tribunaux dans l’évolution
des politiques publiques. En rappelant la place spécifique occupée par
le droit dans le processus de construction communautaire, les auteurs
montrent combien les politiques sociales européennes peuvent être travaillées
par des logiques – celles des professionnels du droit européen – parfois
très éloignées de leur contenu ou de leurs objectifs propres ;
— un couplage inhabituellement étroit avec
les processus de construction du marché. Si ce dernier constat fait l’unanimité
parmi les contributeurs, l’interprétation de ses conséquences pour la
dimension sociale européenne fait l’objet d’un débat – d’ailleurs clairement
assumé – entre
Wolfgang Streeck (chapitre 9) et les directeurs de l’ouvrage.
Pour ambitieux et riche qu’il soit, on peut sans doute formuler
quelques réserves à l’égard du propos qui nous est ici livré. Ces « défauts »
sont du reste liés à l’inscription de l’ouvrage dans un champ disciplinaire
fortement marqué par la double influence des théoriciens des relations
internationales et des juristes. La confusion – plus ou moins importante
selon les contributions – entre le descriptif et le normatif, la tentation
de mesurer la validité des théories à leur capacité prédictive reflètent
certainement cet héritage. Le fait de savoir si l’avenir de l’Union sera
fédéral paraît être encore l’objectif ultime de la connaissance pour nombre
des contributeurs, ce qui les conduit à privilégier une analyse très institutionnelle
et à se désintéresser d’un travail plus sociologique sur les acteurs de
ces politiques.
La critique ne saurait cependant minimiser les mérites de
ce livre. Par les efforts d’investigation empirique et d’investissement
théorique qu’il manifeste, parce qu’il permet à ses lecteurs d’observer,
au plus près, les chantiers européens dans le domaine social, il constitue
certainement un ouvrage de référence pour tous ceux qui souhaitent enfin
saisir la réalité des transformations induites par la construction communautaire.
Cécile Robert
Centre de recherche sur le politique, l’administration, la ville et le
territoire (CERAT),
Institut d’études politiques de Grenoble
Pellegrini Stefania, La litigiosità in Italia. Un’analisi
sociologico-giuridica, Milano, Giuffrè, coll. « Seminario giuridico
della Università di Bologna », 1997, 298 p.
II s’agit d’une étude inédite qui porte sur le contentieux
civil en Italie au cours de la période 1900-1994 et qui résulte d’un patient
travail de collecte de séries statistiques établies par l’Institut de
statistiques (ISTAT) et par le ministère de la Justice.
Jusqu’à présent, deux thèses différentes ont été proposées
pour expliquer la crise de l’offre de justice civile en Italie depuis
la seconde guerre mondiale : un processus de marginalisation (organisationnelle,
sociale et médiatique) par rapport à la justice pénale, et une forte explosion
des litiges.
S. Pellegrini, quant à elle, propose une hypothèse qui reprend
les travaux de L. Friedman : les difficultés de la justice civile
découleraient d’une modification qualitative des litiges plutôt que de
leur augmentation quantitative et l’offre de justice serait en partie
influencée par l’évolution de la culture juridique des professionnels.
Pour son analyse, elle utilise des variables exogènes au
système judiciaire, la croissance démographique et le développement économique,
et des variables endogènes, les réformes législatives et l’organisation
de la justice, variables que l’on retrouve dans les travaux qui tentent
de comprendre ce phénomène.
L’étude des statistiques concernant la demande effective
de justice, les procès aboutis et les procès en suspens, de premier degré
et d’appel, décrit d’abord l’encombrement général de l’appareil judiciaire
civil qui se trouve face à une augmentation croissante de la charge de
travail depuis 1945. Un élément d’explication est la progressive mise
à l’écart de la justice de « conciliation ». Cette justice sans
appel, rendue par des juges laïcs, était très efficiente dans les premières
décennies du XIXe siècle. L’insuffisance de la réévaluation de sa compétence
en valeur monétaire par rapport à l’inflation et son faible rendement
ont provoqué le transfert de la majorité des petits litiges au niveau
des « pretore » et des tribunaux [35] . Le nombre des procès en suspens
de premier degré dépasse, à partir des années 50, la demande de justice
effective.
Le commentaire des données sur les procès en suspens et
les procès achevés en appel montre une justice de second degré touchée
par le même poids, et une Cour de cassation confrontée à un trop grand
nombre de recours infondés.
S’appuyant sur cette première analyse, S. Pellegrini examine
la première variable, la croissance démographique : celle-ci pourrait
provoquer une augmentation des usagers potentiels de la justice, liée
indirectement à une amélioration du niveau d’instruction de la population.
Mais l’auteur met en évidence l’absence de relation directe entre la croissance
démographique et l’augmentation du contentieux civil en Italie. Il y aurait
plutôt une tendance inverse, car « dans les périodes caractérisées
par une constante augmentation démographique, le taux des procès civils
diminue lentement ; [...] le contentieux a subi une nette tendance
à l’augmentation par rapport à des périodes de croissance zéro d’un point
de vue démographique » (p. 257).
Afin d’étudier ensuite la corrélation entre contentieux
civil et développement économique, S. Pellegrini choisit d’élargir la
compréhension de cette deuxième variable en l’interprétant comme une « considérable
augmentation du produit pro capite prolongée dans le temps, accompagnée
de vastes mouvements structurels, institutionnels et culturels »
(p. 147). D’autres études – de J.-J. Toharia, L. Friedman, F. Van
Loon et E. Langerwerf, E. Blankenburg, C. Wollschläger – ont associé la
variable « développement économique » au phénomène d’industrialisation,
à travers l’étude du Produit interne lourd (PIB). La difficulté, qui a
embarrassé beaucoup de chercheurs, est d’« exprimer un concept universel
qui vaut pour tous les pays » (p. 142). L’auteur, quant à elle,
outre ce critère du PIB, en considère également deux autres : le
déficit public et le taux de chômage. La mise en rapport, délicate, de
ces différents indicateurs avec les données par type de contentieux civil
montre, en accord avec les études socio-juridiques déjà existantes, qu’il
n’existe pas d’effet univoque du développement économique sur les litiges.
En période de prospérité économique par exemple, le contentieux en matière
de récupération des crédits a tendance à baisser – les liquidités étant
plus importantes –, alors que celui en matière de distribution des biens
augmente. En période de récession, avec un fort taux de chômage (20 %
en 1994), on assiste à un gonflement des procédures judiciaires en matière
de travail et de prévoyance sociale, en particulier dans le Sud qui concentre
29 % seulement de la main-d’œuvre du pays (contre 50 % au Nord).
L’étude de la troisième variable, les réformes législatives,
ne permet pas de conclure à une incidence à long terme de celles-ci sur
le cours du contentieux civil. Seule la loi de 1973 introduisant un « nouveau
procès du travail » provoque une explosion du contentieux, qualifié
d’« hypertrophique » (p. 205). Les autres changements
législatifs, concernant la compétence en valeur monétaire du « conciliatore »,
le Code de procédure civile de 1942, l’introduction du divorce par la
loi de 1970, n’ont que des effets momentanés sur les flux et le cours
des contentieux. La réévaluation de la compétence du conciliateur et du
« pretore » en 1984, par exemple n’a diminué le nombre
de procédures dans les « preture » et les tribunaux que
sur une très courte période.
S. Pellegrini montre enfin, en dressant un bilan des ressources
en personnel, de sa répartition sur le territoire et de sa productivité,
combien il est plausible que cette crise trouve ses sources dans les dysfonctionnements
organisationnels et la rigidité de l’appareil judiciaire. Elle contribue
ainsi à renforcer les conclusions des études de A. Pizzorusso, de
M. Cappelletti et d’E. Resta avancées dans les années 70 en Italie. N’ayant
fait l’objet que de très légères réformes jusque dans les années 40, les
structures judiciaires italiennes sont restées fidèles à l’époque de l’unification
italienne de 1865. La justice civile ne fait plus face à une insuffisance
de personnel par rapport au taux de croissance de la population et à celui
de la charge de travail : de 1900 à 1991, la charge de travail a
augmenté de 2 000 % pour une augmentation en personnel de 52,5 %.
La distribution inadéquate du personnel provoque une inégale répartition
de cette charge de travail. Or, comme le souligne S. Pellegrini, des quotas
fixant les effectifs du personnel judiciaire existent mais ils ne sont
pas respectés. Ce manque de personnel ne suffit cependant pas à lui seul
à expliquer la crise.
L’auteur note, en effet, les abus dus à l’attitude des parties,
en particulier de la partie perdante, qui, par de multiples renvois, peuvent
différer au maximum les décisions finales à des fins économiques. Les
procès en matière de travail, par exemple, « se multiplient pour
des motifs pécuniaires à l’avantage des avocats (et des syndicats), et
pour des « motifs statistiques » à l’avantage des magistrats,
évalués sur la quantité de leurs sentences » (p. 206).
Évoquant avec une attention particulière, tout au long de
son étude, ces stratégies que les acteurs de la justice utilisent au cours
du processus judiciaire, S. Pellegrini propose une nouvelle grille de
lecture pour approfondir la compréhension du dysfonctionnement de la durée
des procès, souvent condamnée par la Cour européenne (en général 4 années
pour une décision de premier degré et 3 années pour une décision en appel).
Anne-Laure Guyot
Centre de recherche sur le politique, l’administration, la ville et le
territoire (CERAT),
Institut d’études politiques de Grenoble
Pérez-Diaz Claudine, Jeux avec des règles pénales. Le
cas des contraventions routières, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques
sociales », 1998, 320 p.
Le livre de Claudine Pérez-Diaz traite de deux questions
fondamentales pour les sciences du droit et des politiques publiques :
l’internormativité à laquelle est soumise le droit et la validité des
discours du droit sur lui-même. L’auteur tente, à travers l’exemple des
contraventions routières, de mettre en lumière les jeux qui interviennent
au cours des processus de mise en œuvre des lois pénales.
L’intérêt de la matière étudiée réside en ce qu’elle présente
de nombreuses situations propices au développement de jeux avec les normes.
Cela est dû, notamment, au nombre et à la diversité des acteurs concernés,
à la multiplicité des mécanismes réglant leurs relations, au contentieux
abondant en la matière, à la variété des enjeux qui s’y croisent, etc.
Les jeux avec les règles pénales sont mis en évidence par
l’analyse des étapes de l’application de celles-ci. Madame Pérez-Diaz
étudie donc l’intervention des différents acteurs par lesquels passe la
mise en œuvre de ces textes et les rapports qu’ils entretiennent entre
eux. Le biais par lequel cette intervention est étudiée porte sur les
stratégies développées par chacun pour maîtriser l’effectivité des textes
légaux.
Il ressort de l’étude que l’opposition entre le pouvoir
judiciaire et l’administration (la préfecture) constitue un rapport structurant
fondamentalement ce champ. Il s’exprime principalement au travers d’une
lutte pour le contrôle des flux d’affaires, lui-même placé sous le signe
de la maîtrise des temps de circulation et de traitement des dossiers.
Mais avant même que les dossiers ne parviennent à ces institutions, les
services de police développent des pratiques d’indulgence auxquelles l’on
peut attribuer la qualité de règle autonome. Cette règle, distincte de
la norme légale et opposée à celle-ci, se structure en fonction de deux
critères : le danger que représentent certains conducteurs et la
nécessité de ne pas porter atteinte aux activités économiques dépendant
de la route.
Au niveau des parquets, la maîtrise de la matière passe
par l’élaboration de règles de politique pénale locales ; il s’agit
cette fois de règles secondaires d’application du droit. Ici aussi, la
volonté de préserver les secteurs économiques dépendant du transport routier
est présente, doublée, toutefois, d’une conscience de la nécessité de
ne requérir des sanctions que dans la mesure où elles sont exécutables
par une population économiquement éprouvée.
Le pouvoir judiciaire, quant à lui, prend possession de
ce domaine du droit pénal grâce à l’élaboration d’une régulation de contrôle
encadrée par des règles secondaires d’application du droit. Dans les faits,
on constate que les peines prononcées sont très souvent inférieures au
minimum légal. La régulation de contrôle appliquée à ce niveau tend à
mettre en avant la nécessité de tenir compte, d’une part, de la situation
économique difficile de la région ; et, d’autre part, des éventuelles
sanctions déjà prononcées par la préfecture à l’occasion du traitement
administratif du dossier.
Le dernier niveau déterminant pour l’effectivité des lois
– ou, plus exactement, des condamnations – est occupé par l’administration
du Trésor. L’auteur constate, en effet, que les procédures de recouvrement
des créances inférieures à un certain montant sont rapidement abandonnées
parce que trop coûteuses au regard des sommes récupérables.
La lutte entre autorités judiciaire et administrative pour
la maîtrise de l’effectivité des dossiers de contraventions routières
débouche sur la présence de régulations non pas conjointes mais bien concurrentes.
Le système de contrôle étudié se structure autour de ses rivalités ;
il ne s’agit pas, selon l’auteur, de dysfonctionnements, mais plutôt de
la rançon à payer par de semblables organisations pour mobiliser leurs
membres autour d’un projet. La conclusion générale de l’ouvrage n’est
pas celle d’un échec indifférencié. Ainsi, la pratique de l’indulgence
est-elle analysée comme un mode de gestion des rapports d’une institution
de contrôle (en l’occurrence, les services de police) avec son environnement.
Il s’agit bel et bien d’une règle autonome qui est appliquée avec une
incontestable régularité.
Ce qui pose réellement problème, c’est la rivalité entre
l’administration et le pouvoir judiciaire. Une harmonisation des pratiques
serait possible, mais uniquement au niveau local.
Mais l’auteur ne s’en tient pas à ces constats et, au départ
de l’exemple des contraventions routières, il interroge la sociologie
des organisations. Les stratégies d’autonomisation, le refus des différents
organes intervenants de prendre en considération l’ensemble du système
et les relations avec l’environnement basées sur des déterminants simples
ainsi que sur des logiques propres à chaque sous-système permettent de
conclure à un fonctionnement bureaucratique des institutions étudiées.
Des modifications structurelles pourraient donc résoudre les problèmes
les plus flagrants posés par cette situation.
L’auteur aborde également la problématique des pouvoirs
et de l’autonomie du système. Ce qui est mis en évidence à propos des
rapports de pouvoir entre les différentes composantes du système, c’est
qu’ils se basent sur la maîtrise de champs plus ou moins grands de l’effectivité
des normes légales. Chaque niveau tente d’appliquer ces règles de manière
à se ménager des zones d’incertitudes, quitte, pour cela, à créer des
régulations autonomes.
Pour ce qui est de l’autonomie – entendue au sens de capacité
de contrôle par le système des objectifs qu’il poursuit et de ses limites
–, l’idée développée par Madame Pérez-Diaz est que l’autopoïèse du judiciaire
serait préservée grâce à des mécanismes de limitation du champ couvert
par son action. Cela lui permettrait de maintenir à sa périphérie plutôt
qu’en son sein les éléments d’ouverture au contexte nécessaires à son
fonctionnement correct. Ce rôle d’ouverture serait plus particulièrement
joué par les services de police. La fonction de ces jeux serait – entre
autres – de permettre de maintenir une autonomie décisionnelle maximale
du pouvoir judiciaire. Seul ce dernier tenterait de se préserver des intrusions
du contexte, tandis que les autres chercheraient plutôt à éviter de trop
nombreuses interventions du judiciaire.
Deux qualités particulières de cet ouvrage sont à relever.
D’une part, l’on ne peut qu’admirer la précision scientifique et la minutie
des analyses menées. D’autre part, il importe de mentionner que l’auteur
ne sacrifie jamais aux défauts d’une simple compilation de données. Les
analyses effectuées sont à la fois larges de par la diversité des questions
posées et les références fréquentes aux grandes théories de sociologie
des organisations, et fines du fait de la gamme de nuances exprimées pour
modéliser une problématique sociologique sans faire offense à sa complexité.
Christophe Mincke
Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles
Sousa Santos Boaventura de, Toward a New Common Sense.
Law, Science and Politics in The Paradigmatic Transition, New York,
London, Routledge, 1995, 614 p.
Boaventura de Sousa Santos est un auteur incontournable.
Sociologue portugais du droit ennemi de tous les dogmatismes, inquiet,
curieux et insatiable, il traverse les peuples et les cultures en quête
de compréhension des réalités multiples et variées auxquelles il se trouve
ainsi confronté. Sa pensée, imaginative, troublante et transgressive –
au sens fort du terme – a acquis depuis longtemps une autorité certaine
dans la communauté scientifique, notamment dans les pays où la sociologie
juridique assume son rôle subversif, qui consiste à interroger sans cesse
les rapports complexes entre le droit, le pouvoir et la société dans son
ensemble. Il n’est pas excessif de dire qu’en Amérique latine, par exemple,
cet auteur a fait école. Dans ce continent, en effet, il a marqué la génération
des années 1970 d’une empreinte indéniablement critique qui, transmise
aux étudiants d’aujourd’hui, fascine à son tour ces derniers par son côté
profondément dérangeant.
Son livre Toward a New Common Sense est rédigé en
langue anglaise, et ce n’est pas un hasard. Depuis des années, en effet,
Boaventura de Sousa Santos partage son temps entre le Centre d’études
sociales qu’il dirige à l’Université de Coimbra – au sein de la Faculté
d’économie, il n’est pas inutile de le souligner – et l’Université du
Wisconsin, à Madison, aux États-Unis. Là, associé au Global Studies
Research Program, et au cœur de la vingtaine d’excellentes bibliothèques
qui se trouvent dans cette ville étudiante, il peut travailler sur les
dernières avancées en la matière. Ce livre, donc, représente en quelque
sorte l’aboutissement d’une longue trajectoire dans cette entreprise de
dévoilement de la vie sociale, politique et juridique.
L’ouvrage est divisé en quatre parties. La première est
consacrée à la crise du paradigme socio-culturel de la modernité, crise
qui provoque ce que l’auteur nomme une « transition paradigmatique ».
Cette transition, il l’analyse, d’abord, dans le champ épistémologique
(chapitre 1), puis dans le champ social (chapitre 2). Là, il prend le
droit comme fil conducteur de ces transformations. La deuxième partie
examine celles-ci dans les différents temps et espaces de réalisation
du droit. Il met en valeur, à cette occasion, les échelles locale, nationale
et transnationale dans lesquelles le droit s’inscrit (chapitre 3 et chapitre
3 réflexif – un chapitre 3 bis a, en effet, été originalement introduit
comme miroir du précédent – ainsi que chapitres 4 et 5). La troisième
partie traite des multiples crises de la modernité dans la période contemporaine
de transition. Il relève, là, l’importance des diverses formes nouvelles
d’oppression et de lutte marquant ce phénomène. En guise de conclusion,
la quatrième partie pose un ensemble de questions susceptibles de mettre
en vedette celles liées à la crise paradigmatique et l’émergence d’un
nouveau sens commun par le moyen duquel de nouvelles subjectivités individuelles
et collectives s’affirment dans leur désir et leur capacité d’émancipation.
S’il est devenu banal, aujourd’hui, dans le domaine des
sciences sociales, de prendre ses distances avec un passé marxiste considéré
comme démodé, Boaventura de Sousa Santos, à contre-courant, comme presque
toujours, revendique sans gêne cet héritage. Son livre est, avant tout,
à cet égard, le témoignage d’un cheminement scientifique et personnel.
Il s’agit d’un recueil de textes écrits à des époques différentes et dans
des contextualités culturelles diverses. Et il faut le féliciter d’avoir
ainsi réuni ces articles devenus souvent difficiles à se procurer, qui
constituent un ensemble ayant une unité certaine, et que l’auteur a éprouvé
le besoin d’actualiser lorsque celui-ci s’en faisait ressentir. Certains
de ces textes sont devenus des classiques de la littérature socio-juridique,
tels que « The Law of the Oppressed : The Construction and Reproduction
of Legality in Pasagarda Law » (ici, chapitre 3) ; ou encore
« Law, the State and Urban Struggles in Recife » (texte très
diffusé en Amérique latine, comme on l’imagine aisément ; ici, chapitre
5) ; « On modes of Production of Social Power and Law »
(ici, chapitre 6) ; « Law : A Map of Misreading »
(ici, chapitre 7), que les lecteurs de Droit et Société ont eu
le privilège de découvrir très tôt en traduction française sous le titre
« Droit : une carte de la lecture déformée. Pour une conception
post-moderne du droit » (Droit et Société, n° 10, 1988,
p. 363-390 – On lira, également, avec profit la contribution que
l’auteur a fournie pour le dossier « Globalisation des échanges et
espaces juridiques » publié par cette même revue, et intitulé :
« Vers une conception multiculturelle des droits de l’homme »,
n° 35, 1997, p. 79-96. Ce texte prolonge la réflexion qu’il
esquisse à ce propos dans le chapitre 4 du livre qu’on présente ici, p. 327
et suiv.).
Au long des 614 pages de son livre, l’auteur soutient, pour
l’essentiel, la thèse selon laquelle, face à la crise de la modernité,
nous serions en train de vivre une période de « transition paradigmatique »,
où émerge un « nouveau sens commun juridique » capable de guider
les revendications des gens les plus humbles. « Cette longue trajectoire
analytique m’a conduit, écrit-il, à la conclusion que le problème fondamental
auquel nous sommes aujourd’hui confrontés est la désintégration des efforts
d’émancipation en modes de régulation, et que le seul chemin pour surpasser
ce phénomène passe par une rupture paradigmatique. En effet, toutes les
solutions essayées par la modernité ont dégénéré en nouveaux instruments
de régulation [36] » (p. 477). L’auteur
affirme qu’aucune proposition nouvelle d’émancipation ne surgit, et que
c’est à nous qu’il appartient d’en réinventer. Il propose donc, finalement
(chapitre 8), un éventail d’alternatives possibles.
Le souci de renouvellement épistémologique est, chez Boaventura
de Sousa Santos, fondamentalement orienté vers la recherche d’un « paradigme
de la vie décente ». Cela constitue un point primordial de son argumentation.
La « transition paradigmatique » a plusieurs dimensions, non
seulement une dimension épistémologique, mais aussi, et surtout, une dimension
sociale. Par ses recherches empiriques, l’auteur a bien montré l’importance
de cette dernière. Alliant les résultats de ses études de terrain à une
théorisation originale, il examine tout au long de son travail les mutations
de l’État, les modes alternatifs de résolution de conflits, les formes
de citoyenneté, l’émergence d’un post-modernisme qui met en cause les
certitudes d’une modernité qui n’a pas assuré ses promesses.
L’auteur montre, en effet, comment la modernité, par excès
– ou par déficit – est destinée à être dépassée. Sur sa conception de
ce dépassement, il a été souvent critiqué, surtout lorsqu’il considère
comme admis, après avoir établi des convergences entre modernité et capitalisme,
le fait que les sociétés capitalistes sont en train de vivre une transformation
radicale, un véritable « changement de civilisation ». C’est
là qu’on peut le mieux, probablement, distinguer son analyse de celle
d’un auteur comme Anthony Giddens, pour qui nous nous trouvons aujourd’hui
dans une période de « modernité avancée ».
À partir d’un ensemble d’analyses sociologiques du droit
qui éclaircissent la crise du paradigme juridico-politique dominant, l’auteur
envisage une vaste et profonde reconstruction théorique, notamment dans
des « espaces-temps de la légalité », c’est-à-dire les espaces
de la « localité », de la « nationalité » et de la
« transnationalité ». Boaventura de Sousa Santos identifie également,
à l’intérieur des sociétés capitalistes qui composent à la fois le système
mondial et le système inter-étatique, six « lieux » structurant
la sociabilité : l’espace domestique, l’espace du travail, l’espace
du marché, l’espace de la communauté, l’espace de la citoyenneté et l’espace-monde
(p. 417). On peut reconnaître là un fondement analytique à l’étude
d’un pluralisme juridique considéré comme pluralité des lieux juridiques
(chapitre 6) – qu’on distinguera soigneusement de toute topique au sens
philosophique traditionnel comme l’avait magistralement étudié, par exemple,
Theodor Viehweg, un thème renouvelé aujourd’hui par les travaux de Juan
Antonio García Amado (cf. Dictionnaire encyclopédique de théorie et
de sociologie du droit, LGDJ, Paris, 2e éd., 1993, s.v° « Topique »).
D’un livre aussi dense, on ne peut rendre compte en quelques
lignes. On voudrait, cependant, attirer l’attention du lecteur sur l’exercice
de réflexivité assez inédit, entrepris par l’auteur sur le chapitre 3,
dans un chapitre 3 bis. L’opération est extrêmement intéressante en ce
qu’elle relève à la fois de l’autobiographie et de l’auto portrait. L’auteur
démontre, là, l’importance qu’il y a à développer une méthode autobiographique
en sciences sociales comme manière de tester de nouvelles réponses à des
questions communes, aussi bien dans la science que dans la littérature.
Il affirme, à ce propos, que l’auto-invention, si elle est authentique,
n’est jamais arbitraire (p. 131). Comment procède-t-il ? En
regard des pages où sont reproduites les lignes qu’il publiait il y a
près de trente ans sur une enquête menée dans une favela de Rio
de Janeiro où il a habité tout en y développant une expérience d’observation
participante au début des années 1970 (pages paires), il mène une réflexion
distanciée (reproduite sur les pages impaires).
C’est une manière superbe de faire de la sociologie, dans
la mesure où le chercheur n’hésite pas à repenser son action à chaque
moment. Ce style, dit « réflexif », est tout à fait nouveau ;
comme le suggère Anthony Giddens, il y a, dans cet exercice, « un
va-et-vient entre l’univers de la vie sociale et l’univers sociologique,
et, dans ce processus, le savoir sociologique se modèle et remodèle l’univers
social » (Les conséquences de la modernité, trad. fr., Paris,
éd. L’Harmattan, 1994, p. 24).
On attirera l’attention du lecteur, encore, sur l’originalité
du chapitre 4, qui traite de l’impact de la globalisation des échanges
sur le champ juridique. Cette réflexion est l’une des premières en date
sur ce thème. Elle présente de nouvelles catégories assez opérationnelles
pour l’analyse des phénomènes en interaction aux échelles locale et globale.
En ce sens, les notions de « globalisme localisé » et de « localisme
globalisé » constituent désormais des modes d’approche privilégiés
pour ce qui concerne le processus de globalisation, et plus particulièrement
la régulation juridique en contexte globalisé (p. 262 et suiv.).
Appliquées aux recherches de terrain, ces notions permettent de rendre
compte de manière pertinente de la dialectique entre le global et le local.
Deux autres catégories permettent de traiter de la globalisation
dans des domaines plus spécifiques. L’une est celle de « cosmopolitisme »
– en dépit du relent « moderniste » que peut avoir cette expression
– car il est utile de désigner par là, explique l’auteur, des pratiques
et discours « contre-hégémoniques » en marge du capitalisme
du « système monde ». L’autre est celle « d’héritage commun
de l’humanité ». Sousa Santos qualifie ainsi l’ensemble des opérations
qui, par leur nature, sont globales parce qu’elles concernent la perpétuation
de la planète elle-même : le maintien de la vie humaine sur terre,
tout ce qui touche à l’environnement, à commencer par la protection de
la couche d’ozone, la forêt amazonienne, l’Antarctique, les océans, etc.
La question de la réglementation des armes nucléaires, de la prolifération
des moyens de destruction de masse entrent dans ce champ.
De là, l’auteur passe à la question de la transnationalisation
du champ juridique, sur laquelle il s’arrête longuement. Il dresse, à
ce propos, un tableau éloquent à double entrée (p. 275). Il y définit,
à partir, d’une part, d’une typologie nouvelle des droits (depuis le droit
étatique transnationalisé jusqu’au droit de l’humanité, en passant par
la lex mercatoria) et, d’autre part, des traits marquants de la
globalisation elle-même et de ses institutions, les mécanismes et le fonctionnement
de cette transnationalisation.
Mais s’il est un trait qui marquera la spécificité de Boaventura
de Sousa Santos dans la communauté scientifique à laquelle il appartient,
c’est certainement cette « utopie » que ne manquait pas de lui
reprocher Niklas Luhmann. Cette utopie, l’auteur la revendique. « Ne
tirez pas sur l’utopiste ! », intitule-t-il le chapitre 8. La
raison, il la donne à travers une paraphrase de Hegel : « Si
les concepts sont patients, la patience de l’utopie est infinie. »
On trouve, dans ce chapitre par lequel s’achève l’ouvrage, au terme d’un
bilan d’un quart de siècle d’expérience socio-juridique, une sorte de
plaidoyer pour ce qui lui touche le plus à cœur : la transgression,
l’émancipation et ses modes contemporains les plus perceptibles, les subjectivités,
avec, à ce propos, des réflexions essentielles sur la frontière, le baroque,
le sud. Dans ce chapitre se trouvent des propositions pour un paradigme
émergent, qui réhabilite deux traditions de la modernité qui ont été marginalisées :
la topique rhétorique et l’utopie. C’est en cela que nous nous trouvons
dans une « transition paradigmatique ». On se souvient que Friedrich
Hayek, de son côté, souhaitait réhabiliter des voies écartées au moment
de la formation, notamment aux XVIIe et XVIIIe siècles, de la modernité
que nous vivons encore. Ce n’était certainement pas celles que met en
valeur Boaventura de Sousa Santos, pour qui il ne s’agit pas « de
formuler une nouvelle théorie de la société pour les sociétés capitalistes
dans le système-monde en cette fin du XXe siècle […], mais de dé-théoriser
la réalité sociale pour la rendre plus flexible et réceptive à la pensée
et à la volonté utopistes » (p. 518). Ce genre d’utopie n’est
certes pas un « nulle part imaginaire », mais un « nouveau
sens commun ».
Voilà donc un livre à lire pour ce qu’il contient d’espérance
dans la construction d’un monde contemporain bien éloigné des discours
désabusés ‑ scepticismes autant que reconstructions néo-libérales
‑ qui font fureur en cette fin de millénaire et qu’on nous présente
si volontiers comme irréversibles et insurmontables.
Wanda Capeller
Laboratoire d’étude et de recherche sur l’économie, les politiques et
les systèmes sociaux (LEREPS/CIRESS),
Université de Toulouse I
Tabak Fanny (ed.), New Alternatives for Old Challenges.
Women’s Rights, Oñati, International Institute for the Sociology of
Law, coll. « Oñati Papers », 1997, 100 p.
Sous ce titre alléchant, une récente livraison des Oñati
Papers rassemble une série de contributions qui tentent de faire le
point sur les aspects actuels des women’s rights, tant dans leur
contenu effectif, que dans la manière de les penser. Il s’agit des travaux
du Groupe d’études sur l’égalité des sexes tenu à Oñati (pays basque espagnol)
en juin 1996, et l’on remarque immédiatement la forte empreinte laissée
par les travaux de la Conférence de Pékin, qui venait de se tenir en août
1995.
La recherche de « new alternatives » pour
répondre aux « old challenges » résulte de la constatation
empirique d’un certain essoufflement du mouvement des droits des femmes,
nécessitant de reprendre la réflexion sur les inégalités et leur survivance,
sur les moyens adaptés à leur éradication, mais aussi et peut-être surtout
sur les racines des discriminations et la nature même des « droits
des femmes ».
Quant aux « vieux challenges », la discussion
peut être poursuivie à l’infini entre ceux qui feront le bilan des progrès
des droits des femmes et ceux qui relèveront les points sur lesquels,
loin de progresser, ils semblent reculer. Certes, une quantité impressionnante
de textes internationaux et d’organismes internationaux gouvernementaux
ou non, dont la liste est dressée par Margherita Rendel, ont établi la
légitimité du principe d’égalité des sexes et des stratégies destinées
à le mettre en œuvre. Reste que, justement, la Conférence de Pékin venait
d’être l’occasion pour les pays islamiques et pour l’Église catholique
de marquer les limites assignées par leurs systèmes à l’effectivité de
ce principe. Ni le droit au divorce, pour ne pas évoquer le droit à l’interruption
de grossesse, ni l’égalité de droit à la propriété et à l’héritage ne
sont universellement admis.
Plus intéressante, et plus inquiétante encore est la question
pertinemment posée par Fanny Tabak : pourquoi a-t-on dû, en 1995,
reprendre quasiment à l’identique les recommandations formulées en 1985
à Nairobi ? Pourquoi, malgré cet arsenal de textes et d’organismes
impressionnant, les droits des femmes semblent-ils, non pas progresser,
mais, sur certains points, régresser ?
Une explication simple, voire simpliste tient à la résistance
des structures de pouvoir machistes, que Mariko Takeda illustre avec beaucoup
de conviction en montrant la survivance du système nominal traditionnel
au Japon, démonstration confortée par celle d’Annette Marfording concernant
l’ensemble de la structure sociale et familiale japonaise. On ajoutera,
sans originalité, que toutes les évolutions globalement défavorables –
paupérisation, chômage, recul de l’alphabétisation ou destruction de la
culture aborigène – ont pour premières cibles les femmes, à la fois directement
en tant que victimes, et indirectement comme subissant les violences masculines
engendrées par ces déséquilibres (voir les articles de Annette Marfording
et de Florisa Verucci). Reste que le mécanisme de cette focalisation des
misères humaines sur les femmes demeure mystérieux. Pourquoi la stratégie
de l’« empowerment » suggérée par Marila Guadagnini ne
débouche-t-elle pas effectivement sur un rééquilibrage des pouvoirs ?
L’auteur a beau conclure son propos par l’affirmation selon laquelle les
femmes veulent prendre un rôle actif, définir leurs besoins et les stratégies
destinées à les satisfaire, il est probable que cette affirmation demeure
à l’état d’incantation tant que la nature profonde du principe d’égalité
des sexes ne sera pas établie, jetant un nouvel éclairage sur les raisons
profondes des obstacles à sa mise en œuvre.
L’apport le plus intéressant de cet ensemble de contributions
est l’affirmation coordonnée de ce que les droits des femmes sont des
droits de l’Homme. C’est tout simplement en tant qu’appartenant au
genre humain qu’elles ont droit au respect et à l’égalité, et c’est parce
que leurs droits ont cette nature que les organismes internationaux, garants
des droits de l’Homme, leur portent une telle attention (F. Tabak, F.
Verucci). On peut rapprocher cette conception des droits des femmes de
celle qui résulte de la Convention de l’ONU sur les droits des enfants.
Les droits de l’Homme ne sont donc pas forcément les droits de tout homme,
mais des droits que chacun détient en tant qu’être humain. Les droits
des femmes rejoignent sur ce point non seulement les droits des enfants,
mais aussi ceux de toutes les minorités (religieuses, ethniques...).
Cette conception n’est peut-être pas véritablement nouvelle,
puisque toute revendication de non-discrimination se fonde nécessairement
sur le présupposé implicite de la philosophie des droits de l’Homme. Mais
les féministes n’avaient pas aussi explicitement fondé leurs revendications
sur cette philosophie jusqu’alors. Il n’est pas certain que cette innovation
produise les résultats souhaités.
Certes, le fait d’asseoir explicitement les women’s rights
sur les droits de l’Homme leur donne un fondement clair, solide et universel.
Mais il leur porte aussi des limites qui pourraient constituer un recul
au moins théorique.
D’abord, les droits de l’Homme sont des droits individuels,
exercés à l’encontre de la collectivité. Le choc entre les approches individuelle
et collective est inclus dans le concept lui-même. Or, la collectivité
a aussi des droits, et les droits de l’Homme sont rarement indérogeables
et absolus : la jurisprudence toute en nuances de la Cour européenne
des droits de l’Homme en est la preuve. Les exposés relatifs à la société
japonaise montrent particulièrement bien comment, sur la question du nom,
les droits individuels des femmes s’opposent frontalement aux droits collectifs
de la famille et de la société. La démonstration a valeur d’épure, et
la situation japonaise n’a rien de spécifique. Dans tous les pays occidentaux,
le problème du nom de la femme et des enfants voit s’opposer le désir
d’avoir un « nom de famille » global, qui est toujours forcément
discriminant pour la femme, et le droit de la femme à porter et à transmettre
son nom, qui ne peut s’exercer qu’aux détriments de la visibilité du groupe
familial.
On rappellera ici pour mémoire que la Cour de Strasbourg
n’a jamais admis que le droit au divorce ni le droit à l’interruption
de grossesse soient garantis par la Convention européenne des droits de
l’Homme... Ranger les droits des femmes dans les droits de l’Homme n’est
donc peut-être pas le moyen de leur donner le maximum d’efficacité.
Ensuite, comme l’exprime si bien le premier article de l’ouvrage,
sous la plume de Marie-Andrée Bertrand, faire entrer les droits des femmes
dans les droits de l’Homme implique de ne pas ou plus leur reconnaître
un caractère unique et particulier. Ils viennent alors « en concours »
avec les droits d’autres catégories, minorités opprimées, enfants, et
exploités de toutes sortes. Or, cette vision est contraire à l’un des
principes de base de la lutte pour les droits des femmes, selon lequel
l’oppression des femmes est unique et présente des caractéristiques qui
l’empêchent d’être confondue ou même comparée avec toute autre. Rappelons
à ceux qui l’auraient déjà oublié que c’est ce caractère unique qui a
justifié l’introduction, dans la Constitution française, du principe
de parité des sexes. Il fut alors expressément exposé que la division
sexuelle avait des caractères propres et spécifiques permettant un traitement
juridique qui n’est pas celui appliqué aux autres types de « différences ».
Si les « nouvelles alternatives » sont donc simplement
de faire rentrer la lutte pour les droits des femmes dans le rang de la
lutte contre toutes les injustices, il est probable qu’elles encourront
au moins la critique de banaliser les droits des femmes, et au pire de
porter en germe leur dissolution dans un concept de non-discrimination
vague, général et donc peu opératoire.
Au-delà de l’exposé minutieux de tous les instruments juridiques
supranationaux de l’égalité des sexes, c’est donc bien à repenser tout
l’univers des women’s rights, dans ses fondements théoriques comme
dans les moyens mis en œuvre, que nous convie ce petit ouvrage.
Françoise Dekeuwer-Défossez
Laboratoire d’études et de recherches appliquées au droit privé (LERADP),
Université de Lille II
Virally Michel, La pensée juridique,
Paris, LGDJ, coll. « Les introuvables » des éditions Panthéon-Assas,
rééd. 1998, 266 p.
Les auteurs de l’avant-propos rappellent le compte rendu
critique que donnait Charles Eisenmann de la première édition de cet ouvrage,
paru initialement en 1960. Il nous a paru intéressant, pour nous remettre
dans l’atmosphère qui entoura la parution de ce livre, de rapporter ici
ce qu’écrivait K. Stoyanovitch dans les Archives de philosophie du
droit de 1961 (p. 237-240) [37] :
« Cet ouvrage est, comme son auteur le dit lui-même
dans son Avant-propos, un essai sur la démarche de la pensée juridique
dans le domaine qui lui est propre et non point un traité de théorie générale
du droit ou un nouveau “système” juridique. L’intention de M. Virally
a donc été de susciter de nouvelles discussions à propos de thèmes anciens,
dont certains lui ont semblé par trop oubliés, à tort sans doute, puisque
leur présence et leur actualité se font toujours sentir dans cette vaste
matière, si vaste et si fuyante à la fois, qu’est le droit.
« Cette invitation à la discussion et au dialogue est
une preuve de modestie, et elle est toute à l’honneur de l’auteur, car
il se rend parfaitement compte que tout ce que l’on affirme et tout ce
que l’on nie dans la Science du droit peut soulever une foule d’objections :
il suffit en effet de modifier l’optique, la vue sur le monde ou d’avoir
simplement une autre opinion politique, pour que tout paraisse différent,
que tout se présente sous un éclairage qui n’est pas celui de l’auteur.
Mais M. Virally ne lance pas son appel uniquement dans le souci d’annoncer
d’avance la relativité et le caractère discutable de ses vues ; il
le fait aussi dans le dessein de faire avancer la Science du droit. Il
s’oppose ainsi ouvertement et radicalement, dès le seuil de son ouvrage,
à une “méditation poursuivie dans le silence du cabinet”, qui, si magistrale
qu’elle puisse être, risque, du fait même qu’elle est l’œuvre d’une seule
personne, d’être incomplète, insuffisamment nuancée, trop unilatérale
ou personnelle. Et il convie à cet effet non seulement les juristes, mais
aussi les non juristes, sociologues, historiens, philosophes, le droit
étant, comme il le dit si justement, “le bien de tous” et non l’apanage
exclusif des juristes.
« On eût aimé répondre à ce généreux appel de l’auteur
et passer en revue la plupart de ses vues, en les accompagnant des observations
qui semblent s’imposer. Malheureusement, les dimensions d’un compte rendu
ne permettent guère d’entamer un tel dialogue […].
« Signalons toutefois l’esprit dans lequel M. Virally
a conçu son ouvrage. Ayant été impressionné par l’enseignement de l’École
juridique viennoise, dont le fondateur est, comme on le sait, le professeur
Kelsen, il avait au départ l’intention de rédiger un essai destiné à assouplir
sur certains points les rigueurs, par trop formalistes, de cette école,
afin de la rapprocher davantage du monde des réalités, dont elle lui semblait
s’éloigner exagérément. Au cours de son travail cependant ce projet initial
s’est transformé en une entreprise plus vaste et plus personnelle, ce
qui est d’ailleurs tout à fait normal et même inévitable, étant donné
qu’il est impossible de déplacer ou de changer une seule pierre de cet
édifice sans déranger toutes les autres ou la plupart des autres, depuis
les fondations jusqu’au sommet, c’est-à-dire jusqu’à l’objet premier de
la théorie générale du droit et à l’hypothèse sur laquelle cette théorie
repose. C’est ainsi qu’après avoir rendu hommage au positivisme juridique
(dont l’École viennoise est sans doute l’expression la plus vigoureuse
et en même temps la plus excessive) pour avoir contribué à fonder la Science
du droit, l’auteur porte son attention sur l’infrastructure juridique
ou le “fait” et s’interroge sur la manière dont s’opère le passage de
celui-ci au droit. Il répond sans hésitation que ce passage s’effectue
par l’intermédiaire des valeurs. Il écrit : “L’idée d’une relation
mettant en présence le titulaire d’un droit et le débiteur d’une obligation
(car le signe distinctif d’une règle de droit lui semble être cette dualité
du droit et de l’obligation) s’offre la première. Cette relation naît
d’une simple situation de fait, qu’une norme juridique charge de signification
juridique à la lumière des valeurs qu’elle exprime et où elle trouve le
fondement de sa force spécifique.” Et un peu plus loin : “Pour la
science du droit comme pour l’histoire, les valeurs ne comptent qu’autant
qu’elles animent des mouvements sociaux. À ses yeux, celles qui l’emportent
ne sont pas les plus élevées, mais celles qui ont été imposées à la société
par ceux qui combattaient en leur nom.”
« M. Virally divise son ouvrage en cinq parties, soit
respectivement : La Science du droit, les Dimensions du droit, la
Norme juridique, l’Activité juridique et l’Ordre juridique.
« La partie consacrée à la Science du droit est divisée
en deux chapitres, dont le premier traite du positivisme juridique et
de la science du droit, où l’auteur expose les thèses centrales du positivisme
juridique et où il signale les insuffisances de cette école, dont le second
traite de la science et de la technique du droit, où il est question de
la technique juridique, de la structure de la pensée juridique et de la
méthode de la science du droit.
« La deuxième partie, intitulée “Les dimensions du
droit”, comporte trois chapitres : Droit et action, Droit et fait,
Droit et valeurs. Dans le premier, le droit est envisagé comme un phénomène
historique, puis comme un ordre normatif ; dans le second, l’auteur
étudie le passage du fait au droit, la saisie du fait par le droit et
la force créatrice du droit ; dans le troisième chapitre, il expose
les valeurs juridiques en tant que valeurs sociales, il confronte les
valeurs et les intérêts et il montre comment les valeurs s’intègrent dans
le droit.
« La troisième partie, qui porte sur la Norme juridique,
comprend quatre chapitres. Le premier, intitulé “La structure de la norme
juridique”, traite du dualisme de cette norme (relation juridique, couple
droit-obligation) et de la détermination de la relation juridique par
la norme (élément matériel, élément personnel, classification des normes
juridiques) ; le second, consacré au droit individuel, s’étend sur
les diverses catégories de droits individuels, le degré de réalité de
ces droits (fécondité du droit individuel, droit individuel et recours
à la violence) et la question du droit subjectif ; le troisième chapitre,
ayant pour objet l’Obligation juridique, parle du contenu de cette obligation,
de l’obligation juridique et de la sanction, des obligations naturelles
et du rapport entre l’obligation juridique et la réglementation des droits ;
le quatrième chapitre confronte la norme juridique et la norme morale
et examine tour à tour le monisme de la norme morale, la morale et le
droit naturel, le droit naturel et la science du droit.
« La quatrième partie, vouée à l’Activité juridique,
comprend trois chapitres. Le premier, portant sur l’Acte juridique, étudie
la norme et l’acte juridiques (mécanisme de l’acte juridique, conditions
de régularité), les éléments de classification des actes juridiques (en
fonction des auteurs, en fonction des effets de droit) et l’acte juridictionnel ;
le deuxième chapitre, intitulé “La Responsabilité juridique”, s’attarde
sur le fondement de la responsabilité juridique (idée de rétribution,
idée de réparation) et les types de cette responsabilité (responsabilité
pénale, responsabilité civile) ; le troisième chapitre, traitant
du Sujet de droit et de la Personne juridique, définit et analyse le sujet
de droit, la personne juridique et la personne morale (personnification
d’un groupe social ou d’un patrimoine, diverses catégories de personnes
morales).
« La cinquième partie est consacrée à l’Ordre juridique.
Elle comprend cinq chapitres, dont le premier a pour objet le droit positif,
le second les sources de l’ordre juridique, le troisième la structure
des ordres juridiques, le quatrième l’unité et la continuité du droit
dans un ordre juridique, le cinquième le pluralisme des ordres juridiques.
Dans le chapitre consacré au droit positif, il est question de l’effectivité
du droit positif et de sa validité ; dans celui traitant des sources
de l’ordre juridique, l’auteur examine les modes de formation directe
(législation, convention) et les modes de formation indirecte du droit
(coutume, jurisprudence) ; dans celui concernant la structure des
ordres juridiques, on trouve la question de la hiérarchie des normes juridiques
et celle de la stratification des ordres étatiques (règles générales,
normes individuelles) ; le chapitre portant sur l’unité et la continuité
du droit dans un ordre juridique traite successivement de l’unité et de
la continuité du droit (principe de la continuité, théorie juridique des
révolutions) ; enfin, le chapitre qui porte sur le pluralisme des
ordres juridiques étudie tour à tour l’intégration des ordres juridiques
(droit interne), la coordination des ordres juridiques (droit international),
l’intégration et la coordination en droit positif.
« Dans ce tableau vaste et varié […] le point le plus
discutable nous semble être […] celui où M. Virally indique le signe distinctif
d’une règle de droit : celle-ci serait, à ses yeux, dualiste, par
le couple droit-obligation qu’elle renfermerait, à la différence de la
règle morale, qui, elle, même envisagée sous son aspect social, serait
moniste, ne comportant qu’un élément dudit couple, à savoir : l’obligation.
Nous pensons que l’on peut trouver des exemples où la règle de droit n’a
pas toujours de caractère dualiste. Il existe notamment des règles juridiques
qui ne comportent aucun droit subjectif et aucune obligation subjective.
Par exemple : les autorités publiques sont tenues d’assurer la sécurité
des citoyens, l’hygiène, l’enseignement obligatoire, mais nul n’a le droit
d’exiger, en application des règles relatives à cette obligation, l’accomplissement
de celle-ci. Le même reproche, mais en sens inverse, peut être adressé
à l’auteur au sujet du “monisme” de la règle morale, à moins de concevoir
celle-ci uniquement, ce à quoi il se refuse précisément, dans un sens
absolu, à la manière de la philosophie morale classique.
« Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de M. Virally ne manquera
certainement pas, par ses prises de position quelquefois trop tranchées
et radicales, quelquefois, au contraire, plutôt hésitantes et floues,
de fournir amplement matière à discussion, ce par quoi il aura parfaitement
atteint le but que son auteur a bien voulu lui fixer d’avance. »
K. Stoyanovitch
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