Baccelli Luca, I diritti dei popoli. Universalismo e differenze culturali, Rome : Laterza, 2009, 214 p.
Compte rendu par Jérémy Mercier (Master II « Théorie et analyse du droit », Université Paris Ouest Nanterre La Défense).
L’ouvrage du philosophe du droit Luca Baccelli se caractérise par une analyse du « langage » des droits de l’homme et il propose une critique originale, profonde et soutenue, de la thèse dite du « fondement absolu ». Il partage les analyses de Norberto Bobbio sur ce sujet, en refusant que le droit soit hypostasié dans un sujet fixe et immuable. Prendre le parti du « langage » des droits revient donc à récuser la possibilité de cet éventuel monisme, car cela revient à penser les droits de l’homme à l’aune des particularités propres aux peuples (ex parte populi), aux relations sociales, voire aux conflits politiques. Mais cela revient aussi, comme le précise l’auteur, à interroger une réalité que l’on passe au crible de l’analyse théorique afin de se demander si les droits, et en l’occurrence les droits de l’homme, peuvent être perméables à ces évolutions et s’ils doivent l’être. Clair et souvent subtil, construisant sa réflexion contre les idéologies impérialistes, inspiré par une vision pluraliste du droit, Luca Baccelli souhaite que le droit soit construit, dit-il, en fonction des revendications populaires et des cultures.
La mise en évidence du pluriel dans le titre de l’ouvrage I diritti dei popoli, indique déjà au lecteur l’intention souhaitée, et réussie par l’auteur, d’introduire une troisième voie dans la grande réflexion sur les droits de l’homme. Cette voie intervient entre, d’une part, la tradition républicaine qui représente un courant de pensée et d’action visant à l’universalité des droits et des devoirs démocratiques (thèse de la corrélation) et, d’autre part, la tradition communautarienne qui, quant à elle, entend fragmenter le droit au gré des revendications propres aux individus. D’un côté, la loi est alors conçue comme l’expression d’une volonté générale universelle ; de l’autre, elle est entendue comme l’émanation des rapports entre les communautés. Luca Baccelli va se demander comment médiatiser ces deux traditions en les articulant autour des « exigences de paix » et « d’émancipation ».
En dépit du plan adopté par l’auteur, et sans dénaturer son propos, on peut considérer que ce livre est divisé en trois parties. La première revient sur la généalogie de l’universalisme et des droits subjectifs. Elle interroge les logiques d’universalisation toujours en prise avec des conquêtes politiques impérialistes, ce qui permet de mettre à distance tout processus d’universalisation. Ensuite, l’auteur livre sa définition propre du droit, qui est pour lui la conséquence directe des conflits sociaux et des revendications à l’émancipation. Enfin, en dernière analyse, il invite à une innovation puisqu’il envisage les droits de l’homme comme un moyen de capturer le droit en général (ou de « tenir fermement ce géant », p. 135) au profit des peuples et des minorités. La thèse principale du livre revient en définitive à critiquer l’exportation manu militari des droits de l’homme en rendant possible la construction du droit par l’activité revendicative des communautés.
Réfléchir aux droits de l’homme ne revient-il pas à interroger, tout d’abord, l’apparition de la notion de droit subjectif ? En se posant cette question, l’auteur inscrit ainsi ses premiers chapitres dans une perspective historique et classique. S’il permet de comprendre l’apparition du droit dans sa version naturaliste, il procède à une étude sommaire du droit romain autant que des diverses prescriptions venant des théologiens, des nominalistes et d’autres auteurs médiévaux attachés à l’interprétation juridique des représentations religieuses, chrétiennes précisément. Luca Baccelli procède à un premier examen qui soumet l’homme à l’universalisme « occidental » chrétien et qui trouve, selon lui, sa principale réalisation dans l’impérialisme et les guerres de conquêtes, notamment celle des Indes occidentales. Déterminer les droits de l’homme permet au philosophe de mieux comprendre l’agent qui est à l’origine d’une telle interprétation. Mais, par delà les références métaphysiques ou théologiques qu’il convoque, cette interprétation offre la possibilité de récuser directement le processus universaliste. Celui-ci est, dans les conquêtes religieuses, le départ historique d’un processus plus large, lui-même paradoxalement universalisé, puisque « l’universalisation apparaît pour légitimer la conquête » (p. 25). L’auteur entre alors dans de précises explications historiques dont certaines acquièrent pour lui une valeur de paradigme. Ainsi la controverse de Valladolid (1550-1551) dans laquelle Las Casas affronte Sepulveda sur la question des Indiens pour savoir s’ils sont barbares et esclaves par nature est-elle essentielle. L’argumentation de Las Casas consisterait en une première réfutation d’un fondement absolu des droits de l’homme, ceux-ci variant en fonction des cultures. Pour ce prêtre, en effet, les préceptes de l’Église sont une chose parmi tant d’autres qui ne légitime pour autant pas la guerre contre les Indiens. Cette critique de l’universalisation des droits est d’autant plus décisive, nous le verrons, qu’elle intervient dans un contexte de justification de « guerre juste », soumise à une morale arbitraire. Dès lors, Luca Baccelli poursuit son analyse en étendant à la notion même d’universalisme des droits, ou universalisation, une logique de fond tendant nécessairement, comme dans une conquête religieuse ou coloniale, à l’appropriation, à la discrimination, à l’exclusion ou à la domination. Une identité s’affirme en lieu et place des différences. L’origine des droits de l’homme serait ainsi à comprendre dans ce mouvement d’extension universelle des préceptes chrétiens (abstrait) qui implique une usurpation de la particularité des peuples (concret). Dès lors, pour l’auteur, l’universel doit faire place à l’interculturel (« assumer un point de vue transculturel », p. 46), sans pour autant s’y résumer totalement. On regrette toutefois qu’une insuffisante détermination de l’universalisation soit ici fournie et que celle-ci ne soit pas étudiée, par exemple, à l’aune des révolutionnaires français qui étaient pourtant peu enclins aux dérives impérialistes.
Certes, Luca Baccelli critique l’universalisme des droits, mais cette critique est le résultat d’une approche historique qui a vu, selon lui, le « droit occidental » prendre la place des peuples, aux Indes notamment. En serait-il de même aujourd’hui ? L’auteur poursuit sa pensée en s’intéressant aux discours, notamment américains, légitimant la « guerre juste » contre le terrorisme, au nom de valeurs morales sinon « humanitaires ». Les positions de l’auteur laissent la place à des convictions politiques ancrées dans un anti-impérialisme radical : l’analyse critique qu’il fournit sur l’entrée en guerre de l’administration américaine pour exporter « les droits de l’homme et la démocratie » (p. 57) justifie d’autant plus ses références à Michael Walzer et au courant communautarien qu’elle sape les fondements même de tout universalisme. Enfin, lorsque l’auteur s’intéresse plus particulièrement aux positions de John Rawls (dont l’ouvrage The Laws of People, ne serait-ce que par son titre, a inspiré I diritti dei popoli), il confronte sa vision pluraliste à celle du philosophe américain qui avait, quant à lui, généralisé une vision universelle des droits en légitimant le droit d’ingérence. Luca Baccelli écrit même que de telles positions semblent rétrogrades : « le tesi sulla fundazione universalmente valida dei diritti e sulla guerra come strumento per imporli, elaborate nell’epoca dell’espansione imperiale europea, si ripropongono cosi nell’epoca della globalizzazione » (p. 63). Ayant ainsi amené le lecteur à concevoir sa vision critique sur l’universalisme des droits en supprimant tout fondement absolu les concernant, place est faite pour s’interroger ensuite sur l’interaction entre les cultures, les peuples et les communautés.
Le deuxième moment du livre entre dans le vif du sujet par le « langage » des droits. Ce terme est à prendre, bien sûr, dans toutes ses acceptions. Le droit, en effet, est parlé différemment en fonction des lieux où l’on se trouve. Les études de Charles Taylor sur la multiculturalité permettent de comprendre combien la reconnaissance des autonomies culturelles et politiques est importante dans un contexte de revendication. L’on passe donc, en quelques pages, de la critique sévère adressée à l’universalisme abstrait des « droits de l’homme » à la mise en évidence du caractère légitime des particularités politiques, sociales et culturelles propres aux peuples. Luca Baccelli semble même s’excuser de ne pas satisfaire au critère de « pureté » du droit, selon lui théorisé par Hans Kelsen et les tenants du positivisme. Le droit ne peut pas être pur, selon l’auteur, puisqu’il a pour fin d’actualiser les luttes sociales et politiques qui combattent l’oppression, en fonction des cultures. Prenant congé de l’universalisme « occidental » qui conduit, selon lui, à « notre présomptueux analphabétisme culturel » (p. 84), il accorde une place décisive au dialogue entre les cultures et, comme l’y incitent ses lectures de Bobbio et de Bloch, à la critique d’un universalisme abstrait qui s’imposerait de façon transcendantale. Les droits subjectifs ne sont, en effet, que des productions culturelles. En parlant de « traduction », l’auteur ne signifie pas qu’il s’agit aujourd’hui d’abandonner la référence aux droits de l’homme, mais qu’il est, selon lui, plus cohérent de traduire les aspirations populaires et culturelles dans le langage juridique. Le pluralisme normatif est donc posé en vis-à-vis du « rigide universalisme de la tradition occidentale » (p. 115), même si l’on peut penser que l’ouvrage accorde une place peut-être excessive à la particularité vertueuse des communautés ou à l’ethos des peuples (p. 119). Néanmoins, le droit doit éviter d’être hypostasié dans une identité qui serait donc définie a priori. Il consiste, au contraire, dans une « activité émancipatrice » qui relève d’un « apprentissage collectif », du « pluralisme des conflits » et d’une « pratique de revendications », que l’auteur nomme le claiming.
Enfin, pour réinterpréter le droit international où, comme s’y accorde Ferrajoli, le droit de guerre est devenu la norme fondamentale, le philosophe préconise de mettre à part la Stufenbau kelsénienne pour thématiser de façon plus profitable la pluralité des cultures, des valeurs, des instances et des revendications, toutefois balancée par l’exigence de paix et d’autodétermination des peuples. On regrette qu’en aucun cas l’auteur ne se soit intéressé au positivisme de Montesquieu et à sa méthode de pensée qui serait ici même fondatrice puisqu’il s’agit de penser les normes comme la conséquence d’un ensemble d’actes. Mais si sa critique de l’universalisme abstrait se conclut finalement par la réinterprétation de la Déclaration d’Olympe de Gouges, de la révolution d’Haïti avec Toussaint-Louverture, du mouvement zapatiste, indigène ou féministe, on peut encore se demander si les droits de l’homme ne sont pas justement universels parce qu’ils peuvent être singularisés par tous.
Béréni Laure, Chauvin Sébastien, Jaunait Alexandre et Revillard Anne, Introduction aux Gender Studies. Manuel des études sur le genre, Bruxelles : De Boeck, 2008, 247 p.
Compte rendu par Coline Cardi (Université Paris VIII Vincennes – Saint-Denis).
C’est la dimension éminemment pédagogique de l’ouvrage qui frappe au premier abord : véritable « boîte à outils », pour reprendre l’expression des auteurs, ce manuel propose de clarifier la notion de « genre » et de baliser les différentes sphères de la vie sociale des sociétés occidentales contemporaines (la famille, le travail, la sexualité, la conjugalité, l’école, la culture, le politique) au prisme des rapports de genre. Certes, ce manuel n’est pas le premier à traiter des questions relatives au genre [1], mais il a le mérite d’être d’une grande clarté et de faire la synthèse des travaux incontournables et souvent référencés sur le genre, sans s’y limiter. En intégrant des textes anglophones non traduits en français et en empruntant au domaine militant, les auteurs ont choisi d’inclure les « perspectives qui poussent au plus haut degré la démarche déconstructionniste propre aux études sur le genre à savoir la mise au jour des fondements sociaux des clivages vus comme naturels » (p. 12). Ce faisant, une part importante est consacrée aux analyses qui prennent pour objet l’ensemble des processus de construction sociale des différences biologiques et à celles qui explorent l’articulation et l’intersection des rapports de pouvoir, notamment des rapports de genre, de classe et de race.
Organisé en six chapitres, ce manuel offre des entrées thématiques. La distinction entre sexe et genre fait l’objet du premier chapitre qui constitue un retour réflexif et épistémologique sur l’histoire et les différents usages du concept de genre des années 1930 à nos jours. D’abord défini comme « sexe social », par opposition au « sexe biologique », le concept a subi de nombreuses critiques et transformations dont les auteurs rendent compte. Sous l’impulsion des travaux de C. Delphy, T. Laqueur et J. Butler notamment, mais aussi de mouvements sociaux critiques du genre (transgenre et queer), la dichotomie entre sexe et genre est dénoncée comme essentialisante parce que tributaire de l’opposition nature/culture, également remise en cause par les analyses critiques des savoirs biologiques qui participent du « travail d’institution du sexe dans sa naturalité et son unicité » (p. 27). L’idéologie binaire du genre a ainsi cédé la place à une autre conceptualisation : celle qui envisage le genre comme « le rapport social divisant l’humanité en deux sexes distincts et hiérarchiquement articulés en dehors desquels il semble que rien ne puisse exister » (p. 35). De ce point de vue, le genre précède le sexe.
Les chapitres deux à cinq permettent de mettre à l’épreuve cette définition dans différents domaines de la vie sociale, successivement passés au crible du genre. Le second chapitre traite de la sexualité et de la vie conjugale, « pierres angulaires » de la domination masculine, dont les enjeux sont à la fois d’ordre historique, sociologique et politique. Le troisième chapitre s’attarde quant à lui sur la façon dont la socialisation, porteuse de « contraintes de genre » extérieures aux individus, participe de la production de sujets sexués. « Il y a autant de socialisations de genre qu’il y a d’instances de socialisation ou de sous-espaces sociaux sexués » (p. 76). C’est ici la famille, l’école et les productions culturelles qui sont analysées pour montrer comment opère concrètement et symboliquement le processus de socialisation de genre. Le travail et le politique font l’objet des chapitres suivants (chapitres 4 et 5). Sont mises en évidence les inégalités historiques et actuelles entre hommes et femmes dans ces deux domaines qui s’organisent notamment autour de la division sexuée entre sphère publique et sphère privée.
Si les thèmes jusque-là approchés sont relativement « classiques », le sixième et dernier chapitre revient sur une question moins souvent abordée dans les manuels sur le genre, à savoir l’intersection entre les rapports de pouvoir ou de domination. Si, dans les années 1970, les féministes matérialistes tendent à comparer et à rapprocher les rapports de genre avec les rapports de classe et/ou de race en proposant un modèle analogique, progressivement « des enjeux internes au mouvement féministe ont amené à penser l’articulation du genre et des autres rapports de domination non plus sous la seule forme de la comparaison, mais sous la forme de l’intersection, c’est-à-dire de la simultanéité ou de l’intrication des formes de domination » (p. 192).
En plus de proposer une telle synthèse, le caractère didactique du manuel tient à une organisation rigoureuse et une grande clarté dans l’exposition. Chaque chapitre est ordonné selon le même schéma et est assez autonome pour pouvoir être lu séparément des autres. De brèves introductions viennent présenter les parties, lesquelles sont ensuite construites sur le modèle de la dissertation et s’achèvent sur une liste commentée de références bibliographiques essentielles sur le thème traité et sur une série de questions qui permettent de vérifier la compréhension. À chaque fois, les approches théoriques sont nourries d’exemples empiriques précis et des encadrés thématiques viennent préciser et élargir le propos. Des tableaux statistiques, des définitions de notions et quelques courtes présentations de certains ouvrages ou personnalités phares de l’histoire des études sur le genre (Angela Davis, par exemple) ponctuent également les analyses. Enfin, le choix des (sous-)titres, la mise en page et les index par noms et par auteurs permettent de se repérer aisément dans l’ouvrage. Si ces éléments donnent au texte un caractère parfois très scolaire et un peu redondant, c’est que ce manuel a aussi les défauts de ses qualités.
La somme est donc impressionnante ; cette Introduction aux Gender Studies constitue à coup sûr un outil précieux dans lequel pourront puiser aussi bien les enseignants-chercheurs que les étudiants. Et s’il fallait s’en convaincre, il suffit d’une brève recherche sur Internet pour constater que le manuel figure déjà dans la bibliographie de plusieurs programmes de cours. Ce faisant, l’ouvrage a non seulement le mérite de rendre compte de l’essor des recherches (françaises et anglo-saxonnes) sur le genre, mais il participe aussi et surtout du processus d’institutionnalisation des études sur le genre, dont les auteurs disent, à juste titre, combien il reste en France « difficile et fragile » (p. 8). Car, en proposant une telle synthèse, en croisant approches sociologique, anthropologique, politiste, philosophique, historique, ce manuel démontre combien le genre est une catégorie utile et nécessaire pour comprendre et enseigner le monde social.
Mais l’entreprise va au-delà de sa seule dimension pédagogique ou pratique. Cela tient aux partis pris des auteurs présentés dans l’introduction et qui donnent toute sa cohérence à l’ouvrage. Au-delà des thèmes traités, c’est la transversalité du genre – système de bicatégorisation hiérarchisée – et sa portée critique qui sont mises en avant : « le genre n’est pas un champ d’étude à part, qui ne concernerait que celles et ceux qui travaillent sur les femmes et les hommes, mais […] il a une portée plus générale pour toutes les disciplines et déstabilise un certain nombre de leurs catégories fondamentales » (p. 12). Déstabilisant, le genre, comme rapport social et diviseur, oblige à repenser les catégories traditionnelles (ordinaires et/ou savantes) d’appréhension du réel. En proposant une « clarification rigoureuse et systématique du concept de genre », en relatant de façon diachronique et généalogique sa conceptualisation, les auteurs participent ainsi d’une réflexion épistémologique – dont on comprend bien à la lecture qu’elle est encore d’actualité. Or, sur ce point, le mérite de ce manuel est de constamment rappeler que cette épistémologie ne va pas sans une histoire politique des mouvements féministes, toujours articulés dans la présentation aux évolutions conceptuelles. Car, comme le soulignent les auteurs, « il est impossible de “penser le genre” indépendamment de la dimension politique qui en a permis la conceptualisation » (p. 191).
Champy Florent, La sociologie des professions, Paris : PUF, 2009, VIII-229 p.
Compte rendu par Camille Dupuy (Doctorante, Laboratoire Institutions et Dynamiques Historiques de l’économie, IDHE, CNRS/ENS Cachan).
Dans cet ouvrage, Florent Champy tente de poser les fondements d’une nouvelle sociologie des professions. Il souhaite analyser les menaces qui pèsent sur les professions établies face à la tendance générale d’un déclin de l’autonomie et de l’autorité professionnelle. La manière dont les fonctionnalistes et les sociologies critiques ont défini et étudié les professions ne permet pas, selon lui, de traiter ces questions émergentes. Il propose donc une « troisième voie ».
Le premier chapitre consiste en une épistémologie de la sociologie des professions. Les différentes théories explicatives sont replacées dans leur contexte socio-historique. La sociologie des professions naît aux États-Unis où la « culture du professionnalisme » se développe au début du xxe siècle. Le fonctionnalisme est le premier courant à s’intéresser aux professions de manière systématique. Cette sociologie déterministe suppose la spécificité du travail des professions, la cohérence de leurs pratiques et des domaines d’intervention limités. Avec la contestation d’un ordre social comme allant de soi à partir des années 1950, un second courant critique s’affirme dans le sillage de l’interactionnisme symbolique (Seconde École de Chicago). Refusant de reprendre le discours des acteurs (les professions n’étant qu’un « folk concept » ; Becker, 1956), ce courant procède à un déplacement des terrains d’investigation en passant des professions établies aux « petits métiers ». En France, le paradigme marxiste mène à une autre conception du travail qui se fonde sur les antagonismes de classe. La sociologie des professions ne s’y développe qu’à partir des années 1980 avec l’effacement de ce paradigme. Elle reste cependant méfiante à l’égard de ce concept. Sur cette base, un troisième courant tend aujourd’hui à s’affirmer face aux thèses florissantes du déclin des professions. Il entend étudier les changements culturels et institutionnels qui affectent les professions.
Le deuxième chapitre s’intéresse à la question de la spécificité des pratiques et des savoirs professionnels. Les fonctionnalistes prolongent une certaine conception des fondateurs (Durkheim et Weber) des professions comme instance de régulation. Le modèle fonctionnaliste des professions est présenté à travers trois auteurs : Carr-Saunders et le « professionnalisme », Parsons et l’« orientation vers la collectivité », Merton et la « socialisation professionnelle ». Les fonctionnalistes mettent le savoir, la morale et le désintéressement au cœur des « professions », les distinguant ainsi des « métiers ». Mais cette distinction va être remise en cause par les sociologies critiques qui font émerger un cadre d’analyse s’appliquant à toutes les activités professionnelles. À partir des contributions de Hughes, cette perspective permet de montrer ce qui se cache derrière les professions prestigieuses, de se dégager du discours des acteurs et de mettre en évidence les savoirs sur lesquels reposent les métiers moins prestigieux. Une profession prestigieuse ne s’établit pas de manière naturelle. C’est le résultat de luttes en vue de l’obtention d’un « mandat » (autonomie) légal, moral ou intellectuel sur ses tâches. Une seconde critique porte sur le caractère désintéressé du professionnel. À la suite des travaux de Strauss (1992), les sociologues cherchent à étudier la manière dont les détenteurs de connaissance l’utilisent à des fins de pouvoir. Mais la négation des spécificités des « professions » par rapport aux « métiers » pose de nouveaux problèmes en négligeant certains éléments caractéristiques des professions. À partir des contributions de Schön (idée de réflexivité), Abbott (notion d’abstraction) et Freidson (savoirs et savoir-faire), l’auteur propose une définition renouvelée des professions. Les professionnels mettent en œuvre leur expérience mais aussi leur intuition. Ils ont une « pratique prudentielle » au sens aristotélicien du terme. Ils font œuvre de « sagesse pratique ». Ainsi, le travail professionnel dépasse l’application du savoir scientifique. Le professionnel est celui qui délibère. Cette nouvelle définition permet de sortir de la catégorie « profession » des activités prestigieuses (huissier de justice) et d’en intégrer des moins prestigieuses (travail social). Cette définition n’entend pas étudier toutes les activités professionnelles, mais bien celles qui sont menacées (thèse du déclin).
Le chapitre suivant revient sur l’antinomie entre l’unité et de la diversité des valeurs, pratiques, carrières et intérêts des membres. Pour les fonctionnalistes, les professions sont des unités homogènes, des « communautés à degrés variables » (Goode, 1957). Les sociologies critiques refusent cette conception déterministe et étudie les professions sur le thème de la diversité. À partir d’un article de Bucher et Strauss (1961), les professions sont étudiées comme des agrégations de « segments » (groupements au sein d’une profession). L’observation des pratiques met au jour des ségrégations internes aux professions (telles que les inégalités hommes-femmes ; Menger, 1997). Ces recherches perdent de vue l’unité permettant de définir les professions. La nouvelle sociologie des professions tente de penser ensemble unité et diversité en s’intéressant aux activités où la « pratique prudentielle » tient une place significative. Cette sociologie se veut une sociologie non déterministe de l’institution professionnelle. L’unité réside dans la culture commune qui s’exprime de façons variables, entraînant une diversité des pratiques. Les valeurs sont à la fois contraignantes et habilitantes. La diversité des pratiques ne signifie pas qu’elles soient arbitraires. La segmentation des pratiques peut être « hétéronome » (différenciation des demandes, médecin de ville ou à la campagne), « organique » (impossibilité pour un seul membre de maîtriser tous les savoirs, différents tribunaux), « agonistique » (concurrence sur la place à accorder aux valeurs, médecine curative ou palliative). Ces segmentations sont fonctionnelles, c’est-à-dire qu’elles permettent de réguler l’activité. Ainsi, l’auteur pense unité et diversité de façon moins antinomique. Cela ouvre à un programme de recherche qui doit être attentif aux identités communes des professions avant d’en décrire la diversité des pratiques.
Enfin, le dernier chapitre est l’occasion pour l’auteur de replacer les contenus du travail au cœur de son analyse des professions. Il interroge les dynamiques de professionnalisation du travail. Pour les fonctionnalistes, la professionnalisation est un processus long. La spécialisation des savoirs est la clef de la conquête d’un statut et de la clôture des marchés. Au contraire, dans les sociologies critiques, la professionnalisation est le résultat contingent des luttes menées par les membres de la profession. Le savoir est utilisé comme une justification afin de faire reconnaître le travail des membres et de leur faire gagner statut et autonomie. Bien que la critique du modèle unique et naturel des fonctionnalistes soit pertinente, il est difficile de penser que les statuts sont distribués complètement au hasard, au gré des luttes entre groupes d’intérêt. En effet, il existe des régularités massives : la médecine et le droit sont protégés partout alors que la prostitution ne l’est nulle part. Pour expliquer ces régularités, l’auteur part des travaux d’Abbott qui réintroduit le travail au cœur de l’analyse. Finalement, c’est l’efficacité des solutions proposées aux problèmes qui permet d’acquérir statut et protection à long terme (et les luttes à court terme). Cette théorie entend être constructiviste sans être relativiste. L’auteur propose alors un classement des métiers selon leur caractère prudentiel ou non et selon qu’ils bénéficient de protection ou non. Il construit donc quatre idéaux types qui répondent chacun à un programme de recherche et à des questionnements distincts :
— « petits métiers » (prudentielle non, protection non), qui ne donne pas lieu à la construction d’un champ ;
— « marchés fermés et professions assermentées » (prudentielle non, protection oui) : c’est l’activité elle-même qui est protégée, comme chez les huissiers de justice. Il n’y est pas besoin de lutter pour obtenir un statut ;
— « fiction théorique » (prudentielle oui, protection non) : il n’est pas possible d’avoir une activité réflexive sans statut et autonomie. Cependant, cela permet de comprendre des activités qui disposent de peu d’autonomie, tout en se rapprochant d’une pratique prudentielle (exemple des travailleurs sociaux) ;
— « les professions à pratique prudentielle » (prudentielle oui, protection oui) : les régularités massives sont le signe du caractère fonctionnel des protections. Il est donc nécessaire d’étudier les menaces qui pèsent sur elles.
L’auteur invite donc à étudier les menaces qui pèsent sur les professions à pratiques prudentielles. Son modèle cloisonne ce type d’activités professionnelles et lui alloue un programme de recherche spécifique. La sociologie des professions qui nous est présentée réussit à dépasser les antagonismes structurant les pensées fonctionnalistes et interactionnistes, et à penser ensemble ce qui paraissait contradictoire. Elle permet de répondre aux nouvelles questions qui se posent, et ainsi de renouveler les savoirs sociologiques sur les professions.
Cependant, en se focalisant sur l’activité professionnelle, on se demandera si l’auteur n’évacue pas les dimensions institutionnelles constitutives des professions. Le droit du travail et le contrat de travail définissent une forme de réflexivité et d’autonomie applicable à l’ensemble des activités de travail. À partir d’une définition commune du travail, les professions peuvent être conçues dans leur singularité, grâce à des dispositifs tels que les conventions collectives. Ces dispositifs permettent de faire exister les professions, comme la carte de presse chez les journalistes. Ils sont donc un enjeu de luttes pour la définition de l’activité professionnelle.
Holt Elizabeth et Clift Rebecca (eds.), Reporting Talk : Reported Speech in Interaction, Cambridge : Cambridge University Press, 2007, XVII-287 p.
Compte rendu par Baudouin Dupret (Institut des Sciences sociales du Politique – pôle Cachan, CNRS/ENS Cachan).
Ce livre est une enquête sur la parole rapportée (reported speech) dans des interactions verbales qui ont lieu naturellement, sans avoir été sollicitées par l’analyste. Dans l’ordinaire, on utilise fréquemment la parole pour rapporter la parole, que ce soit en rappelant le compliment que quelqu’un nous a fait ou pour montrer comment nous nous sommes plaints de quelque chose ou nous avons fait une blague.
De nombreux travaux ont porté, ces dernières années, sur la parole rapportée, que ce soit en théorie littéraire, en philosophie, en linguistique ou en sociologie. Ainsi, l’intuition initiale de Bakhtin, pour qui nombre de choses que nous disons sont imprégnées de la voix d’autres personnes, s’est révélée très influente, la notion de « polyphonie » se trouvant reprise et amplifiée dans de nombreuses études empiriques. Trois préoccupations émergent tout particulièrement, qui ont trait aux formes de parole rapportée, à l’authenticité de ce qui est rapporté et à ce qu’accomplit la parole rapportée.
S’agissant de la forme que peut prendre la parole rapportée, une distinction a été faite en linguistique structurale entre la parole rapportée directe, la parole rapportée indirecte et la parole rapportée quasi directe. Sur la base de cette distinction, la recherche s’est intéressée à la question de l’exactitude, présupposant que la parole directe visait à la reproduction « phonographique » des propos tenus par l’orateur originel. Les choses s’avèrent plus complexes : les propos sont généralement déformés, la question restant de savoir comment et dans quelles situations. C’est précisément ce à quoi se sont intéressées les études linguistiques sur la nature « performative » de la parole rapportée, sur ce qu’elle réalise effectivement. Cela a supposé de travailler sur un matériau produit « naturellement ». Ce sont alors différentes propriétés de la parole rapportée qui ont pu être soulignées, comme la qualité dramaturgique de la parole rapportée directe ou sa capacité à produire une évaluation (interne ou externe) de l’histoire racontée. Dans la perspective goffmanienne, c’est en termes de « footing » qu’il convient de traiter de la parole rapportée, c’est-à-dire d’alignement d’un individu sur quelque chose qui a été dit précédemment. C’est une image plus nuancée de la communication qui émerge, où l’orateur peut investir, tour à tour ou simultanément, les rôles d’animateur, d’auteur et de rapporteur de la parole d’autrui. Il peut en résulter une forme de diminution de la responsabilité, en ce sens que rapporter la parole imputée à autrui permet d’échapper au blâme qui pourrait éventuellement accompagner ces propos si on les tenait à titre personnel. Ce qui ressort principalement des travaux de Goffman, c’est que la parole rapportée doit être étudiée en contexte. Et c’est précisément ce que fait l’analyse de conversation.
Les recherches en analyse de conversation ont fait apparaître des divergences avec les travaux de linguistique et sociolinguistique. Par exemple, l’analyse de conversation révèle que le choix de la parole rapportée directe ou indirecte est moins stratégique que cela n’a pu être affirmé, de même que la distinction entre ces formes semble plus ténue. Ces recherches ont également fait apparaître des convergences, parmi lesquelles le fait que la parole rapportée directe sert souvent à rappeler des propos antérieurs et à donner des indices quant à leur forme et à leur contenu, ainsi qu’à l’évaluation implicite qui en est faite (tout en laissant le destinataire libre d’en avoir la première évaluation explicite). La parole rapportée indirecte est aussi étroitement liée au contexte de la conversation. Ainsi en va-t-il de l’accusation formulée à l’égard de quelqu’un, qui lui est généralement rapportée sous forme indirecte. Ceci n’est pas sans intérêt dans l’étude de la normativité, entre autre juridique.
Les chapitres de Goodwin (ch. 2) et Holt (ch. 3) soulignent la dette contractée par l’analyse de conversation à l’égard de Bakhtin et de Goffman, tout en en révélant les limites des cadres d’analyse qu’ils ont proposés. Couper-Kuhlen (ch. 4) et Clift (ch. 5) s’intéressent à la parole rapportée dans des contextes non narratifs, tandis que Haakana (ch. 6) et Rae et Kerby (ch. 7) s’y attachent en contexte narratif, montrant comment les orateurs produisent le cadre de la parole qu’ils rapportent. Enfin, Galatolo (ch. 8), Clayman (ch. 9) et Wooffitt (ch. 10) examinent l’usage de la parole rapportée en contexte institutionnel. On mentionnera tout particulièrement le premier de ceux-ci qui expose le travail moral et inférentiel accompli par le recours à la parole rapportée en contexte judiciaire.
Milburn Philip, Quelle justice pour les mineurs ? Entre enfance menacée et adolescence menaçante, Toulouse : érès, 2009, 236 p.
Compte rendu par Francis Bailleau (Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions pénales, CESDIP, CNRS UMR 8183, Université de Versailles Saint-Quentin).
Dans son dernier ouvrage : Quelle justice pour les mineurs ? Entre enfance menacée et adolescence menaçante, Philip Milburn propose un modèle théorique global d’interprétation des transformations de la Justice des mineurs ces dernières décennies en France.
Pour « dévoiler les rationalités profondes qui animent l’intervention judiciaire » (p. 17) depuis le xixe siècle, l’auteur s’appuie sur la notion désormais classique de paradigme, issue des travaux de Thomas Kuhn (1983), pour inscrire son propos dans « une sociologie herméneutique de l’action » (p. 19).
Il opère un découpage en trois phases de cette longue période :
— « De la correction paternelle au paternalisme d’État : paradigme disciplinaire »,
— « Du droit des mineurs aux droits de l’enfant : paradigme clinique »,
— « Enfant vulnérable, adolescent responsable : paradigme responsabiliste »,
dont il retrace la genèse puis en suit les développements afin de proposer une interprétation des « valeurs partagées qui constituent les référents généraux fonctionnant pour l’ensemble des acteurs comme des évidences, dans lesquels leurs choix et leurs décisions s’opèrent compte tenu de cadres pluriels » (p. 29).
S’appuyant sur différentes sources : les textes de loi, les écrits des professionnels, les enquêtes empiriques qu’il a menées, l’auteur propose une interprétation des changements qu’a pu connaître l’institution sur une longue période. Il s’agit de mettre en valeur la complexité de ces changements et de leurs rythmes ainsi que leurs interdépendances en se situant à différents niveaux de la réalité sociale, intellectuelle et professionnelle de ce secteur. La relecture de cette histoire particulière offre au lecteur un panorama convaincant de ces évolutions, avec une réserve concernant la période contemporaine que nous connaissons le mieux.
Une option théorique du modèle proposé, rappelée à plusieurs reprises dans l’ouvrage, anime le propos : le mode de fonctionnement de ce paradigme « ne répond pas aux seules injonctions des mesures prévues par les textes » (p. 28), il s’agit de se dégager de la « volonté du politique et [de] l’intervention du législateur » (p. 132). Ce choix, me semble-t-il, le fragilise pour interpréter les transformations de cette juridiction centrée sur le contrôle et le traitement étatique de l’enfance coupable ou sur la protection judiciaire de l’enfance victime.
Cette posture est sans doute liée aux changements qu’a pu connaître cette administration de la Justice depuis les années 1990 mais également aux commentaires, aux prises de position souvent très (ou trop ?) tranchées qu’ont provoqués ces changements, aussi bien dans le monde professionnel que dans le monde universitaire. Et si cette posture est légitime dans un premier temps afin de mettre en lumière les fondements de l’histoire en privilégiant une analyse structurelle de cette institution et en laissant de côté l’histoire dite événementielle, elle ne doit pas se transformer en position de principe.
Par exemple, si durant la période de l’après-seconde guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1970 le tribunal pour enfants a pu se développer dans une relative quiétude (si ce n’est indifférence) sous la pression conjointe de certains magistrats, de professionnels de l’éducation et d’experts, c’est qu’il existait depuis 1945 un compromis au niveau politique qui s’était noué sous l’égide du gouvernement provisoire d’Alger, regroupant toutes les forces politiques du pays à l’exception de l’extrême droite. L’axiome de base, faisant référence aux premiers développements des sciences sociales de la période de l’entre-deux guerres, qui a permis à ce compromis de s’établir et de perdurer jusqu’aux années 1970, était de considérer les mineurs comme des personnes en formation, différentes des adultes, et qu’il fallait protéger. Cet axiome marquait une rupture avec celui qui dominait avant cette période : les mineurs doivent être traités comme des miniatures d’homme, possédant une appréhension plus ou moins affirmée de leur responsabilité, et non comme des êtres spécifiques.
Un éclairage supplémentaire « prenant au sérieux le rôle du politique » aurait également permis, par exemple, de comprendre plus en profondeur les implications du glissement qui s’est opéré en France entre la notion de responsabilisation – notion d’ordre psychologique, mise en œuvre par les praticiens de ce champ (cf. le chapitre de l’ouvrage consacré à l’analyse des mesures de médiation et de réparation) – et celle de responsabilité juridique que le politique réfère aujourd’hui systématiquement à un système pénal rétributif, non sans effets concrets sur le mode de fonctionnement de cette institution dédiée aux mineurs. Glissement, ambivalence de cette notion sur lesquels s’est opérée cette mutation en prenant appui, dans un premier temps (les années 1980), sur des mesures jugées par les professionnels « innovantes » : travaux d’intérêt général, médiation, réparation, etc. Ces premières mesures avaient surtout pour caractéristique de concilier la doxa propre à la période « welfare » qui animait majoritairement le milieu professionnel avec les exigences gestionnaires des administrations étatiques mais aussi avec les attentes punitives incluses dans l’expression, par la population, du sentiment d’insécurité, une expression que de nombreux politiques ont cherché à instrumentaliser sans vouloir en appréhender les fondements économiques et sociaux car ils auraient ainsi remis en cause les choix politico-économiques qu’ils approuvaient par ailleurs au niveau international. De plus, les nouveaux dispositifs, les équipements privatifs de liberté qui se sont multipliés depuis les années 2000 et les transformations de la législation, qui s’imposent d’un point de vue institutionnel aux magistrats de la jeunesse, n’ont fait l’objet d’aucune concertation avec les professionnels et ne font pas l’objet d’un consensus, pas plus qu’ils n’arrivent à s’imposer dans la doxa actuelle. Et ce retour à un pénal traditionnel « pur et dur », cette nouvelle organisation du traitement des mineurs coupables qui s’installe entrent en contradiction avec l’interprétation des évolutions sur le long terme des modalités des systèmes de contrôle social, telle que celle proposée par M. Foucault dans ses derniers écrits.
La mise en œuvre d’une approche comparative plus systématique des changements que l’on peut repérer au niveau européen aurait également sans doute permis de souligner les limites de cette option théorique. Si chacun des pays européens connaît ou a connu récemment une transformation des principes régissant ce secteur, en particulier une réinterprétation de la notion juridique de responsabilité des mineurs, aujourd’hui la France se trouve isolée dans sa volonté de réduire le champ d’intervention du juge des enfants, de systématiquement pénaliser le comportement des jeunes et de voir dans les mesures privatives de liberté la seule issue à la délinquance des mineurs. Et l’on ne peut manquer de s’interroger sur les effets, au niveau des pratiques des professionnels, de ces interventions politiques et législatives à répétition depuis 2002.
Les changements en profondeur qui ont réorienté les politiques judiciaires au niveau européen n’ont abouti dans aucun de ces pays, hormis la France, à une telle banalisation du traitement judiciaire de la jeunesse qui s’apparente, de lois en lois, au traitement des adultes délinquants, occultant progressivement toutes les notions qui autorisaient un traitement spécifique de cet « être en formation », n’ayant ni les capacités, ni le pouvoir, ni les droits et les devoirs des adultes, culturellement, socialement et économiquement intégrés.
Ogien Albert et Quéré Louis, Le vocabulaire de la sociologie de l’action, Paris : Ellipses, 2005, 128 p.
Compte rendu par Baudouin Dupret (Institut des Sciences sociales du Politique – pôle Cachan, CNRS/ENS Cachan).
Il ne saurait être question de faire un véritable compte rendu d’un ouvrage qui se présente comme une série d’entrées de dictionnaire sur le thème de la sociologie de l’action. Cela nécessiterait en effet de discuter chacune de ces entrées, du choix qui a présidé à sa sélection, des renvois qui sont opérés, des conceptions convergentes mais aussi parfois conflictuelles de la sociologie de l’action, et aussi des désaccords que l’on peut avoir à l’égard de certaines et non d’autres.
Qu’il nous soit donc permis d’insister sur l’utilité de ce genre d’ouvrage pour l’étudiant qui, devant le champ vaste et complexe de la littérature propre à un courant sociologique, peut avoir des difficultés à s’orienter.
La conception qu’ont les auteurs de l’action et de sa sociologie est assez syncrétique. Des sociologues comme Goffman, Cicourel, Garfinkel, mais aussi des philosophes comme Bouveresse, Livet, Wittgenstein ou des classiques comme Schütz, Weber et Dewey sont tour à tour sollicités, de même que des courants variés (et parfois moins compatibles qu’il n’y paraît à première vue) sont évoqués, sans que ne transparaisse de véritable préférence de nos auteurs (sinon bien sûr dans le choix de la thématique et des entrées pour en traiter).
Il n’est pas sans intérêt de mentionner les termes servant d’entrées dans ce Vocabulaire : action, action située, cadres, catégorisation, compétence, contraintes d’acceptabilité, convention, description, expérience, formulation, habitude, historicité, indexicalité, individualisme méthodologique, intention, interprétation, intersubjectivité, membre, motif, normes, ordre, perception, pluralité des mondes, pratique, raisonnement pratique, réflexivité, régimes d’action, routine, savoir-faire, situation. On y perçoit le mélange de pragmatisme, de philosophie du langage, d’interactionnisme et d’ethnométhodologie spécifique aux auteurs de ce livre.
S’il fallait formuler une critique à son endroit, elle porterait d’abord sur une sorte de consensualisme qui tend à effacer les différences parfois profondes entre les courants de pensée qu’ils regroupent sous le vocable de sociologie de l’action. Et, ensuite, à l’inverse, on peut regretter non pas qu’ils aient opéré certains choix, mais qu’ils ne les aient pas plus explicitement affichés. Toutes remarques qui procèdent, assurément, de la contrainte du format qui impose une sélection très limitée d’entrées et un traitement nécessairement partiel et partial de celles-ci.
Ost François, Dire le droit, faire justice, Bruxelles : Bruylant, coll. « Penser le droit », 2007, XXIV-206 p.
Compte rendu par Laurence Dumoulin (Institut des Sciences sociales du Politique – pôle Cachan, CNRS/ENS Cachan).
François Ost est un auteur qu’on ne présente plus. Certaines de ses analyses non plus, tant elles sont passées dans le bagage scientifique des analystes du droit et de la justice. Et pourtant, ne gagnerait-on pas à le présenter, non pour dire qu’il est juriste et philosophe, professeur et vice-recteur aux Facultés universitaires Saint-Louis, qu’il a par ses travaux de théorie et de philosophie du droit marqué toute une génération, mais pour dire qu’il incarne la figure de l’intellectuel, tout à la fois pétri de culture classique et immergé dans son temps, ne s’enfermant pas dans la tour d’ivoire de l’Université non plus que dans un genre littéraire particulier, mais se déployant dans tous les espaces et les recoins de l’expression « graphosphérique » [2], partout où cela fait sens pour lui ? François Ost est à bien des égards un auteur atypique et si Dire le droit, faire justice est un volume qui ouvre grand sur son œuvre, ce n’est encore qu’une facette de celle-ci que l’on aperçoit ici.
Ce livre se donne à voir, dans son écriture comme dans sa structure, comme un tableau impressionniste réalisé sur une vingtaine d’années. Procédant par petites touches, il juxtapose une dizaine de textes portant sur des thèmes variés mais qui tous interrogent la place du juge et du droit dans les sociétés contemporaines. Les trois premiers textes portent explicitement sur les transformations de l’office du juge et proposent des typologies devenues célèbres ; le quatrième s’intéresse au sens qu’il faut donner à la méthode de l’interprétation juridique et suggère des parallèles avec l’interprétation lyrique ou théâtrale ; le cinquième tente de caractériser les « nouvelles loyautés du juge », c’est-à-dire l’émergence d’une forme de renouvellement de la culture judiciaire classique ; le sixième questionne la durabilité de la loi, sa « réversibilité » et sa résistance au temps qui passe en traitant du droit transitoire des modifications jurisprudentielles ; le septième réfléchit à la prolifération des droits et à la multiplication des procédures qui pourraient caractériser un phénomène de judiciarisation ; le huitième revient sur les rapports entre médias et justice et fait le procès de la raison médiatique ; le neuvième et dernier propose une réflexion philosophique sur l’acte de juger, en suggérant douze lectures d’une histoire bédouine portant sur le « douzième chameau ». Il est ici question de partage et de ce que le supplément (le douzième chameau) permet de rétablir de la justice au-delà de la simple division des biens entre des héritiers.
Il est heureux que ces neuf articles écrits entre 1985 et 2004, jusque-là éparpillés dans des revues et des ouvrages collectifs, soient aujourd’hui réunis. Non seulement parce que cela simplifie l’accès à ces textes dont plusieurs ont fait date mais aussi parce que cela fait apparaître des frémissements, des hésitations voire des évolutions tant dans la réalité analysée que dans les grilles d’analyse elles-mêmes. François Ost n’est pas de ces auteurs qui s’accrochent à leurs théories ou à leurs concepts pour les défendre envers et contre tout. Au contraire, il serait plutôt le premier à souligner la fragilité des analyses produites, la précarité des modèles proposés, leur vulnérabilité à la critique et au temps qui passe. Nous ne saurions le dire mieux qu’il le fait lui-même dans un beau préambule : « Ce livre regroupe une dizaine d’études réparties sur vingt ans, comme autant de jalons balisant cette piste incertaine et mouvante ; les relais d’une route qui, trop souvent, comme celle des brise-glaces, s’efface à peine a-t-elle été tracée » (p. ix) Et plus loin : « Nous n’écrivons jamais qu’au provisoire » (p. xxiv), rappelle-t-il comme ultime et seule certitude. François Ost est un auteur qui n’hésite pas à revoir, amender ou compléter ses analyses pour les rendre plus actuelles et intellectuellement plus justes. Le propos est aussi intelligent, vif et cultivé qu’il est modeste. C’est ainsi qu’outre l’article sur les trois figures du juge (Jupiter, Hercule et Hermès), on trouve, dans d’autres articles écrits plus tard, des éléments qui permettent de spécifier ce juge Hermès, « l’interface des réseaux, le carrefour des communications juridiques modernes » (p. 105), et notamment de préciser ce qui fonde la culture judiciaire qui est la sienne et qui ne repose pas tant sur l’autorité hiérarchique que sur le contrôle horizontal par les pairs, qui articule les exigences d’un procès équitable à une éthique de la communication, qui revisite le fondement de la séparation des pouvoirs sous l’angle de leur coopération et de la responsabilité autolimitée des juges [3]. De même, l’esquisse de ce qui pourrait être un quatrième modèle de juge, Sirius, le juge national agissant urbi et orbi en vertu d’une compétence universelle, apparaît au détour d’un article écrit quinze ans après « Jupiter, Hercule et Hermès » [4].
Ce livre laisse ainsi entrevoir l’originalité, la diversité et la fécondité des travaux de F. Ost bien au-delà de la philosophie et de la théorie du droit. Car il ne fait pas de doute que ses écrits diffusent plus loin, qu’ils résonnent du côté des sociologues, des politistes… et contribuent à nourrir leurs problématiques – autour des formes de droit négocié, de l’éthos des juges, de la question du temps dans l’exercice de la justice et des tendances actuelles à la « managérialisation »… Mais d’autres chantiers pourraient tirer parti des analyses de François Ost. On pense en particulier à l’exploration des rapports entre droit et littérature [5], thème désormais classique des recherches de sociologie du droit aux États-Unis, encore peu développé dans les travaux français et européens. C’est à un dialogue interdisciplinaire que nous invitent les écrits de François Ost, lui qui affirme que « l’indiscipline littéraire [est] de la plus grande utilité pour les disciplines scientifiques » [6].
Ost François, La nuit la plus longue – Sade et Portalis au pied de l’échafaud, Louvain-la-Neuve : Anthemis, 2009, 95 p.
Compte rendu par Benoît Dejemeppe (Cour de cassation, Bruxelles).
À l’occasion de son audition préalable à sa nomination à la Cour suprême des États-Unis, le juge Stephen Breyer disait : « L’étude de la littérature demeure une des choses les plus utiles pour l’exercice de mon métier de magistrat. » Le message américain mérite d’être médité en Europe, pas seulement par les juges d’ailleurs, et François Ost, devenu orfèvre en clés de lecture, a fait la preuve de la vitalité de cette démarche. C’est que la littérature offre à ce juriste explorateur une source d’inspiration inépuisable (voir notamment son ouvrage Raconter la loi, paru chez Odile Jacob en 2004).
Ceux qui le suivent à la trace se souviennent de sa présentation de l’Exode qui raconte l’histoire d’un peuple, esclave de Pharaon, prenant la route du désert. Après une errance de quarante ans, il forme une nation et, par l’alliance avec son Dieu, se donne une Loi qui sera la véritable fondation de son histoire. L’auteur y voit davantage un récit de libération que d’oppression, en quelque sorte le premier récit d’un contrat social, vingt-cinq siècles avant celui des Lumières. Et on l’a encore connu renouvelant le sujet de l’origine du droit moderne à travers la métaphore de Robinson Crusoé découvrant sur son île déserte le droit de propriété, le droit des contrats, bref la matrice des droits subjectifs.
Le voici revêtant maintenant les habits du dramaturge, déguisement qu’il affectionne en secret depuis l’enfance. Le philosophe du droit est en effet plus qu’un « professeur sans frontières » académiques, linguistiques ou méthodologiques. C’est aussi un pédagogue soucieux de permettre à un large public, en particulier aux jeunes, de s’initier avec la grammaire de la société à l’aide de personnages incarnés. Il y a quelques années déjà, pour illustrer l’éternel conflit entre les lois de la cité et celles de la conscience, il avait donné « Antigone voilée », pièce où il réinventait l’héroïne de Sophocle sous le nom d’Aicha. Il y avait avec succès porté à la scène le thème de l’objection de conscience dans sa version interdiction du voile et donnait à réfléchir sur la tolérance.
Cette fois, François Ost revient sur les planches avec le marquis de Sade où il propose une suite à son essai Sade et la loi, paru en 2005, également chez Odile Jacob.
Un dialogue d’une envoûtante intensité
L’histoire est probable, qu’importe d’ailleurs si elle n’est pas avérée, le talent du créateur est de la rendre crédible. Paris, 25 juillet 1794. C’est encore la Terreur. Sade et Portalis ont trouvé refuge dans une maison de santé où ils espèrent pouvoir discrètement attendre des jours meilleurs. Mais la vie en décide autrement : demain, la charrette passera à l’aube. Que peuvent se dire ces deux hommes enfermés à deux pas et quelques heures de la guillotine qui guette leur tête ? L’ennemi irréductible des lois dialogue avec l’ami de la société, le jurisconsulte bien tempéré, sans doute encore ni démocratique ni républicain. Non pour fraterniser dans la conscience de leur commune humanité devant un destin inexorable. Mais à peu près comme aujourd’hui deux intellectuels aux positions à 180 degrés l’un de l’autre viendraient débattre autour de minuit à la télévision de l’avenir du monde.
On sait que l’un a écrit des milliers de pages où il rêve d’instaurer la république universelle par la dépravation générale, tandis que l’autre voudrait établir la paix sociale par des règles, lui qui, paradoxalement, se trouve au seuil de l’échafaud pour avoir échappé à la vengeance des lois. Une discussion d’une envoûtante intensité s’engage, le ressort de l’action restant constamment tendu par le suspens du sort à faire à la promesse de libération, moyennant forte contribution, d’un seul d’entre eux à l’intervention du directeur de la maison. La tension est à peine divertie par le jeu, tout en émotion, d’un quatrième personnage, la demoiselle de service que Sade s’obstine à appeler, et pour cause, Justine.
Tels qu’en eux-mêmes, on retrouve les héros dans leur récit et leur gloire. Comme un alchimiste, l’auteur s’inspire des citations de l’un et de l’autre, retravaillées à sa convenance par l’amour de la littérature orale, pour nous les donner à voir et à entendre.
En homme de cabinet, blanchi sous l’étude des lois, Portalis condamne la législation révolutionnaire : « On légifère en surface, et demain ces réformes de carnaval seront passées de mode. Ces législateurs d’un jour ignorent qu’il faut être sobre de nouveautés si l’on veut durer. Il est utile de conserver tout ce qu’il n’est pas nécessaire de détruire. […] Ce n’est plus un État, mais un système monstrueux dont il ne s’est rencontré nul exemple dans l’histoire : une tyrannie anarchique qui nous a privés à la fois des bénéfices de l’ancien et du nouveau régime. […] Voilà pourquoi il faut beaucoup d’expérience et de sagesse au législateur : il s’agit que la transgression de la loi s’avère un désavantage à ceux que l’idée tenterait. Une combinaison d’intérêt et de devoir doit toujours présider à cet ouvrage. »
Ayant déjà passé la moitié de sa vie à l’ombre de la loi, détaché de la contingence du moment et poursuivant sa contestation radicale de l’ordre social, qui défie les régimes politiques, sape les lois de la cité et corrompt les lois de la nature, Sade de lui répliquer : « Monsieur le défenseur de la veuve et de l’orphelin, vous méprisez ce peuple pour le bien duquel vous prétendez légiférer. Je sens bien que vous ne le croyez pas assez digne pour se prononcer sur les lois qui le lient. Vous préférez l’élection d’hommes choisis, mais, moi je vous le dis, l’élection désignera fatalement ceux qui présentent au plus haut point l’art d’éluder les lois ou qui disposent des meilleurs moyens de s’y soustraire. »
Tout à sa seule loi intérieure, Sade le polygraphe se rit à l’idée d’être raccourci le lendemain et traite plaisamment son compagnon d’infortune de Monsieur le codificateur : « Prenez garde aux mots, lui dit-il, en transfigurant l’usage de ceux-ci, ils vous échappent et parfois parlent à votre place. Ils circulent clandestins, ils dérivent et moi je les recueille, je les échauffe, je les détourne, je les adultère, je les retourne, je les travestis, je les copule, je les profane, je les blasphème, je les sacrilège, je les sodomise, je les inceste. […] Rien n’empêchera de libérer les mots. Pour eux, point de Bastille, point de guillotine. » Ce qui suscite la réponse indignée de Portalis : « Quand le langage lui-même n’oppose plus aucune résistance au mensonge, l’imposture triomphe de la vérité. »
La terreur ne fait que commencer
Finalement, la décollation de Robespierre leur permettra d’échapper au supplice, non sans que, on le devine, le champion des lois n’eût tenté d’éviter celui-ci en se prêtant à la proposition de corruption du maître des lieux que le divin marquis, dans son entêtement de l’irrédemption, a refusée.
Tout est bien qui finit bien ? Est-ce l’avenir radieux du royaume de la loi qui allait illuminer la dernière réplique ? Eh bien non ! À la question si la terreur est finie, Sade répond qu’elle ne fait que commencer.
Et en effet, quelques années plus tard, Bonaparte s’imposera en libérateur et viendra offrir à l’Europe entière un Code civil avec le concours majeur de Portalis, devenu son homme de confiance, mais aussi des millions de morts.
La pièce a été donnée à Bruxelles (où un des sites de la Justice a été baptisé Portalis…) fin 2009 et a suscité des débats enthousiastes. Ce texte trouve par ailleurs un écho dans des problématiques brûlantes, comme celles relatives à l’identité nationale, la protection de la vie privée ou le recours aux sanctions pénales dans un nombre croissant de domaines. Ainsi, pour la Belgique fédérale, le projet de la communauté du Nord du pays de refuser par la loi l’établissement dans sa région de ceux qui n’apprennent pas sa langue n’est-il pas proprement prométhéen ? Ou à force de légiférer à tout va pour donner toujours plus d’effectivité au principe de précaution, n’est-on pas en train de réduire dangereusement les libertés au fondement de l’État de droit en concoctant des remèdes plus terribles que les maux qu’ils sont censés guérir ?
On le pressent, les personnages de cette histoire, et de l’histoire tout court, ne nous parlent pas seulement du passé, mais aussi de thèmes propres à questionner le monde contemporain. C’est pourquoi on forme le vœu qu’en France, la scène en offre à son tour le spectacle.
Rawls Anne Warfield, Epistemology and Practice : Durkheim’s The Elementary Forms of Religious Life, Cambridge : Cambridge University Press, 2004, XIII-355 p.
Compte rendu par Baudouin Dupret (Institut des Sciences sociales du Politique – pôle Cachan, CNRS/ENS Cachan).
Ce livre mérite d’être lu par tous ceux qui, épigones ou détracteurs, s’intéressent à l’œuvre de Durkheim et à son héritage. Le profil de l’auteur y incite encore davantage : professeure de sociologie à Bentley College, Anne Rawls est connue pour ses travaux en ethnométhodologie. éditrice des œuvres récemment publiées de Garfinkel, elle est une des figures de proue de cette sociologie des pratiques qui, à première vue, semble bien éloignée de la tradition durkheimienne.
A. Rawls s’est attachée à prendre au sérieux la respécification par Garfinkel de l’aphorisme durkheimien. Celui-ci posait que la réalité des faits sociaux constitue l’objet fondamental de la sociologie. Pour Garfinkel, il convenait de lire que la réalité des faits sociaux constitue le phénomène fondamental de la sociologie. En substituant le terme de « phénomène » à celui de « fait », l’auteur des Recherches en ethnométhodologie (PUF, 2007) faisait état du détournement positiviste d’une intuition que la perspective phénoménologique aurait pu rendre autrement plus féconde. Et Garfinkel de bâtir sur cette respécification le programme de l’ethnométhodologie (Ethnomethodology’s Program : Working Out Durkheim’s Aphorism, Lanham : Rowman & Littlefield, 2002).
Ce qui avait chez Garfinkel l’aspect d’un jeu de mot heuristique – et peut-être même un brin ironique, quoiqu’il doive certainement s’en défendre – devient, chez Anne Rawls, une entreprise systématique et sérieuse. Pour notre auteur, l’argument épistémologique majeur des Formes élémentaires de la vie religieuse n’a cessé d’être tronqué dans l’immense littérature qui a été consacrée à cette œuvre. Ainsi, sa sociologie du savoir aurait été prise pour une épistémologie et son épistémologie, quand il en était question dans l’ouvrage, mal comprise, négligée et détournée. Fondamentalement, les commentateurs de Durkheim l’auraient pris pour le pendant sociologique de Kant. Rawls entreprend de documenter son affirmation que les Formes sont l’œuvre où Durkheim expose son épistémologie de manière systématique, en élaborant de manière empirique sur les questions de religion, de philosophie, d’anthropologie et de société aborigène. Et d’ajouter que l’intention de Durkheim y était spécifiquement de poser les jalons épistémologiques de tout son argument sociologique. La conséquence fâcheuse de cette mécompréhension est que « Durkheim et la discipline qu’il est tenu pour avoir fondée semble positiviste, alors même que Durheim avait fourni la preuve qu’elle ne l’était pas » (p. 8).
L’argument épistémologique de Durkheim, pour Rawls, situe l’origine des catégories fondamentales de la pensée humaine (la raison) ni dans la perception individuelle, comme le fait Hume, ni comme aspect transcendant et inné de l’esprit, comme le prétend Kant, mais dans l’expérience émotionnelle partagée des forces morales produites rituellement, qui sont elles-mêmes créées par la mise en œuvre de pratiques concrètes au sein d’un groupe assemblé (p. 10). Pour Durkheim, donc, l’adoption d’une théorie consensualiste de la vérité résulte d’un tournant pragmatiste qui pose le problème en termes purement individualistes, tandis que cette vérité est, pour les néo-kantiens, hors d’atteinte de l’entendement humain. La seule façon de sortir de cette impasse consiste alors pour lui à remplacer l’approche individualiste par une démarche ancrée dans la pratique sociale telle qu’elle s’accomplit. Autrement dit, le savoir trouve son origine dans les relations entre les personnes et non dans les idées individuelles.
Le livre d’Anne Rawls se présente comme une lecture systématique et attentive du texte de Durkheim. Rejetant l’idée d’écrire au sujet de Durkheim, elle se propose d’en déployer l’argument pas à pas, en sorte qu’aucune contradiction ne puisse s’immiscer. Les chapitres centraux des Formes s’articulent autour du traitement des catégories du temps, de l’espace, de la classification, de la force, de la causalité et de la totalité. Il arrive que l’argument soit noyé dans des détails – qui visent, nous dit Rawls, à lutter contre l’individualisme et l’apriorisme –, si bien que l’on en perd le fil et, surtout, qu’on en arrive à considérer ces développements comme l’exploration de systèmes de pensée plutôt que comme la base empirique d’un argument épistémologique. C’est pourtant là que se situe le cœur du travail durkheimien, et non dans l’introduction, qui est la reprise d’un texte antérieur moins abouti, et la conclusion, qui entreprend une sociologie de la connaissance sur la base d’une épistémologie qui est tenue pour acquise. Rawls s’attache en conséquence à analyser de près l’argumentation des chapitres centraux. Il en résulte une lecture très novatrice de cette œuvre majeure de Durkheim, qui prend à rebours l’essentiel de la littérature sur cet auteur. Ce faisant, Rawls présente Durkheim comme le fondateur méconnu de l’ethnométhodologie, cette étude de la production endogène de l’ordre social.
Il reste à se demander si le tableau de chasse de ce livre en valait le parcours. Autrement dit, si la réhabilitation praxéologique de Durkheim était susceptible de contribuer substantiellement à l’accumulation ethnométhodologique. Le commentaire des grands auteurs, fût-il intelligent et convaincant, présente souvent le défaut d’accentuer le caractère entropique des sciences humaines et sociales, alors que leur objet central, à savoir le monde social tel qu’il s’accomplit, est esquivé. Même si Rawls ne glose pas à propos de Durkheim, mais s’attache bien à dire Durkheim, ce livre n’en reste pas moins un travail sur la sociologie, et non de sociologie.
Schegloff Emanuel A., Sequence Organization in Interaction : A Primer in Conversation Analysis I, Cambridge : Cambridge University Press, 2007, XVI-300 p.
Compte rendu par Baudouin Dupret (Institut des Sciences sociales du Politique – pôle Cachan, CNRS/ENS Cachan).)
L’ouvrage est appelé à devenir un classique de l’enseignement de l’analyse de conversation (conversation analysis, AC). Il se présente en effet comme le premier d’une série de livres destinés à présenter de manière systématique les acquis de plus de 30 ans de recherche dans ce domaine.
L’AC peut être décrite comme cette branche de l’ethnométhodologie qui s’est attachée à l’analyse descriptive de l’échange de parole. Initiée par Harvey Sacks, dont les cours ont été publiés par Blackwell sous le titre évocateur (bien que partiellement trompeur) de Lectures on Conversation, l’AC s’est développée de manière autonome, au point d’être reconnue aujourd’hui comme une branche majeure de la linguistique pragmatique. à partir d’une intuition fondamentale – la conversation est un phénomène social qui s’organise de manière endogène – et d’un souci d’ancrage empirique – travailler sur la conversation à partir de l’enregistrement d’occurrences naturelles –, l’AC a élaboré un corpus unique de connaissance de l’activité conversationnelle, d’abord ordinaire et ensuite institutionnelle. à l’exception de rares auteurs, comme Rod Watson, rappelant l’identité des intuitions fondamentales de l’AC et de l’ethnométhodologie, celles-ci ont connu des existences largement indépendantes et, à l’occasion, antagonistes.
Le premier volume de ce traité d’AC porte sur la propriété organisationnelle de base de la conversation, à savoir son caractère séquentiel. Il n’est pas erroné d’affirmer qu’au nombre des traits caractéristiques des échanges langagiers que l’AC a contribué à étudier, la séquentialité occupe une place fondamentale. Il n’est donc guère étonnant que ce traité commence par celle-ci.
Emanuel Schegloff est un représentant éminent, si pas le représentant par excellence, de l’AC. Associé dès l’origine au travail de Sacks, c’est sans doute à lui que l’on doit cette progression vers la constitution d’un savoir systématique. Ses détracteurs diront que c’est à lui qu’on peut aussi imputer la dérive positiviste de l’AC. Sans entrer dans ce débat, nous nous contenterons de souligner à quel point il est appréciable que ce premier traité d’AC soit de sa plume.
Il n’est guère possible de faire la présentation raisonnée d’un traité. Nous en détaillerons simplement la table des matières. L’ouvrage est composé de 14 chapitres. Le premier traite de ces unités constitutives de la conversation que sont les tours de parole (ch. 1). Organisés de façon généralement appariée, ces tours de parole se positionnent de manière contiguë, adjacente, la première partie de la paire appelant la seconde (ch. 2). Une séquence s’établit minimalement par l’enchaînement de deux paires adjacentes (ch. 3). Une séquence peut être préparée, si bien qu’on observe, en anticipation à des expansions, des invitations, des offres, des narrations ou des questions-réponses, des unités conversationnelles que Schegloff appelle des « pré-séquences » (ch. 4). Dans l’organisation appariée des tours de conversation, la formulation d’une première partie de paire appelle la formulation d’une seconde partie selon un schéma préférentiel. Si la seconde partie correspond à une préférence, elle apparaîtra comme « normale », tandis que si elle ne correspond pas à une telle préférence, elle produira une sorte de « rupture » appelant une « réparation » (ch. 5). Ces réparations prennent souvent la forme d’expansions internes à un tour de conversation (ch. 6), lesquelles expansions peuvent faire l’objet d’une « post-expansion » allant d’une forme minimale (« oh » ou « okay », par exemple) à une véritable thématisation du désaccord (ch. 7). Une séquence particulière est celle qui propose un thème à la conversation (ch. 8). Les séquences conversationnelles sont clôturées de manière simple ou complexe (ch. 9). Ces mêmes séquences conversationnelles s’inscrivent dans des « séquences de séquences » (ch. 10). Il existe des séquences particulières, telles les rétro-séquences dont la première partie de paire trouve appui sur un tour de parole précédent (ch. 11), ou encore les séquences clôturées par une tierce partie ou répondant à d’autres organisations préférentielles (ch. 12). En somme, l’organisation séquentielle des tours de parole apparaît comme constitutive de la pratique même de la conversation, comme la trame fondamentale de l’activité langagière (ch. 13). Un dernier chapitre résume les points principaux de l’ouvrage et les illustre avec plusieurs cas d’application (ch. 14).
La présentation de cette dimension fondamentale de la conversation qu’est son organisation séquentielle est assurément rapide et simpliste (et sans doute aussi un peu sibylline). Elle ne doit pas dissuader le chercheur dont le matériau est fait d’échanges langagiers d’aller retrouver dans l’ouvrage même la description des fondamentaux d’une activité sociale centrale trop souvent négligée. Avec ce premier volume du traité de Schegloff, on dispose en effet d’un exposé clair, systématique et illustré empiriquement de l’essentiel de cette démarche analytique.
Schoenaers Frédéric et Dubois Christophe (dir.), Regards croisés sur le nouveau management judiciaire, Liège : Éditions de l’Université de Liège, 2008, 179 p.
Compte rendu par Cécile Vigour (Laboratoire SPIRIT Science Politique Relations Internationales, Territoire, UMR CNRS 5116, Institut d’études Politiques de Bordeaux).
Contrairement à ce que le titre pouvait laisser craindre, ce livre collectif n’est pas un manuel sur ce que devrait être le management judiciaire : il vise à caractériser de manière sociologique les transformations que l’institution judiciaire connaît depuis le milieu des années 1990 en matière de gestion et de préoccupations quant à la qualité de son activité, à partir de l’étude du cas belge (et ponctuellement de ses voisins français et néerlandais).
Pour cela, la préface d’Olgierd Kuty met d’abord en perspective ce phénomène par rapport à trois changements qui affectent les « élites professionnelles » (médecins, juristes, prêtres, scientifiques). L’autonomie, qui est au fondement de ces professions depuis deux siècles, se redéfinirait aujourd’hui en s’articulant autrement avec la collégialité. Dans la mesure où les valeurs centrales des sociétés ne sont plus considérées comme transcendantes, la légitimité de ces professionnels serait désormais négociée, les fondements de leur autorité redéfinis. Enfin, il y aurait une exigence nouvelle de coordination et de partenariat – illustrée par les changements de l’action publique, notamment la figure de l’État animateur. Pour O. Kuty, le management répond à ces trois exigences culturelles s’il n’est pas envisagé simplement comme une technique de gestion contraignante et extérieure (ce qu’il est aussi), mais comme une méthode au service d’un projet à définir collectivement. Pour y parvenir, « les professions intellectuelles doivent veiller à ne pas découpler ces deux formes de management […, mais] être attentif[s] à relier le niveau opérationnel d’action à une réflexion sur les perspectives nouvelles de son institution » (p. 12).
Ensuite, et c’est là l’hypothèse majeure avancée dans cet ouvrage, le chapitre le plus théorique (Frédéric Schoenaers) avance en introduction l’idée qu’on assisterait à l’émergence d’une nouvelle configuration organisationnelle judiciaire qui succèderait au modèle monarchique ou aristocrate, visant à asseoir la légitimité de cet ordre politique entre le Moyen âge et la fin du xviiie siècle, puis au modèle d’une bureaucratie autonome individualisante [7], suite à la diffusion des théories de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs. Sans donner plus de précisions (notamment sur la part d’hybridation avec les caractéristiques du modèle antérieur), l’auteur émet l’hypothèse que ces mutations de l’ordre judiciaire du point de vue identitaire, organisationnel ou professionnel marqueraient un changement de référentiel [8] : « La raison juridique sous-tendant la bureaucratie professionnelle autonome et individualisante typique de la justice devrait peu à peu cohabiter avec une raison managériale », avec toutes les implications organisationnelles que cela induit (p. 17).
Les années 1990 sont identifiées comme un tournant majeur, caractérisé par de nouveaux rapports entre droit, justice et société qui conduisent à une exigence d’amélioration des performances. Les facteurs du changement sont connus : « la fin de l’État-providence bailleur de fonds “inépuisables” » (p. 17) et l’influence du Nouveau Management Public (NMP) qui entraîne des recompositions et de nouvelles définitions normatives de la justice, les transformations du droit (multiplication des textes, procéduralisation, judiciarisation), la médiatisation de la justice, une contestation de sa légitimité qui conduirait à « une crise de la justice à divers niveaux » (sans que ce discours crisologique soit mis à distance). Quatre dimensions du Nouveau Management Judiciaire (NMJ) sont identifiées : l’amélioration de l’efficacité et de l’efficience dans le traitement des dossiers (via celle de la gestion des ressources), l’amélioration de la qualité de la prise de décision judiciaire, l’exigence d’ouverture aux justiciables comme aux partenaires compte tenu de l’interdépendance entre leurs actions, le renforcement des contrôles et de l’obligation de justifier la prise en compte de ces attentes.
L’un des enjeux majeurs serait « la naissance d’un collectif “global” au sein de la magistrature », fondée sur le passage d’une autonomie individuelle à une autonomie collective (p. 32) aux niveaux global et local, qui se manifesterait au travers de nouvelles capacités collectives d’action locales (renforcées par le manque de précision des politiques de réforme impulsées par le centre), l’émergence de nouveaux espaces de débats et de négociations « tacitement normatifs » (commissions, groupes de travail, assemblées générales, etc.), le développement de partenariats avec d’autres acteurs (redéfinition de la place et du rôle des tribunaux et juridictions dans un espace public reconfiguré), l’insertion dans différents réseaux qui contribueraient au décloisonnement des institutions judiciaires, à « la fin du modèle de solitude du juge et de l’évitement du contact avec les tiers » (p. 34). Participation et collégialité renforceraient également l’adhésion et entraîneraient une certaine forme d’horizontalisation des structures organisationnelles. Le NMJ, processus incrémental, est dès lors appréhendé comme « une co-construction mobilisant une série d’éléments relativement disparates : discours et attentes politiques, plans divers proposés par les organes législatifs et exécutifs, initiatives locales des acteurs de terrain » (p. 35) – dépendant à la fois des modalités d’appropriation des exigences nouvelles polycentriques, des dispositifs-cadres et savoirs d’origines et statuts divers (juridiques versus managériaux), et de leur capacité à les adapter dans leur contexte de travail.
Trois chapitres illustrent concrètement ces changements. Celui de Roger Depré retrace les nombreuses expériences mises en œuvre à l’initiative des acteurs judiciaires ou politiques qui visent, depuis l’affaire Dutroux (1996), à améliorer la qualité de la justice. Discutant la pertinence de cette notion, l’auteur plaide pour la mise en œuvre d’un système global qui intègre l’évaluation de l’efficience et de la qualité. Le chapitre rédigé par Joël Ficet s’intéresse à la managérialisation de la fonction de chefs de corps en étudiant les attentes de nature cognitive explicitées dans les profils de poste définis par le Conseil supérieur de la justice créé en 1998 et en analysant l’inégale pénétration du discours managérial (distinction entre les militants et les pragmatiques). Certaines contraintes organisationnelles permettent de comprendre la mise en place d’un management fondé sur la communication et la persuasion, plus à même de mobiliser les collègues et collaborateurs. L’ensemble des contributions insistent sur l’importance des transformations identitaires pour les magistrats, qui implique pour eux d’intégrer des changements aux niveaux organisationnels, techniques, culturels… Enfin, le chapitre rédigé par Aude Lejeune et Christophe Dubois porte sur les redéfinitions normatives d’une partie de l’activité judiciaire (par les missions de réparation, d’accompagnement et d’écoute) et les recompositions organisationnelles qui s’ensuivent.
Si l’ouvrage renseigne empiriquement et synthétiquement sur les transformations que connaît l’institution judiciaire, le parti pris des premiers chapitres de cet ouvrage comporte un revers : la volonté de monter en généralité sans spécifier les espaces géographiques ou juridiques concernés se fait au détriment de l’analyse de déclinaisons plus spécifiques du phénomène. Deuxièmement, la dimension politique n’est pas prise en compte de manière systématique. Certes, le politique est évoqué comme celui qui donne l’impulsion des changements par la mise en œuvre du NMP dans l’ensemble des services publics ; les mutations de l’action publique dans le sens d’une obligation accrue de rendre des comptes est envisagée comme une exigence démocratique. Pour autant, la caractérisation du nouveau modèle organisationnel en émergence, contrairement aux deux précédents, ne fait pas une place aussi large à l’articulation avec le politique – sans doute du fait d’une approche principalement en termes de sociologie des professions et des organisations. De plus, certaines contributions montrent une vision très optimiste du management comme stimulant démocratique.
Si l’accent est mis à juste titre sur les changements de nature cognitive et normative, plusieurs caractéristiques majeures du NMP comme du NMJ sont étonnamment passées sous silence, au premier rang desquelles l’instrumentation comme vecteur d’injonctions managériales. D’autres hypothèses paraissent insuffisamment étayées, comme celle d’un développement de la dimension collégiale et négociée de l’activité des magistrats (peu illustrée par des exemples), ou non expliquées, telles que l’émergence d’innovations surtout locales (si c’est aussi ce que Werner Ackermann et Benoit Bastard observaient en France, en revanche la mise en place d’indicateurs de délai prescriptifs au niveau national exerce des effets majeurs au Pays-Bas comme en Grande-Bretagne ; il serait intéressant d’expliquer ces différences).
Simeant Johanna, La grève de la faim, Paris : Presses de Sciences Po, coll. « Contester », 2009, 142 p.
Compte rendu par Damien Lecarpentier (Centre d’étude des mouvements sociaux, CEMS/EHESS, Paris).
Johanna Siméant nous offre avec cet ouvrage la première synthèse claire et complète d’un mode d’action occupant une place quelque peu singulière au sein du répertoire d’action contemporain : la grève de la faim. à la frontière de l’individuel et du collectif, de la non-violence et de la violence, la grève de la faim intrigue, mais a jusqu’ici fait l’objet de peu de travaux scientifiques. J. Siméant est une des rares références sur le sujet. Ayant déjà consacré un chapitre d’ouvrage et quelques articles exhaustifs à ce mode d’action [9], elle convoque ici à nouveaux frais ses recherches, actualisées et complétées par la littérature la plus récente. L’analyse est ponctuée d’extraits d’entretiens de première main avec des grévistes et mobilise également un large corpus d’articles tirés de la presse quotidienne nationale et régionale, mais aussi étrangère.
L’ouvrage est divisé en six petits chapitres qui abordent chacun un aspect particulier de ce mode d’action. Le premier chapitre tente de retracer l’histoire des grèves de la faim. Si l’expression ne s’impose réellement dans la plupart des pays qu’au xixe siècle, « au moment même où la grève ouvrière prend son essor » (p. 11), la pratique du jeûne protestataire est ancienne : les jeûnes de remontrance étaient des pratiques courantes dans l’Inde ancienne et dans l’Irlande préchrétienne, et l’on trouve trace de jeûnes de protestation à diverses époques, notamment durant la guerre d’indépendance des États-Unis. Ce n’est cependant que vers la fin du xixe et le début du xxe siècle, selon Siméant, que la grève devient véritablement un « mode d’action politique », adossé à des actions militantes collectives. Elle se déroule alors essentiellement en milieu carcéral : grèves de la faim des suffragettes britanniques réclamant le droit de vote des femmes, grèves des nationalistes irlandais demandant que leur soit reconnu le statut de prisonnier politique, etc. Le jeûne de coercition est également utilisé par Gandhi contre ses adversaires dans les années 1930-1940, contribuant, avec les grèves irlandaises, à populariser ce mode d’action. à partir des années 1960, Siméant constate une certaine banalisation de la grève de la faim, en France comme à l’étranger.
S’il existe bien une histoire des grèves de la faim, ce mode d’action a pourtant peu retenu l’attention des historiens et des sociologues qui ont, semble-t-il, toujours privilégié l’étude des formes collectives de protestation clairement associées à un mouvement social. La grève de la faim, notamment lorsqu’elle est menée par un individu isolé, peut apparaître comme un acte désespéré, un acte de protestation dont l’extrême violence contraste avec le caractère dérisoire de certaines des revendications au nom desquelles elle est souvent entreprise. Mais l’auteur relativise dans le second chapitre « le caractère supposé atypique et irrationnel » de ce mode d’action, en affirmant notamment que tout mode de protestation possède sa part de risques et de dangers, et que le recours au jeûne n’est peut-être pas aussi irrationnel qu’il paraît, ne serait-ce que parce qu’« il permet au protestataire de conserver la maîtrise de la violence – celle qu’il s’inflige lui-même » (p. 30). à partir d’un corpus d’articles de presse tirés du journal Le Monde (1971-1992), Siméant montre également que ce mode d’action n’est pas « résiduel », qu’« il fait indéniablement partie de l’arsenal des techniques protestataires », et qu’« il tient une place essentielle dans certains répertoires spécifiques, ceux des étrangers en situation irrégulière, des nationalistes ou des terroristes incarcérés » (p. 38).
Le chapitre suivant s’intéresse alors aux « sens » que revêt cette « violence faite aux corps ». L’auteur relativise l’hypothèse culturaliste selon laquelle certains groupes sociaux, du fait de leur culture, se tourneraient plus facilement vers ce mode d’action, et privilégie certaines formes de socialisation qui favoriseraient cette pratique (expériences liées à la prison, certaines formes de socialisation religieuse, etc.). Elle analyse ensuite la « structure ternaire » de la grève de la faim qui oppose une victime à son persécuteur, face à un public. Pour l’auteur, « une part de l’efficacité de la grève de la faim repose sur la sensibilisation de ce public tiers qui, sans être forcément sensible à la cause défendue, sera ému par la souffrance des grévistes et le risque de leur mort » (p. 45). La force de la grève de la faim consiste également à placer l’autorité incriminée devant ses responsabilités, en remettant entre ses mains l’issue de la grève et le sort du gréviste. Paradoxalement, la grève de la faim peut être aussi, en particulier lorsqu’elle est menée par les prisonniers, un moyen de refuser l’emprise de l’état sur le corps du gréviste et de remettre en cause « le monopole supposé de la violence physique légitime de l’État » (p. 50). Cette mise en scène des corps souffrants renvoie également, plus généralement, à l’identité sociale des protestataires. Siméant propose ainsi une lecture des grèves de la faim comme s’inscrivant dans des « luttes de statut » : « Il s’agit toujours d’individus s’engageant corporellement dans la protestation parce que leur statut est menacé voire dénié » (p. 51).
Après avoir analysé l’environnement politique et médiatique de la grève (chapitre 4) et montré que le recours à la grève de la faim doit s’analyser « en rapport avec l’espace – ouvert ou non à des groupes spécifiques – des “possibles protestataires” » au sein de chaque État (p. 62), en rappelant également la place centrale occupée par les médias s’agissant d’une action reposant sur l’appel à l’opinion et la mobilisation de soutiens, l’auteur revient sur les types de causes et d’injustices qui s’expriment au travers de ce mode d’action (chapitre 5). L’auteur constate que « face à la justice, l’administration ou l’employeur, les grèves de la faim mettent généralement en scène des individus luttant seuls contre des machines aveugles : victimes qui revendiquent le droit à être reconnues en tant qu’interlocuteurs, individus en lutte pour préserver leur identité sociale et voir respecter leur statut – ou pour accéder à celui qu’on leur dénie » (p. 73). On retrouve ici le thème des « revendications statutaires » que Siméant mobilise pour interpréter aussi bien les luttes innombrables menées par des individus se révoltant contre une décision ou une situation qui leur paraît injuste ou inextricable et confrontés à une justice ou une administration lente et aveugle, en passant par certains litiges liés au monde du travail (demandes de titularisation, de mutation ou de réintégration, par exemple), jusqu’aux grèves collectives menées par les sans-papiers, les réfugiés, ou encore les harkis, pour obtenir un statut juridique. L’auteur fait également remarquer que la grève de la faim est une arme de protestation utilisée par des opposants en contexte de répression politique autoritaire, et qu’elle est aussi particulièrement utilisée par des militants revendiquant leur inscription dans l’histoire des mouvements non violents ou en faveur de la paix.
Une fois effectué ce tour d’horizon des multiples pratiques de la grève de la faim, Johanna Siméant s’intéresse pour finir au processus qui s’enclenche lorsque débute une grève de la faim. Elle analyse « l’effet de cliquet » qui s’opère dès l’entrée en grève et qui rend difficile le retour en arrière une fois l’action engagée. Puis elle s’attache à décrire « le temps de la grève » en rappelant que la multiplication des grèves et l’accroissement des connaissances médicales sur le jeûne ont contribué à rallonger ce temps, les grévistes devant jeûner de plus en plus longtemps avant que leur action ne soit « prise au sérieux ». Dans cette épreuve opposant le gréviste aux autorités, des processus d’escalade existent, pouvant mener les grévistes à franchir de nouvelles étapes pour convaincre de leur détermination à aller « jusqu’au bout » (grèves de la soif, menaces d’immolation par le feu, etc.). L’intérêt de ce dernier chapitre est également d’analyser les réactions possibles des autorités face à la grève, et en particulier les stratégies qu’elles déploient pour la réprimer, des pratiques de réalimentation de force des grévistes aux interventions policières et militaires pour déloger les grévistes, en passant par les tentatives de division, de décrédibilisation et d’accusation des soutiens. La gestion de l’après-grève est également abordée par Siméant qui montre que la sortie de la grève n’est pas sans risque, et que le retour au réel débouche bien souvent sur un moment de grande vulnérabilité physique, morale et politique de l’individu gréviste.
L’intérêt de cet ouvrage, comme on aura pu le remarquer, est d’aborder la grève de la faim sous différents angles, et d’en offrir une analyse sociopolitique rigoureuse et synthétique qui, on l’espère, stimulera les futures recherches sur cette pratique protestataire singulière.
Smith Adam, Leçons sur la jurisprudence (traduit de l’anglais par Henri Commetti), Paris : Dalloz, 2009, XXX-661 p.
Compte rendu par Laurent de Sutter (Vrije Universiteit Brussel).
Prolégomènes à toute jurisprudence universelle
Pendant trop longtemps, le nom de Adam Smith n’a signifié qu’une seule chose : l’idée du « laissez faire, laissez aller ». L’importance, dans son œuvre publiée, de l’investigation économique a fait croire qu’elle en épuisait l’horizon aussi bien que le contenu. La traduction française des Leçons sur la jurisprudence, données à Glasgow entre 1762 et 1764, vient rappeler, au contraire, qu’elle n’en était qu’un chapitre. La pensée de Smith est avant tout une pensée de la totalité du monde, dont les différents aspects s’ordonnent autour d’une préoccupation qui n’a rien d’économique : le souci du divers. Dans les Leçons, ce souci se traduit par une référence constante à Hume et à Montesquieu. À certains égards, il est même possible d’avancer qu’elles ne sont qu’une interprétation de L’esprit des lois, d’inspiration humienne. À l’instar du grand œuvre de Montesquieu, les Leçons de Smith ne cessent de promener leur lecteur dans le lointain (espace) et le reculé (temps). Elles accumulent sur tous les sujets l’expérience des siècles et des nations, qu’elles présentent à la suite, sans autre souci d’ordre que perspectif. Il n’y a pas, chez Smith, de philosophie de l’histoire ou de la culture : les anecdotes ou les analyses se juxtaposent sans raconter un progrès ou une grandeur. Ceux qui ont vu dans Smith un représentant parmi d’autres de la philosophie naturelle héritée de Hutcheson et Pufendorf se sont trompés, il faut le craindre. Si tel était le cas, il y aurait un principe à son érudition : un principe de distribution quant à l’espace ; et un principe de succession quant au temps. Or la seule distinction que hasarde Smith est celle qui existe entre sociétés des chasseurs, des pasteurs, et de l’échange – adaptée elle aussi de Montesquieu. Cette distinction, de pure chronologie, ne dessine aucun récit historique, aucune téléologie naturelle, menant à la société moderne. Au contraire, elle possède au plus un caractère stochastique : il se fait que le monde a connu trois âges, ou plutôt trois types, voilà tout. Aux exigences de principe formulées par la philosophie naturelle, Smith se contente de répondre par une pragmatique du divers prenant la forme d’une classification « flat », au ras des choses. Et en effet, les découpes que Smith opère dans le monde se déploient de manière strictement immanente et bidimensionnelle. Elles dessinent un espace de pensée où toute chose peut prétendre à une considération égale, sans égard de lieu ou de temps.
Il existe pourtant une réserve au caractère immanent de la pragmatique du divers que manifestent les Leçons. Cette réserve, c’est la raison. Elle n’y intervient qu’une seule fois, sous la forme d’un terminus ad quem définissant la pertinence de toute observation. L’entreprise des Leçons, explique Smith, consiste à montrer « jusqu’où » les choses, dans toute leur diversité, sont fondées en raison. D’une certaine manière, les Leçons sont appelées à constituer une carte du divers, dont elle constitue l’étalon, la mesure ou l’orient. Cette carte, par conséquent, ne peut pas recevoir une extension plus importante que la raison par laquelle elle est mesurée. La raison, pour Smith, n’est pas le principe de compréhension du divers, mais la mesure de son extension. Ce qui signifie que la diversité du divers est fonction d’elle : c’est celle-ci qui incarne celle-là. Plutôt que permettre l’unification de tous les phénomènes, la raison est ce qui en permet la diversification la plus large. Elle n’a pas d’autre contenu, ni d’autre mode d’être, que celui du déploiement de la diversité de ce qu’elle se trouve mesurer. Mais un tel travail de mesure ne signifie pas que la diversité des choses doive être subsumée sous un étalon unique. Au contraire, il signifie que ce sont les choses elles-mêmes, dans leur diversité la plus étendue, qui produisent cet étalon. Tout comme le divers est fonction de la raison, la raison est fonction du divers : plus celui-ci s’étend, plus celle-ci est grande. Telle est la signification du « jusqu’où » que Smith juge utile d’insérer dans la déclaration d’intention qui ouvre la première de ses Leçons. Il ne s’agit pas de réserver à l’investigation un domaine que la raison aurait déterminé par avance, mais de mettre à l’épreuve celle-ci afin d’en produire la plus grande extension possible. Que cette extension, pour Smith, se confonde avec le travail de la jurisprudence (comprise comme théorie du droit), telle est peut-être la plus grande surprise des Leçons. Grâce à l’observation des règles de gouvernement, ce n’est pas seulement la mécanique institutionnelle des civilisations qui se trouve décrite. Aux yeux de Smith, la totalité des aspects de l’existence – aussi bien publique que privée – peut être observée par le recours à la jurisprudence. Qu’il s’agisse de droits, de règles, de procédures, d’institutions, rien n’échappe à la jurisprudence, quelles que soient les formes qu’elle ait pu prendre dans le temps ou dans l’espace. La jurisprudence, en quelque sorte, est pour Smith le nom même du divers : c’est elle dont, avant tout, la raison mesure l’extension.
Les Leçons proposent une carte de divers – et cette carte est juridique. Si telle était déjà la leçon de Montesquieu, Smith y apporte un correctif important. D’une certaine manière, Montesquieu était déjà structuraliste : seuls lui importaient les rapports, donc la loi. Au contraire, Smith privilégie les plans, les volumes à deux dimensions à l’intérieur desquels se dessinent les rapports chers à Montesquieu. Il substitue au goût pour l’anecdote manifesté par celui-ci un goût pour les paysages : on passe de Fragonard à Gainsborough. La manière dont les Leçons sont découpées, par opposition à l’accumulation des Livres de L’Esprit des lois explique ce perspectivisme propre à Smith. La découpe des Leçons est en effet aussi systématique que le cadre par lequel les peintres composaient leurs lignes perspectives. En découpant le divers suivant un ensemble de symétries (parties) et d’échelles (sections et paragraphes) délimitant chacune une case spécifique de celui-ci, Smith se donne les moyens de classer sans ordonner – ou de raisonner sans rationaliser. Mais le plus étonnant est peut-être que, dans chacune de ces cases, il se contente d’exposer l’état des choses qu’il y découvre. Même s’il multiplie les interprétations, il ne formule pas davantage de thèse locale (sur l’esclavage, la monnaie, le mariage, etc.) qu’il ne propose une thèse globale à ses différents cours. À chaque fois, Smith additionne, juxtapose, des faits, des lieux, des noms, qu’il déploie ensuite de manière à remplir l’espace que lui offre telle découpe. Contrairement à Montesquieu, dont chaque anecdote n’était que la déclinaison, toujours différente, d’une hypothèse de départ, Smith est un accumulateur. La jurisprudence, à ses yeux, n’est pas une version profane de la métaphysique. S’il la définit comme la « théorie des règles par lesquelles les gouvernements civils doivent être dirigés », ce n’est pas pour remonter aux premiers principes. Faire la « théorie des règles » est le nom que porte, chez lui, le parcours de la diversité des choses afin d’en évaluer l’extension de raison – c’est-à-dire de droit. Qu’une telle théorie puisse prendre la forme d’une investigation aussi systématique que celle d’un précis ne doit pas égarer : la systématicité n’est que celle de la découpe. L’observation, elle, reste toujours singulière, presque anarchique. Aussi singulière et aussi anarchique que les objets composant le monde, c’est-à-dire la raison, c’est-à-dire encore le droit, puisqu’il s’agit de la même chose.
Terré François (coord.), « Autour du droit : la sociologie de Jean Carbonnier », L’Année sociologique, 57 (2), 2007, p. 257-569.
Compte rendu par Pierre Guibentif (Instituto Superior de Ciências do Trabalho e da Empresa/Instituto universitário de Lisboa, ISCTE/IUL, et Faculté de droit de l’Université nouvelle de Lisbonne).
Ce numéro thématique de L’Année sociologique, composé et présenté par François Terré, fait suite à un colloque en l’honneur de Jean Carbonnier organisé le 12 décembre 2005 à Paris, au Carré des sciences, par l’Association française de sociologie du droit, le Laboratoire de sociologie juridique de l’Université Paris Panthéon-Assas et la Mission de recherche Droit et Justice.
Les quinze contributions – auxquelles s’ajoutent deux textes de Jean Carbonnier lui-même – nous font découvrir de nombreux détails du parcours de l’auteur en discussion, tout particulièrement dans les textes de Jean Hauser (« Naissance d’un sociologue du droit »), Jacques Poumarède (« L’histoire dans l’œuvre et la méthode sociologique du doyen Carbonnier »), Raymond Verdier (« Itinéraire d’un juriste humaniste dans la science des normes »), Jean Foyer (« Présentation d’une communication de Jean Carbonnier à l’Académie des sciences morales et politiques ») et François Terré (« Jean Carbonnier et L’Année sociologique »), notamment sur le climat intellectuel à la Faculté de droit de Bordeaux au moment où, en 1932, il y défend sa thèse de doctorat (p. 280, 301 et suiv., 314 et suiv., 363 et suiv.), sur les circonstances dans lesquelles il est appelé, en 1963, à s’engager dans la révision du Code civil (p. 389 et suiv., 527 et suiv.), ou encore sur ses derniers travaux, consacrés aux « libéralités », lesquelles, comme les successions, « prétendent [...] regarder la mort en face et la dépasser » (p. 370) [10]. Des étapes importantes de son devenir intellectuel sont mises en lumière, notamment par Jacques Commaille (« La construction d’une sociologie spécialisée ») et Dominique Terré (« Jean Carbonnier et la procédure pénale ») : ainsi, sa thèse de doctorat, Le régime matrimonial, sa nature juridique sous le rapport des notions de société et d’association (1932), ou l’étude sur la détention préventive qu’il élabore en début de carrière, Instruction criminelle et liberté individuelle (1937) [11]. Certains de ses thèmes préférés sont développés, tels le pluralisme normatif (en particulier par Étienne Le Roy, « Le tripode juridique. Variations anthropologiques sur un thème de Flexible droit »), la sociologie législative (Jean-François Perrin, « Jean Carbonnier et la sociologie législative »), la famille (Edwige Rude-Antoine, « Jean Carbonnier et la famille. Transformations sociales et droit civil »), ainsi que, bien entendu, le non-droit, qui inspire à Anne-Marie Ho Dinh une réflexion à la fois conceptuelle et critique : « Le “vide juridique” et le “besoin de loi”. Pour un recours à l’hypothèse du non-droit ». Enfin, nous sommes mis en mesure de mieux situer Jean Carbonnier : par rapport à certains grands noms de la sociologie (Francesco Saverio Nisio, « Jean Carbonnier ou la filiation entre sociologie et tradition »), à ses collègues sociologues du droit italiens (Vincenzo Ferrari, « Propos d’un ami italien ») et à ses collègues juristes en France (Denys de Béchillon, « À propos de la réception de la sociologie de Jean Carbonnier dans les facultés de droit françaises ») ; ou encore dans ses relations avec les institutions de la République française, par les témoignages concernant son travail de législateur dans les années 1960, mais aussi grâce à l’« Étude d’un avis de J. Carbonnier sur le statut pénal de l’enfant à naître » (par Dominique Fenouillet), qui précède la reproduction dudit avis.
Quelques thèmes, abordés chacun en divers endroits du volume, méritent une mention particulière : la prudence de Carbonnier face aux théories sociologiques (p. 280 et suiv.) et, en rapport avec celle-ci, la place secondaire à laquelle il aurait relégué la discussion de l’apport de Max Weber (p. 286 et suiv.) ; le fait que sa sociologie du droit empirique se limite à la réception des lois par ses destinataires, sans aborder ni leur production, ni les professions spécialisées qui interviennent dans cette production et dans la pratique du droit (p. 286, 549) ; l’importance que prend dans son œuvre la discussion de thèmes de droit pénal (p. 468, 556) [12]. À ce propos, François Terré nous rappelle qu’il a rédigé en 1939 un projet de code pénal letton (p. 267). On eût d’ailleurs aimé trouver, dans l’étude de sa réception dans les facultés de droit, quelques lignes sur les pénalistes. Ou encore son intérêt pour l’histoire et la culture allemandes (son séjour en Allemagne dans les années 1930 : p. 556 ; sa traduction d’un ouvrage allemand sur la guerre des Cévennes : p. 359).
Ce que nous découvrons ainsi de Carbonnier aiguise cependant notre curiosité quant à des aspects que le volume recensé ne traite guère. C’est le cas de ses relations avec ses collègues sociologues du droit hors de France, au-delà des cas, dûment traités, de l’Italie et de la Suisse. En particulier, s’il maîtrisait l’allemand, comment a-t-il travaillé avec les sociologues du droit germanophones de sa génération ? Rappelons que sa Sociologie juridique a été traduite en allemand, et qu’il figure parmi les auteurs réunis dans l’historique numéro spécial 11-1967 de la Kölner Zeitschrift für Soziologie und Sozialpsychologie, organisé par Ernst E. Hirsch et Manfred Rehbinder [13]. Sa contribution à ce volume avait été publiée en italien, en 1965, dans les Quaderni di sociologia, sous le titre « Le grandi ipotesi della sociologia teorica del diritto ». Étonnant parcours de ce texte, publié successivement en Italie et en Allemagne, et dont une version en langue française, « Les hypothèses fondamentales de la sociologie théorique du droit », n’est publiée qu’en troisième lieu, dans Flexible droit, en 1969. Parcours qui confirme, il est vrai, l’importance des relations de Carbonnier avec le milieu universitaire italien. Plus généralement, un groupe d’auteurs, de la génération de Jean Carbonnier, investissait à cette époque des efforts considérables dans l’institutionnalisation de la sociologie du droit comme discipline scientifique spécifique, un travail, évoqué par Vincenzo Ferrari (p. 272), qui se devait d’être mené au plan international. Carbonnier est sans doute proche de certains de ces auteurs, mais rien dans le volume recensé ne permet de se faire une notion plus concrète de sa contribution à leur entreprise. Il est vrai que lui-même a reconnu son peu d’intérêt pour les collaborations internationales, lié à l’appréciation négative qu’il faisait des « colloques internationaux » [14]. Autre domaine peu exploré : ses relations avec les sociologues en France. En particulier, sa participation à la vie de L’Année sociologique n’est traitée qu’assez brièvement. Il est donc entré au comité de rédaction en succédant à Henri Lévy-Bruhl (Jacques Poumarède, p. 315), et il a présidé ce conseil de 1964 à 1977 (François Terré, p. 556 ; voir aussi p. 292). Difficile, cependant, à partir des témoignages ici réunis, de mieux comprendre ce qui a conduit une revue de sociologie à élire comme président un juriste, et de savoir comment, concrètement, il exerça cette présidence et quels furent ses rapports avec ses collègues sociologues dans ce cadre [15]. Au-delà de ce cadre, peu de chose sur sa réception chez les sociologues [16], sinon – ce qui est évidemment considérable – la reconnaissance, ici sous la plume de Jacques Commaille, de son rôle déterminant dans l’établissement de la sociologie du droit comme discipline autonome.
La rareté des indications concernant les rapports qu’entretenait Jean Carbonnier avec ses collègues sociologues, tant au plan national qu’au plan international, peut être reliée à deux autres constats. D’abord, le fait que la dimension historique est peu considérée (voir pourtant les références aux tensions dans la France de l’immédiat après-guerre, p. 323 ; ou aux transformations intervenues dans le domaine de la législation depuis les années 1960-1970, dans la contribution de Jean-François Perrin). Or une pensée qui s’est formulée au long de sept décennies ne peut qu’avoir été marquée par les graves évènements et transformations qui ont eu lieu au cours de cette période. Si Jean Carbonnier a su pourtant se protéger dans une certaine mesure de cet impact de l’histoire, c’est aussi en choisissant souvent des interlocuteurs éloignés dans le temps.
Ensuite, les idées de Jean Carbonnier sont ici discutées avant tout en tant qu’éléments de la pensée d’un auteur, au demeurant d’un auteur qui a suscité une profonde admiration (voir notamment les pages 469, 481, 529, ou encore 562), et non en tant qu’éléments d’une théorie dont l’identité et la force résulteraient d’abord de sa cohérence propre et de sa manière de se positionner parmi d’autres propositions théoriques concernant le droit dans la société ; une théorie au plein sens du terme, c’est-à-dire une pensée organisée spécifiquement pour circuler et se développer au-delà de l’œuvre d’un auteur en particulier, et même au-delà de sa discipline d’origine. Une telle théorie peut pourtant être dérivée de l’œuvre de Jean Carbonnier, et elle se laisse articuler autour de l’opposition qu’il établit entre droit et non-droit. Le refus de l’auteur d’avancer lui-même dans ce travail place ses lecteurs d’aujourd’hui devant une tâche considérable [17], tout d’abord celle de comprendre et de dépasser ce refus lui-même. Au-delà du travail de recomposition des éléments de cette théorie, il s’agirait aussi de la comparer avec d’autres théories, ce qui pourrait se faire notamment à partir de concepts tels que celui de pluralisme juridique, mais aussi celui de juridicisation (p. 440, 528, 540, 566), ou encore en confrontant la distinction droit/non-droit avec la distinction Recht/Unrecht placée au départ de la théorie systémiste du droit. Et il faudrait examiner de plus près comment l’opposition droit/non-droit se situe au point de contact entre une sociologie et une politique du droit, voire même aux confins de ces trois domaines : sociologie/droit/religion.
Pour nous en tenir ici au droit et à la sociologie, traités dans le volume recensé, la distinction et la réarticulation de ces deux domaines à partir d’une réflexion épistémologique sur le statut de l’opposition droit/non-droit pourraient permettre d’approfondir dans de bonnes conditions les questions que soulèvent certaines des conclusions de politique juridique avancées par Jean Carbonnier – telles la curieuse distinction posée, en matière de détention préventive, entre ceux qui n’enfreignent « que » le droit positif et ceux qui s’écartent à la fois du droit et du non-droit (p. 465, à rapprocher des pages 837 et suiv. des Écrits), ou encore son appréciation du rôle des « entrepreneurs moraux » (p. 530, 562). Du côté de la sociologie, nous nous trouverions mis au défi de penser l’unité de la différence entre droit et non-droit, unité que Jean Carbonnier ne discute guère, préférant sans doute opérer par une opposition qui, quels que soient les arguments qu’elle précède, valorise son côté positif, le droit ; le non-droit étant condamné – nous employons ici les termes de Carbonnier lui-même, que nous nous permettons de sortir de leur contexte – à n’avoir « de sens que dans la dialectique d’analogie et de contradiction au droit » [18].
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La présente notice est publiée plus tard qu’il n’aurait été souhaitable. Une manière d’en dédommager le lecteur est de tirer parti de cette heureuse conséquence : que nous puissions ici conclure après la publication plus récente des impressionnants Écrits de Jean Carbonnier, rassemblés par Raymond Verdier, publiés en 2008 aux PUF, et déjà recensés dans la présente revue par Jean-François Perrin (Droit et Société, 73, 2009, p. 773-778). De disposer de ce superbe matériel a considérablement facilité l’appréciation critique des contributions au volume ici recensé, en rendant accessibles la plupart des textes discutés. Inversement, ce volume fournit de précieux compléments aux Écrits. Signalons-en certains des plus importants, tout en espérant que les lecteurs attentifs, qui ont déjà annoté leurs Écrits, nous pardonneront de paraître ici sous-estimer leur vigilance :
Dans L’Année sociologique, 57 (2), 2007 :
— « Itinéraire d’un juriste humaniste », de Raymond Verdier, complète très utilement l’« Introduction » aux Écrits, (p. 9 et suiv.) ;
— « L’histoire dans l’œuvre et la méthode sociologique du doyen Carbonnier », de Jacques Poumarède, contient une introduction (not. p. 316 et suiv.) à l’ouvrage Le régime matrimonial, sa nature juridique sous le rapport des notions de société et d’association (1932), dont l’introduction et la conclusion sont reproduits dans les Écrits (p. 47 et suiv.) ;
— « Un avis de Jean Carbonnier sur le statut pénal de l’enfant à naître » de Dominique Fenouillet commente et replace dans son contexte la « Note sur l’arrêt de la Cour d’appel de Metz du 3 septembre 1998 : homicide involontaire de l’enfant conçu » (Écrits, p. 88 et suiv.) ;
— « Jean Carbonnier et la sociologie législative », de Jean-François Perrin, commente, avec une réflexion sur les évolutions postérieures des techniques législatives, « La sociologie juridique et son emploi en législation » (Écrits, p. 611 et suiv.) ;
— « Jean Carbonnier et la procédure pénale », de Dominique Terré, est en bonne partie consacré à Instruction criminelle et liberté individuelle (Écrits, p. 764 et suiv.) ;
— Jacques Poumarède (p. 323 et suiv.) et Raymond Verdier (p. 356) proposent des lectures de « La Guerre des Géants sous la toise du droit. Essai d’un examen juridique de la première insurrection de l’Ouest » (Écrits, p. 1077 et suiv.) ;
— Vincenzo Ferrari, dans « Propos d’un ami italien », fournit des détails sur le cours de 1963 de sociologie du droit des successions, mentionné mais non reproduit dans les Écrits (p. 1561), et nous offre un aperçu de l’entretien de Jean Carbonnier avec Anna de Vita, publié dans l’édition italienne de Flexible droit, de 1997, mentionné mais – hélas – non reproduit dans les Écrits (p. 1577).
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