RÉSUMÉ
L’œuvre très étendue de Niklas Luhmann constitue une tentative
d’explication globale du fonctionnement des systèmes sociaux. On prétend
offrir dans cet article un panorama d’ensemble de la théorie de Luhmann
dans sa version la plus achevée. Pour cela, on commence par montrer que
certains éléments rendent possible n’importe quelle forme d’interaction
sociale, pour ensuite décrire comment, à partir du système social global
ou de la société, au fur et à mesure que la dite société devient de plus
en plus complexe, les différents sous-systèmes sociaux, comme le juridique,
l’économique, le scientifique, etc., se différencient. En dernier lieu,
on met l’accent sur ce qui, selon Luhmann, constitue les mécanismes du
fonctionnement autonome de chacun de ces systèmes. Tout cela est enfin
illustré par des exemples à propos du système juridique.
SUMMARY
Niklas Luhmann’s extensive work tries to give a general
explanation of the social system operation. In this work, we try to give
a general view of Luhmann’s theory in its best version. For this purpose
we begin showing which elements are essential for any kind of social interaction,
and then, we continue describing how, from the global social system or
society we can differentiate, while the society turns itself into a more
complex structure, the different social sub-systems as law, economy, science
and so on. At the end, it is underlined which are, according to Luhmann,
the mechanisms for the independent operation of each system, above mentioned.
All of this is shown in an example, at the end, from the law system.
« Société » : qu’est-ce qui fait que cela existe ?
Parler de société c’est parler de système, d’ordre social ;
et se demander quelles sont les raisons d’être de la société revient à
poser la question qui itérativement apparaît comme un leitmotiv chez Luhmann :
comment l’ordre social est-il possible ? La réponse aux questions
de ce genre qui jalonnent sa théorie ne consistera jamais à poser comme
postulats des constantes ou des présupposés ontologiques, ni aucune sorte
de principes a priori de la raison. Il n’y a de constance que celle
du « problème », dont l’impossible élimination est la condition-même
de l’évolution des solutions possibles, la raison d’être de la société
comme ordre historique émergeant et changeant
[1] .
Le problème qui est à l’origine de la genèse et du maintien
de l’ordre social se dessine chez Luhmann sous la forme de deux concepts
étroitement liés : complexité et double contingence. Ce sont les
référents explicatifs de la nécessité d’ordre.
Par complexité, on comprend l’ensemble de tous les événements
(Ereignisse, events) possibles [2] . On désigne ainsi, par conséquent, le champ
illimité des « mondes possibles ». Ainsi conçue, la complexité
renvoie à deux idées. D’un côté, il s’agit d’un monde de possibilités
qui n’est pas un monde réel, étant donné que l’équivalence absolue des
possibles – en tant que « possibles » – ne cesse que lorsque
le hasard permet la décantation d’un de ces mondes possibles, pour le
transformer en monde réel. D’un autre côté, ce champ illimité de possibilités
qui se nomme complexité, se conçoit conceptuellement comme chaos et pas
encore comme cosmos. Une fois que se sera introduite une forme d’ordre
dans cette infinitude, on aura instauré les conditions pour la décantation
à laquelle on a fait allusion, décantation qui permettra l’auto-affirmation
d’un des mondes comme réel ; la complexité aura été réduite, la société
aura commencé à exister.
C’est précisément dans cette idée de réduction de complexité,
entendue comme processus social permanent, que Luhmann situera le moteur
de l’évolution des systèmes sociaux. Mais complexité ne signifie pas seulement
évolution. Elle est également présente au commencement de tout ordre,
à l’origine de toute interaction sociale.
Transféré le problème de la complexité à celui, originel,
de toute relation inter-personnelle, ou, autrement dit, si l’on établit
l’hypothèse d’une « situation originaire » de contact entre
deux individus sur la toile de fond de cette complexité non réduite encore
en aucune manière, c’est-à-dire en l’absence de société, le problème prend
la forme de la « double contingence ».
« Contingent » c’est ce qui n’est ni nécessaire,
ni impossible, mais simplement possible. A partir du moment où deux individus
entrent en contact dans ce cadre, chacun d’eux percevra cette contingence,
qui concerne autant soi- même que l’autre. Cela ne servira à rien qu’Ego
essaie d’orienter son comportement par rapport au comportement prévisible
d’Alter, et qu’Alter prétende la même chose vis-a-vis d’Ego.
Et il est moins possible encore de connaître les attentes de l’autre.
Il n’y a d’autre coïncidence que celle de pouvoir attendre uniquement
l’inattendu. Jusqu’à ce qu’apparaisse un principe d’ordre, il n’existe
aucune règle de prévisibilité du comportement personnel, ni de celui d’autrui ;
rien n’est prévisible là où tout est possible ; il n’y a pas d’attentes ;
il n’y a pas de communication. Du désordre non rompu ne naît que le désordre.
Mais l’introduction d’ordre, la réduction première de la
complexité originaire, la rupture de la double contingence, ne sont pas
choses qu’un démiurge puisse mener à bien de l’extérieur de cette même
relation encore impossible. Ce n’est que transformation de l’impossible
en possible, de la paralysante possibilité générique qu’est la complexité
non réduite, en possibilité concrète. Mais il faut, et il suffit, qu’un
des individus fasse quelque chose. Luhmann se sert de la logique de Spencer
Brown pour décrire ce pas initial de la constitution de ce qui est social.
La situation de départ équivaut à l’unmarked space, à un espace
qui manque de limites définies et de signalisations, dans lequel l’orientation
n’est pas possible. L’acte, quel qu’il soit, d’un individu, équivaut à
une première référence dans cet espace, à une distinction qui met fin
à l’indétermination de l’indifférencié
[3] . Ce faisant, l’individu a réalisé un premier choix : il
a opté pour une de ses possibilités d’agir. Une telle sélection contient
implicitement une première offre à l’autre partie : celle de s’en
tenir ou non au même choix, à la même règle. Il s’est produit une première
structuration de l’horizon du possible, qui le rend pour la première fois
accessible selon une dichotomie : l’acceptation ou le refus du choix.
Mais quelle que soit la réponse, celle-ci opère à son tour comme sélection,
de telle manière que l’autre partie peut à son tour se comporter de même.
Quelque chose aura surgi indéfectiblement : communication, order
from noise.
Le caractère fondateur de ce qui est social, qui possède
cette valeur communicative de ce qui agit, s’appuie sur sa valeur de connexion
(Anschlusswert) afin de permettre à l’autre d’agir, et ainsi de
suite. C’est ainsi que peut s’engendrer le composant central de toute
structure sociale : attentes partagées. Ainsi, comme dit Luhmann,
la communication « est induite par l’expérience de la double contingence »
et « conduit à la formation de structures qui se maintiennent sous
de telles conditions »
[4] . Par conséquent, c’est le problème de la double contingence qui
opère comme « autocatalysateur » de la formation du système
social [5] . Le reconnaître ne suppose pas poser l’existence
d’une instance- substance antérieure à la société, et génératrice de la
société. Cela signifie, selon Luhmann, rapporter au hasard (Zufall)
le démarrage des systèmes sociaux. Ceux-ci naîtraient du besoin, mais
ils seraient dus au hasard, au hasard de ces premières distinctions, dont
le contenu ne serait préfiguré dans aucune nature préalable. L’opérativité
des systèmes sociaux, son lien avec une réalité qui leur est externe,
naît, en conséquence, de la « fatalité du hasard » (Die Fatalität
des willkürlichen)
[6] , de la « transformation de données qui ont leur origine
dans le hasard, en probabilités structurelles »
[7] .
Une dernière précision : étant donné que toute société
peut exister uniquement à partir du fait qu’on a donné une issue opérative
au problème de la double contingence, jamais dans la société la
double contingence ne sera donnée à l’état pur, comme « situation
sociale complètement indéterminée » [8] . Dans notre société, se maintiendra toujours
la double contingence, faite la part des choix auxquels lier notre agir
en termes d’affirmation ou de négation ; la complexité se réduira
toujours sur la base d’une complexité préalablement réduite.
De quoi se compose la société ?
Le système social apparaît, comme nous venons de le voir,
à partir du moment où un événement lie les individus par la manière de
partager le sens dont il est porteur et, partant, possède le caractère
de communication. Et les communications, c’est-à-dire ces événements qui,
dotés d’un sens, possèdent une valeur communicative, sont les composantes
de ce système que nous appelons société. C’est ainsi, selon Luhmann, que,
en tant que système, la société se compose de communications, seulement
de communications, et de toutes les communications
[9] .
Pourtant, l’élément constitutif de la société, ce sont les
communications, « élément » s’entendant comme « ce qui,
pour un système, fonctionne comme unité non susceptible d’ultérieure décomposition » [10] . Sans communication, il n’existerait pas
de société, car la communication est l’unique canal possible pour que
puissent se constituer en commun des choix comme mécanismes de réduction
de complexité, et dépassement de la double contingence. « Communication
– précise Luhmann – c’est un processus de mise en ordre des choix »,
en même temps qu’un « fait sélectif » [11] .
C’est seulement à travers la communication que peut s’établir
la communication : il n’est pas possible de communiquer sans participer
au système communicatif. Cela implique que la société, bien que composée
de communications, s’articule comme système clos. D’une part, cela signifie
que c’est le système social même qui constitue ses propres éléments, ou
encore qui produit la communication à travers la communication. D’autre
part, précisément grâce à son action close sur elle-même, le système social
se différencie par rapport à d’autres systèmes, établit ses propres limites
(Grenzen). Là où il y a communication, il y a société ; là
où l’on n’agit pas à travers la communication, il n’existe pas de système
social.
Soutenir, comme le fait Luhmann, que la société se compose
seulement de communications, n’est pas affirmer que cela ne présuppose
que communications, mais que ce sont uniquement les communications qui
différencient la société sur la toile de fond de son environnement (Umwelt,
environnement), environnement qui concourt à titre de présupposé nécessaire
de cette même différenciation du social, par l’intermédiaire de la communication.
Une partie de cet environnement, c’est la vie organique, les systèmes
psychiques des individus ou le tissu physique de la matière. Ce sont des
données extérieures au système social et dont on peut se servir pour communiquer
à l’intérieur du système, quoiqu’on ne puisse communiquer avec elles.
Si toutes les communications font partie du système, il n’est pas question
de communiquer avec ce qui, ne contenant pas de communications, est en
dehors du système [12] . « Un système social peut seulement
communiquer ; un système vivant peut seulement vivre »
[13] .
Étant donné que toute société est constituée par la communication,
qui sert de pont pour la transmission inter- subjective de critères de
sélection, la communication, selon Luhmann, « est seulement possible
comme événement qui transcende la clôture de la conscience, comme synthèse
de quelque chose de plus que le contenu d’une seule conscience » [14] . Il en résulte que la communication s’épuise
dans la dimension psychologique ou individuelle ; cette fonction
de la communication a lieu, en effet, seulement s’agissant de transmission
(Mitteilung, utterance) à prétention informative, suivie de compréhension
de la part d’au moins un autre individu. Ce n’est qu’ainsi que se réalisera
la communication. Ce n’est qu’ainsi que se constitue la société. La conséquence
qui en découle, selon Luhmann, est le refus radical de toute explication
de la communication en termes d’action, comme « action communicative » [15] . Là où la communication s’épuiserait dans
la dimension individuelle que l’action représente, il n’existerait pas
de société, mais un conglomérat d’êtres atomisés. Et si la communication
est société qui se reproduit elle-même, cela veut dire aussi que c’est
bien la société qui communique, et non pas les consciences individuelles.
Celles-ci ne se composent pas de communications, comme le prouve le fait
que, sans société, elles ne communiqueraient pas, mais elles n’en cesseraient
pas moins d’exister. « La société – dit Luhmann – ne se compose pas
de personnes, mais de communications entre personnes » [16] ; « Ce n’est pas l’humanité, mais
un système de communication qui intègre sélectivement le potentiel physique,
chimique, organique et psychique de l’humanité et qui, dans la perspective
de cette sélectivité, possède sa propre réalité et sa propre autonomie
comme système » [17] . La sélection est donc un processus sans
sujet (ein subjektloser Vorgang)
[18] .
C’est le système social global ou société, le premier pas
dans ce processus de réduction de la complexité, qui rend possible l’inter-relation
sociale. Par le moyen de la communication, la société limite cette complexité
indéterminée et non manipulable, et préfigure le champ des possibilités
qui peuvent être réalisées dans la société [19] . Mais ce n’est que le premier pas ;
il y aura des réductions ultérieures, des limitations successives du possible ;
pour ce faire, la société produit ses sous-systèmes.
Système social ou systèmes sociaux ?
On part de l’idée que « des systèmes sociaux surgissent
lorsque des personnes entrent en inter-relation » [20] . Nous avons vu que la société, comme système
total de communication, surgit à partir du moment où une telle chose se
produit. Mais l’augmentation du nombre des personnes qui s’intègrent dans
ce système premier, autant que la multiplication des communications et
des comportements possibles, comportent un niveau de complexité paralysante.
La société ne peut grandir aussi longtemps que la complexité qu’elle admet
en elle-même ne se réduit pas, aussi longtemps qu’elle ne se canalise
de nouveau. Tant que chaque individu, devant tout événement, doit prendre
en considération toutes les réponses possibles au sein de la société,
et tant qu’il compte pour cela sur un système de communication général
et indifférencié, il se produira inévitablement très vite un blocus de
la dynamique sociale par sursaturation. Lorsque la procédure fonctionne
sans filtre ou presque, toute la complexité se convertit en information
et cesse du même coup de servir comme information : elle ne peut
être réduite, canalisée, opérationalisée.
La solution au problème précédent consiste dans la production,
à partir du système social global ou société, de nouveaux systèmes sociaux,
qui en sont des sous-systèmes, sans laisser d’être des systèmes authentiques
et autonomes. Comme Luhmann le précise : « Toute inter-relation
(Zusammenhang) n’est pas un système », et le système n’existe
que « lorsqu’une inter-relation se délimite elle-même, face à un
environnement »
[21] . Par ailleurs, le facteur fondamental dans la constitution d’un
sous-système social se trouve dans sa fonction, et celle-ci n’est
autre que celle de limiter une aire déterminée de la complexité opérant
dans la société, en vue de sa réduction. Il ne sera pas nécessaire que
tous s’occupent de tout pour tout. Chaque sous-système permet un traitement
sectoriel et simplifié de la part de la complexité dont il s’occupe. Et
les autres sous-systèmes, à leur tour, pourront se passer du traitement
de cette partie de cette complexité et la percevront comme réduite. La
genèse de systèmes n’est ni plus ni moins que la spécialisation fonctionnelle
en vue de la réduction de la complexité. Ce n’est que de cette façon que
pourra évoluer la société ; c’est seulement de cette manière qu’elle
pourra devenir plus complexe.
Ces sous-systèmes font partie du système social global,
vu qu’ils se constituent sur la base des éléments constitutifs de ce dernier :
les communications. En conséquence, l’environnement (Umwelt) dans lequel
ces sous-systèmes se meuvent et face auquel ils se décantent, est le milieu
social, la société, dont ils font en même temps partie. Leur environnement
est le reste de la société. Tous sont, en partant de la société, des systèmes
communicatifs, mais là ne se trouve pas encore leur élément différenciateur,
la base de leur unité propre et leur autonomie comme systèmes, mais seulement
leur condition sociale. Ils utilisent des communications pour être opératoires,
ce qui en fait des Teilsysteme, des systèmes partiaux de la société,
qui permettent une auto-reproduction de cette société
[22] .
Il s’en suit que, à la différence de la société, ces sous-systèmes
sociaux peuvent communiquer non seulement à propos de leur environnement,
mais aussi avec leur environnement. Les communications ne s’épuisent pas
à l’intérieur de chaque système
[23] .
Ainsi, si le composant communicatif est ce qu’ils ont en
commun avec le système global, l’élément qui les spécifie comme systèmes
propres et autonomes, le principe qui fonde leur identité, trouvera ses
racines dans le même code, le même chiffre qui ordonne ses communications,
dans le type de restrictions communicatives qui permet que les communications
entrent dans les limites de chaque système et pas dans n’importe lesquelles,
dans son Umwelt. Selon Luhmann, la démarcation (Ausdifferenzierung)
d’un système par rapport à son environnement signifie « que surgissent
des limites à l’intérieur desquelles les processus sélectifs ont lieu
de façon différente de celle qui se produit dans l’environnement du système »
[24] . Nous avons déjà dit que c’est la fonction qui explique
l’émergence de chaque sous-système, et nous verrons ensuite comment la
constitution de son identité devient possible grâce à la constitution
d’un code binaire propre, et à un contact opératif également propre avec
l’environnement, grâce à sa programmation.
Pour le moment, ce qu’il faut souligner, c’est que la différenciation
dans l’environnement social de ces systèmes partiaux ayant une fonction
propre et limitée à un secteur déterminé de la complexité totale de la
société, signifie que chacun d’eux développera une grande sensibilité
à des questions thématiques déterminées, en même temps qu’il maintiendra
une grande indifférence face aux autres questions. L’évolution sociale
se baserait dans le développement simultané de sensibilité et d’indifférence
au sein de la société
[25] .
Comment les systèmes sociaux construisent-ils leurs limites ?
La réponse à cette question est : par le moyen de sens
(Sinn). Qu’on nous permette d’avoir recours à une analogie spatiale.
Chaque système parvient à se structurer à partir du moment où, en raison
de sa fonction propre, il limite un secteur particulier de la complexité
de son environnement (société) et permet d’opérer avec elle et de la réduire.
La société avait tracé les premières délimitations dans un territoire
sans limite ni référence. Mais cela permet à soi seul de transformer ce
territoire en société évoluée. Ici, ces voies ouvertes ou communications
possibles possèderont la structure d’un labyrinthe, qui empêche ou dilate
le flux de communications pour chaque problème. De là, apparaissent d’autres
sous-systèmes sociaux, comme de successives démarcations de ce territoire,
et avec la mission d’ordonner, en le simplifiant, le trafic de communications
qui opère à l’intérieur de chacune d’elles. Cependant, dans chaque sous-système,
la règle d’ordonnancement est propre et exclusive de ce territoire ;
donc, la même règle ne peut servir pour percevoir les critères ordonnateurs
opérant en dehors de lui, dans les autres sous-systèmes. En dehors de
chaque territoire, il y aura d’autres territoires, mais à partir de chacun
d’eux, les autres se perçoivent uniquement comme partie du labyrinthe
extérieur. Pour cette raison, « l’environnement est toujours plus
complexe que le système » [26] .
Ce qui est fondamental dans la constitution de chaque système,
ce sera le critère qui permettra la délimitation de ce système de ce que,
métaphoriquement, nous avons appelé son territoire et son maintien constant
(Grenzerhaltung, boundary maintenance). En ce qui le concerne,
il faudra opérer une forme de sélection sans fin qui, en tout moment,
permette de discerner quelle communication appartient au système et quelle
communication lui est étrangère. Chaque élément de la réalité doit être
attribué au système ou à son environnement, situé au- dedans ou
en-dehors du système selon un schéma disjonctif (ou dedans ou dehors),
qui n’admet pas d’option intermédiaire, un Entweder/Oder, relatif
à chaque système, propre et exclusif de chacun d’eux
[27] .
Ainsi, les systèmes se constituent et se maintiennent moyennant
la démarcation avec son Umwelt. Le critère sélectif correspondant
est, dans tous les systèmes sociaux, ce que Luhmann appelle « sens »
(Sinn). Les limites ou contours des systèmes sociaux sont des limites
de sens (Sinngrenzen). Les systèmes n’existent pas avant qu’existent
leurs limites par rapport à l’environnement, limites qui sont constituées
par le sens. Cela fait que le sens possède un caractère constitutif du
système [28] :
sans sens, il n’y a pas de limite par rapport à l’environnement, et sans
cela, il n’y a pas de système
[29] .
En quoi consiste ce sens ? Quelles propriétés possède-t-il ?
Ce qu’il faut laisser clair en premier lieu, c’est qu’en parlant de sens
dans ces termes généraux et par référence à la fonction constitutive dont
on a parlé, nous nous référons à un certain schéma formel, à un mode de
délimitation, non à des contenus délimitateurs prédéterminés. Par exemple :
le sens délimitateur et constitutif du système juridique ne consiste pas
dans la vérification du contenu ontologique ou apriorique quelconque de
la juridicité ; rien n’est juridique ou antijuridique avec antériorité
au sens constitutif du système. Mais même le sens propre de chaque système
est contingent, changeant, imprévisible, fruit d’enchaînements hasardeux.
Par conséquent, « il n’y a pas de substrat ontologique du sens » [30] . Par sens, on entend uniquement une « stratégie »
déterminée de sélection d’éléments ou de possibilités, à partir d’un environnement
plus complexe, et les « Sinngrenzen » ou limites de sens sont
les appuis de cette sélection (Selektionshilfen) [31] . Ainsi se stabilise une différence entre
ce qui intègre le système et ce qui reste hors de lui, par le moyen d’un
simple schéma binaire en termes d’appartenance ou de non- appartenance
(dans ce cas : il appartient à l’environnement). La fonction du sens
est la structuration d’un champ contenant des possibilités sous un schéma
de bipolarisation. C’est comme si l’on disait du sens qu’il sert à la
réduction de la complexité et à une augmentation subséquente de cette
même complexité, mais ramenée au schéma propre du système ainsi constitué
et, partant, rendu opératoire. Par exemple, ne peut s’appeler droit que
ce qui tombe sous les limites du sens qui, dans chacun des cas, configure
ce qui appartient au système juridique. Ainsi la complexité est réduite,
car un énorme champ de possibilités (complexité) reste à chaque instant
en marge du droit (la morale, la science, les relations intimes...). Mais
en même temps, un nombre de possibilités beaucoup plus grand peut être
soumis à l’examen de sa juridicité, selon le code binaire légal/illégal [32] (qui régit le fonctionnement
du système juridique). C’est pour cela que l’on dit que « la sélection,
c’est la liaison du système à un état qui serait également possible d’une
autre façon » [33]
.
Ce sens est changeant, contingent et continu. Changeant
quant à la succession temporaire de ses contenus ou, ce qui est la même
chose, quant aux configurations évolutives des systèmes : « Chaque
communication prend en considération la démarcation avec l’environnement,
et collabore à l’entretien ou à la modification de sa limite de sens » [34] . Ainsi chaque sélection-décision dans le
système juridique confirme ou modifie les critères d’inclusion et d’exclusion
des éléments du système. Contingent, quant à la prééminence des
possibilités sélectionnées à chaque moment, en raison de ce sens. Ces
possibilités se détachent face à l’horizon de possibilités qui demeurent
reléguées mais qui ne disparaissent pas comme telles, et sont susceptibles
de passer au premier plan et d’intégrer la constitution du sens à n’importe
quel moment [35] .
Ainsi, les critères qui délimitent le système juridique n’ont d’autre
vigueur que leur propre vigueur, face à d’autres critères possibles ;
le sens, et avec cela les limites du système face à l’environnement, se
maintient, même dans l’éventualité d’un changement de ces critères. Et
continu, aussi longtemps qu’il subsiste, en raison d’une dynamique
d’actualisation permanente, « d’une continuelle reformulation de
la différence entre actualité et possibilité, constitutive du sens » ;
c’est donc, pour cela, une « actualisation sans fin de possibilités »
(laufendes Aktualisieren von Möglichkeiten)
[36] .
Ces caractères ne sont pas incompatibles avec le fait que
les limites de sens de chaque système combinent cette mobilité potentielle
avec son apparition à chaque moment sous une certaine spécificité. A chaque
moment, une réponse sur les limites du système est rendue possible grâce
à leur classification dans une typologie qui entraîne la constitution
d’une sémantique propre à chaque système
[37] .
En somme, les systèmes se composent de communications mais
c’est par le sens que s’effectue l’appartenance de celles-ci aux systèmes.
Ce n’est pas la communication qui constitue ce sens, mais l’inverse. Il
n’y a pas de communication en marge d’un sens. Il n’y a pas de communication
en dehors d’un système social.
Comment les systèmes sociaux se structurent-ils ?
La frontière que fixe le sens fait que le système filtre
la complexité de son environnement. Au nombre des relations entre éléments
qui, en nombre illimité, peuvent se trouver dans cet environnement, il
n’y a que celles dépassant cette limite qui relèveront de ce système.
Ainsi, les relations entre les éléments du système apparaissent structurées,
et cet ordre structurel interne permettra seul la subsistance du système,
sa permanente reproduction au moyen de nouveaux éléments qui partagent
le sens : « La formation de structures – dit Luhmann – s’accompagne
toujours d’une limitation de la liberté dans la combinaison des éléments »
[38] . La structuration du système, c’est sa garantie face aux effets
dissolvants de l’entropie. Mais la structure n’est pas le facteur originaire
du système : elle est la conséquence nécessaire du caractère limité
de ses éléments et des liens possibles entre eux. C’est la condition de
son opérativité, non l’origine de sa constitution
[39] . Comme l’affirme Luhmann, la structure rend possible « le
passage de la complexité non structurée à la complexité structurée » [40] , réduite, maniable.
De quel genre sont les données qui composent ces structures ?
Il s’agit de rendre possible la reproduction ordonnée des éléments dans
le système ; or, ces éléments sont, comme nous le savons, des communications
(on peut également dire, avec les nuances que nous verrons par la suite,
que ce sont des actions). Ainsi, les structures de chaque système sont-elles
en relation avec la manière dont se succèdent en chaîne les communications,
en accord avec un certain ordre ou un schéma simple, et non sans ordre
ni accord, comme s’il s’agissait de la complexité non réduite de l’environnement,
comme s’il n’y avait pas de système. Il s’agit de rendre prévisibles les
communications qui découlent les unes des autres dans le système. Ce faisant,
nous sommes arrivés à la réponse : les structures sociales se composent
d’attentes : elles sont des structures d’attentes (Erwartungstrukturen) [41] .
Là, où s’est limitée la marge du possible, où s’est réduite
la complexité, apparaît ce qu’on peut attendre. Ainsi, seulement, les
systèmes peuvent-ils se stabiliser
[42] et accomplir leur fonction : chaque participant sait ce
qu’on attend de lui et ce qu’il peut attendre des autres. Mais, vu qu’il
s’agit de coordonner des comportements, les attentes doivent être communes
et partagées, en sorte que les individus soient interchangeables face
au système : il doit y avoir aussi des attentes d’attentes (Erwartungserwartungen),
et non seulement des attentes de conduites : ainsi seulement se résoudra
le problème de la double contingence
[43] ; non seulement on attend une conduite de la part de soi-même,
ou de l’autre, mais aussi, de chacune des parties, que ce soit le même
critère qui régisse les attentes des deux (ou n) parties. Des attentes
partagées d’une manière stable sont des attentes qui méritent ce nom.
Et cela, c’est la stabilité du système ; le filet d’attentes
subséquent, c’est la structure du système, de chaque système social.
Sa fonction stabilisatrice fait que les attentes structurant
les systèmes sociaux ne peuvent avoir un caractère seulement ponctuel
ou individuel. Ce doit être des attentes généralisées [44] . Cela signifie qu’elles doivent se soustraire
aux particularités non essentielles de chaque situation et posséder un
schéma de validité suffisamment clair et simple pour qu’il ne soit pas
modifié par les détails d’un événement quelconque. Pensons à un exemple
bien simple : le système juridique ne pourrait exister si l’application
de ses programmes normatifs n’était attendue avec un caractère de généralité ;
mais il serait modifié à la vue de la beauté des sujets ou des humeurs
des masses. Comme Luhmann le résumait dans un ouvrage déjà ancien :
la formation de structures s’achève au moyen de la généralisation des
attentes, lesquelles, ainsi, deviennent valables, en ce qui concerne le
temps, pour de longues périodes, en ce qui concerne l’objet, pour diverses
situations, et pour ce qui regarde la dimension sociale, pour un grand
nombre de personnes
[45] .
En raison de cette exigence de généralité dans les systèmes,
les attentes qui opèrent en eux le font sous certaines « abréviations
symboliques » [46]
, qui facilitent, pour les participants, la compréhension et l’assimilation
des attentes qui y règnent. C’est ainsi que se groupent les attentes,
sous les étiquettes de « personnes », rôles, programmes ou valeurs.
Qui produit, ou qu’est-ce qui produit les
systèmes ?
Les systèmes sociaux apparaissent dans la société
avec la fonction de réduire la complexité. La fonction est la raison d’être
de leur constitution, y compris de la constitution du système social originaire
ou société face à son environnement extra-social. Mais, étant donné qu’ils
se maintiennent une fois qu’ils sont constitués, les systèmes ne sont
que des produits d’eux-mêmes. L’élan initial pour leur existence,
il le reçoivent de l’environnement, mais lorsqu’ils deviennent d’authentiques
systèmes autonomes, ils alimentent d’eux-mêmes le feu de leur propre existence,
de leur survivance.
Il faut tenir compte que les éléments constitutifs de tout
système, ce sont les communications. Toute communication est en elle-même
un pur événement, un événement qui s’épuise dans l’instant temporel de
sa durée, L’identité du système devra être quelque chose de plus qu’un
conglomérat aléatoire de tels événements sans liaison entre eux,
ou se succédant arbitrairement. L’identité du système s’affirme tant qu’il
limite en propre un domaine déterminé de communications, et y établit
un ordre. Donc, le système lui- même, composé de communications, gouverne
la succession des communications qui s’opère en lui. Ce n’est que de cette
façon qu’il évite sa désintégration, lorsque se désintègrent ces événements
de durée limitée que sont les communications : à celles-ci succèdent
continuellement d’autres communications. Et cette durée est le fruit du
système, en même temps qu’elle est durée du système [47] .
Il s’agit d’un « processus sans fin » [48] et sans finalité. Il ne naît pas en raison
de l’obtention d’un objectif marqué par quelqu’un en dehors du système
et préalablement à lui. Il s’explique uniquement en raison de la fonction
qui, dans le processus évolutif, le fait surgir : la réduction de
la complexité [49] .
C’est pour cela que Luhmann écrit : « du point de vue sociologique,
l’auto-référence (Selbstreferenz) est un résultat de la différenciation
évolutive des systèmes »
[50] .
Ainsi apparaît ce que Luhmann nomme l’auto-référence ou
« autopoiesis » des systèmes sociaux. Sont des systèmes auto-référentiels
ou autopoiétiques, ceux qui « produisent par eux-mêmes comme unité
tout ce qu’ils utilisent comme unité »
[51] . Ils produisent leurs éléments au moyen de leurs propres éléments,
et, à partir de là, ils produisent également tout ce qui identifie le
système lui-même comme unité : ses opérations, processus et structures,
son identité même comme système.
La reproduction autopoiétique des systèmes n’est pourtant
pas la répétition identique de la même chose, mais la re- création constante
de nouveaux éléments liés aux précédents
[52] . A chaque communication dans un système ne succède pas une communication
identique, mais une communication nouvelle, en conformité avec le chiffre
communicatif du système, avec son sens, un chiffre toujours codéterminé
par les communications précédentes qui ont eu lieu en lui. Un système
possédant une communication unique ou répétée serait un système sans aucun
sens : ce ne serait pas un système ; il ne serait pas suffisamment
complexe pour donner un sens à cette communication, qui ne parviendrait
pas à lui appartenir ; il ne réduirait pas la complexité.
Ainsi donc, toutes les opérations du système sont en même
temps (auto)-reproduction du système
[53] . Et, selon Luhmann, cette « clôture autopoiétique »
du système constitue son unité
[54] . Les systèmes, en tant qu’unité, ne sont ni un contenu, ni une
structure, ni une configuration stable des éléments ; tout cela est
changeant, contingent. L’unité du système c’est son mode de reproduction.
Son autonomie, c’est l’autonomie de sa reproduction récursive. Le système
juridique, par exemple, n’est pas la totalité des actes juridiques qui
ont eu lieu, ni des attentes en vigueur, ni un ensemble de normes, ni
une hiérarchie formelle : c’est la manière selon laquelle le droit
peut se créer, uniquement à partir du droit lui-même. Le système social
global ou société fournit également un bon exemple : il se compose
seulement de communications, et de toutes les communications, et il ne
peut se reproduire que par l’intermédiaire de communications. Du moment
où ce procès s’arrêterait, le système disparaîtrait : il n’y aurait
plus de société.
Systèmes clos ou ouverts ?
La réponse à cette interrogation serait : les systèmes
sont à la fois clos et ouverts
[55] . Voyons comment se résout, dans la théorie de Luhmann, cette
apparente contradiction.
Pour Luhmann, la clôture des systèmes auto-référentiels,
non seulement n’empêche pas leur ouverture face à leur environnement,
mais constitue au contraire précisément la « condition de leur ouverture » [56] . Si le système peut être en relation avec
son environnement, c’est parce que, préalablement, apparaît préordonné
par le système lui-même le mode d’une telle relation
[57] . Et l’auto-référentialité ou « autopoiesis » du système
consiste en cette auto-constitution continuelle du système lui-même à
travers ses propres opérations, ce qui fait que toute opération avec l’environnement
est une opération dans le système, une opération du système avec lui-même,
une détermination de nouveaux éléments propres à partir de ses propres
éléments. Il n’y aurait pas de référence externe sans auto-référence [58] . Un exemple : la juridicité d’un acte
ne peut s’établir qu’à l’intérieur du système juridique, sur la base d’actes
juridiques antérieurs, éléments préalables de ce système ; une fois
établie cette juridicité, cet acte sera un nouvel élément du système,
conditionnant la juridicité des actes suivants qui se présenteront au
système.
Pourtant, la clôture auto-référentielle des systèmes, c’est
la « manière d’étendre les contacts possibles avec l’environnement »
[59] . La pure auto-référentialité est impossible. Chaque système
ne peut exister et se reproduire que dans un environnement. Comment pourrait
exister le système juridique s’il n’y avait pas d’actes extérieurs à lui,
à soumettre au jugement de légalité/illégalité ? Par conséquent,
« clôture autopoiétique ne signifie pas isolement »
[60] , et l’autonomie du système n’est pas indépendance totale de
ce système vis-à-vis de son environnement extérieur, mais auto-régulation,
par le système lui-même, de ses dépendances et indépendances vis-à- vis
de cet environnement [61] : c’est le système juridique lui- même
qui détermine quelles composantes et quelles circonstances d’un comportement
individuel doivent être retenues et quelles autres sont inintéressantes
au moment de le qualifier, par exemple, comme délictuel.
L’existence d’un système différencié repose sur le fait
de rendre compatible son indépendance dans la régulation de sa propre
fonction, avec sa dépendance de la manière dont les autres systèmes réalisent
leurs fonctions propres
[62] . Exemple : la régulation juridique des élections politiques
présuppose un système politique dans lequel celles-ci ont lieu et trouvent
une place fonctionnelle.
Pour que les systèmes existent et se maintiennent, leur
environnement possède la même importance essentielle que leurs structures ;
celles-ci existent seulement par référence à lui. Les structures des systèmes
se forment comme réponse continuelle face aux continuelles « irritations »
provenant de l’extérieur, de l’environnement ; ce n’est qu’ainsi
que se maintient l’« autopoiesis » du système, la production de ses
propres éléments. L’environnement est ce qui provoque (Anreger)
[63] les changements structuraux du système, son dynamisme constitutif.
Le droit existerait-il là où il n’y aurait pas de comportements humains,
ou là où ces comportements ne seraient pas en même temps contingents (libres)
et susceptibles, paradoxalement, d’engendrer des attentes ?
Chaque système possède, donc, sa sensibilité face aux conditions
changeantes de son environnement, bien qu’il s’agisse d’une sensibilité
tamisée par le chiffre propre du système : le droit examine des comportements
extérieurs à lui-même, en tant que système, mais seulement pour savoir
s’ils sont légaux ou illégaux. Cela ne veut pas dire que le système soit
forcé à une adaptation (Anpassung) aux changements qui se produisent
à l’extérieur, au titre de mécanisme destiné à maintenir constantes ses
structures. Ses structures sont contingentes ; ce qui se maintient,
c’est l’« autopoiesis » du système, la reproduction de ses éléments
par ses éléments : le réseau des attentes juridiques changera, mais
le système juridique ne disparaîtra pas comme tel, puisque la légalité
ou l’illégalité des actes dépend uniquement des éléments préalables du
système lui-même.
Ce que chaque système reçoit de son environnement, ce n’est
pas un élan causal, sans participation du système, mais une « résonance »
(Resonanz) subséquente à la production d’un changement dans cet
environnement, mais perçu par le système conformément à son chiffre. Les
changements dans l’environnement sont de pures « données »
qui, en tant que telles, ne signifient rien dans le système. Pour celui-ci,
elles ne sont retenues que comme « information », mais c’est
le propre système qui détermine la valeur informative des données qu’il
assume [64] . Comme
le dit Luhmann, « Chaque système contient son environnement par le
moyen d’un réseau (Raster) d’admission sélective d’information »
[65] . C’est ici qu’opère ce facteur essentiel pour l’autonomie de
tout système auto-référentiel, qui est l’opposition binaire : toute
donnée de l’environnement est réduite à un état simple, qui permet d’exprimer
en termes simples d’affirmation ou de négation son assomption pour le
système.
Le système est clos, car ce qu’il sélectionne du Umwelt,
ce ne sont que des données relevées par lui, et sélectionnées selon les
critères de sa sélectivité [66] : le système juridique ne se borne pas
à sélectionner les comportements selon le critère légal/illégal, mais
il établit également les critères de la qualification en termes de légalité/illégalité.
Pour le reste, le système est ouvert, parce qu’il agit à partir des excitations
provenant de l’environnement, et parce qu’il prend comme moteur de ses
sélections l’occurrence d’événements déterminés, dans cet environnement
(programmation).
A propos de l’auto-contemplation du système
Pour contrôler sa propre sélectivité et ses frontières face
à l’environnement, le système auto-référentiel doit utiliser sa propre
identité, il doit se percevoir lui-même comme système. En maniant sa propre
identité, le système constitue sa différence face à l’environnement, et
maintient son autonomie
[67] .
Cette inclusion de l’identité propre comme référence centrale
des opérations du système possède deux dimensions : auto-observation
et auto-description du système. En premier lieu, le système réalise ses
opérations en s’observant lui- même. Par exemple, le système juridique
classifie les actes comme légaux/illégaux à partir de l’observation de
ce que l’on prend pour tel dans le système juridique lui-même. L’auto-observation
(Selbstbeobachtung), c’est l’expérimentation de la réalisation-même
du système (laufendes Erleben)
[68] , c’est le traitement même de l’information, c’est « l’introduction
de la différence système/environnement dans le système qui se constitue
à l’aide de cette même différence »
[69] . Mais le système ne se limite pas à cette auto-observation pour
rendre possible son « autopoiesis ». Il faut également qu’il
possède un pouvoir direct sur ses frontières, sur sa différence constitutive,
face à l’environnement, toujours, et pas seulement au moment concret où
se réalisent en lui ces opérations. C’est ainsi que le système achève
son auto-description (Selbstbeschreibung) : il se décrit lui-même
en décrivant ses frontières ; il contribue donc à déterminer ces
limites, c’est-à-dire à se déterminer lui-même. La description se convertit,
pour partie, en ce qui est décrit. Le système se fait réflexif, car le
système qu’il décrit forme partie du système décrit. La réflexion du système
est son auto- connaissance destinée à guider sa propre sélectivité [70] .
Pour cette auto-description les systèmes engendrent des
« artifices sémantiques » et des théories réflexives (Reflexionstheorien).
Celles-ci ne se limitent pas à introduire une description externe de leur
objet mais, en le décrivant, elles lui donnent forme. Elles sont un moment
de l’« autopoiesis » du système
[71] . La Rechtstheorie en fournirait un bon exemple
[72] . Lorsque la théorie du droit, en effet, parle, par exemple,
de droit subjectif, elle emploie un de ces artifices sémantiques et, par
ce moyen, le système se décrit et se configure en même temps.
Pour leur auto-observation et leur auto-description, les
systèmes se dotent d’une vision simplifiée d’eux-mêmes. Les communications
qui les composent n’apparaissent dans leur totale variété et contingence
qu’en fabriquant des unités plus amples et plus aptes à servir d’élément
de liaison pour d’ultérieures configurations du système : les actions.
« L’action est l’unité élémentaire de l’auto-observation et de l’auto-description »
[73] . Toute communication dans le système est transformée par le
système en action, et imputée comme action du système : le système
juridique considère par exemple la communication en quoi consiste la sentence
judiciaire comme action imputable à lui-même.
L’unité de l’action ne précède pas le système, mais elle
est création de celui-ci pour son auto-observation. Mieux, dit Luhmann,
ce n’est que le besoin de réduire la complexité qui explique l’imputation
des actions à des individus
[74] . Jusqu’à l’établissement de causalités, qui est le fruit de
procès d’imputation. De cette manière seulement, la complexité apparaît
réduite à une échelle suffisante pour permettre la communication et l’orientation
des systèmes. « Les systèmes, dit-il, s’articulent eux-mêmes comme
des systèmes d’action pour pouvoir communiquer sur eux-mêmes »
[75] .
Le paradoxe a-t-il une issue ?
Comme Luhmann l’explique, « les systèmes auto-référentiels
traitent toujours avec eux-mêmes, individuellement, mais ne peuvent
pas traiter seulement avec eux- mêmes » [76] . Il faut éviter la complète circularité du
système, sa déconnexion avec l’environnement car, au contraire, le processus
sélectif face à l’environnement n’aurait pas lieu, alors que c’est lui
qui permet l’existence du système et l’accomplissement de sa fonction
réductrice de complexité. Sans un tel contact avec l’extérieur, le système
se structurerait comme pure tautologie : par exemple, est légal est
ce qui est légal, sans autre indication ni connexion. De plus, il y a
quelque chose de paradoxal dans le fait que le système puisse s’établir
lui-même, et non sur la base de quelque chose qui lui soit préalablement
donné en chaque occasion.
Un tel problème trouve sa solution, selon Luhmann, au moyen
d’un double recours : les oppositions binaires et le conditionnement [77] . Chaque système s’individualise à partir
de la possession d’un code binaire propre : légal/illégal pour le
droit, vrai/non vrai pour la science, payé/non payé pour l’économie, etc.
Par sa médiation s’assure la connectabilité (Anschlussfähigkeit)
du système avec l’environnement : cela suppose l’absorption des « irritations »
provenant de l’environnement suivant l’opposition binaire propre au système
dont il s’agit. C’est un schéma qui exclut d’autres valeurs, et à prétention
universelle [78] .
Ainsi, la tautologie disparaît sur ce point : le terrain couvert
par le droit, par exemple, ce n’est pas seulement du légal, mais
également de l’illégal ; à la science comme système n’appartient
pas la vérité sans plus, car celle-ci s’affirme uniquement grâce à ce
qui n’est pas vrai [79] .
Mais la disposition du code binaire ne nous informe pas
encore sur la façon dont se répartissent les valeurs dans la mise en oeuvre
concrète du système : le juriste, placé devant la tâche d’établir
la légalité ou l’illégalité d’un acte, ne pourra se contenter d’affirmer
qu’il est légal, s’il n’est pas illégal, et qu’il est illégal, s’il n’est
pas légal. Il est nécessaire que l’assignation de chacune des valeurs
de ce schéma dualiste soit conditionnée par une donnée externe
à l’opposition binaire elle-même. Ce qui est vrai, c’est le contraire
de ce qui est faux, et, en plus, la correction d’une telle assignation
de valeur par le système dépendra de l’occurrence effective d’un
certain état de chose dans ou hors du système. L’établissement de telles
conditions, c’est la programmation (Programmierung) du système,
et c’est l’oeuvre du même système ; c’est un moment de sa reproduction
autopoiétique [80] .
Il ne s’agit pas pour le système d’être lié à des conditions
de correction pré-existantes. Dans sa fonction de réduire la complexité
à partir du règlement du problème de la double contingence, chaque système
établit ses connections comme résultat contingent de ses mécanismes évolutifs.
Tout ce qui existe est dû à une évolution qui eût pu être toute autre
que celle qui est ; c’est le produit de l’impropabilité ; cela
naît de la « fatalité, du hasard ».
Le système se décante comme tel, par la possession d’un
code binaire propre. Les programmes ne sont que les conditions qui opèrent
à chaque moment en vue d’assigner l’une ou l’autre valeur de ce code aux
événements soumis au système. Le programme ne se déduit pas du code, mais
le système le produit, même s’il se trouve que les éléments dont le programme
se compose sont des données ou des états de chose externes au système :
au fait de tuer intentionnellement, le système juridique lie une qualification
en termes d’illégalité ; le fait est extérieur au système juridique.
Ici interviennent les théories réflexives (Reflexionstheorien),
auxquelles nous avons fait allusion
[81] . Sans programmation, le système ne réduirait pas la complexité :
les relations possibles entre les éléments n’auraient pas de limites ;
il n’y aurait pas de discontinuité entre le système et l’environnement.
En réalité, là réside le problème de la tautologie ou du
paradoxe, un problème purement conceptuel, ou relevant de la « logique »
de la théorie. Nous avons déjà dit que la Selbstreferenz ne se
donne jamais à l’état pur ; les systèmes sont toujours liés à quelque
« différenciation », et connectés à quelque donnée externe.
La « dé-tautologisation » (Enttautologisierung) de chaque
système « est garantie si le système est conçu comme système-avec-histoire
et comme système-dans-un-environnement, comme système, donc, duquel
font partie les interruptions d’interdépendance et les « assymétrisations »,
pour reprendre les propres termes de Luhmann [82] .
Peut-on connaître la réalité des choses ?
La théorie de Luhmann comporte l’une des interrogations
les plus radicales du paradigme de Kant : la croyance dans une conscience
subjective cognitive comme siège ultime de la connaissance.
Nous savons déjà que chaque système se constitue à partir
de l’établissement de ses frontières face à l’environnement, qui sont
des limites de sens. Le sens délimitateur de chaque système est exclusif,
car un sens commun à plusieurs systèmes reviendrait à éliminer la différence
entre eux, à les fondre en un seul. Il en découle que le même sens qui
sert à établir quels éléments appartiennent au système, sert aussi à déterminer
lesquels tombent en dehors de lui et appartiennent, ainsi, à son environnement,
Le sens permet la constitution du système à partir d’une disjonction élémentaire,
qui se répète constamment : ceci appartient au système, cela ne lui
appartient pas. C’est pour cette raison que l’on dit que l’environnement,
c’est la « corrélation négative du système », c’est « tout
le reste » [83]
. L’environnement est « relatif au système » [84] ; c’est pour cela que chaque système
possède le sien. L’environnement de chaque système reçoit son unité de
ce système, mais ce n’est pas un système par lui-même. Les systèmes se
décantent à l’intérieur de la société ou système global, avec la fonction
de réduire un champ de complexité déterminé. Ainsi imposent-ils de l’ordre
à l’intérieur de leur champ et non en dehors de lui, dans l’environnement
du système. L’environnement n’est pas un système, le système n’impose
pas d’ordre en lui [85]
; sinon cela signifierait la négation de la propre différenciation
du système et de la possibilité, pour lui, d’accomplir sa fonction :
le système juridique ne peut tenir compte, pour ses qualifications, de
toutes et chacune des circonstances des actes, ni de tous les actes qui
ont lieu, mais seulement de ceux qui passent par le filtre de sa sélectivité.
Attribuer à l’environnement des éléments qui ne trouvent pas de place
dans le système, c’est une stratégie du système lui-même, une imputation
(Zurechnung) qu’accomplit le système lui-même [86] .
Chaque système fait partie de l’environnement des autres
systèmes. Cela veut dire que chaque système perçoit les autres non comme
des systèmes, mais comme cette part de la complexité sociale qui ne se
réduit pas conformément au code et aux programmes qui lui sont propres.
Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de relation entre les systèmes.
Nous savons qu’un changement dans un système produit une résonance dans
les autres qui, à travers leur propre code, le perçoivent comme accroissement
de complexité de leur environnement respectif. Là-devant, ils réagissent
en augmentant leur propre complexité, afin de pouvoir continuer à se délimiter
face à cet environnement modifié ; ils engendrent des changements
en eux-mêmes qui modifient l’environnement des autres et « résonnent »
en eux, et ainsi de suite. Ainsi s’explique l’évolution sociale
[87] .
Cela est le schéma formel de l’évolution, la description
abstraite de son mécanisme de base ; ses contenus réels, quant à
eux, ne peuvent pas être pronostiqués pour un système quelconque. Il n’y
a aucun système qui possède une perspective privilégiée sur la réalité,
sur les autres systèmes. Aucun ne peut sortir de son propre code et de
ses différences constitutives pour analyser les autres à fond. Aucun ne
peut connaître les objets tels qu’ils sont, mais seulement tels qu’il
peut les contempler conformément à son propre code : légal/illégal,
vrai/faux, beau/laid, etc. Même le système scientifique ne peut prétendre
à la possession d’un statut supérieur et à une perspective différente
sur les autres. Le système scientifique existe au même niveau que les
autres systèmes sociaux, avec la fonction de réduire également un domaine
de complexité. La vérité est relative au système scientifique ; elle
n’est pas une valeur extrapolable, comme telle, à l’extérieur de ce système
[88] . Lorsqu’on cesse d’opérer dans ce dernier, cessent d’exister
les vérités : il y aura des actes légaux ou illégaux, des objets
beaux ou laids, le pouvoir ou la soumission, etc., c’est-à-dire les valeurs
propres du code systématique avec lequel on opère à chaque moment.
Ce que l’on vient de voir emporte, comme dit Luhmann, que
le sens de chaque objet est « polycontextuel » [89] , que ses sens seront aussi nombreux que les
systèmes qui intègrent cet objet dans ses opérations, sans qu’aucun de
ces sens puisse s’hypostasier, comme unique ou originaire. Une fécondation
in vitro, par exemple, est perçue conformément à des codes différents
selon le système scientifique, juridique, politique, etc. Chaque système
comprendra l’objet seulement conformément au sens propre de ce système,
et ne pourra se prononcer sur les autres sens. C’est pour cela que Luhmann
dit que la société est un système « sans sommet et sans centre » [90] . Aucun système ne peut manier les autres,
ni prédire leur évolution, ni nier leur « autopoiesis ». Chaque
système est « opaque » pour les autres, il a le caractère d’une
black box
[91] . Dans un champ ouvert de possibilités, que Luhmann nomme monde
(Welt), apparaît la contingence de tout ce qui existe. Chaque système
et son environnement respectif sont des sélections qui ont eu lieu dans
l’évolution sociale et conformément à des mécanismes qu’aucun système
ne détermine. Aucun état actuel ou futur n’est le but de l’évolution.
Ce qu’il y a, à chaque moment, c’est le centre du possible, c’est le centre
du « monde ». Le monde est « multicentre » [92] , il possède autant de centres qu’il y a de
différences constitutives formant les systèmes, mais il demeure toujours
comme « horizon » de possibilités, comme futur ouvert, comme
matrice de l’évolution.
En conséquence, pour Luhmann, la connaissance c’est « une
qualité non hiérarchique »
[93] . Il existe autant de connaissances que de systèmes : chaque
système se connaît seulement soi-même, il ne possède de perception que
de ce qui arrive à s’intégrer dans ses frontières. Ce qui reste en dehors
de celles-ci, c’est l’inconnu pour le système
[94] . Et si chaque système accède à la connaissance au moyen de ses
codes internes, il faudra accepter « l’impossibilité de connaître
la réalité en soi » [95] . Comme dit Luhmann, tout ce que le système
contemple comme réalité, au niveau de ses opérations, est construction
du système lui-même [96] . Et ailleurs, il ajoute, avec son style particulier :
« Un système seul peut voir ce qu’il ne peut voir ; il ne peut
voir ce qu’il ne peut pas voir. Il ne peut non plus voir qu’il ne voit
pas ce qu’il ne voit pas »
[97] . Pour chaque système, la réalité cognitive s’épuise, dans ses
propres frontières.
Il y a, chez Luhmann, une attaque contre toute ontologie
métaphysique. En cela, sa théorie ne semble pas un refus, mais une continuation
du paradigme épistémologique de Kant. La rupture avec ce paradigme provient
de l’opposition de la doctrine de Luhmann à tout a priori. Les médiations
de la connaissance de la réalité ne proviennent pas des catégories formelles
de la conscience individuelle, mais de la contingente configuration évolutive
du système social. Le sujet, sa conscience, n’est pas la source, mais
le réceptacle des clefs de la connaissance sociale.
Un monde sans sujets ?
Ce n’est pas que chez Luhmann les sujets disparaissent pour
laisser leur place à l’auto-déploiement des systèmes. En réalité chaque
système sera le sujet de lui-même et pour soi-même. Ce qui s’estompe,
c’est l’idée du sujet individuel, comme centre de tout système. Chaque
individu est sujet pour lui-même, pour le système auto-référentiel particulier
et propre, en quoi consiste sa conscience, comme nous le verrons plus
tard. Mais il n’y a aucun système de sujets. Il n’y a pas non plus de
sujet (en tant que conscience individuelle ou collective) des systèmes
sociaux.
La société et ses sous-systèmes, selon Luhmann, ne se compose
pas d’individus, mais de communications. Il la définit comme « un
système de communications qui intègre sélectivement le potentiel physique,
chimique, organique et psychique de l’humanité et qui trouve sa propre
réalité et son autonomie comme système dans la conduite même de cette
sélectivité » [98] . Dans un travail récent, Luhmann montre,
par un exemple clair, que tout ce qui appartient à l’individu comme entité
biologique ou psychologique, n’appartient pas pour autant au système social :
« la présence d’arsenic dans le sang, ou un état d’excitation psychologique,
ne sont pas des événements sociaux ; ils le deviennent seulement
lorsqu’ils se transforment en communications, toujours et dans la mesure
où le système social le permet. Si celui-ci ne donne pas les moyens pour
que de tels faits soient communiqués et reçus, ces derniers ne seront
que de purs événements biologiques sans aucune résonance sur la société »
[99] .
Ce qui précède ne signifie pas que la société puisse exister,
si les individus n’existaient pas, dans leur double dimension, biologique
et psychologique. Ceux-ci sont un présupposé nécessaire. Ce qui arrive,
c’est qu’ils ne font pas partie, comme tels, de l’auto-référentialité
du système.
Les individus ne font pas partie des systèmes sociaux, mais
de leur environnement, de leur Umwelt [100] . Aucun individu n’appartient
complètement, comme identité totale, à un système [101] . Chaque système fonctionnel
inclut dans sa perspective tous les individus, non dans leur intégrité,
mais seulement dans leur dimension existentielle, qui est spécifique pour
chaque système. Luhmann souligne que cela ne signifie pas que les hommes
n’ont pas d’importance vis-à-vis de la société. Pour que la société et
ses sous-systèmes puissent exister, l’existence de l’environnement respectif
est aussi importante que celle des éléments du système [102] . Les systèmes n’existent
pas dans le vide.
La notion du sujet individuel, qui est sous-jacente aux
appréciations précédentes, est celle du sujet conçu comme conscience individuelle
pensante, celui qui démarre avec Descartes et deviendra le concept fondateur
de la modernité. C’est de ce sujet que Luhmann nie l’appartenance aux
systèmes sociaux. De plus, telle conception moderne du sujet aurait sa
raison d’être dans le processus de décantation des systèmes sociaux, pris
comme systèmes fonctionnels ; ce serait l’un de ses présupposés.
Auparavant, chaque sujet faisait partie d’un système social unique, segmenté
d’abord, stratifié par la suite, duquel il recevait son identité comme
conséquence de sa position à l’intérieur de ce système. L’identité individuelle
de la personne coïncidait avec son identité sociale. Cela disparaît avec
les systèmes fonctionnels modernes [103] . Dans une société qui se
structure sur la base des relations entre systèmes, et non des relations
entre individus, chaque personne doit avoir accès à tous les systèmes
sociaux et non seulement à l’un d’eux ; « maintenant, la personne
ne peut continuer à être enracinée de façon permanente dans un sous-système
de la société, et seulement dans l’un d’eux » [104] . La même personne, chaque
personne, fonctionnera comme sujet de droits, consommateur, participant
en politique, etc.
Chaque personne renferme en soi un système psychique fonctionnant
comme système autopoiétique différent des systèmes sociaux. Les éléments
de ce système ne sont pas des communications, mais de la conscience (Bewusstsein).
Le système psychique ne perçoit rien qui ne possède la forme de conscience.
Les systèmes sociaux et leurs éléments lui sont étrangers ; ils sont
son environnement. Cette circularité opérative de la conscience est ce
qui constitue, selon Luhmann, l’individualité
[105] .
Faut-il interpréter tout cela comme une disjonction totale
et une absence complète d’influence entre les systèmes psychiques et les
systèmes sociaux ? La réponse de Luhmann est négative. Une modification
dans l’environnement comporte toujours quelque réaction dans le système,
et nous avons déjà vu que systèmes psychiques et sociaux sont environnement
l’un pour l’autre. Pour expliquer les relations qui existent entre ces
systèmes, Luhmann développe le concept d’« interpénétration ». L’interpénétration
existe entre ces systèmes qui, réciproquement, se perçoivent comme complexité
irréductible, mais se considèrent comme données pour leur propre structuration
interne, constituant ainsi leur propre complexité, maintenant constante
cette relation de réciproque dépendance, comme condition de leur propre
autonomie [106] .
Mais si cette forme de contact est possible, ce sera parce
qu’un élément de liaison apparaît entre les auto- référentialités de ces
systèmes. Cet élément de médiation, c’est le sens
[107] . Ce n’est qu’à travers le sens que le système peut se servir
des individus comme véhicule et centre d’imputation d’actions et d’attentes [108] . Et cela s’atteint à travers
le langage, qui « traduit la complexité sociale en complexité psychique »
[109] .
Reste à éclaircir la raison pour laquelle les concepts de
personne ou de personnalité apparaissent comme des données d’importance
sociale immédiate, comme s’il s’agissait de réalités en soi, susceptibles
de limiter les marges de l’agir des systèmes. Pensons, par exemple, au
rôle spécial attribué par le système juridique à ce qu’on nomme les droits
de la personne.
Ce que Luhmann montre en premier lieu, sous ce rapport,
c’est qu’avec de tels concepts, on fait allusion non à une perception
réelle, par les systèmes, de l’autopoiesis des consciences, mais à des
constructions opérées par les systèmes eux-mêmes, pour orienter leurs
processus sélectifs. Les systèmes se structurent sur la base d’attentes ;
et pour cela, ils ont besoin de l’individu. Mais ce dernier existe pour
le système, non comme tel, c’est-à-dire comme système organique et psychologique,
mais uniquement comme centre d’identification d’un faisceau d’attentes.
C’est pour cela que Luhmann dit que parler de « personnes »,
pour le système, cela signifie des collages d’attentes (Erwartungskollagen)
qui, dans le système, fonctionnent comme point de référence pour d’ultérieures
sélections [110] .
On doit expliquer également pourquoi les individus assument
en propre leur personnalité, qui n’est pas tellement une exigence d’auto-réalisation,
mais un besoin de système qui cherche un siège fiable pour les attentes
qu’il engendre. Si l’identité du sujet individuel se constitue, comme
celle de tout système, comme différence face à un environnement (mais
l’environnement est pluriel et ses clefs fluctuantes), les constantes
identificatrices se chercheront dans la consistance de l’action individuelle,
dans la localisation de critères auto-identificateurs du comportement.
Et cela, c’est la personnalité. Les possibilités de comportement sont
à chaque occasion pratiquement illimitées, mais l’individu élira celles
qui ne sont pas incompatibles avec ses conduites précédentes, qui permettent
son auto-présentation cohérente, comme identité et non comme contingence.
Avec cela, l’individu, en réalité, renonce à sa liberté, il restreint
les marges de ses comportements possibles, d’autant plus que les rôles
possibles à assumer par l’individu et les règles d’inter-relation entre
eux sont socialement préfixés
[111] .
Nous avons déjà indiqué que l’intérêt qui se lie à l’existence
de « personnalités », comme siège de comportements prévisibles
et comme imputation d’attentes fiables, est prioritairement un intérêt
social ; c’est donc le système social lui-même qui assume la protection
de ce domaine qui lui est nécessaire. Ainsi, s’expliquerait la sauvegarde
des libertés fondamentales de l’individu au sein de ce mécanisme général
de protection de l’autonomie des systèmes personnels et sociaux qui seraient
les droits de l’homme
[112] .
Une société sans consensus ni discussion ?
Si les systèmes sociaux naissent dans les sociétés complexes
avec pour fonction de réduire la complexité, leur propre existence obéit
à l’impossibilité d’un consensus réel parmi les individus, conçu comme
mécanisme d’orientation sociale, comme fondement de la société. Si le
système juridique établit ce qu’on doit prendre pour légal/illégal, c’est
parce qu’il serait matériellement impossible d’attendre une réponse provenant
de l’ensemble des individus qui vivent dans la société ; ceux-ci
ne connaissent pas tout ce qui est nécessaire pour répondre dans chacun
des cas, et l’on ne dispose pas de tout le temps qui serait nécessaire
pour chercher et obtenir leurs réponses.
A ce qui précède s’ajoute qu’aucun système ne peut s’attribuer
la connaissance de tout ce qui existe, mais seulement du secteur qui tombe
sous son code particulier et sa sélectivité. C’est pour cela qu’on ne
peut donner, au sein d’aucun système, un consensus qui serve comme consensus
social global. Ce consensus détruirait la différenciation fonctionnelle
des systèmes [113]
. De plus, dans chaque système, ses éléments ne s’intègrent pas sur
la base du consensus, mais sur celle d’une bipolarité alternative qui
contient, à parts égales, le terme positif et le négatif, légal/illégal,
vrai/faux, etc. Le conflit ne détruit pas le système, mais il est un présupposé
de son articulation. Dans les systèmes, les conflits sont « normalisés »,
soumis à ce schéma bipolaire et l’on évite ainsi sa contagion à tout l’environnement
social [114] .
Etant donné que les systèmes ordonnent leurs communications
sur cette base, et étant donné qu’il n’y a pas de communication en dehors
de l’un des systèmes sociaux, la base du consensus ne pourra être aucun
type de « rationalité communicative », et le consensus ne pourra
non plus être le référent idéal de la communication. Ici, se situe l’une
des clefs des attaques de Luhmann contre Habermas
[115] . Il n’y a pas de discours en marge de « la domination »
d’un système, car ce serait du bruit (noise), non de la communication ;
il n’y a pas de raison préalable ou supérieure aux systèmes, ou incarnée
originellement dans l’un d’eux : « Au système manque la raison »
[116] .
Tout cela conduit Luhmann à conclure que la légitimation
de l’agir d’un système devra être le produit du système lui- même et non
provenir du dehors. Le consensus ou la conformité à des valeurs morales
ne pourront être ce qui légitime une décision juridique ou politique,
une théorie scientifique, etc. Ce sera le fonctionnement normal des mécanismes
internes de chacun de ces systèmes qui entraînera, pour son agir, la reconnaissance
sociale nécessaire. Ce qui dans la société est consenti, c’est le fonctionnement
des systèmes, non les décisions ou les contenus qui sont la conséquence
de ce fonctionnement. En dehors du système scientifique, on manque des
présupposés nécessaires pour juger de la vérité des énoncés scientifiques ;
mais là où existe un système scientifique différencié, on présuppose leur
fiabilité. Il en est de même avec ceux des autres systèmes. C’est pour
cela que Luhmann définit la légitimité comme « une disposition généralisée
à accepter des décisions de contenu encore indéterminé, dans certaines
marges de tolérance » [117] . Une décision légitime,
du point de vue social, serait celle qui s’admet sans critique, celle
dont l’autorité est acceptée sans examen de la congruité de ses prémisses
[118] .
Cette idée de la légitimation renvoie uniquement au problème
de l’admission hors de chaque système, des résultats de ce système. Mais
elle est compatible avec la tournure qu’acquiert le thème de la légitimation
chez Luhmann, à partir du moment où il introduit dans son oeuvre le concept
de systèmes auto-référentiels. Il dit que « toute légitimation est
auto-légitimation »
[119] . Ce sera le système qui se procurera lui-même, de l’intérieur,
les éléments sur lesquels appuyer sa légitimation interne, l’admission
de ses propres clefs et programmes à l’intérieur du système. Ainsi
s’accomplit une exigence existentielle du système ; ainsi son fonctionnement
est-il rendu possible. Et ce seront les résultats de ce fonctionnement
qui, du dehors du système, seront perçus conformément aux clefs de chaque
système récepteur, personnel ou social, mais sans questionnement, vu qu’il
n’y a pas un système légitimateur commun ou supérieur.
Cette auto-légitimation, que chaque système mène à bien
de l’intérieur, n’implique pas une auto-suffisance radicale qui lui permette
la déconnexion avec toute donnée légitimante extérieure. Ici, Luhmann
trace une analogie entre les systèmes sociaux et l’impossibilité que les
systèmes formels épuisent leur légitimation de l’intérieur, comme le montre
le théorème de Gödel. Les systèmes sociaux doivent aussi connecter leur
légitimation interne avec une donnée externe, mais ils disposent à cet
effet d’une pluralité d’instances, auxquelles ils peuvent recourir à cette
fin. C’est dans le choix correspondant que le système est autonome, et
c’est pourquoi on dit qu’il s’auto-légitime : « toute légitimation
est auto-légitimation, mais doit s’extérioriser » (sich externalisieren)
[120] .
L’extension du consensus dans l’environnement social se
voit favorisée par un mécanisme additionnel : l’institutionnalisation.
Bien que le consensus réel ne puisse se donner à tout moment, il doit
pouvoir se présupposer. Les institutions servent à la généralisation du
consensus présupposé : il ne peut y avoir, par exemple, de consensus
réel sur toutes les normes juridiques qui émanent d’un parlement, mais
toutes doivent être prises pour légitimes, toutes jouissent d’un consensus
présupposé et sont considérées comme du droit. Les individus consentent
avec anticipation aux résultats du fonctionnement institutionnel ;
ils anticipent ce que Luhmann appelle, clairement, le consensus « pour
je ne sais quoi » [121] . Et qui nie ce consensus
reste dans une situation d’isolement et dans l’obligation de justifier
son agir « frauduleux » d’attentes.
Mais dans cette généralisation du consensus légitimateur,
où le contenu du consenti ne peut servir de guide, il existe, certes,
un élément conditionnant, qui permet de discerner quand une institution
agit comme telle et se fait créancière de ce consensus pour son agir.
Ce critère est la procédure (Verfahren). C’est pour cela que Luhmann
parle de « légitimation par la procédure ». C’est la « procédure »
qui distinguera, par exemple, la décision des députés dans la Chambre
législative, de la décision que peuvent prendre les mêmes députés dans
le café du Parlement, par rapport à un problème les concernant, décision
qui, aux yeux de la société, ne se traduira pas comme droit.
Un système prototype : le système juridique
Comme nous le savons déjà, tout système partiel de la société
participe de l’« autopoiesis » du système global et se compose de
communications ; mais il nécessite en plus un élément spécificateur :
son orientation exclusive à une fonction. Dans le cas du système juridique,
cette fonction est liée à « un usage spécifique de la normativité ».
Cela consiste dans « l’utilisation de perspectives conflictuelles
pour la formation et la reproduction d’attentes de comportement généralisées
de manière congrue dans les trois dimensions : temporelle, matérielle
et sociale »
[122] .
Nous avons déjà expliqué comment, selon Luhmann, l’origine
des systèmes sociaux se fonde sur la solution au problème de la double
contingence, par le moyen de la formation d’expectatives d’attentes qui
permettent aux individus de s’orienter et d’obtenir des modes d’inter-relation
au milieu de l’énorme champ théorique de possibilités qui s’ouvrent devant
chaque relation. Cette sécurité, qui fait que le comportement de soi et
celui d’autrui sont l’objet d’une attente commune, ne serait pas possible
sans le droit. Le droit permet « la généralisation » de ces
attentes d’attentes ; il leur donne une dimension qui dépasse le
temps, la situation et les participants de chaque inter-relation particulière,
permettant leur mise en vigueur comme structures sociales
[123] .
Dès le moment où l’on soutient que les structures des systèmes
sociaux consistent en attentes, s’introduit un élément d’insécurité, car
il est toujours possible que les attentes se voient déçues. Il doit exister
un mécanisme, par conséquent, qui permette aux systèmes de se maintenir
encore dans de tels cas. Selon Luhmann, ils disposent de deux possibilités
à cet effet, et toutes deux ont à voir avec la manière de configurer ces
attentes. Une solution consiste en ce qu’elles se présentent comme attentes
cognitives, de ce fait la frustration d’attente sert comme nouvelle source
de connaissances, et germe d’une nouvelle attente qui se substitue à la
précédente. Si, un jour, l’on vérifie que tous les corps ne tombent pas
avec l’accélération prévisible et conformément à la loi de la gravité,
il faudra substituer à cette loi une autre qui soit capable d’intégrer
les exceptions. Il ne servira à rien de traîner devant les tribunaux le
corps récalcitrant. Dans ce cas, on dit que les systèmes « apprennent »
(Lernen) ; et, pour pouvoir se maintenir, il s’adaptent au
nouvel état de choses modifiant leurs attentes.
L’autre stratégie possible consiste en ce que les attentes
déçues ne varient pas, mais se maintiennent. Ce sont des attentes normatives.
Ici, les systèmes ne s’adaptent plus aux circonstances, mais défendent
leurs structures contre elles ; ils n’apprennent pas (Nicht-Lernen) :
la constatation qu’il y a des conducteurs qui circulent sur les autoroutes
à contre-sens n’amène pas à modifier l’obligation, et l’attente générale
subséquente de circuler dans le bon sens, ni à admettre des exceptions
au caractère général de cette obligation ; mais l’attente originale
se maintient, et l’on cherche la recomposition de son effectivité en éliminant
l’infraction. Si, dans toute société, il n’existait un large faisceau
de telles attentes qui ne changent pas devant une quelconque déception,
la possibilité d’orientation inter-subjective des conduites disparaîtrait,
et les structures sociales deviendraient évanescentes, laissant sans solution
le problème de la double contingence : les prestations contractuelles
deviendraient effectives tant qu’elles ne cesseraient pas de s’accomplir,
les conducteurs circuleraient à contre-voie, tant qu’ils ne désireraient
pas circuler en sens obligatoire, etc. C’est pour assurer ces attentes
non modifiables par les actes particuliers des individus qu’existe le
droit, le système juridique. C’est pour cela que Luhmann affirme que la
fonction du droit s’explique comme « stabilisation contre les faits
d’attentes de comportement » [124] ; les normes juridiques
seraient « des attentes de comportement contrairement aux faits stabilisés »
[125] .
Ce qui permet que la norme soit susceptible de se réaliser,
même qu’il existe des non-accomplissements ou des oppositions, c’est la
possibilité du recours à la contrainte pour imposer l’attente normativisée.
Chaque contractant sait qu’il peut, dans certains cas, forcer l’autre
partie à l’accomplissement de la prestation, ou être forcé lui-même à
s’exécuter, car il s’agit, si c’est un contrat légal, d’attentes dotées
d’appui normatif [126] .
Non pas que toutes les attentes normatives de la société
revêtent une forme juridique : pour cela, il faut que l’appui du
consensus institutionnel légitimateur du consensus présupposé s’étende
non seulement au contenu de l’attente en soi, mais aussi à l’admissibilité
des sanctions qui sont prévues dans le cas où elle est déçue. Ce n’est
que de cette manière que l’on parvient à la congruence de la généralisation
de ces attentes, congruence qui servira de guide de comportement
[127] .
Le droit, dans la conception de Luhmann, est autant un moyen
d’éviter des conflits que de les prévoir et de les régler une fois qu’ils
ont éclaté. Dans la structure même des normes juridiques, il y a, implicitement,
la prévision du conflit ; elles se posent toujours comme alternative
d’accomplissement ou de non-accomplissement. C’est précisément le conflit,
le non-accomplissement, qui exerce l’effet paradoxal de renforcer l’attente
normativisée, car il déchaîne les mécanismes qui tendent à l’imposition
contre les faits de cette attente, qui apparaît comme renforcée face à
ce qui peut se passer dans le futur. Ainsi, Luhmann dit que le droit utilise
la possibilité du conflit en vue de la généralisation des attentes [128] . A ceci s’ajoute que dans
le conflit, le droit trouve également l’élément dynamisateur qui permet
son évolution et son adaptation aux changements dans l’environnement social,
par le moyen de nouvelles attentes qui se substituent aux précédentes
[129] . En toute éventualité, le droit servira toujours pour attribuer
aux conflits leur canal communicatif spécifique, qui évitera leur diffusion
sauvage dans l’environnement social ; l’expectative de contrainte
servira à éviter une plus grande violence réelle dans l’environnement
social, comme façon d’imposer des prétentions. Ainsi, augmente la puissance
sociale de conflits ; le nombre des conflits éventuels qui admettent
un traitement social augmente car, grâce à leur canal juridique, ils perdent
leurs effets violents et destructeurs de convivialité
[130] .
Le système juridique est, comme nous le savons déjà, auto-
référentiel, autopoiétique : il construit ses éléments à partir de
ses éléments, et toutes ses opérations, processus, et jusqu’à son identité,
s’appuient sur ces éléments. Ceci lui donne sa dimension de système clos,
dont parle Luhmann lorsqu’il dit qu’il ne peut produire de normes juridiques
qu’à partir de normes juridiques
[131] , qu’il « n’y a pas de droit en dehors du droit » [132] , ou qu’il « ne peut
y avoir ni input, ni output normatif », car le droit
n’importe pas de normes juridiques de son environnement, et ses normes
n’ont pas valeur « juridique » en dehors de lui [133] . Cela emporte une lecture
radicalement nouvelle des concepts de validité et de positivité.
Il n’y a pas de critères de validité, ni réels, ni hypothétiques, en dehors
du droit ; c’est le droit lui-même qui les établit et s’auto-légitime
de l’intérieur comme droit. La positivité n’est pas autre chose que l’autopoiesis
même du système, l’expression que le droit ne peut « valoir »
que comme droit positif, c’est-à-dire « posé » par le droit
lui-même [134] .
On ne doit pas oublier que, comme tout système social, le
droit se compose de communications et que, dans la succession de ces événements
temporaires en quoi consistent les communications, il trouve le fondement
de son maintien. C’est pour cela qu’on ne peut pas affirmer que le système
juridique se compose de normes juridiques considérées comme données statistiques.
Ses éléments, selon Luhmann, sont toutes les communications qui se réfèrent
au code légal/illégal propre du droit. Pour cela, sont éléments du système
juridique non seulement les actes de production normative légaux, jurisprudentiels
ou contractuels, mais aussi toutes les opérations qui se réalisent dans
ce cadre. Ce sont des moments de son « autopoiesis », qu’il
s’agisse de la simple défense d’une prétention dans les relations ordinaires,
d’une consultation sur des droits, etc.
[135] . Le système juridique est en permanente re-création, en mouvement
continu, en permanente production de ses éléments.
Pour tout système auto-référentiel, se pose le problème
de savoir comment échapper à la tautologie ou au paradoxe inscrit dans
sa circularité. Un système qui se borne à proclamer que le légal c’est
l’illégal, ou que le droit, c’est ce que le droit établit comme tel, ne
sert encore d’appui à aucun type d’attente comportementale concrète. Il
convient que le système sorte de lui-même, prenne des références externes,
sans briser son auto-référentialité normative. Précisément, selon Luhmann,
les tentatives traditionnelles pour résoudre le problème de la validité
originaire du droit, que l’on fasse appel au contrat social ou à la violence
originaire, à la volonté divine ou à la raison naturelle, etc., ne sont
que « des mensonges nécessaires », qui évacuent le problème
sans le résoudre : sans empêcher l’auto-référentialité, ils le cachent
sous ces hardes chimériques [136] .
Le problème se règle par la présence simultanée du code
et des programmes du système. Le code légal/illégal fournit au système
sa clôture opérative, car aucun autre système ne travaille avec ce code.
En même temps, il introduit les deux pôles d’une différenciation, ce qui
produit une première limitation de la contingence : ce qui s’opposera
à l’illégal sera toujours légal et vice-versa ; et lorsque quelque
chose s’affirme comme légal, cela ne pourra jamais s’affirmer en même
temps comme illégal, et vice-versa. Mais pour adresser l’assignation des
valeurs de ce code aux données qui lui sont extérieures, on a besoin des
programmes décisifs. Tout le droit positif est « programme » ;
les normes ne sont que des programmes [137] . C’est parce qu’il est
« programmé » dans une norme que le ménage monogame est légal,
et illégale la bigamie, que c’est ainsi. Le droit ne comprend pas d’autres
raisons.
C’est la présence simultanée du code et des programmes qui
permet au système d’être à la fois ouvert et clos. Il est normativement
clos, mais cognitivement ouvert. Il n’y a pas de norme juridique en dehors
de lui, mais son fonctionnement, la reproduction de ses éléments, sont
liés, en plus des données normatives internes, aux événements externes
dont la vérification requiert une activité cognitive : le juge qui
juge un vol ne vérifiera pas seulement qu’il existe une règle juridique
applicable qui fait que le vol est illégal, mais il devra également vérifier
que le vol a eu lieu matériellement et dans les circonstances prévues,
c’est-à-dire « programmées » dans cette norme.
Le Code est irremplaçable, c’est la base de l’autonomie
du système et c’est la pré-exigence de tout programme dans ce système.
Les programmes, au contraire, peuvent se substituer les uns aux autres ;
ils peuvent être changés, conformément aux exigences (normatives) du système
lui-même, lorsque les circonstances le conseillent. A ce niveau de l’élaboration
des programmes, le système peut « apprendre » et s’adapter,
réagir devant la non-réalisation d’attentes, poursuivre un meilleur accomplissement
de certaines fins, etc. L’on procède ainsi dans les instances législatives,
au moment de donner un contenu aux normes qu’elles créent. Mais une fois
créées, de telles normes sont « des programmes conditionnels »
et, comme tels, elles s’imposent à ceux qui les appliquent sans qu’il
y ait place pour un « apprentissage », ou une adaptation, sauf
dans des limites très restreintes. Le juge, par exemple, n’agit pas en
raison des fins, mais à partir de l’accomplissement de certaines conditions
initiales : ce qui est prévu dans la norme. Luhmann est d’accord
sur le fait que ne pas connaître cette donnée et introduire des éléments
téléologiques, pondération de conséquences, discrétionnalité judiciaire,
etc. rend difficile la fonction du droit comme stabilisateur d’attentes,
met des obstacles à la réduction de complexité qui est accomplie grâce
à la division des tâches entre législateur et ceux qui appliquent, crée
un questionnement sur l’autonomie du système face à d’autres systèmes,
comme le politique, l’économique, etc. [138] .
La programmation conditionnelle, en quoi consistent les
normes, se différencie de l’autre type de programmation possible, la téléologique,
de la façon suivante. Dans la programmation conditionnelle, la mise en
oeuvre dépend de certaines actions ou décisions dans le système, de l’arrivée
de certains événements en dehors de lui, c’est-à-dire de certaines conditions
préalables. Dans la programmation téléologique, les procédures dans le
système sont liées à des fins qu’il s’agit d’atteindre, et pour lesquelles
de telles procédures serviraient comme moyens. Dans n’importe quel cas,
ce qui ne peut se perdre de vue, c’est que, selon Luhmann, toute programmation
d’un système est « auto-programmation de ce même système qui, par
là même, montre son autonomie »
[139] .
Ainsi, nous pouvons apprécier mieux encore comment se crée
le droit et en quoi se fonde sa validité. Le droit valide, dit Luhmann,
est tel qu’il peut être changé, en tant que fruit d’une décision qui s’est
produite dans le système juridique et qui peut être modifiée par une décision
postérieure. Le droit (les contenus juridiques) est contingent ;
il est valable en raison de cette contingence. Tant qu’il est valable
de cette façon, c’est du droit positif.
Cette validité du droit comme contingent s’explique par
le fait que c’est le droit lui-même qui règle les conditions de sa propre
modification : jusqu’au changement de normes, il se régit par des
normes. Cette « légalisation des changements juridiques » [140] est un élément essentiel
du système juridique, en tant que système récursif et auto-référentiel.
Ce n’est qu’à partir du droit que l’on fait du droit, et tout le droit
peut être modifié de cette façon, car l’unique chose qui est impossible,
c’est que le droit se modifie tout entier à la fois [141] .
Cette augmentation de la contingence, de la mutation du
droit, permet aussi une plus grande complexité du système juridique, en
réponse à la complexité croissante de la société : le droit peut
changer avec le temps, il peut adopter de nouveaux contenus et peut atteindre
davantage de personnes et de situations
[142] .
Dans le système juridique, la validité « se vit »
donc comme produit de décisions soumises au même système. Le système ne
peut s’interroger sur les ressorts de la validité de ses éléments, parce
que c’est le système lui-même qui leur « impute » [143] cette validité. Le système
juridique part de la validité et du caractère obligatoire du droit lui-même.
Comme le dit Luhmann, le droit est valable « en raison des décisions
qui établissent sa validité » et « le système juridique lui-même
doit croire en cette raison de validité » [144] . De l’extérieur du système,
pour un observateur externe, on ne peut que constater que la validité
fonctionne ainsi dans le système juridique et que, en conséquence, le
contenu du juridique est contingent, qu’il ne peut importer de l’extérieur
des critères ou conditions de validité.
Cette contingence des contenus juridiques, dérivée de ce
que la validité n’est plus que la disponibilité permanente que le système
possède sur ses propres éléments, est facilitée par le fonctionnement
légitimateur des mécanismes institutionnels. Il existe même une institutionnalisation
des mécanismes institutionnels, de sorte que le consensus présupposé s’étend
à tout ce qui dérive du procédé de création et de modification des contenus
juridiques [145] . Comme le dit Luhmann,
la discrétionnalité (Beliebigkeit) des changements juridiques s’institutionnalise
[146] . En somme, « la réalité est l’unique légitimité » [147] .
En dernier lieu, il faut souligner que, pour le droit, l’apport
de valeurs externes à celles du système n’aurait aucun sens, et que l’unique
rationalité possible est celle qui consiste en une configuration interne
lui permettant d’accomplir sa fonction réductrice de complexité de l’environnement.
Il en résulte, selon Luhmann, qu’il faut changer la signification de termes
comme celui de justice, en les rapportant au droit. Ainsi définit-il la
justice comme « complexité adéquate du système juridique »
[148] . C’est une remarque qui concerne les caractères structuraux
du système et non un genre de valeur morale attribuée à son contenu. La
société fait pression sur le système juridique pour que celui-ci augmente
toujours davantage sa complexité. Cette augmentation de la complexité
du système se traduit par une plus grande quantité de normes, un caractère
plus minutieux de ses régularisations, des changements normatifs plus
fréquents, etc. Mais les possibilités de cette augmentation ne peuvent
être illimitées. Le droit devra maintenir des limitations du temps disponible
pour les décisions, du nombre des normes et de la coordination de ces
dernières entre elles, etc. La complexité du système sera dite adéquate,
et l’on pourra dire, selon Luhmann, que le système est juste, lorsqu’il
y aura adéquation entre son degré de complexité et la compatibilité des
décisions dans le système. Le droit pourra augmenter sa complexité, mais
à condition qu’il n’empêche pas les décisions qui s’y prennent d’être
consistantes, c’est-à-dire que l’on traite les cas de la même façon. Par
exemple, un droit purement casuistique, qui considérerait toutes les variables
se présentant sur chaque problème, n’accomplirait pas cette exigence.
Sans elle, le droit ne serait pas garantie d’attentes fiables et stables.
Considérations finales : d’où provient et où mène la théorie de
Luhmann ?
Une des difficultés que suscite la très volumineuse série
d’écrits de Luhmann consiste dans la vérification de l’existence d’une
ligne évolutive stable ou dans l’appréciation de ruptures ou tournants
importants. La question se pose spécialement à partir de l’introduction,
dès le début des années quatre-vingt, des notions d’« autopoiesis »
et de systèmes auto-référentiels, concepts provenant de la biologie et
dus à Varela et Maturana. Jusqu’alors, le principal point de référence
susceptible de permettre des comparaisons avait été Parsons, avec des
modèles pris principalement de la cybernétique et de la théorie des systèmes.
Dès le début des années soixante, Luhmann critiquait déjà
le fonctionnalisme à la mode qui concevait les fonctions comme causalités
déterminantes du maintien de certaines structures, en quoi consistaient
les systèmes. Face à cela, Luhmann propose une réorientation qui, respectant
pour l’essentiel la méthode fonctionnelle, comprend la fonction comme
simple « schéma régulateur de sens », susceptible de permettre
l’obtention des « équivalents fonctionnels » pour la solution
de chaque problème. La réalité n’apparaît plus comme ce qui existe et
se maintient, mais comme le problème qui se recompose sur des modes divers
[149] . Chez Luhmann, depuis le début, le refus de toute pensée ontologiste
reste présent. Les systèmes n’existent pas comme substances, mais comme
sélection contingente et variable de possibilités.
A partir de ces présupposés, les différences avec Parsons
sont venues prendre forme autour d’un certain nombre d’axes. Face à l’orientation
« analytique » de Parsons, tendant à décomposer l’action en
ses ingrédients conceptuels de base, Luhmann cherche une explication dont
l’ultime horizon ne soit pas l’action, mais un principe générateur plus
profond de la réalité sociale, dont l’action serait la conséquence. Nous
savons déjà qu’il trouvera ce principe dans une dynamique déterminée entre
systèmes qui ne seront plus originairement des systèmes d’actions
[150] .
Parsons pensait que l’élément explicatif ultime qui rendait
possible l’existence de l’ordre social était certaines valeurs partagées
et non mises en question, sur la base desquelles on fonderait la possibilité
première de toute inter-relation. Ici encore, Luhmann change l’ordre des
facteurs : aucun genre de valeurs ou de données culturelles n’est
préordonné à l’origine de l’interaction, car elles naissent à partir de
cette dernière comme sélections contingentes
[151] .
Chez Parsons, l’individu est toujours l’agent social par
excellence, et sa conscience, le centre de la self-reference des
systèmes sociaux, tandis que, pour Luhmann, rien ne peut émerger de la
conscience individuelle qui ait valeur sociale, qui ne lui ait été préalablement
imputé comme possibilité par les systèmes sociaux.
Un dernier exemple : chez Parsons, le « sens »
apparaît comme propriété émergeant de l’action, non comme sélection antérieure
à elle, alors que, chez Luhmann, les systèmes constitués engendrent le
sens, celui-ci ne leur servant pas de base pour leur délimitation [152] . Ils se distinguent également
par la valeur qu’ils accordent à la signification des « moyens de
communication symboliquement généralisés ». Chez Parsons, ils sont
conséquence de la différenciation fonctionnelle des systèmes, tandis que
chez Luhmann, ils sont les catalyseurs de cette différence [153] .
Cette radicalité plus grande qu’on trouve chez Luhmann,
au moment d’établir la réalité sociale comme pure articulation contingente
de possibilités, s’accroît dans la dernière phase de son oeuvre. Le changement
fondamental provient de la prise en compte de l’idée, présente dans les
théories de Varela et de Maturana, que l’auto-référence du système ne
s’épuise pas dans la production de ses structures ou dans la circularité
de ses opérations, mais qu’elle s’étend à la constitution de ses propres
éléments [154] . Ces derniers ne sont pas
reçus de l’environnement et « polis » par des structures constantes,
mais ils s’érigent en base constitutive des structures elles-mêmes. L’identité
du système en vient à se placer dans la dynamique auto-reproductive de
ses éléments [155]
.
Luhmann insiste sur le fait qu’avec le passage à la théorie
sociale de l’« autopoiesis », se produit un « changement de
paradigme » dans cette théorie. Certes, un paradigme différent paraît
s’imposer peu à peu et depuis plusieurs années déjà, à la constitution
duquel contribuent, dans des champs très divers, et à partir d’eux, la
théorie des systèmes, la cybernétique, l’intelligence artificielle, la
psychiatrie, la biologie ou la physique. On peut mentionner l’influence
de figures aussi hétérogènes que Wiener, von Bertalanffy, von Foester,
les auteurs de l’École de Palo Alto, Monod, Atlan, Prigogine, Morin, Hofdstadter,
etc. Et Luhmann lui-même, bien sûr. Ce qui n’est pas aussi évident, c’est
que le changement qualitatif fondamental se produise précisément au moment
cité. Bien qu’il ne soit pas possible d’entrer ici dans une analyse détaillée
de la question, on notera que, malgré le changement de paradigme annoncé,
Luhmann ne rompt pas expressément avec son oeuvre précédente ; mieux,
il publie des compilations de travaux appartenant aux deux époques
[156] ; ou encore, il réédite, sans la revoir, sa Rechtssoziologie
de 1972, à laquelle il se borne à ajouter un appendice de onze pages,
où l’on trouve les concepts nouveaux.
Pour en finir, nous ferons une brève allusion à quelques
problèmes épistémologiques et politiques qui peuvent découler des doctrines
de Luhmann.
Sa théorie des systèmes auto-référentiels trouve son experimentum
crucis lorsqu’elle se regarde elle-même. La question est : d’où
parle Luhmann ? Lui-même nous a montré qu’il n’y a pas d’instances
privilégiées de connaissance en marge des systèmes, que chacun de ceux-ci
produit ses propres connaissances et qu’aucun ne peut percevoir les autres,
si ce n’est depuis son prisme spécifique, et que la connaissance n’est
pas hiérarchique.
Luhmann admet qu’il se contredirait si sa théorie prétendait
par elle-même à un « état d’exception » qui l’habiliterait à
un meilleur accès à la réalité. Face au caractère affirmatif des théories
en usage, celle de Luhmann ne peut que finir en aporie : « L’énoncé
(il y a des systèmes autopoiétiques) signifie uniquement que la théorie
des systèmes autopoiétiques part de cette construction de la réalité » [157] . Ainsi s’explique la fréquence
avec laquelle Luhmann fait allusion à Epimenides. Sa propre théorie finit
en paradoxe, comme celle du Crétois. C’est le paradoxe de la connaissance
qui se sait relative jusque dans l’affirmation de sa relativité, d’une
théorie dont les explications du contingent incluent la contingence de
ses propres explications. L’alternative pourrait être le silence, si celui-ci
ne pouvait se comprendre aussi comme résultat d’une théorie qui s’est
tue à elle-même, c’est-à-dire, d’une société qui n’a plus besoin de la
théorie. Ce qui se passe, peut-être, c’est simplement que le discours
scientifique en usage est arrivé à ses limites. Peut-être ne reste-t-il
plus d’autre mot que le mot poétique, quand ce que l’on prétend exprimer
est le tout et non pas les parties
[158] .
L’établissement du plan de Luhmann choque spécialement lorsqu’il
essaie de situer la théorie-même des systèmes auto-référentiels comme
système auto-référentiel, qui serait sous-système d’un sous-système (la
sociologie) d’un sous- système (la science) de la société [159] . On comprend mal comment,
à partir d’une base aussi réduite, la connaissance peut atteindre si haut ;
comment, de cette partie si petite d’elle-même, la société trouve l’explication
de son fonctionnement fondamental. Sauf que la fonction pouvait être autre !
Mais, dans ce cas, la perplexité du relativisme laisserait place au soupçon
de l’idéologie.
En plus, puisque nous savons qu’il s’agit là d’un système
et que la fonction de tout système social est de réduire la complexité,
en sélectionnant, et non en éliminant des possibilités, les connaissances
de ce système scientifique perdent le poids de la nécessité et deviennent
fruit du hasard. Elles-mêmes dépendront de ce critère sélectif qui est
le sens, et qui naît seulement comme résultat d’une évolution, qui est
fille du hasard. Tout aurait pu être d’une autre façon ; tout pourrait
arriver d’une autre façon. Et c’est comme c’est, tant que c’est accepté
comme tel, car on accepte qu’il en soit ainsi. Le consensus est retourné
comme vérité, mais sans la vérité du consensus. Règne un consensus sans
liberté, mais un tant soit peu libertin.
La plus fréquente des réactions que les théories de Luhmann
suscitent est celle qui s’exprime en termes politiques : le refus
de ses prétendues conséquences conservatrices. Ce ne sera pas trop que
de se demander quelle vérité renferme le topique.
La première chose dont il faut être conscient, c’est le
déphasement entre la théorie et de telles critiques. Ils parlent des langues
différentes, appartiennent à des mondes différents : ce sont des
systèmes différents qui ne peuvent se comprendre, bien qu’ils se perçoivent
comme redondance. La théorie de Luhmann n’est pas directement politique,
ni ne fait partie du système politique. Ce dernier est un de ceux qui
constituent son objet.
Pour Luhmann, les qualificatifs conservateur/progressiste
n’ont aucun sens dans le système scientifique, car ce sont des éléments
du « code politique » ; ils sont la forme schématique et
simplifiée du « code politique » ; ils sont la forme schématique
et simplifiée par laquelle le système politique oriente ses sélections [160] . Reste deux questions :
est-ce que la théorie des systèmes auto-référentiels peut être assumée
par une théorie politique ou avec des propos politiques, ou comporter
des conséquences politiques ? Est- ce que Luhmann demeure étranger
à une lecture quelconque de sa théorie, en termes de justification ou
de réforme du statu quo ?
Il est curieux de constater combien Luhmann attribue de
valeur aux résultats auxquels mènent ses théories. Démontrer exactement
que la société actuelle est le fruit de mécanismes évolutifs qui sont
à l’origine de la différenciation de systèmes fonctionnels ne doit pas
pour autant emporter l’appréciation positive de ce résultat, et peut-être
pas non plus la négative. Il faudra supposer que lorsque Luhmann émet
des jugements de valeur, il est en dehors de ce sous-système de la science,
qui comprend seulement la vérité ou la non-vérité. Mais porte-t-il des
jugements de valeur ? Il le fait et doute en même temps comme tout
bon « croyant ».
Parfois, il a vu dans la différenciation fonctionnelle des
systèmes une source de sécurité pour l’homme et l’ordre qui en résulte
comme « le juste »
[161] . Dans d’autres occasions, il assimile le développement de la
civilisation à l’augmentation de la rationalité indispensable à cette
différenciation sociale, qui permettrait de réduire la complexité et de
rendre prévisibles les actions et leurs effets
[162] . Il parle des avantages de ce schéma social, avantages qui
se traduiraient spécialement en une disponibilité toujours plus grande
de rôles, valeurs, programmes ou personnalités comme moyens d’action possibles,
avec le gain en liberté qui s’en suit pour l’individu de posséder un « rôle »
unique marqué pour toute sa vie, en vient à s’insérer simultanément dans
plusieurs rôles, ou quelques-uns d’entre eux, au moins, à son choix [163] .
On pourrait croire que sa théorie de la dynamique sociale,
ajoutée à ces expressions optimistes sur les avantages de ses résultats
actuels, expriment la présence chez Luhmann de l’idéologie illustrée du
progrès. Mais apparaissent aussi les doutes, car nous ne connaissons pas
la direction que l’on suivra à partir de la société actuelle : « L’atmosphère
actuelle de crise et les craintes d’une catastrophe mettent en évidence,
de façon certainement exagérée, combien ce début de la différenciation
en systèmes comporte de problèmes » [164] .
Ce que Luhmann paraît craindre, c’est une crise de cette
société qui, si elle s’achève avec la différenciation de ses systèmes,
« se paie », au bout du compte, du prix de ses avantages [165] . L’idée du progrès se met
en question non à partir de ce qu’il est advenu, mais face à ce qui peut
arriver. L’inquiétude est provoquée par l’incertitude sur la stabilité
des structures sociales actuelles
[166] . C’est ici que se remarque une certaine contradiction entre
la foi et la crainte. D’un côté, on dit que les développements sont irréversibles,
« le retour vers l’indétermination et la répétition de l’histoire »
n’existent pas [167]
. Comment la complexité peut-elle laisser d’augmenter ? Et, admis
qu’elle augmente, comment pourrait-on retourner à des systèmes qui la
réduiraient moins ?
Mais d’un autre côté, on parle des dangers de l’indifférenciation
(Entdifferenzierung) des systèmes, que ce soit par surcharge, ou
par l’excessive extension de l’un aux dépens de l’autonomie des autres.
Précisément, à ces dernières possibilités, Luhmann lie sa
prise de position critique à l’accroissement de « l’État du bien-être » :
dans celui-ci, grandissent sans cesse les prétentions à faire assumer,
par le système politique, la direction des changements sociaux, et à le
substituer à la dynamique interne des autres systèmes (économique, scientifique,
esthétique...), en méconnaissant les déphasages que cela provoquerait,
autant dans le système politique que dans les autres, car tous finiraient
par ne pas pouvoir accomplir leur fonction propre, ne laissant pas d’autre
issue que celle du « saut en avant » : davantage d’exigences
et de compétences pour le système politique.
Des prises de position similaires existent dans le domaine
du droit, qui amènent à défendre l’idée que le droit et les autres systèmes
doivent se maintenir chacun dans des limites adéquates. Le droit ne doit
pas entrer en concurrence avec la mécanique interne des autres systèmes.
Ces derniers doivent réguler par eux-mêmes leur auto-reproduction, si
l’on veut qu’ils accomplissent leur mission pour la société. C’est pour
cela que le droit ne pourra rien réguler si ce n’est l’inter-relation
entre les systèmes et leur insertion dans une organisation générale, en
s’abstenant d’interférer dans leurs comportements internes
[168] .
Peut-être ne cherche-t-on pas, en théorisant ainsi, à s’immiscer
dans le système politique, ou dans le juridique. Mais comment empêcher
une lecture politique de telles prises de position dans la conjoncture
actuelle de crise de l’État social et de tentatives de revitalisation
d’un libéralisme abstentionniste ?
Mais noblesse oblige. Les lectures politiques d’une théorie,
qu’elles nous plaisent ou non, ne peuvent jamais déterminer leur valeur
scientifique, leur puissance explicative, ni leur capacité de suggestion.
Enfin, ceux qui théorisent sur des systèmes différenciés ne doivent pas
pour autant être des individus indifférents.
|
L’auteur
Il est né à Gijón (Espagne) en 1958. Il a effectué ses études
de droit à Oviedo (Espagne) où il a obtenu son doctorat avec un prix extraordinaire.
Il fut ensuite boursier aux Universités de Munich et de Berlin. Actuellement,
il est professeur titulaire de philosophie du droit à l’Université d’Oviedo.
Il a publié un livre intitulé Teorías de la tópica jurídica
(Madrid, 1988) et de nombreux articles portant sur la théorie du droit
et la méthodologie juridique : « Teorías del sistema jurídico
y concepto de derecho » (Anuario de Filosofía del Drecho,
1985) ; « Del método jurídico a las teorías de la argumentación »
(Anuario de Filosofía del Derecho, 1986) ; « T’opica,
derecho y método jurídico » (Doxa, 4/1987) ; « Problemas
metodol’ogicos del principio constitucional de igualdad » (Anuario
de Filosofía del Derecho, 1987 ; « Derecho y racionalidad.
La teoría del derecho de Josef Esser, in Liber Amicorum José Pérez
Montero (Oviedo, 1988) ; « Sociología jurídica y política
legislativa » (Anuario de Filosofía del Derecho, 1988). Il
prépare actuellement des travaux sur des thèmes comme les fondements philosophiques
des droits de l’homme, l’idée de droit et la rationalité juridique chez
Jürgen Habermas, l’histoire de la philosophie du droit en Espagne à partir
de 1939, et la théorie de la législation.
POUR EN SAVOIR PLUS...
G. TEUBNER (ed.), Autopoietic Law ; a New Approach
to Law and Society, Berlin/New York, Walter de Gruyter, 1988.
D. ZOLO, Complessità e democrazia, Torini, Giappichelli,
1987.
H.R. MATURANA, Erkennen ; Die Organisation und Verkörperung
von Wirklichkleit, Braunschweig, Vieweg, 1982.
A. FEBBRAJO, Funzionalismo strutturale e sociologia del
diritto nell’opera di Niklas Luhmann, Giuffrè, 1975.
A. SERRANO, La imaginaci’on del poder, Zaragoza,
Universidad de Zaragoza, 1988
|
|
* Traduction
par l’auteur, revue par André-Jean Arnaud, avec l’aimable concours de
Mme Pilar Giménez.
** Université
de Oviedo, Espagne.
[1] Cf. N.
Luhmann, Gesellschaftsstruktur und Semantik. Studien zur Wissenssoziologie
der modernen Gesellschaft, II, Frankfurt/M, Suhrkamp, 1981, p. 200
ss. ; N. Luhmann, Soziologische Aufklärung 1. Aufsätze zur Theorie
sozialer Systeme, Opladen, Westdeutscher Verlag, 4ème éd., 1974, p.
40 ss.
[2] Soziologische
Aufklärung 1, (op. cit.), note 1, p. 115 ; N. Luhmann,
« Systemtheoretische Argumentationen. Eine Entgegnung auf Jürgen
Habermas », in J. Habermas/N. Luhmann, Theorie der Gesellschaft
oder Sozialtechnologie. Was leistet die Systemforschung ?, Frankfurt/M.,
Suhrkamp, 1971, p. 312.
[3] Cf. N.
Luhmann, « Die Lebenswelt – nach Rücksprache mit Phänomenologen »,
ARSP, LXXII/2, 1986, p. 181.
[4] N. Luhmann,
Soziale Systeme. Grundriss einer allgemeinen Theorie, Frankfurt/M,
Suhrkamp, p. 236.
[5] N. Luhmann,
Soziologische Aufklärung 3. Soziales System, Gesellschaft, Organisation,
Opladen, Westdeutscher Verlag, 1981, p. 14 ; N. Luhmann, op cit,
note 4, p. 70.
[6] N. Luhmann,
Oekologische Kommunikation. Kann die moderne Gesellschaft sich auf
ökologische Gefährdungen einstellen ?, Opladen, Westdeutscher
Verlag, 1986, p. 55.
[7] N. Luhmann,
(op. cit.), note 4, p. 170.
[8] Ibid.,
p. 168.
[9] Cf. par
exemple N. Luhmann, Rechtssoziologie, Opladen, Westdeutscher Verlag,
2ème éd., 1983, p. 356 ; N. Luhmann, « Die Wirtschaft der Gesellschaft
als autopoietisches System », Zeitschrift für Soziologie,
13, oct. 1984, p. 311 ; N. Luhmann, « Die Einheit des Rechtssystems »,
Rechtstheorie, 14, 1983, p. 137 ; N. Luhmann, (op. cit.)
note 6, p. 24.
[10] Soziale
Systeme, (op. cit.) note 4, p. 43.
[11] Ibid.,
p. 194.
[12] Cf.
N. Luhmann, (op. cit.) note 6, p. 221 ; N. Luhmann, Rechtssoziologie,
(op. cit.) note 9, p. 356.
[13] N.
Luhmann, The Autopoiesis of Social System, Florence, EUI, Autopoiesis
Colloquium Papers, multigr. (Doc. IUE 328/85) -Col. 81), pp. 25-26.
[14] Soziale
Systeme, (op. cit.), p. 143.
[15] Ibid.,
p. 212.
[16] N.
Luhmann, Politische Theorie im Wohlfahrtsstaat, München/Wien, G.
Olzog, 1981, p. 20.
[17] N.
Luhmann, « Soziologie der Moral », in N. Luhmann/S.P. Pfürtner
(eds.), Theorietechnik und Moral, Frankfurt/M., Suhrkamp, 1978,
p. 31.
[18] Soziale
Systeme, (op. cit.) note 4, p. 57.
[19] N.
Luhmann, « Moderne Systemtheorien als Form gesamtgesellschaftlicher
Analyse », in Theorie der Gesellschaft oder Sozialtechnologie,
(op. cit.) note 2, p. 24 ; Rechtssoziologie, (op. cit.)
note 9. p. 133.
[20] « Soziologie
der Moral », (op. cit.) note 17, p. 43.
[21] Oekologische
Kommunikation, (op. cit.) note 6, p. 21, note 17.
[22] Cf.
« Die Wirtschaft der Gesellschaft als autopoietisches System »,
(op. cit.) note 9, p. 311.
[23] Ainsi
par exemple Rechtssoziologie, (op. cit.) note 9, p. 356.
[24] Soziologische
Aufklärung 3, (op. cit.) note 5, p. 93.
[25] Politische
Theorie in Wohlfahrtsstaat, (op. cit.) note 16, p. 21 ; Soziale
Systeme, (op. cit.) note 4, p. 250.
[26] N.
Luhmann, Soziologische Aufklärung 2. Aufsätze zur Theorie der Gesellschaft,
Opladen, Westdeutscher Verlag, 1975, p. 28.
[27] Poursuivant
notre analogie, ce qui précède signifie qu’un même territoire peut être
revendiqué en propre par des systèmes différents, étant donné que les
critères de distribution territoriale ne sont pas communs, mais différents
dans chaque système. Ceci est possible dès le moment où chaque système
ne « comprend » pas les autres, donc où le conflit disparaît,
et chacun se replie sur son territoire, sans prendre « conscience »
des parties partagées avec d’autres systèmes. Par exemple, pour le système
juridique, importent seulement les communications et toutes les communications
qui traitent de légalité/illégalité ; il jugera donc l’établissement
d’une centrale nucléaire ou la réalisation d’un avortement sans écouter
les significations que cela emporte en politique, en économie, en psychologie,
en sciences, etc. – sauf dans la mesure où certains de ces aspects ont
été pris en considération par le système juridique, ce qui conditionne
le jugement de légalité ou illégalité.
[28] N.
Luhmann, « Sinn als Grundbegriff der Soziologie », in Theorie
der Gesellschaft oder Sozialtechnologie, op. cit. note 2, p. 30.
[29] Luhmann
vient à utiliser l’analogie suivante : la fonction du sens pour les
systèmes psychiques et les systèmes sociaux équivaut à celle des universelles
biochimiques (DNA, RNA) pour les systèmes organiques. Cf. N. Luhmann,
Funktion der Religion, Frankfurt/M, Suhrkamp, 1977, p. 21.
[30] Soziale
Systeme, (op. cit.) note 4, p. 142.
[31] « Moderne
Systemtheorie als Form gesamtgesellschaftlicher Analyse », (op.
cit.) note 19, p. 13.
[32] Luhmann
utilise l’expression « recht/unrecht... » mais la langue française
donne un sens particulier à « non-droit », que l’auteur n’a
pas voulu introduire dans cette expression. En anglais, l’expression « legal/illegal »
ne renvoie pas à la conformité à la loi. Cependant, on a préféré conserver,
dans la traduction, le couple « légal/illégal » car l’introduction
de l’adjectif « juridique » aurait privé de sens ce qui fait
la constitution même du sous-système « juridique » selon Luhmann
(N.D.T.).
[33] Politische
Theorie im Wohlfahrtsstaat, (op. cit.) note 16, p. 126.
[34] Soziale
Systeme, (op. cit.) note 4. p. 266.
[35] « La
fonction du sens est l’indication et le contrôle de l’accès à d’autres
possibilités » (« Sinn als Grundbegriff der Soziologie »,
(op. cit.) note 28, p. 68).
[36] Soziale
Systeme, p. 100.
[37] N.
Luhmann, Gesellschaftsstruktur und Semantik. Studien zur Wissenssoziologie
der modernen Gesellschaft, 1., Frankfurt/M., Suhrkamp, 1980, p. 19.
[38] Funktion
der Religion, (op. cit.) note 29, p. 13.
[39] Cf.
Soziale Systeme, p. 384 ss.
[40] Ibid.,
p. 383.
[41] Ibid.,
p. 397.
[42] Cf.
Soziologische Aufklärung 1, p. 42 ss.
[43] Cf.
N. Luhmann, « Institutionalisierung. Funktion und Mechanismus im
sozialen System der Gesellschaft », in H. Schelsky (ed.), Zur
Theorie der Institution, Düsseldorf, Bertelsmann, 1970, p. 30 ;
« Sinn als Grundbegriff der Soziologie », (op. cit.)
note 28, p. 63 ss ; Soziale Systeme, p. 411 ss.
[44] Cf.
Soziologische Aufklärung 1, (op. cit.) note 1, p. 123 ; Soziale
Systeme, p. 445 ss.
[45] N.
Luhmann, Legitimation durch Verfahren, Darmstadt, Luchterhand,
3ème éd., 1978, p. 42.
[46] Soziale
Systeme, p. 416.
[47] Cf.
N. Luhmann, « Closure and Openness : on Reality on the World
of Law », in G. Teubner (ed.), Autopoietic Law : a New Approach
to Law and Society, Berlin/New York, De Gruyter, 1988, p. 342.
[48] « Die
Wirtschaft der Gesellschaft als autopoietisches System », (op.
cit.) note 9, p. 315.
[49] N.
Luhmann, « The Self-reproduction of Law and its Limits », in
G. Teubner (ed.), Dilemmas of Law in the Welfare State, Berlin/New
York, de Gruyter, 1986, p. 112.
[50] Politische
Theorie im Wohlfahrtsstaat, (op. cit.) note 16, p. 35.
[51] « Die
Einheit des Rechtssystems », (op. cit.) note 9, p.131.
[52] Soziale
Systeme, p. 258.
[53] « Die
Einheit des Rechtssystems », p. 134.
[54] « The
Self-reproduction of Law and its Limits », (op. cit.) note
48, p. 112.
[55] Ainsi
par exemple, Soziale Systeme, p. 624.
[56] « The
Autopoiesis of Social systems », (op. cit.) note 13, p. 22.
[57] N.
Luhmann, « Selbstlegitimation des Staates », ARSP, Bhf.
N° 15, 1981, p. 69.
[58] Cf.
N. Luhmann, Die soziologische Beobachtung des Rechts, Frankfurt/M.,
A. Metzner, 1986, p. 12.
[59] Soziale
Systeme, p. 63.
[60] « Closure
and Openness », (op. cit.) note 46, p. 336.
[61] Die
soziologische Beobachtung des Rechts, (op. cit.) note 57, p. 14.
[62] Cf.
N. Luhmann, Ausdifferenzierung des Rechts. Beiträge zur Rechtssoziologie
und Rechtstheorie, Frankfurt/M., Suhrkamp, 1961, p. 440.
[63] Soziale
Systeme, p. 478.
[64] Cf.
Oekologische Kommunikation, (op. cit.) note 6, pp. 44-45.
[65] Funktion
der Religion, (op. cit.) note 29.
[66] Cf.
« Soziologie der Moral », (op. cit.) note 17, p. 44.
[67] Cf.
Soziologische Aufklärung 3., (op. cit.) note 5, p. 203.
[68] « Die
Wirtschaft der Gesellschaft als autopoietisches System », (op.
cit.) note 9, p. 323.
[69] Soziale
Systeme, p. 63.
[70] Soziologische
Aufklärung 3, (op. cit.) note 5, p. 205, 219.
[71] Soziale
Systeme, p. 621, 647.
[72] Cf.
Ausdifferenzierung des Rechts, (op. cit.) note 61, p. 421.
[73] Soziale
Systeme, p. 241.
[74] Ibid.,
p. 229.
[75] Soziologische
Aufklärung 3., (op. cit.) note 5, p. 17.
[76] « Selbstlegitimation
des Staates », (op. cit.) note 56, p. 75.
[77] Cf.
par exemple, Gesellschaftsstruktur und Semantik 1, (op. cit.) note
36, p. 312.
[78] Cf.
Oekologische Kommunikation, (op. cit.) note 6, pp. 75-76
[79] Cf.
Soziologische Auflärung 3, (op. cit.) note 5, p. 211.
[80] Soziale
Systeme, p. 296.
[81] Cf.
Oekologische Kommunikation, p. 90 ss., 190.
[82] Soziologische
Aufklärung 3., (op. cit.) note 5, p. 21.
[83] Soziale
Systeme, p. 249.
[84] Soziologische
Aufklärung 2, (op. cit.) note 26, p. 211.
[85] Cf.
« Closure and Openness », (op. cit.) note 46, pp. 337-338.
[86] Soziale
Systeme, p. 36.
[87] Cf.
Gesellschaftsstruktur und Semantik 1, (op. cit.) note 36, p. 22 ss.
[88] Cf.
Legitimation durch Verfahren, (op. cit.) note 44, pp. 23-24 ;
Soziologische Aufklärung 2, (op. cit.) note 26, pp. 92-95.
[89] « Die
Lebenswelt », (op. cit.) note 3, p. 179.
[90] N.
Luhmann, « La rappresentazione della società nella società »,
in R. Cipriani (a cura di), Legittimazione e società, Roma, Armando,
1986, p. 135.
[91] Soziologische
Aufklärung 3., (op. cit.) note 5, p. 287 ; « Soziologie
der Moral », (op. cit.) note 17, p. 44.
[92] Soziale
Systeme, p. 284.
[93] Ibid.,
p. 654.
[94] Cf.
Ausdifferenzierung des Rechts, (op. cit.) note 61, p. 449.
[95] Soziale
Systeme, p. 146.
[96] « Closure
and Openness », (op. cit.) note 46, p. 337.
[97] Oekologische
Kommunikation, (op. cit.) note 6, p. 52.
[98] « Soziologie
der Moral », (op. cit.) note 17, p. 31.
[99] « I
problemi ecologici e la società moderna », Mondoperario, n°
6, 1985, p. 30.
[100]
Cf. par exemple, Soziale Systeme, p. 234, 244.
[101]
N. Luhmann, Politische Planung. Aufsätze zur Soziologie von Politik
und Verwaltung, Opladen, Westdeutscher Verlag, 3ème éd., 1983, p.
36.
[102]
Soziale Systeme, pp. 288-289.
[103]
Pour l’histoire de cette notion moderne de « sujet » :
Gesellschaftsstruktur und Semantik 2., (op. cit.) note 1, pp. 235-244.
[104]
N. Luhmann, El amor como pasión. La codificacion de la intimidad,
Barcelona, Península, 1985, trad. J. Adsuar, p. 16.
[105]
Cf. Soziale Systeme, p. 346 ss., 354 ss.
[106]
Cf. Soziologische Aufklärung 3., p. 155 ss. ; Gesellschaftsstruktur
und Semantik 2., p. 275 ss. ; Soziale Systeme, p. 289
ss.
[107]
Gesellschaftsstruktur und Semantik 2., (op. cit.) note 1, p. 279
ss.
[108]
Ibid., p. 278 ss.
[109]
Soziale Systeme, p. 368.
[110]
Ibid., p. 178.
[111]
Cf. Soziologische Aufklärung 1., (op. cit.) note 1, p. 100 ;
Ausdifferenzierung des Rechts, (op. cit.) note 61, p. 333 ss. ;
N. Luhmann, Grundrechte als Institution. Ein Beitrag zur politischen
Soziologie, Berlin, Duncker & Humblot, 1965, p. 53 ss.
[112]
Cf. Grundrechte als Institution, (op. cit.) note 110.
[113]
Soziologische Aufklärung 3., (op. cit.) note 5, p. 330.
[114]
Soziologische Aufklärung 2., (op. cit.) note 26. p. 11 ss.
[115]
Avec postériorité à l’affrontement présent dans le livre de Habermas/Luhmann,
on peut voir des références à l’état actuel de la polémique in Soziale
Systeme, p. 352 ; Oekologische Kommunikation, (op. cit.)
note 6, pp. 59- 61, 143-146, 249 ss. ; « Die Lebenswelt »,
(op. cit.) note 3, pp. 178-179.
[116]
Soziale Systeme, p. 134.
[117]
Legitimation durch Verfahren, (op. cit.) note 44, p. 28.
[118]
Politische Planung, (op. cit.) note 100, p. 62, 103.
[119]
« Selbstlegitimation des Staates », (op. cit.) note 56,
p. 65.
[120]
Ibid., p. 60.
[121]
« Institutionalisierung », (op. cit.) note 42, p. 38.
[122]
« Die Einheit des Rechtssystems », (op. cit.) note 9,
p. 148.
[123]
Rechtssoziologie, (op. cit.) note 9, p. 31 ss.
[124]
Ausdifferenzierung des Rechts, (op. cit.) note 61, p. 117.
[125]
Rechtssoziologie, (op. cit.) note 9, p. 43.
[126]
Ibid. p. 101.
[127]
Ibid. p. 95 ss. ; Soziale Systeme, p. 451.
[128]
« The Self-reproduction of Law and its Limits », op. cit.
note 48, p. 121, note 24.
[129]
Cf. Rechtssoziologie, p. 136 ss. ; Ausdifferenzierung des
Rechts, (op. cit.) note 61, p. 97 ss.
[130]
Soziale Systeme, p. 451, 512.
[131]
Oekologische Kommunikation, (op. cit.) note 6, p. 125.
[132]
Die soziologische Beobachtung des Rechts, (op. cit.) note 57, p.
20.
[133]
N. Luhmann, « El enfoque sociológico de la teoría y práctica del
derecho », Anales de la Cátedra Francisco Suárez, n° 25, 1985,
p. 93.
[134]
« Die Einheit des Rechtssystems », (op. cit.) note 9,
p. 136 ; Die soziologische Beobachtung des Rechts, op. cit.
note 57, pp. 26-27.
[135]
Ausdifferenzierung des Rechts, (op. cit.) note 61, p. 35 ;
« Die Codierung des Rechtssystems », Rechtstheorie, 17,
1986, pp. 178-179.
[136]
N. Luhmann, « Die Theorie der Ordnung und die natürlichen Rechte »,
Rechtshistorische Journal, n° 3, 1984, p. 134 ss. ; « Die
Codierung des Rechtssystems », (op. cit.) note 134, p. 189
ss.
[137]
« Die Codierung des Rechtssystems », pp. 196-197.
[138]
Cf. par exemple Ausdifferenzierung des Rechts, op. cit. note 61,
p. 134 ss., 275 ss.
[139]
N. Luhmann, Zweckbegriff und Systemrationalität. Ueber die Funktion
von Zwecken in sozialen Systemen, Frankfurt/M., Suhrkamp, 1968, pp.
104-105.
[140]
Rechtssoziologie, p. 209.
[141]
Soziologische Aufklärung 1., (op. cit.) note 1, p. 182.
[142]
Rechtssoziologie, p. 210 ss.
[143]
Ibid., p. 209.
[144]
« El enfoque sociológico de la teoría y práctica del derecho »,
(op. cit.) note 132, p. 94.
[145]
« Institutionalisierung », (op. cit.) note 42, p. 38.
[146]
Ausdifferenzierung des Rechts, pp. 143-144.
[147]
N. Luhmann, Die Rückgabe des zwölften Kamels, Florence, Conference
Materials Autopoiesis, 1984, p. 42.
[148]
Ausdifferenzierung des Rechts, p. 388.
[149]
Soziologische Aufklärung 1., (op. cit.) note 1, p. 9 ss., 31 ss.,
113 ss.
[150]
N. Luhmann, The Differentiation of Society, New York, Columbia
University Press, 1982, p. 50 ss. ; Gesellschaftsstruktur und
Semantik 1., (op. cit.) note 36, p. 17 ; Soziologische Aufklärung
3., (op. cit.) note 5, p. 53 ss.
[151]
Soziale Systeme, (op. cit.) note 4, pp. 149 ss., 174- 175.
[152]
« Moderne Systemtheorien als Form gesamtgesellschaftlicher Analyse »,
(op. cit.) note 19, p. 13 ss.
[153]
« Die Wirtschaft der Gesellschaft als autopoietisches System »,
(op. cit.) note 9, p. 319.
[154]
Ibid., p. 310 ; Soziale Systeme, p. 60.
[155]
L’évolution se vérifie avec clarté lorsqu’on se reporte au premier stade
de la théorie de Luhmann, comme lorsqu’il disait que la stabilité d’un
système équivaut à « l’invariabilité relative des structures du système »,
pour servir de base au maintien de ses limites : Soziologische
Aufklärung 1., (op. cit.) note 1, p. 39.
[156]
Les travaux rassemblés dans Soziologische Aufklärung 3 vont de
1974 à 1981.
[157]
« Closure and Openness », (op. cit.) note 46, p. 347.
[158]
Soziologische Aufklärung 3., (op. cit.) note 5, p. 177.
[159]
Soziale Systeme, p. 660.
[160]
Soziologische Aufklärung 3., p. 176 ss.
[161]
Grundrechte als Institution, (op. cit.) note 110, p. 181.
[162]
Soziologische Aufklärung 1., p. 108.
[163]
Cf. Gesellschaftsstruktur und Semantik 2, (op. cit.) note 1, p.
42.
[164]
« I problemi ecologici e la società moderna », op. cit.
note 98, p. 31.
[165]
Ainsi s’exprime-t-il, significativement, dans Oekologische Kommunikation,
p. 207.
[166]
« Die Wirtschaft der Gesellschaft als autopoietisches System »,
(op. cit.) note 9, p. 318.
[167]
Soziologische Aufklärung 2., (op. cit.) note 26, p. 209.
[168]
Cf. par exemple G. Teubner, « Reflexives Recht. Entwicklungsmodelle
des Rechts in vergleichender Perspektive », ARSP, LXVIII/1,
1982, pp. 13-59 ; G. Teubner, « After Legal Instrumentalism ?
Strategic Models of Post-Regulatory Law », International Journal
of the Sociology of Law, no 12, 1984, pp. 375-400 ; G. Teubner/H.
Willke, « Kontext und Autonomie. Gesellschaftliche Selbssteuerung
durch reflexives Recht », Zeitschrift für Rechtssoziologie,
n° 5, 1984, pp. 4-35 ; H. Willke, Entzauberung des Staates. Ueberlegungen
zu einer sozietalen Steuerungstheorie, Königstein/Ts., Athenäum, 1983,
180 p. Pour un regard critique sur ce sujet, cf. J.A. Garcia Amado, « Sociología
sistémica y política legislativa », Anuario de Filosofía del Derecho,
n° 5, 1988, pp. 243-270.
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