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Il est malaisé de questionner les droits de l’homme au regard de la différence des sexes car la réponse est donnée avec la question, dans toute sa difficulté rhétorique : il n’y a pas de différence entre un homme et une femme au regard de l’humanité, les révolutionnaires d’hier et les démocrates d’aujourd’hui n’en disconviennent jamais. Or le réel de la différence des sexes, accompagnée de l’inévitable inégalité entre les sexes, induit une différence concrète de droits incompréhensible face à l’abstraction des droits de l’homme. Là resurgit la difficulté rhétorique, celle du débat lui-même comme celle de son mode d’exposition, discussion trop générale sous le terme « droits de l’homme » ou trop particulière sous le terme « droits des femmes ». Or cette difficulté rhétorique n’est jamais appréhendée comme telle, voire même jamais reconnue. Il s’agirait donc ici d’éviter cette alternative malheureusement classique, et à notre avis inefficace, entre le débat général et la question particulière ; il s’agirait par là même d’échapper à l’opposition, trop prévisible, entre le remarquable et prestigieux débat sur le droit naturel et les droits de l’homme (droit au singulier ou au pluriel, droit naturel ou loi naturelle) et l’importante, mais toujours limitée et un peu misérable, question des femmes. On tenterait de croiser le débat général et la question particulière là où ce serait possible. On peut distinguer, dans le débat révolutionnaire, trois lieux distincts d’intersection, précisément la question du mariage, la discussion sur la famille et la représentation même de la différence des sexes. Ils se réfléchissent aussi bien du point de vue du droit naturel, débat général, que du point de vue d’une nature féminine, question particulière. Ces deux points de vue, droit de l’individu et essence de la femme, éclairent ainsi l’espace où se pose la question des droits de l’homme au regard de la différence des sexes. De fait on fonde les droits de l’homme doublement, sur le droit naturel du sujet de raison, et sur la loi naturelle de la conservation de la vie dans l’espèce. L’antique et éternel discours sur la nature des femmes rencontre donc à l’ère moderne ces deux fondements, la question de la définition de leur raison et celle de leur rôle dans la perpétuation de l’espèce. On sait bien par ailleurs que tout propos sur la question des sexes ou la définition de la famille n’échappe jamais à la tension problématique entre ce qui subsiste de la nature et ce qui fait inéluctablement société ; on sait aussi que dès que la femme est objet de réflexion l’intervention du naturel, en deçà de tout droit semble-t-il, est inévitable. Par là même la question du droit des femmes s’en trouve toujours fragilisée car la relation sexuelle comme la vie familiale sont pensées aussi souvent dans que hors le champ des discussions sur le légitime et le juridique ; cela dépend vraisemblablement toujours du rapport de conjoncture entre le droit et la politique. Présentement, il s’agit de considérer les effets des débats révolutionnaires, le déplacement qu’ils opèrent dans la pensée du droit naturel, justement la tentation, exaspérée par l’urgence politique de la fin de la Révolution, d’esquiver le rapport de justice en ce qui concerne les sexes. Prenons l’exemple du mariage (et du divorce) : proposé comme contrat civil plutôt qu’union religieuse, contrat pouvant se faire et se défaire en fonction du consentement de deux volontés autonomes, il ne garde, en 1804, de contrat civil, que le nom. En effet, quel type de contrat subsiste quand les deux parties contractantes ne possèdent pas une égale autonomie de la volonté, quand l’une, la femme, est soumise à tout un réseau de dépendances ? Car il n’est pas sûr qu’on lui accorde une raison semblable à celle de l’homme quand on en souligne avant tout les limites, le rapport aux affections de son corps, ou son besoin nécessaire d’en référer toujours à autrui. Mais alors comment fonder les lois sur le droit naturel qui, supposant l’identité des sujets et l’autonomie de leur raison, se trouve en contradiction avec lui-même dès qu’il s’agit des femmes ? Que celles-ci, dans l’après-Révolution, ne soient pas conviées au banquet du droit naturel, cela se conclut plus que cela ne se proclame, cela se laisse dire plus que cela ne s’affirme. De cette contradiction entre le principe du droit naturel et sa conséquence, personne ne dit mot ; seules l’évocation et l’invocation de la nature des femmes permet de la masquer. Prenons l’exemple de la famille : passage au premier lien social éventuel (au delà du lien sexuel), elle contribue à consolider le partage entre les deux sexes. L’homme, le père, sort de la Révolution raffermi dans son autorité d’époux et de père mais surtout réassuré dans sa liberté par l’interdiction de la recherche en paternité ; or l’autorité et la liberté sont des valeurs fondamentales pour la citoyenneté. La femme quant à elle est univoquement désignée, avec l’appui du discours médical, comme celle dont la maternité, garante de la continuité de l’espèce, est sa principale, voire son unique fonction sociale. Or ce quasi lieu commun éclaire curieusement les choses : si pour une femme le rapport au social est rapport à l’espèce et à la transmission de la vie, alors la loi naturelle, plus que le droit naturel, définit sa position. On mêle ensemble conservation de la vie et création de la vie. Mais en ce cas le rapport à la loi de la nature convie moins à un droit qu’à un devoir, et l’on fait de cette loi un objectif, un but, plus qu’un dénominateur commun entre les personnes ; une telle astreinte ne saurait, dans une discussion sur le droit, laisser indifférent. Pour la question de la différence des sexes par conséquent, on remarque que la nature, bien loin d’être la médiation susceptible d’assurer, par le droit naturel comme par la loi naturelle, l’identité des deux sexes, est au contraire le moyen par lequel on les sépare. Là où l’on voit théoriquement la référence et la garantie commune à l’humanité dans son ensemble, surgit par le jeu sémantique sur les mots naturel et nature, une disparité irréductible entre l’homme et la femme. Elle est fondement d’altérité au lieu d’identité. Plus encore : la nature est le lieu, même s’il est donné comme lieu social, où l’on place l’un des deux sexes uniquement, la femme. La raison d’une femme, élément de sa nature, ne saurait lui permettre une position de sujet, civil ou citoyen, car celle-ci est avant tout prise dans son corps ; on assurera donc sa dépendance d’épouse et son exclusion de la vie publique. La raison d’une femme n’est pas citoyenne et sa vie sert à donner la vie : sa vie est un moyen tout autant qu’une fin. Ainsi la nature des femmes intervient de façon surdéterminée dans la représentation du droit naturel comme de la loi naturelle. La nature n’est pas seulement le support, le soutènement, transformable, du droit naturel ; elle est plus qu’une référence fondamentale. La nature n’est pas non plus le garant, pour l’espèce humaine, d’une loi naturelle ; elle est plus qu’un repère de stabilité. Elle est un ailleurs, un lieu imaginaire où la femme se tient, auquel elle reste attachée. La nature est ce qui permet d’empêcher la confusion entre les sexes, de rétablir la distinction entre l’homme et la femme là où la pensée démocratique pourrait l’effacer. Ainsi la nature sert avant tout à faire opposition à autre chose. Au lieu d’être le support du droit naturel, ou le garant de la loi naturelle, elle se trouve mise en vis-à-vis du sujet de la citoyenneté, à l’opposé de la sociabilité publique. Telle est une des issues de la Révolution où des lois civiles, fondées au départ sur le droit naturel, loi relative au divorce ou à l’enfant naturel, sont rediscutées et remaniées jusqu’au Code civil de 1804 au point d’en perdre ce fondement ; autrement dit, ce qui relève du lien sexuel, ou du lien familial, est parfois dissocié de la référence au droit naturel. * * Si la modernité hésite sur la définition de la femme comme sujet, et conserve son image de médiatrice avec la nature, on peut se demander pourquoi. Repréciser la différence sexuelle, s’assurer que la femme est bien distincte de l’homme est sans doute essentiel. La démocratie, en soulignant si fort l’identité des personnes, a besoin de réaffirmer la différence des sexes. Mais plus encore peut-être : après la rupture révolutionnaire, recréer le partage entre l’homme et l’autre, ou l’ailleurs, de telle façon que l’homme fonde son essor, son émancipation, à partir et surtout grâce à ce qui n’est pas lui. Si l’appel à la transcendance divine et royale s’estompe progressivement, le recours à l’altérité de nature est alors fondamentale. La différence sexuelle tient peut-être cette place importante dans le monde moderne avec ce qui s’en est suivi, à savoir sa résolution probable, la reconnaissance de la femme comme sujet. Sur tout cela, le recul qui nous est permis aujourd’hui est tout à fait éclairant. D’un côté, deux siècles d’histoire montrent comment fut possible une lente réappropriation, pour les femmes, de droits fondés, à leurs yeux, sur le droit naturel. De l’accès à la citoyenneté aux divers droits civils (comme la loi sur le divorce de 1975) l’identité du sujet de raison entre l’homme et la femme est réaffirmée. De même, la quasi assimilation de l’enfant naturel à l’enfant légitime (loi de 1972) transforme le rapport de la famille à la société dans la mesure où le groupe famille n’empêche pas le rapport direct de l’individu à l’État. « Les droits de l’enfant » en sont l’ultime expression. On ne dira pas, par là, que la famille est dissoute, simplement qu’elle n’est plus l’intermédiaire obligé entre l’individu et la société. D’un autre côté, le rapport à l’espèce s’est profondément modifié : quelque chose de la contrainte d’une loi naturelle cesse ; l’avortement, la contraception et les Nouvelles Techniques de Reproduction mettent un terme à la neutralité apparente de la nature. Cela joue au profit d’une liberté évidente dans le rapport de l’individu, notamment de l’individu femme, à l’espèce ; et ce qui relevait d’un devoir, devoir de procréation, devient aussi un droit. Un droit comment et pour qui, là est le nouveau problème ; ni la contraception, ni la reproduction artificielle ne sauraient être des choses simples en pratique. * * La question des sexes excède toujours l’espace du droit ; en ce sens rien n’est jamais acquis. Pour le droit des personnes, de la qualité de la vie, comme pour le droit à la vie elle-même, conservation et reproduction, on ne saurait penser que la différence entre les sexes s’amenuise, voire qu’elle puisse être considérée comme nulle, disparaître. Alors les droits de l’homme semblent toujours une évidence difficile. |
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* Chargée de recherches en philosophie au CNRS. Travaille sur l’histoire des représentations de la différence des sexes et la question politique de leur égalité. Auteur de Femmes toutes mains, essai sur le service domestique (Le Seuil, 1979) et de Clémence Royer, philosophe et femme de sciences, La Découverte, 1985. Principales publications sur le thème : Muse de la raison, la démocratie exclusive et la différence des sexes, Alinea, 1989, Aix-en-Provence, 223 p.. Préface à Opinions de femmes, Côté femmes éditions, 1989, Paris, 189 p. |
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