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L’individu est-il le roi d’une Révolution qui couronne vingt-sept millions de monarques ? Peut-être... Encore faudrait-il s’empresser d’ajouter que de cet individu la Révolution entend avant tout faire un citoyen, le transmuer, voire le sublimer en citoyen. Ce qui semblerait suggérer cette idée que l’individu ne peut prendre sa véritable dimension que dans le tout public. À moins qu’il ne s’agisse d’une conception commune de l’ordre public et de l’ordre privé qui fusionneraient dans une idéologie dont la finalité n’est autre que le bonheur. La loi devenant alors elle-même modèle de vertu, vertu politique, vertu privée. Ce serait peut-être le sens des débats concernant la puissance paternelle : faire du père un citoyen modèle, faire du citoyen un père modèle. * * Si la Révolution pense l’individu comme citoyen, elle va aussi le penser comme citoyen vertueux. Mais qu’est-ce que la vertu ? À coup sûr, il y a de la morale là-dedans... Mais la vertu se réduit-elle à la morale ? N’y a-t-il pas quelque chose de plus ? En tout état de cause, bien des tentatives ou des tentations révolutionnaires vont viser à faire de tous des citoyens. De tous, oui... Par exemple transformer les indigents en individus susceptibles de devenir des agents économiques. Le public en ce cas les aide, les prend en charge, leur donne des secours, pour les métamorphoser en autre chose. Ainsi, l’État, le public, s’évertue à intégrer les enfants – orphelins, bâtards, les sans-famille – non pas peut-être dans une famille au sens dont nous avons débattu hier, mais dans une famille citoyenne, ou dans une citoyenneté familiale. Enfin l’État veut éduquer. Éduquer, c’est-à-dire donner une éducation morale et civique, une éducation morale civique et républicaine. Tout cela ne va pas sans effets pervers. Effets qui sont ceux d’exclusions, soit pensées, soit de fait. Exclusion des pauvres, exclusion des femmes, bref des non-citoyens. Est-ce à dire pour autant qu’il s’agit de non-individus ? Si la Révolution pense l’individu comme citoyen, comme citoyen vertueux, elle le pense aussi comme citoyen vertueux propriétaire. C’est là sans doute que les choses à la fois prennent leur sens, leur finalité, et se gâtent, peut-être irrémédiablement. Est-ce que cela voudrait dire que la Révolution est travaillée par une tension ? Celle entre une culture politique de la citoyenneté, et une culture économique, à la fois familiariste, dans la mesure où elle pense l’économie comme domestique – et dans ce cas l’économie ressortit au privé – et tendant à se penser comme économie de type libéral, dans laquelle l’instance publique n’est là que pour aider, pour favoriser, mais certainement pas pour contrôler ni légiférer. Soit l’exemple précis du droit au travail. Deviendrait-il légitime ? Ou bien la tâche de l’État se réduit-elle à permettre l’accès au travail ? En tout état de cause, la fameuse primauté de l’individu apparaît comme un problème qu’il faudrait nuancer, car le citoyen ne recouvre pas exactement l’individu. Il conviendrait également de nuancer l’identification du public et du privé : le privé reproduit-il le public ? Le public est-il assomption du privé ? Une théorisation des domaines séparés se révèle-t-elle ? Ne faudrait-il pas parler de continuité avec un Ancien Régime où public et privé étaient en quelque sorte, sinon confondus, du moins transparents l’un à l’autre ? On le voit bien avec la problématique de l’honneur personnel, et, particulièrement dans les milieux populaires, celle de la position de chacun par rapport aux autres. Le Code civil réalise-t-il l’inscription dans la loi du primat de l’individu, le reprivatisant, l’enracinant dans l’épaisseur de sa dimension personnelle et familiale ? Ce qui ne se ferait qu’au prix de l’inégalité de l’homme et de la femme, déjà maintes fois évoquée. Un Code civil qui garderait quelque chose de l’individu dans la famille, puisqu’il permet le divorce. Il le restreint certes, mais il le maintient. En même temps, l’ordre familial voulu par le Code introduit dans le couple un magistrat, le mari, l’époux, qui fait régner dans la famille un ordre... public. Singulière façon de conforter le public par le privé... Mais le Code civil considère aussi que tout individu est individu par la faculté, la liberté de contracter. Le contrat assurant le bonheur personnel, privé, et la possibilité du bonheur public. Admettons que le Code conserve, à titre de compromis plus qu’à titre de synthèse, quelque chose du droit révolutionnaire, parfois encore appelé droit intermédiaire, mêlé à un naturel, pardon, un droit naturel qui reviendrait au galop, puisqu’on l’avait chassé. Le Code remotiverait alors l’individu comme personne privée, mais d’une façon peut-être contradictoire. Non pas au nom d’un droit naturel moderne, mais d’un droit naturel ancien, en privilégiant la paternité, la filiation. De tout cela, il semble bien qu’un héritage, et vous voudrez m’absoudre pour l’emploi d’un terme aujourd’hui honni, qu’un héritage idéologique, celui du libéralisme, voudrait assumer les valeurs. Mais quel est l’individu du libéralisme ? Celui pour lequel la finalité n’est autre que lui-même ? Traduisons : son propre bonheur, sa propre réalisation, sa propre quête de ce qui lui convient. L’individu de Benjamin Constant. Il serait le vrai principe de la Révolution, en dépit d’une Révolution qui a voulu dire le contraire. Un individu profondément égoïste, mais l’égoïsme est une qualité (une vertu ?)... Dès lors, le libéralisme entreprend de penser, codifier la séparation radicale du privé et du public, pour protéger la sphère du privé de toute ingérence, de toute supervision, de toute menace d’un public à qui l’on va donner des domaines spécifiques, délimités, contraignants pour lui-même. Distinction toute moderne entre ce que l’État doit gérer, de droit, et ce qu’il doit s’interdire de contrôler. Au nom du droit de l’individu, d’un droit somme toute naturel... Autre façon de penser le libéralisme : le conflit, et en même temps l’harmonie, entre les intérêts privés de groupes se contrôlant mutuellement, empêchant par leur action multiforme et constante l’interventionnisme d’un État dont la pente naturelle serait celle de la législation permanente. On aboutit à deux libéralismes : celui pour lequel l’État doit s’interdire toute action concrète au nom d’une idée préétablie du bonheur des individus et des groupes – ce qui engendre l’hostilité à l’idée même de parti – ou un libéralisme sage, gestion du jeu multiple des intérêts privés. Dans les deux cas, la vertu n’a plus de validité comme loi du politique, ni comme loi du privé. Le libéralisme liquide donc l’idéologie vertueuse de la Révolution, pour n’en garder que celle de l’individu souverain. De ces conceptions surgiront bien entendu bien des critiques car, si l’on conçoit une version positive du libéralisme comme assomption de l’individu, et donc du privé par cantonnement de l’action publique, existe le risque majeur, bien perçu, défini dès le xixe siècle, d’une dissolution du public dans l’anomie sociale, dans l’atomisation du corps politique en autant d’individus. On pourrait alors dire de la société ce que l’on disait, paraît-il, du caractère de Louis XVI : des boules de billard huilées que l’on s’efforcerait en vain de faire tenir ensemble. N’assistons-nous pas aujourd’hui à ce qui serait peut-être une continuation logique en même temps qu’une radicale perversion de cette conception du rapport du public et du privé ? Si dans le libéralisme, en particulier le libéralisme constantien, existe, malgré tout, cette idée que les domaines de compétence de l’individu dans la sphère privée et de la collectivité ou de la politique dans la sphère publique sont bien établis, solidement ancrés, n’aperçoit-on pas une tentation contemporaine de faire régner l’individu à ce point qu’il devienne le sujet exclusif de la société ? La loi de son plaisir, ou pourquoi pas celle de son désir, s’impose alors, tyrannique. L’on demanderait au public, à l’État, d’être à la fois l’instance interdite de toute ingérence dans le privé, et celle qui doit tout faire pour le bonheur de chacun. Et moi, et moi, et moi... L’individualisme moderne ne se résout-il pas en cette exigence imposée à l’État : ne fais rien qui me contrarie, mais fais tout pour me plaire ? L’État tout en n’étant rien, doit être tout. Dispensateur exclu, pourvoyeur, répartiteur, subventionneur – pardonnez-moi ce barbarisme – des plaisirs, et en même temps monstre haï, banni, dénoncé. Voilà peut-être l’une des questions qui travaillent notre modernité, ou notre post-modernité. Nous, héritiers d’une Révolution qui fut tentée par le tout public, ne sommes-nous pas retombés dans le tout privé ? |
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* Maître de Conférences à l’E.N.S. de Fontenay-Saint-Cloud. Travaille sur la pensée contre-révolutionnaire, sur les Idéologues et la Révolution française, sur Mme de Staël et le groupe de Coppet, sujets sur lesquels il a publié de nombreux articles. Auteur de La Contre-Révolution ou l’Histoire désespérante, Imago, 1989. |
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