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Résumé« La barraganía » est une forme de conjugalité extra-canonique que l’Espagne du Moyen Âge pratique couramment. La « barraganía » a une existence légale reconnue par des codes aussi prestigieux que Las Partidas d’Alphonse X (xiie siècle). Néanmoins, la définition du terme de « barragana » (femme vivant la situation maritale de « barraganía ») donne lieu à une multiplicité de vocables de signification ambiguë et contradictoire. Partant de cette constatation, nous avons essayé de cerner la nature exacte du lien juridique existant entre les conjoints ainsi que le statut socio-juridique dévolu à la femme, en étudiant attentivement : a) le vocabulaire ; b) les textes juridiques de base ; c) les chartes de « barraganía », c’est-à-dire les contrats fixant les droits et les devoirs particuliers de l’homme et de la femme. L’étude des droits accordés aux enfants issus de cette union, les changements constatés à cet égard entre Las Partidas et le Recueil de Toro (1505) nous ont permis d’étudier l’évolution négative de l’union « à barraganía », son recul devant l’avancée du mariage sacrement. SummaryThe « barraganía » is an extra canonic conjugal form which was used very much in Spain during the Middle Age. The « barraganía » is legally established by some laws as famous as the Alfonso X’s Partidas (XIII century). Nevertheless the definition of the term « barragana » (women living under the marriage status of « barraganía ») gives place to a lot of ambiguous contradictory meanings. From this observation, we tired to delimit the real nature of the legal tie which exists between the spouses as well as the women’s social and legal status by studying carefully : a) the vocabulary ; b) the basic legal texts ; c) the barragana charters ; that is to say the agreements fixing the rights and the duties specific to man and woman. The study of the rights granted to the children born from this union and the noted charges between the Partidas and the Law of Toro (1505) allowed us to examine the negative evolution of « barraganía » union, as well as the decline resulting from progress of the canonic marriage. I. « La Barragana » ; définition et contenu du concept« Barraganas »... inutile de chercher une définition exacte de ce terme. Joan Corominas vous dira que « la barragana » est, soit une « manceba », soit une épouse morganatique [1]. Le Dictionnaire de « La Real Academia » vous répondra que « la barragana » est la « manceba » du « barragan », sa concubine, mais il ajoutera que le terme peut aussi désigner une épouse légitime mais de condition sociale inférieure [2]. El Diccionario de Autoridades parlera de « amiga », « dama », « concubina » [3]. El Tesoro de la Lengua Castellana o Española de Covarrubias vous dira que le « barragan » est le gaillard vaillant et téméraire, et que la « barragana » est son amie [4]. Ces dictionnaires ont employé au moins quatre termes différents pour essayer de cerner le contenu du concept de « barragana ». Un concept qui reste ambigu. « Amiga », « manceba », « concubina », « esposa morganática »... Les trois premiers termes indiquent des situations conjugales non reconnues par l’Église. Ce sont des termes à peu près équivalents, quoique l’on puisse essayer de cerner les nuances sous-jacentes. Il semble évident que le terme de « amiga » sous-entend une certaine égalité entre les partenaires, ce qui semble difficile à envisager dans le terme de « manceba », qui évoque sans détours une situation d’infériorité [5]. La « concubina », de par son nom, a une fonction assez claire, « le concubitus ». Il n’en reste pas moins que, d’après toutes les définitions que nous venons de voir, le terme de « barragana » peut aussi désigner l’épouse morganatique, l’épouse de deuxième rang. Or l’épouse morganatique est une femme qui vit dans une situation conjugale reconnue par l’Église. Alphonse X, qui dédie aux « barraganas » le Titre XIV de la quatrième « Partida », appelle ces dernières « les autres femmes » ou alors « las que no son de bendición » [6]. Dans ce titre XIV, le roi traite en fait de la réglementation juridique d’une série de formes de vie conjugale qui n’ont rien à voir avec le mariage-sacrement. Le terme de « barragana » est le seul employé. Il s’agit en fait d’un terme générique qui recouvre des situations diverses et qui sert à désigner des femmes dont le statut socio-juridique est sensiblement différent. Ces quelques lignes proposent une étude détaillée de l’ensemble des lois qui, entre le xiiie et le xvie siècle, ont réglementé les situations conjugales extra-canoniques, afin de nous permettre de mieux appréhender les raisons ayant provoqué la multiplication des appellatifs féminins qui répondent au nom générique de « barragana ». A) « La barragana » au niveau des « Partidas »L’énoncé du titre XIV de la quatrième Partida est remarquablement clair :
Il faut bien comprendre que ce « otras » n’indique point la possibilité légale d’avoir plusieurs femmes en même temps. Le roi va parler ici des formes de conjugalité non canoniques. Ce « otras », il aurait pu tout aussi bien l’appliquer au mot « maneras ». Il s’agit donc des autres façons ou manières de prendre femme... Le roi débute son discours par une sorte de préface qui est autant une explication qu’une excuse :
La « barragana » est donc, et avant tout, une femme qui vit dans une situation défendue par l’Église. Elle est « l’autre ». Ensuite, le roi s’empresse de justifier l’existence légale qu’il reconnaît à ces formes de vie commune par le fait même de les insérer dans son code. Il invoque l’autorité des anciens, la tradition de légalité dont pouvait bénéficier ce type d’union, la nécessité d’une certitude quant à la filiation [8]. Enfin, et au travers des trois lois du titre, le roi expose les conditions de légalité spécifiques à cette union, dite « a barraganía ». Dans la première loi, « Qual muger puede ser rescebida por barragana e onde tomo este nome » [9], le roi déclare les conditions que doit réunir la femme que l’on veut prendre à titre de « barragana ». Il explique aussi l’origine du terme. Dans la deuxième loi, « Quien puede aver barragana e en qué manera » [10], il indique la procédure à suivre pour recevoir une femme en qualité de « barragana », ainsi que les conditions auxquelles la « barraganía » peut être considérée comme mariage par la loi. Cette loi indique aussi quelles sont les femmes exclues de « la barraganía » en raison de leur degré de parenté avec l’homme. La troisième loi, « Quales mugeres son que non deven rescebir por barraganas los omes nobles e de gran linaje » [11], établit les circonstances qui excluent certaines femmes de ce type de « barraganía ». On voit en premier examen que les deux premières lois réunissent l’ensemble des règles qui ordonnent « la barraganía » en tant que mode de vie en commun dont l’option semble offerte à toute personne, pourvu qu’elle soit majeure et, bien sûr, célibataire ou veuve. En revanche, la troisième loi ne concerne que « las barraganas » des hommes occupant le sommet de la hiérarchie sociale. Cette constatation permet déjà d’établir l’existence de deux situations clairement distinctes au sein de « la barraganía ». On trouve la première lorsque les deux partenaires sont de même rang social, et choisissent cette forme de vie commune sans contrat préalable ou avec contrat, mais sans cérémonies ni prêtres. La deuxième situation se produit lorsqu’il y a une trop grande différence de rang social entre les partenaires ; ici le statut de la femme est en proportion directe avec la distance qui la sépare socialement de l’homme. Elle peut être une concubine avec statut d’épouse de deuxième rang ; elle peut être aussi une « manceba » sans statut. 1. Les Lois I et II : « La barragana » de l’homme du communLa Loi I commence par le mot « Ingenua », libre. « La barragana » est, au départ, une femme libre qui n’est pas soumise à l’autorité d’un maître ; « nunca fue sierva ». Elle est célibataire, peut être veuve. Cette qualité de « Ingena » rend antinomiques les termes de « barragana » et de « manceba », puisque « manceba » vient de « mancipium » et désigne autant la fille de famille soumise à la puissance paternelle que la serve soumise à la puissance de son maître. Ensuite, le roi se lance dans une explication étymologique qui est sans doute discutable du point de vue de la linguistique mais qui évoque une situation qui correspond bien à l’Espagne du haut Moyen-Âge :
La « barra » est un nom qui évoque aussi la frontière [13]. Le mot « barraganía » suggère la forme de vie des gens vivant dans les marges des terres récemment conquises et pas vraiment occupées. Terres mal repeuplées. Territoires que l’Église contrôle à peine. « La barraganía » évoque les incursions frontalières, les rapines, le rapt, « la ganancia » du « barragan ». Enfin, le paragraphe qui suit est, de par son contenu et de par sa forme, un rajout :
Les termes de « forra », de « liberta » et de « serve » sont en complet désaccord avec celui de « Ingenua », qualité qui, au départ, semblait être essentielle à la nature de « barragana ». Ce rajout correspond déjà à une autre étape dans l’évolution de cette forme d’union. Si, au départ, les « barraganas » sont des femmes libres qui choisissent librement la forme de vie conjugale qui leur convient, au xiiie siècle il y a des femmes à qui le qualificatif de « libres » convient fort mal, mais qui tombent néanmoins sous la rubrique des « barraganas », en raison de la nature extra-canonique du statut conjugal qui leur est donné. Ce sont en fait des femmes que l’on appellera plus tard des « mancebas ». La deuxième loi est encore plus ambiguë :
En fait cette loi révèle l’existence de trois situations bien distinctes. À la question de savoir qui peut avoir « barragana », la loi répond clairement. Tant qu’il s’agit du seul preneur, la situation est simple. La « barraganía » est une option qui semble offerte à tout homme célibataire ou veuf et, bien sûr, non entravé par des vœux religieux. Pour la femme, la situation est moins simple. La femme doit avoir plus de douze ans [16]. Elle ne doit pas être vierge, mais si la femme en question est une veuve honnête, ou alors une femme non vierge mais de naissance libre, l’homme se voit dans l’obligation de déclarer par devant témoins que c’est bien le statut de « barragana » qu’il entend donner à cette femme car, autrement, cette union tomberait dans le cadre général du mariage civil :
Ainsi, pour une femme « honorable », le statut de « barragana » constitue au xiiie siècle une situation d’exception. La norme générale pour les femmes du commun est, dans la matière, le mariage civil. Une forme de mariage qui semble réservée aux femmes « libres », qualité essentielle de l’ancienne « barragana ». La qualification de « libre » qui revient si souvent dans les textes de ce titre XIV s’avère donc d’une importance capitale pour cette question. Or la distinction entre « barraganía » et mariage civil n’est pas faite pour autant, car s’il faut spécifier le statut de « barragana » lorsqu’il s’agit d’une femme « libre », donc digne, aucune déclaration n’est nécessaire lorsqu’il s’agit de recevoir des femmes tenues pour « indignes » :
Ces femmes sont des futures « mancebas ». Elles ne risquent point d’être confondues avec des épouses légitimes, mais elles ne reçoivent pas non plus le titre de « barragana ». Ces femmes n’ont pas de statut juridique. « La barragana », en revanche, est de par les critères de qualité auxquels elle doit répondre, une épouse en puissance ou en attente. Ainsi, il est interdit de prendre comme « barragana » les parentes interdites du mariage religieux en raison de « cuñadía » (affinité) ou consanguinité :
Ce dernier paragraphe est capital pour la compréhension d’une situation vouée à l’évolution, de par la nature même de son statut juridique. La « barragana » de l’homme du commun est soit une épouse civile, soit une concubine telle qu’elle puisse devenir épouse. Pour que le juge civil puisse conclure à l’existence du mariage légitime, il fallait qu’un certain nombre de circonstances soient réunies. D’après L’Épitomé de Matrimonio de Diego de Covarrubias y Leyva, les conditions étaient au nombre de trois : l’égalité de condition sociale entre les partenaires, la cohabitation paisible et durable et le « concubitus » :
Bien entendu, l’avis de l’Église était tout autre. Pour conclure au mariage, l’Église exigeait l’expression publique d’un consentement marital qui engageait les contractants aux termes et aux conditions définis par elle.
Or lorsque l’union était stable, au point de défier l’épreuve du temps, il arrivait que même l’Église finisse par accepter la réalité de son existence. Dix ans, c’était un délai estimé convenable :
Cette dernière précision de Covarrubias remet les choses à leur véritable place. L’imposition du mariage-sacrement fut une des plus dures batailles que l’Église eut à livrer contre la société civile. La « barraganía » était une forme de mariage très ancienne et très bien ancrée dans la société civile. Même au xvie siècle, époque de rédaction de l’ouvrage de Covarrubias, il arrivait qu’il faille accepter de supposer l’existence d’un consentement implicite chez des gens qui vivaient maritalement sans être passés par l’Église. Ce mariage, qui se perfectionne avec le temps et qui se reconnaît à l’usage, était en fait une très vieille forme de mariage avec une tradition juridique de longue date. Juridiquement, la « barraganía » peut se relier aux mariages « sine-manu » de la Rome républicaine, une forme d’union qui était propre aux classes plébéiennes [26]. L’existence de cette forme de mariage est consignée dans les Institutes de Gaius [27]. Ce dernier rappelle les trois formes que pouvait prendre l’acquisition de la « manus » sur une femme. L’homme peut acquérir la « manus », c’est-à-dire la potestas inhérente à l’état de propriétaire par « confarreatio », par « coemptio », par « usus ». J’ai exposé ailleurs [28] comment le mariage chrétien avait transformé et assimilé les deux premières formes de mariage. Il nous suffit de voir ici comment le mariage par « usus », inacceptable pour l’Église, subsiste dans « la barraganía ». Dans le mariage par usus, la femme et l’homme habitaient ensemble, mais l’homme n’avait pas la « manus » sur la femme, soit que le père de cette dernière ne la lui ait pas transmise, soit que la femme s’appartienne à elle-même. Cette dernière hypothèse semble étonnante, mais le texte de Gaius est là-dessus sans appel. En effet, le mari, possesseur sans titre de propriété, pouvait acquérir la « manus », la propriété, par la possession paisible de son bien pendant une période ininterrompue d’un an. Or la femme pouvait empêcher cette véritable usucapion en désertant le domicile de son conjoint pendant trois nuits consécutives :
La « barraganía » est, en tant que mariage civil, un mariage par « usus » où la femme est « libre », c’est-à-dire sans propriétaire attitré. Il faut bien comprendre que le mot « libre » appliqué à une femme a une connotation fort différente de celle qu’il peut avoir lorsqu’il s’applique à un homme. La femme a été considérée longtemps comme étant un « bien », donc un objet de propriété ou de possession. L’adjectif « libre » appliqué à une femme peut signifier :
Dans la « barraganía », les femmes sont libres au sens des points a) et b), mais c’est surtout le mot « ganancia », si intimement lié à l’idée de « barraganía » dans le texte des Partidas, qui oblige à relier « la barraganía » à la notion d’usucapion :
« La ganancia » est l’acquisition faite par « usus ». « El barragán » possesseur gagne la propriété de la femme et des enfants par usucapion, et c’est à bon escient que les Partidas opposent dans ce texte « los fijos de ganancia » aux « fijos de bendición ». Les premiers sont ceux que l’on s’approprie en tant que possesseur de leur mère, les deuxièmes sont ceux que l’on « reçoit » en tant que fruits naturels d’une personne, leur mère, dont le mari est légitime propriétaire, puisque la potestas du père lui a été transmise. Enfin le roi a raison lorsqu’il parle « del mandamiento de la Eglesia », car la politique du mariage ecclésiastique débute par une volonté de substituer la Mère Église au père marieur. C’est l’Église qui est censée donner la femme à l’homme, et ceci de par le sacrement auquel ont consenti les contractants ; or la femme dans le mariage « sine-manu » comme dans la « barraganía » n’est pas une « donation » mais une usucapion. En somme les Lois I et II du XIVe Titre nous ont parlé :
2. Les Lois II et III : « La barragana » de l’homme de haut rangLa Loi III du Titre XIV commence fort significativement par le mot « Illustres ». Il faut noter que dans ce code où chaque mot est pesé et mesuré, les termes placés au début de chaque loi ont une importance et une résonance particulières. Le discours du législateur commence toujours par un terme qui est à lui tout seul une sorte de résumé de la question. À tout point de vue, le mot du début est un mot-clef. « Illustres » est ici à comparer avec « Ingenuas » et avec « Comunalmente ». Par le mot « Ingenuas », le législateur a résumé la situation de disponibilité de la femme. « Comunalmente » est le terme qui ouvre un discours où il s’agit de légiférer sur une situation conjugale propre aux gens du commun. Dans les Lois I et II, une certaine égalité entre les contractants semble être de mise ; en revanche, la « barragana » de l’homme « illustre » comme celle de l’« adelantado » est une femme qui se trouve dans une situation d’infériorité sociale très nette par rapport à l’homme. La qualité de ce dernier fait que cette union « a barraganía » ressemble fort peu à celles que reflètent les Lois I et II. Néanmoins le fait d’exclure de ce genre de « barraganía » toute une catégorie de femmes, tenues pour indignes et viles, revient à reconnaître une dignité certaine aux femmes que l’on admet pour ce mode de vie conjugale. En somme, il y a une sélection. On ne nous dit pas quels sont les critères de choix, mais on nous dit quels sont les critères d’exclusion :
Les filles suivent ici la condition de leur mère, ce qui indique l’absence d’un père au sens civil du code. En effet, si la fille est serve ou fille de serve, elle appartient non point à son père connu ou inconnu, mais à son maître ou à celui de sa mère. Ceci nous ramène une fois de plus à cette notion de « Ingenua », « Libre », qui semble être la qualité essentielle de « la barragana ». Ces femmes sont tenues pour indignes, soit en raison de leur nature, c’est-à-dire en raison de ce qu’elles sont, soit en raison de leurs fonctions, c’est-à-dire en raison de ce qu’elles font. Les activités tenues pour dégradantes comportent toujours une notion de service en rapport et au contact avec le public :
Gregorio Lopez [31] précise d’ailleurs dans sa glose où réside la vilenie de ces métiers :
Nous retrouvons ici les mêmes critères d’exclusion que pour le statut nobiliaire : tout contact avec le public dans le cadre du négoce est avilissant. Ces femmes n’avaient pas qualité pour prétendre au titre de « barragana » officielle ; elles étaient des « viles mugeres » sans statut juridique et sans appellation spécifique.
De plus, ce contact avec le public se traduit, lorsqu’il s’agit d’une femme, par une possibilité de liberté de mœurs dont le Code se fait écho. Si les filles suivent la condition de leur mère, ce n’est pas seulement en raison du manque de liberté de ces dernières, comme nous venons de l’indiquer, mais en raison aussi de la liberté que, à tort ou à raison, on attribuait aux femmes exerçant certains métiers. « Juglaresas », « regateras », « taverneras », « alcahuetas »... autant dire des femmes publiques dont les enfants n’ont pas de père connu. Officiellement donc, et vis-à-vis de l’homme de haut rang, ces femmes n’existent pas ; mais les autres, ces femmes libres et honnêtes, « honestas fœminas », que l’on n’épouse pas par-devant l’Église ? Ces « barraganas » répondent bien aux critères sélectifs d’une concubine selon la description qui nous est faite dans l’ouvrage de Covarrubias. Pour ce dernier, les concubines étaient des femmes arrivées à la maison de l’homme sans les cérémonies solennelles qui marquaient l’accueil d’une épouse. Ces femmes n’avaient pas de dot :
Or ces solennités étaient d’importance capitale car, comme le rappelle Covarrubias, d’après les Pandectes, la différence entre concubine et épouse se faisait par rapport à la « traditio ». Il précise aussi que les concubines jouissaient traditionnellement d’une certaine considération :
La concubine était, comme « la barragana », une femme faisant fonction d’épouse, mais qui ne l’était pas, car le mariage en tant que contrat de droit civil est toujours un acte social qui se fait au niveau des familles et non au niveau des individus. Ce contrat comporte toujours une notion d’alliance qui, dans une société hiérarchisée, oblige à l’équilibre de forces entre les parties contractantes. Or, ces femmes décrites par Covarrubias ou par Alphonse X sont des femmes seules, ou alors des femmes dont la famille ne peut en aucun cas prétendre à une alliance avec la famille de l’homme. Ceci est si vrai que la Loi II (4-14-2), dans son dernier paragraphe, interdit aux « adelantados » de prendre épouse, mais se fait un plaisir de leur permettre de prendre une « barragana ». Cette dernière ne représente aucun danger, tandis qu’une bonne alliance matrimoniale pourrait apporter à cet « Adelantado » l’assise territoriale qui manque à son pouvoir. Un pouvoir qu’il détient du roi mais qui ne lui donne pas de prise personnelle sur le territoire qu’il administre. Pour « El Adelantado », comme pour l’homme de haut rang, « la barragana » est une concubine faisant fonction d’épouse de deuxième rang. À ce titre, ces « barraganas » peuvent être considérées comme les ancêtres directes des épouses morganatiques. Le statut de ces dernières est la solution habile utilisée par l’Église pour concilier les intérêts de sa doctrine avec les raisons sociales et les raisons du cœur. Solution tardive et qui, pour ce qui est de l’Espagne, n’intervient que bien après la période dont s’occupe cet article, solution tout de même qui vaut la peine d’être regardée d’un peu plus près, ne serait-ce que pour comprendre les raisons qui permettent de relier deux appellations si éloignées dans le temps, pour ce qui est du contexte espagnol. « Barragana » est un mot qui appartient au haut Moyen-Âge espagnol. « Morganático-a » est un mot d’origine allemande qui ne fait son apparition dans les dictionnaires espagnols que très tardivement (1884 selon Coromina). B) La Barragana, épouse morganatique ?
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L’auteurEstrella RUIZ-GALVEZ PRIEGO Elle enseigne à l’Université de Caen. |
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[*] Maître de Conférences à l’Université de Caen, France. N.d.T. (Notre traduction a cherché à transcrire aussi fidèlement que possible le langage et le caractère des textes juridiques anciens). [1.] Joan Corominas, Diccionario Crítico Etimológico de la Lengua Castellana, Madrid, Gredos, 1983. [2.] Diccionario de la Real Academia Española, Madrid, 1973. [3.] Diccionario de Autoridades, Madrid, 1726-1739 ; Madrid, Gredos, 1963. [4.] Sebastian de Covarrubias y Orozco, Tesoro de la Lengua Castellana o Española, Turner, Madrid, 1979. [5.] Manceba : « extraido secundaríamente de « mancebo », « mancipium » ; esclavo criado... », Joan Corominas O.C. [6.] Alphonse X « Le Savant » ou « le Sage », Las Siete Partidas, 1257-1263. Fac-similé de l’édition de Gregorio Lopez de Tovar, Salamanca, 1555, Boletin Oficial del Estado, Madrid, 1974. [7.] L’Église interdit aux chrétiens d’avoir des « barraganas » car ils vivent avec elles en état de péché », Las Siete Partidas, Partida 4, Titre XIV. [8.] Ibid. [9.] « Quelles sont les femmes que l’on peut recevoir à titre de « barraganas » et d’où vient ce nom ? », Las Siete Partidas, Partida 4, Titre XIV, Loi 1. [10.] « Qui sont ceux qui peuvent avoir une « barragana » et quelle est la procédure à suivre ». [11.] « Quelles sont les femmes que les hommes de haut rang ne doivent pas recevoir à titre de « barragana ». [12.] « ... et il prit son nom de deux mots, de « barra » qui vient de la langue arabe et qui signifie « dehors », et de « gana » qui vient du castillan et qui signifie « gain », ces deux mots réunis voulant dire gain qui est fait en dehors du commandement de l’Église. Et à cause de ceci les enfants qui naissent de ces femmes sont appelés enfants du gain ». [13.] « ... de barra a barra es lo mismo que de parte a parte, u de un término a otro u de un extremo a otro... », Diccionario de Autoridades. [14.] « De plus on peut recevoir à ce titre tant la femme libre que celle qui est serve... » [15.] « Qui sont ceux qui peuvent avoir une « barragana » et quelle est la procédure à suivre ». [16.] Si la femme a moins de douze ans, l’homme peut être accusé de « stupro ». [17.] « ... si quelqu’un veut recevoir à titre de « barragana » une veuve honnête, ou une femme non vierge mais née libre, alors il doit le faire en présence de témoins en disant clairement devant eux que c’est à titre de « barragana » qu’il la reçoit. Car autrement elle serait considérée comme étant son épouse légitime, et en cas de litige, le juge civil l’estimerait ainsi... » [18.] « ... mais s’agissant d’une veuve qui ne soit pas honnête femme, mais qui soit mal famée et de très basse extraction ou encore d’une femme ayant commis l’adultère avec un homme marié, alors on n’a pas besoin de témoins pour la recevoir à titre de « barragana ». » [19.] « De plus, on ne peut pas avoir comme « barragana » une femme dont on est parent par consanguinité ou par affinité ». [20.] « ... selon la loi, seule la femme qui partage en exclusive la vie de l’homme a droit à être appelée « barragana ». [21.] « ... et il faut qu’elle soit telle que puisse contracter le mariage avec elle l’homme qui la reçoit à titre de barragana ». [22.] Diego de Covarrubias y Leyva, Quartum Librum Decretalium de sponsalibus et matrimoniis Epitome, Secundae Partis, Caput I.5. [23.] Ibid. [24.] Ibid. [25.] Ibid. [26.] Voir à ce sujet Dumezil, Mariages Indo-Européens, Paris, Payot, 1979. [27.] Gaius, Instituciones Jurídicas, Barcelona, Iberia, 1969. [28.] E. Ruiz-Galvez, Le statut socio-juridique de la femme en Espagne au xvie siècle, Paris, 1982, Thèse dactylographiée, 517 p. XXVII. [29.] « En Latin on donne le titre de « Illustre » aux personnes de haute naissance et parage qui sont mises en dignité de par leurs fonctions, tels les rois et ceux qui en descendent, (...). Et ces derniers, étant donné que la loi les autorise à prendre « barragana », doivent savoir qu’il y a des femmes qu’ils ne peuvent pas recevoir à ce titre, à savoir : la femme qui est serve ou fille de serve, celle qui est affranchie ou sa fille, la femme qui est jongleuse de son métier, ou sa fille, celle qui est marchande de la Halle, celle qui est tavernière, celle qui est entremetteuse et n’importe quelle autre femme de celles que l’on appelle vilaines soit de leur propre fait, soit du fait de ceux dont elles descendent... » [30.] Voir ci-dessus. [31.] Gregorio Lopez de Tovar, Glose au point 5 Loi III, Titre XIV, Partida 4, Las Siete Partidas, Salamanca, 1555. [32.] « Car il serait indécent de mêler le sang des nobles à celui des femmes d’une si vilaine condition ». [33.] Covarrubias y Leyva, op. cit., Primae Partis. Caput III, 9. [34.] Ibid. [35.] « Qu’il
soit connu de tous ceux qui verraient ou entendraient cette lettre de
« mancebía y compañería » comment moi, Nunyo Fortunyes, fils
de Fortun Sancho, je m’oblige auprès de vous Dà Elvira Gonsalves pucelle,
et je m’engage à vous recevoir chez moi à titre de « manceba »
et compagne, en partageant avec vous gîte et couvert et ceci ma vie durant.
Et de plus je m’engage à vous donner à ma mort la moitié de l’héritage
venant de Fortun Sanchez et ceci en pleine jouissance. Cet héritage devra
revenir par la suite à mon fils Sancho Nunyes. De plus je vous donne les
maisons que je possède à la ville d’Avila où cette lettre a été faite. [36.] Les arrhes dans le mariage espagnol jouent un rôle particulièrement important. Voir à ce sujet E. Ruiz-Galvez, op. cit. [37.] « J’ai
eu l’occasion de voir des écrits antérieurs à celui-ci, et d’après ceux-ci
il semblerait que cet « amancebamiento », quoiqu’il puisse aujourd’hui
sembler un fait suspect, se faisait jadis en raison d’un besoin de compagnie,
lorsque un homme riche était vieux et que, cherchant son bien-être, il
recevait chez lui une demoiselle pauvre. Il lui donnait alors un statut
au dessus de celui des servantes, et il prenait soin de lui constituer
une dot. Telle est, peut-être, la situation que transcrit cette lettre,
sans que le fait d’appeler « manceba » la jeune fille puisse
constituer un obstacle à cette interprétation, car il est notoire que
jadis on appelait ainsi les femmes non mariées, de la même façon que l’on
appelle aujourd’hui « mancebos » les garçons célibataires ». [38.] Covarrubias y Leyva, op. cit., Prima Partis, Caput IIII-9. [39.] Las Siete Partidas, Partida 4, Titre 15 : « Des enfants qui ne sont pas légitimes », Lois 1 à 9. [40.] Las Siete Partidas, Partida 4, Titre 14, Loi 4 : « Et de plus l’enfant ainsi ne doit pas rentrer au partage des biens du père, et son père n’est point obligé de l’élever s’il ne veut pas le faire... » [41.] Recueil de Toro (1502). Édition de Los Códigos Españoles Concordados y Anotados, Madrid, 1872 : Loi IX : « ... Et afin qu’il n’y ait pas de doute sur l’identité des enfants naturels, nous donnons l’ordre de faire appeler ainsi ceux dont le père aurait pu contracter mariage avec la mère au moment de leur naissance ou de leur conception, et ceci sans avoir besoin de recourir à aucune sorte de dispense, sous la seule condition de la reconnaissance paternelle, ceci dans le cas où la mère de l’enfant n’ait pas été la seule compagne logée sous le toît du père car, dans ce cas, l’enfant est, et doit être dit « naturel ». [42.] « Iure
tamen Pontificum id tantum exigitur ut naturalis filius quis dicatur,
quod sit natus ex his parentibus qui tempore conceptionis vel nativitatis
matrimonium contrahere poterant (...) etiamsi non sit natus ex unica concubina
domi cohabitante... » [43.] « Iniquum esse filium natum ex concubina domi retenta naturalem esse : at not ita natum ex coitu furtivo, fœmina in continuo ac quotidiano contubernio non retenta... », ibid. [44.] « ... si le père ou la mère se voyaient dans l’obligation de subvenir aux besoins des enfants illégitimes, soit de leur vivant, soit au moment de leur mort, Nous ordonnons que la somme allouée à cette obligation ne puisse jamais dépasser la cinquième partie de la valeur totale de leurs biens, cette cinquième partie dont ils pouvaient disposer pour le bien et le salut de leur âme. Mais l’allocation de subsides ne devra pas conférer plus de droits au dit enfant illégitime (...). Dans le cas où l’enfant serait dit « naturel », le père, n’ayant pas de descendance légitime, pourra disposer librement de ses biens en faveur du dit enfant ; et ceci malgré l’existence d’ascendants légitimes... ». Recueil de Toro. Loi X. [45.] Las Siete Partidas, Partida 6, Titre 13, Loi 6 : « Les femmes savent toujours que les enfants qui naissent d’elles sont bien les leurs, et pour cette raison tous les enfants, qu’ils soient légitimes ou qu’ils ne le soient pas, doivent être à égalité quant à l’héritage de la mère. Néanmoins il convient d’excepter ces enfants que l’on appelle en Latin « incestueux » (...) et ces autres enfants que l’on dit nés ex damnatu coitu » (...). Et il en serait de même si c’était une femme de haute naissance et de haut parage, car si une telle femme avait un enfant de ceux que l’on appelle « spureos », alors ce dernier ne doit pas hériter de ses biens au même titre que l’enfant légitime ». [46.] Recueil de Toro, Loi IX : « Les enfants bâtards où illégitimes, quelle que soit leur qualité, sont exclus de l’héritage de leur mère « ex testamento » et « ab intestato », lorsque cette dernière a des descendants légitimes ; mais nous acceptons que l’on puisse disposer librement et en leur faveur de la cinquième partie de l’héritage (...). Dans le cas où la femme n’aurait pas de descendance légitime, Nous ordonnons que soient tenus pour héritiers les descendants naturels ou les descendants « spureos », même en présence d’ascendants légitimes (...) hormis le cas où ces enfants seraient nés « ex damnatu coitu » du côté de leur mère car, dans ce cas, Nous ordonnons qu’ils soient tenus à l’écart de l’héritage... » [47.] Fuero
Viejo de Castilla, Loi I, Titre VI, Livre V : « Des enfants
de `barragana’ « . Pour ce qui est du Poème du Cid, nous rappelons
les vers 2759/60 où les Enfants de Carrion, qui se considèrent mésalliés,
déclarent que les filles du Cid n’auraient dû être pour eux que les concubines
– barraganas – :« Non las deviemos tomar por barraganas si
non fueramos rogados ». Un peu plus loin, le Comte Don Garcia, leur
parent, insiste et rajoute : « Les Infants de Carrion sont des
nobles de très haut rang ; comment a-t-on pu leur donner comme épouses
les filles du Cid ? » : [48.] Sur l’Espagne, terre de frontière, on peut consulter Claudio Sanchez Albornoz, Despoblacion y repoblacion del Valle del Duero, Buenos Aires, 1966 et Pierre Chaunu, L’Espagne de Charles V, Paris, Sedes, 1973. |
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