La Barragania, du mariage par « usus »
au simple concubinage
Formes et évolutions des unions
extra-canoniques en Espagne
entre le XIIIe et le XVIe siècle

Estrella Ruiz-Galvez *

Droit & Société N° 14/1990

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Résumé

« La barraganía » est une forme de conjugalité extra-canonique que l’Espagne du Moyen Âge pratique couramment. La « barraganía » a une existence légale reconnue par des codes aussi prestigieux que Las Partidas d’Alphonse X (xiie siècle). Néanmoins, la définition du terme de « barragana » (femme vivant la situation maritale de « barraganía ») donne lieu à une multiplicité de vocables de signification ambiguë et contradictoire. Partant de cette constatation, nous avons essayé de cerner la nature exacte du lien juridique existant entre les conjoints ainsi que le statut socio-juridique dévolu à la femme, en étudiant attentivement : a) le vocabulaire ; b) les textes juridiques de base ; c) les chartes de « barraganía », c’est-à-dire les contrats fixant les droits et les devoirs particuliers de l’homme et de la femme. L’étude des droits accordés aux enfants issus de cette union, les changements constatés à cet égard entre Las Partidas et le Recueil de Toro (1505) nous ont permis d’étudier l’évolution négative de l’union « à barraganía », son recul devant l’avancée du mariage sacrement.

Summary

The « barraganía » is an extra canonic conjugal form which was used very much in Spain during the Middle Age. The « barraganía » is legally established by some laws as famous as the Alfonso X’s Partidas (XIII century). Nevertheless the definition of the term « barragana » (women living under the marriage status of « barraganía ») gives place to a lot of ambiguous contradictory meanings. From this observation, we tired to delimit the real nature of the legal tie which exists between the spouses as well as the women’s social and legal status by studying carefully : a) the vocabulary ; b) the basic legal texts ; c) the barragana charters ; that is to say the agreements fixing the rights and the duties specific to man and woman. The study of the rights granted to the children born from this union and the noted charges between the Partidas and the Law of Toro (1505) allowed us to examine the negative evolution of « barraganía » union, as well as the decline resulting from progress of the canonic marriage.

I. « La Barragana » ; définition et contenu du concept

« Barraganas »... inutile de chercher une définition exacte de ce terme. Joan Corominas vous dira que « la barragana » est, soit une « manceba », soit une épouse morganatique [1]. Le Dictionnaire de « La Real Academia » vous répondra que « la barragana » est la « manceba » du « barragan », sa concubine, mais il ajoutera que le terme peut aussi désigner une épouse légitime mais de condition sociale inférieure [2].

El Diccionario de Autoridades parlera de « amiga », « dama », « concubina » [3]. El Tesoro de la Lengua Castellana o Española de Covarrubias vous dira que le « barragan » est le gaillard vaillant et téméraire, et que la « barragana » est son amie [4].

Ces dictionnaires ont employé au moins quatre termes différents pour essayer de cerner le contenu du concept de « barragana ». Un concept qui reste ambigu.

« Amiga », « manceba », « concubina », « esposa morganática »... Les trois premiers termes indiquent des situations conjugales non reconnues par l’Église. Ce sont des termes à peu près équivalents, quoique l’on puisse essayer de cerner les nuances sous-jacentes.

Il semble évident que le terme de « amiga » sous-entend une certaine égalité entre les partenaires, ce qui semble difficile à envisager dans le terme de « manceba », qui évoque sans détours une situation d’infériorité [5]. La « concubina », de par son nom, a une fonction assez claire, « le concubitus ». Il n’en reste pas moins que, d’après toutes les définitions que nous venons de voir, le terme de « barragana » peut aussi désigner l’épouse morganatique, l’épouse de deuxième rang. Or l’épouse morganatique est une femme qui vit dans une situation conjugale reconnue par l’Église.

Alphonse X, qui dédie aux « barraganas » le Titre XIV de la quatrième « Partida », appelle ces dernières « les autres femmes » ou alors « las que no son de bendición » [6].

Dans ce titre XIV, le roi traite en fait de la réglementation juridique d’une série de formes de vie conjugale qui n’ont rien à voir avec le mariage-sacrement. Le terme de « barragana » est le seul employé. Il s’agit en fait d’un terme générique qui recouvre des situations diverses et qui sert à désigner des femmes dont le statut socio-juridique est sensiblement différent.

Ces quelques lignes proposent une étude détaillée de l’ensemble des lois qui, entre le xiiie et le xvie siècle, ont réglementé les situations conjugales extra-canoniques, afin de nous permettre de mieux appréhender les raisons ayant provoqué la multiplication des appellatifs féminins qui répondent au nom générique de « barragana ».

A) « La barragana » au niveau des « Partidas »

L’énoncé du titre XIV de la quatrième Partida est remarquablement clair :

« De las otras mugeres que tienen los omes que no son de bendición ».

Il faut bien comprendre que ce « otras » n’indique point la possibilité légale d’avoir plusieurs femmes en même temps. Le roi va parler ici des formes de conjugalité non canoniques. Ce « otras », il aurait pu tout aussi bien l’appliquer au mot « maneras ». Il s’agit donc des autres façons ou manières de prendre femme...

Le roi débute son discours par une sorte de préface qui est autant une explication qu’une excuse :

« Barraganas defiende Santa Eglesia que non tenga ningun christiano porque viven con ellas en pecado mortal... » [7].

La « barragana » est donc, et avant tout, une femme qui vit dans une situation défendue par l’Église. Elle est « l’autre ». Ensuite, le roi s’empresse de justifier l’existence légale qu’il reconnaît à ces formes de vie commune par le fait même de les insérer dans son code. Il invoque l’autorité des anciens, la tradition de légalité dont pouvait bénéficier ce type d’union, la nécessité d’une certitude quant à la filiation [8]. Enfin, et au travers des trois lois du titre, le roi expose les conditions de légalité spécifiques à cette union, dite « a barraganía ».

Dans la première loi, « Qual muger puede ser rescebida por barragana e onde tomo este nome » [9], le roi déclare les conditions que doit réunir la femme que l’on veut prendre à titre de « barragana ». Il explique aussi l’origine du terme.

Dans la deuxième loi, « Quien puede aver barragana e en qué manera » [10], il indique la procédure à suivre pour recevoir une femme en qualité de « barragana », ainsi que les conditions auxquelles la « barraganía » peut être considérée comme mariage par la loi. Cette loi indique aussi quelles sont les femmes exclues de « la barraganía » en raison de leur degré de parenté avec l’homme.

La troisième loi, « Quales mugeres son que non deven rescebir por barraganas los omes nobles e de gran linaje » [11], établit les circonstances qui excluent certaines femmes de ce type de « barraganía ».

On voit en premier examen que les deux premières lois réunissent l’ensemble des règles qui ordonnent « la barraganía » en tant que mode de vie en commun dont l’option semble offerte à toute personne, pourvu qu’elle soit majeure et, bien sûr, célibataire ou veuve. En revanche, la troisième loi ne concerne que « las barraganas » des hommes occupant le sommet de la hiérarchie sociale. Cette constatation permet déjà d’établir l’existence de deux situations clairement distinctes au sein de « la barraganía ». On trouve la première lorsque les deux partenaires sont de même rang social, et choisissent cette forme de vie commune sans contrat préalable ou avec contrat, mais sans cérémonies ni prêtres.

La deuxième situation se produit lorsqu’il y a une trop grande différence de rang social entre les partenaires ; ici le statut de la femme est en proportion directe avec la distance qui la sépare socialement de l’homme. Elle peut être une concubine avec statut d’épouse de deuxième rang ; elle peut être aussi une « manceba » sans statut.

1. Les Lois I et II : « La barragana » de l’homme du commun

La Loi I commence par le mot « Ingenua », libre. « La barragana » est, au départ, une femme libre qui n’est pas soumise à l’autorité d’un maître ; « nunca fue sierva ». Elle est célibataire, peut être veuve. Cette qualité de « Ingena » rend antinomiques les termes de « barragana » et de « manceba », puisque « manceba » vient de « mancipium » et désigne autant la fille de famille soumise à la puissance paternelle que la serve soumise à la puissance de son maître.

Ensuite, le roi se lance dans une explication étymologique qui est sans doute discutable du point de vue de la linguistique mais qui évoque une situation qui correspond bien à l’Espagne du haut Moyen-Âge :

« E tomo este nome de dos palabras, de barra que es de aravigo, que quier tanto dezir como fuera, e gana, que es ladino que es por ganancia, e estas dos palabras ayuntadas, quieren tanto dezir, como ganancia que es fecha fuera del mandamiento de la Eglesia. E por ende los que nacen de tales mugeres son llamados fijos de ganancia... » (4-14-I) [12].

La « barra » est un nom qui évoque aussi la frontière [13]. Le mot « barraganía » suggère la forme de vie des gens vivant dans les marges des terres récemment conquises et pas vraiment occupées. Terres mal repeuplées. Territoires que l’Église contrôle à peine. « La barraganía » évoque les incursions frontalières, les rapines, le rapt, « la ganancia » du « barragan ».

Enfin, le paragraphe qui suit est, de par son contenu et de par sa forme, un rajout :

« Otrosi puede ser recibida por tal muger, tambien la que fuese forra como la sierva » [14].

Les termes de « forra », de « liberta » et de « serve » sont en complet désaccord avec celui de « Ingenua », qualité qui, au départ, semblait être essentielle à la nature de « barragana ». Ce rajout correspond déjà à une autre étape dans l’évolution de cette forme d’union. Si, au départ, les « barraganas » sont des femmes libres qui choisissent librement la forme de vie conjugale qui leur convient, au xiiie siècle il y a des femmes à qui le qualificatif de « libres » convient fort mal, mais qui tombent néanmoins sous la rubrique des « barraganas », en raison de la nature extra-canonique du statut conjugal qui leur est donné. Ce sont en fait des femmes que l’on appellera plus tard des « mancebas ».

La deuxième loi est encore plus ambiguë :

« Quien puede aver barragana e en que modo » [15].

En fait cette loi révèle l’existence de trois situations bien distinctes.

À la question de savoir qui peut avoir « barragana », la loi répond clairement. Tant qu’il s’agit du seul preneur, la situation est simple. La « barraganía » est une option qui semble offerte à tout homme célibataire ou veuf et, bien sûr, non entravé par des vœux religieux. Pour la femme, la situation est moins simple. La femme doit avoir plus de douze ans [16]. Elle ne doit pas être vierge, mais si la femme en question est une veuve honnête, ou alors une femme non vierge mais de naissance libre, l’homme se voit dans l’obligation de déclarer par devant témoins que c’est bien le statut de « barragana » qu’il entend donner à cette femme car, autrement, cette union tomberait dans le cadre général du mariage civil :

« ... tal viuda como esta queriendola alguno rescebir por barragana, o a otra muger que fuesse libre de su nascencia, que non fuese virgen ; develo fazer, quando la rescibiere por barragana, ante buenos omes diziendo manifiestamente ante ellos, como la rescibe por su barragana. E si de otra guisa la rescibiesse, sospecha cierta seria contra ellos, que era su muger legitima e non su barragana. E si pleito nasciesse sobre esta razon, assi lo judgaria el Juez seglar... » (Partida 4, Titre XIV, Loi II) [17].

Ainsi, pour une femme « honorable », le statut de « barragana » constitue au xiiie siècle une situation d’exception. La norme générale pour les femmes du commun est, dans la matière, le mariage civil. Une forme de mariage qui semble réservée aux femmes « libres », qualité essentielle de l’ancienne « barragana ». La qualification de « libre » qui revient si souvent dans les textes de ce titre XIV s’avère donc d’une importance capitale pour cette question.

Or la distinction entre « barraganía » et mariage civil n’est pas faite pour autant, car s’il faut spécifier le statut de « barragana » lorsqu’il s’agit d’une femme « libre », donc digne, aucune déclaration n’est nécessaire lorsqu’il s’agit de recevoir des femmes tenues pour « indignes » :

« ... pero si fuesse otra biuda que nos fuesse atal como sobredicho es, mas que fuesse de muy vil linaje, o de mala fama, o fuesse judgada que avia fecho adulterio con ome que avia muger legitima, maguer ella fuesse suelta, a tal come esta no ha porque la rescebir por barragana ante testigos segun sobredicho es de la otra... » (Partida 4, Titre XIV, Loi II) [18].

Ces femmes sont des futures « mancebas ». Elles ne risquent point d’être confondues avec des épouses légitimes, mais elles ne reçoivent pas non plus le titre de « barragana ». Ces femmes n’ont pas de statut juridique. « La barragana », en revanche, est de par les critères de qualité auxquels elle doit répondre, une épouse en puissance ou en attente. Ainsi, il est interdit de prendre comme « barragana » les parentes interdites du mariage religieux en raison de « cuñadía » (affinité) ou consanguinité :

« Otrosi ninguno no puede tener por barragana ninguna muger que sea su parienta, nin su cuñada fasta quatro grado... » (ibid.[19].

« La barraganía », comme le mariage-sacrement, oblige à la monogamie :

« ... ca segund las leyes mandan aquella es llamada barragana que es una sola... » (ibid.[20].

« La barragana » est une femme qui doit pouvoir devenir épouse :

« ... e ha menester que sea atal que pueda casar con ella si quisiere, aquel que la tiene por barragana » (ibid.[21].

Ce dernier paragraphe est capital pour la compréhension d’une situation vouée à l’évolution, de par la nature même de son statut juridique.

La « barragana » de l’homme du commun est soit une épouse civile, soit une concubine telle qu’elle puisse devenir épouse. Pour que le juge civil puisse conclure à l’existence du mariage légitime, il fallait qu’un certain nombre de circonstances soient réunies. D’après L’Épitomé de Matrimonio de Diego de Covarrubias y Leyva, les conditions étaient au nombre de trois : l’égalité de condition sociale entre les partenaires, la cohabitation paisible et durable et le « concubitus » :

« ... Ex praefata etiam diffinitionis interpretatione infertur, quod licet Iure Civili ex concubitu & cohabitatione inter aequales conditione, matrimonium praesumatur... » [22].

Bien entendu, l’avis de l’Église était tout autre. Pour conclure au mariage, l’Église exigeait l’expression publique d’un consentement marital qui engageait les contractants aux termes et aux conditions définis par elle.

« ... Ius vero Canonicum ex solo concubitu, consensum qui in matrimonium principatu obtinet, praesumere noluit, maxime in praeiudicium alterius matrimonii... » [23].

« Matrimoniumm Iure Canonicum non praesumitur ex diutina maris & fœminae cohabitatione... » [24].

Or lorsque l’union était stable, au point de défier l’épreuve du temps, il arrivait que même l’Église finisse par accepter la réalité de son existence. Dix ans, c’était un délai estimé convenable :

« ... Verum si haec cohabitatio diutina foret nempe decem annorum etiam Iure Canonicum & rationem ipsorum viventium eorumm nemine refragante, nedum quo ad prolem ipsis vita functis, matrimonium praesumeretur... » [25].

Cette dernière précision de Covarrubias remet les choses à leur véritable place. L’imposition du mariage-sacrement fut une des plus dures batailles que l’Église eut à livrer contre la société civile. La « barraganía » était une forme de mariage très ancienne et très bien ancrée dans la société civile. Même au xvie siècle, époque de rédaction de l’ouvrage de Covarrubias, il arrivait qu’il faille accepter de supposer l’existence d’un consentement implicite chez des gens qui vivaient maritalement sans être passés par l’Église.

Ce mariage, qui se perfectionne avec le temps et qui se reconnaît à l’usage, était en fait une très vieille forme de mariage avec une tradition juridique de longue date. Juridiquement, la « barraganía » peut se relier aux mariages « sine-manu » de la Rome républicaine, une forme d’union qui était propre aux classes plébéiennes [26].

L’existence de cette forme de mariage est consignée dans les Institutes de Gaius [27].

Ce dernier rappelle les trois formes que pouvait prendre l’acquisition de la « manus » sur une femme. L’homme peut acquérir la « manus », c’est-à-dire la potestas inhérente à l’état de propriétaire par « confarreatio », par « coemptio », par « usus ». J’ai exposé ailleurs [28] comment le mariage chrétien avait transformé et assimilé les deux premières formes de mariage. Il nous suffit de voir ici comment le mariage par « usus », inacceptable pour l’Église, subsiste dans « la barraganía ».

Dans le mariage par usus, la femme et l’homme habitaient ensemble, mais l’homme n’avait pas la « manus » sur la femme, soit que le père de cette dernière ne la lui ait pas transmise, soit que la femme s’appartienne à elle-même. Cette dernière hypothèse semble étonnante, mais le texte de Gaius est là-dessus sans appel. En effet, le mari, possesseur sans titre de propriété, pouvait acquérir la « manus », la propriété, par la possession paisible de son bien pendant une période ininterrompue d’un an. Or la femme pouvait empêcher cette véritable usucapion en désertant le domicile de son conjoint pendant trois nuits consécutives :

« usu in manu conveniebat quae anno continui nupta perseverabat : nam velut annua possessione usucapiebatur, in familia viri transibat filiaeque locum obtinebat. Itaque lege Duodecim Tabularum cautum est, ut is qua nollet eo modo in manum mariti venire, ea quotannis trinoctio abesset atque eo modo cuisque anni (usum) interrumperet. Sed hoc totum ius partim legibus sublatum est, partim ipsa desuetudine obliteratum est... »
(Gaius, Institutes, I, pp. 110-113).

La « barraganía » est, en tant que mariage civil, un mariage par « usus » où la femme est « libre », c’est-à-dire sans propriétaire attitré.

Il faut bien comprendre que le mot « libre » appliqué à une femme a une connotation fort différente de celle qu’il peut avoir lorsqu’il s’applique à un homme. La femme a été considérée longtemps comme étant un « bien », donc un objet de propriété ou de possession. L’adjectif « libre » appliqué à une femme peut signifier :

    1. sans propriétaire attitré (père, mari, maître) et pouvant disposer d’elle-même ;
    2. sans « occupant » et donc à prendre. Ici le mot « libre » a le même sens qu’il prendrait s’il était appliqué à un bien réel, terre ou immeuble.
    3. à personne, donc à tout le monde. Il s’agit ici d’un bien commun au même titre que le sont les terres communales.

Dans la « barraganía », les femmes sont libres au sens des points a) et b), mais c’est surtout le mot « ganancia », si intimement lié à l’idée de « barraganía » dans le texte des Partidas, qui oblige à relier « la barraganía » à la notion d’usucapion :

« ... ganancia que es fecha fuera del mandamiento de la Eglesia. E por ende los que nascen de tales mugeres son llamados fijos de ganancia... »

« La ganancia » est l’acquisition faite par « usus ». « El barragán » possesseur gagne la propriété de la femme et des enfants par usucapion, et c’est à bon escient que les Partidas opposent dans ce texte « los fijos de ganancia » aux « fijos de bendición ». Les premiers sont ceux que l’on s’approprie en tant que possesseur de leur mère, les deuxièmes sont ceux que l’on « reçoit » en tant que fruits naturels d’une personne, leur mère, dont le mari est légitime propriétaire, puisque la potestas du père lui a été transmise.

Enfin le roi a raison lorsqu’il parle « del mandamiento de la Eglesia », car la politique du mariage ecclésiastique débute par une volonté de substituer la Mère Église au père marieur. C’est l’Église qui est censée donner la femme à l’homme, et ceci de par le sacrement auquel ont consenti les contractants ; or la femme dans le mariage « sine-manu » comme dans la « barraganía » n’est pas une « donation » mais une usucapion.

En somme les Lois I et II du XIVe Titre nous ont parlé :

    • d’une épouse civile dans un mariage par « usus » ;
    • d’une concubine qui fait fonction d’épouse ;
    • d’une « femme » sans statut et sans nom, car le terme de « manceba » n’apparaît point.

2. Les Lois II et III : « La barragana » de l’homme de haut rang

La Loi III du Titre XIV commence fort significativement par le mot « Illustres ». Il faut noter que dans ce code où chaque mot est pesé et mesuré, les termes placés au début de chaque loi ont une importance et une résonance particulières. Le discours du législateur commence toujours par un terme qui est à lui tout seul une sorte de résumé de la question. À tout point de vue, le mot du début est un mot-clef. « Illustres » est ici à comparer avec « Ingenuas » et avec « Comunalmente ». Par le mot « Ingenuas », le législateur a résumé la situation de disponibilité de la femme. « Comunalmente » est le terme qui ouvre un discours où il s’agit de légiférer sur une situation conjugale propre aux gens du commun. Dans les Lois I et II, une certaine égalité entre les contractants semble être de mise ; en revanche, la « barragana » de l’homme « illustre » comme celle de l’« adelantado » est une femme qui se trouve dans une situation d’infériorité sociale très nette par rapport à l’homme. La qualité de ce dernier fait que cette union « a barraganía » ressemble fort peu à celles que reflètent les Lois I et II. Néanmoins le fait d’exclure de ce genre de « barraganía » toute une catégorie de femmes, tenues pour indignes et viles, revient à reconnaître une dignité certaine aux femmes que l’on admet pour ce mode de vie conjugale. En somme, il y a une sélection. On ne nous dit pas quels sont les critères de choix, mais on nous dit quels sont les critères d’exclusion :

« Illustres personas son llamadas en latin, las personas honrradas e de gran guisa, e que son puestas en dignidades ; assi como los Reyes e los que descienden dellos (...) E estos atales como quier que segund las leyes pueden rescebir las barraganas ; tales mugeres y a que non deven rescebir assi como la sierva o fija de sierva. Nin otrosi la que fuesse aforrada nin su fija, nin juglaressa nin sus fijas ; nin tavernera nin regatera, nin alcahueta nin sus fijas, nin otra persona ninguna de aquellas que son llamadas viles por razon de si mismas o por razon de aquellos do descendieron... »
(Partida 4, Titre XIV, Loi III) [29].

Les filles suivent ici la condition de leur mère, ce qui indique l’absence d’un père au sens civil du code. En effet, si la fille est serve ou fille de serve, elle appartient non point à son père connu ou inconnu, mais à son maître ou à celui de sa mère. Ceci nous ramène une fois de plus à cette notion de « Ingenua », « Libre », qui semble être la qualité essentielle de « la barragana ».

Ces femmes sont tenues pour indignes, soit en raison de leur nature, c’est-à-dire en raison de ce qu’elles sont, soit en raison de leurs fonctions, c’est-à-dire en raison de ce qu’elles font. Les activités tenues pour dégradantes comportent toujours une notion de service en rapport et au contact avec le public :

« nin juglaresa (...) nin tavernera, nin regatera, nin alcahueta... » [30].

Gregorio Lopez [31] précise d’ailleurs dans sa glose où réside la vilenie de ces métiers :

(tavernera) « Intellige de ea qui ministrat in taberna et dat vinum potantibus, non vero in domina cauponae, quia honestas fœminas seu dominae aliquando faciunt vendi vinum in taberna neque ibi ministrant vel assistunt et ideo non dicentur viles personas... »

Nous retrouvons ici les mêmes critères d’exclusion que pour le statut nobiliaire : tout contact avec le public dans le cadre du négoce est avilissant. Ces femmes n’avaient pas qualité pour prétendre au titre de « barragana » officielle ; elles étaient des « viles mugeres » sans statut juridique et sans appellation spécifique.

« ... ca non seria guisada cosa que la sangre de los nobles fuesse embargada nin ayuntada a tan viles mugeres... » (4-14-3) [32].

De plus, ce contact avec le public se traduit, lorsqu’il s’agit d’une femme, par une possibilité de liberté de mœurs dont le Code se fait écho. Si les filles suivent la condition de leur mère, ce n’est pas seulement en raison du manque de liberté de ces dernières, comme nous venons de l’indiquer, mais en raison aussi de la liberté que, à tort ou à raison, on attribuait aux femmes exerçant certains métiers. « Juglaresas », « regateras », « taverneras », « alcahuetas »... autant dire des femmes publiques dont les enfants n’ont pas de père connu.

Officiellement donc, et vis-à-vis de l’homme de haut rang, ces femmes n’existent pas ; mais les autres, ces femmes libres et honnêtes, « honestas fœminas », que l’on n’épouse pas par-devant l’Église ? Ces « barraganas » répondent bien aux critères sélectifs d’une concubine selon la description qui nous est faite dans l’ouvrage de Covarrubias.

Pour ce dernier, les concubines étaient des femmes arrivées à la maison de l’homme sans les cérémonies solennelles qui marquaient l’accueil d’une épouse. Ces femmes n’avaient pas de dot :

« absque dotalibus instrumentis, caeterisque solemnitatibus a iure civili introductis fuit conjugiumm celebratum... » [33].

Or ces solennités étaient d’importance capitale car, comme le rappelle Covarrubias, d’après les Pandectes, la différence entre concubine et épouse se faisait par rapport à la « traditio ». Il précise aussi que les concubines jouissaient traditionnellement d’une certaine considération :

« ... Erat apud veteres concubinae nomen honestum, cum ea loco uxorem haberetur (...) uxor autem minime dicibatur quia non fuisset solemniter ducta ex Jurisconsulto... » [34].

La concubine était, comme « la barragana », une femme faisant fonction d’épouse, mais qui ne l’était pas, car le mariage en tant que contrat de droit civil est toujours un acte social qui se fait au niveau des familles et non au niveau des individus. Ce contrat comporte toujours une notion d’alliance qui, dans une société hiérarchisée, oblige à l’équilibre de forces entre les parties contractantes. Or, ces femmes décrites par Covarrubias ou par Alphonse X sont des femmes seules, ou alors des femmes dont la famille ne peut en aucun cas prétendre à une alliance avec la famille de l’homme. Ceci est si vrai que la Loi II (4-14-2), dans son dernier paragraphe, interdit aux « adelantados » de prendre épouse, mais se fait un plaisir de leur permettre de prendre une « barragana ». Cette dernière ne représente aucun danger, tandis qu’une bonne alliance matrimoniale pourrait apporter à cet « Adelantado » l’assise territoriale qui manque à son pouvoir. Un pouvoir qu’il détient du roi mais qui ne lui donne pas de prise personnelle sur le territoire qu’il administre.

Pour « El Adelantado », comme pour l’homme de haut rang, « la barragana » est une concubine faisant fonction d’épouse de deuxième rang. À ce titre, ces « barraganas » peuvent être considérées comme les ancêtres directes des épouses morganatiques. Le statut de ces dernières est la solution habile utilisée par l’Église pour concilier les intérêts de sa doctrine avec les raisons sociales et les raisons du cœur. Solution tardive et qui, pour ce qui est de l’Espagne, n’intervient que bien après la période dont s’occupe cet article, solution tout de même qui vaut la peine d’être regardée d’un peu plus près, ne serait-ce que pour comprendre les raisons qui permettent de relier deux appellations si éloignées dans le temps, pour ce qui est du contexte espagnol. « Barragana » est un mot qui appartient au haut Moyen-Âge espagnol. « Morganático-a » est un mot d’origine allemande qui ne fait son apparition dans les dictionnaires espagnols que très tardivement (1884 selon Coromina).

B) La Barragana, épouse morganatique ?
Le mariage Morganatique

Le Dictionarium morale et Canonicum de Palazzini (Rome, 1966) définit ainsi le mariage morganatique :

    1. « Nomen ipsum derivatur a Morgengaben vel Morgangeba (Morgen = matutinum Gabendonum (...) Vocabatur disparagium in oppositione ad aparagium = matrimonio inter pares (...) Matrimonio Morganaticum quod initur inter virum praenobilem et mulierum inferioris conditionis, ea lege ut mulier et filii a participandis mariti dignitate et bonis avitis excludantur, quibusdam tantum honoribus et bonis contenti ».
    2. « Morganaticum et ius Canonicum. Cum ad effectus civiles tantum eius efficacia coarctetur eius existentia a lege civili pendent. Ipsum vero Ecclesia iusta de causa permittit. Iure hodierno communiter vigente nonnici familiis supremorum principum aliisque paucis hoc privilegio donatis permittur ».

Le Cardinal Gasparri (Tractatus Canonus de Matrimonio, Paris, 1892) rappelle aussi que dans ce mariage « uxor et filii non admittuntur plene in familiam viri, nec assequuntur nobilitatem et titulos dignitatis familiae nec filii succedunt in universam patris haereditatem. Haec conditio respicit civiles matrimonii effectus, per se honesta est et ab Ecclesia recipi potest. »

On distinguera donc deux étapes au niveau de ce mariage. Une première étape qui ne concerne que les dispositions de Droit Civil. Une deuxième étape qui concerne les transformations qui ont permis son inclusion dans le Droit Canon.

    1. Le mariage Morganatique est au départ une disposition de Droit Civil d’origine germanique dont on trouve des traces au viiie siècle dans le Code Langobardorum (Tit. V Cap 1). Dans ce mariage de deuxième rang la femme se trouve dans une situation qui a beaucoup de points communs avec celle de la « barragana » de l’homme de haut rang. C’est donc par extension, et eu égard aux similitudes trouvées entre les deux unions, que l’on peut songer à relier les deux concepts. Néanmoins l’acception actuelle du terme reconnaît dans l’appellation un mariage reconnu par le Droit Canon qui, à ce titre, ne concerne en aucun cas les « barraganas » des Partidas.
    2. Le mariage « Morganatique » dont s’occupe le Droit Canon n’est que la forme christianisée du vieux mariage civil dont nous venons de parler, et s’il existe à son niveau, c’est parce que l’Église a trouvé le moyen de concilier l’inconciliable, en faisant une scission nette entre le sacrement qui concerne les seuls individus et les dispositions de Droit Civil spécifiques du mariage en question, dispositions propres au mariage de deuxième rang. Dans sa version Canonique, les conjoints sont unis par le mariage-sacrement au niveau individuel, mais le sacrement n’opère pas au niveau social et, à ce titre, il s’inscrit au nombre des concessions faites par l’Église à la société civile, car c’est vrai que ce mariage dégage le côté individuel et privé du sacrement, vrai aussi qu’il offre des solutions viables à des situations impossibles, vrai encore qu’il apparaît comme une garantie de la liberté de choix des individus face aux familles ; mais il est certain aussi que les concessions faites à la société civile sont de taille, et qu’elles vont à l’encontre et au détriment du prestige quasi magique, puisque sacré, dont l’Église a toujours entouré le mariage-sacrement qui est, lui aussi, une construction juridique extrêmement complexe. Les conjoints, mésalliés, voient leur progéniture, légitime pourtant, exclue de la lignée et donc de la succession ; la femme ne participe point des honneurs du mari. Socialement c’est une épouse de deuxième rang, or un des effets attribués au mariage sacrement était justement l’égalité sociale qu’il réalisait au niveau des conjoints. Alphonse X (Loi VII, Titre II, Partida 4) le rappelle ainsi :

« ... y aun a otra fuerza el casamiento (...) maguer la mujer fuese de vil linaje, si casare con el rey deben la llamar reina y si conde, condesa Ca las honrras y dignidades de los maridos hanlas las mujeres por razon dellos. E sobre todas las otras honrras que las leyes otorgan a las mujeres por razon dellos esta es la mayor, que los fijos que nascen dellos (...) deben heredar sus bienes... »

[« ... le mariage a encore une autre force (...) quoique la femme soit de basse origine, si elle venait à épouser le roi il faudrait la tenir pour reine et si elle venait à épouser un comte il faudrait la tenir pour comtesse, car les femmes ont droit aux honneurs et aux dignités des maris. Mais le plus grand honneur que les lois font aux femmes en raison de leurs maris, c’est de faire de leurs enfants communs les héritiers universels du mari... »]

En somme la « barragana » des Partidas faisait fonction d’épouse de deuxième rang ; pour l’Église, c’était une concubine, sans plus. L’épouse morganatique, dans sa version canonique, est officiellement l’épouse de deuxième rang d’un homme de rang très élevé. Le sacrement a évité le concubinage, mais il n’a pas réussi à effacer l’infériorité sociale de la femme. Mariage civil ou mariage canonique sont, dans les deux cas, des unions de deuxième rang.

C) « Barraganía » ou « Mancebía » ? : les contrats « à la carte »

La « barraganía » est généralement un contrat oral et, en tant que tel, il est réglementé par les us et coutumes, dont se font écho les Partidas. Mais il arrivait aussi que le contrat de « barraganía » fasse l’objet d’un document écrit. Ces « cartas de barraganía » octroyées aux femmes sont des contrats atypiques qui répondent aux seuls désirs des contractants. Ces chartes stipulent, souvent avec minutie, les conditions et les buts de l’association :

« Conoscida cosa se a cuantos vieren e oyeren la carta de mancebia e compañeria que yo Nunyo Fortunyes fillo de Fortun Sancho pongo tal pleito con vusco, Doña Elvira Gonsalves, manceba en cabellos que vos rescibo por manceba e companyera a pan e mesa e cuchillo, por todos los dias que yo visquiere, (sic) e vos dono la meitad de la heredat de Fortun Sanches que la tengades despues de mios dias todo el tiempo que visquieredes (sic) con sus entradas e exidas. E despues la erede mio fijo Sancho Nunyes e mas que ayades las casas que yo tengo en Avila o fue fata la carta.

Testes qui viderunt et auderunt : Enego Nunyes fi de Nunyo Belasco e Rois Consalves e Domingo Ferrandes e Consalvo Martin. »

Facta carta en XVI dias andadas de Abril era 1349 [35].

Cette charte de « mancebía e compañería » donnée à une jeune fille dite « manceba en cabellos », par opposition à la femme mariée ou à la veuve qui étaient censées porter un voile ou une coiffe sur les cheveux, pose un certain nombre de problèmes. Faut-il assimiler le terme de « manceba » à celui de « barragana » ? Le terme de « companyera » qui lui est accolé invite à le faire et pourtant le doute subsiste.

Il n’y a pas d’indication concrète sur l’âge de Nuño, mais il semble que le but de cette association n’est pas la recherche d’une descendance puisqu’il parle de son fils Sancho Nunyes... Doña Elvira reçoit à cette occasion une série de dons qui s’apparentent beaucoup à des arrhes [36] : l’usufruit de la moitié de l’héritage paternel de Nunyo Fortunyes, et les maisons qu’il possède à Avila, ces dernières en toute propriété. La jeune fille n’apporte que sa jeune personne, mais elle est reçue « a pan e mesa e cuchillo », c’est-à-dire sur un pied d’égalité. De plus Nunyo Fortunyes s’engage à ne pas chasser Doña Elvira de sa maison : « todos los dias que yo visquiere »...

Selon cette charte, Doña Elvira Gonsalves peut être autant une « Dame de compagnie » pseudo « ama de llaves » qu’une épouse de deuxième rang dont les enfants naturels passeraient toujours après Sancho Nunyes, sans concourir à égalité avec ce dernier en ce qui concerne l’héritage de Nunyo Fortunyes. Ceci ne se serait pas produit si Doña Elvira avait été reçue en tant qu’épouse selon l’Église. Ces épouses de deuxième rang étaient aussi le moyen de limiter les préjudices portés au fils du premier lit quant à l’héritage.

Mais cette lettre de « mancebía » offre aussi une autre possibilité d’interprétation. Le mot « manceba » désigne autant la fille de famille non émancipée et donc soumise à la volonté de son père que la « criada », c’est-à-dire la jeune fille élevée dans une famille soit à titre de servante, soit à titre de pupille. Dans les trois cas la jeune fille est soumise à la « potestas » du « pater familias ». La jeune fille de cette lettre de « mancebía » est appelée Doña Elvira, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’une fille de famille noble. D’après les noms, Rois Gonsalves est peut-être son frère, et Gonsalvo Martin le père... Cette lettre serait alors une charte de dot, dot que la jeune fille ne toucherait qu’à la mort de Nunyo Fortunyes. La « manceba en cabellos » serait donc devenue « criada »... ? Les commentaires apportés à cette lettre par l’historien du Droit Alvar Gomez de Castro au xvie siècle vont dans le sens de cette hypothèse :

« ... por otras mas antiguas escripturas que yo he visto parece colegirse, que este amancebamiento aunque suena en mala parte se hacia por via de compañia en quanto a la mutua cohabitacion quando un hombre rico era viejo y para su regalo recebia en su casa alguna doncella noble pobre por mas que criada, dotandola. Pudo ser de esta manera lo de Nunyo Fortunyes, y no obsta llamarse en la escriptura « manceba » pues cosa llana que antiguamente en España las mugeres no casadas se decian mancebas como oy se dicen mancebos los no casados. Esto digo debajo de major parecer por no confesar que en tiempo del Rey Don Pedro era permitido publicamente el amancebamiento » [37].

Alvar Gomez de Castro nous apprend l’existence d’autres documents semblables à cette lettre. Ce sont des documents antérieurs au xive siècle. Il indique aussi le caractère presque ordinaire de cette union faite en raison d’assistance et compagnie mais, surtout, il nous renseigne sur l’évolution des mentalités vis-à-vis de ce type de mariage : ce qui au xive siècle était en conformité avec la norme morale était estimé inconvenant et même immoral vers la deuxième moitié du xvie siècle. Enfin, un glissement s’est produit au niveau du terme « manceba ». Si Alvar de Castro est obligé de rappeler son sens primitif, c’est parce que les « mancebas » du xvie siècle sont toujours des femmes non mariées, mais le terme n’est plus synonyme de « doncella ». Il est devenu synonyme de « amiga » ou « concubina ». Cette nouvelle acception du terme semble prendre le dessus sur le mot « barragana » qui paraît de moins en moins usité. Mais le glissement ne date point du xvie siècle. Il est antérieur et la charte de Nunyo Fortunyes en est une preuve. En effet, la clause qui engage Nunyo Fortunyes à garder Doña Elvira Gonsalves pendant toute sa vie révèle la véritable nature de ce contrat. Cette clause est faite pour parer au risque majeur de la situation d’une « barragana », celui de l’expulsion. La « barragana » déclarée comme telle est une concubine et, à ce titre, elle est une de ces femmes dont on peut se débarrasser à moindre frais. Cette possibilité d’expulsion marque, selon Covarrubias, la véritable frontière entre l’épouse et la concubine :

« ... in hoc scilicet, quod poterat eijci a lecto & domo, sicut illa, quae vere est concubinae » [38].

Doña Elvira ne pourra pas devenir épouse par « usus » car le contrat spécifie que c’est à titre de « manceba et companeyra » qu’elle est reçue, de là l’importance de cette clause qui garantit sa sécurité, mais qui signe la véritable nature de son statut. S’agissant d’une charte de dot avec une notion de « porfijamiento » ou adoption implicite, cette clause eut été inutile. Alors pourquoi « mancebía » au lieu de « barraganía » ? Cette charte de « mancebía » donne à la femme un statut d’épouse de deuxième rang. Doña Elvira a reçu des arrhes comme une épouse et, comme une épouse, elle restera auprès de Nunyo Fortunyes jusqu’à la mort de ce dernier, mais ces clauses sont le fruit des tractations menées par la famille de la « manceba » qui a négocié pied à pied les conditions de ce qu’il convient d’appeler une véritable « traditio ». La différence entre la « barragana » et la « manceba » se situe au niveau de l’existence d’une famille. La « barragana » est une femme « libre », donc seule. Elle ne doit pas être vierge. La « manceba » est une jeune fille, une « doncella » qui, à des degrés différents, dépend d’une famille. Dans un sens, elle pourrait être la version bourgeoise de la « barragana », une version qui tend à effacer le modèle original. Quant à la notion de « ganancia », il est clair qu’elle reste étrangère à cette charte de « mancebía » où Nunyo Fortunyes s’oblige non seulement à verser des sommes importantes à la jeune fille, mais aussi à lui constituer un capital. Alors d’où vient la confusion des termes ?

Les termes que nous étudions ici sont toujours des miroirs à double face :

« Barragana » = femme libre = femme pouvant disposer d’elle même = femme à tout le monde.

« Manceba » = jeune fille non émancipée = fille de famille = servante ou serve.

C’est la situation sociale de la femme, son statut juridique qui donne le nom au contrat, or la femme « à tout le monde » et la serve ont beaucoup de choses en commun, elles forment partie de ces femmes que les Partidas appellent « viles ». Mais la substitution du terme de « barragana » par celui de « manceba » répond aussi à un changement de situation qui va de pair avec le recul de la frontière, avec la disparition de la « barra ».

II. La « barragana » et sa descendance au niveau du Recueil de Toro (1502)

Les termes de « esposa », « barragana » et « manceba » sont aussi significatifs du rang social de la femme et du rapport de forces qui s’instaure au sein du ménage.

La femme de qualité ne peut arriver dans la maison de l’homme de son rang qu’en qualité d’« esposa ». Elle peut en revanche être la concubine d’un homme de rang supérieur. La femme du commun peut être « esposa » mais aussi « barragana » de l’homme de son rang ; quant à la « manceba », dans l’acception de « sierva » ou de « criada » du terme, c’est une femme sans statut, ce qui, à la limite, permet de passer partout.

Le rapport de qualité sociale entre les partenaires se manifeste surtout au niveau du statut social octroyé aux enfants issus de l’union.

Selon les Partidas, les enfants peuvent être : « legítimos », « naturales », « spureos », « fornecinos », « manzeres » et « notos » [39].

Les « legítimos » sont, bien sûr, les enfants de l’épouse « de bendición ». Ce sont les héritiers naturels de leurs parents et le père est obligé de subvenir à leurs besoins.

Les « naturales » sont les enfants de la « barragana ». Les « hijos de ganancia » peuvent prétendre au statut nobiliaire si leur père est « hidalgo » et leur mère la concubine unique habitant la maison du père, c’est-à-dire la vraie « barragana ». Ces enfants sont les héritiers naturels du père qui est tenu de les élever. Ils peuvent devenir naturellement légitimes ; c’est la conséquence normale d’une usucapion qui aboutit.

Néanmoins, si le père venait à contracter ultérieurement un mariage canonique avec une femme autre que leur mère, celle-ci étant en vie, les enfants de cette dernière union passeraient avant eux en ce qui concerne l’héritage. En effet, ce mariage canonique, réalisé alors que la « barragana » est en vie, revient à refuser le statut d’épouse à cette dernière. Le mariage « a barraganía » a toujours un caractère sinon précaire, du moins dangereusement indéfini. Ce nouveau mariage interrompt le processus normal de légitimation des enfants, qui restent naturels avec des droits très réduits en ce qui concerne l’héritage.

Les « spureos » sont des enfants dont la mère est « amiga » ou « manceba » du père. Mais cette union n’a pas de caractère stable et ne comporte pas de reconnaissance légale, puisque la femme n’habite pas chez l’homme et qu’elle n’est pas la seule concubine de ce dernier. Les « spureos » sont aussi les enfants que l’homme de haut rang a avec une de ces femmes qui ne répondent pas aux critères de qualité indispensables pour prétendre au titre de « barragana » officielle, ceci avec indépendance du fait qu’elle est la seule concubine et qu’elle habite dans la maison de l’homme. Cette femme est peut-être serve ou « fija de alcahueta... », elle est au sens strict du mot « ignoble ». Cette union est considérée contre nature ; aussi l’enfant ne sera pas considéré « naturel », mais « spureo ». Le père n’est pas obligé de subvenir à ses besoins et, bien sûr, il n’a aucun droit sur l’héritage paternel. En deux mots cet enfant ne s’intègre pas à la famille, et n’a pas d’existence légale.

« E demas tal fijo como este non deve partir en los bienes del padre nin es el padre tenido de criarle si non quiere » (Partidas 3-14-4) [40].

Le statut de « spureo » est proche de celui des enfants que les Partidas appellent « manzeres », c’est-à-dire les enfants des femmes publiques.

Enfin les enfants « fornezinos » et les « notos » répondent à des critères d’exclusion autres que ceux ayant trait à la catégorie de la mère : ce sont les enfants nés « ex damnatu coitu » (viol, adultère, etc.).

Le statut de l’enfant dérive donc directement de la situation de la mère vis-à-vis du père ; l’épouse légitime a des enfants légitimes, l’épouse naturelle a des enfants naturels, et les femmes tenues pour indignes ont des enfants « spureos ».

Le statut que reflètent les lois du Recueil de Toro (1502) est quelque peu différent. Dans cette législation, la barrière entre les enfants avec droits et les enfants sans droits s’est significativement déplacée par rapport à la situation des Partidas. Les légitimes sont plus que jamais hors d’atteinte ; en revanche, les enfants naturels se trouvent fâcheusement confondus avec ceux que les Partidas appellent « spureos » :

« Y por que no se pueda dudar quales son los hijos naturales ordenamos y mandamos que entonces se digan naturales, quando al tiempo que nascieron o fueron concebidos, sus padres podian casar con sus madres justamente sin dispensación, con tanto que el padre lo reconozca por su hijo, puesto que no haya tenido mujer de quien lo uvo en su casa ni sea une sola, ca concurriendo en el hijo las calidades suso dichas, mandamos que sea hijo natural. » (Leyes de Toro, Ley IX) [41].

On notera que pas une seule fois la loi de Toro n’écrit les mots « barragana » ni « concubina ». L’unique différence entre l’enfant né dans la maison du père d’une femme « que sea sola » et celui né ailleurs, peut-être d’une rencontre de passage, est dans la reconnaissance de paternité, à laquelle est soumis le statut du second. La notion de naturel, et donc de capable de légitimation, est donnée par la possibilité de mariage entre les parents. Ceci revient à faire de la « barragana » l’égale de la femme « indigne ». La conception d’enfant naturel du Recueil de Toro rejoint donc le droit Canon [42]. Ce recueil s’éloigne aussi considérablement des Partidas en ce qui concerne l’argument de la cohabitation. Certes, le caractère légal de cette forme de vie n’est pas dénié, mais ce n’est plus un argument honorable plaidant en faveur de la stabilité et du sérieux d’un ménage. En donnant le même statut aux enfants issus du concubinage stable et aux enfants issus d’une union furtive, le législateur a reconnu implicitement le peu d’estime accordé à la cohabitation non maritale. Dans cette cohabitation, la morale officielle commençait à voir bien plus une volonté délibérée de vivre dans le péché que le cadre stable favorable à l’existence d’une vraie famille. Vis-à-vis de l’enfant, cette cohabitation des parents était pour l’Église un argument nettement négatif. Covarrubias se fait l’écho de cet avis :

« Potius favendus esse natis ex coitu absque concubinatum quam natis ex concubinae domi retenta... » [43].

Bref la pression de l’Église était en train de réussir la marginalisation de la « barraganía » qui se confond légalement avec le simple concubinage, et qui perd de plus en plus son statut de mariage civil.

En ce qui concerne l’héritage du père, les enfants ci-devant « spureos » concourent à égalité avec les enfants naturels ; ils passent avant les ascendants légitimes, mais en cas de descendance légitime, les enfants non légitimes voient réduite leur part d’héritage à un cinquième du total des biens paternels. Il s’agit justement du cinquième que l’on réservait pour les messes et les aumônes :

« Mandamos que en caso que el padre o la madre sea obligada a dar alimentos a alguno de sus hijos ilegítimos en su vida o al tiempo de su muerte, que por virtud de la tal obligación no le pueda mandar más de la quinta parte de los bienes de la que podia disponer por su alma y por causa de los dichos alimentos no sea más capaz él tal hijo ilegítimo (...) pero si el tal hijo fuere natural y el padre no tuviera hijos o descendientes legitimos : mandamos que pueda mandar justamente de sus bienes todo lo que quisiere aunque tenga ascendientes legitimos. » (Leyes de Toro, Ley X) [44].

En ce qui concerne l’héritage de la mère, il est à noter que les Partidas mettaient à égalité les fils légitimes avec les fils naturels (Partidas, 6, Titre 13, Loi 11) et excluaient complètement les enfants considérés « spureos » [45]. En revanche, le Recueil de Toro (Loi IX) fait une distinction très nette entre les enfants légitimes héritiers naturels et les autres : « hijos bastardos o illegitimos » qui voient leur héritage réduit au fameux cinquième dévolu aux messes. Les enfants « naturales o espureos » passent néanmoins avant les ascendants légitimes. Les enfants « ex damnatu coitu » passent après les ascendants et se contentent du cinquième en question [46].

Bref, les enfants naturels formaient une catégorie spéciale qui, dans la législation des Partidas, se situait plus près des enfants légitimes que des véritables bâtards. Dans le Recueil de Toro les enfants naturels rejoignent incontestablement les rangs des bâtards de toute sorte, et s’éloignent de plus en plus des enfants légitimes. Leur statut reflète fidèlement la nouvelle situation juridique et sociale de l’union dont ils sont issus.

On constate que le terme de « barragana » n’apparaît point dans le Recueil de Toro. Le dernier code à utiliser ce terme est les Partidas. Les termes de « barragán » et « barraganía », courants dans le poème du Cid et dans le Fuero Viejo de Castilla [47], sont donc des archaïsmes même au niveau des Partidas. Ils font allusion, comme le suggère le texte d’Alphonse X, à la vie précaire de ce haut Moyen-Âge espagnol si fortement marqué par la présence de la frontière. Ils rappellent le rapt, première forme de mariage, le vol et les rapines. Rien d’extraordinaire à ce qu’ils disparaissent vers le xive siècle. La Reconquête est quasiment finie, el « barragán » a disparu, et la « barragana » devient de plus en plus une « manceba ».

Quant au mariage par « usus », on peut dire qu’il est propre aux individus précairement installés et prompts à repartir. Contrat oral souple et insaisissable, il dépend de la seule volonté des parties qui conservent leur liberté. Seul le temps a prise sur lui. Ce temps qui attache les conjoints en les fixant sur une terre, car les rapports de l’homme avec la terre ont d’étranges connivences avec ceux qu’il entretient avec la femme. Cette dépendance par rapport au temps est sa première faiblesse et une des causes de sa disparition face au redoutable ennemi qu’est le mariage-sacrement. Ce dernier n’a pas besoin de compter avec le temps pour exister, car le temps est intégré dans ses données de départ. Le mariage-sacrement s’inscrit dans la plus longue durée que l’homme puisse envisager, celle de sa propre vie. Contrat définitif d’où sont exclus les nomades et les hommes sans domicile fixe, ce sacrement enracine l’homme dans le sol, en même temps qu’il l’attache à la femme. Issu de la volonté organisatrice de l’Église, ce mariage a un pouvoir de stabilisation hautement civilisateur. Il s’est imposé de par la volonté de l’Église, mais son processus d’implantation est intimement lié au long processus de fixation d’une population sur un territoire. Dans ce contexte, on comprend bien que son avantage quant au temps et le caractère structuré de sa nature aient été des atouts vis-à-vis de ces mariages qui ne prenaient forme et existence qu’à l’aide du temps [48].

L’auteur

Estrella RUIZ-GALVEZ PRIEGO

Elle enseigne à l’Université de Caen.

[*] Maître de Conférences à l’Université de Caen, France.

N.d.T. (Notre traduction a cherché à transcrire aussi fidèlement que possible le langage et le caractère des textes juridiques anciens).

[1.] Joan Corominas, Diccionario Crítico Etimológico de la Lengua Castellana, Madrid, Gredos, 1983.

[2.] Diccionario de la Real Academia Española, Madrid, 1973.

[3.] Diccionario de Autoridades, Madrid, 1726-1739 ; Madrid, Gredos, 1963.

[4.] Sebastian de Covarrubias y Orozco, Tesoro de la Lengua Castellana o Española, Turner, Madrid, 1979.

[5.] Manceba : « extraido secundaríamente de « mancebo », « mancipium » ; esclavo criado... », Joan Corominas O.C.

[6.] Alphonse X « Le Savant » ou « le Sage », Las Siete Partidas, 1257-1263. Fac-similé de l’édition de Gregorio Lopez de Tovar, Salamanca, 1555, Boletin Oficial del Estado, Madrid, 1974.

[7.] L’Église interdit aux chrétiens d’avoir des « barraganas » car ils vivent avec elles en état de péché », Las Siete Partidas, Partida 4, Titre XIV.

[8.] Ibid.

[9.] « Quelles sont les femmes que l’on peut recevoir à titre de « barraganas » et d’où vient ce nom ? », Las Siete Partidas, Partida 4, Titre XIV, Loi 1.

[10.] « Qui sont ceux qui peuvent avoir une « barragana » et quelle est la procédure à suivre ».

[11.] « Quelles sont les femmes que les hommes de haut rang ne doivent pas recevoir à titre de « barragana ».

[12.] « ... et il prit son nom de deux mots, de « barra » qui vient de la langue arabe et qui signifie « dehors », et de « gana » qui vient du castillan et qui signifie « gain », ces deux mots réunis voulant dire gain qui est fait en dehors du commandement de l’Église. Et à cause de ceci les enfants qui naissent de ces femmes sont appelés enfants du gain ».

[13.] « ... de barra a barra es lo mismo que de parte a parte, u de un término a otro u de un extremo a otro... », Diccionario de Autoridades.

[14.] « De plus on peut recevoir à ce titre tant la femme libre que celle qui est serve... »

[15.] « Qui sont ceux qui peuvent avoir une « barragana » et quelle est la procédure à suivre ».

[16.] Si la femme a moins de douze ans, l’homme peut être accusé de « stupro ».

[17.] « ... si quelqu’un veut recevoir à titre de « barragana » une veuve honnête, ou une femme non vierge mais née libre, alors il doit le faire en présence de témoins en disant clairement devant eux que c’est à titre de « barragana » qu’il la reçoit. Car autrement elle serait considérée comme étant son épouse légitime, et en cas de litige, le juge civil l’estimerait ainsi... »

[18.] « ... mais s’agissant d’une veuve qui ne soit pas honnête femme, mais qui soit mal famée et de très basse extraction ou encore d’une femme ayant commis l’adultère avec un homme marié, alors on n’a pas besoin de témoins pour la recevoir à titre de « barragana ». »

[19.] « De plus, on ne peut pas avoir comme « barragana » une femme dont on est parent par consanguinité ou par affinité ».

[20.] « ... selon la loi, seule la femme qui partage en exclusive la vie de l’homme a droit à être appelée « barragana ».

[21.] « ... et il faut qu’elle soit telle que puisse contracter le mariage avec elle l’homme qui la reçoit à titre de barragana ».

[22.] Diego de Covarrubias y Leyva, Quartum Librum Decretalium de sponsalibus et matrimoniis Epitome, Secundae Partis, Caput I.5.

[23.] Ibid.

[24.] Ibid.

[25.] Ibid.

[26.] Voir à ce sujet Dumezil, Mariages Indo-Européens, Paris, Payot, 1979.

[27.] Gaius, Instituciones Jurídicas, Barcelona, Iberia, 1969.

[28.] E. Ruiz-Galvez, Le statut socio-juridique de la femme en Espagne au xvie siècle, Paris, 1982, Thèse dactylographiée, 517 p. XXVII.

[29.] « En Latin on donne le titre de « Illustre » aux personnes de haute naissance et parage qui sont mises en dignité de par leurs fonctions, tels les rois et ceux qui en descendent, (...). Et ces derniers, étant donné que la loi les autorise à prendre « barragana », doivent savoir qu’il y a des femmes qu’ils ne peuvent pas recevoir à ce titre, à savoir : la femme qui est serve ou fille de serve, celle qui est affranchie ou sa fille, la femme qui est jongleuse de son métier, ou sa fille, celle qui est marchande de la Halle, celle qui est tavernière, celle qui est entremetteuse et n’importe quelle autre femme de celles que l’on appelle vilaines soit de leur propre fait, soit du fait de ceux dont elles descendent... »

[30.] Voir ci-dessus.

[31.] Gregorio Lopez de Tovar, Glose au point 5 Loi III, Titre XIV, Partida 4, Las Siete Partidas, Salamanca, 1555.

[32.] « Car il serait indécent de mêler le sang des nobles à celui des femmes d’une si vilaine condition ».

[33.] Covarrubias y Leyva, op. cit., Primae Partis. Caput III, 9.

[34.] Ibid.

[35.] « Qu’il soit connu de tous ceux qui verraient ou entendraient cette lettre de « mancebía y compañería » comment moi, Nunyo Fortunyes, fils de Fortun Sancho, je m’oblige auprès de vous Dà Elvira Gonsalves pucelle, et je m’engage à vous recevoir chez moi à titre de « manceba » et compagne, en partageant avec vous gîte et couvert et ceci ma vie durant. Et de plus je m’engage à vous donner à ma mort la moitié de l’héritage venant de Fortun Sanchez et ceci en pleine jouissance. Cet héritage devra revenir par la suite à mon fils Sancho Nunyes. De plus je vous donne les maisons que je possède à la ville d’Avila où cette lettre a été faite.
Testes qui viderunt et auderunt : Enego Nunyes, fils de Nunyo Belasco, et Roi Gonsalves et Domingo Ferrandes et Gonsalvo Martin.
Lettre faite le 16 avril de 1349. »
Lettre dite de « Avila ». Note de la Loi 1, Livre V, Titre V du Fuero Viejo de Castilla. Cette lettre, copiée par la main de Alvar Gomez de Castro (1515-1580), apparaît sur la copie manuscrite ayant permis à Mrs Jordan de Asso et Miguel de Manuel de mener à bien la première édition de ce code en 1771. Ce code réunit 5 Livres, 33 Titres et 242 Lois. Le contenu a été rédigé entre l’année 995 et l’année 1200. Sa forme actuelle est due à l’activité législative du roi Don Pedro qui procéda à sa mise en ordre logique en 1356. Nous avons utilisé l’édition de Don Pedro Jose Pidal, formant partie de la Collection de Los Códigos Españoles concordados y Anotados, Deuxième Édition, Madrid, 1872, 12 Vol.

[36.] Les arrhes dans le mariage espagnol jouent un rôle particulièrement important. Voir à ce sujet E. Ruiz-Galvez, op. cit.

[37.] « J’ai eu l’occasion de voir des écrits antérieurs à celui-ci, et d’après ceux-ci il semblerait que cet « amancebamiento », quoiqu’il puisse aujourd’hui sembler un fait suspect, se faisait jadis en raison d’un besoin de compagnie, lorsque un homme riche était vieux et que, cherchant son bien-être, il recevait chez lui une demoiselle pauvre. Il lui donnait alors un statut au dessus de celui des servantes, et il prenait soin de lui constituer une dot. Telle est, peut-être, la situation que transcrit cette lettre, sans que le fait d’appeler « manceba » la jeune fille puisse constituer un obstacle à cette interprétation, car il est notoire que jadis on appelait ainsi les femmes non mariées, de la même façon que l’on appelle aujourd’hui « mancebos » les garçons célibataires ».
 Le commentaire de Alvar Gomez de Castro a été publié par le premier éditeur du Fuero Viejo de Castilla en même temps que la lettre dite de « Avila ». Voir note 35.

[38.] Covarrubias y Leyva, op. cit., Prima Partis, Caput IIII-9.

[39.] Las Siete Partidas, Partida 4, Titre 15 : « Des enfants qui ne sont pas légitimes », Lois 1 à 9.

[40.] Las Siete Partidas, Partida 4, Titre 14, Loi 4 : « Et de plus l’enfant ainsi ne doit pas rentrer au partage des biens du père, et son père n’est point obligé de l’élever s’il ne veut pas le faire... »

[41.] Recueil de Toro (1502). Édition de Los Códigos Españoles Concordados y Anotados, Madrid, 1872 : Loi IX : « ... Et afin qu’il n’y ait pas de doute sur l’identité des enfants naturels, nous donnons l’ordre de faire appeler ainsi ceux dont le père aurait pu contracter mariage avec la mère au moment de leur naissance ou de leur conception, et ceci sans avoir besoin de recourir à aucune sorte de dispense, sous la seule condition de la reconnaissance paternelle, ceci dans le cas où la mère de l’enfant n’ait pas été la seule compagne logée sous le toît du père car, dans ce cas, l’enfant est, et doit être dit « naturel ».

[42.] « Iure tamen Pontificum id tantum exigitur ut naturalis filius quis dicatur, quod sit natus ex his parentibus qui tempore conceptionis vel nativitatis matrimonium contrahere poterant (...) etiamsi non sit natus ex unica concubina domi cohabitante... »
 Covarrubias y Leyva, op. cit., Secundae Partis, Caput VIII-2.

[43.] « Iniquum esse filium natum ex concubina domi retenta naturalem esse : at not ita natum ex coitu furtivo, fœmina in continuo ac quotidiano contubernio non retenta... », ibid.

[44.] « ... si le père ou la mère se voyaient dans l’obligation de subvenir aux besoins des enfants illégitimes, soit de leur vivant, soit au moment de leur mort, Nous ordonnons que la somme allouée à cette obligation ne puisse jamais dépasser la cinquième partie de la valeur totale de leurs biens, cette cinquième partie dont ils pouvaient disposer pour le bien et le salut de leur âme. Mais l’allocation de subsides ne devra pas conférer plus de droits au dit enfant illégitime (...). Dans le cas où l’enfant serait dit « naturel », le père, n’ayant pas de descendance légitime, pourra disposer librement de ses biens en faveur du dit enfant ; et ceci malgré l’existence d’ascendants légitimes... ». Recueil de Toro. Loi X.

[45.] Las Siete Partidas, Partida 6, Titre 13, Loi 6 : « Les femmes savent toujours que les enfants qui naissent d’elles sont bien les leurs, et pour cette raison tous les enfants, qu’ils soient légitimes ou qu’ils ne le soient pas, doivent être à égalité quant à l’héritage de la mère. Néanmoins il convient d’excepter ces enfants que l’on appelle en Latin « incestueux » (...) et ces autres enfants que l’on dit nés ex damnatu coitu » (...). Et il en serait de même si c’était une femme de haute naissance et de haut parage, car si une telle femme avait un enfant de ceux que l’on appelle « spureos », alors ce dernier ne doit pas hériter de ses biens au même titre que l’enfant légitime ».

[46.] Recueil de Toro, Loi IX : « Les enfants bâtards où illégitimes, quelle que soit leur qualité, sont exclus de l’héritage de leur mère « ex testamento » et « ab intestato », lorsque cette dernière a des descendants légitimes ; mais nous acceptons que l’on puisse disposer librement et en leur faveur de la cinquième partie de l’héritage (...). Dans le cas où la femme n’aurait pas de descendance légitime, Nous ordonnons que soient tenus pour héritiers les descendants naturels ou les descendants « spureos », même en présence d’ascendants légitimes (...) hormis le cas où ces enfants seraient nés « ex damnatu coitu » du côté de leur mère car, dans ce cas, Nous ordonnons qu’ils soient tenus à l’écart de l’héritage... »

[47.] Fuero Viejo de Castilla, Loi I, Titre VI, Livre V : « Des enfants de `barragana’ « . Pour ce qui est du Poème du Cid, nous rappelons les vers 2759/60 où les Enfants de Carrion, qui se considèrent mésalliés, déclarent que les filles du Cid n’auraient dû être pour eux que les concubines – barraganas – :« Non las deviemos tomar por barraganas si non fueramos rogados ». Un peu plus loin, le Comte Don Garcia, leur parent, insiste et rajoute : « Les Infants de Carrion sont des nobles de très haut rang ; comment a-t-on pu leur donner comme épouses les filles du Cid ? » :
 « Non gelas devien dar sus fijas por barraganas
O quien gelas diera por parejas e por veladas ».
 « Pareja », c’est-à-dire « pareille », égale socialement parlant.
 « Velada », l’épouse de bénédiction (vers 3276).

[48.] Sur l’Espagne, terre de frontière, on peut consulter Claudio Sanchez Albornoz, Despoblacion y repoblacion del Valle del Duero, Buenos Aires, 1966 et Pierre Chaunu, L’Espagne de Charles V, Paris, Sedes, 1973.