Éditorial

Jacques COMMAILLE

Droit & Société N° 20-21/1992

Charger la version PDF (nécessite Acrobat Reader)

Ce numéro de Droit et Société marque une nouvelle étape, importante, de l’aventure intellectuelle entamée en 1985. Depuis fort longtemps, la recherche socio-juridique, la recherche sur le juridique se développe dans une ambiguïté qui tient à la complexité maintes fois soulignée de l’« objet » sur lequel elle porte. C’est ce qui peut la conduire à être, à l’extrême, soit de l’ingénierie sociale, soit une théorie interne affirmée comme discipline, la sociologie ou l’anthropologie venant rappeler, parfois jusqu’à l’excès ou au systématisme, que le travail de recherche est d’abord un travail de dévoilement.

A cette ambiguïté du contenu répond une ambiguïté du rapport des praticiens à la recherche. Pour ceux-ci, la recherche peut être conçue comme instrument technique de rationalisation de l’action ; elle peut être entendue comme une sorte d’approfondissement philosophique des principes fondateurs de l’action ; elle peut être envisagée comme analyse des processus sociaux complexes, que constituent les pratiques de conception et de mise en oeuvre du droit, ou dans lesquels ces pratiques s’inscrivent.

A ces ambiguïtés des praticiens font écho celles des chercheurs. A l’engagement sans réserve du chercheur « expert » répond souvent une attitude de « retraitisme savant » fondée sur la conviction de l’extrême fragilité des sciences humaines ou sur la crainte de compromission... ou sur la peur de s’exposer en exposant.

La revue Droit et Société fonctionne avec ces ambiguïtés, voire dans ces ambiguïtés. La doctrine exposée dès l’éditorial du premier numéro lui permettait de faire face à cette situation extraordinaire de la recherche socio-juridique ; on y annonçait la volonté de la dépasser, dans la lucidité. C’est pourquoi ces ambiguïtés ne sont plus simplement assumées implicitement. Elles sont de plus en plus nommées, traitées, avec une exigence de plus en plus affirmée, que permet la tolérance à l’égard de la différence, la curiosité envers les entreprises intellectuelles non soumises à l’orthodoxie rigide d’une école de pensée.

L’ouverture d’une rubrique « Recherche et Justice » s’inscrit donc naturellement dans cette évolution de notre revue. Une telle maturité a rendu possible la rencontre avec les praticiens. Le temps ne devrait plus être celui du « scientisme » ; il ne devrait plus être celui du discours pseudo-savant ou mondain où l’ordre des mots est susceptible de séduire par un effet d’esthétique et de se substituer dans les esprits à celui de l’ordre des choses. Le temps est venu pour notre revue de la confrontation positive de la recherche et de la pratique à partir d’identités différentes assumées.

C’est la raison d’un accord passé, à titre expérimental, avec le Ministère français de la Justice. Outre le fait qu’il permettra une meilleure diffusion auprès des praticiens, cet accord est reçu par les responsables de la revue comme une source d’enrichissements intellectuels, d’inscriptions positives de la recherche dans des débats forts de l’actualité juridique et judiciaire, et susceptibles ainsi de renouveler en partie son inspiration. Cette perspective de travail ne saurait éloigner Droit et Société de ses préoccupations internationales : notre souhait est que le dialogue avec les praticiens s’élargisse très vite aux dimensions de l’Europe.

Voici donc un numéro de notre revue qui est empreint des nouveaux développements de sa doctrine initiale, de façon exemplaire. Le « dossier », constitué sous la responsabilité et avec un article faisant office de texte de présentation d’André-Jean Arnaud, est consacré à la recherche de fondements pour de nouvelles approches critiques du droit. Il mobilise des auteurs venus d’horizons divers, certains prestigieux, pour nous aider à poser les bases théoriques d’une science du juridique présentée désormais comme un « projet dynamique et ouvert ». La rubrique « Recherche et Justice » traite tout à la fois des implications pour la pratique du juge français de l’insertion européenne et des rapports entre recherche et action, selon une procédure originale où aux analyses du praticien répondent celles du chercheur. La rubrique « Etudes » comporte, pour sa part, des analyses fondées sur des démarches empiriques de recherche juridique, d’histoire du droit, de sociologie juridique et judiciaire. Le chercheur y verra la preuve même de la vitalité internationale de ce courant de recherche Droit et Société. Le praticien y trouvera peut-être un miroir de ce à quoi il est parfois confronté et une juste recherche de sens de ce qu’il vit.

Un nouveau corps exigeait de nouveaux habits. La couverture de la revue a été changée — la maquette intérieure le sera prochainement. Le souci a été de l’harmoniser avec celle de la collection d’ouvrages Droit et Société qui vient d’être lancée  [1] . Puisse cette conjonction d’un renouveau dans la forme et dans le fond symboliser au mieux ce que nous portons de volonté à faire de cette revue un outil que nous ne cessons de forger, conscients de nos responsabilités mais sans prétention à la confiscation d’un quelconque pouvoir, exigeants et tout à la fois soucieux de son utilité, forts d’une identité mais ouverts, constants dans nos principes mais inscrits généreusement dans le mouvement.

L’équipe de Droit et Société est en deuil de RENATO TREVES, dont nous venons d’apprendre la mort.

 

Notre amie Annick PERCHERON nous a quittés. Infatigable artisan des sciences politiques et pionnière dans le domaine de la socialisation politique, son chemin avait opportunément croisé le nôtre, celui du champ de compétence de notre revue, lorsque sa passion pour la question de la socialisation, et sa volonté d’en maîtriser le sens l’avait amenée à prendre en compte le droit et la notion de justice comme éléments importants de l’univers normatif des jeunes (voir en particulier sa contribution dans le numéro 19/1991). Mais derrière une pensée, le monde académique finirait presque parfois par ignorer qu’il y a une personne. Nous avions le privilège de la connaître. Tout à la fois la capacité d’écoute, la gentillesse mais aussi les « coups de gueule », les emportements et les révoltes, c’était d’abord chez Annick PERCHERON les manifestations d’une extraordinaire générosité. La recherche socio-juridique française en a aussi bénéficié au cours des dernières années. Nous n’oublierons pas l’amie, nous continuerons à oeuvrer pour la connaissance, inspirés par ce que nous a donné le chercheur et la responsable scientifique.

     Jacques COMMAILLE

[1] . Cf. les deux premiers volumes: François Chazel et Jacques Commaille (sous la direction),  Normes juridiques et régulation sociale, LGDJ, Paris, 1991; Michel Van de Kerchove et François Ost (sous la direction),  Le jeu, un paradigme pour le droit? LGDJ, Paris, 1992.