Violation des droits de l’homme et redémocratisation au Brésil : sous l’Etat scélérat, la société perfide... *

Luciano Oliveira **

Droit & Société N° 22/1992

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Summary

Human Rights Violation and Redemocratization in Brazil : A Treacherous Society within a Wrongful State.

Human rights violation made up one of the most striking issues raised in the latin-american political agenda during the seventies. In order to face the Brazilian « torturing State », a movement to defend human rights emerged under the guidance of the Catholic Church and the Brazilian Bar Association. This movement mobilized the public opinion and played a fundamental role in the disintegration of the military regime. However, at the end of the dictatorship period, this movement became stronger and instead of dealing with political prisoners it started to defend tortured common prisoners stemming from low income class. After this period, human rights militants were accused to protect marginals and the public opinion became hostile to this new approach of the movement. In the past, torturing practices related to middle class prisoners caused indignation among Brazilians. At the present, an apathetic society sees these practices coming back within a different realm. This contrasting behavior tells us a lot about the strong hierarchy that pervades the Brazilian society. Beyond the classical dichotomy « dominated and dominants », this society is also based upon a more tragic dichotomy : those who are eligible to be tortured and others that are not eligible to be tortured.

Résumé

La question de la violation des droits de l’homme fut l’un des événements politiques les plus importants survenus en Amérique latine au cours des années 70. Au Brésil, pour faire face à « l’Etat tortionnaire », un mouvement de défense des droits de l’homme, mené sous le parrainage de l’Eglise et de l’Ordre des Avocats du Brésil, est apparu. Ce mouvement a réussi à mobiliser l’opinion publique autour de lui, et le rôle qu’il a joué dans la désagrégation du régime militaire n’est pas à négliger. Une fois la dictature finie, ce mouvement, au lieu de s’estomper, grandit. Alors, au lieu des prisonniers politiques issus, dans leur énorme majorité, des couches moyennes de la population, il prit la défense des prisonniers de « droit commun » issus des classes populaires, lesquels, depuis toujours, ont été soumis à des « mauvais traitements ». C’est depuis ce moment que les militants ont souvent été accusés d’être des « défenseurs de bandits ». L’opinion publique, auparavant favorable, se détourna d’eux et commença à leur être hostile. Pour l’auteur, l’indignation que la torture a soulevée lorsqu’elle fut appliquée aux classes moyennes, parallèlement à l’indifférence avec laquelle la bonne société assista à son retour au milieu d’origine, nous apprend beaucoup sur la société brésilienne et les rapports fortement hiérarchisés qui la traversent depuis sa fondation, car, parallèlement à la dichotomie classique dominants-dominés, cette société est aussi fondée sur une dichotomie plus sinistre : celle des « non-torturables » d’un côté, celle des « torturables », de l’autre.

 

I. Introduction

L’un des événements politiques les plus importants survenus dans ce qu’on nomme le « Cône sud » de l’Amérique latine au cours des années 70 fut la question des droits de l’homme. Plus exactement, de leur violation massive promue par les régimes militaires qui s’y sont installés. Le Brésil détient le « privilège » d’avoir été le premier à vivre cette expérience. En 1964, les militaires brésiliens renversent le président Goulart et installent ce que l’on pourrait appeler le « premier temps » d’une dictature qui allait se prolonger jusqu’en 1979. Mais la période qui va de 1964 à 1968 pourrait plutôt s’appeler une semi-dictature, car le Congrès National – bien que diminué dans ses prérogatives – restait toujours ouvert, et la liberté de la presse – bien que risquée... – existait toujours. Le 13 décembre 1968, néanmoins, démarre le « deuxième temps » de cette dictature. Le pouvoir militaire en place, comme s’il avait voulu appliquer à sa manière les thèses contenues dans l’un des livres les plus lus de l’époque, Révolution dans la révolution ? de Régis Debray, suspend la constitution en vigueur et installe la dictature pure et dure : c’était le « Coup d’Etat dans le coup d’Etat » ! Dorénavant, la loi fondamentale du pays s’appellera Acte Institutionnel n. 5 [1], et l’Etat brésilien prônera comme but de la nation non la liberté ou la justice, mais une nébuleuse « Sûreté Nationale ». Sous le manteau de silence que cette législation a étendu sur le pays, les opposants de gauche qui ont entrepris le chemin de la lutte armée furent littéralement écrasés dans les cachots du régime. Les années qui suivent témoigneront d’une sorte d’exportation de ce modèle. L’un après l’autre, l’Uruguay, le Chili et l’Argentine, au cours des années 70, adopteront eux-aussi leur propre dictature. Les deux dernières, d’ailleurs, en ce qui concerne le chapitre des violations des droits de l’homme, beaucoup plus effrayantes que celle du Brésil.

Dans cet article, nous n’avons pas l’intention de faire le récit historique de la dictature militaire brésilienne, et pas davantage d’analyser les motifs sociaux, politiques et économiques qui expliquent son installation en 1964/1968 et sa disparition progressive à partir de 1979 – l’année où fut promulguée une Loi d’Amnistie. Récit et explications ont déjà fait l’objet d’une assez vaste littérature [2]. Notre intention est beaucoup plus limitée. Nous essayerons ici de voir comment, à la suite des violations massives des droits de l’homme concernant les militants de gauche issus des classes moyennes, surgit et se répand partout dans le pays – avec un grand succès, on peut le dire – un mouvement national de défense de ces droits. Nous verrons ensuite comment, dès la fin de la dictature militaire, ce mouvement entreprend une reconversion vers une autre « clientèle », les prisonniers de droit commun, ce qui le rend vulnérable aux critiques souvent féroces des forces réactionnaires du pays (un terme qui, au Brésil, garde toujours son sens...) ; exposé aussi à l’hostilité diffuse d’une opinion publique qui, effrayée par la montée d’une criminalité de plus en plus violente dans les grandes villes brésiliennes, considère ses militants comme des « défenseurs de bandits ». Notre récit est, ainsi, plutôt celui d’un mouvement en crise – dont son auteur n’est pas sûr que ce soit une crise de croissance...

II. Antécédents

La torture, pratiquement disparue en Europe entre la fin du xviiie siècle (les Lumières) et l’apparition, au xxe siècle, des régimes totalitaires [3], accompagne l’histoire du Brésil depuis toujours. En effet, la torture, en tant qu’instrument de domination politique et économique, est inscrite dans les moeurs du pays depuis sa fondation. A cet égard il suffit de considérer que pendant la longue période qui débute au xvie siècle (le Brésil fut « découvert » en 1500) et qui va jusqu’à la fin du xixe siècle, l’esclavage fut le mode de production dominant au Brésil, et que les « châtiments physiques » ont constitué l’un des éléments essentiels de cette forme de domination.

Mais si l’esclavage a disparu, la torture, elle, est restée. D’après l’historien Paulo Sérgio Pinheiro, « pendant toute la période républicaine, les classes subalternes au Brésil ont été soumises à des tortures et à des mauvais traitements de la part des appareils d’Etat » [4]. En sus de l’esclavage, en effet, d’autres données de l’histoire économique et politique du Brésil – telles que le latifundium, le « patrimonialisme », l’absence de démocratie etc. – très connues de tous ceux qui se sont penchés sur cette histoire [5], indiquent que la société brésilienne a été fondée, depuis sa naissance, sur des rapports sociaux fortement hiérarchisés. Ces rapports – malgré l’abolition de l’esclavage (1888), la proclamation de la République (1889), et même l’adoption d’une constitution libérale (1891) – donnèrent naissance à une culture politique qui se caractérise par un fort et très enraciné discrédit du droit. C’est-à-dire qu’en dessous de la structure juridique d’un Etat de droit que le pays possède depuis longtemps, se développe toute une culture de l’ironie – voire du cynisme – à l’égard de ces graves énoncés, car en fait les gens savent pertinemment que ceux-ci ne sont valables que pour quelques-uns. Cette inégalité de facto des individus devant la loi est tellement inscrite dans la « sagesse populaire » brésilienne que celle-ci produit des phrases qui ont valeur de proverbes : « Tout pour les amis, la loi pour les ennemis » ; « Commandent ceux qui peuvent, obéissent ceux qui sont sages », etc. Or, une société possédant une telle mentalité vis-à-vis de la loi a toujours réglé ses comptes avec les délinquants issus des classes populaires sans aucun souci à l’égard de leurs droits fondamentaux. La torture, les châtiments physiques, l’exécution pure et simple des larrons, les arrestations des simples « suspects » à n’importe quelle heure de la nuit, leur maintien en prison sans aucune preuve pendant plusieurs jours, leur humiliation etc., tous ces actes qui vont à l’encontre de la loi constituent depuis toujours une pratique constante et habituelle de la police au Brésil. Mais, ajoutons-le tout de suite, pas seulement au Brésil...

Graham Greene, dans un roman qui se passe dans La Havane des années 50 – celle qui vivait sous la dictature de Fulgêncio Batista —, créa un personnage sinistre, le Capitaine Segura, chargé de la Sûreté Nationale. Ce personnage, attiré par la philosophie de l’histoire, avait construit un schéma dichotomique à travers lequel il faisait des réflexions sur le monde. Pour lui, l’humanité était divisée en deux classes : celle des « torturables » et celle des « non-torturables ». Or, si l’on peut reprocher beaucoup de défauts au Capitaine Segura, il faut lui reconnaître au moins une qualité : la franchise... puisqu’il demeure vrai que dans plusieurs sociétés de l’Amérique latine, parmi lesquelles le Brésil, une bonne partie de l’opinion publique accepte sans remords l’idée que l’on puisse impunément torturer certains de ses membres. Torture sélective, bien sûr, appliquée surtout aux délinquants issus des classes populaires, c’est vrai, mais qui de temps en temps frappe aussi des anarchistes, des communistes etc... La chronique des atteintes aux droits de l’homme au xxe siècle, au Brésil, est pleine d’événements de ce genre. Ainsi la presse ouvrière des premières décennies de ce siècle parle « sans cesse » des violences policières contre des militants du mouvement ouvrier déjà naissant à Sao Paulo [6].

Sous la dictature de Getúlio Vargas (1930-1945), la torture franchit un pas : elle devient une affaire d’Etat [7]. Cette fois-ci, il ne s’agit plus d’un commissaire rustre qui brutalise, sans plus, un petit délinquant. De plus, jusque-là, la « bonne » société était encore à l’abri de cet arbitraire odieux. Pendant le régime de Vargas, au contraire, la torture est au service d’un dessein politique ; elle a un chef et des experts ; et, chose importante, pour la première fois elle frappe des gens bien placés dans la vie : avocats, étudiants, intellectuels etc. Soudain, les couches moyennes de la société brésilienne – bien que de façon encore très minoritaire par rapport aux militants de gauche d’origine ouvrière – sont tombées elles aussi dans la catégorie des « torturables »... En 1945, avec la chute de Vargas, la torture politique disparaît. Elle réapparaîtra en 1964. Durant cette parenthèse démocratique, les tortionnaires reviennent à leur clientèle de toujours...

III. L’Etat tortionnaire

Ici n’est pas l’Armée, ni la Marine, ni les forces de l’Air non plus. Ici c’est l’enfer.
Phrase d’accueil d’un tortionnaire à sa victime [8].

L’appareil répressif mis en place à partir de la promulgation de l’Acte Institutionnel n. 5 (AI-5), en 1968, de par son organisation, son ampleur, ses pouvoirs exorbitants, n’a pas eu son pareil dans l’histoire brésilienne. Entre 1964 et 1968, la répression politique ne constituait pas un tout cohérent. Les organes concernés (police des Etats [9], police fédérale, Armée, Marine, etc.) agissaient plus ou moins de leur propre initiative. L’application de la torture, par exemple, relevait plutôt d’initiatives locales que d’un plan général dont la direction se situerait au niveau du pouvoir central. Après l’AI-5, en revanche, la torture sera tellement employée qu’elle deviendra pratiquement un moyen « normal » d’enquête.

Nul ne doute qu’une telle entreprise n’aurait pas su se développer sans l’accord des plus hautes autorités de la république. En 1985, plusieurs années après ces épisodes, le général Médici (1969-1974) – le premier général-président du « deuxième temps » du régime militaire – alors en retraite, donna une longue interview à un journaliste. Quelques passages de leurs conversations sont assez éclairants à ce sujet. Médici raconte : « A un moment donné (...) il y a eu un affrontement armé dans une cellule communiste, un sergent fut blessé et un major fut tué. Alors j’ai eu une conversation avec le ministre de l’Armée. "Il n’y a que les nôtres qui meurent ?" – lui ai-je demandé. "Nous ne pouvons pas les tuer, car il ne faut pas briser la chaîne", m’a-t-il répondu ». Présent à l’interview, un colonel de l’Armée qui avait été un adjoint de Médici à l’époque de sa présidence, explique le sens de l’expression employée par le ministre : « Briser la chaîne, ça veut dire couper la connexion existant entre les terroristes. A chaque instant, chaque "maillon" de leur "chaîne" donne un signe de vie au "maillon" suivant. Si ce signe n’arrive pas après un certain temps, ils changent toute la chaîne. (...) C’est pourquoi la torture surgit, par nécessité d’arracher les informations rapidement [10] ». Voici ce qui est troublant : la torture, quoique ignoble, s’est montrée efficace quand il a fallu « arracher » des informations dans des délais serrés. Avec de tels résultats à son actif, les adversaires de la torture au sein des forces armées (il y en a eu au départ) se sont tus. Comme le souligne un historien, au beau milieu de la période Médici (1969-1974), aucun des officiers supérieurs des forces armées ne pouvait se vanter de ne pas y être impliqué ; pratiquement tous ont exercé le commandement sur l’une ou l’autre des unités militaires à l’intérieur desquelles les tortionnaires ont travaillé [11].

L’engagement direct et organisé des forces armées dans les tâches de répression commença en 1969, de façon expérimentale au début. A Sao Paulo, l’Etat le plus important de la fédération brésilienne, fut alors créée l’OBAN – c’est-à-dire, l’Opération « Bandeirantes », ce nom servant à désigner, au xviie siècle, des explorateurs qui partaient de Sao Paulo en direction de l’intérieur du pays. L’OBAN a été formée par des effectifs en provenance de l’Armée, de la Marine, des forces aériennes, de la police fédérale et de la police de l’Etat de Sao Paulo, et placée sous le commandement d’un major de l’Armée. Le nouvel organisme ayant fait preuve de son efficacité, son modèle fut officiellement étendu partout sur le territoire national : en 1970, dans chaque région du pays fut créé un CODI – Centre Opérationnel de Défense Intérieure —, dont l’unité d’action était le DOI – Détachement d’Opérations d’Information —, formé par des militaires et des agents de police des Etats concernés. Chacune des principales villes du pays (Sao Paulo, Rio de Janeiro, Brasília, Recife, Salvador, Belo Horizonte, Porto Alegre, Fortaleza et Belém) eut son DOI-CODI, sigle sous lequel les nouveaux organismes furent rapidement connus. Cet appareil répressif régna de façon pratiquement absolue entre 1969 et 1976 – année où le général Geisel (1974-1979), successeur du président Médici, a réussi à imposer aux extrémistes de droite des forces armées son projet politique connu sous le nom de « détente » et qui devait aboutir à la redémocratisation du pays.

Les prisonniers qui arrivaient à traverser cet « enfer » passaient à la phase suivante : c’est-à-dire la Justice Militaire, chargée de les juger. A plusieurs égards on pourrait dire qu’en ce qui concerne l’étape policière de la répression, la dictature militaire répète celle du régime de Vargas. En ce qui concerne l’étape judiciaire de la répression – un vrai paradis par rapport à la phase précédente, dans les deux cas —, les chiffres concernant les deux régimes indiquent plutôt un adoucissement du régime de 1964. Le Tribunal de Sûreté Nationale de Vargas, entre 1936 et 1945 – c’est-à-dire 9 ans —, a jugé plus de 10 000 personnes ; le régime militaire, entre 1964 et 1979 – c’est-à-dire 16 ans —, en a jugé exactement 7367. Le taux de personnes condamnées par rapport à celui des personnes jugées est à peu près le même : un peu plus de 40% dans le premier cas, un peu plus de 38% dans le deuxième [12]. Beaucoup d’acquittements tout de même (presque 62% dans le deuxième cas !), si l’on considère la nature forcément exceptionnelle de ces tribunaux. Par ailleurs, dans le cas du régime militaire de 1964, les peines infligées aux accusés ont été beaucoup moins lourdes qu’on ne s’y attendait. Presque 69% des condamnés s’en sont sortis avec des peines allant au maximum jusqu’à 5 ans d’emprisonnement. Les longues peines au-dessus de 15 ans – souvent diminuées dans les instances d’appel, d’ailleurs – n’ont touché que 4,7% des condamnés [13]. Cette relative magnanimité des tribunaux militaires serait due au fait que, surtout pendant la période de Médici, beaucoup d’officiers de formation libérale ont été nommés juges de ces tribunaux – c’était le meilleur moyen pour le régime de les évincer du commandement des unités militaires où les DOI-CODIS agissaient impunément [14].

En effet, si le régime a pu se payer le luxe d’avoir une justice militaire plutôt libérale, c’est parce que la vraie répression se situait à un autre niveau, celui des forces de l’ordre qui arrêtaient et torturaient à tour de bras – pour ne pas dire à tour de manivelle... car l’électricité fut l’instrument le plus largement utilisé par les spécialistes du DOI-CODI. Ces décharges électriques constituaient souvent une sorte de souffrance supplémentaire appliquée à des victimes déjà installées dans le « pau-de-arara ». Littéralement « le perchoir du perroquet », cet instrument de torture était déjà utilisé par les maîtres d’esclaves pour les immobiliser. L’esclave était mis dans une position semblable à celle d’un rameur incliné en avant, les poignets attachés aux chevilles. On lui passait ensuite un bâton dans le creux formé par le fléchissement des coudes et des genoux. Ainsi, il ne pouvait plus bouger. La police brésilienne (bien avant 1964...) perfectionna ce châtiment : une fois la victime immobilisée, on la suspendait et l’on appuyait les deux extrémités du bâton sur des tréteaux – au besoin, sur des bureaux derrière lesquels les policiers exerçaient leur métier de fonctionnaires publics... Cette pendaison, par le seul effet du poids du corps de la victime, provoquait déjà des douleurs horribles. Mais comme l’imagination humaine n’a pas de limites, on profitait de ce corps pendu, entièrement à la merci, pour lui appliquer des décharges électriques, le frapper, etc. A partir de 1969 le « pau-de-arara » fut normalement adopté par les forces de répression.

Au niveau de la répression policière, donc, le régime militaire répète – surtout à partir de 1969 et en les poussant plus loin – quelques traits qui sont apparus au cours de la dictature précédente. Il en est ainsi avec la question, sociologiquement et politiquement très importante, de la « chute » des classes moyennes dans le rang des « torturables ». Ce phénomène, certes, apparaît déjà sous la dictature de Vargas, mais de façon marginale car la grande majorité des persécutés du régime sont des militants de gauche issus des classes populaires (ouvriers, artisans, petits commerçants et fonctionnaires, etc.). Pendant la dictature militaire, cette proportion s’inverse : plus de la moitié des personnes arrêtées à partir de 1969 sont des étudiants ou des professionnels ayant un diplôme universitaire [15]. Il suffit de considérer que le Brésil est un pays où seulement un peu plus d’un pour cent de la population arrive à l’université, pour avoir une idée du formidable changement que cela représente.

Dans un autre chapitre sinistre, celui des « suicidés » et des « disparus », le régime militaire n’a pas été entièrement original non plus. Un historien de la répression sous Vargas, bien que sans préciser le nombre, parle de « plusieurs prisonniers » que la police politique, durant la nuit, enlevait des prisons et faisait disparaître à jamais ; ce même auteur rapporte le cas d’un petit fonctionnaire qui fut tué et jeté par le balcon de la prison – cause du décès : suicide... [16]. Le régime de 1964, lui, n’a pas attendu la « fermeture » de 1968 pour inaugurer ces pratiques. En mai 1964, les journaux rapportent déjà au moins deux cas de personnes qui, arrêtées, se sont bizarrement suicidées au cours de l’enquête... De même, on parle déjà de quelques prisonniers mystérieusement « disparus » de leurs prisons... [17]. Sous le règne des DOI-CODI, néanmoins – et notamment à partir de 1971 —, la pratique de faire disparaître des détenus entre dans les moeurs – si l’on peut dire... Une liste contenant le nom de 125 personnes portées disparues entre 1964 et 1975 fut établie [18]. Bien que ce chiffre soit considéré comme étant quelque peu sous-évalué, la liste est généralement jugée exacte [19]. Les données qu’elle rapporte sont éloquentes : parmi les 125 « disparus », trois l’ont été entre 1964 et 1969, quatre au cours de l’année 1970, et quatre autres au cours de l’année 1975. Tous les autres – c’est-à-dire 114 personnes, plus de 90% du total – furent portés « disparus » entre 1971 et 1974. A ces morts sans sépulture, il faut encore ajouter plus ou moins 200 autres, dont le décès fut officiellement reconnu. A ce groupe appartiennent les « suicidés », les « tués au cours d’un combat », etc. Au total, le régime militaire fut donc responsable de la mort d’environ 325 personnes [20]. Les « simplement » torturés, bien sûr, il est impossible d’en compter le nombre exact. Néanmoins, on peut en avoir une idée. Entre 1964 et 1979 – comme nous l’avons déjà remarqué —, 7367 personnes furent formellement accusées et jugées pour activités subversives. A ce chiffre il faut encore ajouter 6385 autres personnes inculpées par les forces de l’ordre qui, bénéficiant de décisions de non-lieu au cours de l’instruction judiciaire, n’ont pas été jugées [21]. Au total, ce sont 13752 personnes qui, jugées ou non, sont donc passées dans les mains de la police politique, laquelle, surtout entre 1969 et 1976, avait fait de la torture une méthode « normale » d’investigation... De plus, il faut prendre en considération le fait que, là encore, il s’agit de chiffres officiels, naturellement inférieurs à la réalité, puisqu’ils ne tiennent pas compte du nombre considérable de ceux qui furent « simplement » arrêtés, soumis à des mauvais traitements et relâchés au seul gré de leurs bourreaux. Dans ces conditions, le chiffre que présente l’historien Jacob Gorender au sujet des torturés sous le régime militaire brésilien – environ 20000 personnes [22] – ne nous paraît pas loin de la vérité.

Et pourtant, tout compte fait, ce régime présente une performance plutôt modeste si l’on compare son actif avec ceux d’autres dictatures. Prenons par exemple le cas du régime militaire installé par les généraux argentins en 1976, dont le règne de terreur n’a presque pas de mesure avec la dictature brésilienne. En Argentine, une liste officielle fait état de 8960 morts ou disparus... Et il s’agit là d’un chiffre officiel, bien en dessous de la réalité, disent les spécialistes, qui parlent de presque 20000 victimes [23]. Mais n’insistons pas sur ces chiffres, car ils risquent de nous mener sur une fausse route. Certes, les milliers de morts argentins, sociologiquement parlant, ont une tout autre ampleur que les 325 morts brésiliens. Il n’empêche que ce « petit » nombre a été plus que suffisant pour faire plonger la société brésilienne – surtout son élite politique et intellectuelle – dans un état de peur permanente. Dans un régime où n’importe qui peut, du jour au lendemain, disparaître comme s’il avait été avalé par la terre, tout le monde se sent en danger. Une anecdote que l’on entendait souvent dans les universités, à cette époque-là, nous aidera à mieux comprendre l’état d’esprit alors régnant. Si l’on demandait à quelqu’un son opinion sur un sujet politique quelconque, sa réponse était parfois celle-ci : « Moi, je ne trouve rien, parce que j’ai un ami qui avait une opinion là-dessus et qui n’a pas encore été retrouvé... ».

IV. La défense des droits de l’homme sous la dictature

Aux environs de 1974, le régime militaire avait tellement plongé dans les horreurs de la « guerre sale » qu’un mouvement de défense des droits de l’homme s’est finalement dressé face à lui. Mais, du moins lors de son apparition, ce mouvement, bien que créé pour la protection des militants de gauche, ne portait pas la marque de la tradition gauchiste. En effet, le thème des droits de l’homme reste plutôt absent dans les écrits de la gauche brésilienne des années 60 et des premières années de la décennie suivante. Prenons par exemple un gros volume paru au Brésil dans les années 80 – Images de la Révolution [24] —, dans lequel les auteurs ont rassemblé plusieurs documents (manifestes, programmes, analyses, etc.) écrits par les organisations de gauche qui ont surgi au Brésil entre 1961 et 1971. Le volume est sur un point très instructif : dans ses 350 pages et plus, où sont retranscrits les documents de l’époque, on ne décèle pas – fut-ce une seule fois – l’expression droits de l’homme. On retrouve des références telles que « progrès de la nation », « bien-être du peuple », « progrès social » ainsi que « droits démocratiques ». « Droits de l’homme » n’y figure jamais. Même dans les passages où l’on dénonce les atrocités commises par le régime militaire contre les prisonniers politiques, là où les références à la torture sont naturellement abondantes, ces actes ne sont pas perçus – où du moins ils ne sont pas dénoncés – comme des violations des droits de l’homme. Serait-ce à cause de l’étiquette de « bourgeois » que la culture politique de gauche (en tout premier lieu Marx lui-même) leur avait collée ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, les premières voix qui commencent à parler au nom des droits de l’homme viennent de deux institutions traditionnellement opposées à l’utopie de gauche : l’Eglise catholique d’abord et ensuite l’Ordre des Avocats du Brésil (OAB). Autrement dit, les premières voix étaient celles des chrétiens et des libéraux.

Lors de l’Assemblée annuelle de la Conférence Nationale des Evêques Brésiliens, en juillet 1968 (avant même le « coup d’Etat dans le coup d’Etat »), le très connu Dom Hélder Câmara commence à en parler. Il mobilise 43 évêques qui signent avec lui un « Pacte » par lequel ils s’engagent à faire respecter les droits de l’homme [25]. De ce pacte sort un mouvement, la « Pression Morale Libératrice », dont le programme initial était la mise en oeuvre des « Droits Fondamentaux de l’Homme ». Malgré certaines adhésions en provenance de secteurs politiques de l’opposition, le mouvement ne prit pas l’essor escompté par ses fondateurs et s’est finalement éteint. Mais l’idée d’une action basée sur le thème des droits de l’homme avait fait son chemin au sein de l’Eglise. Au mois d’octobre 1968, la Commission Centrale de la CNBB décide de créer une « Commission Justice et Paix » (CJP) au Brésil, basée sur le modèle de la Commission Pontificale Justice et Paix créée en 1967 par Paul VI, organisme destiné à l’étude des problèmes concernant la justice et la paix dans le monde, mais tenant aussi à « exprimer la solidarité chrétienne à ceux qui souffrent ». Dans le contexte brésilien de l’époque, c’est naturellement vers cette deuxième tâche que la Commission, emportée par les événements, va finir par se pencher prioritairement. En avril 1971, au moment où la répression est la plus féroce et où les familles de victimes ne cessent de demander secours à l’Eglise, la Commission Justice et Paix de la CNBB organise une réunion nationale d’où sortent deux résolutions importantes : la première autorise la création de commissions régionales au niveau des diocèses ; la deuxième autorise ces commissions à ne pas se limiter à « l’étude des problèmes », mais aussi à « donner assistance aux victimes de la répression ». Cette dernière décision officialise le combat sur le terrain (y compris avec le concours d’avocats) de l’Eglise catholique pour la défense des droits de l’homme.

La participation à ce combat de l’OAB remonte aussi à ces années sombres. L’une des missions dévolues à l’Ordre par ses propres Statuts est celle de contribuer à « l’amélioration des institutions juridiques ». Sur ce plan, l’OAB s’est battu dès le début des années 70 pour l’abrogation de la « législation d’exception ». L’habeas-corpus, dont la suspension laissait le chemin ouvert aux tortionnaires, avait fait l’objet d’un « mémoire » de l’institution réclamant son rétablissement dès 1971 [26]. Plus les années passaient, plus la présence de l’institution sur la scène politique devenait visible. En août 1974, à Rio de Janeiro, dans l’atmosphère ambiguë de la « détente » du président Geisel, eut lieu la Conférence annuelle de l’OAB. Thème de la réunion : « L’Avocat et les Droits de l’Homme ». Un incident survenu à cette occasion montre bien le climat alors existant entre le gouvernement et l’OAB. Le ministre de la Justice était M. Armando Falcao, un « dur » connu sous l’appellation de M. « Rien-à-déclarer » – expression qu’il employait invariablement lorsqu’on lui posait des questions concernant les torturés et disparus. Invité à comparaître à la cérémonie de clôture de la Conférence, M. « Rien-à-déclarer » – comme si vraiment il n’avait rien à dire dans le domaine des droits de l’homme – ne s’est pas présenté [27]. Cet incident illustre parfaitement combien l’OAB, en 1974, avait déjà avancé dans sa lutte contre les exactions du régime. A côté de l’Eglise, l’Ordre est devenu une référence dans le combat pour les droits de l’homme. Mais à cette époque-là (la « détente » de Geisel), les deux institutions n’étaient plus isolées.

Si entre 1968 et 1976 le thème des droits de l’homme surgit et finit par s’imposer, entre 1976 et 1979 (année de la Loi d’Amnistie) il déborde le milieu restreint des évêques et des avocats et, grâce à une liberté de la presse de plus en plus retrouvée, devient une véritable force mobilisatrice. Les dates et les commémorations en disent beaucoup : en 1972, pour fêter les 150 ans de l’indépendance politique du Brésil, le grand événement de la saison fut un championnat de foot, une « Mini-Coupe du Monde » – remportée par l’équipe du Brésil, d’ailleurs ; en 1977, pour fêter les 150 ans de la fondation des facultés de droit au Brésil, l’événement le plus remarquable fut la lecture sur la place publique d’un document – « Lettre aux Brésiliens » – dans lequel son auteur, un professeur de droit, réclamait le retour immédiat du pays à l’Etat de droit. Cette lecture fut suivie d’une manifestation dans les rues de Sao Paulo rassemblant environ trois mille personnes, événement qui, colporté par la presse, eut des répercussions dans tout le pays les jours suivants [28].

Le régime militaire brésilien, comme il est d’usage dans les dictatures, a utilisé, pour définir les crimes contre la sûreté nationale, toute une série de concepts flous permettant de traduire en justice n’importe quel citoyen. Prenons par exemple la « Loi de Sûreté Nationale » (Décret-loi n° 898, du 29.09.69), dont l’article premier faisait de chaque citoyen un « responsable » de cette Sûreté. Par cette loi, même la vérité, divulguée de façon « déformée, de manière à indisposer le peuple contre les autorités », était proscrite (article 16). L’un des concepts les plus redoutés de cette loi était celui de « guerre psychologique contre l’adversaire » – souvent ridiculisé par les critiques du régime à cause du pléonasme contenu dans l’expression : après tout, toutes les guerres sont faites contre l’adversaire... disait-on. Mais reprenons à notre propre compte le langage du régime. A partir des années 75, le régime a certes gagné le guerre des armes ; mais il a perdu la guerre psychologique menée par les militants des droits de l’homme. Le bruit que faisaient les familles, les amis, les avocats des torturés et disparus ne lui donnait pas de répit. Les lettres d’appel lancées par les parents de ces derniers étaient troublantes, gênantes, à la limite insupportables. Des copies de lettres de ce genre étaient envoyées à l’OAB, à la Commission Pontificale Justice et Paix, au Président du Tribunal de Justice Militaire, au ministre de la Justice, au ministre de l’Armée, à la Commission Internationale de Justice, au Tribunal Bertrand Russell, à Amnesty International, au Sénateur Edward Kennedy, au Général-Président Geisel et même à son épouse, vu sa condition de « mère de famille »... – entre autres [29].

Cette guerre psychologique a eu un poids considérable dans la défaite de la dictature ; elle forçait le régime à mentir de plus en plus et, par là-même, à tomber dans le discrédit. Vers la fin du mandat de Geisel (auquel succéda le général Figueiredo en mars 1979), le déblocage de la situation politique était évident, même si personne ne croyait plus à une solution satisfaisante du problème des « disparus ». Significatif, également, est le fait qu’une « Commission des Familles des Prisonniers Politiques Disparus », créée aux environs de 1974, ait été plus tard incorporée au « Comité Brésilien pour l’Amnistie » (CBA), apparu en février 1978. Tout au long de cette année-là, des sections locales du CBA surgirent partout dans le pays. Catholiques progressistes, avocats, intellectuels, artistes, journalistes, hommes politiques de l’opposition, militants de gauche – bref, tous les militants pour les droits de l’homme – s’y rejoindront. La campagne aboutira à une Loi d’Amnistie préparée par le gouvernement du général Figueiredo et votée par le Congrès National en août 1979. Les prisons se vident de leurs prisonniers politiques et les exilés rentrent. Les « disparus » restent les seuls absents. Une chanson de Gilberto Gil – l’un des plus grands paroliers de la chanson brésilienne – exprime le sentiment général du pays vis-à-vis de ce problème douloureux. La chanson s’intitule « Ne pleure plus ». Emouvante, elle parle des « potes » arrêtés et disparus « à jamais » ; réaliste, elle conclut : « Il vaut mieux laisser tomber ».

V. La défense des droits de l’homme après la dictature

Une fois la dictature militaire finie, le mouvement de défense des droits de l’homme, au lieu de s’estomper, grandit. En effet, tout en se donnant d’autres objectifs, il s’étend vers plusieurs directions. D’une part, au lieu des prisonniers politiques, il prend la défense des « prisonniers de droit commun » mais aussi d’autres incarcérés toujours issus des classes populaires : les malades mentaux – mis sous le verrou dans des asiles nauséabonds —, les mineurs délinquants – entassés dans d’affreuses maisons de correction, etc. D’autre part, le mouvement – surtout le versant formé par les groupes qui gravitent autour de l’Eglise – se tourne principalement, ce qui ne veut pas dire exclusivement, vers des droits collectifs à caractère économique et social concernant les pauvres, tels que la possession de la terre par les paysans, l’éducation, les transports publics, le logement, la santé, l’urbanisation des « favelas », etc. [30]. Dans cet article, cependant, vu notre problématique, nous ne nous occuperons que de la direction prise par le mouvement de défense des droits de l’homme des « prisonniers de droit commun » issus des classes populaires.

Dans les années 80, on assista à une véritable prolifération de groupes de défense des droits de l’homme. A côté des Commissions Justice et Paix qui se sont multipliées au cours des années 80, apparurent un peu partout, toujours sous le parrainage de l’Eglise, des Centres de Défense des Droits de l’Homme (CDDH) – lesquels, à la différence des Commissions Justice et Paix, sont juridiquement autonomes. Vers la fin de la décennie, le nombre de groupes plus ou moins liés à l’Eglise s’élevait à presque une centaine d’institutions [31]. L’OAB, à son tour, autorisa en 1981 ses sections régionales installées dans les Etats de la fédération à créer ses propres Commissions locales [32]. A cette époque, plusieurs militants de l’ancienne gauche révolutionnaire, sortis de prison ou de retour d’exil, se sont incorporés au mouvement – eux-même créant, à l’occasion, leurs propres groupes.

Cette – pour ainsi dire – « reconversion » d’anciens militants à de nouveaux mots d’ordre qui n’appartenaient pas à leur propre tradition est intimement (bien que pas exclusivement) liée à l’expérience vécue qu’ils ont eue, lors de leur incarcération, du « Goulag » brésilien : celui des prisons. Prenons quelques exemples. L’écrivain Fernando Gabeira – guérillero des années 60, militant des droits de l’homme dans les années 80 —, l’un des personnages les plus emblématiques de cette génération [33], raconte le choc qu’il a ressenti quand, arrêté, en 1969, il a découvert de ses propres yeux la réalité des prisons brésiliennes, les tortures et les humiliations qui étaient infligées aux prisonniers de droit commun – souvent de simples « suspects »... —, une réalité que lui-même, répétant le mot prononcé par l’un des bourreaux du DOI-CODI (voir supra note 9), qualifie d’« enfer »... En finissant sa réflexion sur le Brésil des gens « bien » comme lui, il lance cette phrase sans commisération : « Il y a une partie d’entre nous qui attend sa place dans le musée des horreurs de l’humanité » [34]. Un autre ex-prisonnier politique, racontant lui-aussi son passage dans les prisons durant le régime militaire, décrit une opération de transfert de prisonniers de droit commun comme « le spectacle le plus poignant que j’ai jamais vu dans toute ma vie » [35]. Un autre ex-guérillero, dans son livre de mémoires, raconte l’indignation et le sentiment de vengeance qu’il a éprouvés lorsque, un jour, il vit un policier brutalisant gratuitement un mendiant [3]6 – etc. En résumé, il existe une continuité entre le combat pour les droits de l’homme contre l’« Etat tortionnaire » dans les années 70 et celui contre la répression ordinaire de tous les jours dans les années 80. Prenons par exemple – et très brièvement – l’histoire de la constitution de deux des nouveaux groupes.

En janvier 1983, à Sao Paulo, six patients d’un hôpital psychiatrique judiciaire prennent deux fonctionnaires en otage et essayent de s’échapper. La police, appelée sur les lieux, intervient avec sa brutalité habituelle et fusille sommairement les fugitifs au moment où ils quittent l’hôpital. Après la fusillade, on dénombre sept morts : les six ravisseurs plus l’un des otages, lui aussi tué par balles. Les policiers accusent les fugitifs de l’avoir exécuté avant qu’ils n’interviennent, mais les témoins – y compris l’otage survivant – sont formels : les fuyards ne portaient que des stylets... Ce massacre accompagné d’un mensonge rappelant les mascarades du temps du DOI-CODI est à l’origine de la décision qu’a prise l’écrivain Fernando Gabeira de créer un groupe chargé d’enquêter sur les violations des droits de l’homme à l’intérieur des « institutions fermées » : prisons, maisons de correction, asiles, etc. Le groupe s’est appelé Commission « Teotônio Vilela », nom d’un politicien libéral qui se distingua vers la fin des années 70 par sa lutte en faveur de la redémocratisation du pays [37].

En avril 1985, à Rio de Janeiro, la presse mentionne la désignation d’un certain officier de police à un poste important. Immédiatement, un groupe d’ex-prisonniers politiques, identifiant sur la photo publiée par les journaux l’un des tortionnaires qui les avaient suppliciés quelques années auparavant, dénonce le fait et demande la révocation de l’acte de promotion de l’officier. L’affaire devient publique et une discussion s’engage : quelles sont les limites du « pardon » accordé par la Loi d’Amnistie aux ex-tortionnaires ? Certes, aucune poursuite judiciaire contre eux n’est plus possible ; mais seraient-ils pour autant des citoyens méritant d’être promus à des postes de prestige dans l’administration ? Non, répond le groupe, pour qui l’amnistie de ces crimes ne signifie point leur « oubli ». Les militaires prennent aussi la parole et, au nom de la « réciprocité de traitement » établie par la Loi d’Amnistie, accusent les ex-prisonniers d’être des « revanchards ». Le groupe rétorque en disant qu’il n’y a pas de « réciprocité possible entre une lutte révolutionnaire et un crime commun et lâche comme celui de la torture ». C’est à la suite de cette discussion que ce groupe d’ex-prisonniers crée, en septembre 1985, le groupe Torture Plus Jamais, dont la finalité principale est « la dénonciation et l’éclaircissement de tous les crimes contre la personne humaine – hier, aujourd’hui et toujours – et une prise de position ferme et consciente contre l’impunité » [38].

Vu sa condition d’héritiers d’une si belle histoire, il serait naturel de croire que le prestige des groupes de défense des droits de l’homme n’aurait fait qu’augmenter au cours des années 80. C’est pourtant le contraire qui s’est passé... En effet, plus on avance dans la décennie, plus ces groupes se retrouvent dans la position assez gênante de « défenseurs de bandits » – comme nous le verrons par la suite.

VI. Temps de crise

« La Commission Justice et Paix nuit à la police. Le policier ne fait plus son boulot parce qu’il a peur. Depuis l’arrivée de la Commission, la criminalité a augmenté »
Phrase d’un policier au cours d’une
réunion publique, très applaudi par ses collègues [39].

Lorsque les militants des droits de l’homme, face à la férocité habituelle de la police brésilienne vis-à-vis des classes populaires, demandèrent aux autorités d’accomplir leur mission dans le cadre des lois formellement en vigueur, on commença à observer un discrédit du thème des droits de l’homme. Les militants qui prenaient la défense de ceux qui étaient torturés par la police se voyaient souvent interpellés par ses détracteurs : « Et les droits de l’homme de la victime ?... » Cette question était si souvent entendue, qu’il ne nous semble pas exagéré de parler d’une véritable campagne contre les droits de l’homme dès lors qu’il s’agit de les étendre à tous les citoyens.

Cette campagne existe effectivement. Elle rassemble des représentants de la police, des politiciens de droite, certains organes de presse et, surtout – par leur énorme diffusion auprès de la population —, des émissions de radio désignées au Brésil comme « émissions policières » [40]. Ces émissions se consacrent, dans un langage provocateur, voire grossier, au commentaire des affaires criminelles qui ont lieu dans la ville, tout en faisant l’apologie des méthodes illégales employées pour les réprimer. Souvent, les speakers font des allusions méprisantes à ceux qui militent en faveur des droits de l’homme. Voici quelques exemples. A Sao Paulo, la plus grande ville brésilienne, l’émission de ce genre qui profite de la plus large audience (plus d’un million d’auditeurs en février 1984 !) est celle de M. Afanásio Jazadji, diffusée tous les jours de 8 à 10 heures. En voici un extrait : « Et dire qu’il existe des défenseurs pour ces maudits, des défenseurs qui ont le culot, la pétulance, le courage de dire qu’ils sont des êtres humains. Ils ne sont rien, ils sont des crapules, ainsi que leurs défenseurs... Il faudrait les prendre, ceux qui sont incorrigibles, les mettre contre le mur et les brûler avec un lance-flamme [41] ». Même la torture est parfois simulée au cours de telles émissions. Dans celle de M. Wagner Montes (dont l’audience, elle-aussi, se compte par centaines de milliers), le présentateur, à propos de deux délinquants qui ont été arrêtés, donne des instructions aux policiers : « Allez-y, les gars, ramenez ces deux-là dans la « salle de tendresse » et jouez leur la suite casse-noisette [42] ». Dans l’expression entre guillemets il y a, en brésilien, un évident calembour, car le mot « tendresse » (« ternura ») a des ressemblances phonétiques avec le mot « torture » (« tortura »)...

Le plus troublant – d’après un rapport de la Commission Justice et Paix de Sao Paulo – est le fait que ce sont justement les classes « les plus défavorisées, celles qui (...) auraient le plus grand intérêt à la défense des droits de l’homme », qui sont le plus sensibles à ce genre de discours [43]. Les militants des droits de l’homme, le dos au mur, sont obligés de dire, chiffres à l’appui, qu’il ne sont pas des « défenseurs de bandits ». D’après le secrétaire du CDDH « Santo Dias », à Sao Paulo, environ 95% des cas de violence policière auxquels le groupe a eu affaire en 1987, concernaient des personnes qui n’avaient jamais eu de problèmes avec la police [44] – c’est-à-dire : des personnes qui n’étaient pas des « bandits ». Un autre militant, membre du CDDH « Oscar Romero », rappelle que, dans l’ensemble des activités des groupes, les affaires policières constituent une minorité par rapport aux questions socio-économiques. Pour lui, la « guerre idéologique » menée contre ces groupes relève en fait d’une autre intention : celle « d’éloigner l’opinion publique des revendications populaires relatives aux droits sociaux et économiques, l’axe réel des droits de l’homme dans le continent (latino-américain) » [45].

Quoi qu’il en soit, le fait est que cette campagne menée par M. Jazadji et d’autres ne manque pas de porter ses fruits. La preuve en est que les politiciens et les partis politiques évitent généralement de prendre position vis-à-vis des violations des droits de l’homme perpétrées par la police – un thème qui, électoralement parlant, ne rapporte pas... Au contraire, les politiciens craignent de gâcher leur capital électoral en se faisant désigner eux-aussi comme « défenseurs de bandits ». D’après le témoignage du juriste Dalmo Dallari (dont le combat pour les droits de l’homme remonte au temps du régime militaire), « notre expérience avec les partis politiques est décevante » [46]. Voilà pourquoi au Brésil la défense des droits de l’homme dans les années 80 est un combat qui concerne plutôt des organisations qui, comme l’OAB et l’Eglise, se placent en dehors des contraintes de la politique traditionnelle, naturellement soucieuse de l’opinion publique.

Certes, on peut toujours dire que cette opinion est formée (en l’occurrence déformée...) par les média. Mais en même temps on peut aussi remarquer que les média en sont un reflet... A propos de cette légitimité sociale de la violence policière, ainsi que de la mentalité hiérarchique qu’elle signale, je me permets de donner un témoignage personnel. Un jour, en passant devant un magasin dans une grande ville, j’ai aperçu un tumulte à l’intérieur. Je suis entré et j’ai demandé à l’un des vendeurs ce qui se passait. Celui-ci m’a répondu qu’ils avaient mis la main sur un voleur et qu’ils l’avaient verrouillé dans les WC. « Vous avez appelé la police ? »— lui ai-je demandé. Et il m’a répondu en toute sérénité : « Non, le voleur fait son service militaire et la police ne peut pas le frapper »...

Revenons-en à notre point de départ : dans une perspective pour ainsi dire de « longue durée », les violations des droits de l’homme sont, au Brésil, une histoire de toujours. L’indignation que la torture a soulevée, lorsqu’elle fut appliquée aux classes moyennes, parallèlement à l’indifférence avec laquelle la bonne société assiste à son retour au milieu d’origine – les classes populaires —, nous apprend beaucoup sur la société brésilienne. Une société qui, à la veille du troisième millénaire, continue à professer une philosophie de l’histoire qui précède les Lumières : celle du Capitaine Segura...

L’auteur

Né à Itabaina (Brésil) en 1952, il est juriste de formation et docteur en Sociologie (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales – Paris).

Actuellement il est chercheur à la Fondation Joaquim Nabuco, au Brésil, où il mène des travaux sur le thème des droits de l’homme. Il a publié plusieurs articles de fond dans son pays, notamment dans le domaine « droit et société ». En français il a écrit une thèse de doctorat (nouveau régime) : Images de la démocratie : le thème des droits de l’homme et la pensée politique de gauche au Brésil (EHESS, 1991).

* Cet article constitue un résumé des données historiques qui soutiennent mon étude Images de la démocratie : le thème des droits de l’homme et la pensée politique de gauche au Brésil. Thèse de doctorat écrite sous la direction de Claude Lefort et soutenue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris, mars 1991.

** Fondation Joaquim Nabuco (Brésil).

1. Il y eut, entre 1964 et 1968, quatre autres Actes Institutionnels.

2. Voici une liste non exhaustive de cette littérature : Arquidiocese de Sao Paulo, Brasil : Nunca Mais, Petrópolis, Vozes, 1985 ; Jacob Gorender, Combate nas Trevas, Sao Paulo, Atica, 1987 ; Maria Helena Moreira Alves, Estado e Oposiçao no Brasil (1964-1984), Petrópolis, Vozes, 1984 ; Thomas Skidmore, Brasil : de Castelo a Tancredo, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1988 ; Alfred Stepan (sous la direction de), Democratizando o Brasil, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1988 ; Zuenir Ventura, 1968 – O ano que nao terminou, Rio de Janeiro, Nova Fronteira, 1988.

3. Cf. Alec Mellor, La Torture – son histoire, son abolition, sa réapparition au xxe siècle, Paris, Les Horizons Littéraires, 1949.

4. Paulo Sérgio Pinheiro, « Violência e Cultura », in Direito, Cidadania e Participaçao, Sao Paulo, T. A. Queiroz, 1981.

5. Pour ne retenir que les classiques les plus connus, citons : Gilberto Freyre, Casa-Grande e Senzala, Rio de Janeiro, Maia e Schmidt, 1933 ; Sérgio Buarque de Hollanda, Raízes do Brasil, Rio de Janeiro, José Olímpio, 1984 ; Caio Prado Júnior, Formaçao do Brasil Contemporâneo, Sao Paulo, Brasiliense, 1945 ; Raymundo Faoro, Os Donos do Poder, Porto Alegre, Globo, 1958.

6. Cf. Paulo Sérgio Pinheiro, op. cit.

7. Les informations sur la répression politique pendant le régime de Vargas ont été tirées, en ce qui concerne la police, de David Nasser, Falta Alguém em Nuremberg, Rio de Janeiro, Ediçoes do Povo ; en ce qui concerne le TSN, de Reynaldo Pompeu de Campos, Repressao Judicial no Estado Novo, Rio de Janeiro, Achiamé, 1982.

8. Cf. Arquidiocese de Sao Paulo, op. cit., p. 240.

9. Le Brésil, au contraire de la France, est divisé en Etats fédérés, chacun possédant une police.

10. In A. C. Scartezini, Segredos de Médici, Sao Paulo, Marco Zero, 1985, p. 35-36.

11. Thomas Skidmore, op. cit., p. 260-261.

12. Voir respectivement : Reynaldo Pompeu de Campos, op. cit., p. 123 ; et Arquidiocese de Sao Paulo, Perfil dos Atingidos, Petrópolis, Vozes, 1988, p. 12-13.

13. Cf. Arquidiocese de Sao Paulo, ibid.

14. Cf. Thomas Skidmore, op. cit., p. 262.

15. Cf. Jacob Gorender, op. cit., p. 227.

16. Cf. David Nasser, op. cit., p. 86-87.

17. Cf. Mário Moreira Alves, Torturas e Torturados, Rio de Janeiro, Idade Nova, 1966.

18. Cf. Arquidiocese de Sao Paulo, Brasil : Nunca Mais, op. cit., p. 291-293.

19. Jacob Gorender, au lieu de 125, parle de 144 personnes considérées comme disparues (cf. op. cit., p. 235). Malgré la divergence, les deux chiffres restent quand même très proches.

20. Là aussi il y a quelques petites divergences : ainsi Jacob Gorender (op. cit., p. 235) parle de 320 morts, tandis que Thomas Skidmore, (op. cit., p. 516), basé sur un rapport de l’OAB, parle de 333 morts.

21. Cf. Arquidiocese de Sao Paulo, Perfil..., op. cit., p. 9-14.

22. Cf. Jacob Gorender, op. cit., p. 235.

23. Cf. Thomas Skidmore, op. cit., p. 516.

24. Daniel Arao Reis Filho et Jair Ferreira de Sa (sous la direction de), Imagens da Revoluçao, Rio de Janeiro, Marco Zero, 1985.

25. Cf. Charles Antoine, L’Eglise et le pouvoir au Brésil, Paris, Desclée de Brouwer, 1971, p. 127-129.

26. Cité in Ralph della Cava (sous la direction de), Catolicismo e Sociedade na Imprensa Brasileira – 1964-1980, Rio de Janeiro, ISER/Marco Zero, 1985, p. 154.

27. Cf. Thomas Skidmore, op. cit., p. 366.

28. Idem, p. 391.

29. Cf. Chico de Assis et al., Onde está meu Filho ?, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1985, p. 26.

30. A ce sujet voir Ivo Lesbaupin, As Classes Populares e os Direitos Humanos, Petrópolis, Vozes, 1984.

31. Cf. Sedoc – Serviço de Documentaçao (revue de divulgation des activités de l’Eglise catholique), numéros 151, 162, 172, Petrópolis, Vozes.

32. Cf. Hermann Assis Baeta, « Proteçao dos Direitos Humanos : Participaçao da OAB », Revista da OAB, Brasiliense, n° 51, 1989.

33. Le livre des mémoires de Gabeira (O que é isso, Companheiro ?, Rio de Janeiro, Nova Fronteira, 1982), lancé en 1979, atteignit en 1982 sa 33ème édition ! Comme l’a dit un autre reconverti célèbre, Daniel Cohn-Bendit, Gabeira est devenu au Brésil  « un phénomène culturel à lui tout seul » (in Nous l’avons tant aimée, la Révolution, Paris, Barrault, 1986, p. 109).

34. Fernando Gabeira, op. cit., p. 244 et 246.

35. Cf. Indio Vargas, Guerra é Guerra, dizia o torturador, Rio de Janeiro, CODECRI, 1981, p. 85.

36. Cf. Alfredo Sirkis, Os Carbonários : memórias da guerrilha perdida, Sao Paulo, Global, 1984, p. 131-132.

37. Cf. Paulo Sérgio Pinheiro et Eric Braun (sous la direction de), Democracia X Violencia, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1986.

38. Cf. Branca Eloysa (sous la direction de), I Seminário do Grupo Tortura Nunca Mais, Petrópolis, Vozes, 1987.

39. La réunion eut lieu à Recife (Etat de Pernambuco), en août 1988 ; l’auteur de cet article y a assisté.

40. Cf. Teresa Pires do Rio Caldeira, « Direitos Humanos ou "privilégios de bandidos" ? », Novos Estudos CEBRAP, Sao Paulo, n° 10, juillet 1991.

41. Cf. Comissao Justiça e Paz, Jornalismo Policial Radiofônico, Sao Paulo, 1985, p. 13.

4.2 Idem, p. 16.

43. Idem, p. 4.

44. Interview accordée à l’auteur par Benedito Domingos Mariano (août 1988).

45. Cf. José Reinaldo de Lima Lopes, Direitos Humanos no Brasil – compreensao teórica de sua história recente, Sao Paulo, s/d, ronéo, p. 12.

46. Cité par Hugo Fruhling, Non-Governmental Human Rights Organizations and redemocratization in Brazil, Yale University, Working Paper n° 2124, 1987, p. 43.