Recherche et justice

Éditorial

Louis Assier-Andrieu

Droit & Société N° 22/1992

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En mai 1992 était remis à la Chancellerie un rapport d’enquête sociologique sur Le personnel de surveillance des prisons d’une rare profondeur et d’une brillante pertinence. Quelques semaines plus tard éclatait dans cette catégorie professionnelle un mouvement de grande intensité qui allait ébranler l’ensemble des structures pénitentiaires. Il est rarement donné aux sciences sociales de démontrer avec un tel caractère d’exemplarité leur pouvoir de décryptage des enjeux profonds soudainement placés sous les feux de l’actualité. Osons le dire : la lecture du travail de longue haleine réalisé par les sociologues Georges Benguigui, Antoinette Chauvenet et Françoise Orlic élucide avec talent les tensions, les distorsions, les problèmes d’identité qui sont à l’origine des conflits elliptiquement livrés au public dans la fureur et le bruit de l’événement brut. Nous publions ici un résumé du rapport (disponible au Secrétariat du Conseil de la Recherche du Ministère de la Justice [1]) accompagné d’un commentaire de Claude Faugeron, sociologue des questions pénales, experte en sociologie pénitentiaire, qui situe la place de cette contribution dans l’actualité scientifique. Cette incursion dans la logique d’un métier peu connu, tenu au silence, au confinement, à l’expression bridée par les rigueurs mêmes de sa fonction, redonne au sociologue sa valeur primordiale d’interprète de l’indicible et prouve sa capacité d’identifier, à l’avance, les questions que l’administrateur, le politique, le gestionnaire, le responsable professionnel croit trop souvent ne devoir traiter qu’a posteriori dans l’urgence de la crise éclose.

Thilo Firchow, juge des enfants au Tribunal de Grande Instance de Rouen, fait partie de ces magistrats ou de ces professionnels de la justice et du droit auxquels ces colonnes sont bien volontiers ouvertes, comme l’avait souligné Nicole Maestracci dans l’Éditorial inaugural de cette rubrique. Son approche de La prévention de la délinquance juvénile en milieu urbain est une leçon vigoureusement portée de l’expérience vers la réflexion. Il s’agit du premier volet d’une étude étendue par T. Firchow à différentes expériences étrangères dont Recherche et Justice se fera l’écho dans ses prochaines livraisons. La « politique de la ville » serait-elle un de ces gadgets politico-technocratiques livrés aux fluctuations saisonnières de la sensibilité publique que les dossiers remués par ce texte ne perdraient rien de leur cruelle vitalité. Responsabilité, accès à la culpabilité, restauration du pouvoir de la loi face à la loi des pouvoirs, de la force de juger face au rattrapage par l’« action sociale ». Le Professeur Dubet souligne dans son commentaire l’intérêt de ce texte d’un juge qui amène à repenser le « caractère éducatif du droit » : « Plutôt que d’accompagner les acteurs sociaux, ne faut-il pas que le juge prenne au contraire de la distance, affirme l’autonomie et la « supériorité » de la loi tant dans la répression que dans la défense d’un sujet qui se sent dans un espace de non-droit ? »

Pierre Grelley propose enfin la première partie d’un bilan des recherches financées par le Ministère de la Justice depuis 1984 consacrée aux recherches contractuelles. Son introduction en dépeint fort utilement le contexte administratif, elle est suivie d’un inventaire thématique qui rendra accessible à quiconque en exprimerait le souhait des travaux souvent réservés à des cercles trop étroits. Dans notre prochaine livraison, Pierre Grelley présentera une recension des recherches suscitées et effectuées selon la procédure des appels d’offres regroupant de larges axes de travail.

La rubrique Recherche et Justice est, rappelons-le, un espace ouvert aux expressions les plus diverses, destiné à accueillir « tout pragmatisme porteur de réflexion, toute spéculation porteuse d’utilité sociale » (N. Maestracci). Il me revient le privilège de réitérer cet appel aux contributions exemptes d’académisme, propres à alimenter le débat dont chacun connaît l’importance sur les enjeux de justice dans nos sociétés de l’outre-modernité [2]. En particulier, je voudrais souligner l’intérêt que nous portons aux comparaisons internationales, aux témoignages directs sur des faits de droit et de justice, sur des productions législatives ou des jurisprudences notables. La liberté éditoriale ne se nourrit-elle pas toujours et partout des volontés qui l’encouragent ?

1. 7, rue Scribe, 75009 - Paris.

2. Les propositions ou intentions de contributions à cette rubrique doivent être adressées au Secrétariat de la Rédaction.