Prisons sous surveillance *

Le personnel de surveillance des prisons.
Essai de sociologie du travail

G. Benguigui 1, A. Chauvenet 2, F. Orlic 2

Droit & Société N° 22/1992

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Les quelques points abordés dans la présente note sont issus d’une recherche empirique menée dans sept établissements de l’Administration pénitentiaire (une petite maison d’arrêt de province, deux maisons d’arrêt importantes pour hommes et deux maisons d’arrêt de femmes de la région parisienne, une maison centrale de la région du Centre et un centre de détention dans la région du Nord).

Il s’agit d’une étude de sociologie du travail, des professions et des organisations, appliquée à l’activité du personnel de surveillance de l’Administration pénitentiaire travaillant en prison.

Cette étude procède essentiellement de trois méthodes : un stage d’élève surveillant, au titre de pré-enquête, d’une durée d’un mois dans deux maisons d’arrêt (une maison d’arrêt pour hommes pour l’un des chercheurs, une maison d’arrêt de femmes pour les deux autres), suivi de séjours de cinq à neuf semaines dans les autres établissements de l’échantillon (un peu plus de 300 entretiens d’une durée moyenne de trois heures et demi, et 1300 heures environ d’observation dans l’ensemble des postes de travail des surveillants dans chaque établissement).

Rien n’est plus éloigné de la réalité du travail des surveillants que ce que laisserait supposer une analogie avec d’autres emplois d’exécution : ouvriers, employés.

Entre les tâches prescrites (garde, entretien des détenus, maintien de l’ordre et de la discipline) et les contraintes organisationnelles de nature bureaucratique qui régulent les activités, on pourrait croire le travail des surveillants extrêmement et étroitement défini. Tel n’est pas le cas :

    • autant les tâches relevant de la sécurité font l’objet de consignes et de règles précises et s’inscrivent dans une organisation et une division claire du travail, autant ce qui a trait aux rapports quotidiens aux détenus, aux moyens du maintien de l’ordre et au travail de participation à la réinsertion des détenus est dépourvu de définition comme de contenu ;
    • bien souvent les règlements intérieurs n’existent pas, ou restent muets sur les éléments du travail précités.

Dès lors le travail des surveillants ne peut se comprendre seulement comme l’addition d’activités identifiables ou de tâches élémentaires, combinées selon des règles précises et des priorités explicites de façon à définir des postes de travail et des modes opératoires préexistant à leurs occupants.

 

I. Le principe de détermination des tâches effectuées et des modes opératoires utilisés réside moins dans les ordres donnés, ou les règles (Code de procédure pénale, règlement intérieur, notes de service), que dans les rapports aux détenus. Ceux-ci sont caractérisés par un processus d’ajustement, une adaptation permanente au climat de la détention et aux situations au cas par cas.

Alors que dans la plupart des organisations existe un minimum d’adhésion sur les buts poursuivis ou sur une œuvre commune à accomplir, le personnel de surveillance et les détenus ont des buts et des intérêts a priori opposés. Le rapport social aux détenus est fondamentalement un rapport de force déterminé de l’extérieur par une situation de contraintes exceptionnelles, génératrice de tensions.

De cette situation résultent trois conséquences :

    • la mission essentielle implicite attendue des surveillants est d’éviter les désordres, et obtenir le calme en détention ;
    • les surveillants sont bien souvent dans une position réactive plus qu’active face aux détenus ;
    • pour obtenir la paix sociale dans les établissements, les surveillants doivent gagner la coopération des détenus, négocier avec ceux-ci, et fonder la légitimité de leur autorité.

La mission première d’évitement des désordres et de réduction des tensions, évaluée en termes de résultat — le calme et l’absence d’émeutes — a plusieurs implications.

    • Elle tend à renverser la définition instrumentale en termes d’exécution du rôle du surveillant pour lui donner une position clef dans l’organisation.
    • Elle implique l’existence d’un certain pouvoir discrétionnaire.
    • A l’intérieur de ce pouvoir discrétionnaire, les surveillants construisent individuellement les éléments d’un professionnalisme informel, nécessaire mais non reconnu, constitutif de leur autorité légitime.
    • Elle est à l’origine d’un phénomène d’usure de l’autorité.

1. Les surveillants, contrairement aux policiers qui interviennent le plus souvent en formation commandée par un gradé ou dans le cadre, par exemple, d’une compagnie, sont « maîtres à leur étage » et seuls responsables de leur poste de travail, poste fixe ou étage en détention. Bien qu’effectuant leur travail dans un environnement organisationnel collectif contraignant, les surveillants accomplissent l’essentiel de leur travail seuls.

2. La mission de maintien de l’ordre et d’absence de désordre suppose un certain pouvoir discrétionnaire destiné à adapter les actions aux circonstances présentes en fonction de leur opportunité. Ce pouvoir discrétionnaire se manifeste dans un jeu constant avec les règles formelles qui gouvernent la prison. Il consiste à accorder ou refuser de menus privilèges aux détenus, autoriser ou non la circulation d’objets ou de services entre détenus, rendre service ou refuser les services demandés par les détenus, décider des circonstances et des motifs justifiant le recours à une procédure disciplinaire.

3. Le professionnalisme des surveillants, informel et individuellement construit, est destiné à obtenir la coopération des détenus et à asseoir leur autorité sur un fondement légitime. Il se traduit par la construction, dans l’épreuve du face à face avec les détenus, d’un certain nombre de principes. Parmi ceux-ci figurent la nécessité de dialoguer avec les détenus, de réduire les occasions de crises provoquées par l’enfermement, les règles de sécurité et la discipline, de rendre service aux détenus, de toujours tenir une promesse, de respecter les détenus, et d’éviter le recours aux sanctions formelles.

L’observation de ces règles professionnelles permet aux agents de construire une marge de manœuvre dans les relations aux détenus, de reprendre l’initiative et de se constituer en intermédiaires obligés des relations existant entre les détenus.

4. Le phénomène d’usure de l’autorité, plus important dans les établissements pour peines, est lié à la pression exercée par les détenus pour élargir leur champ d’autonomie et à une politique de flexibilité, nécessaire à la réduction des tensions. Le jeu avec les règles conduit à la longue à leur affaiblissement et à la multiplication de nouveaux droits informellement acquis, qui restreignent la dépendance des détenus à l’égard des surveillants et favorisent l’auto-organisation de ceux-là. En centrale le contrôle de l’établissement sera maintenu par le recours à des moyens externes à celui-ci, c’est-à-dire par des transferts de détenus, et un important turn-over des personnels d’encadrement et de surveillance. En centre de détention, ce phénomène d’usure se traduit par le développement de situations de « tolérance », c’est-à-dire par le fait qu’un certain nombre de règles, qui ne menacent pas directement la sécurité, ne sont pas observées par les surveillants, mais dont l’inobservation est néanmoins tolérée. Pourtant la marge de manœuvre de l’établissement n’est pas érodée, l’essentiel des moyens de contrôle des détenus reposant dans les mains des « professionnels » ou « intervenants extérieurs ».

 

II. La norme informelle de réciprocité et un système informel de sanctions pour les infractions mineures au règlement, destinés à obtenir la coopération des détenus et à maintenir l’ordre, ont pour effet de situer le surveillant dans une situation de double contrainte structurelle. Cette double contrainte résulte de l’opposition qui existe entre la logique bureaucratique qui organise, régule et contrôle formellement les diverses activités et la logique concrète de l’exercice du maintien de l’ordre. Tandis que le fonctionnement bureaucratique de la prison repose sur des règles prescriptives générales, écrites, impersonnelles, valables pour l’ensemble des établissements auxquels elles s’adressent et quelles que soient les circonstances, le maintien de l’ordre implique une marge de discrétionnarité, n’est pas susceptible de contenu a priori, s’adapte aux circonstances locales du moment et dicte les actions en fonction de leur opportunité.

Cette double contrainte signifie que si le surveillant observe l’ensemble des règles prescrites et des interdits il provoquera des tensions et perdra le contact avec la population pénale : la dépendance du détenu vis-à-vis des surveillants est en effet un des gages majeurs de la paix sociale en prison et un des moyens essentiels de prévention des coalitions entre détenus. S’il ne respecte pas les règles, il se met en position d’être en infraction et d’être sanctionné par la hiérarchie dans le cas où ce non respect des règles aurait été à l’origine d’un incident.

Différentes conséquences résultent de cette contradiction fondamentale :

    • Une difficulté spécifique à fonder un contenu objectif du travail et par conséquent à évaluer celui-ci.
    • Une incertitude caractéristique dans la fonction de surveillant comme dans la fonction de la hiérarchie intermédiaire (premiers surveillants, surveillants chefs).
    • Le développement d’un système informel d’information, condition du contrôle de la prison.
    • Une forte personnalisation des rapports de travail et des rapports hiérarchiques, une atomisation des relations sociales et une pauvreté de relations.

1. Les contradictions entre missions formelles (assurer la discipline et la sécurité), et informelles (éviter les tensions), entre obligations de moyens (respecter les règles) et obligations de résultat (l’absence de désordre, d’émeute, d’évasion), entre logique bureaucratique et logique du maintien de l’ordre, entre sécurité et réinsertion interdisent une définition objective du contenu du travail orienté vers un ensemble de buts cohérents. Ainsi les surveillants estiment qu’on ne peut définir, faute de contenu, ce que pourrait être un « bon surveillant ». A cette impossibilité objective correspond subjectivement l’impression d’être toujours en faute, quel que soit le niveau d’investissement dans le travail.

Faute de pouvoir définir concrètement un contenu du travail, l’évaluation objective de celui-ci est également problématique. Les évaluations — et les sanctions — des surveillants seront fondées sur les aspects les plus visibles et les plus objectivables du travail (comme le fait d’oublier un pointage lors d’une ronde, d’arriver en retard au travail ou de s’endormir au mirador la nuit), laissant les surveillants penser que leur travail réel ou substantiel n’est ni évalué ni reconnu.

2. L’incertitude qui marque la fonction de surveillant s’étend également à la situation de la hiérarchie intermédiaire, premiers surveillants et surveillants chefs.

« Hommes du milieu » dans une position tampon caractéristique du premier niveau d’encadrement dans la plupart des organisations, les premiers surveillants voient leur fonction marquée, en effet, par l’incertitude à un double niveau : celui de leur place dans l’organisation, celui du contenu de la fonction d’encadrement.

Le premier surveillant sera ainsi, selon les établissements, leur taille et leur destination, tantôt considéré comme un cadre, associé à la politique de la direction et à l’ensemble des activités de la prison, tantôt un « surveillant amélioré », exécutant chargé d’un secteur d’activité, tantôt affecté à certains postes fixes (greffe, économat, service du personnel), postes qui peuvent être ailleurs tenus par des surveillants.

Les surveillants chefs seront également considérés ici comme l’adjoint du chef d’établissement, là comme adjoints des chefs de détention, là employés à des tâches de gestion, où encore responsables d’un secteur d’activité déterminé.

Sur le fond les premiers surveillants assurent généralement peu leur mission fonctionnelle d’encadrement et de guide des surveillants. Le système de responsabilité individuelle des postes de surveillants, l’éloignement, la dispersion et la multiplicité des postes de détention dans les grands établissements, comme le faible nombre de postes de premiers surveillants affectés à la détention, et enfin, surtout, la difficulté à fonder un contenu objectif et commun du travail expliquent cette situation.

3. L’information sur ce qui se passe du côté des détenus joue un rôle crucial pour la hiérarchie et la direction dans le contrôle de la détention. Celle-là étant essentiellement entre les mains des surveillants, le système de l’information formelle (par la tenue des cahiers d’observation) tend à se confondre avec le contrôle par la hiérarchie de l’activité des surveillants. De là un filtrage, une sélection par ceux-ci des informations qu’ils transmettent et, par voie de conséquence, le développement d’un système informel d’information (la « balance » par les détenus ou les surveillants concernant les agissements des uns et des autres).

Ce système d’information informel, quelle que soit par ailleurs son importance réelle, est également lié à l’absence ou aux contradictions dans le contenu des buts poursuivis. Il produit un climat de méfiance dans les relations professionnelles ainsi qu’un système global de contrôle social interne de la prison reposant largement sur la surveillance de tous par tous. De là des relations sociales atomisées et marquées par la personnalisation. Ces traits sont renforcés par l’absence de débat, la relative solitude des postes de travail et le système des horaires de travail (un système particulier de 3x8 qui autorise peu les rencontres entre surveillants).

 

III. L’ensemble des traits ci-dessus décrits est commun à l’ensemble des établissements étudiés. La comparaison entre les différents systèmes de travail montre que l’élément de variation le plus important est la destination de l’établissement (centrale, maisons d’arrêt, centre de détention).

Le centre de détention, orienté plus que les autres catégories d’établissements vers les activités de réinsertion, obéit dans son fonctionnement global à un « indulgency pattern », ou schéma d’indulgence, caractérisé essentiellement par la flexibilité des règles, une discipline faible, des relations hiérarchiques proches et amicales et une attitude souple, flexible et de dialogue avec les détenus. Face à la difficulté à concilier les méthodes de traitement et les impératifs de sécurité, on observe une décentralisation du pouvoir à la base et une neutralisation du rôle de la hiérarchie intermédiaire, l’essentiel de la marge de manœuvre de l’établissement passant aux mains des « professionnels ». Aussi la marge de manœuvre des surveillants est-elle réduite, bien qu’ils disposent de plus d’autonomie qu’ailleurs.

Dans ces conditions les surveillants apprécient généralement leurs conditions de travail et leurs relations sociales mais ils considèrent que la population pénale leur échappe tandis qu’ils se plaignent de ne pouvoir faire un véritable travail de réinsertion.

En centrale, tout est organisé autour de la sécurité et de la canalisation des tensions suscitées par la longueur des peines. La marge de manœuvre de l’établissement, plus limitée qu’ailleurs (au niveau des remises de peine et des permissions), est concentrée dans les mains du personnel de surveillance. On observe une forte centralisation du pouvoir de décision, la hiérarchie étant organisée plus qu’ailleurs en structure de contrôle des crises avec une forte continuité hiérarchique.

Compte tenu de la pression exercée par les détenus, la contradiction qui oppose la logique de fonctionnement bureaucratique à la logique du maintien de l’ordre est particulièrement aiguë, règles et consignes s’adaptant à l’évolution au jour le jour du climat de la détention. Dans ces conditions les surveillants disposent d’une faible autonomie, et d’une faible autorité que ne compensent pas des relations étroites aux détenus, ceux-ci s’auto-organisant plus qu’ailleurs.

La situation de travail des surveillants est ainsi marquée en centrale par l’incertitude, une tension psychologique extrême et par l’absence d’un contenu positif dans le travail, (multiplicité des postes statiques et faible demande des détenus).

C’est paradoxalement en maison d’arrêt que les surveillants, disposant de plus de pouvoirs, peuvent donner à leur travail un certain contenu, compte tenu de la plus grande hétérogénéité de la population pénale, de la rotation des détenus, de l’anomie sociale régnant dans le groupe des détenus et de la plus grande dépendance de ceux-ci vis-à-vis de ceux-là pendant l’attente de leur procès. Pourtant ce contenu reste une affaire largement individuelle. La hiérarchie exerce un contrôle généralement plus strict de l’activité des surveillants, et il semble que les directeurs aient une plus grande influence qu’ailleurs sur les objectifs poursuivis.

Inscrite dans des conflits de rôle, de multiples contradictions et une situation de double contrainte, la fonction de surveillant est marquée par une incertitude fondamentale, tant dans ses moyens que sur ses finalités. Ceux-ci apparaissent comme le simple reflet des missions hétérogènes et contradictoires de la prison comme du statut contradictoire du détenu. Par ailleurs en faisant obstacle à la définition d’un contenu substantiel du travail, ils interdisent du même coup l’accès de cette fonction à un véritable professionnalisme.

* Note de synthèse, Juin 1992.

1 Sociologue, Travail et Mobilités, CNRS — Paris X.

2 Sociologues, Centre d’Étude des Mouvements sociaux, CNRS-EHESS.