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La réalisation de la recherche sur les surveillants est le fruit d’une heureuse conjoncture. Trois facteurs ont joué ; une forte demande, de la part de l’administration pénitentiaire, de production de connaissances sur ses personnels de surveillance ; ensuite un financement par le Conseil de la Recherche du ministère de la Justice ; enfin, et peut-être le plus important, une équipe de sociologues du travail disponible et intéressée. Parmi les fonctionnaires œuvrant dans l’administration de la justice pénale, les personnels de l’administration pénitentiaire, pourtant les plus nombreux, restent les plus méconnus. Les éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse ont fait l’objet de quelques travaux dans les années soixante-dix, qui certes mériteraient d’être réactualisés mais ont le mérite d’exister ; les magistrats connaissent un intérêt croissant de la part des sociologues [1]. Tous se passe comme s’il s’était établi une hiérarchie implicite entre tâches nobles et non nobles, entre les professions à missions éducatives et judiciaires et celles qui œuvrent dans ou à côté de la prison. Et l’on sait à quel point la prison est peu considérée dans la France d’aujourd’hui. La « noblesse » de l’objet retentit sur celle du chercheur, que cette noblesse soit due au statut social de l’objet ou aux modes scientifiques, largement définies par certaines préoccupations sociales : il est plus valorisant, vis-à-vis de la communauté scientifique et donc du jugement de ses pairs et plus facile, compte tenu des sources de financement, de faire une carrière dans des grands sujets de société « légitimes » que d’ouvrir un champ de recherche sur un sujet jusque-là méconnu [2]. Le même clivage se retrouve dans les travaux historiques, qui ont beaucoup parlé des magistrats de l’ordre judiciaire, ainsi que des détenus, galériens, forçats mais peu de ceux qui les gardent, seulement au détour d’un travail qui ne les concerne pas [3]. Au clivage entre tâches nobles et non nobles se surajoute un intérêt croissant pour ce que l’on a appelé les « oubliés de l’histoire », les pauvres, les vagabonds, les gens de peu, les opprimés. Et quoi de plus normal que de les retrouver dans les minutes des procès et les registres des galères, des bagnes et des prisons. Mais cet intérêt pour les prisonniers n’est pas toujours dénué d’un certain romantisme, si ce n’est d’un misérabilisme certain. Tout cela pour dire qu’il faut se féliciter qu’une équipe de sociologues du travail ait eu le courage de consacrer deux années à un objet de recherche aussi peu gratifiant, alors qu’il n’y a pas, pour ainsi dire, de théorie et de concepts disponibles sur le marché permettant de lui donner des lettres de noblesse. Ces sociologues ont réalisé un terrain difficile, dans des délais serrés et ils l’ont fait avec honnêteté et rigueur intellectuelle. Si le rapport, à leur dire et aux yeux du lecteur, souffre d’imperfections et si l’on reste parfois sur sa faim, il n’en dit pas moins l’essentiel de ce qu’est la réalité du travail pénitentiaire. Il faut aussi remercier l’administration d’avoir ouvert le terrain et les surveillants, qui après tout n’y étaient pas obligés et pouvaient avoir éprouvé quelques déceptions après la mésaventure du rapport Bonnemaison [4], de s’être prêtés aux investigations des chercheurs. Il est vrai que la demande de travaux sur les personnels de surveillance a été largement provoquée par les mouvements de protestation publique répétés et parfois violents des surveillants. Depuis les journées de revendication de 1954 et 1955, suivies d’un mouvement de grève, puis, en 1957, une nouvelle grève prenant rapidement l’allure d’une épreuve de force, les conflits avaient réussi à être gérés, jusqu’en 1988, entre représentants syndicaux et administration centrale. Même les arrêts de travail de l’été 1974, noyés pour les médias dans le « sensationnel » des révoltes des grandes centrales, avaient pu être rapidement désamorcés par une négociation interne et des avantages accordés tant aux surveillants qu’aux représentants du syndicat majoritaire, certes plaçant celui-ci en position de force, mais aussi lui permettant de réguler les tensions entre le personnel de base et l’autorité administrative. Au début des années 1980, la situation change. Les appareils syndicaux perdent de leur cohérence et, tout en faisant de la surenchère, laissent échapper le contrôle de leurs troupes ; la composition socio-démographique des personnels de surveillance se modifie assez profondément, la population pénale ne fait qu’augmenter, tout en acquérant de nouveaux droits, et le nombre des intervenants extérieurs dans la prison se multiplie. Comme le soutiennent les auteurs du rapport, ces deux derniers facteurs conduisent à une bureaucratisation accélérée du fonctionnement de la prison, une perte d’autonomie des surveillants liées à une instrumentalisation croissante des tâches, d’autant plus difficile à supporter, j’en ferais volontiers l’hypothèse, que la venue de la gauche aux affaires avait pu susciter chez un certain nombre l’espoir d’obtenir un peu plus de considération [5] et, chez d’autres, la crainte de ne plus être entendus au bénéfice des détenus. On peut penser que, faute d’avoir su à ce moment mobiliser les premiers, en raison du mépris dans lequel la plupart des magistrats et des administrateurs tiennent les personnels de surveillance ainsi que d’une analyse de la situation donnant trop d’importance à la hiérarchie syndicale, et rassurer les seconds, l’administration centrale a manqué l’occasion de mettre en place des dispositifs de réflexion sur le métier de surveillant et sa valorisation, pouvant aboutir à une redéfinition de la doctrine d’emploi et des missions de ces personnels [6]. Les grèves qui se répètent périodiquement depuis 1988 en sont largement la conséquence. C’est bien le résultat de cette carence qui est décrit dans la recherche sur les surveillants. Au delà de la situation de double contrainte, qui après tout n’est pas propre à la prison mais y prend une coloration particulière, au delà de certains mécanismes généraux de réduction des tensions que l’on retrouve chaque fois qu’une population est enfermée contre son gré, au delà du phénomène de bureaucratisation observé aussi dans d’autres pays, le rapport montre quelques spécialités moins partagées : l’incertitude quant au contenu du travail, le poids de la hiérarchie, le soupçon généralisé, le manque de relations transversales, l’insuffisance de la formation et de la socialisation professionnelles. Les AA. consacrent une partie de leur rapport, à mon avis centrale, à la question du contrôle de la prison, à savoir le contrôle de la population pénale [7] et celui des surveillants. Ils y mettent en évidence la façon dont les surveillants gèrent — ou tentent de gérer — la situation de double contrainte dans laquelle ils se trouvent, l’absence de règles autres que sécuritaires en matière de contrôle de la population pénale, c’est-à-dire, à toute fin pratique, du maintien de l’ordre en détention, ainsi que l’incertitude tenant au fait que le maintien de cet ordre implique la violation de règles formelles et des procédures de négociation avec les détenus, ce qui n’est jamais officiellement reconnu. J’aurais tendance à dire qu’on ne pourra réduire la double contrainte et l’incertitude qu’en cessant de penser la prison comme le lieu de l’exécution d’une peine dont l’objectif est la réinsertion, mais comme le lieu où l’on enferme des individus contre leur gré, en essayant de les détériorer le moins possible, sinon de les améliorer, et d’éviter le scandale et le danger, à savoir les évasions et les révoltes collectives [8]. Ceci implique une transformation des rapports entre les différentes professions œuvrant dans la prison et une redéfinition des contenus du travail. J’en prends pour exemple un des constats de la recherche : c’est en maison d’arrêt que les surveillants arrivent à donner le plus de contenu à leur travail. On peut l’interpréter en observant que l’objectif de la maison d’arrêt est explicitement de conserver le détenu dans le meilleur état possible, le cas échéant en corrigeant des problèmes de santé ou sociaux, jusqu’à son jugement ou son transfert [9]. C’est un objectif qui ne s’inscrit pas dans la durée de la peine, mais dans la gestion du temps de détention avant jugement, et qui par définition n’est pas ordonné aux fonctions de la peine. Du même coup et quelles que soient les difficultés rencontrées en raison de la surpopulation des maisons d’arrêt, la mission de garde y est moins pervertie par les objectifs de réinsertion et les clivages entre les différentes sortes de personnels y sont moins sensibles. Quelles que soient les imperfections des différents systèmes et les aléas des politiques pénales, les pays du nord de l’Europe, l’Allemagne, le Royaume-Uni [10], ..., ont abandonné depuis longtemps l’utopie d’une gestion de la prison orientée par une mission de réinsertion. Du même coup, ces pays peuvent s’attaquer avec plus de réalisme et plus ou moins de bonheur à la double tâche primordiale de la prison, celle de la conservation dans le meilleur état possible, sinon l’amélioration de cet état, des populations incarcérées et le maintien d’un ordre carcéral toujours menacé. A leur manière les surveillants (prison officers) peuvent y participer, à la condition évidemment de ne pas être toujours soupçonnés de collusion avec les détenus, notamment en se voyant reconnaître leur marge de liberté — et de responsabilité — dans une fonction de gestion de la vie quotidienne et de régulation des tensions indispensable au maintien d’un équilibre toujours fragile. Sauf au Royaume-Uni, on ne connaît pas dans ces pays de grands mouvements de protestation de surveillants prenant la forme de grèves et les révoltes de détenus sont moins fréquentes qu’en France. Cela mériterait qu’on y regarde de plus près. Certes, un des points communs entre le Royaume-Uni et la France est le niveau élevé de la durée moyenne de détention [11]. Il n’est probablement pas le seul. Pour beaucoup de chercheurs anglais, le problème de l’accountability, c’est-à-dire de la visibilité, de la clarté et de l’équité des procédures gouvernant le contrôle des populations incarcérées est loin d’être résolu [12]. On pourrait en dire autant des procédures de contrôle des activités des personnels. |
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* Directeur de recherche au CNRS, Directeur du CESDIP. 1. Voir par ex. A. Boigeol, « Histoire d’une revendication : l’École de la magistrature 1945-1958 », Cahiers du CRIV, Vaucresson, CRIV, 1989 a, 7 ; A. Boigeol, « La formation des magistrats : de l’apprentissage sur le tas à l’école professionnelle », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1989 b, n° 76-77, p. 49-64 ; A. Bancaud, Une « constance mobile ». La haute magistrature », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1989, n° 76-77, p. 30-48 ; A. Bancaud, « La réserve privée du juge », Droit et Société, 1992, n° 20-21, p. 229-247 ; et, surtout, l’ouvrage récent de J.-L. Bodiguel, Les magistrats, un corps sans âme ?, Paris, PUF, 1991. 2. Une problématique analogue gouverne, en France, les recherches sur les femmes, sauf si elles sont recouvertes du drapeau plus glorieux de recherches sur l’emploi ou sur l’éducation et la formation professionnelle. 3. Voir par ex. J.-G. Petit, Ces peines obscures. La prison pénale en France (1789-1870), Paris, Fayard, 1990 ; J. G. Petit, N. Castan, C. Faugeron, M. Pierre, A. Zysberg, Histoire des galères, bagnes et prisons en France, Toulouse, Privat, 1991 ; M. Pierre, La terre de la grande punition, Paris, Ramsey, 1982 ; A. Zysberg, Les galériens. Vies et destins de 60 000 forçats sur les galères de France 1680-1748, Paris, Seuil, 1987. 4. Après les grèves de surveillants de 1988, G. Bonnemaison est investi d’une mission de proposition de réforme du service pénitentiaire et organise une vaste consultation des personnels qui suscite beaucoup de réponses et d’espoirs ; la parution de son rapport déclenche une nouvelle vague de protestations. Cf. G. Bonnemaison, La modernisation du service pénitentiaire, rapport au Premier Ministre et au garde des Sceaux, Ministre de la Justice, Paris, 1989. 5. En 1976, près de la moitié des surveillants se disaient proches de la gauche (sondage non publié). 6. On peut d’ailleurs constater que, depuis déjà le xixe siècle, mais surtout depuis la Libération, la méfiance envers les personnels de surveillance a été la règle, et on a toujours tenté de corriger les défauts de la prison par l’introduction de nouveaux personnels venant se juxtaposer aux anciens plutôt que par une redéfinition des missions. Ainsi en va-t-il des assistantes sociales, des éducateurs, des enseignants, etc. 7. Ce qui recouvre la notion de control anglo-saxonne, à savoir les opérations nécessaires pour éviter que le désordre ne se produise à l’intérieur de la prison, l’autre facette étant la security, c’est-à-dire la garde des détenus. 8. Cf. C. Faugeron, J.-M. Le Boulaire, « Prisons, peines de prison et ordre public », Revue Française de Sociologie, 1992, n° XXXIII, p. 3-32. 9. Même si, dans la pratique, on y effectue de courtes peines. 10. Cf. Home Office, Managing the Long-Term Prison System : The Report of the Control Review Committee, London, HMSO, 1984, et le commentaire qu’en donne P. Young : « For the academic penologist it raises an equally fondamental set of issues : for example, the report marks the final and clear end of the rehabilitative era. » (in A. E. Bottoms and R. Light, Problems in Long-Terms Imprisonment, Aldershot, Gower, 1987, p. 97). 11. Cf. Tournier, Démographie des prisons françaises : toujours plus ?, Paris, CESDIP, Etudes et données pénales n° 64, 1992. 12. Voir M. Maguire, J. Vagg and R. Morgan, Accountability and Prisons. Opening up a Closed World, London, Tavistock, 1985. Voir aussi R. Morgan, qui écrit, à propos du rapport Woolf, demandé après la révolte de la prison de Strangeways : « Woolf argues that three elements security, control and justice — are equally important and must be balanced. It is central to his diagnosis that there is no single causes of riots and no simple solution or action which will prevent rioting. Rather, it is a question of giving priority to the three elements and creating the right balance between them. It is apparent that, in Woolf’s review, the Prison Department has over-emphasized security, given insufficient weight to justice and often adopted inappropriate control measures » (« Following Woolf : the Prospects for Prisons Policy », Journal of Law and Society, 1992, XIX, 2, p. 231-250). |
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