La ville, les jeunes, les juges

La prévention de la délinquance juvénile en milieu urbain : justice et politique de la ville

Thilo Firchow *

Droit & Société N° 22/1992

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Notre société est devenue majoritairement urbaine et l’essor de l’urbanité est à l’ordre de l’avenir. Demain, des millions d’adolescents devront apprendre à grandir dans un univers citadin à l’intense développement entre le bruit et la fureur. Fureur des banlieues, d’abord, où les explosions récentes de colère ont instauré une visibilité sociale de la jeunesse mal aisée dans ses conditions d’existence. Fureur de la dynamique urbaine, ensuite, qui, en dépeuplant les campagnes, a projeté sur l’avant-scène du chômage et du quart-monde des populations, qui n’étaient pas préparées auparavant à ces ruptures.

La ville est venue poser l’alternative entre Crise économique et Développement moderne, entre Excellence et Précarité, entre Insertion sociale et Exclusion. Agrégative dans ses formes, la ville est parfois ségrégative dans la répartition de l’espace et des avantages. Ceux qui ont un toit voisinent avec les sans-abris ; les habitations luxueuses se découpent sur un fond d’habitations à loyer modéré. La ville est contrastes et différences : elle est génératrice de conflits par la seule exposition territorialement concentrée des différences sociales. Ce qui a l’apparence d’une totalité ordonnée n’est en fait qu’une mosaïque humaine aux équilibres fragiles, où se pose comme un défi la nécessité d’instaurer une communication entre les différents styles de vie. L’urbain consacre l’égarement du sens unitaire et la dispersion de la conscience identitaire. En collectivisant l’espace, la ville atomise les particularismes.

Dans cet univers multiforme vivent des adolescents qui ont à tenir l’engagement social de s’« insérer » dans le système et de contribuer, par la poursuite d’objectifs individuels, au dynamisme collectif de la société. Ils sont envoyés en possession par le discours politique de tout un ensemble de fonctions sociales symboliques — « les forces vives de la nation » par exemple — et la société urbaine crée pour eux des équipements culturels ou sportifs... Et pourtant ? Beaucoup d’adolescents sont aujourd’hui malades de la vie urbaine. Du suicide à l’errance, de la marginalisation à la délinquance ou la toxicomanie en passant par l’anorexie, les « sociopathies » de la jeunesse remettent en cause le modèle urbain d’existence. Comment se fait-il que dans un système aussi intégré, où vibrent les cordes de l’excellence, beaucoup de jeunes ne parviennent pas à trouver une place ? Certes l’exclusion économique, sociale, culturelle permet d’avancer une explication pour ceux qui viennent de milieux défavorisés et qui sont souvent sur-représentés dans le champ de la délinquance. Mais, au delà, nous pressentons que quelque chose, de l’ordre de la parole ou du dialogue, ne fonctionne pas ou plus. Le contact passe mal avec les jeunes et la problématique de leur sentiment d’appartenance à la société se pose de manière évidente.

Tous les discours sur les droits des jeunes, leur éducation, leur citoyenneté, contiennent en filigrane cette marque de la non-expression. L’« écoute » et la participation prônées par la plupart des forces politiques dans une conformité de surface, ne rencontrent souvent que le silence et se trouvent supplantées par des manifestations spontanées de violence qui montent des quartiers. Il y a comme une auto-confiscation de la parole qui a longtemps fait qualifier ces jeunes de « bof génération » et une promotion corrélative de l’« agir » comme forme d’établissement du lien social (le printemps des étudiants ou Vaulx en Velin par exemple). De fait, notre champ d’analyse recouvre une réalité très conflictuelle faite de comportements anachroniques et d’expressions illogiques. La délinquance juvénile présente, en effet, un terrain d’étude qui illustre, par excellence, les problématiques de la communication et de l’éducation sociale dans leur relation à la stigmatisation et à l’exclusion, corollaires permanents de la gestion des rapports humains au sein du système-Ville [1].

Dans un tel contexte, le rôle de la justice, en tant que régulatrice des conflits sociaux, ne peut qu’être l’objet de questionnements. Comment se mettre en phase avec une prévention efficace de la délinquance juvénile dans le cadre urbain ? Comment entendre les jeunes dans leur expression comportementale et surtout comment réinscrire le droit dans le lien social ? Pour avancer des débuts de réponse, nous avons choisi de traiter successivement deux problématiques. La première s’intéressera à l’intégration sociale des jeunes comme objet de la prévention de la délinquance juvénile en milieu urbain (section 1). La seconde s’orientera vers une définition spécifique de la place du magistrat dans cette dynamique de prévention (section 2).

Section 1. L’intégration sociale comme objet de la prévention de la délinquance juvénile en milieu urbain

Expression d’une différence ou d’une dissidence [2], la délinquance juvénile ne se laisse pas réduire à un schéma simple d’explication. L’analyse du changement social montre que la société moderne s’est organisée autour de rites de passage de plus en plus sélectifs qui laissent dans le dénuement et l’exclusion sociale, une frange sans cesse plus importante de la jeunesse cible privilégiée de la délinquance. Mermet et Cathelat illustrent bien ce nouvel ordre des choses par le concept de société « d’excommunication [3] » ; une société où l’on ne se parle plus, où il n’est plus besoin de se parler. Le moindre des paradoxes de cette non-communication se rencontre dans cette philosophie utilitariste de la fin du siècle qui, tout en sollicitant l’investissement des jeunes dans les grands projets de société, organise en même temps une sélection intense basée sur le culte de l’effort et sur des critères d’hyper-compétence [4].

A) De la contre-culture à la crise d’adolescence [5], les jeunes s’expriment de plus en plus à travers des comportements de fuite et de transgression ; en rupture d’identité et faute de repères stables, ils s’installent dans une adolescence interminable où il devient très difficile d’exprimer sa logique. La crise elle même, qui est un mode normal d’expression des contradictions de l’adolescence, se durcit dans ses manifestations (vandalisme, toxicomanies, anorexies, suicides...) et souligne les failles des procédés classiques de régulation sociale. Cet adolescent qui ne parvient plus à inscrire sa spécificité dans le monde adulte [6], adopte des styles de vie très différents jusqu’à l’interchangeabilité et ne retrouve son unité qu’au travers de la désespérance, qu’avec ses pairs, il signifie au sociologue. Le rétablissement de la communication avec les adolescents est aujourd’hui un enjeu de premier ordre et le bon outil pour prévenir la délinquance juvénile. En travaillant sur la communication, il est possible de jeter des passerelles vers les jeunes et de comprendre ce qu’au delà de leur délinquance, ils demandent à la société. Il s’agit en fait de rendre un regard éclairé à la prévention, moins soucieux d’élaborer des programmes sophistiqués que de se mettre en situation de savoir si elle est d’abord capable de répondre au cas par cas et ce, au beau milieu de la rupture qui vient de se produire, sitôt posé l’acte de délinquance.

Souligner que c’est là militer pour une forme très simple de prévention est peu dire. En effet, au delà de la délinquance juvénile, se pose le problème de la déviance ; bien que non revêtue du signe de l’infraction pénale, la déviance comportementale entraîne, elle aussi, son cortège d’exclusions (psychopathes, prodigues). Quoi qu’il en soit, réfléchir sur la délinquance ne suffit pas, à notre sens, à être en mesure de répondre à la problématique des jeunes, tout comme il est illusoire de croire en un seul type de réponse ou un seul type de spécialiste qui prétendrait investir à lui seul le champ de la prévention [7]. Notre champ est plus vaste ; la prévention doit s’ancrer, non pas sur la délinquance, mais sur tous les chemins de traverse qui font obstacle à l’intégration sociale des jeunes [8].

B) Pour doter la prévention d’une forme d’action bien adaptée au contexte social évolutif et compartimenté en services, secteurs et autres administrations, il a paru utile de bâtir un concept : « la dynamique de prévention ». Puissance et mouvement sont les deux sens étymologiques importants du terme « dynamique » : le premier sert à décloisonner les réponses à la délinquance et le second à suivre la réalité, toujours changeante, de l’adolescence.

La puissance, c’est d’abord celle de tous les intervenants qui sont en contact direct avec les adolescents et dotés d’un fort pouvoir de persuasion. Ces interlocuteurs naturels des adolescents [9] (enseignants, animateurs de clubs sportifs, surveillants dans les collèges, patrons de café... etc.) s’opposent, dans un but d’explication, avec les interlocuteurs spécifiques des adolescents, c’est-à-dire des gens dont la fonction, la profession, est de traiter des problèmes de l’adolescence (psychiatres, policiers, magistrats, éducateurs...). L’intérêt de cette différenciation apparaît lorsqu’on regarde de loin le champ de la protection sociale de la jeunesse et le surinvestissement de spécialistes en tous genres qui en sont les acteurs ! De l’assistance éducative aux rééducations médico-psychologiques, l’intervention des spécialistes se généralise [10]. De ces prises en charge trop hâtives, s’ensuit une grande surdétermination sociale des comportements juvéniles ; d’une attitude qui pouvait n’être que passagère, le spécialiste, par son intervention prématurée, peut déclencher un comportement plus grave et une exclusion de la part du groupe. Outre le fait qu’il devient alors très difficile de faire machine arrière, un autre effet pervers est que la prise en charge spécifique a éludé en partie bien des réponses plus simples qui auraient pu être développées par les interlocuteurs naturels, s’ils avaient eu le temps et les moyens d’attendre sans paniquer. Ces effets pervers peuvent être évités par la prévention si elle ne veut pas, elle aussi, contribuer à la surdétermination des jeunes [11].

C’est par le deuxième sens du concept dynamique — le mouvement — que la prévention devra s’appuyer sur une relation de communication avec les interlocuteurs naturels. Une dynamique relationnelle pourra alors s’initier et jouer une fonction anti-panique d’explication, de formation et, en définitive, d’apaisement pour mieux servir l’objectif fondamental d’intégration des jeunes dans leur société. Cette prévention dite intégrative [12] est justement celle qui entend se donner du temps pour l’efficacité de son action ; elle permet de replacer le comportement de l’adolescent dans un contexte de possible réversibilité [13], laissant jouer d’abord les solidarités du groupe social. Il s’agit de s’inscrire dans une logique de prévention non spécifique de la délinquance en faisant place aux médiations ; restituer aux gens la maîtrise de leurs conflits, c’est les rendre capables de donner des réponses toutes simples sans avoir recours a priori à un spécialiste quelconque. Il faudra, dès lors, remplir deux conditions : faire que les spécialistes se cantonnent en seconde zone et que l’on donne aux interlocuteurs naturels des adolescents les moyens et les connaissances nécessaires pour apporter des réponses et occuper vraiment la première zone de communication avec les jeunes [14].

C) Une autre tâche de plus en plus difficile consiste à développer chez les jeunes la connaissance et la conscience du droit, notamment pour ceux qui connaissent déjà depuis longtemps des situations d’exclusion avec leur famille : le chômage du père, l’échec scolaire, l’absence de normes édictées par le noyau familial englué dans la précarité... la liste pourrait être longue mais on peut comprendre que le « paysage normatif » dans lequel vivent ces adolescents pose de manière différente la question de la loi et de la limite. Entre l’adhésion aux modèles médiatiques de consommation ou de mode et l’acceptation des processus légaux de production des richesses, ils sont à la recherche de satisfactions immédiates donc toujours insatisfaites. Le repérage de ce qu’il faut faire pour accéder au « pouvoir avoir » de l’adulte est très flou, et le jeune installé dans une interminable adolescence est entre parenthèses sociales, dans une phase de « latence ». Les passages à l’acte viennent à ce moment là et ce n’est pas la moindre fonction de la prise de conscience du droit que de prévenir le comportement infracteur. Le droit peut, en effet, dans le processus d’élaboration de la décision adolescente, inscrire un cadre de référence qui prendra sens ; deux préalables sont indispensables : 1° la conscience du droit — 2° le sentiment d’appartenir à la communauté normative.

Dire le droit au sens du juris-dicere n’est pas seulement rechercher une solution juridique à un conflit entre sujets de droit ; c’est au delà promouvoir l’acceptation de la norme par l’adhésion. Le droit n’est pas coupé de la réalité sociale mais inféodé à celle-ci selon sa dynamique interne [15]. A ce stade le magistrat a une œuvre pédagogique à accomplir.

Nous n’ignorons pas que nombre de juges des enfants ont été critiqués pour leurs interventions dans les écoles, mais nous croyons que ces manifestations sont très utiles pour parler du droit et de la justice aux jeunes, car ils ont moins besoin dans leur vie quotidienne de savoirs encyclopédiques que d’expériences familières. Le langage du droit a du sens pour les adolescents que l’on décrit souvent comme anomiques, dans la mesure où cette anomie n’est que relative : ils sont, bien plus que les adultes, sensibles à la symbolisation et à l’évocation d’images cognitives. Il y a place dans ce champ d’éducation pour un élargissement du « jeu des possibles » [16], c’est-à-dire de la conscience que l’on a de ses droits et de la façon dont on peut les utiliser.

Nous avons parlé de conscience du droit, il faut y ajouter le sentiment d’appartenance à la communauté juridique. La montée de l’individualisme soulignée par les sociologues [17] touche aussi les jeunes et ce d’autant plus fort qu’ils vivent en ville. En effet la ville favorise le morcellement du lien collectif en micro-socialités et ce phénomène développe chez les adolescents cette conscience du « je sans nous » dont parle Norbert Elias [18] préalable déviant d’une pathologie de la relation à l’autre. La plupart des jeunes délinquants à qui l’on demande des comptes sur leurs actes illicites font référence à cette inconscience du « je sans nous » qui ne leur permet pas d’ailleurs d’accéder à un sentiment de culpabilité (« quelle importance puisque je ne connais pas la victime ») et le cercle est vicieux... car ce trouble du comportement induit chez eux de la souffrance du fait de l’affrontement entre leur désir de relations affectives avec les autres et leur propre incapacité à satisfaire ce désir.

Le but fondamental de toute démarche éducative est d’ouvrir des brèches dans ce cercle, afin d’y insinuer la conscience de l’autre et de sa propre place en projection, mécanisme identitaire s’il en est. L’accès au droit est un outil essentiel de ce travail éducatif et de la tâche quotidienne que les juges des enfants essaient d’accomplir. Il s’agit de ménager un passage aux adolescents par le droit pour franchir le stade de l’égoïsme et les orienter vers le « transpersonnalisme » qui n’est rien d’autre que la civilisation [19]. Jean Chazal a bien montré lui aussi comment le juge pouvait contribuer à faire naître un dialogue et à faire « cheminer » les valeurs normatives dans la conscience publique [20]. Par l’inscription du conflit dans le droit l’individu est à même de « trouver son droit [21] ». L’un des avantages du droit est qu’il permet d’adresser aux jeunes des messages de fond, clairs, éloignés de la rhétorique et cela facilite l’appréhension par leurs consciences des repères qui leur sont indispensables [22]. Par la conscience du droit, les jeunes peuvent accéder à la conscience de leur utilité sociale, et cela est fondateur de socialisation et d’intégration dans l’espace [23].

Section 2. La place du magistrat dans une dynamique de prévention

Interlocuteur spécifique des adolescents, le juge l’est à bien des égards dans sa fonction symbolique d’autorité et de rappel de l’interdit. Le magistrat, à la fois porteur d’exclusion et de réinsertion, agit tant sur le plan pénal que civil (juge des enfants, substitut et juge d’instruction des mineurs, juge d’application des peines, juge aux affaires matrimoniales, juge d’instance). Il ne peut pas demeurer plus longtemps absent de l’espace de communication sociale avec la jeunesse qui attend autre chose de lui que des réponses en termes d’exclusion [24].

A) Dans la perspective d’une dynamique de prévention, le magistrat peut, à tous les niveaux de son intervention, apporter une expérience et un savoir directement en prise avec sa fonction fondamentale : dire le droit ; porter le sens de la loi aux justiciables est fondamentalement de son ressort. Si nul n’est censé ignorer la loi, le magistrat a un rôle très important dans la réalisation effective de cette présomption de connaissance légale [25] et d’abord avec ceux qui sont en phase d’apprendre le monde : les adolescents. Pareille ouverture du magistrat sur une communication avec la société civile revêt au moins deux intérêts immédiats au regard d’une dynamique de prévention.

— En premier lieu, l’explication du sens de la loi et des pratiques judiciaires peut permettre au juge de favoriser une prise en charge des problèmes par les interlocuteurs naturels et éviter de se saisir trop prématurément. Il laisserait ainsi plus facilement la place à des médiations qui rendraient plus responsables les groupes sociaux. Les adultes pourraient se sentir en charge d’un problème plutôt que de l’évacuer trop tôt par un « Cela relève de la justice ».

— En second lieu, l’effet induit pour le magistrat lui-même serait une meilleure connaissance des problèmes concrets des adolescents et la possibilité de participer à leur résolution en travaillant en phase avec d’autres partenaires. Ne serait-ce pas beaucoup pour un juge d’organiser seul ses réponses au problème de la délinquance [26] ? C’est avec la participation du corps social tout entier qu’il faut compter au sein de la cité. Le Juge est avant tout un partenaire dans la protection de la jeunesse et peut être aussi un partenaire-relais au sein d’une politique criminelle « participative [27] » ? Les deux aspects fondamentaux de la dynamique-relais sont la formation et la communication (participation du magistrat dans ces deux espaces). Dans cette structure, le magistrat est un opérateur de prévention.

B) L’opération débute sous l’initiative du commissaire de la République par la création d’une structure humaine temporaire (4 ans) au niveau départemental : le groupe de référence. Il est composé de divers spécialistes et intervenants professionnels en matière de prévention de la délinquance et de protection de la jeunesse. Le groupe de référence a une mission de formation (enseignement) et a vocation pour intervenir afin d’expliquer ce qu’est un adolescent, les difficultés qu’il rencontre et les moyens de gérer la crise. Le groupe ne doit pas avoir ici une fonction normative, mais plutôt comparative : il est un point de repère d’après lequel les individus vont affirmer leurs analyses et leurs évaluations des problèmes à traiter [28]. Les spécialistes du groupe de référence restent en seconde zone et conservent leur autonomie d’intervention en cas de crise ; simplement, il s’agit ici de ne pas précipiter leur intervention : ils ont le problème en charge en évitant de surdéterminer un jeune par une intervention hâtive. Le magistrat peut, de par sa fonction et son statut, faire partie intégrante d’un groupe de référence. Les groupes de référence auront vocation à former et à constituer des groupes-relais dans toutes les institutions en contact direct avec des adolescents ; les groupes-relais vont avoir une fonction attentive aux problèmes de délinquance ; ils désignent en leur sein des personnes choisies pour leur bonne communication avec les jeunes et leur connaissance de l’institution. Ce sont ces adultes-relais qui seront directement en phase avec les jeunes, munis d’un savoir circonstancié et des moyens techniques pour démêler l’écheveau de leurs difficultés.

Les adultes-relais se trouvent en situation de communication tant avec les groupes-relais qu’avec les groupes de référence : ils peuvent échanger des points de vue, demander des précisions, ébaucher une orientation socioprofessionnelle... [29].

C) Au bout de quatre ans, la mission du groupe de référence est remplie. Ses membres, opérateurs de prévention, ont impulsé une dynamique de communication entre les adolescents et leurs interlocuteurs naturels [30]. Il faut, à présent, qu’elle se poursuive sans eux pour fonctionner de manière autonome ; l’institutionnalisation de cette communication irait, en effet, en sens contraire de la notion de dynamique. Tout ce qui a fait son intérêt et favorisé son expansion, c’est la volonté de simplifier les rôles de chacun dans la cité et poser des repères clairs pour les jeunes. Pour cela, il faut une mobilisation du corps social et c’est la raison d’être d’une dynamique de prévention que d’impulser une action concertée des partenaires et réseaux œuvrant dans le champ de l’adolescence.

L’intérêt d’une dynamique c’est enfin et surtout de véhiculer toute une remise en cause des savoirs et des pratiques en matière de protection de la jeunesse [31]. Au plan judiciaire, elle conduit le juge à éviter l’isolement qui est toujours une niche accueillante pour l’exercice arbitraire du pouvoir. Au plan médico-social, elle invite psychiatres, médecins et autres thérapeutes à échanger leurs connaissances et à élargir le domaine de leurs évaluations en reculant sans cesse plus loin les frontières de l’asile et de l’exclusion. Une dynamique relationnelle, parce qu’elle permet le décloisonnement social et la communication, parce qu’elle mobilise les gens autour des solidarités les plus élémentaires [32] et parce qu’elle offre un futur aux plus désabusés, est une chance pour la politique de la ville.

Mais les effets pervers d’une dynamique de prévention ne doivent pas être sous-évalués. En agissant aussi comme un révélateur de « sociopathies », la prévention stigmatise et surdétermine les individus ; le premier danger est lié à l’accentuation du contrôle social qui pourrait être généré par des incompréhensions ou des enjeux de pouvoir. La plus grande vigilance s’impose, mais toutes les expériences qui vont dans le sens d’une ouverture de la prévention sur la société civile devront être encouragées car la solidarité est une condition de la politique de la ville.

D) Le modèle théorique de l’opération précédemment décrite peut être esquissé à partir des juridictions en se fondant sur des programmes périphériques de partenariat institutionnel avec les structures publiques ou privées qui œuvrent dans le champ de la jeunesse. Il y a en effet une nécessité de procéder par étapes, afin de sensibiliser chaque partenaire, en respectant ses sphères d’activité et ses compétences. Cette évolution par phases successives est de nature à créer un « climat partenarial » propice à la promotion d’une dynamique. L’objectif est, à terme, de renforcer la présence de la Justice dans la cité en développant une démarche rationnelle et cohérente.

A Rouen, une équipe « pluridisciplinaire » s’est d’abord constituée en 1990 autour de l’idée d’un groupe de référence (magistrats, avocats, travailleurs sociaux, fonctionnaires de police, Administration pénitentiaire, Protection Judiciaire de la Jeunesse). Le contact s’est réalisé chaque année par un rendez-vous ; les journées d’études transdisciplinaires sur l’enfance et la famille, en tant que session de formation collective et d’échange, ont resserré les liens entre acteurs locaux du secteur public ou privé.

Cette première étape a constitué l’« humus nourricier » d’une seconde rencontre, le Forum Éducation Nationale-Justice qui unit la juridiction rouennaise avec le rectorat. Aujourd’hui les personnels d’encadrement et de surveillance des établissements secondaires ont plusieurs séminaires de formation commune avec les magistrats de la jeunesse et les avocats du barreau de Rouen ; des groupes de travail ont été créés sur le signalement et l’accès des jeunes au droit. Au delà de ces échanges institutionnels l’expérience a montré d’ailleurs que de nombreux contacts interprofessionnels se sont noués entre professionnels, et nombre d’interventions judiciaires sont à présent déclenchées dans la concertation et en amont de l’aggravation de la situation du jeune [33].

De la même façon, les partenaires, sensibilisés à cette qualité de travail en commun, ont accepté de présenter une série de douze émissions sur la télévision régionale FR3 à une heure de grande écoute. Ils ont vulgarisé en direction du grand public les principales caractéristiques des services de protection de l’enfance ; des questions ont obtenu des réponses de la part des professionnels, sur le plateau en direct, ou après indication de contacts spécifiques auprès des institutions elles-mêmes (numéro vert, mise à disposition de fonctionnaires des administrations concernées à jour fixe pour répondre aux questions des téléspectateurs).

A l’initiative de la Préfecture de Seine-Maritime, Rouen est devenu en 1992 le siège d’un observatoire de la prévention de la délinquance juvénile limité au ressort du SIVOM. Diverses réunions préparatoires entre Justice, Police, Préfecture, Associations, Protection Judiciaire de la Jeunesse ont permis d’affirmer une approche commune et de la mettre en œuvre au stade de l’exécution du projet qui a reçu notamment l’appui de la Délégation Interministérielle à la Ville.

Par ailleurs l’association Justice Enfance Famille (JEF) née de cette dynamique et qui regroupe de nombreux professionnels du droit et du travail social va entamer en 1993 une large réflexion sur la médiation de quartier à titre d’étude de terrain.

Il faut enfin citer, en prise directe avec les jeunes, la collaboration des magistrats rouennais aux conseils municipaux des jeunes et aux forums du Centre Départemental de l’Enfance de Canteleu.

Organigramme d’une opération de prévention

Nous avons essayé de promouvoir, dans cette contribution aux travaux de Droit et Société, la place du magistrat dans la Ville, comme élément moteur de la politique d’ouverture sur la société urbaine. Il reste le poids écrasant de la réalité sociale et de la précarité de la situation de nombreux jeunes. Il va sans dire que les efforts des professionnels ne peuvent faire évoluer que la capacité des institutions à se réformer et à adapter leurs réponses aux besoins réels du corps social. Notre intervention ne peut combler les manques et pourra de moins en moins le faire dans un avenir proche. Le cri des banlieues doit nous faire songer que rien ne se distribuera demain qui ne soit étayé par des choix politiques, économiques et sociaux courageux et précis. Nous ne pouvons résolument faire les choses ensemble que dans la mesure où nous sommes assurés d’une volonté partagée d’y parvenir.

* Magistrat. Juge des Enfants, Tribunal de Grande Instance de Rouen.

1. « Un système-ville est le cadre territorial dans lequel s’organise l’ensemble de la vie sociale. » Les jeux complexes des acteurs en font une organisation autorégulée, cf. Politique de la ville : europoles et banlieues. La ville entre excellence et précarité, Rapport de la mission 1992 de la Fondation Nationale Entreprise et Performance, Paris, la Défense, 2 place de la Coupole. A paraître juin 1993.

2. Sur le concept de dissidence voir la définition de M. Maffesoli, Essais sur la violence banale et fondatrice, Paris, Librairie des méridiens, 1984, p. 21-31, Sociologies au quotidien.

3. G. Mermet et B. Cathelat, Francoscopie — les styles de vie des Français, Paris, Larousse, 1986.

4. La désillusion des jeunes face à ces illogismes est bien illustrée par Jacques Selosse qui décrit la jeunesse comme confrontée « ... à une remise en question de ses propres définitions, mais également à un désenchantement et à un sentiment de non crédibilité des voies normatives, éducatives et sociales qui devraient lui permettre de s’assumer et de s’inscrire dans un rôle et un statut social ». Cf. J. Selosse, « L’Éducation Surveillée et le paradoxe d’un lieu éducatif et judiciaire », Revue Ancres, n° 8, 1986, p. 22.

5. Sur cette question, voir docteur M. Ribstein, « La crise d’adolescence », Les cahiers de la Corifet n° 1, janvier 1988, Montpellier, Corifet Éditions, 1, rue Durand.

6. A propos de cette indifférenciation des individus, lire J. Lohisse, « L’art et l’artifice », Communications et sociétés, 2, New Brunswick, Éditions d’Acadie, 1985, p. 87 et suiv.

7. Pour une étude remarquable de ce champ et les relations de la prévention avec la déviance et la marquiabilité voir M. Delmas-Marty, Le flou du droit, Paris, PUF, 1986, p. 141-169.

8. Et ceci même dans les milieux aisés où les jeunes font des études. Cf. P. Bourdieu, Homo academicus, Paris, Ed. de Minuit, 1987.

9. Les auteurs de ce concept visent toutes personnes qui sont en contact quotidien avec des jeunes, sans aucune spécificité particulière. Cf. A. Rouge, R. Bres et M. Ribstein, « Travaux collectifs du groupe de travail sur les adolescents », Montpellier, Corifet, 1987, Les cahiers de la Corifet, n° 1, janvier 1988, op. cit.

10. Lire ce qu’en disent les tenants de l’anti-psychiatrie : E. Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Editions de Minuit, 1975. R. Adde Castel, La gestion des risques : de l’anti-psychiatrie à l’après psychanalyse, Paris, Éditions de Minuit, 1981. Ces auteurs parlent d’une véritable gestion rationalisée des populations à risques au moyen notamment des technologies préventives.

11. Le but de la prévention n’est pas de dire aux gens qu’il faut attendre dans l’expectative, mais leur donner les moyens d’attendre, c’est-à-dire leur expliquer comment et jusqu’où ils peuvent prendre le risque de laisser l’adolescent régler son propre conflit sans danger pour sa sécurité. Sur les effets pervers d’une prévention trop spécifique voir A. Masson, Mainmise sur l’enfance, Paris, Paget, 1980, p. 75-89.

12. Travaux de Rouge, Bres et Firchow, Recherche pour le ministère de la Santé Espagnol. La politique criminelle participative au traitement des toxicomanies, Comunidad i drogas n° 7, mars 1988, Madrid, ministère de la Santé, Pasco del Prado 18-20.

13. Il s’agit moins de lutter à tout prix contre la violence naturelle de l’individu, que de lui permettre d’utiliser cette violence à des fins positives et créatives. Cf. J. Bergeret, « Violence et évolution affective humaine », in Psychologie pathologique, Paris, Masson, 4ème édition, 1986, p. 88.

14. C’est d’un aménagement, d’une « isomorphie des valeurs individuelles et collectives » dont il est question dans cette optique de prévention : faire qu’en respectant les valeurs collectives, l’individu puisse y inscrire les siennes propres. Cf. C. Grzegorczyck, La théorie générale des valeurs et le droit, préface de Michel Villey, Paris, LGDJ, 1982, p. 173-179, Bibliothèque de philosophie du droit.

15. F. A. Hayek, Droit, législation et liberté, Paris, PUF, 1973, 2ème édition, 1985, Coll. libre échange.

16. François Jacob en parle à propos de la science et de la fonction du « mythe » dans la société qui « ... se nourrit des émotions et a pour but d’aider les êtres humains à supporter l’angoisse et l’absurdité de leur condition », in Le jeu des possibles, Paris, Fayard, 1981, Le livre de poche.

17. L. Dumont, Essai sur l’individualisme — Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Ed. du Seuil, 1983, Coll. Essais Points.

18. « Le besoin de prendre et de donner dans le cadre des relations affectives avec les autres fait partie des conditions les plus élémentaires de l’existence humaine », in La société des individus, Paris, Fayard, 1991, p. 261.

19. Cf. Gurvitch, Le temps présent et l’idée du droit social, cité par P. Roubier in Théorie Générale du droit, Paris, Sirey, 1951, p. 268.

20. Cf. « Le processus d’élaboration de la sentence pénale », in Le fonctionnement de la justice pénale, Actes du ixe Congrès Français de Criminologie, Montpellier, 1968, Ed. Universitaires, Faculté de droit, p. 198.

21. A. Garapon, « L’idée du droit social : Georges Gurvitch », in La force du droit, Institut des hautes Etudes sur la Justice, Paris, Esprit, 1991, p. 215.

22. Voir le concept d’« éducation normative » chez A. Etchegoyen, La valse des éthiques, Paris, Ed. François Bourin, 1991, p. 169-193.

23. A. Beristain, E. Neuman, Criminologia y dignidad humana, Buenos Aires, Ed. Depalma, 1991, p. 75.

24. C. Lazerges, « Les fonctions de la peine et la toxicomanie » Actes du xxive Congrès AFC, Les cahiers de la Corifet, n° 2, Montpellier 1988. Au contraire... le fait d’avoir rencontré l’interdit peut être l’occasion d’un moment de communication avec les acteurs de la prévention... le rôle du juge ne se limite pas seulement au prononcé de peines au sens le plus classique du terme. La tâche du juge pénal do t être conçue comme préventive et répressive... Elle est préventive de la récidive ou de la réitération, dans l’action et la réflexion conduite avec d’autres que des magistrats ».

25. Dominique Charvet précise admirablement bien cette notion : « la loi et le juge ne sont pas seulement ceux qui disent non, ils sont aussi les témoins de la dimension juridique de la vie sociale... le propos du juge n’est pas seulement un propos d’interdiction, mais une proposition de participer au monde », in « Le juge et la drogue », Perspectives psychiatriques, n° 10/V, nouvelle série, Paris, 1987, p. 318.

26. Il doit plutôt se mettre en quête d’une institution (la juridiction) qui soit plus impliquée dans la participation au jeu social local « ...fait de pragmatisme et de relations interindividuelles sans doute... mais aussi de capacité pour l’institution de comprendre ce qu’elle fait et d’en informer ses partenaires ». Cf. Délinquance et insécurité. Rapport de la session régionale de formation continue des magistrats, sous la direction de Sylvie Perdriolle, Lyon, 19-20 janvier 1984, ENM, p. 12.

27. « Proposer une politique criminelle participative ou à large participation sociétale, c’est tirer les conséquences de l’impérieuse nécessité de relais autre que le pouvoir policier ou le pouvoir judiciaire pour rendre crédible un projet de politique criminelle. » Cf. C. Lazerges, La politique criminelle, Paris, PUF, 1991.

28. Voir sur cette distinction les travaux de H. Kelley, « Deux fonctions des groupes de référence », in A. Levy, Psychologie sociale, tome 1, Paris, Dunod, Bordas, 1978, p. 139-145.

29. Pour l’examen d’un système d’adultes-relais, il faut citer l’exemple de Montpellier qui a intégré une action de lutte contre la toxicomanie au contact d’action de prévention (CAP) 1986, 1987 et 1988. Renseignements : Corifet, 1 rue Durand, 34000 Montpellier.

30. Communication facilitant la connaissance qui « ... n’est plus partagée entre celui qui sait et celui qui ignore ; elle est faite solidairement par celui qui dévoile et ceux devant qui on dévoile. L’énoncé est le même, la maladie parle le même langage aux uns et aux autres ». Cf. M. Foucault, Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, Paris, PUF, 5ème éd., mars 1983, chap. VII, p. 111.

31. « Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses, en tout cas, comme une pratique que nous leur imposons », M. Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971.

32. Le docteur Bayen s’est fait l’écho de la voix des jeunes sur ce point. F. Bayen, Adolescents d’aujourd’hui : leurs images, leurs difficultés, leurs choix, Paris, Robert Laffont, 1981.

33. Et cette intervention en amont est fondamentale, comme le souligne Dominique Vrignaud, Juge des enfants à Lille : « ... le droit est-il aussi sourd que les familles aux demandes du mineur au point qu’il lui faille dysfonctionner pour être entendu des juges ? », in Enfance et Violences, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1992, p. 88.