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Le questionnement proposé dans cette recherche pose comme déterminante l'articulation entre le concept de sécurité et celui d'identité professionnelle. La population étudiée est celle du personnel de surveillance de l'Administration pénitentiaire. Le contexte d'étude s'inscrit au sein des changements intervenus depuis deux décennies. L'opposition simplificatrice surveillant/détenu ne peut pas être davantage maintenue que l'image d'une prison étanche cloisonnée entre dehors/dedans. La population carcérale a augmenté en nombre et a profondément changé tant du point de vue de l'origine sociale, que du type de délits et que de sa mentalité. Les conditions de vie en détention ont évolué de façon significative. La population du personnel de surveillance a elle aussi largement changé. À son égard deux grandes orientations ont été formulées : maintien de la sécurité et maintien de l'équilibre interne en détention. La notion de sécurité se trouve au carrefour d'enjeux individuels, professionnels et organisationnels. En nous centrant sur l'activité de travail des surveillants, nous traitons de la sécurité en tant qu'objet et en tant qu'analyseur des fonctionnements et dysfonctionnements institutionnels et professionnels dans la dynamique du changement et des résistances aux changements. Nous explorons comment, pour le personnel de surveillance, les représentations du risque professionnel influent sur le sentiment d'insécurité au travail, leurs effets sur les relations aux détenus et aux autres catégories du personnel et enfin la (re)construction d'une identité professionnelle qui, entre malaise et crise, renvoie à une clarification nécessaire quant au sentiment de légitimité sur lequel peut ou non s'appuyer cette profession. Du point de vue méthodologique, le déroulement de notre travail est passé par les étapes suivantes : — une mise à jour bibliographique. Centrée sur les thématiques de la sécurité et des identités professionnelles, nous avons travaillé sur les publications d'une part, mais aussi sur la documentation administrative et syndicale; — des entretiens avec des représentants de l'Administration pénitentiaire, des Directions régionales, de l'ENAP, des organisations syndicales, ainsi qu'avec des chercheurs impliqués dans les recherches les plus récentes en France; — une phase de « pré-enquête » effectuée dans une importante maison d'arrêt de la région parisienne. L'évaluation critique de notre méthode par les personnels rencontrés a permis la validation du guide et de la démarche d'entretiens individuels et collectifs, la conception et la mise au point des différentes étapes et des conditions favorables au recueil de données sur les sites; — une enquête réalisée dans cinq établissements : une maison d'arrêt pour hommes, une maison d'arrêt pour femmes, une maison centrale, un centre de détention de construction ancienne, un centre de détention du programme 13000. Nous avons opté pour un protocole similaire dans chaque établissement : présence continue des deux chercheurs durant cinq jours pleins; première rencontre avec la Direction, puis avec le(s) chef(s) de détention et les organisations syndicales; visite de l'établissement, observation des différents postes de travail en suivant dans leur intégrale totalité les trois services nuit, matin, après-midi; puis enfin réalisation des entretiens individuels et collectifs (enregistrés). Dans cette phase, le recueil des données repose :
— L'analyse de contenu a croisé les données de l'observation (spécificités de chaque site et analyse comparative) et les données des entretiens (analyse thématique, sémantique, travail d'élaboration, émergence du latent). Deux conceptions de la sécuritéDeux conceptions de la sécurité coexistent. Chacune d'entre elles entraîne des représentations différentes de la dangerosité et impliquent des effets d'une part sur la représentation des risques et d'autre part sur les pratiques professionnelles. L'opposition ou la complémentarité de ces deux conceptions de la sécurité posent une question encore complexifiée par le double objectif assigné à la profession : maintien de la sécurité et maintien de l'équilibre en détention. L'examen attentif de la notion de sécurité s'impose donc. Nous distinguons :
Les pratiques carcérales se construisent dans la tension entre les exigences de ces deux conceptions de la sécurité et dans l'écart observé entre le travail réel et le travail prescrit des personnels. Elles nécessitent une cohérence entre le double objectif sécurité/équilibre en détention et les moyens mis en œuvre ainsi que la marge d'autonomie accordée aux surveillants. L'équilibre interne, synonyme d'absence de désordre, implique un minimum de coopération des détenus indispensable à une relative stabilité. Celle-ci ne peut s'établir que dans l'écart reconnu entre l'idéal sécuritaire et la réalité des pratiques. Dans certains cas des actions de sécurité strictement réglementaires sont susceptibles de provoquer des conflits, des affrontements et d'augmenter par là une dangerosité effective. Par ailleurs les initiatives nécessitées par le maintien du calme en détention peuvent parfois aussi placer le surveillant en porte à faux, lui faire courir des risques et par là même accroître la dangerosité. L'insécurité effective n'est pas indépendante de l'insécurité perçue. Ce qui conduit à explorer les processus relatifs à la perception et à la gestion des risques, dans la mesure même où les pratiques qui fondent l'identité sont largement déterminées par la représentation des risques. Perception des risquesLa représentation des risques et les modalités de traitement sont abordées dans leur interdépendance. Il est nécessaire de prendre en compte à la fois des éléments objectifs, des singularités de l'environnement de travail et des processus psychiques mobilisés. L'étude de la perception des risques prend en compte la tension du risque réel au risque subjectif. C'est dans cet esprit que la recherche propose et développe les nuances d'une typologie des risques :
Par rapport à ces perceptions et représentations, leur traduction en terme de dangerosité se trouve indissociable du rapport des acteurs à leur marge d'autonomie perçue. Le danger perçu est lié aux conditions de mise en œuvre des moyens de parer au risque. Perception des risques et catégorisation de la dangerosité éclairent le fonctionnement dans son inter-indépendance et sa tension entre la nécessaire gestion de ces risques et les pratiques professionnelles. À cette étape de la recherche se dégage un certain nombre de caractéristiques constitutives de la pratique. Inclure la gestion des risques dans les pratiques professionnelles exige des conditions et un rapport au travail qui puisse s'appuyer sur la capacité d'anticipation, une marge d'appropriation et d'autonomie, le maintien d'un lien social dans la détention qui implique le respect d'humanité vis-à-vis des détenus et par là la reconnaissance du surveillant. Pour ce faire le surveillant dispose de deux « outils » complexes et objets d'ambivalence : l'observation et la relation. Le relationnel, comme nous le verrons ultérieurement, met en question les exigences de séparation et de distanciation. Apparaissent ici deux risques majeurs directement liés à l'identité professionnelle. En effet, au-delà des images, la réalité de la vie en détention nécessite une pratique professionnelle qui s'appuie sur les normes négociées d'une coopération minima avec les détenus; d'où pour le surveillant, le risque de se voir mis en cause (rejeté) par son groupe de référence et le risque d'une proximité trop étroite, lui faisant perdre sa différence et son identité. Contraintes de travail et stratégies défensivesLa profession se trouve sous la menace d'un ensemble de paramètres qui interfèrent et se renforcent les uns les autres. Le personnel de surveillance, au niveau de son statut et de sa place dans la société, se sent aux prises avec une situation injuste et paradoxale. D'une part, les surveillants exercent un métier difficile, comportant des risques physiques et psychiques, non seulement pour eux mais parfois aussi pour leur famille. C'est un véritable « métier », utile, indispensable au bon ordre social. D'autre part, ils ont à supporter une identité professionnelle sur laquelle se projette massivement une image négative en provenance de tous les acteurs de leur environnement (opinion publique, administration pénitentiaire, encadrement, détenus). L'exercice du métier de surveillant impose une série de contraintes jugées particulièrement lourdes : rythmes de travail, surcharges, imprévisibilité, irrégularités des horaires, suppression du repos hebdomadaire, travail de nuit. À ces contraintes s'ajoutent en provenance de leur propre administration des signes indicateurs pour eux d'un profond manque de considération : défaut d'accueil, conditions matérielles et d'hygiène dégradées, déficience de la formation, parfois désaveu, disqualification de la hiérarchie directe, absence de réelle concertation... Dans sa durée, « le métier » les confronte de plus en plus souvent et intensément avec le poids de l'enfermement, la proximité des détenus, le sentiment d'impuissance, l'insécurité, un sentiment de vieillissement accéléré, une peur diffuse qui parfois se prolonge hors de l'établissement, voire sur leur famille. De cet ensemble se dégage :
Trois risques principaux se dévoilent à travers ce descriptif : la culpabilité, le stress, la dépression. C'est donc dans la visée d'une mise à distance (ou parfois une prise de distance) de ces risques que se comprend l'élaboration des stratégies défensives. Parmi les « stratégies défensives » on pourra distinguer :
Les modalités défensives auxquelles les surveillants ont recours sont structurées autour de la problématique du dedans-dehors. Leur finalité est d'établir fermement des barrières qui délimitent, différencient, contiennent et séparent. L'effraction de chacune de ces barrières protectrices constitue une situation de risque. L'ensemble de ces barrières forment une enveloppe qui protège du risque majeur : celui de la perte des repères identitaires. Modalités de construction des repères identitairesUn premier facteur de changement prend ici une place essentielle : les modifications conséquentes quant au profil du personnel de surveillance. La motivation principale pour l'accès à la profession se refère au chômage : éviter ou sortir du chômage par une voie assurant la sécurité de l'emploi. Les candidats sont de plus en plus jeunes et un nombre toujours plus grand d'entre eux abordent là leur premier emploi. Le refus du chômage contient une double attente : sécurité économique, insertion sociale. Ces expectatives se heurtent aux éléments contradictoires évoqués précédemment : disqualification du statut et de l'image sociale, risques du métier. C'est donc sur une base souvent difficile que le « jeune » surveillant aura à découvrir et à adhérer à un référentiel professionnel structurant. L'analyse du parcours vécu par les surveillants qui de leur entrée à la pénitentiaire va les conduire progressivement à un sentiment d'appartenance à une communauté de travail propose les étapes suivantes qui sont autant de « passages » nécessitant un travail d'initiation et de dépassement :
La constitution d'une identité professionnelle du personnel de surveillance implique une compréhension fine de l'articulation de l'individuel et du collectif. Solitude et solidarité ne s'excluent pas, mais correspondent à deux pôles en complémentarité, rendus positifs l'un par l'autre. Ici est apparue une donnée structurante à partir de laquelle peuvent être interrogées, au sein de chaque établissement, les fonctions organisationnelle et managériale qui facilitent ou non l'émergence d'un « collectif de travail » : utilisation synergique des différences de pratiques et de compétences au service d'un objectif premier, admis par tous : le maintien durable du calme en détention. La constitution de ce collectif se heurte à des obstacles plus ou moins importants : turn-over, taille des établissements, rapports de pouvoir exarcerbés avec l'encadrement et/ou la direction. Lorsqu'il se constitue, ce collectif instaure une « alliance de travail » dans une dimension de continuité (et non pas seulement par rapport à l'évènementiel ponctuel). Sa fonction s'exerce principalement dans les situations de travail individuel. Il assure un sentiment de sécurité parce qu'il contient (dans la responsabilité vis-à-vis des collègues qu'il instaure) et par là légitime pour chacun une utilisation intelligente et adaptée du règlement officiel. Il joue le rôle indispensable du tiers, référence extérieure qui rend possible la relation individuelle au détenu dans le rapport indiqué de réciprocité asymétrique. Un effet des changements : la double mission sécurité/réinsertionSur les plans tant socio-économique que socio-politique, l'évolution des vingt dernières années laisse apparaître une fragilisation du lien social qui s'accompagne logiquement d'une augmentation du sentiment d'insécurité et d'une demande renforcée de mesures pénales protectrices face à des formes de plus en plus diversifiées de la déviance. Ceci se traduit par l'augmentation et la diversification de la population pénale ainsi que par l'accroissement de la durée des peines. Dans le même temps, sur le plan socio-culturel, on assiste à un clivage de la représentation qui sépare le délinquant dangereux, mauvais objet, du détenu enfermé, éloigné et qui suffisamment puni mérite d'être traité de mieux en mieux, le plus humainement possible. Ces évolutions se traduisent par une transformation profonde des « règles du jeu » entre détenus. Désespoir face à des peines de longue durée accompagnées d'incompressibilité, augmentation d'une population caractérisée par la transgression (toxicomanes, asociaux, caractériels...), diminution relative de « membres du milieu » imposant une autorégulation. Au dehors l'image du détenu s'est positivement médiatisée. Au dedans l'évolution des conditions de vie a permis à la fois une amélioration, une temporisation et en même temps un accroissement des tensions revendicatrices et du refus de l'incarcération. Pour les surveillants, même s'ils reconnaissent bénéficier des évolutions liées aux conditions de vie des détenus, ils ont le sentiment qu'il ne s'agit pour eux que des effets secondaires d'évolutions qui se sont produites à partir des mouvements des détenus, et que les décisions qui les concernent sont prises sans réelle concertation. C'est dans ce contexte que s'inscrit en 1987, la décision prise par l'Administration pénitentiaire de redéfinir la fonction du personnel de surveillance dans l'articulation de deux orientations : sécurité et réinsertion. Chaque option a des effets concrets sur l'autre. L'option réinsertion rend de plus en plus difficile d'assurer l'étanchéité du dedans/dehors. Elle amène une multiplication d'intervenants extérieurs tandis que les surveillants restent les seuls responsables sur le plan sécuritaire et ce, sans que de nouveaux moyens leur soient attribués. Il y a accroissement de la charge de travail et accroissement de tensions dues aux oppositions d'attitudes exigées. La pénibilité est amplifiée encore par les risques de retombées négatives (suspicion, sanctions formelles et informelles). L'absence de moyens et de formation limite les retombées positives que pourraient avoir pour la profession cette nouvelle mission. L'effort demandé, et très souvent assumé, d'un travail relationnel ne s'accompagne pas pour autant d'un changement positif d'image. Pour ces professionnels, le terme même de réinsertion n'est pas crédible. L'anticipation et la projection dans le futur, des rapports normant un lien social, la confiance communicationnelle, toutes choses qu'implique la réinsertion apparaissent illusoires dans le cadre de la réalité carcérale. La profession se donnerait dans cette orientation une visée se limitant à lutter par le relationnel contre les effets désocialisants de la détention. Ainsi la redéfinition de fonction articulant sécurité/réinsertion, si elle est potentiellement porteuse d'évolution, demanderait la mise en place de moyens et contiendrait faute de ces moyens un certain nombre de risques — dégradation de l'investissement au travail et dégradation touchant à l'identité même du surveillant —, risques accrus si, en tant que spécialistes de la sécurité, ils n'étaient pas consultés quant aux nouvelles pratiques sécuritaires rendues nécessaires par les changements d'orientation et de contexte et si en tant que « relais relationnels », ils ne se voyaient accordé ni moyens ni formation et se trouvaient mis en compétition (comparaisons disqualifiantes) avec des personnels à compétence socio-éducative. Un « analyseur » alarmant :
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* Synthèse du rapport de recherche rendu au ministère de la Justice (Mission de Recherche Droit et Justice) en mars 1993. ** Université Paris V. *** Université Paris VII. |
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