Sécurité et identité professionnelle des personnels de surveillance de l'administration pénitentiaire *

Nadia Aymard **, Dominique Lhuilier ***

Droit & Société N° 25/1993

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Le questionnement proposé dans cette recherche pose comme déterminante l'articulation entre le concept de sécurité et celui d'identité professionnelle. La population étudiée est celle du personnel de surveillance de l'Administration pénitentiaire.

Le contexte d'étude s'inscrit au sein des changements intervenus depuis deux décennies. L'opposition simplificatrice surveillant/détenu ne peut pas être davantage maintenue que l'image d'une prison étanche cloisonnée entre dehors/dedans. La population carcérale a augmenté en nombre et a profondément changé tant du point de vue de l'origine sociale, que du type de délits et que de sa mentalité. Les conditions de vie en détention ont évolué de façon significative. La population du personnel de surveillance a elle aussi largement changé. À son égard deux grandes orientations ont été formulées : maintien de la sécurité et maintien de l'équilibre interne en détention.

La notion de sécurité se trouve au carrefour d'enjeux individuels, professionnels et organisationnels. En nous centrant sur l'activité de travail des surveillants, nous traitons de la sécurité en tant qu'objet et en tant qu'analyseur des fonctionnements et dysfonctionnements institutionnels et professionnels dans la dynamique du changement et des résistances aux changements.

Nous explorons comment, pour le personnel de surveillance, les représentations du risque professionnel influent sur le sentiment d'insécurité au travail, leurs effets sur les relations aux détenus et aux autres catégories du personnel et enfin la (re)construction d'une identité professionnelle qui, entre malaise et crise, renvoie à une clarification nécessaire quant au sentiment de légitimité sur lequel peut ou non s'appuyer cette profession.

Du point de vue méthodologique, le déroulement de notre travail est passé par les étapes suivantes :

— une mise à jour bibliographique. Centrée sur les thématiques de la sécurité et des identités professionnelles, nous avons travaillé sur les publications d'une part, mais aussi sur la documentation administrative et syndicale;

— des entretiens avec des représentants de l'Administration pénitentiaire, des Directions régionales, de l'ENAP, des organisations syndicales, ainsi qu'avec des chercheurs impliqués dans les recherches les plus récentes en France;

— une phase de « pré-enquête » effectuée dans une importante maison d'arrêt de la région parisienne. L'évaluation critique de notre méthode par les personnels rencontrés a permis la validation du guide et de la démarche d'entretiens individuels et collectifs, la conception et la mise au point des différentes étapes et des conditions favorables au recueil de données sur les sites;

— une enquête réalisée dans cinq établissements : une maison d'arrêt pour hommes, une maison d'arrêt pour femmes, une maison centrale, un centre de détention de construction ancienne, un centre de détention du programme 13000.

Nous avons opté pour un protocole similaire dans chaque établissement : présence continue des deux chercheurs durant cinq jours pleins; première rencontre avec la Direction, puis avec le(s) chef(s) de détention et les organisations syndicales; visite de l'établissement, observation des différents postes de travail en suivant dans leur intégrale totalité les trois services nuit, matin, après-midi; puis enfin réalisation des entretiens individuels et collectifs (enregistrés).

Dans cette phase, le recueil des données repose :

    • sur l'observation in situ : réalités des conditions de travail dans son environnement, attitudes et réactions dans le quotidien de la détention, spécificité du contexte de chaque établissement, actions et interactions des acteurs concernés;
    • sur l'entretien : nous avons opté pour des entretiens qualitatifs de longue durée. La démarche du chercheur consiste dans ce cas à considérer la personne interviewée comme un interlocuteur qui n'est pas là pour répondre d'emblée à des questions; mais l'intérêt est de trouver les conditions qui facilitent une expression au-delà des stéréotypes et discours préétablis. L'interaction avec l'interviewé vise à la découverte des termes et des schémas de pensée qui sont les siens face aux problèmes abordés. Nous avons réalisé 88 entretiens individuels et 15 entretiens collectifs. Les entretiens individuels visent l'analyse de la relation personnelle au travail en fonction d'un parcours singularisé. Les entretiens en petits groupes sont centrés sur l'étude des représentations, des valeurs et des stratégies défensives collectives.

— L'analyse de contenu a croisé les données de l'observation (spécificités de chaque site et analyse comparative) et les données des entretiens (analyse thématique, sémantique, travail d'élaboration, émergence du latent).

Deux conceptions de la sécurité

Deux conceptions de la sécurité coexistent. Chacune d'entre elles entraîne des représentations différentes de la dangerosité et impliquent des effets d'une part sur la représentation des risques et d'autre part sur les pratiques professionnelles. L'opposition ou la complémentarité de ces deux conceptions de la sécurité posent une question encore complexifiée par le double objectif assigné à la profession : maintien de la sécurité et maintien de l'équilibre en détention. L'examen attentif de la notion de sécurité s'impose donc. Nous distinguons :

    • une conception « institutionnelle » : ici la sécurité s'appuie sur la stricte application du règlement et la formalisation des tâches. Elle correspond à la représentation d'un état statique, contrôlé, impliquant l'étanchéité du dedans/dehors. Cette conception suppose permanence et uniformisation du traitement des détenus; elle conjoint, en une même série de modalités de traitement, la sécurité de la société, des personnels et des biens de l'Administration pénitentiaire, des détenus. Cette conception s'accomode d'une représentation de la dangerosité pénale c'est-à-dire évaluée par les instances de justice qui prononcent la peine;
    • une conception issue de la pratique quotidienne du travail en détention : cette conception met en avant le caractère instable et mouvant de la vie en détention. Face à un ensemble dynamique aux dimensions structurellement conflictuelles, la gestion de la sécurité dans la durée nécessite une souplesse et une marge d'adaptation axées sur le maintien d'un équilibre. Ici s'énonce la notion de dangerosité pénitentiaire. Cette dernière est associée à la conformité aux principes de fonctionnement de l'institution carcérale; le critère de référence en est le comportement en détention.

Les pratiques carcérales se construisent dans la tension entre les exigences de ces deux conceptions de la sécurité et dans l'écart observé entre le travail réel et le travail prescrit des personnels. Elles nécessitent une cohérence entre le double objectif sécurité/équilibre en détention et les moyens mis en œuvre ainsi que la marge d'autonomie accordée aux surveillants.

L'équilibre interne, synonyme d'absence de désordre, implique un minimum de coopération des détenus indispensable à une relative stabilité. Celle-ci ne peut s'établir que dans l'écart reconnu entre l'idéal sécuritaire et la réalité des pratiques. Dans certains cas des actions de sécurité strictement réglementaires sont susceptibles de provoquer des conflits, des affrontements et d'augmenter par là une dangerosité effective. Par ailleurs les initiatives nécessitées par le maintien du calme en détention peuvent parfois aussi placer le surveillant en porte à faux, lui faire courir des risques et par là même accroître la dangerosité.

L'insécurité effective n'est pas indépendante de l'insécurité perçue. Ce qui conduit à explorer les processus relatifs à la perception et à la gestion des risques, dans la mesure même où les pratiques qui fondent l'identité sont largement déterminées par la représentation des risques.

Perception des risques

La représentation des risques et les modalités de traitement sont abordées dans leur interdépendance. Il est nécessaire de prendre en compte à la fois des éléments objectifs, des singularités de l'environnement de travail et des processus psychiques mobilisés. L'étude de la perception des risques prend en compte la tension du risque réel au risque subjectif. C'est dans cet esprit que la recherche propose et développe les nuances d'une typologie des risques :

    • l'agression (en détention, dans les établissements, hors des murs, ...). L'agression verbale, qui signe la place du surveillant comme lieu de projection, pose les questions du caractère potentiellement destructeur de l'insulte et l'absence d'« enveloppe protectrice »; l'agression physique qui s'exprime sous des formes différentes selon les types d'établissement;
    • l'émeute, l'évasion, la prise d'otages. Violence, absence de limites, anomie, désordre social, traitement médiatique désajusté sont les caractéristiques qui alimentent ici des représentations collectives;
    • la contagion. Les risques de contagion sont évoqués dans tous les établissements mais avec une fréquence variable. Il est essentiellement question des maladies que le surveillant est susceptible de contracter du fait de sa cohabitation avec les personnes incarcérées (Sida, hépatite B, tuberculose...) mais aussi d'autres types de contagions : contagion de la violence, de la déviance, etc.;
    • l'évaluation, la sanction. L'ambiguïté des attentes de rôles, les contradictions perçues entre l'obligation de moyens et l'obligation de résultat et les injonctions paradoxales auxquelles sont confrontés les surveillants alimentent l'incertitude quant aux modalités de traitement des situations. L'exercice du pouvoir discrétionnaire nécessaire au maintien de l'ordre en détention constitue une prise de risque dans la mesure où il n'est pas reconnu. Ces facteurs sont à l'origine du sentiment d'exposition au risque d'évaluation-sanction.

Par rapport à ces perceptions et représentations, leur traduction en terme de dangerosité se trouve indissociable du rapport des acteurs à leur marge d'autonomie perçue. Le danger perçu est lié aux conditions de mise en œuvre des moyens de parer au risque.

Perception des risques et catégorisation de la dangerosité éclairent le fonctionnement dans son inter-indépendance et sa tension entre la nécessaire gestion de ces risques et les pratiques professionnelles.

À cette étape de la recherche se dégage un certain nombre de caractéristiques constitutives de la pratique. Inclure la gestion des risques dans les pratiques professionnelles exige des conditions et un rapport au travail qui puisse s'appuyer sur la capacité d'anticipation, une marge d'appropriation et d'autonomie, le maintien d'un lien social dans la détention qui implique le respect d'humanité vis-à-vis des détenus et par là la reconnaissance du surveillant.

Pour ce faire le surveillant dispose de deux « outils » complexes et objets d'ambivalence : l'observation et la relation. Le relationnel, comme nous le verrons ultérieurement, met en question les exigences de séparation et de distanciation.

Apparaissent ici deux risques majeurs directement liés à l'identité professionnelle. En effet, au-delà des images, la réalité de la vie en détention nécessite une pratique professionnelle qui s'appuie sur les normes négociées d'une coopération minima avec les détenus; d'où pour le surveillant, le risque de se voir mis en cause (rejeté) par son groupe de référence et le risque d'une proximité trop étroite, lui faisant perdre sa différence et son identité.

Contraintes de travail et stratégies défensives

La profession se trouve sous la menace d'un ensemble de paramètres qui interfèrent et se renforcent les uns les autres.

Le personnel de surveillance, au niveau de son statut et de sa place dans la société, se sent aux prises avec une situation injuste et paradoxale. D'une part, les surveillants exercent un métier difficile, comportant des risques physiques et psychiques, non seulement pour eux mais parfois aussi pour leur famille. C'est un véritable « métier », utile, indispensable au bon ordre social. D'autre part, ils ont à supporter une identité professionnelle sur laquelle se projette massivement une image négative en provenance de tous les acteurs de leur environnement (opinion publique, administration pénitentiaire, encadrement, détenus).

L'exercice du métier de surveillant impose une série de contraintes jugées particulièrement lourdes : rythmes de travail, surcharges, imprévisibilité, irrégularités des horaires, suppression du repos hebdomadaire, travail de nuit. À ces contraintes s'ajoutent en provenance de leur propre administration des signes indicateurs pour eux d'un profond manque de considération : défaut d'accueil, conditions matérielles et d'hygiène dégradées, déficience de la formation, parfois désaveu, disqualification de la hiérarchie directe, absence de réelle concertation...

Dans sa durée, « le métier » les confronte de plus en plus souvent et intensément avec le poids de l'enfermement, la proximité des détenus, le sentiment d'impuissance, l'insécurité, un sentiment de vieillissement accéléré, une peur diffuse qui parfois se prolonge hors de l'établissement, voire sur leur famille.

De cet ensemble se dégage :

    • le contenu d'une double pénibilité au travail, pénibilité physique et psychique. Les symptômes les plus souvent cités en sont les troubles alimentaires, de la santé, du sommeil d'une part et de l'autre, à travers la fréquence de la thématique des conflits familiaux et des divorces, les difficultés de vie familiale et sociale;
    • une atteinte de l'image, puis de l'estime de soi. Cette atteinte narcissique est nourrie des sentiments d'exclusion, d'abandon, de suspicion, de la perception d'être instrumentalisé. Elle pose la question du vécu d'un « défaut », un manque de reconnaissance.

Trois risques principaux se dévoilent à travers ce descriptif : la culpabilité, le stress, la dépression. C'est donc dans la visée d'une mise à distance (ou parfois une prise de distance) de ces risques que se comprend l'élaboration des stratégies défensives.

Parmi les « stratégies défensives » on pourra distinguer :

    • celles qui visent à obtenir une mise à distance directe au niveau de la réalité : demandes de postes fixes, de stages de formation, volontariat pour les transferts, pour le mirador, absentéisme;
    • celles qui visent à se protéger en modifiant la perception de la réalité : clivage entre réalité et perception de la réalité (par exemple se protéger de la peur en éliminant par le déni la peur d'avoir peur), changement dans la représentation du détenu. Stratégies particulièrement axées sur la protection contre la culpabilité et le sentiment d'insécurité;
    • celles qui visent à se protéger en réprimant les affects associés à la situation. Protection en particulier contre le sentiment d'envahissement dans des tentatives de clivage vie professionnelle/vie privée.

Les modalités défensives auxquelles les surveillants ont recours sont structurées autour de la problématique du dedans-dehors. Leur finalité est d'établir fermement des barrières qui délimitent, différencient, contiennent et séparent. L'effraction de chacune de ces barrières protectrices constitue une situation de risque. L'ensemble de ces barrières forment une enveloppe qui protège du risque majeur : celui de la perte des repères identitaires.

Modalités de construction des repères identitaires

Un premier facteur de changement prend ici une place essentielle : les modifications conséquentes quant au profil du personnel de surveillance. La motivation principale pour l'accès à la profession se refère au chômage : éviter ou sortir du chômage par une voie assurant la sécurité de l'emploi. Les candidats sont de plus en plus jeunes et un nombre toujours plus grand d'entre eux abordent là leur premier emploi. Le refus du chômage contient une double attente : sécurité économique, insertion sociale. Ces expectatives se heurtent aux éléments contradictoires évoqués précédemment : disqualification du statut et de l'image sociale, risques du métier. C'est donc sur une base souvent difficile que le « jeune » surveillant aura à découvrir et à adhérer à un référentiel professionnel structurant.

L'analyse du parcours vécu par les surveillants qui de leur entrée à la pénitentiaire va les conduire progressivement à un sentiment d'appartenance à une communauté de travail propose les étapes suivantes qui sont autant de « passages » nécessitant un travail d'initiation et de dépassement :

    • pour la grande majorité, « l'entrée » effective se fait au moment de la première prise de fonction, et se solde par un « choc carcéral », qui restera un élément important dans la mise en place des repères professionnels. Deux termes décrivent ce choc, la surprise et la peur : surprise(s) entre les images et représentations pré-construites (y compris après le passage en formation à l'ENAP) et la réalité crue de l'univers de la détention; peur(s) devant l'inconnu et l'absence de représentations et de repères, peur du détenu, de l'inégalité du rapport numérique, peur devant les dispositifs sécuritaires qui renvoient à la dangerosité des lieux, et aussi peur de la hiérarchie;
    • la seconde étape sera occupée par l'apprentissage d'un « savoir-faire » face aux détenus. Confrontation à toute une série de situations où se jouera la mise en place d'une posture évitant aussi bien l'écueil d'une rigidité défensive que celui d'une connivence défensive. Cet apprentissage ne peut se réaliser que par et dans l'échange avec les pairs (et si possible les plus « anciens ») et avec l'encadrement;
    • viendra ensuite et progressivement le passage à un « savoir vivre ensemble » : d'une part avec les collègues dans une exigence de solidarité qui utilise des différences dans les pratiques non pour les opposer mais au contraire pour les rendre complémentaires, d'autre part avec les détenus dans l'ajustement difficile d'une position de proximité/extériorité : connaissance des détenus, évaluation juste des situations, réactions adaptées;
    • enfin l'identité du surveillant où s'harmonisent statut, fonction et rôle trouvera son expression dans un rapport de « réciprocité asymétrique » qui correspond à la justesse d'un « savoir-être ». L'asymétrie maintient le respect des places assignées et instituées. La réciprocité prend en compte le degré de coopération nécessaire pour tenir à distance l'éclatement de la violence.

La constitution d'une identité professionnelle du personnel de surveillance implique une compréhension fine de l'articulation de l'individuel et du collectif. Solitude et solidarité ne s'excluent pas, mais correspondent à deux pôles en complémentarité, rendus positifs l'un par l'autre.

Ici est apparue une donnée structurante à partir de laquelle peuvent être interrogées, au sein de chaque établissement, les fonctions organisationnelle et managériale qui facilitent ou non l'émergence d'un « collectif de travail » : utilisation synergique des différences de pratiques et de compétences au service d'un objectif premier, admis par tous : le maintien durable du calme en détention.

La constitution de ce collectif se heurte à des obstacles plus ou moins importants : turn-over, taille des établissements, rapports de pouvoir exarcerbés avec l'encadrement et/ou la direction. Lorsqu'il se constitue, ce collectif instaure une « alliance de travail » dans une dimension de continuité (et non pas seulement par rapport à l'évènementiel ponctuel).

Sa fonction s'exerce principalement dans les situations de travail individuel. Il assure un sentiment de sécurité parce qu'il contient (dans la responsabilité vis-à-vis des collègues qu'il instaure) et par là légitime pour chacun une utilisation intelligente et adaptée du règlement officiel. Il joue le rôle indispensable du tiers, référence extérieure qui rend possible la relation individuelle au détenu dans le rapport indiqué de réciprocité asymétrique.

Un effet des changements : la double mission sécurité/réinsertion

Sur les plans tant socio-économique que socio-politique, l'évolution des vingt dernières années laisse apparaître une fragilisation du lien social qui s'accompagne logiquement d'une augmentation du sentiment d'insécurité et d'une demande renforcée de mesures pénales protectrices face à des formes de plus en plus diversifiées de la déviance. Ceci se traduit par l'augmentation et la diversification de la population pénale ainsi que par l'accroissement de la durée des peines. Dans le même temps, sur le plan socio-culturel, on assiste à un clivage de la représentation qui sépare le délinquant dangereux, mauvais objet, du détenu enfermé, éloigné et qui suffisamment puni mérite d'être traité de mieux en mieux, le plus humainement possible.

Ces évolutions se traduisent par une transformation profonde des « règles du jeu » entre détenus. Désespoir face à des peines de longue durée accompagnées d'incompressibilité, augmentation d'une population caractérisée par la transgression (toxicomanes, asociaux, caractériels...), diminution relative de « membres du milieu » imposant une autorégulation. Au dehors l'image du détenu s'est positivement médiatisée. Au dedans l'évolution des conditions de vie a permis à la fois une amélioration, une temporisation et en même temps un accroissement des tensions revendicatrices et du refus de l'incarcération.

Pour les surveillants, même s'ils reconnaissent bénéficier des évolutions liées aux conditions de vie des détenus, ils ont le sentiment qu'il ne s'agit pour eux que des effets secondaires d'évolutions qui se sont produites à partir des mouvements des détenus, et que les décisions qui les concernent sont prises sans réelle concertation.

C'est dans ce contexte que s'inscrit en 1987, la décision prise par l'Administration pénitentiaire de redéfinir la fonction du personnel de surveillance dans l'articulation de deux orientations : sécurité et réinsertion. Chaque option a des effets concrets sur l'autre.

L'option réinsertion rend de plus en plus difficile d'assurer l'étanchéité du dedans/dehors. Elle amène une multiplication d'intervenants extérieurs tandis que les surveillants restent les seuls responsables sur le plan sécuritaire et ce, sans que de nouveaux moyens leur soient attribués. Il y a accroissement de la charge de travail et accroissement de tensions dues aux oppositions d'attitudes exigées. La pénibilité est amplifiée encore par les risques de retombées négatives (suspicion, sanctions formelles et informelles).

L'absence de moyens et de formation limite les retombées positives que pourraient avoir pour la profession cette nouvelle mission. L'effort demandé, et très souvent assumé, d'un travail relationnel ne s'accompagne pas pour autant d'un changement positif d'image.

Pour ces professionnels, le terme même de réinsertion n'est pas crédible. L'anticipation et la projection dans le futur, des rapports normant un lien social, la confiance communicationnelle, toutes choses qu'implique la réinsertion apparaissent illusoires dans le cadre de la réalité carcérale. La profession se donnerait dans cette orientation une visée se limitant à lutter par le relationnel contre les effets désocialisants de la détention.

Ainsi la redéfinition de fonction articulant sécurité/réinsertion, si elle est potentiellement porteuse d'évolution, demanderait la mise en place de moyens et contiendrait faute de ces moyens un certain nombre de risques — dégradation de l'investissement au travail et dégradation touchant à l'identité même du surveillant —, risques accrus si, en tant que spécialistes de la sécurité, ils n'étaient pas consultés quant aux nouvelles pratiques sécuritaires rendues nécessaires par les changements d'orientation et de contexte et si en tant que « relais relationnels », ils ne se voyaient accordé ni moyens ni formation et se trouvaient mis en compétition (comparaisons disqualifiantes) avec des personnels à compétence socio-éducative.

Un « analyseur » alarmant :
le programme 13000

Tenant compte d'impératifs socio-économiques, le « Programme 13000 » a tenté d'offrir une réponse actualisée au problème de la surpopulation pénale. Dans l'établissement où s'est déroulé notre travail, les données recueillies montrent une perte massive des repères professionnels.

La technologie mise en place (par exemple, système de surveillance périmétrique sophistiqué) est jugée inadaptée à la population carcérale (courtes peines avec permissions). Les systèmes informatisés de contrôle (badges, caméras...) confondent en une même surveillance, détenus et surveillants. La sophistication instrumentale dévitalise et rend caduque toute démarche de création d'un collectif de travail. Les éléments de différenciation entre les deux populations (détenus, surveillants) n'étant plus repérables, le sentiment d'insécurité grandit. Par ailleurs la sous-traitance au privé prive le personnel de surveillance des objets médiateurs indispensables pour assurer la position relationnelle que nécessite la coopération pour le maintien de l'équilibre interne.

Ennui, sentiment d'inutilité, isolement masquent la perte du sens du travail, les sentiments de vide et d'exclusion. Ceci entraîne un retrait d'investissement et l'évaluation d'une grande dangerosité due à l'accumulation d'une violence qui, ne pouvant se réguler au jour le jour dans un tel univers a-relationnel, menace d'exploser de façon brutale et paroxystique.

Images sociales perçues et leurs effets sur la construction identitaire

Les rapports entre le personnel de surveillance, sa hiérarchie directe et sa direction délimitent un repère fondamental pour assurer ou fragiliser le sentiment de sécurité dans le travail. De ce point de vue, l'absence de dialogue entraîne des dysfonctionnements graves :

    • le désaveu supprime toute possibilité d'asseoir une autorité reconnue, attaque la légitimité comme il supprime la possibilité d'assurer un rôle de relais relationnel;
    • la disqualification, la suspicion sont particulièrement démobilisantes quand elles surviennent dans des situations de travail paradoxales où il est demandé au surveillant de savoir tolérer ce qui est interdit tout en interdisant ce qui est pourtant toléré;
    • l'absence d'approbation, de signes de satisfaction lors d'évènements qui justifieraient amplement une marque de reconnaissance.

Autant d'éléments qui alimentent chez les surveillants la perception de se trouver face à une Administration qui porte sur eux un regard et un jugement où dominent l'absence de considération. Le sentiment d'être rejeté se trouve renforcé par l'absence de consultation et de responsabilisation.

Par rapport au ministère de la Justice l'image dominante est aussi celle d'une mise à distance disqualifiante. La « surdité » face à leurs revendications, reliée au sentiment d'être les « bas de gamme » méprisés, exacerbe un sentiment d'injustice (particulièrement cristallisé sur l'intervention des CRS lors du mouvement revendicatif de 1989).

Leur positionnement se fait d'autant plus difficilement qu'ils ne se sentent pas soutenus face à une hostilité assez générale à leur égard. Bien que cette profession se soit profondément transformée, l'imagerie véhiculée par les médias et reprise par l'opinion publique reste massivement défavorable, enfermée dans des stéréotypes qui dévoilent un regard unidimensionnel à leur encontre. Les mécanismes qui sous-tendent la péjoration sociale sont profonds. Nous aurons pour les comprendre à découvrir la fonction de la prison et des personnels de surveillance dans l'imaginaire collectif : réactions de défense face aux pulsions destructrices, phénomènes de rejet où s'indifférencient contenant et contenu, craintes liées aux notions de contention, d'enfermement. La société se protège par l'emprisonnement qui, par délégation, est exercé par le personnel pénitentiaire. Dans le même temps, le groupe social refoule la culpabilité en déniant cette délégation pourtant seule constitutive de légitimité pour les surveillants qui se trouvent alors injustement privés de l'assentiment social et deviennent objet du ressentiment social, surface de projection des pulsions destructrices.

La nécessité de se protéger contraint alors le surveillant à un mutisme défensif qui, par une sorte d'équivalence, entraîne le sentiment qu'il n'y a rien à dire de cette profession, ce qui amplifie la perte des repères professionnels.

L'enjeu identitaire

Les changements, dans la population carcérale, de l'image du détenu dans le public, dans la population de surveillance, et la juxtaposition dans l'ambiguïté de la mission de réinsertion à la mission sécuritaire se conjuguent et par leurs conséquences mettent en question et en doute l'identité professionnelle.

Face à ces difficultés, ces contradictions, voire ces disqualifications, les deux bases de la (re)construction et de la continuité sont le sens du travail accompli et la reconnaissance légitimant une place et une autorité. Ces deux axes se renforcent l'un l'autre.

La perception, l'intériorisation du sens du travail non seulement permet de « faire avec » un métier difficile, à risque mais donne lieu à l'émergence d'un véritable plaisir au travail. Ce qui fait sens pour le surveillant c'est, dans la réalité de sa pratique : de se savoir utile à la société et à l'homme détenu; de relever comme un défi qui l'engage personnellement le maintien, la construction et la reconstruction d'un équilibre dans un univers tendu, instable, toujours menacé par les potentialités de violence et de conflit; d'expérimenter sa marge pratique de manœuvre qui lui donne une place centrale en détention — s'il n'est pas confiné à des actions répétitives, la réalité de son métier met en jeu des qualités personnelles : capacité d'évaluer toutes sortes de situations, capacité d'anticipation, d'adaptation à l'imprévu, capacités relationnelles et communicationnelles —; c'est enfin le sentiment d'appartenir à une communauté professionnelle qui responsabilise son action dans une solidarité avec ses pairs et où en même temps l'exercice par tous d'une même fonction autorise aussi l'expression pour chacun d'une singularité possible, renforçant par là l'estime de soi.

La question de la reconnaissance est tout à fait centrale parce qu'elle est au cœur d'une légitimité indispensable qui à la fois protège et permet de faire prévaloir une autorité nécessaire et délimitée. Ce qui crée la légitimité, c'est le regard instituant et structurant de l'Autorité (Administration pénitentiaire et ministère de la Justice). C'est aussi le regard des pairs dans le collectif de travail.

Quand le sens du travail est présent mais que la reconnaissance est absente, la situation provoque un malaise identitaire. Celui-ci atteint la profession dans son ensemble et s'accroît à la mesure de l'augmentation des zones de non-reconnaissance. Dans la contradiction entre les discours (voire les pratiques prescrites) et la réalité seuls les surveillants dont l'expérience en détention est suffisante peuvent réussir à maintenir le sens du et au travail.

Il en va différemment pour les jeunes surveillants pour qui le sens est à construire, la reconnaissance à acquérir.

Quand l'absence de reconnaissance s'associe à l'absence de sens, la situation est alors génératrice d'une crise identitaire. Son expression la plus radicale s'entend au centre de détention 13000.

L'identité professionnelle menacée provoque en retour une demande de reconnaissance et de légitimité à la mesure de la menace. Cette demande ne peut se formuler explicitement car elle expose alors l'individu au dérisoire éventuel d'une réponse, qui viendrait accentuer la chute de l'estime déjà présente et manifestée par la demande elle-même. Elle ne peut être qu'implicite, exprimée à travers des médiateurs.

Il faut entendre ici que le médiateur tout à fait privilégié s'énonce à travers la notion de sécurité. Si les préoccupations sécuritaires sont au premier plan des mouvements de surveillants (en particulier depuis 1992), c'est aussi parce que le thème de la sécurité devient le pôle attractif, médiateur d'une demande de légitimité. En effet pour les surveillants il s'agit du seul point de repère resté fixe : eux-seuls ont la responsabilité de la sécurité.

La sécurité n'est pas l'enjeu où s'exprimeraient des résistances au changement. L'enjeu de la sécurité se doit d'être entendu dans tout son sens : « Le sens émerge de la différence entre ce dont on parle et ce qui se dit ». Ce dont parlent les surveillants, c'est de la sécurité; ce qu'ils disent, c'est une demande de légitimité, un désir de reconnaissance articulé à la reconnaissance par les surveillants de leur désir d'être des partenaires du changement.

* Synthèse du rapport de recherche rendu au ministère de la Justice (Mission de Recherche Droit et Justice) en mars 1993.

** Université Paris V.

*** Université Paris VII.