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RésuméLes auteurs ont étudié les dossiers de 106 jeunes poursuivis pour crime devant des tribunaux de la région parisienne, à partir des documents judiciaires d'affaires criminelles de mineurs (de moins de 18 ans). Au terme d'une recherche consistant en quatre entretiens semi-directifs séparés par un intervalle de trois mois et comportant des tests de personnalité (Rorschach et T.A.T.), ils ont tenté de dégager les facteurs psychopathologiques communs à ces jeunes criminels ainsi que des directives en vue du diagnostic (précoce), de la prévention et de l'aide thérapeutique. Adolescents – Criminalité – Diagnostic – Prévention – Psychopathologie. SummaryJuvenile Offenders : Psychopathological Aspects Using legal documents pertaining to criminal cases involving minors (under 18), the authors studied the files of 106 young people prosecuted in the courts of the Paris region. In conclusion to their research, consisting of four semi-directive interviews seperated by a three month period and which included personality tests (Rorschach and T.A.T.), they have attempted to uncover the psychopathological factors common to these young criminals and formulate guidelines for (early) diagnosis, prevention and therapeutic help. Adolescents – Criminality – Diagnosis – Prevention – Psychopathology.
L'objectif de cette recherche était d'étudier la morbidité psychopathologique d'enfants et d'adolescents criminels, âgés de moins de 18 ans au moment de l'infraction, tant sur le plan du diagnostic que des réponses thérapeutiques et préventives. En faisant appel notamment aux concepts psychanalytiques, il s'agissait d'appréhender non seulement l'anamnèse de ces jeunes mais aussi leurs comportements et leur personnalité lors de la survenue de l'acte criminel et leur vécu de la réponse judiciaire au cours des mois suivants. La méthodologie du travail peut être ainsi résumée en insistant sur les difficultés liées à une telle recherche : quels concepts choisir pour définir une population de mineurs criminels et quel territoire géographique retenir pour une telle recherche ? En optant pour les cas exclusifs de jeunes déjà jugés à l'issue de procédures « ouvertes au criminel » et en se limitant aux affaires de mineurs jugés par les tribunaux du ressort de la Cour d'appel de Paris, cette conjonction a eu pour effet de rassembler des affaires criminelles, au sens pénal du terme (les délits accompagnés de « fantasmes criminels » ont été écartés), au sein d'une population d'environ 7 500 000 habitants résidant dans une région très urbanisée mais aussi dotée de zones rurales. Les résultats statistiques portent sur les affaires jugées en 1984 et 1985 et ont abouti à recenser puis à dépouiller le contenu de 106 dossiers judiciaires (Tableau I). Tableau I : Répartition par tribunaux
Cet effectif ne prétend pas être exhaustif puisqu'il ne comprend pas les affaires correctionnalisées durant cette période au Tribunal de grande instance de Paris au sein duquel les seules affaires jugées en Cour d'assises ont pu être retrouvées. Ces 106 infractions criminelles se répartissent en 25 contre les biens, 49 contre les mœurs et 32 contre les personnes, dont 7 homicides volontaires. En même temps, un second recensement, effectué auprès des services de psychiatrie de la région Ile-de-France, a permis de retrouver 3 mineurs ayant fait l'objet d'un non-lieu au titre de l'article 64. Les dossiers judiciaires dépouillés mettent en évidence plusieurs caractéristiques :
Tableau II : Répartition par âge au jour de l’infraction
Le tableau III présente la nature des infractions recensées. Pour les jeunes qui ont fait l'objet de plusieurs chefs de renvoi devant une juridiction, nous n'avons inscrit ici que le plus grave d'entre eux. Par exemple, lorsqu'un même adolescent était jugé pour viol et vol, c'est le viol que nous avons retenu comme critère le plus grave. Tableau III : Nature des infractions
Que peut-on déjà observer à l'examen de ces éléments statistiques et des renseignements consignés dans les dossiers judiciaires, en précisant ici que n'y figurent pas les infractions criminelles qui ont été « correctionnalisées » au seul Tribunal de Paris :
Le tableau IV présente quelques éléments relatifs au traitement judiciaire de ces affaires. Tableau IV
Les résultats cliniques sont issus des entretiens semi-directifs avec les jeunes et/ou leurs familles (quatre entretiens espacés de deux à trois mois) et de deux tests de personnalité (Rorschach et T.A.T.). Sur 22 jeunes choisis de façon aléatoire, 16 ont accepté ces entretiens mais pour 7 d'entre eux, les tests n'ont pu être réalisés. Pour 3 autres, hospitalisés au titre de l’article 64, seuls les dossiers médicaux ont pu être consultés. Au total 19 jeunes ont apporté un matériel clinique important. La synthèse des données recueillies au plan clinique conduit à observer les similitudes du dysfonctionnement familial, de la structure de la personnalité et du fonctionnement intellectuel, affectif et social. On retrouve généralement chez eux des images de père déchu ou barré dans sa fonction paternelle, que ces pères soient présents ou non dans la réalité ; le plus souvent, ils ne le sont pas (morts ou vivant ailleurs) ; ce sont des pères déchus, délinquants, alcooliques ou déprimés, qui n'assurent pas leur rôle de protection de l'enfant par rapport à des pulsions. Ce sont des pères avec lesquels on ne communique pas, on ne parle pas. Le manque au niveau de la parole est constamment évoqué au cours des entretiens. Ces pères ne constituent pas pour l'enfant un modèle identificatoire. Ils ne peuvent l'introduire dans une filiation, dans une culture, dans une société dont ils sont eux-mêmes écartés. La difficulté du processus identificatoire, l'absence de barrage par rapport à la mère et aux désirs incestueux engendrent l'incapacité de vivre l'Œdipe et, par là même, rend impossible une intégration positive des pulsions et la constitution d'une véritable identité. De même, l'intégration de la loi, notamment œdipienne, est impossible d'où le développement, sous des formes cliniques diverses, d'éléments traduisant une fixation pulsionnelle prégénitale. L'histoire infantile du père, lorsqu'elle peut être évoquée, montre également, en ce qui le concerne, des carences d'autorité paternelle qui l'empêchent d'aménager la position parentale. L'image de la mère renvoie soit à un vide, la « dame blanche », soit à l'image archaïque de la mère toute puissante : fusionnelle, dévoratrice ou menaçante. Mères déprimées ou mères fusionnelles, elles n'ont pu permettre à l'enfant, à travers leur regard, leur attention, leurs soins, de se créer un espace qui lui soit propre et dans lequel il puisse se développer et se reconnaître. Ces mères présentent en effet un double aspect :
Une fonction maternelle, dénuée de sa fonction de parexcitation contenante et stable, favorise la confrontation de l'enfant à des représentations de « mère archaïque » particulièrement menaçantes et angoissantes. L'aménagement de défenses propres aux pathologies narcissiques graves aboutit fréquemment à une réduction de la vie fantasmatique. Le passage à l'acte en est une conséquence. Les formes cliniques de ces problématiques narcissiques sont fréquemment dépressives (et assorties alors de mécanismes de désir et de lutte contre la dépression) ou parfois perverses. C'est la conjonction de deux figures parentales défaillantes dans leur rôle de soutien et de protection qui semble être la source des difficultés de ces jeunes. Nous nous trouvons devant une problématique prégénitale. L'absence de triangulation engendre une incapacité de séparation psychique par rapport à la mère, et des difficultés pour renoncer à l'illusion de toute puissance infantile et s'adapter aux exigences de la réalité. Il n'y a pas de croissance psychique mais maintien d'un fonctionnement archaïque correspondant aux premières années de la vie. L'incapacité au niveau de la représentation des images parentales rend dangereux et chaotique le rapport à la pulsion. Il n'y a pas de rempart, rien à quoi ils puissent se raccrocher. Leur image de soi n'a pu se construire à travers des expériences réelles de gratifications apportées par l'entourage. Elle manque d'assises. Très fragile, elle oscille entre l'illusion de toute puissance infantile, bénéfique ou maléfique, et le rien. Il y a une opposition constante entre leurs exigences de pouvoir, de perfection et le sentiment négatif qu'ils ont d'eux-mêmes. De ce fait la confrontation avec la réalité ne peut être que décevante et frustrante. Pourtant, ces jeunes témoignent d'un fonctionnement intellectuel, affectif et social bien adapté à la réalité extérieure ; ceci, tant que cette réalité ne les met pas en péril. Mais leur narcissisme défaillant, leur sentiment de « non-valeur » les placent constamment dans des situations vécues comme périlleuses, que ce soit dans le monde scolaire, professionnel ou dans leur vie sentimentale. Et devant la moindre frustration vécue comme un échec ou un rejet, c'est le repli sur soi, la fuite ou l'éclatement. Au niveau de leur intégration sociale, les repères manquent dans le temps et dans l'espace de la même manière que dans leur histoire personnelle. Leur propre passé n'est pas intégré. Leurs relations sont difficiles, ne tiennent pas dans la durée et cèdent au moindre conflit. Leur potentiel intellectuel, normal ou même au-dessus de la moyenne, reste inexploité. La pensée paraît muselée par des défenses trop rigides. Elle ne peut prendre source et contenu dans un vécu affectif vivant et relationnel. À propos de l'histoire, la fréquence et la place des traumatismes psychiques et émotionnels doivent être soulignées non seulement dans le passé des mineurs examinés mais également dans celui des ascendants. Ces traumatismes semblent en effet connaître un destin particulier. L'élaboration ne parvient pas à être effectuée de sorte que la charge émotionnelle demeure intacte et étroitement associée à la représentation. Ces traumatismes s'intègrent moins bien dans la mémoire intellectuelle et biographique que dans un niveau de mémoire liée davantage aux expériences sensorielles ou pulsionnelles et corporelles. Ils constituent alors, sous la chape du refoulement, des sortes de « bombes à retardement », sensibles à un signal extérieur quand il reproduit l'une des conditions de leur survenue et susceptibles alors, sous l'effet de la charge émotionnelle, de produire un passage à l'acte aussi important qu'un acte criminel. Cette même hypothèse, concernant le destin du traumatisme, peut être prolongée par une interrogation concernant les mesures pénales qui peuvent intervenir après jugement : l'absence de conditions favorisant une élaboration, un « métabolisme » de la charge émotionnelle, une réinscription de l'acte. La mémoire consciente ne devrait-elle pas être considérée comme élément favorable évitant le recours à de nouveaux passages à l'acte ? Si l'on retient l'hypothèse qu'une valeur traumatique s'attache également à la réalisation d'un geste criminel, on est tenté de substituer à des situations répressives, où tout est mis en œuvre pour ne plus parler ou oublier le crime, des situations où seraient mises en place les conditions d'une élaboration psychique de ses effets. Les actes criminels des mineurs sont commis majoritairement entre 16 et 18 ans. Les difficultés antérieures, maintenues plus ou moins au cours de la période de latence, éclatent. Chez tous, apparaît la nécessité d'une rupture, d'un risque à prendre, d'un affrontement avec la vie. À travers l'acte criminel, on peut voir une tentative de mise à distance d'une situation trop pénible, trop proche. L'acte criminel équivaut à une séparation. Le passage à l'acte criminel, référé à l'histoire personnelle et à la psychopathologie du mineur, semble souvent symboliser et psychiquement équivaloir soit au meurtre du père par le fils, soit au vol de la puissance maternelle, soit au viol incestueux, soit encore à la tentative violente de suppression d'une emprise de représentation archaïque non mobilisable dans un travail et une élaboration fantasmatiques. Quels sont les effets de la Justice et de ses jugements sur les jeunes adolescents criminels, lorsqu'on s'entretient avec eux plusieurs mois après le terme de toutes les procédures ? Le jugement, confrontation à la loi, est vécu comme un moment important ; c'est un moment fort où ils sont confrontés à leurs responsabilités par rapport à l'acte posé et à leur passé. Cette constatation paraît moins évidente lorsqu'il s'agit du tribunal pour enfants où l'acte criminel est davantage « banalisé ». Par contre, le jugement en Cour d'assises peut apparaître comme un moment de passage qui resitue l'acte criminel dans l'histoire du sujet. Par sa pompe, son rituel, l'attention apportée à la parole du sujet sur lui-même, son histoire, son acte, le jugement pourrait être équivalent à une expérience initiatique s'il ouvrait sur une perspective, mais ce n'est pas le cas actuellement. Le discours de la loi soulage, apaise l'angoisse et la culpabilité du sujet. Mais le jugement une fois clos, le jeune est abandonné à lui-même, à sa « peine », sans soutien ni projet, sans visée réelle et personnalisée de réparation et de réinsertion dans une société. S'il n'y a pas de perspective dite, il n'y a pas d'expérience initiatique. Un accompagnement porteur d'une image identificatoire, qui soutienne le mineur dans la construction d'un projet et la traversée de cette épreuve, serait nécessaire. Par ailleurs, il serait important de dissocier l'aspect positif du jugement (dire aux jeunes en quoi ils sont responsables) et sa visée correctionnelle, c'est-à-dire la peine. Pour ces jeunes qui ne trouvent, contre leurs pulsions, aucune protection ni à l'intérieur d'eux-mêmes, ni à l'extérieur, la prison apparaît comme une enveloppe protectrice, un havre de paix. Mais c'est une enveloppe qui empêche toute croissance et toute résolution des difficultés. Payer sa dette en prison, c'est une illusion. On ne peut payer sa dette sans rien résoudre. Devant la culpabilité écrasante, il y a fuite en avant et répétition. Non seulement il n'y a pas de changement, mais il y a détérioration. Les longues peines infligées à ces jeunes ne peuvent avoir que des effets négatifs sur leur structure psychique déjà fragile et hypothèquent lourdement leur avenir psychologique et social. L'incarcération au moment de l'adolescence les maintient dans un état d'enfance : la prison équivaut à une mise entre parenthèses (le plus souvent entre trois et six ans pour les jeunes rencontrés). Aussi, faire vivre, pendant plusieurs années, dans un univers carcéral homosexuel, un jeune adolescent à ce moment précis où il doit se choisir et se reconnaître en tant qu'homme ou femme, apparaît dénué de sens, en tout cas contraire à une volonté réelle d'insertion de ces jeunes dans la société. Par ailleurs, la perte des droits civiques, militaires et d'entreprises pour certains, les renvoie à leur vide, à leur sentiment qu'ils n'ont de place nulle part et participe également à la perte d'une identité déjà menacée. Quelles propositions de prévention et d'aménagement de la trajectoire judiciaire peut-on formuler tant pour pallier l'émergence de l'acte criminel que pour favoriser, après celui-ci, l'insertion et l'épanouissement de l'adolescent ? Nous n'évoquerons ici que les mesures d'ordre général. Dans la première et seconde enfance des adolescents de notre recherche, nous avons souligné leur histoire souvent cahotique ou parsemée de ruptures. Du fait des dysfonctionnements familiaux, des séparations, des placements multiples, l'histoire de l'enfant semble tôt imprégnée des avatars du « roman » familial et des failles vécues dans sa filiation. Il nous a semblé impossible de départager la réalité du vécu fantasmatique, à ceci près que celle-là est plus quantifiable et objectivable que celui-ci. Ici, les mesures de prise en compte de la santé mentale, des troubles précoces des relations nouées entre les parents et l'enfant s'inscrivent dans celles plus générales de prévention sans qu'il paraisse possible de distinguer déjà ce qui relèverait plus tard de comportements spécifiques de la transgression. On peut néanmoins souligner l'attention particulière à porter sur la place et le rôle précoce du père dans sa fonction d'autorité et de détenteur de la loi, dans son aptitude à la dire et dans celle de la mère, si le père est absent, à la transmettre. L'école est l'un des lieux privilégiés de l'éducation et de la socialisation de l'enfant. Nous avons repéré la fréquence des échecs et des ruptures scolaires dans la biographie de ces jeunes. Mais la rencontre de l'enfant avec l'instituteur ou l'enseignant n'est pas seulement moment d'éducation : elle est, ou devrait être, moment et lieu de parole. Il s'agit bien pour le jeune d'une rencontre avec des adultes sachant l'inciter à parler et répondant à son désir de savoir. À titre préventif, cette place de l'école comme lieu privilégié de parole et d'expression nous semblerait devoir être développée. Après le jugement, et pendant la durée de la peine, nous proposons un certain nombre d'aménagements, avec pour objectif que cette peine ait valeur de réhabilitation et constitue une préparation à une autre vie :
ConclusionCes propositions, en ligne directe avec les éléments recueillis sur le plan clinique, constituent surtout une base de réflexion et ne sont pas exhaustives. Il serait intéressant qu'à partir de ce travail, les professionnels issus de champs différents — magistrats, éducateurs, personnels de l'Administration pénitentiaire —, auxquels pourraient s'adjoindre des responsables de l'Éducation nationale, du ministère du Travail, etc., continuent à réfléchir ensemble pour concrétiser ces propositions et initier d'autres projets : l'objectif étant de mettre en place des conditions qui favorisent une reconnaissance et un engagement de la responsabilité de ces jeunes en difficulté et permettent leur réinscription sociale. BibliographieBalier C. Bowlby J. Cortes J.B. et Gatti F.M. Favez-Boutonier J. Gibbons D.C. Giret G. Gossop M.R. et Kristjansson I. Gunn J. et Robertson G. Walshe-Brennan K. S. Zeiller B., Lainé T. et al. |
L’auteurBernard Zeiller Psychiatre. Chargé de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Consacre, depuis vingt ans, ses recherches à la psychopathologie des enfants et des adolescents présentant des troubles du comportement, victimes de carences et de maltraitances. Simone Couraud Psychologue clinicienne à la Protection judiciaire de la jeunesse (ministère de la Justice). A apporté son expérience clinique à ce travail de recherche concernant des mineurs criminels. |
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* Synthèse du rapport de recherche de B. Zeiller, T. Lainé, S. Tomkiewicz et al., Morbidité psychopathologique des enfants et adolescents criminels remis au ministère de la Justice (Mission de recherche Droit et Justice) en 1993. ** INSERM,
Fondation pour la recherche en action sociale, |
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