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Le sang qui, dit-on, jaillit de la blessure faite par Cronos à son père Ouranos tomba sur la terre, la féconda et en fit naître des divinités... On raconte aussi qu'à l'endroit où Narcisse se suicida ou bien fut tué par Epops, une fleur, le narcisse, apparut au milieu de l'herbe imprégnée de son sang... Ces mythes ne pouvaient nous faire rêver inscrire sous de meilleurs auspices le séminaire inaugural de la Maison des Sciences de l'Homme Ange Guépin. Mais ce n'est pas, à dire vrai, cette puissance fécondante, vertu propitiatoire que lui prête la tradition grecque, qui nous détermina, en 1992, à retenir le thème du sang. Cette année-là était la première des rencontres transdisciplinaires que la MSH Guépin organise depuis régulièrement sur le thème du lien social. Des différents sujets envisagés pour nouer notre première rencontre sur ce thème, deux émergèrent, entre lesquels nous avons longtemps balancé : le sang, et l'argent. Finalement, ce fut le sang [1]. Un an plus tard, la dramatique « affaire du sang contaminé », avec ses implications sociales, politiques, éthiques, économiques, allait confirmer tout l'enjeu et dévoiler la dimension totale, au sens où l'entendait Mauss, de cet objet de recherche. L'ambivalence du précieux liquide, par sa double signification contradictoire de vie et de mort [2], de vecteur de solidarité et d'exclusion explique assurément le retentissement de cette affaire qu'on ne saurait imputer à la seule orchestration médiatique. Cette antinomie-là, à laquelle le sang doit sa haute charge émotive, les auteurs des articles présentés ici, chacun avec les mots et la posture de sa discipline, l'analysent de façon savante et sous un angle particulier [3]. La manière dont le sang pose question trouve ici, par focalisations successives sur le discours ecclésial relatif au sang (M. Bordeaux), sur les conceptions du fondateur du premier centre mondial de transfusion sanguine dans l'URSS des années vingt (R. Tartarin), sur le don du sang (P. Cam) et sur la question du droit des personnes face aux manipulations bio-médicales de la filiation par le sang (I. Vacarie et M. Goré), des éléments de réponse, certes divers, mais dont la réunion dévoile ce qu'on pourrait appeler les constantes du sang. Car, quelle que soit la spécialité de leur auteur, c'est toujours à la découverte des connexions entre les ordres biologique, symbolique, juridique et social de la condition humaine, de la sacralité du sang dans notre culture et des enjeux « démocratiques » soulevés par ses représentations et ses usages que nous invitent, de près ou de loin, ces contributions. D'où une mise en garde implicite contre la tentation de ne lire dans le sang que les vérités de la Science, ou de déduire du sang la vérité de l'Homme. Par, ou au nom de son sang, l'individu se voit, indépendamment de sa volonté, relever statutairement d'une lignée, d'une foi, d'une race, d'une nation, voire, aujourd'hui, d'un type nosographique ou « déviant »... Par lui, s'opère ainsi la naturalisation de son lien aux autres et donc de son appartenance (ou de son exclusion) au groupe. Au nom du respect des valeurs et des interdits qui lui sont associés se fondent notre culture et notre socialité, se tissent maintes solidarités et se créent autant d'exclusions. Qu'on en juge : appel à le boire (symboliquement) à l'invitation du Christ pour entrer dans la communauté des fidèles, appel au sacrifice patriotique pour être digne de sa foi, de son roi, de son pays, appel à éviter les femmes au moment de l'épanchement du sang des règles (M. Bordeaux), appel à donner son sang par solidarité dans sa version chrétienne ou laïque (P. Cam), appel au législateur pour préserver l'hérédité des perturbations que les techniques bio-médicales font courir à l'ordre naturel des générations (Vacarie et Goré) ! Souvent utilisé comme marqueur de frontières sociales, nationales, religieuses, politiques, sexuelles, le sang sert alors à instituer les clivages et à en légitimer le principe même. Corps et métiers, sexes, religions, nationalités peuvent se voir ainsi distingués, établis, souvent hiérarchisés et en butte à la discrimination, par simple référence à la qualité du sang de leurs représentants. N'est-ce pas, plus près de nous, au nom de ce que trahissent leurs cellules sanguines que des malades potentiels ou déclarés se trouvent aujourd'hui exposés au risque d'être traités en nouveaux pestiférés ? Pur ou impur, noble ou pas, toujours empreint de sacralité, le sang, fluide de vie, s'est vu et se voit investi de multiples fonctions symboliques dont celle d'être la monnaie d'une dette comme, par exemple, dans la conception du donneur de sang (P. Cam) ou encore celle de former l'oxygène de la respiration communautaire sur laquelle repose, entre autres, la vision ethnique de la nationalité. Le sang comme instrument de régulation du « collectivisme physiologique » rêvé par Bogdanov (R. Tartarin) renvoie, de façon paradigmatique, à cette seconde fonction qui ressortit au fantasme de la fusion sociétale ; grâce à la transfusion généralisée entre les générations sénescentes et les forces vives, parce que juvéniles, de la société, devait, selon les croyances de ce théoricien bolchevik, se trouver éradiqué le vampirisme social, et véritablement réalisée la société communiste. Le progrès technique donne aujourd'hui corps à des utopies différentes, mais non moins inquiétantes, comme celle de la maîtrise scientifique du patrimoine génétique, la gestion rationalisée des liens du sang (Vacarie et Goré). Se représenter et manipuler le sang, c'est donc rencontrer la sacralité. Marchandise, il avilirait si, sans ambages, il était réputé tel. Gardiens de l'idée que ce don du Ciel ou de Dieu ne peut pas être vendu, c'est avec vigueur que les donneurs de sang s'accordent avec le législateur français pour soustraire le précieux liquide de la souillure par le profit (P. Cam). Ne serait-ce pas aussi pour avoir si fortement concouru au désenchantement dont procéda la démystification d'un système transfusionnel dévoyé, sacrilège, que le drame de la contamination par le sang fit à ce point scandale ? De même, est-il un sang impur d'infidèles et un sang pur de chrétiens, des sangs qui coulent : celui, source de pollution, des menstrues et celui, hiératique, du bon chrétien mort pour son pays, etc. Mais il est aussi des mélanges prohibés, des échanges incestueux, dont la force de l'interdit fluctue au gré des enjeux d'ordre, s'accommodant de certaines raisons d'État (on se montre peu sourcilleux pour certaines alliances princières) ou même d'Église quand, par exemple, « l'affinité » dite illégitime sert à stigmatiser certaines alliances pour mieux protéger le mariage et renforcer l'interdit de l'adultère (M. Bordeaux). En définitive, quand tout laisse accroire que l'on ne joue jamais avec le sang, ne devrait-on pas bien souvent s'avouer que si le jeu n'est pas permis, c'est plutôt avec les impératifs de l'ordre ? Impératifs de la domination masculine, de la logique marchande, de la puissance ecclésiale, de l'ordre social, des mécanismes biologiques et sociaux de l’hérédité... Car immanquablement le sang ramène à l'ordre, l'ordre de la nature et celui du droit et des institutions, qu'il s'agisse de filiation, de transfusion, ou de nationalité, et non moins immanquablement le droit ici ne peut être correctement dit, ni compris, si on prétend ignorer les enjeux biologiques, symboliques et sociaux auxquels il a affaire. Et c'est pourquoi nous sommes particulièrement reconnaissants à Droit et Société, revue qui œuvre plus qu'aucune autre au dialogue entre droit et sciences sociales, d'accueillir ces premiers travaux transdisciplinaires initiés par la MSH Guépin. L'affaire du sang contaminé nous a aussi rappelé les risques mortels que court une société où la foi dans la science des spécialistes condamnerait la mise en question de tout discours spécialisé. C'est à cette mise en question qu'invite la réunion des travaux ici publiés. |
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* Maître
de conférences de sociologie. 1. L'argent ne fut pas perdu pour autant, d'excellents travaux sur la monnaie ayant depuis vu le jour dans d'autres lieux : voir notamment la thèse de R. Libchaber, Recherches sur la monnaie en droit privé, Paris, LGDJ, 1992. 2. Voir les textes réunis dans Affaires de sang, Paris, Imago, coll. « Mentalités », 1988 ; et notamment la brève mais suggestive présentation d’Arlette Farge. 3. Parmi les contributions que nous avions sélectionnées pour l'édition, figurait, en plus de celles présentées ici, une étude de Paul Lagarde sur Le jus sanguinis dans le code de la nationalité. Cette étude ayant été publiée dans les Mélanges offerts à Phocion Franceskakis, nous nous permettons d'y renvoyer le lecteur. Par ailleurs, plutôt que sa contribution orale au séminaire (qui portait sur le dépistage médical), Isabelle Vacarie a préféré publier dans ce dossier un texte écrit avec Marie Goré au plus près de l’actualité législative (lois du 29 juillet 1994). Cet article sur L’hérédité reprend et actualise une communication présentée à la Faculté de droit de Rouen en novembre 1993. |
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