Transfusion sanguine et immortalité chez Alexandr Bogdanov

Robert Tartarin *

Droit & Société N° 28/1994

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Résumé

Alexandr Bogdanov (1873-1928), dirigeant et idéologue bolchevik de première importance, fut aussi un médecin et le fondateur de l'Institut central de transfusion sanguine de l'Union Soviétique (Moscou, 1926), premier institut de ce type au monde. La transfusion sanguine était pour Bogdanov une application de lois organisationnelles (« tektologiques ») « d'égalisation des extrêmes et de complétion des manques ». Au delà des objectifs thérapeutiques communément admis, le but de Bogdanov était de promouvoir un « collectivisme physiologique » et de prolonger la vie humaine par des transfusions réjuvénatrices entre jeunes et vieux. La conservation du cadavre de Lénine, dans la perspective d’une résurrection grâce aux connaissances scientifiques futures, est en rapport direct avec les préoccupations relatives à l’immortalité de certains bolcheviks de la première génération.


Bogdanov A.A. – Idéologie bolchevique – Immortalité – Malinowski A.A. – Mausolée de Lénine – Sang – Transfusion.

Summary

Alexandr Bogdanov on Blood Transfusion and Immortality

Alexandr Bogdanov (1873-1928) was a prominent Bolshevik leader and ideologue, as well as a medical doctor and the founder of the first institute for blood transfusion in the world (Moscow, 1926). For him, blood transfusion was an application of the organisational principles he had discovered under the name of « tektological laws ». Blood transfusion was to be considered in therapy but the main idea was to promote « physiological collectivism » and to lengthen human life through blood transfusions between the young and the old. As a consequence of this quest for immortality — which was a common concern among « God's builders » (a group of Bolsheviks close to Bogdanov) —, Lenin's body was frozen so as to be resurrected in the future by scientific methods.

Blood – Bogdanov A.A. – Bolshevik ideology – Immortality – Lenin's Mausoleum – Malinowski A.A. – Transfusion.

 

En 1926, à Moscou, Alexandr Bogdanov [1] fonda l’Institut central de transfusion sanguine de l'Union Soviétique, le premier institut de ce type au monde. Il mourut peu après, en 1928, des suites d'une transfusion sanguine effectuée dans des conditions suicidaires.

Ces éléments constituent un prétexte évident pour notre réflexion. Toutefois sa justification réelle tient à la place centrale occupée par Bogdanov dans l'histoire politique et idéologique de la Russie du XXe siècle.

Avant les Révolutions de 1917, Bogdanov fut d'abord un allié essentiel pour Lénine puis il devint son principal adversaire au sein du POSDR (Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie). Après 1917, la philosophie bogdanovienne fut la source d'inspiration et le fondement théorique du Proletkult, vaste mouvement dont l'influence égalait celle du Parti bolchevique. Les idées de Bogdanov eurent aussi un rôle considérable dans la formation de l'idéologie stalinienne par leur survalorisation de l'opposition bourgeoisie/ prolétariat et leur systématisation du marxisme en « polit-ekonomi ».

Biographie de Bogdanov

De son vrai nom Aleksandr, Aleksandrovitch, Malinovskii il a porté de nombreux surnoms : Riadovoï, Verner (ou Werner), Rakhmetov, Maximov, mais a publié la plupart de ses œuvres sous le nom de Bogdanov.

Né le 10 (22) août 1873, il était le cadet de six enfants (une de ses sœurs épousa A.V. Lounatcharsky). A. Bogdanov fréquenta pendant six ou sept ans la bibliothèque et le petit laboratoire de physique de l'école où enseignait son père, puis il fut boursier au Gymnasium de Tula qu'il termina brillamment avec la médaille d'or. Son autobiographie témoigne de l'importance de ces années :

« Je vivais comme pensionnaire dans des conditions qui rappelaient la caserne ou la prison. L'expérience que j'eus là d'une autorité obtuse et méchante m'apprit à haïr les dirigeants et à dénier toute autorité. »

Sous l'influence de son frère il entre en 1891 à la Faculté des Sciences naturelles de Moscou où il étudie les mathématiques, la physique, la chimie et la biologie. Arrêté en décembre 1894 comme membre du conseil de l'Union des sociétés régionales [2] , il est exilé à Tula où il se lie avec le futur économiste V.A. Bazarov (Rudnev). Il est rejoint en exil en 1896 par celui-ci et par I. Stepanov (Skvortsov-Stepanov). Il rejette à ce moment les idées populistes et adhère au Parti social-démocrate. Sur la base de ses conférences de propagande dans les cercles ouvriers, il publie en 1897 son Cours abrégé d'économie, livre dont Lénine fera en 1898 un compte rendu très chaleureux, parlant des « mérites exceptionnels du livre ».

À partir de l'automne 1895, Bogdanov passe une partie de son temps à Kharkov comme étudiant à la Faculté de médecine. Il y fréquente les cercles sociaux démocrates mais s'en sépare après des discussions sur la question de la morale à laquelle, selon lui, les sociaux-démocrates accordaient une importance excessive. Dans ce débat, qui faisait alors fureur, Bogdanov a refusé de se rattacher au néo-kantisme pour adopter une position nietzchéenne. Il écrit en 1898 son premier livre philosophique Éléments fondamentaux d'une conception historique de la nature (1899).

Il se marie en 1899 avec Natalia Korsak (1865-1945), fille de propriétaire foncier, devenue officier de santé. Diplômé en médecine à l'automne 1899, Bogdanov est arrêté pour propagande. Il passe six mois en prison à Moscou, est banni à Kaluga et exilé pour trois ans à Vologda où il côtoie N. Berdyaev. Il se met alors à étudier et écrire intensément. En 1902, il dirige et édite une collection d'articles contre le marxisme légal de M.I. Tugan-Baranovsky, P.B. Struve, S.N. Bulgakov, et N. Berdyaev : Essais d'une conception réaliste du monde (1904) avec A. Lounatcharsky et V. Bazarov entre autres coauteurs. À Vologda il travaille pendant dix-huit mois comme médecin dans un hôpital psychiatrique [3] .

Après avoir rejoint les bolcheviks à l'automne 1903, il devient, à partir de la fin de cette année-là, l'éditeur de la Pravda alors publiée à Moscou. Son temps d'exil terminé, à l'automne 1904, il retrouve Lénine en Suisse. Il est alors déjà très connu parmi les sociaux-démocrates. Il fera front commun avec Lénine de 1904 à 1905 malgré leurs évidentes différences philosophiques et personnelles qu'ils décident d'un commun accord de laisser de côté. À la réunion dite « des vingt-deux » il est élu au Bureau des comités bolcheviks, le premier « centre » bolchevik. Il retourne ensuite à Saint-Pétersbourg et milite dans les organisations bolcheviques clandestines. Il est élu au premier comité central bolchevik, en mai 1905, à Londres, où il présente un rapport sur l'organisation et la question de la lutte armée. En 1905, Bogdanov est donc le premier des bolcheviks à l'intérieur de la Russie et « l'auteur de la plupart des tracts et feuilles volantes publiés alors par les bolcheviks [4]  ».

Il revient à Saint-Pétersbourg où il travaille pour Novaya Zizhn. Il est désigné par les bolcheviks pour siéger au Comité central du parti contrôlé par les mencheviks. Arrêté le 2 décembre 1905, il est mis en liberté sous caution en mai, puis exilé à l'étranger. Il revient clandestinement à Kuokalla où, cohabitant avec Lénine, il prépare des publications de propagande et contrôle les « fractions » bolcheviques des trois Doumas successives.

Partisan du boycott de la troisième Douma (fin 1907), sa ligne est approuvée par le parti contre celle de Lénine. Il conduit alors la campagne électorale dans le journal illégal Vperiod dont il était responsable. Bogdanov est alors, pour une brève période en 1907, le premier dirigeant de la fraction bolchevique.

Fin 1907 il est envoyé à l'étranger pour éditer avec Lénine et Innokenty l'organe Proletary, dont la rédaction, où Bogdanov avait le rôle prépondérant, est la véritable direction de la fraction bolchevique. Après les attaques de Plekhanov (Le matérialisme militant, 1908) et celles de Lénine (Matérialisme et empiriocriticisme, 1908), il est exclu du centre bolchevik pour gauchisme avec L.B. Krasin (ils avaient dirigé ensemble l'organisation militaire clandestine des bolcheviks de 1905 à 1907), et en janvier 1910 du Comité central du parti. À l'automne 1909, il participe à l'organisation de l'École de Capri (financée par Gorki) et à la seconde École de Bologne. Il présente en décembre 1909 la plate-forme du « groupe littéraire Vperyod » qui formule pour la première fois le slogan de culture prolétarienne.

Selon son autobiographie il abandonne au printemps 1911 « le groupe et la politique quand Vperyod commence à passer de l'activité culturelle et de propagande à la politique à la manière occidentale » [5] . À partir de cette date et jusqu'à la révolution, il écrit des articles de propagande pour la Pravda et d'autres journaux ouvriers.

De retour en Russie en 1914, il est envoyé au front comme médecin. Son autobiographie saute alors directement à 1917 quand, note-t-il brièvement, « la révolution me trouva à Moscou ». Selon A.A. Belova il se rendit en 1915 à Moscou en qualité d'officier médecin accompagnateur et, en raison de troubles « neurovégétatifs », se soigna dans une clinique [6] . Pendant l'été 1915 il travaille comme interne dans un hôpital militaire. Il écrit toujours des articles de propagande. Mais en fait « il s'opposa au mot d'ordre « tout le pouvoir aux Soviets » et refusa de reconnaître dans la révolution d'octobre une révolution socialiste, le prolétariat ayant été contraint de s'adapter aux structures rétrogrades de la Russie paysanne » [7] .

Puis il se consacre exclusivement au domaine culturel et scientifique, au Proletkult, à l'Université prolétarienne. Au cours de l'automne 1921 (c'est-à-dire à la fin effective du Communisme de guerre), selon son autobiographie : « Cette activité prit fin et je suis retourné au travail purement scientifique. »

Bogdanov fut un des fondateurs en 1918 de l'Académie socialiste et il a été membre du Praesidium (1918-1926). Il travailla alors dans la section idéologique et dans la commission pour la traduction des œuvres de Marx et d’Engels. Il fut en même temps professeur d'économie à l'Université de Moscou (1918-1921) et membre du Praesidium du Conseil de l'économie nationale (Sovnarkhoz).

Après la mort de Lénine, il fut sollicité pour rejoindre le courant de l'opposition au sein du Parti mais il refusa de s'impliquer dans ces luttes intestines. Bien qu'ayant quitté le Parti depuis plusieurs années il aurait bénéficié de la protection de Staline.

En 1922, il se rend en Angleterre comme conseiller de l'ambassadeur à propos de la paix de Versailles. Il en profite pour visiter des cliniques, étudier les nouvelles méthodes de transfusion sanguine, se procurer des instruments et de la littérature médicale. De retour en 1923, il tente, avec l'aide de S.A. Maloletkov et D.A. Gudino-Levkovitch, chez lui, une première expérience d'échange de sangs. En 1924, il recommence mais cette fois dans une clinique.

En 1925, il présente son projet d'Institut qui est soutenu par le commissaire du peuple à la santé N.A. Semasko et par des scientifiques de la Faculté de Médecine de Moscou. Le projet est amendé par le CC du VKPB et le 26 février 1926 la décision de création est prise par le Conseil de la défense et du travail (conseil des ministres). Finalement le ministère de la Santé décide en mars 1926 l'organisation de l'Institut scientifique d'hématologie et transfusion sanguine. La première transfusion dans les murs de l'Institut eut lieu en mai 1926. Il y eut 217 transfusions jusqu'en octobre 1927 et 370 jusqu'en avril 1928.

Après avoir fondé l'Institut central de transfusion sanguine à Moscou en 1926, et après avoir conduit sur lui-même plusieurs expériences, le 24 mars 1928 Bogdanov tente l'échange de son sang avec celui d'un étudiant atteint de malaria et d'une forme inactive de tuberculose. Trois heures après, une réaction transfusionnelle se manifeste et quinze jours plus tard, le 7 avril 1928, Bogdanov meurt après une longue agonie dont il note soigneusement toutes les étapes.

Le discours funèbre est prononcé par N. Bukharin qui rend hommage à cette « mort tragique et magnifique ».

Si sa dépouille a été enterrée au cimetière de Novodievitchi, Bogdanov n’est jamais entré dans le Panthéon soviétique et il a été ignoré par l’historiographie stalinienne sauf comme repoussoir de Lénine.

L'œuvre de Bogdanov

L'œuvre de Bogdanov est très diverse et très abondante. La bibliographie d'A. Yassour, quoiqu'incomplète, recense 324 publications, étant entendu que de nombreux articles propagandistes sont restés ignorés [8] . Certaines de ces œuvres connurent un très grand succès comme le Cours abrégé d'économie ou L'étoile rouge qui était encore éditée à 120.000 exemplaires en 1929.

Les études concernant Bogdanov ont surtout porté sur son rôle politique avant la Révolution et sur certaines de ses œuvres, notamment la Tektologie, et certains ouvrages philosophiques. Elles ont encore un caractère largement monographique.

Il n'existe pas d'ouvrage général sur Bogdanov, certains points de sa biographie restent obscurs (ses années de formation, ses éventuels troubles mentaux, ses rapports avec le Proletkult ou avec Staline) et nous n'avons pas de vue d'ensemble de son œuvre et de son évolution. Notamment nous n'avons que très peu d'études de ses sources d'inspiration (K. Marx, Spencer, E. Haeckel, E. Mach, F. Nietzsche) ni non plus de son influence effective quoique nous sachions qu'elle fut exceptionnelle.

Le projet intellectuel de Bogdanov est de justifier et de construire une synthèse entre les sciences physiques, mathématiques, biologiques de son temps, la philosophie empiriste d'Ernst Mach et le « point de vue historique » c'est-à-dire le marxisme. Son objectif, dont il affirmera en 1923 qu’il a commencé d'être atteint, est la fusion de la totalité de la connaissance dans la science universelle de l'organisation (tektologia), unifiant à la fois les connaissances et la pratique scientifique, les activités de production, la politique comme science de l'organisation sociale et les activités artistiques. La philosophie est finalement désavouée.

Bogdanov avance un monisme militant, qu'il fonde au début sur l'énergétisme de Wilhelm Ostwald, avant de considérer que le seul monisme défendable est d’ordre méthodologique et consiste à penser le monde et toute activité humaine à travers la catégorie d'organisation.

En matière politique, il prône un collectivisme prolétarien, mais, selon lui, la question fondamentale du socialisme est celle d'une transformation culturelle du prolétariat qui doit à la fois surmonter l'individualisme de la société capitaliste et développer une science, une culture, un art et une morale spécifiquement prolétariens. Le rôle du Parti et celui de la lutte des classes se trouvent ainsi gommés, au profit d'une version très particulière de syndicalisme ; la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat se trouve accentuée dans le champ idéologique et atténuée voire effacée dans le champ social et économique, ouvriers et capitalistes devant devenir des « organisateurs ».

Bogdanov et la transfusion

Bien qu'il ait exercé comme médecin à différentes époques de sa vie, Bogdanov a laissé une œuvre médicale plutôt modeste. L'impression prévaut que les fondements scientifiques des pratiques transfusionnelles de Bogdanov étaient faibles voire inexistants. On peut soutenir aussi que Bogdanov s'inspirait d’expériences européennes antérieures de vingt ans, comme l'indique l'utilisation de la transfusion comme moyen de guérison dans les maladies infectieuses, et l'insistance sur les conditions héroïques ou catastrophiques des opérations transfusionnelles [9] . Néanmoins il fut un pionnier en matière d'organisation fondant son Institut en 1926, deux ans avant celui de Paris fondé par Arnauld Tzanck.

L'inspiration principale de Bogdanov se trouvait en fait dans ses conceptions a priori en matière d'organisation et dans le système d'idées plus ou moins fantasmatiques qu'il avait développé autour de la transfusion du sang. Ces conceptions ont été exposées dans L'étoile rouge (1908), L'ingénieur Menni (1912), la Tektologie (1912-1928), et, d'un point de vue plus médical, dans La lutte pour la capacité vitale (1927). Il s'agit manifestement chez Bogdanov d'une préoccupation constante voire, à la fin de sa vie, obsessionnelle. Les circonstances même de sa mort par transfusion trouvent de nombreuses préfigurations dans ses œuvres et notamment dans L'étoile rouge.

Dans ce livre inspiré des hypothèses de G. Shiaparelli sur les canaux de Mars, Bogdanov suppose que la planète rouge héberge une civilisation idéale qui est en fait une société socialiste. Une des originalités de ce roman utopique tient à l'importance considérable accordée à la genèse historique du système social martien par rapport à la description de son organisation. La dynamique socio-historique, sous une forme qui mêle lutte des classes et préfigurations de la théorie générale des systèmes, passionne Bogdanov davantage que l’état stationnaire idéal. En tout cas la Terre n'a pas encore atteint le niveau de développement social et politique de Mars mais elle devrait pouvoir y accéder par le mouvement de l'histoire qui ne peut conduire selon l’auteur qu’à un nombre limité de types supérieurs d'organisation.

Les Martiens ressemblent aux humains mais avec une face étroite et un crâne hypertrophié [!]. Bien qu'il y ait deux sexes, les caractères sexuels secondaires sont peu développés et, dans le même sens, les vêtements et le langage ne connaissent pas la différenciation des genres.

L'utopie de Bogdanov est une société scientifique riche d’inventions que nous appelons aujourd'hui télévision, ordinateur, magnétophone, plastique. La production est régie par un système d'information instantanée sur les capacités et les besoins. Se trouvent affichés en permanence sur des cadrans les déficits et les excédents potentiels de production, compte tenu des demandes anticipées et des capacités de production disponibles. Les travailleurs (qui ne travaillent que de 4 à 6h par jour) sont polyvalents et peuvent donc se diriger spontanément vers les activités déficitaires.

Il s'agit là d'une forme très particulière de planification qui permet de concilier centralisation et comportements décentralisés, grâce à l'instantanéité des informations (et, supposémment, à leur exactitude) et grâce au civisme spontané des Martiens qui se conforment aux indications des cadrans en dehors de toute autre incitation.

Les dialogues entre le Terrien et ses ravisseurs sont un prétexte facile à des exposés de philosophie bogdanovienne.

Les descriptions de monuments ou d'institutions, qui abondent d'ordinaire dans les utopies, sont ici limitées à l'usine, la maison des enfants, le musée de l'art et la clinique.

La visite de la clinique associe deux thèmes qui nous importent : le suicide et la transfusion. Bogdanov décrit une pièce « grande et belle dont les murs transparents donnaient sur un lac et des montagnes lointaines. Des statues, des peintures d'un grand art décoraient la pièce, le mobilier en était luxueux et élégant ; "c'est la chambre des mourants dit Netti" ». Le Terrien comprend qu'il s'agit de ceux qui veulent se suicider, vieillards dont « le sentiment de vie faiblit, s'émousse » et qui sont « nombreux à ne pas attendre leur fin naturelle ». Netti rappelle alors le souvenir de son maître, un médecin qui s'est suicidé à 50 ans (Bogdanov mourut à 54 ans) par incapacité de supporter la souffrance de ceux qu'il ne pouvait soigner.

Les Martiens ont une longévité exceptionnelle, leur durée de vie ayant doublé en deux siècles. Le renouvellement de leur sang par transfusion en est l'explication. C'est en fait un échange de sang d'individu à individu « au moyen d'un double assemblage des vaisseaux » sanguins [10] . « Le sang de l'un continue de vivre dans l'organisme de l'autre, s'y mêlant à l'autre sang et apportant un renouveau à tous les tissus. » Le transfert doit s'effectuer entre une personne jeune et une personne âgée [11] et l'une et l'autre en tirent bénéfice.

Le Terrien de s'étonner alors de ce que le moyen ne soit pas utilisé sur Terre où la transfusion est connue « depuis plusieurs centaines d'années ». Pour le Martien, l'explication se trouve d'abord dans « l'individualisme qui isole tellement les individus les uns des autres que la pensée de leur liaison vitale est quasiment inconcevable pour vos savants ». La transfusion du sang a seulement alors un caractère « philantropique », le don humanitaire ou occasionnel de sang, soit contre une infection soit contre une hémorragie. Sur Mars, l'échange se fonde sur une communauté idéologique qui s'étend à l'existence physique de la population. L'échange des sangs est donc le moyen de réaliser le collectivisme des organismes, le « collectivisme physiologique » et aussi le moyen d'augmenter la durée de vie et la vitalité.

L'échange des sangs n'est pas un pur symbole de fraternité mais surtout un moyen technique de longévité, de réjuvénation, voire d'immortalité, rendu accessible par le collectivisme.

Le thème du sang condense pour Bogdanov de façon ambivalente ses interrogations sur la vie et sur la mort. On l'a vu, l'exposé de l'échange des sangs est introduit par la description de la chambre des mourants, c'est-à-dire de ceux qui ont perdu, sans espoir de retour, leur vitalité. Dans la suite de L'étoile rouge, L'ingénieur Menni (1912), cette ambivalence se manifeste de façon bien plus frappante encore. Le héros, Menni, un sage, un savant, un ingénieur et un grand leader, par hallucination, entretient une longue conversation avec Maro, un autre ingénieur qui se présente comme son vampire, « seigneur de la vie "morte" qui boit lentement son sang depuis quinze ans ». Comprenant que la vie l'a quitté et qu'il est exsangue, Menni se suicide.

Ce thème fantastique du vampirisme, qui pourrait être ailleurs très banal, occupe une place considérable dans l'œuvre de Bogdanov.

La domination du poids du passé, des idoles défuntes qui continuent d'encombrer l'idéologie, du « parasitisme » ou du vampirisme sont des thèmes récurrents dans toute l'œuvre de Bogdanov et pas seulement dans ses deux romans. L'empiriomonisme distingue ainsi plusieurs types de vampirisme représentés par des exemples historiques. Il y a, bien sûr, le vampirisme social des féodaux ou des capitalistes qui vivent du travail des autres sans rien apporter à la vie sociale mais aussi « le vampirisme des normes idéologiques » c'est-à-dire des idées mortes qui sont une entrave au développement vivant de l'idéologie.

Dans L'ingénieur Menni, la rencontre avec Maro est précédée du récit de la légende des vampires qui est « une des plus grandes et des plus sinistres vérités sur la vie et la mort ». En perdurant, en se survivant, la vie « morte » emplit l'histoire, elle nous entoure de tous côtés et boit le sang de la vie « vivante ».

Les vivants vampirisés, épuisés ont la « logique des morts », ils veulent le calme et l'immobilisme, l'arrêt du progrès. « Il leur arrive ce qui arrive aux gens, aux classes entières, aux idéaux et aux institutions, ils sont morts et sont devenus des vampires » [12] .

Bogdanov précise qu'il ne s'agit pas principalement ou seulement du vampirisme des capitalistes dénoncé par l'agitation révolutionnaire :

« Imaginez-vous un homme, un travailleur normal ou intellectuel. Il vit pour lui en tant qu'organisme physiologique, il vit pour la société en tant que travailleur. Son énergie rejoint le puissant courant de la vie, le renforce, l'aide à vaincre les éléments contraires. Il coûte sans doute en même temps quelque chose à la société, vit du travail d'autres individus, retire quelque chose à la vie qui l'entoure. Mais tant qu'il lui donne plus qu'il ne lui prend, il agrandit la somme de la vie, il est un plus, une valeur positive. [Au contraire] l'homme qui vit un peu trop longtemps, tôt ou tard se survit à lui-même. Vient le moment où il commence à prendre plus à la vie qu'il ne lui donne […].

« Il est non seulement un parasite de la vie mais également son ennemi actif ; il boit son suc pour vivre […]. Ce n'est pas un homme, car l'être humain, social et créateur, est déjà mort en lui ; il n'est que le cadavre de cet être. Un cadavre ordinaire, nuisible, physiologique, il faut l'éloigner, l'éliminer, sinon il empoisonne l'air, apporte la maladie. »

De ces considérations Bogdanov ne tire pas les conséquences politiques trop évidentes que l'on pourrait attendre ; pour introduire une euthanasie sociale, il lui faudrait accorder à la société, aux dirigeants, au Parti, une clairvoyance qu'il leur a toujours refusée. Il est d'ailleurs impossible de déterminer avec exactitude quand un être vivant s'est finalement transformé en vampire. Mais le danger est évident qu'un pouvoir politique prétende justement détenir cette omniscience et l'exercer pour le bien social, en éliminant les parasites et en pourchassant les vampires.

La solution de Bogdanov est de renvoyer à la morale personnelle : à chacun de savoir s'il est devenu un parasite et d'en tirer les conséquences. C'est une des explications du tempérament froid, platement utilitariste, totalement dévoué à la collectivité, héroïque et stoïque des Martiens. Cette psychologie idéale renvoie de façon évidente à celle de Rakhmetov dans le célèbre roman de N. Tchernychevsky, Que faire ? [13] , et Bogdanov essaya manifestement de vivre et de mourir en conformité avec ce modèle.

L'idée de l'échange des sangs comme moyen de lutte contre le vieillissement reçoit dans La tektologie une justification théorique sur la base des concepts systémiques ou organisationnels. Le vieillissement est alors défini comme un processus de désorganisation structurelle, comme une croissance des oppositions, des contradictions latentes entre les différents types d'organes et de cellules.

Pendant le cours de la vie, les cellules évoluent différemment et il se produit une disparité de résistance entre les différents éléments du corps. Cette disparité conduit à une désorganisation physiologique des cellules les plus spécialisées (cellules nerveuses ou glandulaires) qui sont éliminées par les cellules du tissu conjonctif plus stables au cours du temps. Les cellules de type supérieur subissent une « extermination progressive » par les « phagocytes », c'est-à-dire les cellules « mangeuses », ce qui conduit au déclin de l'organisme. L'ambivalence déjà notée concernant la transfusion (collectiviste/vampirique) est ainsi reproduite par Bogdanov pour le sang lui-même (comme milieu interne nourricier, tissu conjonctif/destructeur de l'organisme).

Lutter contre le vieillissement revient donc à trouver un moyen de rétablir la « conjonction » entre les éléments différenciés du corps. Le raisonnement procède ici par analogie. L'étude des organismes monocellulaires conduit à conclure à une sorte « d'immortalité » du protoplasme. Ce thème rebattu à l'époque trouve son origine dans les travaux d'Ernst Haeckel. Figure fondatrice du darwinisme allemand, E. Haeckel déplace la question darwinienne de l'évolution des espèces à l'évolution des embryons. Il croit être parvenu à mettre en évidence le type de la cellule originelle, la « monaire » (fondement par ailleurs du monisme biologique), qui se serait reproduite intacte depuis le premier moment de la vie. Par la présence de cette monaire, les organismes sont potentiellement immortels. Cependant ils se déstructurent et meurent.

Pour lutter contre cette mortalité individuelle, la Nature a inventé un premier moyen : la transmission sexuée de la vie. Bogdanov reprend à cette occasion l'idée, pourtant déjà bien dépassée à son époque, de « l'imprégnation sexuelle ». L'échange sexuel peut conduire non seulement à la création d'un nouvel organisme qui mêle des cellules des deux protagonistes, mais aussi il modifie les organismes des partenaires et notamment celui de la mère, en sorte que par « réflexion de l'hérédité », les enfants d'un second père peuvent ressembler aux enfants d'un premier géniteur.

Un autre moyen de lutte contre la mort est ce que Bogdanov appelle la conjugaison (konjugatsja) non plus physique mais culturelle des êtres humains. De plus, par « la dépendance de tous les organes et tissus à l'égard de l'activité nerveuse et cérébrale [14]  », la culture conduit à une restructuration physique des êtres si bien que, par exemple, la ressemblance entre conjoints peut devenir plus grande qu'entre frères et sœurs.

On voit donc que Bogdanov est incontestablement un adepte d'une forme extrême de lamarckisme — doctrine qui connut un regain de faveur après la Révolution soviétique, notamment dans les cercles eugénistes — caractérisée par l'influence para-génétique des conditions d'existence, la transmissibilité génétique des caractères acquis et mieux, pour Bogdanov, la transmissibilité de caractéristiques individuelles acquises par la transfusion sanguine.

« Si l'hérédité des caractères acquis existe, et apparemment, elle a été reconnue jusqu'à un certain point, par la science contemporaine, alors à travers quel autre environnement, sinon par le sang et la lymphe, les « impressions » pour ainsi dire, des changements qui sont survenus, pourraient-elles être transmises aux cellules embryonnaires par les autres parties du corps [15]  ? »

Le sang, comme on commence à le savoir à l'époque [16] , est caractérisé par Bogdanov comme « individuel par son contenu, c'est-à-dire différent dans différents organismes ». Il influence tous les organes et tous les tissus, son transfert d'un organisme à l'autre transporte donc, dans une certaine mesure, les « immunités » qu'il contient : résistance aux maladies infectieuses, capacités de défense des leucocytes, hormones, etc.

Par conséquent, à cause de ces propriétés spécifiques (et non à cause d'une « force vitale » ou de capacités nutritives dont Bogdanov rejette expressément l'importance), « il y a des raisons de penser que le sang jeune, avec ses éléments provenant de tissus jeunes, est capable d'aider un organisme vieillissant ». Bien entendu, il admet que des expériences s'imposent pour vérifier dans quelle mesure exacte des améliorations sont ainsi possibles.

L'idée que l'échange de sang entre jeunes et vieux pourrait être néfaste aux jeunes donneurs est écartée rapidement. Sauf dans les cas d'infection [17] , l'organisme jeune bénéficie d'une énorme capacité d'assimilation et, tout en rejetant les éléments destructifs, il peut s'approprier des éléments qui lui font encore défaut. L'échange des sangs est donc une concrétisation de la loi tektologique « d'égalisation des extrêmes et de complétion des manques » [18] .

Même si, finalement, Bogdanov proclame à nouveau que « l'élargissement de la vie dépend du dépassement des limites de l'individualité » et qu'en ce sens il n'y a pas de raison de se limiter à l'échange de sang jeune contre du sang plus âgé, la prévalence de l'échange intergénérationnel paraît marquée.

Cette approche de la transfusion entremêle deux voire trois conceptions assez différentes :

    • l'immortalité ou la pérennité de l'espèce par la reproduction d'une population ;
    • la survivance individuelle par la circulation génétique, sexuelle et, selon Bogdanov, transfusionnelle. C'est-à-dire l'immortalité par le collectivisme naturel des organismes, parachevé par le « collectivisme physiologique » qu'instaurera le socialisme ;
    • la réjuvénation ou le prolongement de la vie individuelle et l'augmentation de la vitalité grâce aux effets bénéfiques de la transfusion et plus spécialement le rajeunissement de l'organisme au moyen de transferts entre jeunes et vieux [19] .

Bogdanov et la question de l'immortalité dans la pensée russe

Le plus surprenant n'est peut-être pas l'étrangeté des conceptions médicales de Bogdanov, à toute époque des médecins ont développé des pseudo-théories plus ou moins aberrantes. On peut s'étonner davantage que ces idées aient été entretenues, poursuivies et activement promues par un bolchevik de première importance. Mais en fait, l'œuvre médicale de Bogdanov est une manifestation supplémentaire de l'importance que la culture russe et orthodoxe accordait à la question de l'immortalité, et, d'autre part, elle est aussi la concrétisation, au moins partielle, des idées des « constructeurs de Dieu » concernant la divinisation de l'homme et son immortalisation à travers le collectif.

Bogdanov refusait d'être assimilé aux « constructeurs de Dieu », notamment parce que sa version de l'immortalité était beaucoup plus matérialiste et qu'il ne prônait pas la création d'une nouvelle religion mais plutôt celle de nouveaux symboles par l'Art et la Culture. Néanmoins il en était très proche puisqu'il les comptait, tels A. Lounatcharsky ou V.A. Bazarov, parmi ses amis de toujours.

L'économiste et soviétologue Peter Wiles a rappelé que, dans la religion orthodoxe, la vie éternelle qui est promise est interprétée dans un sens très matériel et très semblable à la vie terrestre. La Résurrection, la Pâque, est la plus grande fête de l'année religieuse, avant la Naissance du Christ. De plus, la matière elle-même est spiritualisée : elle est sainte car elle porte l'Esprit. La théologie orthodoxe rejette donc (tout comme le monisme) le dualisme corps-esprit ou esprit-matière.

L'intérêt de la pensée russe pour la Résurrection de la chair a culminé dans l'œuvre de N.F. Fedorov (1823-1903), qui fut très influent en son temps puisque F. Dostoïevsky, N. Tolstoï et V. Soloviev lui rendirent hommage. Cette œuvre a été redécouverte récemment en Russie et les idées de N.F. Fedorov y ont connu un vif regain d'intérêt.

Nikolaï Federovitch Fedorov était un obscur bibliothécaire de Musée Roumiantsev. Chrétien fervent, il n'en était pas moins un croyant fanatique en la résurrection matérielle sur Terre, il était aussi slavophile, adepte de la sobornost, de la collectivité des chrétiens. Doué d'une audace de pensée illimitée, il vivait dans un utilitarisme radical fondé sur un mode de vie spartiate et un dédain absolu des arts et des grâces. Son modèle de société était absolument patriarcal : la famille en était l'institution exemplaire, la maternité par contre était dévaluée et, d'ailleurs, la résurrection devait la rendre inutile ! La doctrine fondamentale de Fedorov affirme que le but de l'homme est de réaliser le salut universel collectif et matériel sur Terre.

Il soutint qu'un jour l'intelligence humaine de la Nature atteindrait un tel degré qu'elle serait en mesure de reconstruire particule par particule les corps mortels tombés en poussière.

Très curieusement, les bolcheviks de gauche A. Lounatcharsky, V. Bazarov, M. Gorki ont formulé une version socialiste directement apparentée à ces idées. Lounatcharsky dans La religion et le socialisme (1908-1911) appelle à une religion moniste et prolétarienne. Il s'agit de compléter par des mythes et des rituels nouveaux le rationalisme marxiste qui manque de pouvoir de conviction et d'entraînement. Dès lors les symboles chrétiens sont transposés, le Père sera représenté par les forces de production, le Fils par le prolétariat et le Saint-Esprit par le Socialisme scientifique. L'homme devient lui-même Dieu mais par le collectif. Le collectivisme futur réalisera pleinement la divinité de l'homme : l'humanité atteindra au savoir suprême, au bonheur suprême, à la toute puissance, à l'amour universel et à la vie éternelle. Toutefois cette immortalité ne sera pas acquise à titre individuel mais au travers de la collectivité : « Les gens seront immortels pour autant qu'ils auront développé leur "moi" au-delà des limites de l'individualisme en une tendance vers la communauté. » Construire la société collectiviste c'est donc construire Dieu : d'où le nom du mouvement des « constructeurs de Dieu ».

Une conséquence directe de ces conceptions fut l'instauration du culte de Lénine. Ce culte fut organisé par trois hommes L. Krasin (alors commissaire du Commerce extérieur), A. Lounatcharskii (commissaire à l'Éducation) et V.D. Bonch-Bruevich, un autre vieux-bolchevik. Avant la mort de Lénine, comme secrétaire du Conseil des commissaires du Peuple, Bonch-Bruevitch, qui était un spécialiste éminent des sectes russes, avait la charge de l'image publique de Lénine et il prenait une part active à la réalisation des portraits, affiches, photographies et sculptures de Lénine. Bonch-Bruevich fut en fait l'organisateur des funérailles de Lénine : il mesura sa dépouille pour le cercueil, choisit l'emplacement de la tombe sur la Place Rouge et l'inscription « LENIN » au-dessus de la première crypte.

Toutefois il était opposé à la momification de Lénine qui avait d'ailleurs souhaité recevoir une simple sépulture près de sa famille ou subir la crémation [20] .

L'idée de la momification revient à la troïka exécutive de la Commission des funérailles, nommée une semaine après ces funérailles, et qui reçut pour mission de veiller sur le corps et d'élever un tombeau. Cette troïka était formée de L. Krasin (qui eut le rôle essentiel), V. Molotov et A.S. Enukidze. Il est significatif qu'ultérieurement la Commission des funérailles ait été renommée Commission pour l'immortalisation de la mémoire de V.I. Ulianov (Lenin).

Krasin joua un rôle déterminant dans le choix de l'architecte du mausolée (A.V. Schchusev) et dans sa décoration. Ce fut lui qui eut l'idée d'un sarcophage transparent pour conserver et exposer Lénine. Ingénieur de formation, il s'occupa aussi de la construction d'une réfrigération qui, par circulation d'air froid dans le sarcophage, devait maintenir le corps intact.

Mais, pour une raison inconnue (les dates suggèrent que l'opération de momification intervint trop tardivement), au bout d'un mois, le corps commença à se décomposer [21] . Un anatomiste et un chimiste furent commis pour arrêter la décomposition et conserver le corps.

Il est probable que Krasin voulait préserver le corps de Lénine pour son éventuelle résurrection. Rappelons que Krasin avait été un proche compagnon de Bogdanov dans la période d'avant-guerre et qu'il avait fait partie du groupe Vperiod où on retrouvait tous les « constructeurs de Dieu ».

Dans un discours, en 1921, aux funérailles d'un nommé Lev Iakovlevich Karpov, Krasin avait déclaré :

« Je suis certain que le temps viendra où la science sera toute-puissante, qu’elle sera capable de recréer un organisme décédé. Je suis certain que le temps viendra où on sera capable d'utiliser les éléments vitaux d'une personne pour recréer sa personne physique. Et je suis certain que lorsque ce temps viendra, lorsque la libération de l'humanité usant toute la puissance de la science et de la technique sera capable de ressusciter les grandes figures historiques […], parmi ces grandes figures il y aura notre camarade Lev Iakovlevitch. »

C'était exactement une des idées forces de Fedorov et on doit penser qu'elle devait s'appliquer a fortiori à Lénine. Le culte de Lénine devait d'ailleurs reprendre systématiquement l'évocation de l'immortalité de Lénine, comme l'écrivait Maïakovsky dès 1924 dans son poème « Komsomolskaïa » :

Lenin et Mort
ces mots sont ennemis
Lenin et vie
sont camarades
Lenin a vécu
Lenin vit
Lenin vivra.

Les trois derniers vers furent un des slogans les plus répandus de la propagande soviétique jusqu'à son effondrement.

L'influence politique et surtout idéologique de Bogdanov a été considérable, mais son œuvre médicale fut à la fois plutôt mince et sans grande portée. On peut noter à son crédit la fondation de l'Institut de Moscou dont la seule contribution originale que je connaisse fut l'utilisation, pour les transfusions de sang, de cadavres congelés (S. Yudin). L'idée de la régénération par transfusion fut poursuivie par le grand gérontologue Bogomolets, qui avait été membre de l'Institut, mais il est admis aujourd'hui que ses expériences sont sans valeur.

Les causes de ces échecs sont évidentes. Elles sont dans les fondements spéculatifs et a priori des conceptions de Bogdanov qui s'opposent, en dépit de leur scientisme, aux méthodes expérimentales. Elles se trouvent dans cette utopie très russe qui pense qu'il est possible de s'arracher d'un coup au monde présent, que le volontarisme suffit pour, d'un bond prodigieux, atteindre au paradis terrestre.

Ces erreurs, comme la mort de Bogdanov, sont exemplaires de l'échec de la révolution soviétique. La vie de Bogdanov suit la trajectoire de la Révolution. Sa mort se produit au point de retournement définitif de l'utopie libératrice en dictature. Les destructeurs d'idoles avaient créé un nouveau Dieu. Le collectivisme physiologique s'achevait en suicide(s) et en destructions de masse.

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L’auteur

Agrégé de sciences économiques. Professeur à l’Université de Nantes et Directeur du CEBS (Centre d’économie des besoins sociaux) de la Faculté des sciences économiques et de gestion. Spécialiste d’économie du vieillissement et de l’économie soviétique puis russe.

Il a notamment publié ces dernières années :

— « Une allocation dépendance : simulations et projections », (avec D. Bouget), Retraites et Sociétés (CNAVTS), n° spécial, mars 1994 ;

— « L'hyperinflation russe », (avec L. Després), Revue d'économie financière, n° 21, juillet-août 1992 ;

— La grande transition : économie de l'après-communisme (avec G. Duchêne, dir.), Paris, Cujas, 1991 ;

— Le prix de la dépendance. Comparaison des dépenses des personnes âgées selon leur mode d'hébergement (avec D. Bouget), Paris, La Documentation française, 1990 ;

— « L'entreprise socialiste », in Encyclopédie de gestion, Paris, Vuibert, 1988.

— « Efficacité et propriété », Revue économique, vol. 38, n° 6, novembre 1987.

* Université de Nantes, Faculté des sciences économiques et de gestion, Centre d’économie des besoins sociaux, 110 boulevard Michelet, F-44071 Nantes cedex 03.

1. Tous mes remerciements à Andrei Belykh (Université de Saint-Pétersbourg) sans qui je n'aurais pu accéder aux fonds de la bibliothèque Saltykov-Chtédrine.

2. Zemlyachestva : société non officielle liant les étudiants d'une même région.

3. Berdyaev paraît impliquer qu'en fait il subissait un traitement pour troubles mentaux.

4. A. Yassour, « Bogdanov et son œuvre ».

5. Pour certains, il aurait rompu vers 1921 avec le Parti, pour d'autres (A. Yassour) c'est en 1913 qu'il aurait cessé toute activité politique ; selon son autobiographie, c'est dès 1911 c'est-à-dire avant la formation du Parti bolchevik (1912).

6. A.A. Belova, A.A. Bogdanov, p. 30.

7. A. Yassour, « Bogdanov et son œuvre », p. 548.

8. Une nouvelle bibliographie est en préparation sous la direction de R. Biggart et G.D. Globeli.

9. À ce propos, lire les travaux de A.M. Moulin.

10. La transfusion par ponction transcutanée au moyen d'une aiguille, inventée en 1907, ne se répandit qu'après 1914, l'assemblage des vaisseaux d'artère à veine était donc la technique courante au moment de la publication de L'étoile rouge.

11. Les exemples cités paraissent ne concerner que des échanges de sang entre hommes et quelques indices peuvent suggérer une composante homosexuelle. En tout cas la place des femmes dans cette utopie est très mineure. Dans La lutte pour la vitalité, quelques expériences de transfusion avec des femmes sont toutefois mentionnées.

12. L'étoile rouge, p. 286.

13. Rakhmetov sera d'ailleurs un des nombreux pseudonymes de Bogdanov.

14. Essays in tektology, p. 154.

15. Essays in tektology, p. 156.

16. Les groupes sanguins ont été découverts en 1901 par Karl Landeister.

17. Page 155, a contrario, le fait de contaminer une personne plus âgée avec du sang infecté est certainement contre-indiqué. C'est pourtant ce que fait Bogdanov en 1928 lors de sa transfusion fatale.

18. Cette loi, manifestement contraire aux principes de la dialectique et à ceux de la lutte des classes, sera violemment dénoncée comme « erreur mécaniste » dix ans plus tard par le successeur de Bogdanov à la direction de l'Institut.

19. Notons que chez Fedorov (voir infra) il n'est rien de plus élevé moralement que, pour un enfant, de ramener son père à la vie ; voir Wiles.

20. À cause du refus du dualisme entre le corps et l'esprit, l'idée de crémation est presque sacrilège pour la tradition orthodoxe car elle interdit la résurrection.

21. Selon les croyances orthodoxes, le corps des saints ne se décompose pas.