Résumé
Le centenaire de l’Inspection du travail nous incite à penser
la façon dont le droit est produit à travers sa perception et son application.
À la dénonciation initiale de l’illusion d’un droit protecteur a succédé
la condamnation sans appel de la figure douteuse de l’inspecteur, fonctionnaire
incompétent techniquement, socialement et moralement. La recherche d’une
véritable Inspection ouvrière a permis ensuite de rendre l’institution
plus légitime. Le rapprochement du syndicalisme et de l’Inspection s’est
réalisé à travers les figures successives de l’Inspection ouvrière, de
l’Inspection composite et enfin de la syndicalisation des inspecteurs.
Cette reconnaissance progressive dissimule quelques invariants qui structurent
encore la polémique entre l’État et la CGT mais aussi entre les divers
courants syndicalistes de nature idéologique ou professionnelle.
CGT – Conquête sociale – Discours syndical – Droit
du travail – Inspection du travail.
Summary
Factory Inspectorate and Labour Inspectorate in the CGT’s
Policy Statement from the Institution’s Beginning to the Inter-War Years
The centenary of the factory inspectorate leads us to think
about the way in which the Law is produced through its perception and
practice. The initial denunciation by the CGT of an illusory protection
Law was followed by the total condemnation of the inspector himself, seen
as a technically, socially and morally incompetent official. The ensuing
search for a proper labour inspectorate gave the institution greater legitimacy.
The drawing together of trade unionism and the factory inspectorate occurred
through the successive figures of the labour inspectorate, heterogeneous
inspectorate and, finally, the unionization of the inspectors themselves.
This gradual recognition hides some constant themes which still structure
not only the polemic between State and the CGT, but also the different
trade unionist trends of an ideological or professional nature.
CGT – Factory inspectorate – Labour laws – Social
conquest – Trade union statement.
L’histoire de la classe ouvrière est marquée par une longue
série de conquêtes sociales. Ce droit serait sans cesse menacé d’inefficacité.
Il fallait pour le rendre effectif échapper à la logique d’un dialogue
ouvriers-patrons et que la voix de l’État fasse entendre une possible
conciliation. C’est pourquoi la figure de l’Inspection du travail condensera
toujours les espérances mais aussi les déceptions dans la vertu protectrice
et émancipatrice d’une législation du travail. Ce constat invite à rechercher
dans le discours de la CGT
[1] , de la genèse de l’institution à l’entre-deux guerres, quelques
clefs pour frayer l’accès à une connaissance de la façon dont le droit
est produit à travers son application et sa réception
[2] . Cette rencontre de la CGT naissante et de l’Inspection se réalise
dans un contexte novateur. Le xixe siècle finissant se caractérise d’abord
par un essor sans précédent de la législation ouvrière aboutissant à la
promulgation du code du travail. Le syndicalisme se métamorphose aussi
en se démarquant des organisations politiques. Les vieilles oppositions
(mutuellistes-collectivistes, possibilistes-guedistes, allemanistes-broussistes)
se brassent au sein d’un long et chaotique processus d’unification de
la Fédération nationale des syndicats et de la Fédération nationale des
Bourses du travail. Les thèses libertaires et syndicalistes-révolutionnaires
vont trouver là un terreau fécond. On doit à Pierre Bance d’avoir montré
qu’il n’existe pas de système véritable propre à chaque courant syndicaliste
ou ensemble professionnel mais des déclarations hésitantes de leurs délégués
[3] . Ce bricolage apparent dissimule en fait quelques grandes structures
polémiques qui nourrissent encore les comportements de nombreux acteurs.
I. Le silence bavard de la CGT entre les réformes de l’Inspection
La CGT parle relativement peu de l’Inspection du travail
malgré la succession des réformes
[4] . Elle regarde l’institution de façon oblique.
Une inspection du travail en gestation
Une première loi du 21 mars 1841 prévoit une réglementation
du travail pour les enfants et donne au gouvernement la faculté de nommer
des inspecteurs mais sans prévoir de financement. L’administration détache
alors quelques fonctionnaires déjà en poste lorsqu’elle ne recourt pas
simplement au bénévolat. Plusieurs départements créent leur propre service.
L’Empire transfert ensuite ce contrôle aux ingénieurs des Mines. La défaite
militaire de 1871 va inciter les pouvoirs publics à étudier les moyens
de « régénérer la France » sans cependant « désavantager
l’industrie ». La loi de 1874, qui trouve son origine dans une proposition
déposée en juin 1871 par Ambroise Joubert — manufacturier monarchiste
—, prévoit la nomination d’inspecteurs choisis par les conseils généraux,
rémunérés par l’État et installés auprès de commissions locales composées
de notables et d’industriels. Il s’agit alors de rallier à la cause, et
non de punir, les entrepreneurs peu respectueux des textes limitant le
travail des enfants et des filles mineures. Une loi de 1883 charge même
les inspecteurs du contrôle de l’application de la journée des « 10
heures » votée en 1848. La loi de 1874 reste cependant très mal appliquée
car elle est beaucoup trop générale et dépourvue de moyens. Le combat
syndical prend corps parfois sous les canons d’un syndicalisme d’action
directe. On cherche alors à généraliser des délégués à la sécurité en
s’inspirant de ceux institués dans les mines. Certaines villes créent
quelques postes d’inspecteurs ouvriers pour contrôler leurs propres services.
Le Conseil municipal de Paris finance ainsi en 1887 cinq postes d’inspecteurs
ouvriers municipaux désignés sur proposition des chambres syndicales.
Le gouvernement s’oppose au projet et annule les nominations. La République
de Gambetta va alors tenter de rallier les ouvriers à sa cause en réformant
l’institution. La loi votée en 1892 crée en effet un véritable corps homogène
et hiérarchisé. Elle généralise le concours comme seule voie d’accès,
traduisant la conviction qu’un meilleur recrutement est un gage d’efficacité.
Elle tente aussi de clarifier les missions de l’Inspection. La loi laisse
cependant encore de côté le travail à domicile pourtant essentiel chez
les femmes et les enfants. La loi dite des « sièges » du 29
décembre 1900 autorise l’inspecteur à pénétrer dans les magasins pour
vérifier que le nombre des sièges coïncide avec celui des vendeuses. La
loi sur l’hygiène et la sécurité du 10 juillet 1903 étend même la compétence
de l’Inspection à l’univers des employés. Ces réformes rallient la majorité
des suffrages car elles donnent lieu à diverses interprétations. Les socialistes
et les républicains y voient un moyen d’améliorer la condition ouvrière.
Les catholiques sociaux espèrent ainsi protéger les enfants, la femme
et la famille. Les nationalistes en attendent une amélioration de la « race ».
Un regard oblique sur l’inspection
La CGT portera longtemps un regard oblique sur l’institution,
la saisissant à travers d’autres objets. Isabelle Lespinet a montré en
effet la nécessité de penser la création rapprochée du Conseil supérieur
du travail, de l’Office du travail et du corps des inspecteurs comme les
traces d’un même désir de résoudre la question sociale [5] . Cette reconnaissance se fera également à travers
d’autres institutions comme les conseils des prud’hommes ou la médecine
du travail. Le silence apparent des syndicalistes à l’égard de l’Inspection
n’est donc pas l’indice d’un « vide » mais bien plutôt celui
d’un « trop-plein ». Que dire encore, que dire de plus que ce
que chacun sait en quelque sorte nativement ? C’est pourquoi, dans
ce déluge de brochures syndicales de l’entre-deux guerres, l’Inspection
ne semble pas avoir mérité une livraison particulière. La CGT ne pouvait
pourtant négliger l’acquis. Il lui fallait le dire encore mais autrement.
Le discours procède donc le plus souvent par allusion ou analogie. La
CGT peut ainsi, dans ce front enterré, soutenir une position bien campée
pour mieux dire le caractère incontournable de la division de la société.
Il lui a fallu pourtant réagir également de manière « réflexe »
aux multiples réformes. Elle a agi alors par à coups sans souci d’harmonie,
ou mieux, en dessinant, en creux, ce que l’Inspection devait devenir.
La prise de position supposait en effet de nombreux déplacements et contournements :
il fallait sans cesse (dé)construire la figure de l’Inspection pour y
régler « une fois pour toutes » la question pourtant jamais
refermée de (la nature de) l’État. Les points de clivage demeurent pour
l’essentiel inchangés et si les solutions avancées pour rendre l’Inspection
plus efficace ont bougé, leur quête conduit toujours vers un rapprochement
de l’Inspection et du syndicalisme.
La stratégie discursive de la CGT
L’analyse du discours de la CGT est tributaire de la qualité
des sources. Il nous a fallu compenser cette « discrétion »
en multipliant les sondages dans les archives — comptes rendus des congrès
notamment — et la presse pour constituer un corpus suffisant. Nous avons
privilégié les discours nationaux de la CGT cherchant à saisir ses positions
collectives tout en tentant de faire valoir les divergences à travers
un échantillon de titres corporatifs. Nous ne nous sommes pas livrés à
une étude lexicale statistique par analyse des fréquences et co-occurrences
car « ce qui préexiste à l’usage qu’on fait des signes linguistiques,
c’est non le signe linguistique lui-même régi par les normes habituelles
de la langue, mais une quantité plus ou moins grande d’usages sociaux
précédents de ce signe » [6] .
Il nous a semblé en l’espèce plus fécond de suivre la piste
ouverte par B. Gardin : « Chaque groupe politique construit
donc deux dictionnaires ; le sien, qu’il veut faire devenir le dictionnaire
de la langue, celui de l’adversaire, qu’il voue à la disparition (...).
Il s’agit pour chacun des groupes de placer et/ou de maintenir "en
langue" ses signifiants et ses signifiés, de lutter contre la tentative
inverse de l’adversaire
[7] . »
La stratégie de la CGT consiste donc à faire lire comme
allant de soi des associations signifiant/signifié qu’elle lutte en fait
pour imposer. Elle tend à doter sa contre-figure d’une Inspection ouvrière
d’une « nécessité naturelle » tout en privant la figure rivale
de toute « vérité linguistique ». Cette stratégie discursive
repose en fait sur des exercices de captation et de « recyclage »
du vocabulaire. Elle puise aussi dans la capacité à faire naître de nouveaux
signes. L’opération est en voie de réussir lorsque ce n’est plus la CGT
qui parle de son « Inspection ouvrière » mais les autres institutions,
c’est-à-dire à terme le « français » de tout le monde. Le discours
syndical en tant que discours non dominant est donc (presque) arrivé à
imposer (provisoirement) un signe sans cesser pourtant d’être dominé.
II. L’Inspection du travail :
un non-lieu pour la CGT
L’inspecteur apparaît initialement comme une monstruosité
car il est censé camper dans un entre-deux qui n’existe pas. La critique
s’empare aussi de sa personne. Cette déchéance ne laisse pas de vide car
on dessine d’autres figures sur le thème d’une Inspection ouvrière. Au
rejet brutal de l’institution succède alors de multiples transactions
sur le chemin d’une reconnaissance.
L’illusion d’un droit protecteur
La figure de l’inspecteur est construite par assemblage
de schèmes politiques et religieux. Il est conçu comme un arbitre ou un
intercesseur auprès d’un État dont la loi garantit la protection au plus
faible ou la promotion de l’intérêt général. Cette confiance dans la vertu
émancipatrice du droit du travail est d’abord dominante. P. Bance rappelle
qu’« avant 1886, il n’y eut pas d’opposition systématique à la loi
du travail, et toutes les écoles syndicalistes, à l’exception des anarchistes,
réclamaient l’intervention du législateur » [8] .
La création de l’inspecteur coïncide donc avec le moment
où l’on commence à dénoncer la chimère d’un droit protecteur : « On
peut et on doit conclure que, si les hommes sont méchants, ils ne peuvent
faire des lois, et si les hommes sont bons, ils n’en ont pas besoin [9] . »
La loi ne peut qu’entériner l’action des travailleurs et
ratifier ce qu’elle ne peut ignorer ou empêcher car elle est en elle-même
impuissante : « Il est en effet une chose remarquable, c’est
que chaque fois qu’une loi pouvant améliorer le sort du travailleur est
votée, un règlement d’administration publique vient, sinon détruire, tout
au moins annihiler complètement les effets bienfaisants de cette loi [10] . »
L’illusion juridique est donc dangereuse car elle détourne
des vrais combats. La Voix du Peuple de 1901 est sans illusion :
« L’esprit de réforme est aujourd’hui tel qu’on a semblé tout attendre
de l’amélioration des lois (...). La grève partielle ou générale reste
et demeure la seule et véritable arme du prolétariat. » Le Combat
syndicaliste de 1928 épouse les mêmes positions : « Il faut
bien se pénétrer de ceci, les lois ouvrières n’ont de valeur qu’autant
que, par leur action énergique, les travailleurs en imposent l’application. »
Ce refus de toute législation sera pourtant de courte durée.
Les anarcho-syndicalistes, métamorphosés en syndicalistes-révolutionnaires,
en appellent à nouveau à l’État. Leur pragmatisme va les pousser à accepter,
voire même à revendiquer, le développement d’une législation ouvrière :
« Nous ne pouvons croire qu’il y ait dans la classe ouvrière des
individualités assez rebelles à toute pensée émancipatrice pour repousser
une protection légale comme superflue et attentatoire, pour réclamer la
liberté individuelle qui n’est que l’abandon à sa propre faiblesse, la
génuflexion, l’esclavage du producteur
[11] . »
Le piège de l’intercession
L’inspecteur est censé camper au centre comme un médiateur
cherchant au nom de l’intérêt général à réconcilier les particuliers et
l’universel. Le discours de la CGT va saper cette fonction de juge départiteur
en attaquant la thèse selon laquelle l’État est à la fois extérieur et
supérieur aux intérêts particuliers. La médiation suppose en effet la
fondation d’un espace pour une transaction et un partage autres que celui
établi par la force. Or, la CGT répète inlassablement qu’il n’y a pas
de juste milieu. Le droit exprimant un rapport de force ne peut être en
outre appliqué de façon neutre. La CGT condamne donc sans appel la première
Inspection de 1874. Les deux congrès ouvriers de 1888 exigent dans les
mêmes termes « l’abrogation de la loi par laquelle la surveillance
des ateliers est confiée à des ingénieurs et chefs d’ateliers »
[12] . On se replie ainsi durablement sur la critique de l’institution
chargée de veiller à l’application du droit : « Nous discuterons
cette conception étrange qui a fait confier l’exécution de la Loi non
pas à ceux au profit de qui elle est faite — c’est-à-dire aux ouvriers
— mais à ceux précisément contre qui la Loi est, du moins officiellement,
tournée, c’est-à-dire aux patrons et à ceux qui ont toujours fait corps
avec le patronat [13] . » La réforme de 1892 n’atténue au départ
nullement la condamnation. Elle déplace le front, et puisque l’Inspection
procède du modèle de l’intercession on va lui donner figure humaine.
III. L’Inspection du travail : une figure douteuse
L’Inspection est une institution comparable aux autres spécialisations
fonctionnelles de l’État mais elle est aussi « déjà-toujours »
personnifiée. On parle donc peu de l’Inspection mais davantage des inspecteurs.
La loi de 1892 « n’a pas donné tous les résultats que l’on était
en droit d’attendre d’elle (...), ceci est dû à l’ambiguïté du texte (...)
et enfin à la façon de choisir les inspecteurs »
[14] . L’Inspection est ainsi dénigrée dans la personne même de ses
représentants. On dénonce à la fois leur incompétence et leur partialité.
Une incompétence technique
L’incompétence est structurelle car elle tient à l’impossibilité
pour des fonctionnaires généralistes d’effectuer des contrôles spécialisés.
L’inspecteur ne peut être un homme de (tous les) métier(s). Il manque
d’expérience dans l’exercice de chaque profession. Il fait en outre figure
de huron dans un monde étrange(r) et ne peut déjouer les pièges du patronat
ou apprécier convenablement les risques. Les divers courants de la CGT
s’accordent donc pour exiger une Inspection composée de personnes qualifiées
et cette « compétence, nous sommes certains de la trouver parmi nos
militants syndiqués : elle sera au moins égale, sinon supérieure,
à celle des agents gouvernementaux »
[15] .
Une incompétence sociale
L’inspecteur est souvent dépeint comme un personnage candide,
crédule et de ce fait inoffensif. Il importe dans le monde du travail
les règles de la bienséance bourgeoise. Son efficacité et son savoir-faire
se heurtent alors aux règles du savoir-vivre. La presse s’en prend particulièrement
à l’usage qui veut que, par courtoisie, on prévienne à l’avance des visites.
On raconte de nombreuses anecdotes où le patron gruge aisément un inspecteur
trop « naïf » : « Les inspecteurs actuels du travail,
quel que puisse être leur dévouement, sont trop souvent impuissants à
remplir le rôle que la loi leur a tracé. Soit qu’ils se laissent trop
facilement circonvenir par les directeurs d’usine ou chefs d’atelier,
soit que ceux-ci emploient des moyens spéciaux pour tourner la loi, les
prescriptions légales sont rarement observées et le travailleur n’est
pas protégé du tout [16] . » Cette bienveillance à l’égard du
patronat a une origine sociale : « Les inspecteurs pas plus
que le dernier des hommes ne sont exempts des faiblesses humaines. Ils
subissent eux aussi les influences de leur milieu, des courants d’opinion
[17] . » Il faudrait être fils du peuple pour ne pas se laisser
prendre. L’inspecteur n’est ni issu du monde du travail ni délégué par
ses organisations. Il ne peut donc comprendre la vie des prolétaires et
tombe dans tous les pièges tendus par le patronat. Cette innocence est
en outre renforcée par un mépris à l’égard du syndicalisme. Les inspecteurs
entretiennent peu de relations personnelles ou professionnelles avec les
militants malgré la circulaire du ministère du Commerce en date du 19
janvier 1900 qui rappelle que « chaque inspecteur devra d’abord entrer
en relation oralement ou par lettre avec les secrétaires des Bourses du
travail et les Unions locales des syndicats de sa section, il leur donnera
son adresse et les priera de lui signaler toutes les infractions aux lois
protectrices du travail »
[18] . Les renseignements fournis par la police montrent à l’inverse
quelques liens familiaux ou amicaux avec le milieu industriel.
Une incompétence morale
L’accusation porte aussi sur le terrain moral. L’inspecteur
n’est pas crédible car il est un fonctionnaire zélé et non un militant :
« Les gouvernants et les inspecteurs feront appliquer cette loi de
1900 comme leurs prédécesseurs ont fait appliquer celles de 1848 et de
1892 [19] . »
La CGT recherche dans la longue liste des dérogations accordées
la preuve de sa faiblesse coupable. On se plaint de son manque de sévérité.
La structure hiérarchique est dénoncée comme cause d’inefficacité :
« La plus grande bienveillance fut donc recommandée aux inspecteurs
qui s’appliquèrent d’abord à faire pénétrer l’esprit de la loi dans les
centres industriels par la persuasion et la bienveillance [20] . »
On conteste, par exemple, l’interdiction faite par l’inspecteur
divisionnaire à ses subordonnés de transmettre aux chambres syndicales
ou à la Bourse du travail des informations précises sur les entreprises
sous peine de violation du secret professionnel
[21] . Ce refus, interprété comme une entrave au savoir économique,
professionnel et juridique, c’est-à-dire à l’émancipation morale, nourrit
une correspondance abondante avec le préfet et l’inspecteur divisionnaire [22] . Comme l’argent est la pire des souillures,
on soupçonne l’État d’acheter le silence coupable des inspecteurs par
le versement de traitements élevés : « Nos gouvernants ont fabriqué
une loi qui réglemente le travail des femmes ; des inspecteurs et
des inspectrices sont chargés d’en assurer l’application et touchent à
nos dépens des appointements considérables [23] . » L’inspecteur ne semble finalement
pas mieux loti que les autres fonctionnaires. Il figure souvent à leurs
côtés dans la liste des complices vilipendés du patronat : « La
complicité avouée ou tacite de ceux qui ont la charge de l’exécution de
la loi, inspecteurs, magistrats, agents administratifs, avec les patrons
rebelles à la loi — voilà ce que proclame avec une force accusatrice chaque
phrase du rapport officiel
[24] . »
IV. À la recherche d’une Inspection ouvrière
Le refus d’une Inspection du travail issue du pouvoir économique
ou politique ne débouche cependant pas sur un vide. Les syndicalistes
cherchent à retourner l’arme. La fondation d’une Inspection ouvrière interdirait
en effet d’occulter la division de la société en classes antagonistes
car elle institutionnaliserait la contradiction entre un droit bourgeois
et un organe d’exécution ouvrier. On se réjouit par avance « du zèle
que mettraient nos militants syndiqués à accomplir leurs fonctions » [25] .
Un discours à plusieurs voix
Cette contre-figure présentera divers visages. L’opinion
de la CGT cache en fait une grande disparité. Certains syndicats dénoncent
la duperie de tout projet protecteur, d’autres proposent de suivre l’exemple
des délégués à la sécurité des mines, les derniers enfin préfèrent la
création d’un corps d’inspecteurs ouvriers. Cette disparité traduit d’abord
des orientations idéologiques différentes. Les courants réformateurs (mutuellistes,
broussistes) veulent « ce qui est possible » et revendiquent
de « bonnes lois » car « il nous appartient, à nous qui
avons tant souffert (...), de proclamer hautement la souveraineté de la
loi et le devoir pour tous les bons citoyens de s’y soumettre »
[26] . Les guedistes issus de la scission de 1880 exigent aussi que
« les législateurs s’occupent de donner au travail de bonnes lois
de protection »
[27] . La fédération des Bourses créée en 1892 (libertaires, allemanistes,
blanquistes) va développer d’abord un parti-pris plus antiétatique mais
contrebalancé rapidement par un pragmatisme qui fera que l’Inspection
sera finalement « recyclée » à travers d’autres institutions.
La diversité des positions provient aussi de l’hétérogénéité
de l’attitude du monde ouvrier. Les catégories les plus miséreuses regardent
les lois sur le travail comme un obstacle supplémentaire à la vie. L’exclusion
des enfants de l’usine prive en effet les ménages ouvriers d’un salaire
complémentaire : « Les lois ouvrières (...) ne servent pas à
grand-chose. Au contraire, elles se retournent le plus souvent contre
celui au profit de qui elles semblent avoir été faites, comme la loi sur
le travail des femmes et des enfants ou bien cette loi récente sur les
accidents du travail qui non seulement n’améliore rien mais est contraire
aux intérêts immédiats aussi bien des exploiteurs que des exploités
[28] . »
Le soutien à l’institution se rencontre pourtant aussi bien
dans des corporations reconnues et protégées comme celle du livre que
parmi les personnels non protégés comme les « ouvriers sanitaires »
qui, exclus des législations ouvrières, aspirent à la protection de l’Inspection.
Le transfert des missions aux conseillers prud’hommes
Les syndicalistes prônent en premier lieu le transfert des
missions aux conseillers prud’hommes. La CGT entend ainsi utiliser au
mieux cet instrument ancien et admiré et faire du neuf (incontestable)
avec du vieux (incontesté) : « Il ne faut pas oublier que les
conseils des prud’hommes sont les seuls tribunaux se rapprochant de la
démocratie, et qu’il y a là le germe de l’idée principale de l’organisation
judiciaire future [29] . » Cette proposition antérieure à la
loi de 1892 est réaffirmée encore lors de quelques congrès corporatifs.
Le congrès international de l’ameublement réuni à Paris en 1899 demande
par exemple que « l’application des futures lois protectrices soit
confiée au conseil des prud’hommes » [30] . La CGT milite en effet avant tout pour l’extension
des prud’hommes à toutes les professions et la création d’une juridiction
d’appel paritaire à la place du recours au tribunal de commerce. Les grandes
Bourses ont entouré les conseils de prud’hommes de diverses institutions
chargées de surveiller les élus mais aussi de les former à la procédure
et au droit dans le but « d’étudier les lois que nous avons à subir
et d’apprendre quels avantages nous pouvons tirer de celles dites “ouvrières” »
[31] .
Cette formation est surtout assurée par des avocats ou des
médecins sympathisants à la Cause et non par des inspecteurs.
Une Inspection du travail exclusivement ouvrière
La CGT est contrainte, après la réforme de 1892, de reconnaître
l’existence d’une institution ad hoc mais elle va tenter de la
transformer. Le congrès de Rennes de 1898 revendique la métamorphose de
l’Inspection du travail en une véritable Inspection ouvrière. On s’accorde
unanimement pour refuser une sélection par l’État mais on se divise ensuite
entre l’élection et la cooptation. L’élection a ses partisans qui, comme
au congrès de Rennes, raisonnent encore par analogie avec les conseils
des prud’hommes et souhaitent faire bénéficier l’institution de la légitimité
que donne le suffrage. La majorité se rangera ensuite en faveur d’une
désignation directe entendant ainsi marquer un clivage entre le judiciaire
et le politique. Le conseil des prud’hommes s’intéresse à des individus.
L’inspecteur a plutôt affaire à l’ouvrier collectif. Les congrès de 1902
à 1906 proposent « de confier aux syndicats, par l’organe d’un délégué
choisi par eux, le droit de dresser des procès-verbaux » [32] . La thèse bénéficie durant une dizaine d’années
d’une aura certaine, y compris au sein d’institutions éloignées de l’univers
militant. Le congrès national scientifique d’hygiène ouvrière, réuni à
Lyon en 1894, après avoir porté un jugement négatif sur l’application
de la loi de 1892, propose que « les inspecteurs du travail soient
nommés par les syndicats ouvriers ». Les congrès des commissions
départementales du travail approuvent également le projet
[33] . Le rêve d’une Inspection (exclusivement) ouvrière s’efface
cependant au tournant du siècle car son principe même suscite une méfiance
croissante chez certains syndicalistes issus des courants modérés comme
celui du livre : « Il est impossible à un ouvrier, malgré la
meilleure volonté possible, de devenir un inspecteur du travail, il faut
avoir des connaissances spéciales, être bachelier, en un mot réunir un
ensemble de conditions qu’un ouvrier ne peut avoir
[34] . » La position encore défendue par les courants plus révolutionnaires
ne résistera pas longtemps au fonctionnement même de l’institution.
Une Inspection du travail composite
La revendication d’une Inspection composite, mi-étatique,
mi-syndicale, est l’ultime figure de résistance à une reconnaissance encore
honteuse. Le congrès international ouvrier socialiste réuni à Paris en
1889 ouvre cette transition : « Le congrès réclame la surveillance
de tous les ateliers et établissements industriels, y compris l’industrie
domestique, par des inspecteurs rétribués par l’État et élus au moins
pour moitié par les ouvriers eux-mêmes
[35] . » Le congrès d’Amiens demande en 1906 « la création
d’une classe d’inspecteurs du travail, pris dans les syndicats ouvriers
et désignés soit par eux, soit par les Bourses auxquelles ils appartiennent » [36] . La CGT prévoit un délégué différent par
sexe et par tranche de cinq cents syndiqués, la fraction ouvrière obtenant
les mêmes droits et missions que les inspecteurs fonctionnaires. Cette
transaction est cependant trop boiteuse pour être tenable. Vincent Viet
a montré que ce rêve d’« une inspection ouvrière conduisait en fait
à une hybridation juridiquement impossible à réaliser (...). Aucune des
propositions de loi sur ce thème (...) ne parviendra à lever l’antinomie
entre le droit syndical et le droit public » [37] . Cette solution ne satisfait d’ailleurs pas
la majorité de la CGT car elle s’écarte sur un point décisif de son idéologie
en participant de la reconnaissance de l’État comme un tiers (nécessairement)
inclus.
Une Inspection du travail accessible aux ouvriers
L’Inspection ne sera donc ni exclusivement ouvrière ni même
hybride. Le gouvernement va alors tenter, pour sauver son efficacité symbolique
auprès des syndicats, de rapprocher l’institution des ouvriers en jouant
sur les conditions du recrutement. La circulaire d’Alexandre Millerand
de janvier 1900 entend organiser son ouverture à des ouvriers. Elle supprime
pour cela les 30 points supplémentaires accordés aux diplômés de l’enseignement
supérieur. On réduit aussi les exigences lors des épreuves de droit notamment
en matière de droit administratif. René Viviani crée même en 1907 une
épreuve facultative de pratique professionnelle pour les candidats ayant
travaillé au moins 10 ans dans l’industrie. On réduit enfin le nombre
de points requis pour l’admissibilité de ceux qui justifient de 10 ans
d’activité industrielle. Vincent Viet a pu montrer que cette réforme ne
fut pas ressentie comme une menace d’une perte d’identité de leur corps
par la majorité des inspecteurs : « L’ouvriérisation de l’inspection
était envisagée avec sérénité, parfois même avec enthousiasme, sous la
seule réserve qu’en cas de prérogatives identiques confiées aux ouvriers,
ceux-ci fussent recrutés "par la porte de l’égalité" autrement
dit celle du concours [38] . » La CGT s’oppose en revanche à ce
que ce futur corps soit recruté par voie de concours. Elle envisage donc
sans espoir ces tentatives de démocratisation car elles ne remettent pas
en cause la logique de l’institution. L’inspecteur ouvrier recruté sur
concours deviendra vite un fonctionnaire comme les autres. Ce mouvement
aura cependant des retombées en termes de syndicalisation des inspecteurs.
Une Inspection ouvrière adjointe
La direction du Travail lance en 1899 le débat sur la création
d’inspecteurs adjoints. Une enquête réalisée auprès des inspecteurs divisionnaires
présente des avis majoritairement favorables. Les syndicats ouvriers consultés
sont d’abord très majoritairement opposés au principe et ils exigent une
fois encore la création d’inspecteurs ouvriers à part entière. Le congrès
d’Amiens de 1906 ajoute en outre que « la création de postes d’inspecteurs
adjoints serait absolument inefficace, car le nombre de ces fonctionnaires
que nommerait le gouvernement serait trop restreint » [39] . Le Semeur se réjouit cependant en
1909 du dépôt d’une proposition de loi, par le député socialiste de Lyon
Jean Marietton, portant création de délégués ouvriers à l’Inspection :
« Il serait bon de confier à des hommes de métier, à des ouvriers,
le soin de relever dans les chantiers du bâtiment les contraventions commises
(...) et de les signaler à la vigilance de l’inspection du travail chargée
de prendre les sanctions nécessaires
[40] . » Le projet n’aboutit pas mais l’idée est reprise, dès
la fin de la guerre, par le ministre du Travail. La presse syndicale suit
désormais les travaux avec optimisme : « Devant les réclamations
incessantes des travailleurs organisés, le ministre du Travail, après
avoir déclaré qu’il lui paraissait préférable, plutôt que de créer de
nouveaux inspecteurs, de placer des inspecteurs adjoints à côté de ceux
existant, a fini par saisir la commission supérieure du travail d’un avant-projet
tendant à la création d’inspecteurs adjoints
[41] . »
Cette solution apparaît en effet comme la plus rapide, la
moins coûteuse mais aussi la plus efficace. Ces auxiliaires seront en
effet plus compétents car issus directement des corporations. L’alliage
semble cette fois plus solide. Cet espoir va être déçu cependant par la
loi du 17 juillet 1937 qui institue des inspecteurs adjoints recrutés
sur concours. Le congrès de la CGT de 1938 prend acte de la réforme mais
conteste la nature des épreuves : « La création de postes d’inspecteurs
adjoints du travail (55 pour 1937 et 55 pour 1938) a fortement intéressé
de nombreux militants (...). On peut regretter que certaines conditions
rendent malaisé le recrutement (...). Le concours est unique pour toute
la France, les programmes sont très généraux et ils ne mettent pas en
valeur la capacité technique du candidat dans telle ou telle industrie
particulière. Il aurait été beaucoup plus normal d’établir des concours
distincts, soit par région, soit par catégorie d’industrie, ce qui aurait
permis d’avoir des inspecteurs adjoints du travail vraiment qualifiés
du point de vue technique, connaissant les routines et les "ficelles"
de la profession, les dangers qu’elle présente [42] . » La CGT crée cependant une préparation
au concours.
Vers un rapprochement des inspecteurs et de la CGT
Le rapprochement avec le syndicalisme sera recherché à long
terme dans deux directions : la syndicalisation des inspecteurs et
leur liaison avec les institutions représentatives du personnel. Le délégué
du personnel devenu l’auxiliaire de l’inspecteur tient lieu de l’(introuvable)
inspecteur adjoint. La CGT fonde toujours de grands espoirs sur l’origine
sociale de ces nouveaux fonctionnaires, au besoin par la figure médiatrice
du maître d’école : « On peut donc saluer l’accroissement du
corps de l’inspection du travail et la possibilité pour un certain nombre
de travailleurs d’y accéder, notamment pour nos camarades instituteurs [43] . » La délégation du syndicat des inspecteurs
du travail est présente en plus grand nombre aux congrès de 1936 et 1938.
V. Que faire de l’Inspection du travail ?
La CGT a admis, à travers une série de transactions, l’existence
d’une Inspection du travail sur laquelle elle n’a pas véritablement prise.
Il subsiste cependant, par-delà ce ralliement, certaines permanences dans
les comportements dont la pesanteur est surprenante. La naissance du couple
inspecteur–délégué du personnel fait rebondir les vieilles alternatives.
L’inspecteur du travail, auxiliaire de l’organisation syndicale
La CGT entend agir sur l’Inspection pour en faire un appendice.
L’inspecteur compte au rang des instruments de l’action. On affirme ainsi
la primauté du combat collectif sur la régulation juridique. Les positions
ne sont cependant pas toujours aussi tranchées. La Voix du Peuple
du 1er décembre 1900 invite les militants à aider les inspecteurs :
« La nouvelle loi peut rendre des services, elle peut être appliquée
rigoureusement, si les ouvriers, si les syndicats veulent bien à chaque
infraction prévenir l’inspection du travail et lui faciliter ainsi sa
tâche que, dans l’état actuel de l’inspection, nous considérons comme
très ardue pour ceux qui, naturellement, ont à cœur de remplir leur fonction
[44] . » La responsabilité de l’inefficacité de l’Inspection
serait donc en fait partagée. Le recours à l’inspection est plus systématique
à l’occasion des conflits individuels que pour ceux qui ont ouvertement
une dimension collective. Il est également plus légitime pour l’application
des règles d’hygiène et de sécurité que pour les autres matières. Une
forte mobilisation apparaît enfin comme un facteur d’exclusion :
le « vrai » conflit se vit encore dans un « face à face »
ouvriers-patrons sans recherche d’aucune médiation. La CGT accueillera
dans une grande confusion les multiples projets visant à rendre obligatoire
ou facultative la procédure d’arbitrage. Le congrès de Tours en 1896 ne
suit pas l’avis favorable de sa commission juridique. Celui de Toulouse
en 1897 approuve son principe mais en transfère la compétence aux conseils
des prud’hommes. Les congrès suivants ne feront pas montre d’un réel enthousiasme.
Il faudra la proposition Millerand-Waldeck Rousseau de 1900 pour faire
lever une opposition majoritaire résolue cette fois à empêcher toute atteinte
au droit de grève. Le congrès de Lyon de 1901 repoussera la proposition
à l’unanimité moins les neuf suffrages des syndicats des services publics.
Le militant syndical, auxiliaire de l’Inspection du travail
La CGT, contrairement au syndicalisme chrétien, n’affiche
pas une confiance aveugle dans l’institution pour améliorer le sort du
plus grand nombre. Cette position n’est partagée qu’en cas d’extrême faiblesse
interdisant tout recours à l’action directe. L’inspecteur reste un tiers
par rapport à la relation salariale mais un tiers nécessairement inclus.
Le militant chrétien se conçoit en revanche comme un « chef »,
c’est-à-dire comme un interlocuteur véritable de la direction et de l’administration.
La presse chrétienne diffuse une véritable méthodologie du recours avec
une lettre type pour aider les militants. On montre, exemples à l’appui,
la performance de la médiation et son inscription en faveur d’une association
du Travail et du Capital : « Il y a contrôle ouvrier chaque
fois que les organisations ouvrières sollicitent, avec le concours de
l’inspection du travail, l’application des huit heures, du repos dominical [45] . »
VI. À la recherche d’une Inspection plus efficace
On constate aujourd’hui un décalage considérable entre l’abondance
d’une pratique discursive de la CGT et la faiblesse de ses recours à l’institution.
Cette évocation non suivie d’effet possède une fonctionnalité car elle
constitue en fait une véritable invocation. On cherche ainsi à affirmer
le bien-fondé des revendications en plaçant le droit du côté des militants.
La cause est juste car fondée sur la Loi. Cette légalité est celle d’un
tiers. Le combat est donc doublement légitime. La reconnaissance d’une
Inspection non ouvrière a déplacé les enjeux sur d’autres fronts. La CGT
réclame maintenant davantage d’inspecteurs avec plus de moyens.
Toujours plus d’inspecteurs
La CGT ne se lasse pas de mettre en parallèle l’évolution
du nombre des entreprises ou de salariés et celui des inspecteurs :
« Les syndicats ouvriers se plaignent depuis longtemps, et avec raison,
de l’insuffisance du service de l’inspection du travail. On comprendra
facilement la légitimité de ces plaintes quand on saura que, pour visiter
plus d’un million d’établissements, le service de l’inspection se compose
d’environ 200 inspecteurs
[46] . »
La CGT dénonce donc unanimement cet artifice responsable
de l’inefficacité de l’institution. L’État a cédé sur le principe mais
il refuse de donner les moyens. Il laisse aux salariés la seule voie de
l’action collective : « Quand verrons-nous la machine parlementaire
nous donner les satisfactions que nous pouvons attendre légitimement d’une
inspection du travail attentive et suffisamment nombreuse pour assurer
son rôle avec efficacité ? Le projet va dormir combien de temps !
Dodo, l’enfant do. Ah ! si les travailleurs étaient unis et organisés [47] . »
Des inspecteurs aux moyens renforcés
La CGT revendique de congrès en congrès une extension des
pouvoirs des inspecteurs. Celui de 1898 exige le droit de pénétrer dans
les ateliers et chantiers à tout moment et plus particulièrement la nuit.
On entend également que les inspecteurs puissent requérir des agents de
l’autorité publique pour dresser immédiatement des contraventions. Le
congrès de 1906 concentre ses requêtes sur la nature des sanctions à prendre.
On demande l’institution d’une peine d’emprisonnement et on insiste pour
que les amendes soient supérieures aux gains retirés de l’infraction.
Ce congrès exige enfin que les infractions verbalisées par les inspecteurs
ou les délégués syndicaux soient déférées au tribunal de simple police.
L’enjeu de ce travail était double : aider à l’heure
des bilans commémoratifs à la connaissance de l’histoire d’une institution
sensible dans le monde du travail mais aussi éclairer les conditions passées,
présentes et futures de sa perception et donc de son efficacité dans un
champ social en pleine mutation où la mémoire de la CGT se recompose pour
faire de l’Inspection une conquête ouvrière à défendre et à développer.
|
L’auteur
Politologue à l’Université Lumière, Lyon II. Membre du Centre
d’étude et de recherche de l’Institut d’études politiques de Lyon (CERIEP).
Co-fondateur du Conservatoire de la mémoire militante (C2M). Il participe
à une recherche sur la production des normes.
Parmi ses publications récentes :
— « Engagement et mise en scène : la CGT »,
Ethnologie française, n° 4, 1994 ;
— « Visions policières du cinéma : la ligue,
le maire et le préfet. La censure cinématographique pendant l’entre-deux
guerres », 1895, n° 16, 1995.
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* CERIEP
- Université Lyon II, 18, quai Claude Bernard,
F-69007 Lyon.
1. Confédération
générale du travail.
2. Ce
travail rend compte d’une communication au colloque national Inspecteurs
et inspection du travail xixe-xxe siècles, 4 et 5 décembre 1992. Il
repose sur une recension de la presse syndicale et socialiste de 1890
à 1940. Nous avons privilégié les publications nationales en opérant cependant
quelques plongées dans les archives départementales ou catégorielles.
Nous avons complété notre corpus par un inventaire des fonds très lacunaires
de l’inspection du travail de la région Rhône-Alpes.
3. Pierre
Bance, Les fondateurs de la CGT à l’épreuve du droit, Paris, La
pensée sauvage, 1978. On lira aussi avec profit Jacques Le Goff, Du
silence à la parole, droit du travail, société, État (1830-1985),
Quimper, La digitale, 1985.
4. L’inspection
du travail est désormais un objet bien étudié. On citera en premier
lieu Vincent Viet, Les voltigeurs de la République, Paris, CNRS,
1994, ouvrage tiré de sa volumineuse thèse : Aux origines de l’inspection
du travail au xxe siècle. L’Inspection de 1892 à 1914, thèse de doctorat
d’histoire, Paris, IEP, 1992. On se reportera aussi pour une bonne connaissance
des enjeux à Régine Dhoquois, « Petite histoire de l’Inspection et
de son idéologie », Actes. Cahiers d’action juridique, n° 31/32,
1981, p. 7-12, mais aussi à Michel Cointepas, « Le contexte de la
loi du 3 novembre 1892 », Travail, n° 2, 1991, p. 59-62.
5. Jean
Luciani et Robert Salais, « Matériaux pour la naissance d’une institution :
l’Office du travail (1890-1900) », Genèses, n° 2, décembre
1990. On lira aussi avec profit la communication d’Isabelle Lespinet,
« L’Office du travail, le Conseil supérieur du travail et l’Inspection :
trois composantes réformatrices au sein du futur ministère du Travail
1891-1914 », communication au colloque Inspecteurs et inspection
du travail, op. cit.
6. Louis
Guespin, « L’analyse du discours politique en France », in
C. Kerbrat-Orecchioni et M. Mouillaud (dir.), Le discours politique,
Lyon, PUL, 1984, p. 141.
7. Bruno
Gardin, « Discours patronal et discours syndical », Langages,
n° 41, 1978.
8. Pierre
Bance, op. cit.
9. Le
Combat syndicaliste, septembre 1928.
10. Congrès
CGT, Paris, 1900, Compte rendu, p. 179.
11. La
Bourse du travail, 20 juillet 1890.
12. Congrès
ouvrier, 1888, Compte rendu.
13. Le
Mouvement socialiste, 1899, p. 33.
14. Congrès
CGT, Paris, 1900, Compte rendu, p. 179.
15. Congrès
CGT, Paris, 1906, Compte rendu, p. 217.
16. Ibid.,
p. 218.
17. Bulletin
officiel de la Bourse du travail de Lyon, janvier 1898.
18. Circulaire
du ministre du Commerce aux inspecteurs du travail, 19 janvier 1900.
19. La
Voix du Peuple, mars 1901.
20. Le
Prolétariat, septembre 1884.
21. Lettre
de service de l’Inspection du travail, 2 janvier 1895.
22. Archives
départementales du Rhône 10 MP B-15-55.
23. La
Voix du Peuple, mai 1901.
24. Le
Mouvement socialiste, 1899, p. 33.
25. Congrès
CGT, 1906, Compte rendu, p. 217.
26. Congrès
du Havre, 1880.
27. Congrès
des syndicats ouvriers, Paris, 1886.
28. Les
Temps nouveaux, mai 1899.
29. Le
Prolétaire, mai 1879. On se reportera pour une meilleure connaissance
de l’institution à Pierre Cam, Les prud’hommes : juges ou arbitres ?
Les fonctions sociales de la justice du travail, Paris, Presses de
la FNSP, 1981, et à Alain Cottereau, « Justice et injustice ordinaire
sur les lieux de travail d’après les audiences prud’hommales (1806-1866) »,
Le Mouvement social, n° 141, octobre-novembre 1987.
30. Congrès
international de l’ameublement, Paris, 1899.
31. Congrès
des Bourses du travail, Nice, 1901, Compte rendu, p. 88.
32. Congrès
CGT, 1906.
33. Congrès
des commissions départementales du travail, 1910.
34. Congrès
1898, Compte rendu, p. 205.
35. Congrès
international ouvrier socialiste, 1889.
36. Congrès
CGT, 1906, Compte rendu, p. 218.
37. Vincent
Viet, « La formation de l’identité du corps des inspecteurs du travail
(1874-1914) », communication au colloque Inspecteurs et inspection
du travail, op. cit., p. 9-10.
38. Vincent
Viet, « De bons républicains pour inspecter la paix sociale »,
Travail, n° 25, 1992, p. 37-41.
39. Congrès
CGT, 1906, Compte rendu, p. 218.
40. Le
Semeur, bulletin de la Bourse du travail de Lyon, août 1909.
41. Ibid.
42. Congrès
CGT, 1938.
43. Ibid.
44. La
Voix du Peuple, décembre 1900.
45. La
Voix sociale, juin 1928.
46. L’Effort,
février 1927.
47. Le
Semeur, mars 1932..
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