Résumé
Durant la période 1989-1991, nous avons étudié la relation
entre régulation juridique et décisions relatives au risque admissible
dans des installations offshore de la Mer du Nord. L’étude a été
centrée sur l’interaction entre autorités et acteurs privés lors du développement
de règles subsidiaires, de la discussion de projets et de l’exécution
d’audits. Cet article comporte une discussion du cas de régulation dans
le cadre de la théorie des systèmes communicationnels, où le problème
de régulation est de savoir comment coupler des systèmes fonctionnels
fermés et différenciés (par exemple droit et économie). En nous appuyant
sur des données empiriques, nous essayons de créer une compréhension plus
complexe des processus communicationnels sur la base de laquelle il est
possible d’élaborer le couplage entre systèmes et d’évaluer les effets
potentiels du droit. La thèse soutenue dans l’article est que le couplage
lui-même peut se développer en un système indépendant nouveau (le système
discursif). Si cela est exact et vraiment généralisable, la régulation
juridique contribue à la différenciation de la société en systèmes fermés.
Au niveau pratique, la différenciation aura des conséquences aussi bien
pour la régulation que pour la démocratie.
Autopoïèse – Couplage structurel – Discours – Risque
– Théorie des systèmes.
Summary
The Legal Creation of Autopoietic Systems. The Risk Case
From 1989 to 1991 we studied the relationship between legal
regulation and decisions about acceptable risk at off-shore installations
in the North Sea. The study focused on the interaction between authorities
and private actors, when developing subsidiary rules, discussing projects
and executing audits. This article discusses the case of regulation within
the framework of communicative systems theory, where the problem of regulation
is how to couple differentiated, closed functional systems (e.g. law and
economy). By applying empirical data, we are attempting to create a more
complex understanding of the communicative processes, on the basis of
which we can elaborate the coupling between systems and evaluate the potential
effects of law. The article supports the theory that the coupling itself
may develop into a new independent system (the discursive system). If
this is correct and truly able to be generalized, legal regulation contributes
to the differentiation of society into closed systems. At the practical
level, the differentiation will have consequences for both regulation
and democracy.
Autopoiesis – Discourse – Risk – Structural coupling
– System theory.
I. Concepts et résultats
La régulation en tant que processus
Une législation consistante de l’État-providence offre simplement
quelques cadres complétés par des règles plus ou moins détaillées de procédure
à observer lorsqu’on remplit ces cadres. Par cette méthode législative,
un espace essentiel est laissé ouvert à la politisation des processus
d’implementation [1] et à l’administration créatrice, modelant le
résultat de la régulation.
Par conséquent, comme une alternative aux sempiternelles
conclusions selon lesquelles le résultat paraît toujours différent de
celui attendu d’un point de vue causal, la recherche sur l’implémentation
a été centrée sur des études sociologiques des processus qui « relient
» le droit et le résultat
[2] . Un des soucis-clés de l’approche du processus a porté sur la
manière dont il est possible d’échapper aux attentes de la causalité linéaire
en introduisant par la petite porte théorie ou analyses empiriques.
La théorie des systèmes communicationnels a été une source
d’inspiration dans notre tentative d’analyser les processus et de minimiser
les attentes causales. Par le postulat fondamental de son concept de systèmes
fermés, et parallèlement à la théorie critique de l’implementation,
elle répond aux problèmes d’implementation, sans présupposer
de relation causale entre droit et effet. Sur la question de la régulation
juridique et de son effet, la théorie offre des concepts comme couplage
structurel, lien, interférence et constitution simultanée, qui ont tous
été créés afin d’échapper à des notions de causalité linéaire. Néanmoins,
la théorie des systèmes communicationnels a développé ces concepts seulement
au niveau théorique, en négligeant l’opérationnalisation et l’usage empirique.
Comme notre impression est que la fertilité d’élaborations théoriques
supplémentaires est assez problématique, nous suggérons que les questions
relatives aux processus de régulation soient abordées au niveau empirique,
en nous interrogeant sur le point de savoir comment le droit et les autres
systèmes communicationnels sont couplés en pratique.
L’ambition est de formuler les questions relatives à la
régulation du point de vue de la théorie des systèmes communicationnels,
et d’y répondre au moyen d’études empiriques, en fournissant les concepts
qui servent de médiateurs entre observations et théorie. Par conséquent,
nous commençons cet article avec quelques éléments introductifs dans l’approche
des couplages par la théorie des systèmes communicationnels. Ensuite,
nous présentons le cas du risque. Enfin, le couplage, le droit et la régulation
sont examinés à la lumière des expériences. L’article revient au niveau
théorique sans apporter l’once d’une théorie nouvelle. À la place, nous
essayons de démontrer la fertilité de l’approche de la théorie des systèmes
à travers sa productivité heuristique pour l’étude de la régulation et
la discussion sur la démocratie.
Les systèmes fermés
N. Luhmann
[3] , G. Teubner [4]
et H. Willke [5]
soutiennent que la société a été différenciée en systèmes communicationnels,
fonctionnels. Les systèmes sont cognitivement ouverts, mais normativement
fermés, c’est-à-dire l’ouverture est toujours gouvernée par des processus
et des choix internes aux systèmes. Les systèmes juridique, scientifique
et économique sont des exemples parmi d’autres. Ce sont des systèmes fonctionnels
de sens, universalisés, ayant leurs propres codes pour une communication
compréhensible (par exemple légal/illégal en droit, profit/perte en économie).
Quand ils deviennent autoréférentiels au point que toute
opération se réfère à des opérations internes précédentes, les systèmes
sont caractérisés comme autopoïétiques et deviennent des systèmes
au sens théorique [6]
.
En gros, un tel système fonctionne en produisant des images
internes et des modèles de lui-même et de son contexte, d’après lesquels
il construit ses « signaux de sortie ». Par exemple, le système juridique
contient des images de lui-même et de la logique de l’économie et ses
signaux sont façonnés à travers son propre code de guidage, de contrôle
des opérations. Dans l’« autre » système, le signal est codé selon
les images du droit et celles de lui-même, c’est-à-dire celles internes
à ce système : par exemple, le code de l’économie et ses images de
régulation (la sanction égale une perte).
Chaque système codifie selon ses propres conditions systémiques,
et entre systèmes il existe seulement du « bruit ». Le concept de
bruit est employé délibérément afin d’éviter toute notion de causalité
entre signal et réaction
[7] . Luhmann parle d’irritation afin de souligner que c’est le système
récepteur qui décide de la nature de ses expériences
[8] .
En conséquence, un système se limite à communiquer de manière
interne au sujet d’autres systèmes, mais il n’est pas capable
de communiquer avec d’autres systèmes [9] . De ce point de vue, l’effet de la régulation
juridique est toujours un produit des systèmes récepteurs. C’est l’action
du système récepteur qui crée du bruit comme un signal de régulation
[10] .
Cependant, Teubner soutient que le droit peut réguler d’autres
systèmes à travers leur réflexivité
[11] et Willke parle de guidage des processus cognitifs des autres
systèmes [12] . Ils semblent ainsi admettre la possibilité
de coupler des systèmes [?].
Clôture et couplage
La relation entre systèmes est appréhendée sous l’angle
du couplage structurel.
Luhmann parle de couplage structurel « quand un système
présuppose continuellement certains traits spécifiques dans le contexte
et compte structurellement dessus — par exemple que l’argent soit accepté...
» [13] . Le couplage structurel est par conséquent
une opération à l’intérieur du système, par lequel celui-ci établit le
domaine d’auto-évidence et fournit alors la base pour l’irritation et
l’action.
Si les couplages systémiques acquièrent de la constance,
ils sont caractérisés comme des liens
[14] . À titre d’exemples de liens, Teubner mentionne l’organisation
formelle, le contrat et le mariage
[15] . Ces exemples de liens doivent être compris comme la manière
juridique de décrire et de modeler l’interaction sociale, d’après laquelle
des concepts juridiques nouveaux au sein du système juridique (comme compétence
formelle, égalité contractuelle et droits matrimoniaux) sont développés.
Dans cette théorie, le lien est une affaire strictement unilatérale, mais
il offre quelques fondements pour des réflexions sur la relation entre
systèmes. Les systèmes existent, observent et se lient simultanément,
et vus d’une position extérieure, ils effectuent une coévolution
[16] . En outre, ils semblent être capables de communiquer quand ils
sont du même ordre systémique, c’est-à-dire des systèmes sociaux de deuxième
ordre, comme le droit et l’économie, ce qui n’est pas le cas du droit
et du corps humain par exemple
[17] . Cette communication, étiquetée comme interférence, est possible
car de tels systèmes font partie de ce même ordre de systèmes plus élevé,
qui fournit langage, rationalité et contexte sociétal
[18] . En conséquence, il y a de la place pour une régulation possible,
mais elle est toujours limitée par la clôture de la structure interne
et des institutions du système récepteur (institutions au sens d’images
opérationnelles [19] ).
Du point de vue de la macrorégulation, cette conceptualisation
offre des alternatives explicatives à l’approche de l’institutionnalisme
économique, lorsque nous discutons de savoir comment l’« imagerie
» juridique comme les contrats a pu promouvoir des développements économiques
dans l’histoire [20]
. Mais, du point de vue de la microrégulation, les limitations de
la théorie sont sévères et probablement inhérentes au fait que la théorie
des systèmes envisage strictement les communications comme un développement
abstrait de sens. En n’entrant pas dans la sphère de la pratique communicationnelle,
où les communications sont échangées in vivo, elle ne peut affronter
les possibilités de couplage et de régulation.
Couplage et régulation
Acceptant l’approche systémique, notre point de départ pour
une étude empirique de la régulation est que la régulation contient
toujours l’intention que d’autres systèmes traitent le « bruit »
[21] . Néanmoins, les signaux de régulation seront aussi les
résultats de, et seront dirigés vers la pratique communicationnelle, comme
cela se manifeste lorsque les gens interagissent de facto.
Toujours suivant la théorie des systèmes, toute « relation
de régulation » doit alors être comprise comme une double construction
simultanée de contexte systémique. Dans le système régulant, la
régulation est un produit orienté vers la finalité, créé par les images
propres des récepteurs qu’ont les systèmes. En conséquence, le système
régulant observe, réfléchit sur et modèle les systèmes communicationnels,
ainsi que des communications de nature pratique. De même, le système régulant
peut enregistrer et réfléchir sur des genres différents de production
de liens à l’intérieur des systèmes ou pratiques observés (de la pratique
répétitive aux systèmes autopoïétiques) et adopter même une opinion réflexive
sur ses propres idées à ce sujet. Dans les systèmes récepteurs,
les opérations déclenchées par la régulation sont aussi des opérations
internes fondées sur les modèles des contextes propres aux récepteurs,
sans qu’importe leur nature.
En conséquence, à la lumière de la clôture il n’y a pas
de raison de restreindre le couplage et le lien à des systèmes compatibles,
comme le fait Teubner
[22] . À la place, la simple possibilité de modelage interne des
différents systèmes et contextes devient le réservoir de couplage et,
désormais, de régulation.
La régulation devient un processus à multiples facettes
de constitution entre le système régulant, d’autres systèmes et des pratiques
communicationnelles, où chacun des éléments offre aux autres des possibilités
de couplage. Théoriquement, le couplage peut prendre des formes legio,
mais, en pratique, la quantité est limitée par le développement historique
des pratiques communicationnelles. Alors, la relation entre pratique communicationnelle
et systèmes communicationnels devient cruciale.
Pratique et systèmes
La pratique communicationnelle est un phénomène social,
incluant des strates d’actions, d’acteurs, de stratégies et de processus,
auxquelles simple allusion est faite dans la théorie. Teubner parle d’organisation
formelle [23] et
d’interférence de rôles
[24] . Mais les concepts sont reliés à une notion quelque peu opaque
d’un système de communication d’un ordre plus élevé. En conséquence, Teubner [25] se réfère de nouveau aux abstractions de
la théorie des systèmes. À la place, nous suggérons une focalisation sur
la pratique communicationnelle.
Dans la signification du langage quotidien, nous parlons
de pratique communicationnelle sans délimitation théorique dans
le temps et l’espace. C’est une activité s’étendant du micro-niveau d’adaptation
simultanée à « l’autre » dans la communication, à la communication
formellement distribuée dans un temps long et un espace vaste.
La pratique communicationnelle est une actualisation de
forme variable des systèmes communicationnels universalisants (ce langage
métaphorique est dû à la nature préliminaire de notre raisonnement, mais
il est inspiré par Foucault). Le concept est simplement un outil heuristique,
qui nous permet sur le plan empirique de mettre en relief des aspects
phénoménologiques variés d’une activité, dont la caractéristique principale
est l’intention de transférer la signification à d’autres
[26] .
Lorsque les pratiques communicationnelles créent des configurations
qui les lient intérieurement, mais les séparent d’autres configurations
extérieurement, nous les appelons discours [27] . Ce qui modèle un discours diffère d’un discours
à l’autre sur le plan empirique (par exemple objets de discours, langage,
normes, participants), mais les configurations peuvent éventuellement
prendre le caractère d’institutions, en ce sens qu’elles ont un certain
degré de stabilité et d’impact sur les communications
[28] . Mais les discours ne sont pas axiomatiquement des systèmes
au sens de la théorie des systèmes communicationnels. Il sera discuté
après l’examen du cas empirique du point de savoir s’ils peuvent devenir
des systèmes autopoïétiques fermés.
La pratique communicationnelle (discursive ou non) sera
toujours contextuelle en termes de création de sens ou de forme (langage,
culture, intentions, sujet, etc.), bien qu’elle puisse apparaître comme
une action unique [29]
. Alors, la pratique communicationnelle et les discours diffèrent
foncièrement des systèmes de communications mentionnés précédemment (fonctionnellement
différenciés) par le fait qu’ils n’ont aucun code universalisant, homogénéisant ;
ils sont tout le temps émergents.
En examinant maintenant la régulation sur le plan empirique,
nous avons affaire à des systèmes communicationnels autopoïétiques (universels)
(par exemple le droit et la science), à des discours en tant que configurations
de communications contextuelles (par exemple sur l’éthique, le management,
la correction politique), et en tant que communications pratiques contextuelles
diversifiées (par exemple des réunions, des notes, des règles). Les questions
guidant la recherche empirique sont de savoir comment historiquement ils
se constituent mutuellement et quel est l’impact de la régulation juridique
sur leur constitution.
II. Le cas du risque
Dans cette partie nous étudions un cas de régulation en
visant trois buts. Le premier est de décrire et d’analyser un cas spécifique
de régulation afin d’élucider ses effets. Le deuxième est de tester une
stratégie possible pour une recherche empirique reliée au contexte théorique
donné. Finalement, l’approche et les conclusions devraient fournir des
bases raisonnables pour des réflexions sur les conséquences sociétales
plus larges.
L’étude empirique d’un discours spécifique de régulation
commence par la présentation de réflexions méthodologiques et la délimitation
du champ. Dans la première section (1), la focalisation est réduite au
moyen de catégories empiriques « projecteurs », guidant la description
de la régulation. Dans la deuxième section (2), nous présentons un exposé
du développement empirique dans ce domaine. La troisième section (3) concerne
le thème du risque et la clôture discursive.
Le cadre méthodologique
Une étude de la relation entre une régulation juridique
et la pratique communicationnelle présuppose que nous nous concentrions
sur la régulation choisie dans son unicité. En outre, l’analyse exige
une délimitation du champ social, qui soit pertinente lorsqu’on trace
les effets de régulation [30] . Par conséquent, le processus de recherche
part d’un choix initial de régulation, via une étude approfondie
des traits communicationnels d’un champ, et retourne aux traits spécifiques
de la régulation, en les reliant au champ au niveau de l’interaction.
La recherche est un processus de sélection parmi
des possibilités analytiques. Ces sélections ne reflètent aucun enchaînement
causal, s’étendant du droit au champ. La relation entre les choix est
plutôt comme un tissu de suppositions bien informées, dans lequel le champ
joue un rôle central pour la construction d’une logique explicative. L’étude
empirique du champ choisi engendre la connaissance au sujet de mécanismes
et de dynamiques communicationnels spécifiques, et cette connaissance
est systématisée en catégories, structurant les choix et réflexions subséquents.
En conséquence, le champ et les catégories deviennent les outils de recherche
qui mettent en relation théorie et études empiriques [31] .
Même s’il y a plusieurs allusions à l’herméneutique, la
stratégie analytique ressemble à une approche constructiviste, dans la
mesure où les catégories émergent d’une relation entre le chercheur et
l’observation, et non pas d’une confrontation entre la compréhension du
chercheur et celle de l’agent.
Champ de la recherche et données
Notre étude concerne la régulation juridique de la sécurité
reliée aux installations off-shore. Au sein du domaine des activités
de sécurité, nous avons retenu spécialement les décisions sur le risque
relié à la construction, c’est-à-dire le risque de dommage pour la santé
et la propriété. Ce point central a été choisi car le sujet du risque
illustre un aspect significatif de l’État-providence et du développement
de la régulation [32]
.
La question directrice a été : quel est le rôle
du droit dans les processus de prise de décision au sujet du risque acceptable
pour les installations off-shore dans la Mer du Nord ?
Nos données empiriques dérivent principalement des autorités
(l’Agence danoise pour l’énergie) et de l’interface entre autorités et
autres acteurs. Du point de vue méthodologique, c’est une étude des cas
empiriques dans le cadre d’une « grounded theory »
[33] . Elle est fondée sur des entretiens avec des acteurs, l’observation
des participants, des enquêtes sur des acteurs officiels et le matériel
complet d’archives de trois cas majeurs d’interaction. Dans ce qui suit,
les données empiriques seront réunies sous une forme agrégée et systématisée.
Mais il doit être souligné que ce sont des données et non pas des déductions
de positions théoriques. Pour plus d’information nous nous référons
à Goldschmidt [34] ,
où les données empiriques sont présentées comme des cas, des enquêtes
et des réponses lors d’entretiens.
Le cas du risque (1) :
catégories du champ et régulation
Catégories du récit
La description suivante est organisée à partir de nos expériences
sur le terrain [35]
. Par conséquent, les catégories qui encadrent le récit sont choisies
« d’après le fait », en raison de leurs capacités explicatives. Elles
intègrent notre quête de couplages et les caractéristiques dominantes
du champ. Dans ce chapitre, nous expliquerons brièvement pourquoi les
catégories Thème, Organisation, Langage rendent compte
des caractéristiques significatives de communications dans notre domaine
de recherche.
Thème. Le domaine de l’interaction de sécurité concernant
le risque est caractérisé empiriquement par l’intentionnalité, la planification,
la pensée stratégique et un niveau relativement élevé de préparation au
conflit qui affectent de manière claire la forme et le contenu des communications.
Toutes les parties s’engagent dans des communications en partant d’une
idée qui ajoute activement du sens à la situation, à savoir que chaque
événement singulier fait partie d’un contexte de buts et de stratégies.
Sur le plan communicationnel, les buts et stratégies sont incorporés au
thème, c’est-à-dire ce autour de quoi la communication s’établit. Cela
est vrai quelle que soit la situation concrète (consensuelle ou conflictuelle)
autour du thème même. La relation entre thème et régulation, la thématisation,
est par conséquent importante pour la compréhension de la régulation,
des communications et des processus réflexifs subséquents.
Organisation. Deuxièmement, les communications dans
le champ sont des parties de processus organisés, qu’ils soient créés
juridiquement ou spontanément. L’organisation concerne la relation entre
les épisodes communicationnels dans le temps et l’espace ainsi que la
formation de la communication singulière, où des rôles, des échéanciers
et des horizons de décisions sont en jeu. L’organisation forme pour ainsi
dire un régime communicationnel, c’est-à-dire la somme et la forme
de chemins possibles pour des relations communicationnelles, et elle est
une cible pour des communications en elle-même. La relation entre régulation
et organisation de la communication est cruciale pour le cas empirique.
Langage. Un troisième trait du champ consiste dans
ses systèmes de langage hautement formalisés, nécessités par des constructions
complexes, des organisations, des processus et des relations contractuelles.
Selon nous, le langage est une structure de relations entre concepts et
entre arguments, mais il est aussi une institution se référant à des instances
sociales importantes pour le développement des communications
[36] . Comme des langages différents contiennent des possibilités
communicationnelles et des limitations très différentes, la relation
entre régulation et langage est importante.
Par ailleurs, afin de pouvoir élucider le développement,
nous employons le concept de configuration pour signifier la constellation
des caractéristiques précitées [37] et de learning processes pour
les processus réflexifs du discours.
Régulation juridique, thème, organisation et langage
Le droit est décidément du type « droit-cadre », orienté
vers la procédure. Son rôle est la fixation du thème et l’organisation
des communications en termes de participants, d’occasions et d’espace
de langage. En tant que droit-cadre, il constitue le sommet de la pyramide
réglementaire. Dans cette partie, nous examinons surtout le droit. Les
autres niveaux de régulation sont traités dans les sections (2) et (3)
comme des produits des communications parmi les parties concernées.
Droit et thème
Le paragraphe 4 de la loi n° 292 du 10 juin 1981 sur
certaines installations off-shore dispose : « À l’employeur
incombe la charge de prendre les précautions appropriées afin d’assurer
la sécurité et la santé de ceux qui travaillent dans les installations,
et de surveiller de près l’exécution du travail dans des conditions de
sécurité. » La sous-section 2 dispose : « Le travail dans les
installations off-shore ne doit pas du tout entraîner de risques
excessifs [...] ou de dommages excessifs. » Le même type de formulation
se reproduit dans le paragraphe 5, sous-section 2, qui prescrit à l’employeur
de « créer un environnement de travail sûr et sain qui concorde à
tout moment avec le développement technique et social de la société ».
Le paragraphe 1 de la loi sur l’exploitation du sous-sol
du Danemark mentionne « une utilisation et une exploitation appropriées
des ressources naturelles du sous-sol du Danemark » ; de plus, « l’exploration
et l’extraction doivent être effectuées de manière sûre et appropriée
afin d’éviter le gaspillage des ressources » (§ 10.1).
La contribution juridique de fond aux critères du
risque est courte et normative, établissant que le dommage porté à la
vie et à la propriété doit être évité et peut donner lieu à une action
pénale (loi n° 292, chap. 4 et loi 711 § 4 ss.).
Droit et organisation
Une partie essentielle de la régulation concerne l’interaction
entre les autorités et les autres participants, leurs statuts et rôles
et les procédures de prise de décision.
Dans la loi sur les installations off-shore (n° 292),
toute autorité publique sur les installations fixes dépend de la compétence
du ministre de l’Énergie, qui est habilité à édicter des régulations subsidiaires
et à déléguer des compétences. Les autorités sont compétentes pour l’établissement
des régulations subsidiaires (loi n° 292, § 5 et al.). Par ailleurs,
les autorités sont responsables de la surveillance générale (loi n° 292,
§ 9) et participent aux actions de prévention contre- et à l’enregistrement
des accidents (loi n° 292, § 15-19).
Le besoin juridique d’approbation (loi 292, chap. 3)
et les règles de responsabilité (loi 292, chap. 6), ainsi que l’obligation
de divulguer des informations obligent les autres acteurs à établir un
dialogue avec les autorités sur le thème du risque.
Les règles qui régissent l’organisation peuvent être caractérisées
comme une hiérarchie de régulation processuelle, où le droit distribue
des compétences et des objectifs (thèmes), et où la régulation subséquente
est effectuée par des procédures de négociation.
Droit et langage
La régulation est opérée par deux langages au niveau de
l’arrêté ministériel. Nous appelons le premier « langage technique
standard ». L’arrêté ministériel n° 711 dit ceci en termes de construction
(§ 13) : « Les normes et standards reconnus dans l’Europe
du Nord-Ouest [...] doivent être respectés. » Ce langage s’est historiquement
institutionnalisé à la fin du xixe siècle à partir d’un système de certification
concernant la conformité des installations techniques, en vertu duquel
les titulaires d’un permis et les autorités s’en remettent à des compagnies
(ou administrations) de certification, et à leur connaissance des standards
(arrêté ministériel n° 711, § 14).
L’autre langage est appelé « langage du risque » car
il se concentre sur l’évaluation du risque. Toute description du projet
doit inclure une description de l’installation, comprenant « parmi
d’autres choses une analyse et une évaluation de la sécurité [...] » (n° 711,
§ 15). Ce langage concerne des calculs « holistiques » de moyens
et de buts. De nouveau, les parties tierces peuvent être appelées dans
les communications, mais les compétences demandées diffèrent. Au lieu
d’une connaissance lexicale sur les standards, la connaissance méthodologique
du calcul du risque est requise.
Droit et perspective
Sur le plan juridique, la régulation fournit évidemment
aux acteurs une structure communicationnelle, riche en occasions de viser
une large cible de buts suivant des stratégies qui changent dans le temps
et l’espace. Une législation comme celle-ci oriente certainement l’interaction
communicationnelle vers le développement d’une pratique.
Le cas du risque (2) : développement d’un discours
Tout d’abord, on doit dire que le champ du risque étudié
est un champ de conflit avec d’énormes intérêts financiers en jeu. La
plupart des processus communicationnels étudiés ont impliqué plusieurs
niveaux de conflit. En même temps, notre impression globale est que le
discours danois sur le risque privilégie une gestion du conflit dans la
forme du dialogue et de la négociation. Alors, l’accent mis sur le consensus
par notre description peut être dû à la prédominance de cette forme.
Encadrant la communication
Le droit a laissé aux parties le développement de la suite
de la régulation. Cela a eu lieu dans une période comprise entre 1981
et 1987, dans une chaude atmosphère de conflit entre l’État et les dirigeants
concernant les conditions économiques globales d’exploitation des ressources.
Par l’arrêté ministériel n° 711 du 16 novembre 1987, le cadre de
base pour l’administration du risque était établi, avec l’Agence danoise
pour l’énergie, qui était un département spécialisé placé sous l’autorité
du ministère de l’Énergie.
D’après l’arrêté ministériel n° 711, la formulation
de base du thème du risque est « que le titulaire d’un permis est
responsable et doit veiller à ce qu’une installation off-shore
soit en bonne condition [...] et soumise aux règles en vigueur » (§ 4).
Quant à la régulation substantielle des niveaux du risque, la situation
est restée ouverte en se focalisant surtout sur la procéduralisation des
débats sur le risque. Mais il est clairement présupposé que le risque
est un sujet indépendant, ouvert à des stratégies, discussions et développements.
En conséquence, l’Agence publique pour l’énergie a établi des unités internes
spécialisées en sécurité, et le titulaire du permis a désigné un agent
(« officer ») de relations publiques, utilisant l’expertise
dispersée des compagnies. Deuxièmement, la relation entre les aspects
du risque et les autres aspects stratégiques est thématisée comme un rapport
relatif, où la question principale est : « Que souhaitons-nous
accepter comme risque en fonction des objectifs économiques ou alternatifs ?
» Même si cela était discuté, il fut décidé de ne pas séparer l’administration
du risque de l’administration de l’économie et de l’énergie.
Sur le plan procédural, deux régimes organisationnels
différents ont émergé, le régime de projet et le régime de régulation
(cf. surtout la loi n° 711 sur l’approbation de projets, de constructions
et d’échanges [§ 15-23] et la régulation précitée).
Le régime de projet concerne l’approbation et la
surveillance de projets singuliers pour l’exploitation et les constructions.
Ici les autorités sont érigées en partenaires responsables à toutes les
étapes du processus, étant donné que toutes les constructions doivent
être approuvées par les autorités dès les phases saillantes
[38] . Les discussions-types initiales concernent la proposition même
du projet (le concept technique, la rentabilité, le programme d’exploitation
des résultats dans le temps, etc.). Ensuite, les discussions concernent
le design détaillé et les activités de construction. Durant ces
phases, l’interaction est composée de propositions, de contrepropositions,
de matériel écrit abondant et de communication. Une fois les projets matérialisés,
le point central devient celui du fonctionnement pratique de la production.
Alors, l’interaction comprend inspections et audits et s’accompagne de
davantage de communication écrite. Le régime de projet établit un cadre
de référence, en termes rétroactifs de décisions déjà prises, et en termes
prospectifs de plans. Il est caractéristique que les événements soient
compris par les acteurs à la lumière de l’histoire du projet, où chaque
décision ou conflit irrésolu est devenu une partie de la base établie
pour la compréhension d’épisodes subséquents. Les participants ont souvent
argumenté directement sur des épisodes précédents, transmis des interprétations
à cette lumière et manifesté fréquemment des attitudes qui ont signifié
une affiliation au projet plutôt que des buts stratégiques généraux. Avec
le temps, à travers les nombreux processus et décisions, le projet a simplement
obtenu son identité sociale et communicationnelle propre ; il est
devenu un narratif sous son propre nom, « Gorm », « Thyra »,
etc.
À travers l’organisation narrative de connaissance, les
nombreuses couches d’expériences étaient mises en forme de récit, évaluées
et on passait de l’une à la suivante d’une manière qui a rendu possible
aux utilisateurs le décodage de leurs expériences et la transformation
de celles-ci en processus d’instruction, en fonction de leurs besoins
(par exemple besoin de légitimation).
Le développement de régulation subsidiaire représente
un autre régime. En dehors d’une demande importante à ce que le
cercle des parties intéressées soit élargi principalement par un comité
de coordination, consultable lors du processus de formation du droit et
de la régulation subsidiaire (loi n° 292, § 10), ce régime contient
une réglementation seulement grossière.
Le régime de régulation implique un traitement thématisé
des expériences et des généralisations sous forme de règles contraignantes.
Ces processus sont en général déclenchés par des expériences pratiques
avec des solutions spécifiques (par exemple après l’accident chez Piper
Alpha), ou sont simplement partie du développement de régulations subsidiaires
(par exemple sur des analyses du risque).
Dans le régime de régulation, la signification contextuelle,
liée au projet spécifique, est remplacée par la signification (universelle)
de la régulation. Les expériences sont ainsi organisées selon des principes
reliant délibérément le champ immédiat d’expérience à des expériences
exogènes et des perspectives (par exemple la relation risque-économie-écologie,
ou comparant les pratiques danoise et américaine), et la discussion sur
la connaissance et la légitimation est liée aux objectifs et stratégies
généraux du participant (par exemple des plans nouveaux de plateformes
sans équipage à la lumière du risque et de l’économie). Le régime de régulation
offre aussi une possibilité de débats plus systématiques sur la
connaissance et le savoir (scolaires ou narratifs), et les participants
entrent en effet dans l’arène pour livrer ce genre de débats (par exemple
sur des standards vs des analyses du risque en tant que langage).
Le développement est formé aussi par les langages appliqués,
dont la régulation est issue de l’arrêté ministériel n° 711, et est,
par conséquent, une partie de la création initiale inter partes
du discours. Les projets sont créés et discutés en relation avec les standards
établis pour les différentes parties de la construction. Ces standards
sont déterminés à travers des procédures, établis par des experts ingénieurs
dans des institutions internationales, qui développent le langage. En
conséquence, aussi bien les titulaires de permis que les autorités ont
impliqué des acteurs internationaux dans leur dialogue (Shell, Technica,
API) afin de se doter de connaissance et de légitimation. À l’intérieur
du discours, le langage technique est centré sur les aptitudes techniques
des participants et l’attitude normative de la science d’ingénierie, et
pénètre toutes les couches du discours, de la formation des règles à l’inspection
concrète.
Le langage du risque a été introduit en 1978 et formellement
utilisé pour des analyses extensives dans le projet « Thyra » en
1984 ; depuis, il a su s’imposer dans les communications. Les effets
de ce changement seront discutés ci-dessous.
Finalement, la thématisation, les régimes et le langage
ont avec le temps établi un « jeu de rôles » du participant. Les
dirigeants, qui se considèrent quasi infaillibles, n’ayant pas eu d’expérience
d’accidents sérieux (et, très probablement, ils ne seront sujets qu’à
un seul ou aucun des accidents potentiels), sont forcés d’engager un dialogue
avec les autorités et les agences de certification, qui estiment de leur
tâche, d’une part, d’enregistrer et d’engendrer la connaissance autour
des accidents, et, d’autre part, d’imaginer « la pire situation possible
». Néanmoins, les rôles effectivement joués deviennent plus opaques quand
nous observons le développement de l’interaction communicationnelle.
Développement supplémentaire de l’interaction communicationnelle
Les interactions communicationnelles ont lieu au sein de
cadres organisationnels configurés par des processus parallèles nombreux,
où les aspects du même sujet sont traités dans plusieurs flux communicationnels
thématisés de différentes manières. Il est typique que les projets précédemment
mentionnés soient organisés de telle sorte que les approbations, inspections
de constructions partielles, modifications de plans et changements dans
les lignes directrices soient exécutés simultanément.
De cette organisation émerge une pratique communicationnelle
où tous les éléments deviennent significatifs par référence mutuelle.
D’abord ceci est vrai des expériences, qui se présentent et sont perçues
conformément au rôle (choisi) de l’observateur (comme des détails, des
constructions, des systèmes). Deuxièmement, ceci est valide pour les observations
faites par des participants sur les rationalités des autres participants
(comme utilisateur, comme constructeur, comme « stratège du profit
», ou comme surveillant, etc.) Troisièmement, la communication au jour
le jour sur le risque est pleine d’interpénétration stratégique ;
aux processus de contrôle s’ajoute une forte dose de considérations de
nature politique et stratégique, comme l’inspecteur considère l’effet
de telle ou telle réaction en relation avec d’autres objectifs.
La même chose s’applique aux processus de formation des
règles et à l’approbation des projets, en devenant négociables quant aux
conflits spécifiques liés au contrôle. Même la différence processuelle
dans le calendrier et la logique entre projets (ou parties de projets)
et processus de régulation devient un facteur stratégique, où les nouvelles
régulations contestées sont devenues une pratique au niveau instrumentalement
orienté des audits et des contrôles de conformité, et vice-versa.
Finalement les formes et logiques (« rationales
») du narratif et le savoir théorique se confondent aussi. Mélanger les
deux conduit à l’avènement d’un moyen de développement extrêmement fertile
pour toutes sortes d’application stratégique du savoir. En même temps,
les filtres inhérents à chaque modèle de savoir (la belle histoire ou
la pensée claire) sont utilisés de manière stratégique.
Dans ce contexte, il faut rappeler que, formellement, il
n’y a pas de distinction juridiquement institutionnalisée entre la perspective
du risque et la perspective économique en termes d’acteurs séparés. Même
cette distinction est créée au sein du discours.
Les mêmes individus participent à des séries
d’interactions différentes et aux nombreuses couches parallèles de processus.
Dans la plupart des cas ce sont les mêmes représentants des autorités
et des compagnies qui autorisent le projet et des modifications appropriées
de sanctions, font des contrôles de routine et préparent la base pour
formuler des règles. Même les parties tierces (les compagnies de certification)
réapparaissent normalement d’un cas à l’autre. Dans ces circonstances,
beaucoup de pratiques deviennent habituelles et communément acceptées
inter partes, et elles ne sont jamais transformées en règles formelles
(par exemple la séparation entre puits de pétrole et aires d’habitation,
l’accès à et l’usage de la documentation des parties tierces).
Les participants communiquent et agissent par anticipation
de ce que d’autres agissent et communiquent sur la base d’interprétations
et d’attitudes prévisibles, et d’anticipations relatives à la communication
(et ils n’ont pas lu Luhmann). Sous l’influence de la complexité du sujet,
des processus, ainsi que des perspectives, la communication tend à devenir
une question de pratique personnelle, et, par conséquent, l’orientation
de l’attente vers la personne se substitue à l’orientation vers le rôle.
Afin d’assurer une certaine prévisibilité communicationnelle, le discours
est en conséquence affecté d’une certaine quantité de personnification
et d’artifices afin de créer des relations de confiance entre les
acteurs (ils déjeunent et prennent un pot ensemble lors des audits, entretiennent
des discussions brèves sur la famille et testent les limites de la confiance
personnelle comme une confiance à visée stratégique).
Avec les années, le langage a également été développé. Au
départ investi totalement par le langage technique classique, qui supprime
le débat sur les objectifs et insiste sur l’universalité, le discours
s’est développé vers un langage de l’analyse du risque, en étant centré
par conséquent sur les conditions et objectifs locaux. L’analyse du risque,
c’est-à-dire l’estimation du risque des différentes constructions (une
estimation holistique coût-bénéfices), fait du but, de la nécessité et
de l’évaluation globale de l’opportunité, des questions impératives à
traiter explicitement, lorsqu’on discute du développement, des plateformes,
etc. Le langage facilite même l’introduction de sujets nouveaux comme
l’impact de l’action humaine sur le risque. Par ailleurs, l’analyse du
risque relie le discours du risque aux institutions externes nouvelles,
comme elle repose sur ses propres normes et institutions linguistiques,
en s’occupant des demandes de validité analytique, des conditions de mise
en œuvre et des standards procéduraux (par exemple l’Institut de recherche,
Risø). Le langage n’exclut d’aucune manière le langage technique, mais
il ouvre un espace plus large de possibilités communicationnelles.
Comme le langage « nouveau » a créé des besoins de
connaissance et de légitimation de types nouveaux, il entraîne des répercussions
dans la totalité des nombreuses couches organisationnelles. En conséquence,
même les audits changent et deviennent généraux et orientés vers le système
et non plus techniques et orientés vers les détails. Il devient légitime
(ou plutôt une visée pour des luttes sur la question de la légitimité)
d’argumenter explicitement sur les effets procéduraux et orientés vers
le but des différentes actions. En outre, le langage a accru les exigences
sur les qualifications processuelles des participants, ainsi que sur leurs
capacités réflexives. Ceux-ci sont forcés de compléter la connaissance
technique fondée sur la causalité par des aptitudes psychologiques, sociales
et stratégiques.
Le pouvoir inhérent à la maîtrise d’un langage est aussi
redistribué. La position asymétrique, apportée par la définition de la
connaissance dans le langage classique, tend à se muer en position égalitaire,
étant donné que les participants élaborent un fondement conceptuel commun,
dans la logique du « holisme local ».
Finalement, il faut mentionner que le langage juridique
fonctionne aussi comme un instrument au sein du discours, mais son rôle
est modeste. Les autorités sont conscientes de leurs moyens potentiels
de coercition, mais une part essentielle des attentes dialogiques exige
que ces moyens « soient fondés sur des prémisses professionnelles
». Le droit est seulement objet de référence lorsque le simple droit à
la participation des autorités est attaqué, comme cela s’est produit lorsque
celles-ci ont voulu avoir accès à des systèmes internes de contrôle côtiers
des titulaires de permis... et ont perdu.
En résumé
Vu de l’extérieur, il est évident que les communications
autour du risque sont devenues une unité bien établie de pratique communicationnelle.
Métaphoriquement parlant, elles sont devenues une grille de sens et de
communications liées entre elles. C’est un discours. Et selon les participants,
c’est un discours comportant une longue série de résultats, en ce sens
qu’il a influencé les constructions et opérations. La question est de
savoir si le discours est devenu aussi un système autopoïétique et clos.
Le cas du risque (3) : clôture discursive et risque
Nous nous sommes embarqués dans la quête d’effets de régulation
à partir de la position théorique suivant laquelle les systèmes fonctionnels
communicationnels (science, droit, etc.) différaient de la pratique communicationnelle
et des discours par le fait qu’ils étaient axiomatiquement autopoïétiques,
alors que les discours étaient en formation. Mais que se passe-t-il si
la pratique communicationnelle et les discours aussi deviennent autopoïétiques,
en ce sens qu’ils produisent leur propre développement fondé sur leurs
prémisses propres (et produisent des prémisses) ? Alors, le droit
et le couplage devraient être discutés d’après des prémisses nouvelles.
Dans cette partie, nous analysons le développement à la
lumière de la perspective systémique. Le changement de perspective fait
apparaître d’autres angles parmi les données précédemment mentionnées,
et est centré sur des données nouvelles. Comme dans cette section les
données seront introduites parmi les réflexions théoriques, nous rappelons
que la relation entre données et théorie est toujours celle de la construction
par des données.
Discours, clôture et autopoïèse
Il résulte du développement décrit ci-dessus que le discours
doit être caractérisé comme clos. Le monde environnant est conceptualisé
au moyen d’opérations internes au discours aussi bien de premier degré
(de la prise de décision) que de deuxième (de la réflexion et de la planification
stratégique). Du point de vue social, le discours est clos en ce sens
que les acteurs accèdent à l’exercice d’influence en honorant les qualifications
exigées par le discours, et non simplement par des positions et des rôles.
Du point de vue communicationnel, la clôture est établie dans la mesure
où (seuls) des concepts et des arguments subséquents deviennent significatifs
et légitimes, par leur référence à des concepts et interprétations déjà
établis de manière interne.
Le discours pourrait être qualifié aussi d’autopoïétique,
puisqu’il produit ses propres conditions de développement. Les conditions
sociales aussi bien que communicationnelles sont créées à l’intérieur
du discours. Sur le plan social, « les autres » sont établis dans
le discours à travers des relations de confiance complexes et personnelles,
devenant le méta-guide pour l’évaluation des compétences et de l’influence
communicationnelle [39] . Sur le plan communicationnel, le système
est autopoïétique, dans la mesure où il a développé des hiérarchies internes
de normes, d’où des concepts et arguments nouveaux sont développés (par
exemple en argumentant sur le nombre de canots de sauvetage à partir d’une
norme relative à des possibilités de fuite, établie de manière interne).
Le résultat pratique de ce développement est un système
discursif, dans lequel les acteurs sont entièrement capables d’agir, car
ils sont participants, possédant un mélange résultant d’aptitudes pratiques,
sociales et communicationnelles [40] .
Un autre effet est que même les autres discours de l’autorité
(l’Agence de l’énergie) et des titulaires de permis deviennent l’environnement
du discours autopoïétique. À cette lumière, l’effort des autorités pour
l’établissement d’objectifs directeurs et de stratégies peut être vu comme
une tentative de définition de la logique du discours du risque afin de
les rendre capables de pénétrer et de contrôler sa relation avec les autres
discours. C’est un contrôle qui se borne à fonctionner à l’intérieur des
cadres de référence des participants au risque, dans les nombreuses couches
de conflit relevant de processus extrêmement divers.
Quant au contrôle exercé par des corps externes comme la
presse, les politiciens et le comité de coordination, le fait est que
ces corps n’ont pas d’accès direct au discours en raison de sa complexité
sociale et professionnelle ainsi que de ses traits autopoïétiques.
Le discours autopoïétique s’est aussi immunisé contre l’environnement
communicationnel à travers ses circuits (« loops ») internes
de savoir, où le degré de nécessité expérimenté devient un produit de
perception interne, de conceptualisation et de décisions [41] . Établir une perspective externe sur l’activité
provoque un choc brutal et l’introduire dans le discours appelle d’importantes
quantités d’énergie, par exemple un choc comme le désastre de British
Piper Alpha en 1988.
S’il n’y a pas de modèles opérationnels déjà existants pour
la cognition et l’action à l’intérieur du système, la réaction à un choc
sera imprévisible. Dans le cas de Piper Alpha, le système danois
a néanmoins fait preuve d’un haut niveau de préparation, d’une part en
raison du système de communication à multiples facettes et d’autre part
parce que des accidents avaient déjà été retenus comme base de connaissance.
Vue dans la perspective de contrôle opéré de l’extérieur,
la réaction du système auto-immunisé présente un caractère aléatoire,
car une telle réaction dépend de la nature de la clôture normative propre
au système (c’est-à-dire type de préparation). Si le système danois avait
exclu le savoir fondé sur des accidents, il aurait au contraire provoqué
la défense immunitaire de peur d’une destruction systémique.
Naturellement, l’autopoïèse ne signifie pas que le discours
est insensible à d’autres influences. Elle signifie seulement que nous,
en tant qu’observateurs, avons à comprendre la nature de sa sensibilité
à travers la cartographie des conditions communicationnelles internes
au discours. À la lumière de la régulation, un système discursif autopoïétique
est aussi inaccessible à la régulation causale que les systèmes
communicationnels universalisés.
Le thème du risque et le champ-objet
Jusqu’à présent nous avons affirmé exclusivement la nature
systémique du discours sous son angle formel, mais il se peut que le thème
discursif lui-même accélère le développement vers la clôture et l’autopoïèse.
Quelles sont les qualités communicationnelles du thème du risque lui-même,
ou, dit autrement, quelles sont les relations systématiques communicationnelles
entre les thèmes du risque et d’autres thèmes et leurs contextes « physiques
» ?
Thématiser un sujet sous la forme d’une question sur le
risque revient à se concentrer sur l’avenir, en présupposant un certain
degré de connaissance à ce sujet et une capacité de calculer et contrôler
des dangers. De plus, comme thème, il contient seulement des propositions
réflexives sur des préférences, comme celle de l’acceptabilité. Les préférences
substantielles ont vocation à être thématisées indépendamment des décisions
sur le risque vues comme des préalables. La relation entre le thème du
risque et d’autres thèmes est par conséquent asymétrique. Thématiser un
risque, c’est introduire un niveau réflexif dans des discours déjà existants,
parce qu’il est « toujours déjà formé » à quelque degré concernant
les possibilités thématiques, les organisations et les langages. Mais
étant un discours réflexif dans d’autres discours, il inclut une communication
potentielle concernant la connaissance, les perspectives et les préférences
à être prises en considération, lors de la prise de décisions.
À travers les choix impliqués, le thème du risque est dédoublé
au niveau réflexif, en ce sens qu’il y a un risque pour les décideurs,
lié au choix lui-même de base décisionnelle dans le temps et l’espace [42] . Cela accélère en soi le besoin de connaissance
et de légitimation parmi les participants, dans cette série sous la forme
de connaissance du choix légitime de connaissances et de préférences
[43] . Les institutions qui fournissent les bases de légitimation
sont cependant faibles. Même si les réflexions sur le risque et les thèmes
ont pris une importance croissante dans les négociations, ils occupent
généralement une position ambiguë relativement aux aspects économiques
des transactions. Au niveau sociétal, les perspectives de risque sont
aussi devenues visibles de manière croissante, mais plus sous la forme
d’attitudes de changement et de programmes politiques élargis, que sous
la forme de décisions politiques opérationnelles. Comme les nouvelles
attitudes sont typiquement des mélanges de peur devant l’avenir et de
croyance en notre capacité de dominer les conditions de vie, elles induisent
des exigences renforcées à l’égard des décideurs, mais pas de normes réelles
pour la conduite substantielle [44] . Dans ces circonstances, le risque même lié
à la prise de décision est accru, et le support normatif n’arrive pas
à suivre ce développement.
Si nous incluons le contexte physique dans notre étude,
c’est-à-dire le champ-objet concret impliqué par la thématisation, le
besoin de connaissance et de légitimation en particulier est accentué.
Il concerne la construction et l’opération des installations off-shore,
qui sont de vastes constructions industrielles d’un nombre infini de composantes
unies dans une interaction mutuelle extrêmement complexe et une interaction
avec l’environnement. Le champ-objet est aussi caractérisé par le fait
que même des événements mineurs, et en particulier la concomitance de
plusieurs événements mineurs, peuvent déclencher des processus désastreux [45] . En outre, la connaissance appropriée est
infinie et la connaissance effectivement disponible est limitée et inégalement
distribuée parmi les acteurs. De plus, les schèmes mêmes d’interprétation
et de réaction varient avec la relation des différents acteurs au succès
ou à l’échec [46] .
La demande de normes d’acceptabilité et de procédures de
cognition et d’évaluation est impérative, mais seulement vaguement reliée
à l’institution sociale environnante. Le droit a laissé aux participants
au discours le soin de déterminer en détail quels sont les phénomènes
qui sont des fournisseurs pertinents d’expériences, et des objets de régulation,
et à la lumière de quelles préférences. Sur ce fond, le besoin de connaissance
et de légitimation doit être considéré comme étant une force motrice dans
l’orientation du discours sur le risque vers un discours autopoïétique.
Dans un langage fonctionnel, le résultat est un discours qui est devenu
si (adéquatement) complexe qu’il est impossible de le pénétrer et de l’observer
simultanément. Influencer le système est le rejoindre ou le détruire.
Pas de doute que le discours sur le risque est caractérisé par une intervention
externe peu démontrable empiriquement.
III. Droit, couplage et démocratie
Cette section finale commence par une discussion sur la
relation entre le droit et le système dans notre cas de risque, sous l’intitulé
« droit et couplage ». Nous continuons avec une discussion sur les
limites à la régulation posées par les différenciations systémiques de
la société. Enfin, certaines conséquences immédiates pour la démocratie
sont évoquées.
Droit et couplage
La contribution principale de la régulation juridique du
risque a été de rendre les réflexions sur le risque (déjà existantes)
communicationnelles, c’est-à-dire de forcer les acteurs à formuler le
— et à discuter du — thème du risque et de son champ-objet. Il résulte
du cas que le droit a influencé le développement d’un discours sur le
risque, qui sera exclu plus tard par le système discursif, mais qui entre-temps
produit effectivement des couplages. Alors la question est de savoir comment
et pourquoi.
Teubner soutient que le droit est un langage sociétalement
légitimé pour la régulation politique, étant simultanément un langage
accepté pour la formation de normes dans les processus sociaux locaux [47] . À cette lumière, une explication peut être
trouvée dans l’isomorphisme entre régulation et champ
[48] .
Dans la dimension formelle d’isomorphisme, la régulation
juridique a été acceptée comme un instrument normatif, car elle exploite
des traits formels déjà incorporés aux discours sur la construction, l’opération
et l’assurance. En relation à la construction et l’opération de plateformes,
la formation de normes est traditionnellement caractérisée par deux catégories
bien connues de la pensée juridique
[49] . Premièrement, toutes les interactions horizontales entre les
nombreuses parties privées ressemblent à celles des contrats juridiques
quant aux processus et à la forme. Deuxièmement, l’information verticale
dans les organisations privées est principalement modelée comme régulation
formelle et autoritaire. Il n’y a pas, par conséquent, de résistance formelle
à la régulation juridique des processus réflexifs.
Dans une dimension normative, la régulation a été assez
modeste, invoquant seulement l’acceptabilité à la lumière de la connaissance
disponible. Il y a de nouveau un certain degré d’isomorphisme, dans la
mesure où la pensée sur le risque existe déjà, en particulier comme un
sujet d’assurance [50] . Comme il a été montré, le besoin d’un appui
normatif est, néanmoins, important pour les participants, mais il prend
des formes différentes. Les opérateurs (et leurs compagnies d’assurance)
ont besoin de légitimation de leurs choix relatifs au risque, alors que
les autorités ont besoin de connaissances, et le droit a fourni la possibilité
d’échange en les obligeant au dialogue. Mais, dans le dialogue, seulement
peu de direction normative est disponible à la lumière des attitudes diffuses
qui entourent les participants, parce que ceux-ci ont été forcés à la
reconnaissance mutuelle des rationalités, en créant les contenus des normes.
Dans le processus de création de normes, l’interaction même
des rationalités, stratégies et éléments organisationnels et linguistiques
conditionne le développement du discours. Ce développement peut avoir
pris plusieurs formes (hiérarchie, corporation, réseau, contrats), mais
il est historiquement configuré au moyen d’une grande variété de
formes. Des canaux organisationnels parallèles, des modes doubles d’instruction
et des langages différents offrent de vastes possibilités d’interprétations,
de processus d’essai et d’erreur et de négociations à tous les niveaux,
y compris sur la nature du discours lui-même [51] . Le discours développe sa propre rationalité,
ses propres qualités de sujets (sa qualité « nous »
[52] ). En conséquence, les autorités sont couplées aux acteurs
économiques privés à travers des personnes, des structures et des processus
dans le discours, mais en même temps le droit a donné lieu à un développement
du discours en un système, qui a par la suite exclu le droit lui-même
comme facteur d’explication.
À la question relative à l’effet substantiel sur les systèmes
communicationnels (droit et économie), il semble adéquat de conclure qu’il
existe. Des images ont été établies dans le système juridique autour de
la relation risque/économie, et le prix des plateformes est fixé en fonction
des demandes juridiques. Cependant, l’essentiel est que ces images (liens)
ne peuvent pas simplement être expliquées par les processus internes des
systèmes communicationnels universalisés, le droit en particulier. Elles
ont plutôt à être comprises par le « nouveau » système discursif
et le couplage de ce système « aux autres ».
Société doublement différenciée
Nous avons démontré que l’interaction de régulation, produite
par le droit (peut-être réflexive au sens teubnérien [53] ), a développé un système autopoïétique discursif
qui lui est propre. Ce discours n’est pas axiomatiquement systémique.
Néanmoins, il devient systémique lorsqu’il établit sa propre logique de
développement, son propre code. Le code en question n’est pas construit
à partir de concepts universels comme légal/illégal. En revanche, il se
réfère à des expériences et communications mutuelles. Le code se référera
en général à des expériences processuelles (conventionnelles/non conventionnelles)
et/ou des expériences substantielles (conséquence/coïncidence). Le système
est par conséquent un système de sens local.
Le système n’est pas une localité anthropologique
de sens [54] ou
un champ (juridique) semi-autonome
[55] . C’est un système de communications centrées sur
un thème, et ayant acquis des qualités institutionnelles [56] .
En effet, la société a été différenciée en ce genre de systèmes
autopoïétiques discursifs. Même si le discours assorti d’exemples concerne
le risque dans un champ étroit, nous nous permettons de généraliser nos
expériences à un niveau sociétal plus large. Contre la thèse de la généralisation,
nous pouvons soutenir que les discours sur le risque s’orienteront vers
l’autopoïèse plus vite que d’autres discours, en raison de leur nature
réflexive. Cependant, la perspective du risque occupe une position toujours
plus centrale dans la législation de l’État-providence moderne (peut-être
est-ce l’aspect central d’une définition de l’État-providence lui-même [57] ). Nous attendons même une prolifération de
discours émergents ou systémiques sur le risque.
D’autres exemples de systèmes discursifs sont le couplage
bien connu entre droit et économie, ayant lieu dans le système de négociation
du marché du travail, qui s’est développé comme système autopoïétique
propre [58] , ou le couplage entre droit et morale, donnant
lieu à divers Comités d’éthique ayant des champs-objets et des traditions
d’argumentation qui leur sont propres.
Les systèmes discursifs ne se substituent pas à la différenciation
déjà mentionnée en systèmes communicationnels fonctionnels de sens universel
(droit, économie, etc.)
[59] , et le développement esquissé peut être appelé la double
différenciation de la société. C’est précisément cette différenciation
ainsi que l’intégration des deux ensembles de systèmes qui constituent
le scénario pour la régulation moderne et la démocratie.
Droit et double différenciation
En soutenant que la régulation juridique est réalisée via
les couplages et les liens dans les systèmes récepteurs, la somme de possibilités
de régulation s’accroît à travers le développement de la société doublement
différenciée. En même temps, l’impact effectif du droit devient une affaire
de processus internes des types de systèmes et de leurs couplages et liens
mutuels, ce qui réduit considérablement la prédictibilité. À cette lumière,
les limites à la régulation posées par les systèmes deviennent cruciales.
Les systèmes « récepteurs » posent deux limites à la
régulation : des limites à l’action, c’est-à-dire quelle réaction
sera permise dans le discours/système, et des limites cognitives,
c’est-à-dire comment la législation et d’autres environnements sont perçus
dans le système/discours-cible.
Les limites à l’action sont établies par des intérêts déjà
existants, des conflits et le pouvoir incorporé au discours/système (par
exemple institutionnalisé dans les langages, les participants, les procédures,
etc.). Ces limites sont, cependant, non statiques mais elles-mêmes établies
de manière discursive. Cela laisse ouvertes les possibilités d’un développement
dans lequel les processus, pour ainsi dire, atteignent leur propre code
(par exemple débat professionnalisé sur le risque comme il est examiné
dans notre exemple, ou sur l’économie verte).
Naturellement, cela requiert une régulation qui co-réfléchisse
les conditions sociales des discours dans la perspective des objectifs
de régulation, c’est-à-dire non seulement la modélisation teubnérienne
des systèmes, mais aussi la réflexion sur le « surplus normatif » [60] .
La barrière cognitive est produite par la clôture même des
discours, et ne peut être contournée par des déclarations sur des objectifs.
La clôture entrave l’influence systématique de l’extérieur, mais elle
est en elle-même une cible possible. Alors la question est de savoir comment
créer de l’extérieur des occasions pour des processus de discours et de
système, et comment il est possible de contrôler l’impact.
Quant aux occasions, il est évident que les éléments discursifs,
leur configuration, et leur interaction dynamique forment une cible explicite
de gouvernement [61]
. De plus, un intérêt plus grand peut être accordé au contexte général
des discours, comme générateur d’occasions. Alors, le cas présenté montre
que tous les éléments et même leur configuration des processus de décision,
de réflexions et des processus d’instruction peuvent servir de générateurs
d’occasions [62] .
En tout état de cause, la possibilité de réagir de manière
interne à n’importe quelle occasion est laissée aux autres discours sociétaux,
et le point aveugle d’identité inhérent à tous les systèmes réduira la
prédictibilité [63]
. D’autre part, le point aveugle est observable de l’extérieur, parce
qu’il peut devenir une cible de régulation
[64] . Même la simple différence entre deux types de systèmes offre
une cible de régulation importante, dans la mesure où ils représentent
l’universalisation versus la localisation. La question est de savoir
qui doit faire le ciblage.
Ici l’intérêt est centré sur le système politique, non pas
comme un système de prise de décision, mais comme un générateur de thèmes
de communications sociétales.
Double différenciation et démocratie
Nous n’allons pas offrir ici un débat exhaustif sur la démocratie,
mais juste examiner quelques conséquences parmi les plus évidentes de
nos observations et réflexions. Jusqu’à présent nous avons parlé de droit,
de systèmes et de discours, mais maintenant nous regardons le système
politique comme utilisateur de moyens de régulation (droit) vis-à-vis
des systèmes et des discours. En poursuivant la discussion sur les limites,
la question est de savoir comment le système politique peut contrôler
et peut-être même influencer d’autres systèmes et discours à travers le
droit.
Tout d’abord on doit rappeler que le contrôle dans la théorie
des systèmes est un processus interne au système contrôlant, un processus
consistant en signaux, observations, modélisation et révisions [65] . Afin de fournir ces possibilités au système
politique, une législation qui établit les « objectifs » (politiquement)
préférés et oriente leur discursivation dans la direction désirée (« occasion
engineering ») est requise. Mais ce qui est requis principalement
est une régulation qui offre des occasions pour des observations et des
révisions au système politique lui-même. À la lumière de l’imprédictibilité,
on peut demander une législation qui non seulement accepte de demeurer
un cran derrière les autres systèmes sociétaux et discours, mais, en outre,
le fait de manière délibérée et réflexive. Au niveau de la législation
instrumentale, cela requiert que le droit soit formé comme « désirant
apprendre ». Au niveau politique, cela requiert la modification de l’idée
autour de décisions politiques finales et d’administration rationnelle,
et l’introduction de l’acceptation de (quelques quantités de ?) non
gouvernabilité et d’attitude d’essai/erreur. Au lieu d’une réduction fictive
de l’incertitude contextuelle, on cherche à la reproduire sous une forme
traitable, c’est-à-dire comme une question de risque, qui demande que
le système politique observe les points aveugles des autres systèmes,
choisisse des buts et établisse une priorité de moyens [66] . Cependant, à la lumière d’une double différenciation,
la thématisation politique est non seulement une production d’images systémiques
stériles, mais aussi une pratique vécue, contextuelle, communicationnelle [67] . Cela porte principalement sur la dangerosité
de la prise de décision, sur la légitimité.
La légitimité ne peut être une question de performance,
dans la mesure où tout output systémique sera traité et relié de
manière imprévisible dans plusieurs systèmes et discours. En revanche,
la légitimation dépendra simplement de la capacité du discours politique
de produire des images de communications (non seulement des résultats)
qui seront identifiées à d’autres communications. Du point de vue d’autres
discours et systèmes, seules les argumentations visibles, les pratiques
communicationnelles et les réactions discursives à l’intérieur du système
politique peuvent avoir une fonction de légitimation. Cela entraîne une
demande radicale d’ouverture au sujet de l’information et de la prise
de décision dans le système discursif politique. Mais où sont les limitations
à cela ?
Demander une politique délibérée d’essai/erreur, des solutions
ad hoc, et une attitude conversationnelle vers la régulation revient
à questionner l’identité même du système politique. Peu importe que la
régulation soit déjà lourdement marquée par des lois cadres et des révisions
perpétuelles à travers des négociations (même aboutissant à être des systèmes
elles-mêmes) si le système politique persiste à être un mode de légitimation
institutionnel/ constitutionnel du passé. Il s’agit d’une persévérance
qui conduit à une perte de pouvoir dans d’autres systèmes discursifs et
à un défaut croissant de légitimation. Si le système politique doit survivre
dans une société complexe, doublement différenciée, il doit lui-même fonctionner
de manière adéquatement complexe, c’est-à-dire être cognitivement ouvert
et flexible dans ses actions. Les conséquences démocratiques de cette
observation sont legio, aussi bien sur le plan national que sur
le plan international. Cependant, cela indique que les jours des systèmes
politiques orientés vers une régulation substantielle sont comptés, mais
que les alternatives, comme elles sont illustrées dans notre cas, sont
assez troublantes, aussi.
Épilogue
Le concept de double différenciation fournit de larges opportunités
de compréhension de la régulation et de l’implementation moderne
de « manière adéquatement complexe », et de questionnement du gouvernement
et de la démocratie. Sur le plan pratique, la régulation ne peut être
réduite à des stratégies et des relations causales. Elle devient une question
d’effets à plusieurs facettes, d’effets secondaires inattendus et de créativité
processuelle, qui étend le champ des instruments de régulation devant
être pris en considération, et, très certainement, réduit la confiance
pouvant être accordée à l’un quelconque d’entre eux. En ce qui concerne
l’idée de droit réflexif, elle pose le problème général relatif au fait
que ce type de régulation sera toujours limité à engendrer et réengendrer
des discours, contribuant lui-même à la non gouvernabilité.
D’un point de vue scientifique, la recherche de l’implémentation
devient une question de construction du développement historique des doubles
différenciations, et l’explication devient une question de disposition
des modèles systémiques de coévoluion
[68] .
|
L’auteur
Asmund W. Born
Professeur associé à l'Institut for Organisation og Arbeijdssociologi,
Handelshøjskolen, Copenhague, Danemark. Il s'intéresse notamment à
l'approche de la régulation juridique et de l'organisation par la théorie
des systèmes.
Parmi ses publications en cours:
— « The Catch 22 of Legal Regulation. A
Communicative Perspective on Law », dans IVR Proceedings,
vol. 3 : Law and Politics between Nature and History, ed.
by Faralli, Dreier and Nercessiants (à paraître).
Lars B. Goldschmidt
Ingénieur civil, chef du département de technologie et de
politique éducative de la Confédération de l'industrie danoise.
Parmi ses publications récentes :
— Synspunkter på reguleringen af miljøbelastningen
fra industriens processer og produkter (Points de vue sur la régulation
de l’effet environnemental des processus et produits industriels), Agence
danoise pour l'environnement, 1996 (collection d'articles).
|
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* Traduit
de l’anglais par Sophie Papaefthymiou.
**Copenhagen
Business School,
Institute of Organization and
Industrial Sociology,
Blaagaardsgade 23 B,
DK-2200 Copenhagen N.
1. N.D.T.
Certains termes anglais ont été maintenus et soulignés en raison du manque
d'équivalent en français. En revanche, les termes français soulignés le
sont par les auteurs.
2. R.
Mayntz (ed.), Probleme der Theoriebildung in der Implementationsforschung,
Wiesbaden, Westdeutscher Verlag, 1983 ; Id. « Modernization
and the Logic of Interorganizational Networks », dans John Child
et al. (eds.), Societal Change between Market and Organization
(Public Policy and Social Welfare, vol. 11), 1993 ; Id., « Governing
Failures and the Problem of Governability : Some Comments on a Theoretical
Paradigm », dans Jan Kooiman (ed.), Modern Governance, New Government-Society
Interactions, London, Sage Publications, 1993 ; W. Whitford,
« Comment, Critical Empiricism », dans C. Joerges and D. Trubek
(eds), Critical Legal Throught : An American-German Debate,
Baden-Baden, Nomos, 1989 ; in’t Veld, « Autopoiesis, Configuration
and Steering : Impossible Theorem or Dynamic Steering Theory »,
dans in’t Veld et al. (eds), Autopoiesis and Configuration Theory :
New Approaches to Societal Steering, Dordrecht, Kluwer, 1991 ;
W. Clune, « Implementation as Autopoietic Interaction of Autopoietic
Organizations », dans G. Teubner et al. (eds), European
Yearbook of the Sociology of Law, Milano, Giuffrè, 1992.
3. N.
Luhmann, Soziale Systeme, Grundriss einer allgemeiner System Theorie,
Frankfurt, Suhrkamp, 1987.
4. G.
Teubner, « Substantive and Reflexive Elements in Modern Law »,
Law and Society Review, vol. 17, n° 2, 1983, p. 239-286.
5. H.
Willke, « Societal Guidance through Law », dans G. Teubner
et al. (eds.), European Yearbook of Sociology of Law, Milano,
Giuffrè, 1992.
6. N.
Luhmann, 1987, op. cit. ; Id., Das Recht der Gesellschaft,
Frankfurt, Suhrkamp, 1993.
7. G.
Teubner, « Social Order from Legislative Noise », dans G. Teubner
et al. (eds.), European Yearbook of Sociology of Law, Milano,
Giuffrè, 1992.
8. N.
Luhmann, 1993, op. cit.
9. Cf.
en particulier N. Luhmann, 1987, op. cit. ; Id., 1993,
op. cit.
10. G.
Teubner, 1992, op. cit.
11. G.
Teubner, 1983, op. cit. ; autocritique dans G. Teubner, 1992,
op. cit.
12. H.
Willke, 1992, op. cit.
13. N.
Luhmann, 1993, op. cit., p. 441.
14. G.
Teubner, « Autopoiesis and Steering : How Politics Profit from
the Normative Surplus of Capital », dans J. Roeland, in’t Veld
et al. (eds.), Autopoiesis and Configuration Theory : New
Approaches to Social Steering, Dordrecht, Kluwer, 1991.
15. Ibid.
16. G.
Teubner, 1992, op. cit.
17. G.
Teubner, 1991, op. cit.
18. G.
Teubner, 1992, op. cit.
19. G.
Teubner, 1991, op. cit.
20. Cf.
North, Institutions, Institutional Change and Economic Performance,
Cambridge University Press, 1990.
21. Cf.
aussi G. Teubner, 1991, op. cit.
22. Ibid.
23. G.
Teubner, 1991, op. cit.
24. G.
Teubner, 1992, op. cit.
25. G.
Teubner, 1991, op. cit.
26. P.K.
Manning, Organizational Communication, New York, De Gruyter, 1992.
27. Pour
d’autres concepts de discours, cf. P.K. Manning, 1992, op. cit. ;
N. Fairclough, Discourse and Social Change, Cambridge (U.K.),
1992 ; M. Foucault, The Archeology of Knowledge, London,
1972 (Traduction de L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard,
1969).
28. Pour
des définitions variées, cf. J.W. Meyer et al., « Ontology
and Rationalization in the Western Cultural Account », dans Institutional
Structure, Constituting State, Society and the Individual, London,
Sage Publications, 1987 ; W.W. Powell et DiMaggio (eds), The
New Institutionalism in Organizational Analyses, The University of
Chicago Press, 1991.
29. P.K.
Manning, 1992, op. cit. ; H.L. Dreyfus et P. Rabinow,
Michel Foucault : Beyond Structuralism and Hermeneutics. With
an Afterword by Michel Foucault, The University of Chicago Press,
1982 (Traduction française : Michel Foucault. Un parcours philosophique.
Au-delà de l’objectivité et de la subjectivité. Avec un entretien et deux
essais de Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1984) ; P. Bourdieu
et L.J.D. Wacquant, « Toward a Social Praxeology : The
Structure and Logic of Bourdieu’s Sociology », dans An Introduction
to Reflexive Sociology, Chicago, Chicago University Press, 1992.
30. Cf.
la construction du champ par Bourdieu, dans P. Bourdieu et L.J.D. Wacquant,
1992, op. cit.
31. A.W.
Born, « Legal Dogmatics and the Biotope », dans A. Aarnio
et K. Tuori (eds), Law, Morality and Discursive Rationality,
Helsinki, 1989.
32. U. Beck,
Risikogesellschaft. Auf dem Weg in eine andere Moderne, Frankfurt,
Suhrkamp, 1986 ; F. Ewald, L’État-providence, Paris,
Grasset, 1986 ; A. Giddens, The Consequences of Modernity,
Cambridge, Polity Press, 1990 (Traduction française : Les conséquences
de la modernité, Paris, L’Harmattan, 1994) ; N. Luhmann,
Soziologie des Risikos, Berlin/N.Y., De Gruyter, 1991 ; d’autres
arguments dans A.W. Born et L.B. Goldschmidt, « Images
of Law », communication présentée au Congrès ECPR organisé à Paris
en avril 1989.
33. R.K.
Yin, Case Study Research, London, Sage Publications, 1989 ;
A. Strauss, Qualitative Analysis for the Social Scientist,
CU Press, 1987.
34. L. Goldschmidt,
Magt, viden, interesser og sikkerhed, thèse de doctorat (avec un
sommaire en anglais), Copenhagen, Copenhagen Business School, 1993.
35. A.
Strauss, 1987, op. cit.
36. M.
Foucault, 1972, op. cit.
37. In’t
Veld, 1991, op. cit.
38. Cf.
les conditions norvégiennes, H.P. Graver, Internkontrol i en samlet
strategi for arbejdsmilø og sikkerhed, NOU 10, Oslo, Universitetsforlaget,
1987 ; Id., « Safety-Management as a Legal Problem », Jahresschrift
für Rechtspolitologie, 1, 1987.
39. A.
Giddens, The Constitution of Society, Cambridge, Polity Press,
1984 (Traduction française : La constitution de la société,
Paris, PUF, 1987) ; Id., 1990, op. cit. ; N. Luhmann,
Vertrauen, Stuttgart, Ferdinand Enke Verlag, 3e éd. 1989.
40. L’« habitus »
de P. Bourdieu, The Logic of Practice, Polity Press, 1990
(Traduction de : Le sens pratique, Paris, éd. de Minuit, 1980) ;
P. Bourdieu et L.J.D. Wacquant, 1992, op. cit.
41. Sur
l’immunisation, cf. S. Beckmann, « Immunization. In Defence
of Status Quo », dans Bo Persson (ed.), Patterns and Cases
of Project Mismanagement, Stockholm, 1979 ; B. Persson,
« Why Is a Failure Not Terminated ? », dans Bo Persson
(ed.), Surviving Failures, Patterns and Cases of Project Mismanagement,
Stockholm, 1979.
42. N.
Luhmann, « Risiko und Gefahr », Soziologische Aufklärung,
5, 1990.
43. Ibid. ;
N. Luhmann, 1991, op. cit. ; A. Wildavsky, Searching
for Safety, New Brunswick, ISA, 1988.
44. U. Beck,
1986, op. cit. ; A. Giddens, 1990, op. cit.
45. Olje
- og Energidepartement, Alexander Kielland Ulykken, Oslo, Universitetsforlaget,
1981 ; D.W. Cullen, The Public Inquiry into the Piper Alpha
Disaster, vol. 1 & 2, London, Dep. of Energy, HMSO, 1990.
46. Cf.
supra, et J.G. March et J.P. Olsen, « The Technology
of Foolishness », dans J.G. March et J.P. Olsen, Ambiguity
and Choice in Organizations, Bergen, Universitetsforlaget, 1976 ;
B. Levitt et J.G. March, « Organizational Learning », Annual
Review of Sociology, 14, 1988 ; J.S. Brown et P. Duguid,
« Organizational Learning and Communities of Practice », Organization
Science, vol. 2, 1991.
47. G.
Teubner, 1991, op. cit.
48. W.W. Powell
et DiMaggio (eds), 1991, op. cit.
49. Ici
nous ne tenons aucun compte des autres formes structurantes ; A.
Giddens, 1984, op. cit.
50. F. Ewald,
1986, op. cit.
51. Concernant
l’instruction et la communication, cf. N. Failclough, 1992, op.
cit. ; P.K. Manning, 1992, op. cit.
52. Cf.
I.R. MacNeil, The New Social Contract, New Haven, Yale University
Press, 1980.
53. Teubner,
1983, op. cit.
54. Comme
chez C. Geertz, Local Knowledge, New York, Basic Books, 1983.
55. Comme
chez S. Falck Moore, Law as a Process : An Anthropological
Approach, London, Routledge and Kegan, 1978.
56. Dans
la ligne de M. Douglas, How Institutions Think, London, Routlege
and Kegan, 1987.
57. F. Ewald,
1986, op. cit. ; U. Beck, 1986, op. cit.
58. Cf.
aussi G. Teubner, 1992, op. cit.
59. Cf.
N. Luhmann, 1987, op. cit. ; A.W. Born, 1989, op. cit. ;
H. Willke, 1992, op. cit.
60. G.
Teubner, 1983 et 1991, op. cit.
61. J.G. March
et J.P. Olsen, Rediscovering Institutions. The Organizational
Basis of Politics, New York, MacMillan, 1989 ; N. Brunsson
et J.P. Olsen, Makten att reformera, Stockholm, 1990 ;
I. Harden, « Regulated Autonomy and the Concept of "Public"
and "Private" : Organisational Accountability in Britain »,
manuscrit, 1990.
62. Cf.
le débat de configuration, in t’Veld, 1991.
63. H.
Willke, 1992, op. cit.
64. Ibid.
65. N.
Luhmann, 1987, op. cit.
66. H.
Willke, 1992, op. cit.
67. Cf.
R. Mayntz (ed.), « Governing Failures and the Problem of Governability :
Some Comments on a Theoretical Paradigm », 1993, op. cit.
68. Asmund
W. Born remercie ses collègues du CSO/CNRS (Paris) pour leur accueil au
printemps 1991 et en particulier Werner Ackermann pour les discussions
qu'ils y ont menées. De même, il remercie les sociologues français du
risque et notamment Denis Duclos et Pierre Lascoumes.
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