Résumé
La centralisation et la redistribution sociale du produit
monétaire dans les sociétés démocratiques modernes génèrent pour Luhmann
une problématique qui engage le droit et révèle ses paradoxes originaires.
Empruntant à une théorie assez éloignée de son propre style réflexif,
Luhmann voit dans le « désir mimétique » (R. Girard) un champ
de tension premier sur lequel le droit va s'enter et devenir indécidable.
Dans un contexte de monétarisation généralisée, d'accessibilité universelle
des biens par la monnaie et de redistribution centrale du pouvoir d'achat,
la rivalité invidiaire se généralise et le partage des dotations se politise.
Le droit fait place à une lutte politique, à une « violence »
de laquelle il naît.
Argent (sociologie de l’) – Droit et politique – Luhmann
– Paradoxe.
Summary
Monetarisation, Generalisation of Envy and the Paradox
of Law
The centralisation and social redistribution of the monetary
product in modern democratic societies generate for Luhmann a problem
involving law and its originary paradoxes. Refering to a theory which
is quite remote from his own reflexive style, Luhmann views “mimetic desire”
(R. Girard) as a primary field of tension on to which law is grafted,
becoming undecidable. In a context of generalised monetarisation, with
universal monetary access to all goods and the central redistribution
of buying power, “invidiary” rivalry is generalised and the apportioning
of formal dotations becomes a political issue. Law gives way to political
struggles, to a “violence” from which it is then born.
Law and Politics – Luhmann – Money (sociology of)
– Paradox.
« La restitution du douzième chameau » est
une œuvre qui rassemble sous une forme très comprimée l’ensemble des thèses
et des pièces théoriques de la sociologie juridique luhmannienne. Elle
n’est donc pas novatrice quand on la compare à Das Recht der Gesellschaft,
la sociologie du système juridique qui fait partie de la série des sociologies
subsystémiques (de l’économie, la science, l’art, la religion [1]) que Niklas Luhmann entreprend pour clore son programme de théorie
générale de la société. L’avantage de ce fragment posthume réside dans
la concision et la complétude des points de vue. L’œuvre se présente comme
une collection d’éclairages, tous centrés autour de l’idée de paradoxité
du droit et de son système. Luhmann y a donc réuni un catalogue des
constellations paradoxiques du droit pour, à chaque fois, montrer
l’inventivité du système dans la construction de contournements virtuels
qui permettent de dépasser le paradoxe sans l’anéantir. En effet, le paradoxe
ne peut être complètement écarté, mais demeure au cœur du système, de
ses sémantiques et de ses figures de réflexion et de virtualisation. L’intérêt
de l’œuvre est de nous le montrer, successivement, dans ses différents
sites : décision et procédure, pouvoir et positivité, incomplétude
logique et équité, légalité et légitimité, codage et réflexion, faits
et normes, temporalité et contingence, valeurs et intérêts, argumentation
et redondance, droit et politique, monétarisation et régulation juridique
de la répartition. La racine commune de ces paradoxes partiels ou encore
le paradoxe fondamental dont ces paradoxes sont eux-mêmes des aspects
partiels, c’est celui de l’enchevêtrement du droit et de la violence
dans l’idée et la réalité mêmes du droit [2].
Dans ce qui suit, nous voulons nous intéresser à l’un
de ces aspects paradoxaux. Nous en choisissons un, celui de monétarisation/juridicisation,
qui jusque-là a été très peu discuté. Non sans raison, puisque, d’une
part, Luhmann ne lui a jamais vraiment accordé d’importance dans son œuvre
jurissociologique, et que, d’autre part, il s’insère assez mal, avec son
recours à une anthropologie spéculative, dans le style de théorisation
luhmannien. Il peut donc apparaître mineur. Nous pensons cependant que
le traitement du paradoxe partiel introduit dans le droit par la monétarisation
de toute valeur, l’endémisation de l’envie et la juridicisation
de la répartition est nécessaire et stimulant. En effet, il peut offrir
l’occasion de créer des points de contact entre le systémisme luhmannien
et des styles sociologiques dont il est resté plus ou moins volontairement
éloigné. La thématisation de ce paradoxe aurait donc l’intérêt accessoire
de réfléchir sur la possibilité de sortir de l’immanence théorique
du « système » luhmannien pour recevoir des conceptions
qui lui sont très étrangères. Il s’agit donc de savoir si un fonds de
vues sociologiques intuitives et qualitatives peut entrer dans le système
sans le détour d’une reformulation dé-intuitivisante.
I. Désir mimétique, argent et droit
Dans l’une des dernières sections de l’écrit luhmannien
apparaît, de manière à vrai dire inattendue, la présentation d’un aspect
paradoxal particulier immanent au paradoxe fondamental de l’indemêlabilité
du droit et de la violence : ce qui empêche le droit d’être du « droit »
et d’avoir validité comme tel, c’est un facteur qui bloque l’avènement
de l’effet du droit, c’est-à-dire qui rend illusoire la pacification
juridique. Ce facteur, Luhmann l’appelle envie et en emprunte
la théorie à René Girard. En effet, la division des enjeux litigieux par
le droit selon des proportions justes, qui donnent à chacun ce qui lui
revient, cesse d’être opérante à partir du moment où les litigants ne
sont plus prêts à accepter le partage, non pas parce qu’ils estiment qu’il
ne leur offre pas assez, mais parce qu’ils sont condamnés à se sentir
frustrés du leur, tant que l’autre, par le biais du partage, obtient le
sien, quelque modique qu’il soit. C’est le mécanisme du désir mimétique,
un désir circulaire et impacifiable. Tant qu’un désir autre se
dirige sur un bien quel qu’il soit – de quelqu’(in)utilité, (non-)attrait
qu’il soit pour moi –, il suscite en moi un désir qui l’imite (Luhmann
dit qui le copie). Les biens qui sont objets d’un tel désir deviennent
du coup indivisibles. Nul partage ne peut, de fait, désarmer les
désirs qui s’enflamment les uns les autres, tant que le bien attire le
moindre désir sur lui. Cesse-t-il d’attirer le désir qu’il meurt à sa
qualité de bien et sombre dans l’absence attentionnelle.
Si c’est le désir qui fait le bien et l’imitation qui
fait le désir, l’état social est celui de la discorde et de la querelle.
La rivalité mimétique est donc auto-renforçante et crée nécessairement
une contestation continue, laquelle cependant est en latence par l’effet
des rituels sociaux destinés à l’exorcisation de ses formes les plus ouvertes
– dans la théorie de Girard, c’est la désignation d’un bouc émissaire
et son rejet au-dehors ou son sacrifice qui pacifie superficiellement
la société. Ce mode de pacification est historiquement religieux et demeure
symbolique dans toutes ses variantes. Or, le droit est le lieu
de la ré-émergence de la querelle : dans ce sens, il est le lieu
d’irruption de l’envie – au sens métaphysique girardien – sous ses apparences
les plus obstinées. La formalité du droit, ses cautions et ses
cheminements procéduraux deviennent les points de fixation de l’insistance
invidiaire. Le droit a dès lors toutes les chances de dissatisfaire
plutôt que de satisfaire ceux qui y ont recours. Au lieu d’être un processus
placataire, il devient un processus de virulence du conflit, un dynamisme
de projection, toujours au-devant de la communication, de nouvelles contestations,
de nouveaux partages révisant les précédents à l’avantage de désirs rallumés
sans cesse dans des miroirs tournés les uns sur les autres.
Mais doit-on accepter une telle hypothèse ? Comment
la thèse girardienne se vérifie-t-elle ? Les tentatives de sa démonstration
anthropologique et protohistorique posent, dans leur nature même, problème.
Il est très difficile de prouver un lien entre violence sacrificatoire
primitive, d’une part, et hominisation et consociation, de l’autre, de
manière à ce que l’une soit la cause historique de l’autre [3]. Nous disions plus haut que la désignation du paradoxe de la
monétarisation comme déchaînement de l’envie mimétique était inattendu
dans l’écrit luhmannien : en effet, Luhmann a été un critique constant
de ce type même de théorisation de socio-anthropologie spéculative reposant
sur des hypothèses trop massives. Le style de théorisation luhmannien
est aux antipodes de celui-ci : Luhmann travaille avec des élaborats
théoriques volontairement fragmentaires dont la mise en réseau dans une
théorie elle-même fluctuante est le défi même de l’intellection systémiste.
Ainsi, nous trouvons chez Luhmann, dans sa sociologie de l’économie (Die
Wirtschaft der Gesellschaft [4]), une critique explicite
de l’anthropologie girardienne [5] qui lui reproche une perspective unilatérale
faisant du désir mimétique l’angle d’interprétation unique de l’être-homme.
Luhmann propose de systémiser cette approche, c’est-à-dire de la dé-anthropologiser
et de retrouver, derrière la catégorie dramatique de l’envie mutuelle,
la structure circulaire et paradoxique de la double contingence dont la
première n’est qu’un cas particulier. Luhmann privilégie le travail analytique
sur la structure elle-même, ce qui l’incite à élaborer le concept de communication
et en faire le concept central de sa sociologie.
La différence essentielle avec Girard se situe dans l’appréciation
des capacités de dé-paradoxisation inhérentes à nos sociétés en
particulier. Celles-ci ont, en effet, la possibilité de distribuer le
paradoxe sur une multiplicité de systèmes qui brisent son caractère massif
et le soustraient à ses ancrages essentiellement religieux et accessoirement
politiques. Luhmann plaide pour un détournement de la problématisation
des « qualités de l’homme vers des qualités de problèmes » (von
Eigenschaften des Menschen auf Eigenschaften von Problemen [6]). La description sociologique des structures paradoxiques doit
pour ainsi dire emboîter le pas à la communication sociale elle-même qui
les diffracte et les distribue sur différents processus virtualisants
situés dans différents systèmes. Il faut ainsi limiter et multiplier les
horizons du sens pour ne pas succomber aux blocages du paradoxe [7].
À notre interrogation sur le statut de la thèse girardienne,
il faut donc répondre avec prudence et en étant conscient de son étrangeté
par rapport à la théorisation luhmannienne. Toutefois, la thèse est d’une
utilité heuristique certaine, en même temps qu’elle garde une validité
intrinsèque qui est celle de la révélation du caractère paradoxal – c’est-à-dire
ici circulaire et auto-renforçant – de la rareté, ainsi que de la nécessité
de le dissimuler. En outre, la thèse est valide dans la mesure où elle
attire l’attention sur les possibilités de différencier d’autres domaines
de dé-paradoxisation de l’envie circulaire que celui de la religion [8]. L’économie sera un tel domaine, et la tendance
va vers une concentration intense de ce paradoxe dans ce système au détriment
des systèmes juridique et politique. Dès lors, l’enquête devra déborder
le système religieux et le couple juridico-politique. En dépassant ce
dernier, elle va au delà des systèmes connotés par la contrainte et le
pouvoir. Elle devra donc s’ouvrir à une interrogation des « conditions
sociales qui encadrent le droit », comme dit Luhmann dans son écrit
sur la restitution du douzième chameau [9]. Il s’agit surtout de rendre raison du conditionnement du
droit par la dynamique de monétarisation qui est la dynamique primordiale
de transformation des sociétés modernes et de l’émergence en elles
d’un primat évolutionnaire de l’économie.
II. Concordances sociologiques :
les transmutations monétaires
L’analyse que Luhmann esquisse de la monétarisation recouvre
en partie celle, bien connue, de Georg Simmel : l’argent, en devenant
moyen absolu ou universel, a amené un nivellement complet des choses
dans leurs différences qualitatives, individualisantes et fondatrices
de leur sens propre [10]. Luhmann exprime cette proposition simmelienne dans le langage
de la théorie des systèmes : l’argent est devenu, pour la première
fois, le code universel de la valeur. C’est sur lui que toutes
les opérations économiques peuvent et doivent désormais s’orienter, quelle
que soit leur adéquation ou leur inadéquation à sa rationalité. L’orientation
de l’agir économique sur l’argent code la rareté par un symbole capable
de la quantitativiser de manière continue et complète. C’est ainsi que
le codage monétaire de la rareté efface tous les reliefs du désir
dans lesquels les différences qualitatives entre les objets se
reflétaient. La valeur de tout objet, du plus précieux au plus commun,
s’exprime en argent. Quelle que soit leur utilité ou ce qui leur donne
du prix, leur rareté a un indice unique. Quelles que soient leurs disparités
qualitatives, une même mesure les homogénéise et crée un continuum quantitatif
qui les fait se rejoindre dans une même dimension de la valeur. Elle les
rend immédiatement comparables et efface l’irréductibilité de leur traits
« personnalisants ».
Cette mise en relation de toutes les choses individuelles
avec une mesure unique de leur valeur réagit sur les choses elles-mêmes
dans la mesure où elle induit une récession de leur individualité et de
leur caractère au profit d’un élément unique, lequel devient la seule
chose recherchée en leur lieu et place. L’argent devient l’objet universel
du désir et tout désir ne sait plus que se diriger vers l’argent.
Ce fait réagit sur la structure du désir lui-même, lequel tend lui
aussi à s’uniformiser, à perdre son individualité et son caractère,
à fluctuer entre des préférences qui n’ont, à la différence des valuations
pré-monétaires telles que Simmel les décrit, plus rien de décisif ou d’absolu.
La fluctuation de ces préférences est une fluctuation d’intensités qui
ont perdu leurs surfaces d’adhésion aux choses, celles-ci n’en proposant
désormais aucune. Les choses ont, en effet, perdu l’aspérité des
profils individuels qui étaient les leurs. Elles ont été uniformisées
et dé-caractérisées par l’argent. Tant les choses que le désir subissent
ainsi l’effet de la médiation monétaire qui les lisse et les
livre à la fugitivité. La perte de consistance substantielle qui fait
reculer les identités réelles est corrélative d’un envahissement de tous
les champs de l’attention par l’argent. Tel est le constat central des
sociologies de l’argent. Là-dessus, les analyses de Simmel et celle de
Luhmann ne divergent pas. La seule différence dont on peut faire état
est le recours chez Luhmann à la conceptualité systémiste ou sémiotique
du codage – encore inconnue de Simmel.
La réflexion luhmannienne ne bifurque en fait qu’au moment
où elle intègre l’hypothèse girardienne. C’est par le biais de cette hypothèse
que Luhmann introduit l’idée de paradoxité dans son analyse, une idée
qui, comme telle, ne joue pas de rôle dans la philosophie de l’argent
simmelienne. Or, Luhmann s’intéresse moins à l’analyse des processus de
nivellement monétaire de la réalité et du désir qu’à leurs résultats en
termes de configurations paradoxiques. Le désir mimétique girardien est,
comme nous l’avons vu, une forme particulière de la double contingence
de la communication. On pourrait dire qu’elle est la figure que revêt
la matrice générale de la double contingence dans sa spécification économique
et après son codage par l’argent. Elle serait une expression anthropologisante
du paradoxe de la rareté et de son processement dans le sous-système économique
codé monétairement d’une société moderne. L’argent est ici théoriquement
important parce qu’il est une figure de renforcement de la paradoxité
initiale de la communication. Cependant, en en aggravant la paradoxité,
il cristallise en lui tous les modes de contournement créatif et virtualisant
du paradoxe. Il est ce que sont tous les médias luhmanniens, à la
fois « paradoxisant » et « dé-paradoxisant ».
La question qui intéresse Luhmann ici n’est pas la paradoxité
de l’économie et de son médium, mais celle des effets de celle-ci sur
le système juridique. Son approche est en un premier temps diachronique.
Luhmann tente une mise en perspective historique des processus de monétarisation
et de leur réception dans le droit pour acquérir une représentation
plus précise des développements plus récents qui annoncent une culmination
de l’envie monétaire, de sa virulence et de son universalisation. La monétarisation
n’atteint pas d’un coup son expansion maximale et ne se cristallise que
progressivement dans la circularité, l’auto-renforcement et l’impacifiabilité
paradoxaux qui la caractérisent aujourd’hui. Le droit a nécessairement
accompagné les commencements et les progrès du codage monétaire de l’échange.
Comment l’a-t-il fait ?
III. Droit moderne et monétarisation
Luhmann reprend l’hypothèse émise par des historiens
du droit, d’après laquelle le droit s’est adapté aux débuts
de la monétarisation et à ses effets les plus marquants par une
généralisation de certaines institutions, en particulier la liberté
de contracter et l’ouverture du droit de propriété à de nouveaux groupes
d’aspirants. L’hypothèse n’est pas aussi neuve qu’on le croit : Simmel
avait déjà attiré l’attention sur le fait que toute monétarisation s’accompagnait
toujours d’une récession des formes de la mainmorte ; l’accès à la
propriété s’interprète, lui, en termes simmeliens d’une manière un peu
plus complexe, puisque la monétarisation a amené certes une appropriation,
mais qui s’est faite par le détour d’une désappropriation. Ce sont les
formes traditionnelles de propriété en nature (Naturaleigentum)
qui se trouvent érodées au profit d’un nouveau type de propriété qui est
celle, monétaire, de biens [11].
L’appropriation monétaire mène à une détraditionnalisation
de la propriété dans le sens où elle « mobilise » les
choses en passant outre à leurs caractéristiques naturelles et aux
particularités fondées dans la facticité matérielle, spatiale ou temporelle
des biens. La terre n’est plus appropriée de la même manière à partir
du moment où elle s’échange contre de l’argent et où son rendement, sa
rente, donne lieu à un calcul capitalistique qui la dépouille de ses significations
caractéristiques et de ses attachements symboliques pour n’y voir qu’une
valeur marchande, un facteur de production ou un placement primaire ou
secondaire. L’expansion de la propriété comme institution du droit a eu
pour effet premier de déshériter les propriétaires traditionnels de la
terre qui, avec leur nouvel avoir financier, certes toujours liquide et
infiniment indéterminé dans son usage, se retrouvent moins libres qu’ils
ne l’étaient avant, même si leurs biens fonciers les liaient à un lieu
et une activité donnés. Par contre, ce sont les choses qui sont entrées
dans une mobilité nouvelle, et avec elles, à terme, les hommes qui sont
allés à la quête de nouveaux marchés urbains du travail et des biens.
Telle serait très sommairement la trajectoire de la première
réception de la monétarisation par le droit : une abolition des
différenciations de capacité juridique existantes entre adultes, une déconstruction
des obstacles de droit réel – essentiellement féodaux – à la circulation
de tous les biens [12], une admission de tous à une économie de l’échange symétrique, monétairement
chiffré et accompli, une expansion du contrat qui est au fond une expansion
de la juridicité formelle du droit commun (romain) corrélative d’un recul
des droits plus coutumiers des provinces. C’est en somme l’évolution
qui va du xiie au xixe siècle telle qu’elle se trouve reconnue aujourd’hui
par la plupart des historiens du droit [13]. Cette évolution accompagne l’essor du commerce médiéval interurbain
et s’appuie sur la réception du droit romain et de ses inflexions en droit
canonique. Elle amène l’émancipation de groupes de plus en plus importants,
confinés jusque-là dans une variété de conditions, à des degrés de liberté
variés et complexes. Elle voit l’émergence du droit naturel et de ses
logiques universalisantes. S’y insèrent les révolutions technologiques
et industrielles corrélatives de l’urbanisation générale, de l’extension
sans précédent des marchés et de la massification du travail rémunéré.
Enfin, elle culmine dans l’apparition d’agrégats d’intérêts économiques
et sociaux et de leurs représentations professionnelles et politiques.
Nous ne nous étendrons pas sur cette évolution du moment
que Luhmann ne fait que la mentionner pour amener l’argumentation au point
qui lui importe vraiment. La précision de ce préliminaire historique nous
éclaire cependant sur une différence entre les deux moments d’accompagnement
juridique de la monétarisation que le texte luhmannien ne met pas assez
en évidence. En effet, le premier moment est au fond celui de l’intégration
d’une économie monétaire et commerciale dans les cadres du droit civil
et de sa dogmatique formaliste. Il correspond à ce que la sociologie
juridique weberienne décrit comme rationalisation du droit en Occident
et ce dont elle annonce la crise dans l’analyse de ses derniers développements [14]. Les cadres civilistes et formalistes d’un droit qui a atteint
une consistance quasi parfaite sont soumis à de très fortes pressions
aux derniers stades de l’évolution esquissée. Celle-ci débouche sur les
tendances de socialisation du welfare avec une prédominance de la politique,
des fédérations professionnelles, des grandes organisations et des conventions
qui traduisent en droit des accords fondamentalement politiques. Alors
que, dans la période précédente, les pressions conflictuelles issues des
évolutions économiques et de leurs dynamiques monétaires semblent s’être
déchargées, sous la forme de litiges, dans le droit et ont été arbitrées
par ses tribunaux, la période actuelle, elle, fait face à une agrégation
des problèmes, une organisation globale des intérêts, en somme,
à une centralisation de la problématique de la répartition monétaire
qui appelle des médiations et des techniques de régulation et de résolution
des conflits qui sont essentiellement politiques. C’est à ce type de médiations
et de techniques politiques que Luhmann fait allusion quand il cite, dans
cet écrit sur la restitution du douzième chameau [15], l’exemple du « preprogramming »
de conflits sociaux.
La nuance qui reste à apporter concerne le caractère
politique du domaine vers lequel les conflits, autrefois sollicitant un
traitement juridique, se déplacent. En effet, la politique dont il est
question ici désigne des processus para-étatiques qui ne font presque
jamais référence à un usage du pouvoir, une codification de la contrainte
ou l’intervention d’appareils d’exécution. La négociation des décisions
de distribution du produit monétaire est ainsi, dans un certain sens,
à la fois politique et dé-politisée. Elle se fait au sein d’instances
sociales autonomes dont la fonction politique est cruciale certes, mais
dont le caractère formellement politique (« potential ») n’apparaît
qu’au moment où leurs décisions doivent prendre une validité collectivement
obligatoire. C’est là qu’avec la politique, le droit fait son retour :
dans l’État de droit des sociétés fonctionnellement différenciées de notre
modernité, le droit est indispensable comme « instrument
d’enregistrement des accords » sociaux [16] qui acquièrent ainsi la légitimité de leur effet obligatoire.
C’est ce que la théorie luhmannienne appelle « le deuxième codage »
(Zweitcodierung) de la politique par le droit, le premier étant
le codage propre du politique par l’alternative binaire pouvoir/non-pouvoir.
IV. Centralisation du partage monétaire et paradoxe du
droit
Or, le paradoxe qui atteint le droit ici est celui qui
mine sa fonction dans un contexte qui conditionne antithétiquement sa
réalisation. La fonction du droit est la régulation des attentes
sociales normatives. C’est fondamentalement une fonction de bridement
de la dynamique polémique mise en branle par toute incongruence de ces
attentes. Dans le contexte d’une monétarisation complète de l’échange,
laquelle lance une auto-catalyse du désir mimétique et une escalade de
l’envie, les conflits deviennent tendanciellement impacifiables.
Le droit fait face à une situation polémique généralisée où ce n’est pas
la méfiance ni l’insécurité qui règnent, déterminant une guerre ou une
monopolisation du pouvoir de contraindre, mais l’envie comme incapacité
d’accepter un partage des valeurs permonétarisées. C’est en effet le fait
de la permonétarisation de toute valeur qui empêche le désir
d’adhérer à des valeurs et des objets individuels et d’y trouver
des satisfactions consommatoires. L’argent, comme nous le disions plus
haut, dissout la matérialité elle-même des surfaces d’adhésion et ne laisse
que la compétition des désirs s’alimentant invidiairement l’un l’autre.
Son abstraction est telle, ses chaînes téléologiques si longues et si
complexes que toute différence entre moyen et fin se résout en une indifférence
du désir à la particularité des choses.
Simmel avait insisté, dans ses descriptions des phénomènes
liés à la monétarisation, sur les rançons demandées par celle-ci en valeurs
de la personnalité. Il avait montré qu’un caractère aussi marquant que
la distinction (Vornehmheit) – qui, pour lui, pouvait revenir à
des personnes ou des choses – était condamné à être érodé par la commensurabilisation
monétaire des valeurs de prix et des valeurs courantes. Luhmann montre,
dans le courant de son interprétation des processus de négociation corporative
du partage monétaire, à quel point celui-ci était difficile à stabiliser,
et a recours pour cela à un argument assez apparenté à l’argument simmelien.
L’abolition des barrières d’état entre les classes sociales lance, avec
la monétarisation, une généralisation de la rivalité entre les
classes elles-mêmes et les individus au sein d’elles. En sollicitant
l’argument de Simmel, nous pouvons éclairer ce que Luhmann veut dire :
l’abolition des distinctions formelles entre groupes sociaux est
un reflet de la perte d’individualité et de caractère guettant toute personne
et toute chose qui entre dans la dé-substantiation monétaire. Pour réserver
des comportements, des choses, des biens ou des prérogatives à des personnes
ou des groupes spécifiables de personnes, il faut disposer d’une échelle
de « distinction » qui fait que tels comportements, choses…
doivent revenir à tels groupes. En l’absence d’une possibilité de distinction
ou de hiérarchie, pour parler avec Louis Dumont – et l’idée de Simmel
est ici très proche de la conception organique et solidariste de la hiérarchie
chez Dumont [17] –, il n’est pas possible d’entreprendre de
telles ascriptions. Tous les partages monétaires sont contingents,
dit Luhmann, et dans ce sens ils sont contestables. Alors
la question est reposée par Luhmann : le droit est-il vraiment inapproprié
pour réguler les modes et les procédures d’un tel partage ?
Il y a, à cet endroit, un flottement dans l’argumentation
de Luhmann. D’une part, il rejette explicitement ce qui, en fait, dès
la deuxième moitié du xixe siècle, était devenu inopérant dans le courant
de l’évolution juridico-économique : une compétence de la justice
pour ce type de conflit. Le droit et ses institutions qui rendent
la justice sont incapables de statuer sur la mesure d’envie qui serait
légitime et recevable juridiquement. Ils n’ont pas de critères de partage
équitable dans un domaine de pure quantité monétaire sans spécification
de la nature des circonstances, des faits, des personnes, des choses et
des préférences. Ils en possèdent encore moins pour juger de la légitimité
des prétentions de groupes sociaux à des quotités plus importantes dans
ce partage. D’autre part, et cela semble être son dernier mot sur le sujet,
Luhmann suggère que les possibilités du droit dans ce domaine n’ont
pas été explorées et que, face au paradoxe de l’envie monétaire,
le droit aurait en réserve une créativité insoupçonnée. Il ne précise
pas, toutefois, quelle sorte d’usages du droit seraient ici appropriés
et productifs. Il faudra donc qu’en scrutant le texte, nous tentions d’élaborer
des hypothèses qui en fassent sens. La seule indication donnée touche
la fonction du droit et la sauvegarde d’attentes sociales dans le contexte
de conflits prédictibles. C’est donc dans ce sens que la construction
des hypothèses doit être orientée.
Cela dit, nous manquons toujours d’un point de départ.
Nous le chercherons dans l’idée de frustration et de ressentiment
qui forme le lien entre l’envie et l’appel au droit et à la justice. La
rivalité généralisée autour de l’argent, opposant et confondant tous les
groupes sociaux, tous les individus, tous les biens et toutes les préférences,
a cela de cruel qu’elle est incapable de se structurer, de se répartir,
de se diffracter : les besoins individuels et sociaux n’arrivent
pas à diverger, à briser leur convergence forcée en un faisceau unique,
dirigé tout entier sur le moyen et la fin universels, le pouvoir d’achat
nu et indifférencié qu’est l’argent. C’est cette dilution des différenciations
naturelles ou caractéristiques qui exacerbe la rivalité et rend impossible
une légitimation quelque peu durable des répartitions. Tous les partages
devenant contingents, l’exacerbation de la rivalité fait naître un sentiment
de frustration et un ressentiment qui se déchargeront dans une contestation
permanente des partages. C’est cette permanence de la contestation
qui nourrit le processus politique et lui donne une cyclicité typique,
oscillant autour d’une négociation permanente de nouveaux partages. C’est,
entre autres, dans cette structure de rivalité généralisée et de contestation
permanente alimentées par la monétarisation que se fonde la modalité
fondamentale du droit positivé de notre modernité : il est à
la fois définitif et provisoire et sa validité ne se légitime que
parce qu’elle est ouverte au changement et n’est que provisoire ;
le droit provisoirement en vigueur n’en est pas moins rigoureusement valide
et efficace, sa versatilité n’ayant aucun effet sur sa solidité. Monétarisation
et lutte permanente pour le partage du produit monétaire sont, à côté
du changement des valeurs, de la pluralisation culturelle et normative,
de l’innovation technologique des cadres de l’existence, un constituant
essentiel de la modalité paradoxale de la validité juridique.
V. Régulation politique de l’envie et suspension du droit
La négociation autour des partages monétaires s’installe
ainsi dans un provisoire définitif. Le droit positif, qui ne se légitime
que par sa réserve de changement, y est installé aussi. Il faut maintenant
s’intéresser à ce qui se passe dans ce provisoire qui se présente nécessairement
comme une sphère de fluctuation, favorisant l’indécision permanente.
La politisation de cette sphère tend à en exclure le droit. En effet,
c’est en amont de l’accord et aux fins de sa contestation ou de sa renégociation
que les intérêts sociaux se heurtent les uns aux autres, entrent
en contention et développent des types d’affrontement ritualisés.
C’est là que s’organisent les épreuves de force où les négociants mesurent
leurs capacités de pression et leurs chances de faire céder les groupes
adverses. C’est dans ce domaine que le droit entre plus ou moins en veilleuse.
Luhmann le situe à la frontière entre le droit et la violence et donne
aux constructions que le droit lui dédie une ambiguïté particulière. Tel
est le droit de grève et de lock-out qui se meut, pour Luhmann,
sur un terrain dogmatiquement peu exploré. L’évolution en France depuis
les années 1960 tend à autonomiser autour de la contestation sociale une
sphère d’indéterminité juridique très forte, une sphère purement politique
où le droit est suspendu jusqu’à l’aboutissement de la négociation,
dont l’État d’ailleurs s’empare dès ses premiers stades. L’aboutissement
absout rétrospectivement toutes les contraventions au droit qui ont eu
lieu durant les phases de la lutte. À la manière d’un carnaval qui se
clôt, tout rentre dans l’ordre avec une absolution politique généralisée.
Des accords, souvent maintenus secrets, contournent les règles expresses
du droit de grève et font en sorte que le combat social ait un moindre
coût pour ceux qui s’y engagent. C’est à une telle situation que font
penser les allusions de Luhmann à une retraite du droit qui laisserait
le champ libre à la force et au chantage.
« Une lutte pour l’argent aussi fortement centralisée » [18],
qui, comme Luhmann le précise, est si profonde parce que l’argent c’est
tout : salaires, pensions, emploi, temps de travail, droit de l’embauche
et du licenciement…, semble ne pas se prêter à la régulation juridique
immédiate. Elle demande des marges de variation et d’ajustement aux poids
respectifs des protagonistes, aux contraintes objectives et économiques,
aux évolutions heurtées des situations. La politique y est plus
appropriée et intervient d’ailleurs toujours dans les conflits pour
les encadrer et donner aux accords qui les closent leur caractère obligatoire.
Au point de vue général, elle donne à l’ensemble de cette lutte une organisation,
une périodicité, des rituels et une immunité. Luhmann se demande cependant,
d’une part, si l’exclusion du droit est vraiment justifiée et peut être
raisonnablement et légitimement maintenue, d’autre part, si le droit est
véritablement aussi peu approprié que cela à la régulation de cette lutte,
quelle que soit son impacifiabilité et quels que soient ses besoins
de marges de désordres et d’affrontement brut des forces.
Nous avons esquissé une image de la situation née d’une
politisation extrême de la lutte centralisée pour le produit monétaire.
Cette politisation correspond à peu près à l’évolution française qui institue
des suspensions caractérisées du droit tant que dure le conflit. Elle
donne à la politique, plus exactement à l’État, des pouvoirs et des responsabilités
exorbitants dans le partage. L’État ne se contente plus de réguler la
négociation puisque dans beaucoup de cas il se substitue aux parties –
essentiellement à la partie qui fait face à la partie « en lutte »
– ou leur force la main pour signer des accords qu’il a lui-même négociés
sous la pression d’une suspension de l’ordre public. La centralisation
de la lutte pour le produit monétaire atteint ainsi des formes
extrêmes en France parce que la négociation du partage intègre toute
une série de détours et de biais tacites qui en opacisent l’organisation.
En effet, c’est une cumulation de délégations et l’installation d’un style
de contestation générale « by proxies » qui infléchissent
le sens et la portée de cette négociation dans le cas français. Due à
une faiblesse extrême de la représentation syndicale et à sa concentration
quasi exclusive dans le secteur public, la contestation sociale en France
se fait par une délégation tacite de l’ensemble des « mécontents »
aux syndicats des grandes entreprises d’État et de l’administration pour
manifester le refus des orientations économiques – de l’accord de partage
projeté – par de larges groupes sociaux. Ces syndicats s’organisent dès
lors en force de contestation, légitiment leurs actions de perturbation
massive de la vie économique et quotidienne par la supposition d’un mécontentement
généralisé. Ils se font l’organe de contestation et de blocage d’une publicité
sociale dont il n’existe pas de forme de consultation fiable. On s’en
remet alors à sa manière d’accueillir les grèves et les gênes considérables
qu’elles lui imposent. C’est donc sa disposition et ses capacités à supporter
le désordre qui mesurent son soutien à l’action contestataire et par là
l’intensité de son mécontentement.
Cette chaîne de délégations d’expression et de pouvoir
n’a rien de formel et n’a aucune chance de se formaliser. Ce serait en
effet reconnaître de graves défauts du système global et surtout mettre
à nu la subsidiarité du droit dans ce contexte. C’est révéler le
style risqué de la négociation, ses résultats très souvent unilatéraux,
l’enflement de rentes de pouvoir des partenaires formels de la négociation
au détriment de leur « constituency » invisible et sans
voix. Les risques de la négociation sont inhérents à son style
violent et à sa logique d’infliction d’une peine généralisée, qui touche
les tiers non concernés du texte de Luhmann, pour faire céder une instance
tout aussi généralisée, « le gouvernement », dont la légitimité
comme arbitre et promoteur des accords est d’ailleurs tout aussi problématique
que celle du contestataire en fonction. La virulence du style et son efficacité
sont telles qu’un effet de spill-over est observable, qui fait
que beaucoup de « bases » laborieuses dans différents secteurs
ne voient d’autres recours, devant le scandale de certaines situations,
que l’emploi des mêmes méthodes, si bien éprouvées par les salariés des
secteurs protégés. Prolifèrent alors des phénomènes qui peuvent être interprétés
comme des prises en otages de la population par des bases professionnelles
(routiers ou agriculteurs) obéissant à des impulsions éventuellement perçues
comme des mouvements de nature spontanéiste et cristallisant des ras-le-bol
plus ou moins justifiés.
Les résultats de l’épreuve de force sont, pour
leur part, régulièrement unilatéraux parce que, les délégations à la contestation
n’étant ni formelles ni formalisables, les organisations de la lutte ne
peuvent formuler ses enjeux que dans des termes concrets qui ont rapport
aux entreprises et aux secteurs où elles sont implantées. Elles ne peuvent
par conséquent, à l’issue de la phase polémique, que signer des accords
qui donnent plus ou moins satisfaction à leurs revendications directes.
Elles ne peuvent qu’engranger de nouveaux avantages et consolider
leur propre pouvoir de contestation. Le pouvoir politique gère
ces crises dans l’urgence et dans le souci d’empêcher un débordement de
la contestation vers d’autres secteurs et d’autres dossiers. La gestion
politique de ces crises s’apprécie, pour le système politique et pour
ses publicités sociales, principalement dans ces termes et ne fait pas
la place qui leur revient à l’efficacité et l’éprouvabilité des accords
conclus. La « copie » du gouvernement, prenant originellement
un grand nombre de facteurs en considération et adhérant aux constellations
et aux évolutions objectives des secteurs ou des thèmes en question, doit
être si souvent et si urgemment revue qu’elle en perd très rapidement
la cohérence et l’intelligence de ses solutions. Les accords souvent s’improvisent
autour des enjeux les plus pressants : on cède sur ce qui est demandé
avec le plus de « force » (violence), l’on improvise un cadre
formel pour l’y héberger et l’on renvoie le problème à plus tard. La crise
aura été gérée avec succès, ou même brillance, par un appareil politique
qui en tire encore plus de propension à s’immiscer dans les négociations
centralisées de la rivalité monétaire. Il en tire aussi une légitimité
accrue pour le faire.
Le cas français est ainsi fort illustratif des tendances
de politisation du partage monétaire qui sont, corrélativement, des tendances
promouvant sa dé-juridicisation. Dans le texte luhmannien, c’est une allusion
à une tout autre tendance que nous trouvons. Il s’agit de la régulation
néo-corporatiste du partage monétaire centralisé qui, elle, est caractéristique
du cas allemand (et japonais). Le droit est écarté de la négociation
et de la régulation non pas par une suspension politique de sa validité
sur la durée et les lieux du conflit, mais par l’isolement de larges corporations
dans une négociation où la concertation joue le rôle primordial et dont
les résultats n’ont plus qu’à être traduits en droit pour avoir une force
obligatoire. L’État en tant qu’État politique est tenu à l’écart de la
négociation. Cependant, il y prend part en fait comme une des grandes
corporations participantes. Le droit est exclu de la même exclusion que
ceux qui sont trop peu nombreux pour avoir voix au sein de la corporation.
Le droit est ici comme un actionnaire minoritaire, dans un système ou
une entreprise qui marchent bien. Le cas allemand ne recèle que des risques
d’entente « illégale » dans la mesure où l’exclusion du
droit prive la négociation d’une rationalité plus large que celle des
intérêts agrégés qui se font face. Il ne contient pas de risques semblables
à ceux du cas français où la polémisation des styles de négociation va
jusqu’à une spontanéisation de la violence rebelle, légitimée par le seul
fait qu’elle est contestataire. Un tel style aurait des effets délégitimants
en Allemagne où la contestation des partages doit toujours épouser une
ligne objective (sachlich) qui conforte la collectivité dans sa
confiance en la solidité de la paix sociale et l’ampleur des consensus
qui la soutiennent. Dans les deux cas cependant, il y a constitution de
positions et de rentes de pouvoir au détriment de ce que les appareils
de négociation ne sont pas prêts à intégrer.
VI. Nécessité et possibilité de médiations juridiques
Comment réintroduire le droit dans tout cela ? La
question semble plus urgente et plus justifiée dans le cadre d’un partage
centralisé où délégations et légitimations informelles se croisent et
où une surpolémisation de la contestation tire l’ensemble de l’espace
de négociation vers la force et ses logiques. Luhmann, qui ne pensait
pas à une telle constellation, avait la situation allemande devant les
yeux : il n’était donc pas motivé par les abus d’un système politisé
et tolérant du non-droit. La question se posait donc déjà en rapport avec
la simple idée d’une négociation politico-sociale du partage monétaire
qui n’a besoin et recours au droit qu’au moment où il s’agit de formuler
les accords et de leur donner une validité obligatoire. Quelles sont les
capacités créatives du droit qui lui permettraient d’entrer de
plain-pied dans la régulation de la rivalité monétaire générale
et de lui prescrire des modes de traitement qui seraient plus performants
et plus justes que ceux qui sont actuellement en usage ? Le silence
de Luhmann étant ici quasi complet – comme nous le disions plus haut,
il ne donne qu’une indication sur l’aptitude fonctionnelle du droit à
une telle régulation –, nous tenterons de suppléer à son analyse par un
certain nombre d’hypothèses.
Dans l’intention luhmannienne, il ne peut être question
d’une implication du droit dans la négociation monétaire qui,
dans sa créativité et sa fonctionnalité, en annulerait le paradoxe.
À la différence d’autres types de contentions non généralisables, la rivalité
monétaire ne peut être pacifiée par le droit. Nous avons explicité plus
haut pourquoi – il fallait pour cela mettre en évidence son caractère
paradoxique. Il s’agit uniquement ici de figurer des usages plus inventifs
du droit et de sa fonction, qui le mettraient en position d’accompagner
la contestation et la négociation de manière plus en rapport avec ses
potentialités.
La contention généralisée autour du partage monétaire
est prévisible. Elle est en quelque sorte certaine, puisque continuelle.
Ses formes futures peuvent varier, mais son cœur monétaire reste le même,
ainsi que la structure de la rivalité qui s’y ente. Il nous faut introduire
dans les formes de cette contention un codage juridique qui fonde
un principe de consistance de ce qui, en elle, est « droit »
et « non-droit ». Certes, l’emploi de la violence durant la
contention est juridiquement prohibé – et non voulons admettre que si
la politique le tolère dans des limites bien définies, elle ne le soustrait
jamais à l’encadrement juridique strict. La constitution de filières monétaires
parallèles (mafieuses) et la ré-injection de leur produit dans la société
sont également prohibées juridiquement. Comment aller au delà de cet endiguement
juridique interne et externe de la violence dans le domaine monétaire ?
Il nous semble que Luhmann voudrait proposer un affinement (imaginatif)
de cet endiguement existant et que son attention va essentiellement à
ces limbes où violence et droit se mêlent au détriment du droit. Il faut
donc rechercher ces possibilités d’affinement du côté d’une clarification
substantielle du droit de grève et du droit de la négociation collective.
Il faudrait contrer les tendances structurelles du droit à munir de nouveaux
droits ceux qui en sont déjà richement dotés. Aller à l’encontre des dynamiques
auto-renforçantes de la dotation juridique passe toujours par une révision
des codages existants [19]. Le droit devrait ainsi arbitrer une seconde
fois les répartitions politiques qui se font en-dehors de lui. Il doit
travailler à dé-potentialiser les effets d’entrain et de cumul qui partent
du processus de la négociation centralisée et veiller à la seule différenciation
qui survit au nivellement monétaire : celle entre le juste et l’injuste
dans l’accès aux chances de disposition du médium. Il doit et ne peut
cependant le faire que dans le sens d’une correction des répartitions
par le biais d’un infléchissement de leur codage juridique. On ne peut
songer à une résistance du droit à la monétarisation en tant que telle
– c’est-à-dire en tant que processus global et fondamental d’articulation
de la communication sur un médium central de l’échange dé-particularisant
et commensurabilisant toutes ses valeurs. Le droit ne peut se mettre en
opposition avec la médialisation de la communication dont la dynamique
a été la plus puissante et la plus décisive, surtout celle qui a permis
la complexification indéfinie des chaînes téléologiques et l’installation
de l’ensemble de la communication sociale à un niveau de virtualité et
de richesse en possibilités d’indirectitude insoupçonnées jusque-là. Le
droit n’accompagne pas la négociation généralisée pour le partage monétaire
comme s’il avait à en redresser les dynamiques dans le sens d’une restauration
des valeurs substantielles. Ceci serait non seulement impossible, mais
absurde. Le droit positif moderne n’est lui-même ce qu’il est que par
l’effet de la mobilisation de la communication induite par la médialisation
monétaire. Il ne possède pas de mesure lui permettant d’identifier de
telles valeurs et de les défendre. Tout ce qu’il peut faire, c’est infléchir
ses codages de manière à inhiber les dérives de la politisation et
de l’empowerment corporatiste. La finalité de telles corrections est
de reconstituer l’adéquation systémique de l’ensemble des décisions juridiques.
Cette adéquation est, dans la théorie luhmannienne, l’expression d’une
adhésion à la norme régulatrice de la justice. C’est à de telles révisions
que nous invite la réflexion luhmannienne.
VII. Généralisation de l’envie : revisitation des
thèses
Il nous reste, dans cette dernière partie de notre discussion
des thèses luhmanniennes, à interroger de manière critique quelques-unes
de leurs assomptions. En effet, dans la présentation que nous en avons
donnée, nous nous sommes efforcés de rester très proche de l’exposé luhmannien
et de deviner son intention. Nous avons abstrait des doutes que ses thèses
peuvent susciter. Ces doutes touchent tout autant certains postulats
de bases que la plausibilité générale des thèses quand nous les
confrontons à la réalité sociale telle qu’elle peut être observée. Il
nous faudra donc revenir sur la thèse socio-anthropologique de la généralisation
de l’envie, d’une part, et sur la conception des processus de monétarisation
avec lesquels elle se conjugue, de l’autre. Ces choix théoriques ne nous
semblent pas évidents et doivent être interrogés de plus près.
Nous avons souligné plus haut, dans notre discussion
de l’emprunt théorique que Luhmann fait auprès de la théorie girardienne,
la distance et l’étrangeté qui séparent l’approche systémiste d’une anthropologie
spéculative comme celle de Girard. Cependant, l’expérience tentée par
Luhmann, en dépit de ses propres critiques à l’égard d’une telle anthropologie,
est celle d’une combinaison pour ainsi dire expérimentale des deux approches,
dans le but de stimuler une saisie plus alerte des problèmes posés au
droit par la permonétarisation des échanges sociaux. L’interrogation que
nous proposons ici ne revient pas sur l’immense sujet de la légitimité
épistémologique de l’anthropologie spéculative, mais vise précisément
son usage dans la théorisation des processus de distribution des produits
sociaux dans les sociétés développées de notre présent. Ainsi, la
théorie de ces processus, quelque normative qu’elle soit dans son intention
et sa prétention à une validité éthico-politique, semble prospérer sur
la base d’une anthropologie beaucoup plus sobre que celle des « origines
violentes ». Sans être nécessairement plus économe en postulats anthropologiques,
elle s’en tire avec une psychologie dé-archaïsée, une « théorie des
sentiments moraux », pour ainsi dire, qui ne fait plus référence
à une couche profonde, archaïque et violente de l’anthropos pour expliquer
son agir dans les sociétés dont un principe de rationalité a pénétré toutes
les normes, toutes les institutions, toutes les manières de penser et
tous les comportements. L’interrogation critique ferait ressortir l’irrelevance
et l’inefficacité de l’irrationalité massive de l’envie primitive
et de son aveuglement violent dans la réalité sociale moderne et pour
son explication théorique. Tout semble montrer à quel point les configurations
polémiques d’affrontements bruts du désir ont été déstructurées et désarmées
par une dynamique de dépassement de la rareté, de démultiplication des
satisfactions et de virtualisation des besoins. En même temps, une dynamique
de procéduralisation fonctionnelle et consensuelle de toutes les ententes
collectives a dépolémisé les formes les plus crues de la contention autour
du partage des produits sociaux, et leur a substitué des processus intelligents
et contrôlés qui ne font place à la violence que de manière symbolique
et très limitée dans le temps et l’imaginaire sociaux. La nature même
d’une société qui oriente toute sa communication sur des principes d’économie
pragmatique, de rationalité, de fonctionnalité et – last but not least
– de justice semble démentir les assomptions anthropologiques d’une
violence impacifiable insise dans la nature même du désir humain. Elle
semble fournir la preuve, ou mieux, accomplir le dépassement même
de l’orectique archaïque au niveau social.
La critique reste concluante même si l’on se refuse,
tout à fait légitimement, d’accepter une annulation pure et simple de
la psychologie profonde de la mimesis invidiaire. En effet, il ne s’agit
pas de la déclarer désuète à tout point de vue, mais uniquement d’en montrer
l’irrelevance dans les phénomènes collectifs de demande, de contention
et de concession de parts du produit monétaire observables dans nos sociétés.
Celles-ci se distinguent précisément par leur capacité de virtualiser
et de dépolémiser ce partage par le moyen d’une hausse de la complexité
de leur communication constituée par toutes sortes de détours médiatiques
et mentaux – dont la sociologie luhmannienne donne en somme le plus complet
inventaire. Plus simplement, des théoriciens des partages sociaux dans
les sociétés démocratiques modernes, tel Rawls, voient, dans le désir
mimétique et sa dynamique invidiaire qui rend indivisibles les biens et
implacable la compétition pour eux, une impulsion irrationnelle qui est
loin d’être généralisée dans ces sociétés. L’anthropologie qui sous-tend
de telles théories est directement dénégatrice de la fatalité d’une envie
purement négative pour laquelle tous les accroissements de l’utilité et
des jouissances propres ne sont rien tant qu’un autre bénéficie de possessions
ou d’accroissements comparables. Une telle envie ne se satisfait que quand
elle déprive – ou quand sa déprivation s’accompagne de déprivations concomitantes
de l’autre – et doit faire fi de toute la rationalité immanente à la
coopérativité et ses attitudes élémentaires [20]. L’hypothèse rawlsienne, par contre, est la suivante :
« The special assumption I make is that a rational individual
does not suffer from envy. He is not ready to accept a loss for
himself if only others have less as well [21]. » Le concept rawlsien de rationalité neutralise dès le
départ les postulats mythologiques d’une violence originaire irréductible.
La théorie luhmannienne semble au départ plus affine
avec une telle position qu’avec la spéculation girardienne. Cette impression
est trompeuse, car l’anthropologie sous-tendant la position rawlsienne
partage la sous-complexité des anthropologies de l’Aufklärung et
de ses raccourcis. La rationalité est un titre trop général et trop généralement
efficace pour pouvoir être explicatif de processus qui ne sont pas donnés
tels quels – sur la base de leur simple qualité rationnelle –, mais supposent
des détours fort complexes avant de devenir possibles. Il nous faut donc
affiner notre lecture de Luhmann en voyant dans la communication sociale
des sociétés modernes une multiplicité de processus à l’œuvre qui, en
dessinant des détours de plus en plus complexes, arrivent à maintenir
le désir mimétique exacerbé par la monétarisation dans des limites
tolérables.
Notre interrogation critique se précise dans le sens
où il s’agit désormais de savoir si la problématique invidiaire est définitivement
irrelevante pour les sociétés fonctionnellement différenciées établies
à un haut niveau de complexité de leurs détours médiaux, ou si, par contre,
l’envie n’est apparemment vaincue que parce qu’elle est constamment divisée,
sémiologisée, distribuée sur un grand nombre de constructions de la communication
qui contrecarrent ses convergences monétaires. Une intuition psychosociologique
nous guidera dans l’appréciation de cette précision.
La psychosociologie psychanalytique, de l’école de Kardiner
par exemple, ne reconnaît pas la constance ni la constitutivité de l’envie
dans les personnalités culturelles observées par l’anthropologie. En effet,
pour elle, l’envie exige pour émerger une mesure d’énergie ou d’agressivité
qui n’est pas toujours donnée [22] : devant des discrépances, même fort importantes, dans
l’allocation sociale du pouvoir, de la richesse et du prestige, il est
plus fréquent d’observer des attitudes d’assentiment, de prostration ou
de fatalisme quiétiste que des postures d’envie, même purement optatives.
On tend à penser que « the differentiation of status should automatically
create anxiety, because of the envy, jealousy, and agression which it
is able to mobilize… This is not necessarily the case. The anxiety due
to status is inversely proportionate to the status mobility of the individual » [23]. La différenciation et l’inégalité statutaires sont loin,
en tant que telles, de créer l’envie. C’est leur déstabilisation,
leur entrée dans la fluctuation, le devenir incertain de leurs séparations
et le devenir accessible des positions privilégiées par elles qui la créent.
Le sentiment de déprivation naît ainsi de l’ouverture des biens, des jouissances
et des positions sociales à un accès général et compétitionnel. Il est
d’autant plus virulent que les écarts des dotations individuelles sont
plus petits. C’est avec la libération de la mobilité du statut des
individus que l’envie s’enflamme. Avec cette libération, c’est
le niveau de frustration et d’anxiété individuelle qui monte.
VIII. Ambiguïté des dynamiques de l’envie et de l’argent
Or, il est clair que cette ouverture à la mobilité et
la compétition est un des effets majeurs de la monétarisation dans
les sociétés occidentales modernes. La précision de notre cadre théorique
irait ainsi, d’une part, dans le sens d’une contingenciation de l’envie
et son replacement dans des contextes historiques et sociologiques précis,
déterminant son émergence et son intensité ; de l’autre, elle conforterait
l’existence de l’envie dans ces sociétés et son conditionnement primordial
par l’universalisation de l’échange monétaire. La problématique invidiaire
n’est donc pas irrelevante pour nos sociétés, même si elle ne s’ancre
plus dans le drame hominisant des origines. Elle est clairement liée à
celle de la monétarisation et semble ainsi destinée à atteindre des seuils
de plus en plus critiques à mesure que celle-ci parfait sa pénétration
de l’échange social. La dernière remarque à apporter concerne la linéarité
du phénomène.
Le diagnostic luhmannien semble expliquer à l’aide de
la conception anthropologique de l’envie une certaine forme d’agonalité
et de litigiosité structurelle de nos sociétés. Or, cette conception est
condamnée à masquer les effets également pacifiants de la monétarisation
et l’apaisement de l’envie qui résulte de son endogénéisation même aux
processus d’entente sociaux. Cela veut dire : nous avons affaire,
avec la généralisation de l’envie et de l’argent, à des phénomènes
ambigus, qui vont dans le sens à la fois d’un renforcement
et d’un allègement de la conflictualité qui leur est inhérente.
En effet, si l’on considère la trajectoire historique
de la monétarisation des économies et l’imprégnation de la communication
dans les sociétés occidentales par un type de valuation essentiellement
monétaire, désubstantialisant, nivelant et homogénéisant toute valeur,
l’on se rend compte que la dureté du médium monétaire n’a cessé
de s’affaiblir depuis plus d’un siècle. C’est une figure évanouie de l’argent
qu’il nous faut évoquer pour mesurer la distance qui nous sépare d’un
monde où l’argent était rigoureusement rare : où une majorité de
gens ne participait que marginalement à sa circulation, et où il représentait,
pour la partie des échanges auxquels il servait de médium, une mesure
extrêmement rare de la rareté inflexible et dure des satisfactions primaires.
Il suffit de penser au roman balzacien où la parcimonie des emplois
de l’argent dans ses divisions infimes (des sous et des subdivisions de
sous) exprime les difficultés de la simple survie, ou de la vie en accord
avec un rang social. Elle crée, pour un très grand nombre de gens dans
les villes et les campagnes, un monde d’une cruauté d’autant plus grande
que les enjeux monétaires sont petits. L’hypocrisie des travestissements
et l’âpreté des déchirements humains sont liés à cette rareté-dureté-petitesse
du médium.
De même, l’envie et l’humiliation caractérisant le héros
stendhalien naissent et s’enveniment dans l’immédiat de l’expérience
d’être démuni des moindres quantités d’argent [24]. Elles suscitent un désaxement de la personnalité avec refus
des règles du jeu monétaire, rejet des valeurs mondaines ainsi que de
l’ensemble des croyances qui les portent, foi en la capacité d’un génie
héroïque de renverser le jeu et ses règles. L’envie et l’argent
conditionnent l’émergence d’une ambition égotiste et révolutionnaire.
Le monde grand de l’ambition héroïque romantique s’oppose au monde petit
de l’argent et à la dureté de ses réalités et de ses humiliations. Le
génie est capable de sauter par-dessus les étroitesses des lentes ascensions
par âpre gain d’argent, avarice, lent cumul et thésaurisation, alliances
intéressées et refus de la dépense. Il dédaigne la voie des menus avancements
et ambitionne de réussir le bond qui le mettra d’un coup au-dessus du
jeu, le placera en une fois au cœur des jouissances les plus précieuses
que le monde puisse offrir : amour, luxe, pouvoir. Il en résulte
une haine de la société, un mépris de ses conventions, surtout de son
nouveau médium, l’argent. L’envie ne s’apaise que lorsque l’entrée dans
le monde grand, où l’argent est profus et où seule l’existence vaut la
peine d’être vécue, est accordée à l’homme de génie pour ses dons et ses
réalisations hors du commun. Toutefois, quand le champ des carrières de
tels hommes se trouve réduit ou anéanti – parce que le monde s’est installé
dans une stabilité politique qui fait de l’économie le système prédominant,
embourgeoisant les mentalités et faisant tout tourner par l’argent et
autour de lui –, c’est l’amour qui devient la voie d’accès au monde
supérieur [25].
Mais le héros est réglé sur soi et les femmes qui peuplent
le grand monde ne le touchent que quand son autisme de l’ambition les
fait souffrir et que le héros en prend pitié. Sinon, celui-ci ne cherche
auprès de ses amantes que des marques pour apaiser son envie et venger
son humiliation. La personnalité ambitieuse est caractérisée par
un règlement de la conduite tout intérieur, un bandement extrême et constant
de la volonté, une sorte de régie de soi de l’extérieur : l’attention
exclusivement vouée à soi ne laisse voir de l’autre que sa plus ou moins
grande disposition à traiter le héros comme s’il avait brisé le cercle
de sa condition sociale. C’est la modicité du revenu monétaire qui condense
l’humiliation d’une existence contrariée dans tous ses élans. Dans une
société qui abolit ses différenciations statutaires traditionnelles, égalise
les conditions et ouvre la propriété et le contrat à la dynamique de l’échange
monétaire, c’est la rareté de l’argent et la parcimonie obligée de ses
usages qui abaissent. Elles humilient, parce qu’elles sont le signe de
l’incapacité de s’élever. La génération des Julien Sorel est une génération
qui souffre et fait souffrir jusqu’à l’absurde d’une posture profondément
contradictoire : une envie ravageante allumée par la mobilisation
d’individus que rien ne maintient plus dans leurs statuts traditionnels ;
un refus viscéral des voies lentes de l’argent qui est le médium de cette
mobilité. Cette génération cristallise le malaise le plus intense qu’aient
fait naître les transformations de la structure sociale dans l’Occident
moderne. Le passage à la différenciation fonctionnelle en systèmes sociaux
autonomes, dont l’économie permonétarisée est le système le plus dynamique,
se fait dans des conditions de rareté-dureté extrême du médium mobilisateur.
C’est la cause d’une souffrance psychique massive au lieu de rencontre
de l’envie et de l’inadéquation de son médium. L’aspiration à une existence
dé-limitée, luxueuse et héroïque est, en termes sociologiques, aspiration
à sortir des rôles sociaux secondaires ou subordonnés pour entrer dans
la lumière des rôles primaires subordonnants. C’est cette aspiration qui
prend la forme de l’envie, rencontre la dureté de son médium, se rebiffe
et se recentre sur un vouloir intérieur intense à objectif unique. Elle
résulte en une individualisation exacerbée, la formation d’une personnalité
égotiste, incapable de détendre son conatus vers une confirmation
par les autres de la valeur exceptionnelle de soi [26]. C’est pour cela qu’elle se centre de plus
en plus autour de la séduction, une séduction qui opère dans les
sphères sociales supérieures auxquelles cette personnalité veut appartenir
sans vouloir y parvenir par des moyens (monétaires) qui, tout en lui donnant
son entrée dans ce monde, marqueront toujours sa différence et son abaissement
originels.
La constellation sociale à la fin du XXe siècle
est toute différente. L’argent n’en est plus aux débuts de sa pénétration
des sphères de l’échange économique et de la vie matérielle. C’est ce
qui échappe à sa médiation – telle la sphère gratuitaire de la famille
– qui est résiduel. La généralisation de l’échange monétaire et la très
haute fréquence de circulation du médium – une même unité monétaire est
engagée dans un grand nombre de transactions sur une période relativement
courte – ont déraréfié l’argent. L’argent n’est plus un métal dur
dont les infimes subdivisions régissent les existences, déprivent des
satisfactions primaires et tranchent dans la chair usée par le labeur.
La permonétarisation de l’échange a brisé les relations de dépendance.
Elle a brisé la dureté des biens substantiels en érodant la valeur et
la rente terriennes, en disséminant les fortunes « stantes » [27], amenant ainsi le déclin de ce qu’on appelait les classes possédantes [28]. En mobilisant toute chose et tout le monde,
l’argent a créé une société sans statut, démultiplié la productivité de
l’économie et rendu possible une existence affranchie des duretés de la
privation extrême.
IX. Pacifications monétaires de l’envie
L’argent est profus, et sa profusion a son symbole dans
le détachement définitif de l’argent de son substrat matériel. Tant qu’il
était métal lourd, sa rareté avait la rigueur du manque d’une chose matérielle.
Devenu signe pur [29], il est créé en permanence par et dans l’économie – et peut l’être
également par la politique. S’il est encore rare dans le sens où il n’est
pas multipliable à souhait par un individu ni par l’ensemble de l’économie
indépendamment de ses performances, sa rareté ne cristallise plus la rareté
extrême des biens nécessaires à la satisfaction des besoins primaires.
La profusion monétaire est une des assises de la profusion des
commodités [30]. La qualité de la rareté monétaire
a profondément changé dans la mesure où la permonétarisation a
eu l’effet paradoxal de rendre l’argent moins essentiel, moins
indispensable qu’il ne l’a jamais été. En effet, l’argent a une tendance
à voiler ses médiations dans un sens nouveau. Il ne s’agit plus de l’occultation
du travail social derrière le voile de la monnaie et de la marchandise
– dans la ligne des critiques marxistes ou substantialistes de l’argent [31]. L’invisibilisation de la médiation monétaire est corrélative
d’une socialisation de l’utilité ainsi que de l’assomption progressive
par l’État d’une garantie publique d’existence individuelle autonome [32]. L’idée de personne, de sa dignité et de ses droits imprescriptibles
mène dans les États-providence de l’après-guerre à la reconnaissance constitutionnelle
de droits plus ou moins explicites de l’individu à une protection publique
contre l’extrême nécessité, la détresse matérielle et morale. On voit
dès lors apparaître des législations et des programmes publics qui définissent
des minima sociaux, les réactualisent régulièrement et mettent en œuvre
des politiques d’éradication de la pauvreté. Ces programmes mobilisent
le droit et les ressources monétaires puisées dans l’économie par l’État :
le premier codifie les règles et les protocoles de distribution des dernières.
Ce qui est décisif, c’est qu’en dirigeant un courant
monétaire très lourd (représentant l’un des postes les plus importants
des budgets nationaux des États-providence), alimenté par la productivité
de l’économie et destiné à socialiser le bien-être, l’État distribue
en fait une démonétarisation de la subsistance. Il découple l’existence
matérielle minimale du revenu monétaire de l’individu. Il assure celui-ci
en quelque sorte d’une garantie de subsistance indépendante de sa capacité
de s’insérer dans le processus économique et du gain des moyens monétaires
nécessaires à sa survie. Le phénomène rend l’argent dispensable
dans le sens où celui-ci devient une mesure essentiellement calculatoire
dans un processus d’inclusion généralisée.
De fait, la garantie statoprovidentielle de l’inclusion
sociale de tous, intégrant une garantie universelle de la subsistance,
n’est pas en soi un phénomène de démonétarisation, puisque c’est,
d’une part, grâce à l’existence de moyens financiers importants dans les
économies concernées que les programmes sociaux sont possibles ;
d’autre part, la généralisation de l’accès aux biens primaires dans un
État a bel et bien un coût économique réel, monétaire, que l’État doit,
en temps de stagnation ou de récession économiques, diminuer par tous
les moyens – entre autres la suppression de certaines composantes de ses
programmes sociaux. Ces médiations monétaires ne sont cependant
ni visibles ni imaginables pour les individus, non seulement en
raison de leur complexité, mais surtout parce qu’elles sont tissées par
des grandeurs économiques elles-mêmes floues et indéfinissables ou dont
la définition change selon le codage économique que l’on adopte :
qu’est-ce en effet que la fortune nationale, l’endettement public ou les
réserves de financement de l’avenir des générations présentes et futures ?
Toutes ces grandeurs sont dans un flux et dans une interdépendance circulaire
qui rendent leur définition ainsi que leur estimation calculatoire impossible.
C’est pourquoi les débats autour du financement de l’État social – tant
que les prétentions à la socialisation d’un ensemble de biens demeurent
raisonnables et s’abstiennent de verser dans l’utopisme – sont si complexes
et difficilement décidables. La seule chose qui soit sûre, c’est que la
profusion de l’argent associée à des politiques sociales – qui
ont en partie été possibles grâce à cette même profusion – a pour résultat
paradoxal de démonétariser concrètement, pour un groupe important
de personnes, une tranche essentielle de fourniture et d’échange de biens.
En effet, en publicisant un ensemble étendu et consistant de biens qui
répondent à un dénombrement et des arrangements assez cohérents de besoins
primaires, les « sociétés sociales » – pour ainsi dire – de
notre modernité ont levé la coextension de la rareté monétaire avec
la rareté des biens et la précarité ou la cruauté de l’existence.
Ainsi, c’est l’ensemble de la population d’un État qui
se trouve mise à l’abri du risque économique fatal et de la rigueur de
sa loi monétaire. Les biens publics d’accès généralisé ont été
étendus jusqu’à inclure l’alimentation, le logement, la santé, l’éducation
et l’information, considérés comme autant de prétentions justifiées de
l’individu à la solidarité sociale, autant de « quasi-droits »
découlant de sa prérogative, garantie constitutionnellement, au respect
de sa personne et à la conduite d’une vie autonome. Ceci neutralise
en partie la violence du médium monétaire à l’endroit où elle risque
d’être le plus visible et le plus blessante. Cet affaiblissement de la
dureté du médium ne désamorce cependant pas l’envie. Il représente simplement
un prélude à des stabilisations périodiques de son intensité et,
surtout, à une distraction des investissements attentionnels en elle.
En effet, les programmes sociaux contrecarrent les effets de la désinsertion
et de la paupérisation nés d’une inadéquation de l’individu aux exigences
d’une économie permonétarisée. Ils laissent encore une majorité d’individus
dans la compétition monétaire, laquelle se concentre dès lors sur l’accès
aux biens secondaires d’un bien-être de plus en plus largement distribué.
Là il s’agit d’égalisation des chances d’accès aux moyens de perpétuer
l’accès au bien-être (éducation, formation, positions sociales), mais
aussi et toujours d’égalisation vers le haut des revenus monétaires (ou
plus précisément de réduction de l’inégalité, en soi reconnue comme légitime,
de ces revenus).
Les phénomènes qui s’enclenchent ici et qui vont à
l’encontre d’une montée indéfinie de l’envie ont essentiellement rapport
au temps et aux ressources d’attention des individus investis
dans la dynamique invidiaire. En effet, ce qui se passe ici, c’est que
l’envie s’apaise pour ainsi dire structurellement : la montée du
niveau généralisé du bien-être, l’ascension d’individus de plus en plus
nombreux à des positions sociales qui n’ont jamais été acquises par leurs
parents ou grands-parents, l’accès à des gratifications et des chances
de gratifications de plus en plus étendues divertissent l’attention de
la dureté du médium monétaire pour la river primordialement à l’installation
dans les nouvelles conditions sociales qui s’ouvrent aux individus. Certes,
une bonne partie de l’attention reste fixée sur ce que les individus au
sein du même milieu social ou les catégories sociales les plus proches
(en général immédiatement supérieures) ont de plus que ce que l’on a.
Certes, cette attention reste profondément invidiaire et s’oriente sur
des mesures monétaires d’écarts, en somme, modestes – la déprivation étant
objectivement très relative. Il reste néanmoins que la dynamique de
l’envie mène paradoxalement à des neutralisations de l’envie, de même
que la dynamique de la monétarisation mène, comme nous venons de le
voir, à une démonétarisation – ou une invisibilisation et une neutralisation
des médiations monétaires – de toute une sphère de la subsistance. En
effet, l’envie est un moteur d’ascension sociale qui, en ouvrant de nouvelles
positions sociales à de nouveaux impétrants, place ceux-ci devant la tâche
d’explorer leur nouvelle condition, de s’y installer, de s’approprier
ses multiples codes culturels, familiaux et sociaux, de se fondre dans
son modèle général en assimilant ses normes de comportement et de performance.
Or, ces ajustements, ces adhésions et ces transformations de soi nécessitent
du temps et de l’attention et déterminent des ralentissements périodiques
de la dynamique de l’envie.
L’amélioration continue des conditions, si elle ne neutralise
nullement l’envie en tant que telle, absorbe les ressources attentionnelles
qui lui seraient nécessaires pour garder un certain « mordant »,
ce degré d’impulsion ou d’agressivité sans lequel elle devient purement
optative ou étale. Or, l’envie ne demeure envie, ne garde son moment,
qu’au sein de la nouvelle condition dont elle vient de s’ouvrir
l’accès à chaque fois. Les gens ont besoin de temps pour réaliser ce que
l’envie leur a donné ; durant ce temps, leur attention est divertie
d’une envie théoriquement possible des positions sociales les plus élevées.
L’envie de l’existence semi-divine des stars ou des grands managers n’est
pas une envie sociale. Ceux qui la cultivent sont souvent des gens
absorbés dans la consolidation d’une position et d’un bien-être qui correspondent
bien plus à leur mentalité et leur culture. Une envie centralisée et
infectée monétairement rendrait tout le monde apatride et détruirait
toutes les cultures concrètes comme niches d’existence économique et sociale
constituées. De telles niches, de tels horizons du sens forment des appartenances
et des patries pour les individus qui s’identifient aux rôles qu’ils y
jouent et adhèrent à leurs normes, valeurs et modèles comportementaux.
L’existence de ces cultures est par elle-même une réfutation de la thèse
d’une universalisation linéaire de la dynamique invidiaire et de son orientation
unilatérale sur l’argent. Les cultures concrètes dont nous parlons
sont des substrats, des agrégats de temps, des condensations périodiques
de l’existence. Elles résultent d’un engluement ou une viscosité structurels
de l’existence qui tend à se solidifier autour d’axes stables et dans
des temporalités qui permettent la condensation de l’attention autour
de thèmes cristallisant une redondance minimale des projets de sens individuels.
Les effets des dynamiques tant de l’envie que de l’argent
sont ainsi paradoxaux : d’une part, ces dynamiques sont autorenforçantes,
de l’autre, elles s’involuent dans des tendances qui les freinent, les
stabilisent ou les neutralisent. Il y a ainsi, dans l’enrichissement général
comme croissance du pouvoir d’échange monétaire et comme amélioration
des positions sociales des individus, une tendance à la différenciation
de cultures socio-économiques, ou encore de sphères socioculturelles,
en soi assez imprécises, de prospérité. Au sein de ces sphères, se vit
d’abord un mouvement gratificatoire d’installation et de personnalisation
du nouveau cercle social de vie. C’est la satisfaction qui naît d’un mouvement
d’épanchement et d’expansion dans un nouvel espace. Faire sienne une condition
nouvellement conquise est un mouvement d’implantation, d’appatriement
tout tourné vers l’exploration des limites plus lointaines qui circonscrivent
désormais la sphère élargie de l’existence individuelle. Ce mouvement
va à l’encontre de l’envie, car il lui distrait les ressources
nécessaires au maintien de sa pulsion.
X. Fonction du droit
Nous pouvons dès lors conclure ces développements voués
à une précision critique de l’approche luhmannienne : la dynamique
invidiaire n’est ni linéairement cumulative ni continue. Si la permonétarisation
centralise ses enjeux et alimente sa croissance, elle n’en désamorce pas
moins les duretés traditionnelles de son médium. Cela a une conséquence
pour le droit et sa fonction. Il n’a pas seulement la tâche d’œuvrer
à une discrimination anticipante de la violence – plus exactement,
de ses mesures excessives – dans les limbes de l’heuresis du droit, à
un moment où, dans la contestation politique des partages, droit et violence
ne sont plus tout à fait indémêlables. Sa fonction est aussi de veiller
à ce que la stabilisation des partages monétaires des produits
sociaux, à mesure que se forment des sphères socioculturelles de prospérité
chapotant un socle d’inclusion sociale généralisée, se fasse dans la transparence
des répartitions des charges et des gains. On voit de plus en plus les
cours constitutionnelles [33] se charger non pas d’alimenter la problématique invidiaire en
reconnaissant la légitimité de prétentions individuelles à un avantagement
indéfini, mais au contraire de promouvoir la stabilisation des macro-répartitions
sociales en reconnaissant indirectement leur inertie temporelle, tout
en veillant à ce que cette stabilisation ne débouche sur des rigidifications
trop importantes des partages sociaux. Le droit doit, d’une part, rejeter
les postulats d’intemporalité et d’apatridité d’une envie généralisée
comme impulsion majeure de toute contention sociale ; il doit, de
l’autre, reconnaître la légitimité d’une différenciation inégalitaire
de la société en cultures socio-économiques concrètes ; il doit,
par ailleurs, veiller au maintien en flux de cette différenciation. Sa
mission ou sa fonction dans une société complexe dont les déterminations
sont circulairement interdépendantes et dont les évolutions sont paradoxales,
ne peut être qu’illusoirement simplifiée par une formule – quelque systémiste
qu’elle soit.
L’heuresis du droit demeure fondamentalement celle
de sa séparation de la violence. Cependant, elle devient de plus en plus
difficile avec la multiplication et l’invisibilisation des médiations
et des paradoxes. Une chose est sûre : cette heuresis ne peut
s’engager dans un décryptage de plus en plus archéologique,
remontant en amont de toutes les médiations pour débusquer la violence
là où elle se cache. Une telle recherche ferait du droit une « microphysique
du pouvoir » (selon la formule foucaldienne) et non pas le droit
d’une société réelle. Les défis auxquels le droit doit faire face et tels
qu’ils ont été esquissés par Luhmann ne font que prolonger la problématique
d’une re-matérialisation du droit telle que Max Weber l’avait entrevue
au début du siècle sous l’impact d’une socialisation de plus en plus intense
des processus de production et de consommation. Le droit doit trancher
entre des prétentions sociales, impulsées par l’envie et rendues homogènes
et transparentes par l’argent, à un accroissement des parts attribuées
dans les partages sociaux. L’affrontement de ces prétentions conflictuelles
est violent. La répartition issue de cet affrontement est codifiée
juridiquement et ressemble à un enregistrement légalisant de la victoire
du plus fort. C’est là que le droit est tenté de se hisser en amont du
conflit et de concevoir le partage qui, en l’état des choses, serait le
plus juste et le plus équitable. Or, c’est précisément cela qu’il ne peut
faire – sans se renoncer lui-même pour devenir une science sociale critique,
elle-même d’ailleurs incapable de se garantir scientifiquement. De tels
macro-partages sont trop globaux pour être décidables juridiquement.
Ce sont en effet les critères de la décision juridique qui, dans leur
horizon, sont en flux. Quand des médias aussi intelligents, circulaires
et paradoxaux que l’argent des économies permonétarisées, le pouvoir des
politiques dépotentialisées ou le droit du droit positivé [34] sont en jeu et transforment sans arrêt les
cadres décisionnels, l’heuresis du droit n’est pas aisée. En tout cas,
elle ne peut se faire positivement, directement, comme pour la décision
d’un litige saisi en termes juridiques. Laisser le droit trancher en amont
de la violence, c’est lui supposer la possession d’une mesure dont le
mesurable n’est pas encore advenu. De tels décrets ne peuvent se faire
qu’au prix d’une dé-paradoxisation massive et indûment simplifiante des
rapports. C’est à la reconnaissance de l’inessence de la violence au droit
que nous incite une analyse serrée des phénomènes de généralisation de
l’envie et de l’argent. La violence semble constituer pour le
droit l’équivalent d’un substrat, comme ce sur quoi, en
quoi et contre quoi le droit a son événement.
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L’auteur
Chercheur au CNRS, membre du laboratoire Cultures et Sociétés
en Europe, Université Marc Bloch, Strasbourg.
Ses travaux se développent dans les domaines de la philosophie
et la sociologie du droit ainsi que la philosophie des sciences sociales.
Parmi ses publications :
– Droit et société chez Niklas Luhmann. La contingence
des normes (avec un avant-propos de N. Luhmann), Paris, PUF, 1997 ;
– Les transformations de la régulation juridique
(sous la dir., avec G. Martin), Paris, LGDJ, 1998 ;
– Norme, fait, fluctuation : contributions
à une analyse des choix normatifs (avec J.-L.
Gaffard), Genève, Droz, 2001.
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* Laboratoire
Cultures et
Sociétés en Europe,
Université Marc Bloch,
23 rue du Loess,
F-67037 Strasbourg cedex.
jean.clam@wanadoo.fr
1. Niklas
Luhmann : Die Wirtschaft der Gesellschaft (1989), Die Wissenschaft
der Gesellschaft (1990) Das Recht der Gesellschaft (1993),
Die Kunst der Gesellschaft (1995), tous parus chez Suhrkamp à Francfort,
ainsi que Die Religion der Gesellschaft et Die Politik der Gesellschaft
parues à titre posthume (2000) chez le même éditeur. Die Gesellschaft
der Gesellschaft (1997, Suhrkamp) ne thématise pas un sous-système
social déterminé, mais est destiné à couronner l’ensemble de ces sociologies
partielles par une récapitulation théorique générale.
2. Là-dessus,
Jean Clam « Die Grundparadoxie des Rechts und ihre Ausfaltung. Beitrag
zu einer Analytik des Paradoxen », Zeitschrift für Rechtssoziologie,
21 (1), 2000, p. 109-143 (la partie de ce numéro consacrée à
l’inédit luhmannien est parue en ouvrage séparé : Gunther Teubner
(Hrsg.), Die Rückgabe des zwölften Kamels : Niklas Luhmann in
der Diskussion über Gerechtigkeit, Stuttgart, Lucius & Lucius,
2000) ; Jean Clam, « The Specific Autopoiesis of Law :
Between Derivative Autonomy and Generalised Paradox », in Jiri Priban
et David Nelken (eds.), Law’s New Boundaries : The Consequences
of Legal Autopoiesis, Aldershot, Ashgate, 2001. Une insertion de la
problématique paradoxologique du droit de Luhmann dans la tradition du
conflit interne et tragique du droit se trouve chez Stephan Meder, Schuld,
Zufall, Risiko : Untersuchungen struktureller Probleme privatrechtlicher
Zurechnung, Frankfurt, Vittorio Klostermann, 1993, p. 250 et
suiv., avec des renvois à la Soziologie des Risikos de Luhmann
ainsi qu’au Recht als autopoietisches System de Teubner.
3. Voir
pour l’anthropologie girardienne : René Girard, La violence et
le sacré, Paris, Grasset, 1972 ; Id., Des choses cachées depuis
la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978 ; Id., Le bouc
émissaire, Paris, Grasset, 1982. Très éclairante est également la
réunion des approches convergentes de Burkert, Girard et Smith :
Robert G. Hamerton-Kelly (ed.), Violent Origins : Ritual
Killing and Cultural Formation (Walter Burkert, René Girard, Jonathan
Z. Smith), Stanford, Stanford University Press, 1987.
4. Niklas
Luhmann, 1989, op. cit., p. 182 et suiv.
5. La
critique touche également les auteurs, économistes et sociologues, qui
se sont mis à l’école de cette anthropologie et qui ont tenté d’en intégrer
les catégories à la théorisation du social, tels Paul Dumouchel et Jean-Pierre
Dupuy, L’enfer des choses : René Girard et la logique de l’économie,
Paris, Seuil, 1979 (on trouvera, par ailleurs, des essais relevants de
Jean-Pierre Dupuy réunis dans Le sacrifice et l’envie : le libéralisme
aux prises avec la justice sociale, Paris, Calmann-Lévy, 1992) ;
d’autres auteurs seraient : Michel Aglietta et André Orléan, La
violence de la monnaie, Paris, PUF, 1984.
6. Niklas Luhmann, 1989, op. cit., p. 184.
7. Pour
une plus ample discussion de cette critique, nous renvoyons à notre contribution
dans Jean Clam et Jean-Luc Gaffard, Norme, fait, fluctuation :
contributions à une analyse des choix normatifs, Genève, Droz, 2001.
8. Ces
deux aspects validants de la théorie girardienne ont été spécifiés par
Luhmann lui-même dans Die Wirtschaft der Gesellschaft, op. cit.,
p. 184.
9. Niklas Luhmann, « Die Rückgabe des zwölften
Kamels : Zum Sinn einer soziologischen Analyse des Rechts »,
2000 [Trad. franç. : « La restitution du douzième chameau :
du sens d’une analyse sociologique du droit », Droit et Société,
47, 2001, p. 15 - 73 , p. 66 ].
10. Cf.
Georg Simmel, Philosophie des Geldes, Berlin, Duncker & Humblot,
7e éd., 1977. Simmel y décrit toute une variété de phénomènes de « Nivellierung »
des valeurs (voir en particulier p. 433 et suiv.).
11. Sur
ces thèses, voir Georg Simmel, op. cit., p. 438 et suiv.
12. Il
s’agit essentiellement d’une dé-radicisation de droits qui ont été attachés
à des biens et qui, de par leur facture, soit en excluaient l’appropriation
par certaines personnes (par exemple, non nobles), soit en limitaient
l’échange par « fondation » d’un lien entre le bien et un but.
13. Nous renvoyons ici à une exposition qui fait
le tour de ce consensus, à savoir celle de Uwe Wesel, Geschichte des
Rechts. Von den Frühformen bis zum Vertrag von Maastricht,
München, Beck, 1997.
14. Nous renvoyons à la Rechtssoziologie weberienne,
in Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen, Mohr, 5e éd.,
1980.
15. « La
restitution du douzième chameau… », p. 67 .
16. Ibid.,
p. 67 , nous soulignons.
17. Nous
renvoyons à Louis Dumont, Homo hierarchicus. Le système des castes
et ses implications, Paris, Gallimard, 1966.
18. « La restitution du douzième chameau… »,
p. 68 .
19. Voir Jean Clam, « The Specific Autopoiesis
of Law : Between Derivative Autonomy and Generalised Paradox »,
2001, op. cit.
20. Il
serait ici intéressant de relever une curieuse coïncidence chez Jean-Pierre
Dupuy de deux motifs qui, dans notre analyse, se présentent comme contradictoires :
celui – dans la ligne girardienne – de la fonction constitutive de l’envie
d’une part, et celui de l’universalité de la coopérativité comme immanence
d’un motif éthique central à l’agir rationnel en tant que tel (cf. là-dessus
Jean-Pierre Dupuy, op. cit.).
21. John Rawls, A Theory of Justice, Cambridge
(Mass.), Harvard University Press, 1971, p. 143.
22. Cf. Abram Kardiner, My Analysis with Freud.
Reminiscences, New York, Norton, 1977, p. 27.
23. Abram Kardiner, The Individual and His Society.
The Psychodynamics of Primitive Social Organization, with a forword
and two ethnological reports by Ralph Linton, New York, Columbia
University Press, 1939, p. 95.
24. Il
est clair que nous faisons référence au personnage complexe de Julien
Sorel dans Le rouge et le noir.
25. Le
héros stendhalien n’a pas seulement les avantages de sa figure, mais aussi
les talents de gestion des affaires, d’organisation de l’action, la capacité
d’agir sur le monde avec efficacité, rapidité et acuité qui caractérisent
la personnalité ambitieuse (ou « napoléonienne ») de l’époque.
26. Niklas
Luhmann parle (dans Liebe als Passion : Zur Codierung von Intimität,
Frankfurt, Suhrkamp, 1982, p. 208) de l’institution de rôles complémentaires
dans la relation intime moderne, qui fait de l’un le « Weltbestätiger »
(confirmateur du monde) de l’autre, et permet à celui-ci de valider sa
présentation de soi.
27. L’allemand
parle de « stehendes Vermögen », littéralement de « fortune
debout », voulant dire un capital de subsistance pérenne.
28. Si
présentes encore dans les romans de Mauriac, perpétuant la problématique
de l’envie et maintenant vivaces dans ses personnages certains réflexes
du héros stendhalien.
29. Voir,
là-dessus, François Rachline, Que l’argent soit : capitalisme
et alchimie de l’avenir, Paris, Calmann-Lévy, 1993 ; ainsi que
Jean Clam, « Choses, échange, média : enquête sur les étapes
d’une dématérialisation de la communication », Archives de philosophie
du droit, 43, 1999, p. 97-137.
30. La
levée de la rareté des biens primaires (nourriture, logement, mobilité)
ne se fait pas sans les innovations technologiques qui ont donné la maîtrise
quasi illimitée de l’énergie et de l’information. Elle n’est donc pas
uniquement monétaire.
31. De
telles critiques se trouvent à l’autre extrême de l’éventail politique,
chez les révolutionnaires conservateurs, par exemple.
32. Sur
le concept de « socialisation de l’utilité », ainsi que sur
les transformations statoprovidentielles de la publicité et de la privauté
des biens, voir Jean Clam, « Qu’est-ce qu’un bien public ? Une
enquête sur le sens et l’ampleur de la socialisation de l’utilité dans
les sociétés complexes », Archives de philosophie du droit,
41, 1997, p. 215-265.
33. Nous
pensons au recours de plus en plus fréquent, surtout en Allemagne, de
différents groupes d’intérêts à la saisine des juridictions suprêmes pour
trancher des problèmes de macro-partage social. Il s’agit alors de mettre
en cause les calculs macroéconomiques des facteurs entrant dans la production
des produits sociaux, pour ensuite réclamer une plus grande rétribution
de ces facteurs dans les partages de ces produits. C’est essentiellement
la pondération de ces facteurs qui fait problème et qui demande à être
révisée. Ainsi, les associations familiales allemandes ont argué dans
un procès devant la cours constitutionnelle de Karlsruhe – qui a mis très
longtemps à être tranché – du poids des charges d’éducation des enfants
pour démontrer l’inégalité des citoyens devant l’impôt découlant de l’insuffisance
des allocations familiales. Une telle inégalité, lorsqu’elle se laisse
démontrer, se perçoit comme une grave injustice.
34. Nous
renvoyons ici à la théorie luhmannienne des systèmes économique, politique
et juridique et de leurs médias.
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