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RésuméDans cette relecture à visée sociologique de la nouvelle de Kleist, Michael Kohlhaas, l’auteur s’interroge sur la nature du sentiment d’injustice éprouvé par Kohlhaas et montre, avec l’aide du juriste von Jhering, que l’exigence de réparation ici posée s’inscrit dans une lutte pour le droit. Sur cette base, on peut établir que le cours d’action de Kohlhaas est ordonné à un principe – le rétablissement dans ses droits – et relève par là de la rationalité axiologique. Enfin, le double visage du droit dans le cas de Kohlhaas – la réparation du dommage aux biens et la condamnation capitale pour trouble de l’ordre public – invite à évoquer la dimension proprement morale du sentiment de justice. Droit et éthique – Lutte pour le droit – Rationalité axiologique – Sentiment d’injustice – Types d’action sociale. SummarySense of Injustice, Fight for One’s Rights and Axiological Rationality : Variations on the “Case” of Michael Kohlhaas The present paper proposes a rereading of Kleist’s short story, Michael Kohlhaas, from a sociological perspective and questions the true nature of Kohlhaas’ feeling of injustice. With the help of the legal scholar von Jhering, the author shows that the demand for compensation here proceeds from a fight for justice. On this basis, it can be asserted that Kohlhaas’ actions are following some highly valued principle of justice – the recovery of his rights – and thus, fall within the domain of axiological rationality. Lastly, the two faces of law in Kohlhaas’ case – he obtains redress and yet is condemned to death for disturbing the peace – invite the evocation of the moral dimension of the common perception of justice. Axiological rationality – Fight for one’s rights – Law and ethics – Sense of injustice – Types of social action.
Les œuvres marquantes de la littérature peuvent, à côté et au-delà de leur légitime examen par les méthodes de la critique littéraire, faire l’objet d’autres types de lecture. C’est pour notre part une lecture à visée sociologique que nous esquissons ici en retenant pour cadre de notre réflexion Michael Kohlhaas, la plus connue sans doute des nouvelles de Kleist. Faire du sentiment d’injustice l’expérience cruciale à partir de laquelle se noue le destin de Michael Kohlhaas ne constitue qu’une simple reprise d’une thématique fortement posée par Heinrich von Kleist au début de sa nouvelle. On fait déjà un pas dans l’interprétation en présentant comme une lutte pour le droit le combat que mène Kohlhaas pour réparer un dommage qui lui est propre, mais cette proposition a, nous le verrons, un illustre prédécesseur, ce qui nous dispense momentanément d’une plus ample explication. En revanche, le dernier rapprochement esquissé dans le titre entre rationalité axiologique et le personnage de Michael Kohlhaas risque de paraître d’emblée intenable, voire aberrant, à beaucoup de ceux qui connaissent l’œuvre de Kleist. N’y a-t-il pas un aspect foncièrement déraisonnable dans la conduite de Kohlhaas ? Goethe ne met-il pas précisément l’accent, par delà son antipathie pour Kleist, sur cet aspect excessif, en soulignant qu’il [fallait] « un esprit fortement porté à la contradiction pour [prétendre] d’une manière si fondamentalement et si systématiquement hypocondriaque faire valoir un cas si particulier dans le cours du monde »[1] ? Assurément le sens goethéen de la mesure fait défaut à Michael Kohlhaas et, si tant est que l’on puisse dans ce cas extrême se poser la question de la rationalité, il est incontestable qu’elle ne saurait être abordée par la voie du raisonnable, qui n’en représente pas ici, par opposition à d’autres types d’action, une approximation significative. Le cadre général du débat étant ainsi posé, rappelons brièvement la trame du récit, dont le halo de célébrité qui l’entoure n’implique pas nécessairement une familiarité avec son contenu. Les événements rapportés sont anciens et datent du milieu du XVIe siècle. Michael Kohlhaas, marchand de chevaux de son état, se rendait pour les besoins de son commerce de Brandebourg en Saxe lorsqu’il fut arrêté, près de la frontière, par le caprice d’un hobereau, le junker Wenzel von Tronka, et de ses hommes et contraint, pour poursuivre sa route, de laisser en gage deux de ses plus belles bêtes. Les retrouvant à son retour dans un état pitoyable, il refusa de les reprendre en si piteuse condition et entreprit d’obtenir réparation de la justice. Mais la plainte qu’il déposa en ce sens auprès du tribunal de Dresde, avec l’exigence que les chevaux lui fussent restitués dans leur santé première, ne fut suivie d’aucun effet, des membres haut placés de la famille von Tronka ayant étouffé l’affaire. C’est alors, ou plutôt après de nouvelles déconvenues dont nous ferons ici l’économie, que Kohlhaas fait le choix décisif : il se refuse à reprendre des chevaux devenus méconnaissables et à abandonner ainsi sa cause, à laquelle il sacrifie tout, sa maison mise en vente, ses enfants confiés à une parente et jusqu’à sa femme, dont le dévouement vain la conduit à une mort accidentelle. C’est, pour Kohlhaas, le temps de l’action violente : son ultimatum étant resté sans réponse, il entreprit avec les plus loyaux de ses valets de se saisir du seigneur von Tronka, investit et incendia le château de ce dernier, y tua – ou laissa tuer – certains de ses proches ou de ses serviteurs, sans pouvoir mettre la main sur lui ; et il le poursuivit sans relâche jusque dans la ville de Wittenberg où le junker s’était retiré, menaçant ses habitants de la réduire en cendres si celui-ci ne lui était pas livré et résistant avec succès aux troupes chargées de le capturer. Cet engagement de Kohlhaas dans la violence peut paraître irrévocable ; pourtant, l’intervention de Luther va y mettre un terme. C’est en effet sur son conseil que le prince électeur de Saxe se décida à accorder à Kohlhaas un sauf-conduit lui permettant de plaider à nouveau son affaire devant le tribunal de Dresde, à la condition expresse d’avoir au préalable déposé les armes ; et Kohlhaas n’hésita pas le moins du monde à disperser l’armée qui s’était rassemblée progressivement autour de lui pour se rendre à Dresde. Notons au passage que l’entretien nocturne de Luther avec Kohlhaas constitue un moment central de la nouvelle, sur lequel nous reviendrons. Et relevons également que la condamnation par Luther des actes de Kohlhaas ne l’empêche nullement d’intercéder en sa faveur, une fois qu’il l’a rencontré. Cette nouvelle requête n’aboutit cependant pas plus que la précédente, à la suite des machinations perfides des cousins von Tronka. Et, contrairement aux promesses qui lui avaient été faites, Kohlhaas fut arrêté et emprisonné. Dans cette position critique, il n’échappa à une issue fatale que grâce à l’énergique demande du prince électeur de Brandebourg, réclamant son extradition immédiate en tant que sujet brandebourgeois et exigeant, par l’entremise d’un avocat, la reconnaissance de ses droits devant le tribunal de Dresde. Une fin heureuse paraît se dessiner ; mais il n’en est rien : Kohlhaas doit faire face à une plainte émanant de l’autorité suprême, l’empereur de Vienne, pour violation de la paix publique et il est condamné, à l’issue du procès, à avoir la tête tranchée. Il n’en meurt pas moins apaisé, après avoir pris connaissance du jugement de Dresde, qui tout à la fois lui restituait les biens illégalement ravis et condamnait le junker, et avoir enfin revu ses chevaux dans un état comparable à celui de leur splendeur première. I. Du sentiment d’injustice à la lutte pour le droitCe n’est là qu’une version épurée – ou, si l’on préfère, abusivement simplifiée – d’un récit complexe. Toujours est-il que l’histoire contée par Kleist est hautement singulière ; et elle nous paraît particulièrement se prêter au type de discussion que nous avons annoncé, par sa puissance d’évocation du personnage de Kohlhaas, des problèmes auxquels il est confronté et des cours d’action dans lesquels il s’engage[2]. Dès la première page de la nouvelle, Kohlhaas nous est présenté comme un homme droit, mû par le sentiment de la justice (Rechtsgefühl), qui précisément devait le conduire à son tragique destin[3]. C’est en effet la blessure infligée à son sentiment de justice qui est à la source de ses actions. La blessure est double, liée, d’une part, à l’arbitraire du prétendu droit de passage imposé par le junker von Tronka et, d’autre part, à l’incapacité de la justice publique à lui accorder réparation, ce qui équivaut pour Kohlhaas, comme il s’en plaint devant Martin Luther, à lui refuser la protection des lois. Et elle s’exprime par le divorce entre ses attentes et le cours des choses ou, dans le langage de Kleist, par la séparation de son âme et du monde : rien de ce qui survient ne correspond à son sentiment intime. Ses exigences morales sont flouées ; et c’est ce qui nourrit son indignation, fondée sur un décalage à ses yeux intolérable entre la visée de ses exigences et leur absence totale de prise en compte. Il se peut que le terme même ne soit pas employé par Kleist, mais le personnage qu’il nous dépeint est bien porté par l’indignation. Peut-être certains seront-ils ici tentés de nous faire observer que l’indignation est une forme particulière d’émotion et que, ce faisant, il nous sera bien difficile de retrouver dans la conduite de Michael Kohlhaas des traces d’une quelconque rationalité. Mais c’est trancher bien rapidement, à nos yeux, une question complexe. Nous nous contenterons, pour l’instant, de rappeler notre formule : Kohlhaas est porté par l’indignation, il n’est pas submergé par elle. Il est sûr en tout cas qu’elle ne le paralyse pas, puisqu’il ne cesse de lutter pour ses droits et donc pour la réparation des dommages subis. L’insistance sur la restitution des chevaux en bon état peut paraître obsessionnelle, mais il faut comprendre qu’en elle se concentre, voire même s’incarne, dans l’esprit de Kohlhaas la sanction appropriée pour l’injustice commise à son égard. Ses droits se définissent, en effet, d’abord par rapport à des biens, conformément à sa position sociale qui est celle d’un propriétaire et d’un marchand de chevaux ; et l’enjeu initial de son affaire consiste en la libre disposition de ses biens, qui implique à la fois la préservation de leur qualité et leur cession éventuelle dans le cadre d’une vente honnête. Évitons ici un malentendu : ce n’est pas la valeur marchande des chevaux, si exceptionnels soient-ils, qui est en cause pour Kohlhaas ; sa « douleur » devant le sort fait à sa plainte aurait été « la même, s’il se fût agi d’une simple paire de chiens »[4]. Certes ce sont bien ses droits spécifiques, liés au libre usage et commerce de ses biens (ses chevaux en l’occurrence) qu’entend faire valoir Kohlhaas ; et son action s’inscrit dans un contexte socialement déterminé contre l’arbitraire des nobles ; mais, à travers eux, il défend un principe et se place de ce fait sur un registre moral. Le sentiment qui s’impose à lui, lorsqu’il prend de plus en plus nettement conscience qu’il a été, avec son valet Herse, victime d’une machination, n’est autre que celui du « devoir [5] vis-à-vis du monde de mettre toutes ses forces à obtenir réparation de l’offense subie et de procurer ainsi, à l’avenir, la sécurité à ses concitoyens »[6]. L’affirmation de ses droits, bien loin de se réduire à une affaire privée, revêt une dimension publique ; et elle sert en même temps l’intérêt collectif. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que Rudolf von Jhering, le grand juriste allemand, ait vu dans Michael Kohlhaas un exemple à la fois extrême et saisissant de La lutte pour le droit (Der Kampf um’s Recht) qu’il préconise dans l’ouvrage du même nom[7]. Se référant à la phase même que nous venons de citer et mettant également en exergue le terme de devoir, le juriste allemand souligne que Kohlhaas est mû par « une idée morale »[8] à laquelle « il sacrifie tout » et qu’il se refuse à capituler devant l’injustice : rien ne peut le faire renoncer à la lutte entreprise. Et s’il va jusqu’aux extrêmes, c’est, nous dit Jhering dans son ardent plaidoyer en faveur de Kohlhaas[9], « précisément [en raison] de cette qualité qui le rend moralement si supérieur à ses ennemis, [à savoir] sa haute estime du droit, sa foi en la sainteté du droit, la force d’agir (Tatkraft) [que lui confère] son sentiment de la justice pur et sain »[10]. Ce qui fait de lui un cas exemplaire, c’est sa ferme résolution de ne point souffrir l’injustice, qui l’amène à s’exclamer devant sa femme : « Plutôt être un chien qu’un homme, si l’on doit me fouler aux pieds », selon une formule que Jhering prend plaisir à citer[11]. La liaison intime qu’établit Michael Kohlhaas entre la réparation effective du dommage subi et sa dignité proprement humaine ne fait en effet qu’illustrer avec force la proposition fondamentale développée par Jhering dans son opuscule : à travers la lésion de son droit, c’est la personne même qui est atteinte ; dès lors, défendre son droit c’est préserver son existence morale : « La lutte pour le droit est [donc] un devoir de l’intéressé envers lui-même »[12], dans la mesure même où, dans et par cette lutte, la personne souscrit à l’impératif de « la conservation morale de soi »[13]. Sans doute cet impératif revêt-il des formes particulières selon la profession que l’on exerce et les groupes auxquels on appartient ; et à ce titre, peut-on ajouter, la libre disposition de ses chevaux, dont il fait précisément commerce, revêt pour Kohlhaas une importance cruciale ; mais, par-delà ces spécificités, reste valide, selon Jhering, le principe préalablement posé en vertu duquel « dans son droit, chaque intéressé défend les conditions morales de son existence »[14]. La première proposition fondamentale est complétée par une seconde, « la défense du droit est un devoir envers la société »[15]. L’auteur lui consacre une argumentation plus brève, mais tout aussi essentielle pour son propos. Ce qui est ici en cause, c’est la réalisation de l’idée du droit et la part qu’y peut prendre l’individu. Or celui-ci a pour mission « d’entrer en lice pour la loi et de repousser l’injustice, dans la limite du cercle de ses intérêts »[16]. La société bénéficie ainsi de la lutte du particulier pour son droit concret ; et sur ces bases Jhering peut s’estimer fondé à écrire : « Dans mon droit, c’est le droit tout entier qui est violé et contesté ; c’est lui qui est défendu, soutenu et rétabli »[17]. À la lumière de cette analyse, Michael Kohlhaas peut apparaître non plus comme obsessionnellement enfermé dans l’étroit univers d’un intérêt singulier – c’est ainsi que le présentait Goethe –, mais bien plutôt comme un opiniâtre défenseur de la cause du droit. Il représente un héros de la lutte pour le droit, qui doit être salué et reconnu comme tel. Sans s’y attarder plus qu’il n’est nécessaire, on notera que Rudolf von Jhering s’emploie avec fermeté, tout au long de son opuscule, à défendre les droits du propriétaire et du créancier ; et c’est ce qui explique la référence, souvent mal comprise, au Juif Shylock et aux propos que lui prête Shakespeare. Plus généralement, c’est le droit privé qui constitue ici la base juridique pertinente. On aura ainsi beau jeu de faire remarquer que sont explicitement exclues du tableau les luttes des collectivités, voire des communautés nationales, pour leurs droits, que le XXe siècle nous a, sans doute plus qu’à Jhering, rendues si familières, avec en particulier le mouvement de décolonisation et l’effondrement des empires. Par-delà cette limite incontestable, la perspective adoptée dans l’ouvrage n’en offre pas moins un intérêt majeur : en se concentrant sur le droit subjectif, elle met tout spécialement en lumière les prétentions au droit, et la manière dont les personnes concernées entendent les faire valoir. En voyant dans l’action le ressort intime du droit, Jhering non seulement s’éloigne de la dogmatique juridique, qui pose la règle abstraite comme critère essentiel, mais encore fait un pas significatif vers une étude sociologique conçue sur le modèle weberien[18] : l’analyse part en effet des agents ou plus exactement de leurs demandes juridiques, pour mesurer, dans un second temps, leur contribution à « la vie » du droit, à sa réalisation dans le langage de Jhering. II. Les motivations de Kohlhaas et la question de la rationalité axiologiqueCes précisions apportées, revenons à Michael Kohlhaas pour essayer de mieux comprendre, à partir de son exemple, les motivations sous-jacentes à la défense par un individu de son droit. Or il en est une, à laquelle on pense spontanément – ce qui est un indice de sa fréquence –, qui n’opère pas dans le cas de Michael Kohlhaas : sa conduite n’est pas guidée par un calcul d’intérêt, fondé sur la valeur marchande des chevaux, et ne relève donc pas de la rationalité instrumentale. Pour beaucoup, influencés par le paradigme économique, ce constat serait décisif, dans la mesure où c’est le seul mode de rationalité qu’ils reconnaissent. Il serait à nos yeux prématuré de tirer une conclusion aussi hâtive ; mais il convient d’admettre qu’il est un autre argument, sans doute plus fort que le précédent, qui milite contre l’attribution à l’action de Kohlhaas d’une quelconque rationalité. Ce dernier en effet se laisse entraîner à « satisfaire le besoin d’une vengeance actuelle », et peut ainsi servir à illustrer une des figures de l’action affective signalée par Max Weber[19]. Certes Kohlhaas a d’abord exploré, comme le souligne Jhering, les voies du recours juridique, et ce, à trois reprises, d’abord par le dépôt d’une plainte à Dresde, ensuite par la médiation du gouverneur militaire de Brandebourg, et enfin par l’entremise de sa femme Lisbeth qui perdit la vie en voulant remettre en mains propres la requête au prince électeur de Brandebourg. Mais, quelque persévérants et douloureux (par leurs conséquences) qu’aient été les efforts de Kohlhaas, il n’est pas exact de prétendre, comme l’affirme Jhering, qu’il a absolument « épuisé tous les moyens de recouvrer son droit » ; et c’est ce que relève Martin Luther dans sa lettre publique, si injuste qu’elle puisse paraître, en faisant simplement mention de « l’échec de premières et légères tentatives »[20], dans la mesure où la demande n’a jamais été portée directement devant le souverain. De plus, à la violence entraînée par le besoin de vengeance correspond la démesure (ou l’hybris telle que la désignaient les Grecs) des arrêts et « mandements kohlhaasiens » par lesquels Kohlhaas s’investit d’une autorité propre, soumise à aucune autre, si ce n’est à celle de Dieu ; et cette prétendue autorité est essentiellement tournée, non vers la réparation du dommage mais vers la saisie de celui qui en est le principal responsable : elle est tout entière vouée à l’accomplissement de la vengeance. Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit nullement ici de condamner Kohlhaas mais simplement de caractériser son mode d’action. Or il est mû à la fois par le désespoir devant les résultats de son entreprise, se soldant même par la disparition de son épouse, et par la colère contre la perfidie de ses adversaires : ce sont là des ingrédients qui apparaissent comme typiques d’une action affective. Pour autant, on reste libre, avec Rudolf von Jhering, d’admirer en lui celui qui refuse d’abandonner la lutte ; et il est exact qu’il a été poussé à bout, qu’à bien des égards, comme il le dit à Martin Luther lors de leur entretien, on lui a mis « entre les mains la massue » à laquelle il a désormais recours. Mais doit-on aller jusqu’à admettre avec le grand juriste allemand que l’homme qui affirme solennellement à Luther : « celui qui me refuse (la protection des lois) me rejette parmi les fauves [21] du désert »[22] reste encore un combattant pour le droit ? En dépit de l’assertion de Kohlhaas, la massue à laquelle il vient d’être fait allusion est en définitive moins destinée à le protéger qu’à servir son intense besoin de se venger. La cause semble entendue, et du même coup la référence annoncée dans le titre à la rationalité axiologique paraît irrémédiablement compromise. Ce serait pourtant accorder trop d’importance à un seul épisode, qui ne constitue en fait qu’une étape intermédiaire dans la destinée de Michael Kohlhaas. N’oublions pas en effet que, dans un premier temps, il s’est fait un devoir, comme on l’a signalé, d’obtenir réparation devant la justice : ce qui est fondamentalement en question à ses yeux, c’est le rétablissement dans ses droits, c’est-à-dire un principe. Et c’est à ce principe que la sanction doit se conformer pour être considérée par lui comme juste. Sa conduite illustre à sa manière ce que, dans un autre contexte, Luc Boltanski a qualifié de « montée aux principes »[23]. Et souvenons-nous qu’après l’intervention de Luther en sa faveur il s’en remet à nouveau entièrement à la justice pour décider de son affaire et en réalité de son destin. On peut donc parler d’un seul et unique cours d’action, sans doute interrompu par l’irruption de la vengeance mais à la fois poursuivi et retrouvé dès qu’une chance nouvelle est offerte à Kohlhaas. Il est vrai que la passion – et plus précisément celle de se venger – a, pour un temps, pris le dessus, inspiré la violence de ses actes et sans doute obscurci son esprit. L’intensité dramatique du personnage en est accrue mais aussi sa « vérité humaine » aux plans psychologique et sociologique : est ainsi dissipée l’illusion d’une conduite inaltérablement guidée par une Raison souveraine, planant au-dessus des esprits et des cœurs. Mais cela ne signifie pas que l’abdication d’une rationalité ramenée à des dimensions modestes soit, dans le cas de Kohlhaas comme dans d’autres, totale ni définitive. L’engagement dans la violence vengeresse n’est que passager et ce qui retrouve tous ses droits, c’est l’exigence initiale, avec laquelle on ne saurait transiger, de la sanction juste, eu égard aux dommages subis. Et dans la première comme dans la troisième phase, la conduite de Kohlhaas est ordonnée à cette exigence principielle. Elle relève donc pleinement de la rationalité axiologique, si l’on entend par là avec Max Weber un type d’action qui « élabore consciemment les points de direction ultimes de l’activité et s’oriente d’après ceux-ci d’une manière méthodiquement conséquente »[24]. En d’autres termes, l’action est guidée par un impératif posé comme absolu et satisfait à un critère de cohérence dans le choix et l’adéquation des moyens à l’objectif final[25]. Or c’est précisément la logique d’action repérable à la combinaison de ces deux caractéristiques que nous venons de mettre en évidence dans le cas de Kohlhaas. Une éventuelle objection viendra peut-être ici à l’esprit d’un lecteur attentif : n’avons-nous pas nous-même reconnu le rôle de l’indignation ? Et si l’on admet, comme nous l’avons fait, que Kohlhaas a d’abord, en voyant bafouée son exigence d’un traitement équitable, éprouvé de l’indignation, ne doit-on pas en conclure que son action est tout simplement le produit d’un sentiment ? Une telle conclusion est, à notre sens, réductrice et ce pour deux raisons. D’abord, elle tend à ramener à une action ponctuelle ce qui est en fait un cours d’action, comportant une série d’actes et correspondant à deux périodes bien définies de son histoire. Ensuite, l’indignation doit être plutôt vue comme un signal qu’il faut entreprendre quelque chose, trouver un remède pour mettre un terme à une situation intolérable ; mais elle ne nous dit pas encore ce qui doit être fait et quelle orientation il convient de donner à la conduite réparatrice. L’indignation est, si l’on peut s’exprimer ainsi, au point de départ de l’action ; pour autant, elle ne commande ni ne gouverne le cours d’action qui va suivre. Elle incite certes Kohlhaas à agir, bien loin de le paralyser ; mais son mode d’action obéit à d’autres principes. La présence initiale de l’indignation peut donc pleinement se concilier avec une conduite satisfaisant aux critères de la rationalité axiologique. III. Les deux faces du droit et la dimension morale du sentiment de justiceLes trois thèmes annoncés dans le titre ont été successivement abordés, à partir du cas de Michael Kohlhaas ; et nous pourrions considérer comme achevée la tâche que nous nous étions fixée, si l’ultime étape dans la destinée de Kohlhaas ne nous imposait quelques réflexions complémentaires. Michael Kohlhaas connaît, nous l’avons dit, une fin tragique ; mais – et c’est un point à éclaircir – il n’en meurt pas moins apaisé. Plus encore, « rien n’égala la quiétude et le contentement de ses derniers jours »[26]. C’est un état d’esprit qui peut paraître étrange de la part d’un homme voué à une exécution prochaine, même si le lecteur a appris, à travers les multiples épisodes de son histoire, à reconnaître l’originalité du personnage. Il nous semble que cette découverte ultime de la quiétude par Kohlhaas qui y était si peu prédisposé provient de ce que l’on peut appeler avec Kleist « sa réconciliation avec le monde ». Réconciliation qui s’effectue dans un double sens et qui présente deux faces : d’une part, par la ferme promesse d’un règlement équitable de son affaire, qui sera confirmée par le verdict final, « le monde » se met enfin à l’unisson de son exigence de justice, en le rétablissant dans ses droits et en punissant le junker ; d’autre part, Kohlhaas de son côté accepte le jugement de ses actes par « le monde » et, à ce titre, l’inévitable condamnation – quelle qu’en soit la sévérité – pour avoir entrepris de se faire justice lui-même. À moins que l’on ne puisse parler d’une réconciliation finale avec soi-même : Kohlhaas, qui a tout sacrifié à la juste réparation des dommages subis et dont la conduite s’est voulue, sans l’être toujours, au service de ce principe, assume désormais la responsabilité pour les actes commis sous l’emprise du besoin de vengeance, sans qu’il se soit alors clairement rendu compte qu’il avait dévié de son objectif. La rationalité finale entre ici en jeu, tout au moins dans le sens où Kohlhaas prend en charge les conséquences de ses actions. L’affirmation de la justesse des convictions qui légitiment sa conduite se concilie ici avec la reconnaissance d’une responsabilité effective pour les actes commis au nom de ses convictions, et à plus forte raison pour ceux que la passion a fait dévier de la ligne d’action prescrite. Il y a ainsi comme une rencontre idéale entre rationalité finale et rationalité axiologique, mais le pessimisme tragique de Kleist impose qu’elle ne survienne qu’à l’approche de la mort, et même qu’elle ne soit en quelque sorte scellée que par l’exécution de Michael Kohlhaas[27]. Le caractère quasiment inaccessible de cette réconciliation – et peu importe ici qu’elle soit celle de Kohlhaas avec le monde ou avec sa propre personne – dans le cours normal de l’existence suffirait à susciter la tristesse teintée d’amertume dans laquelle Kleist plonge son lecteur à la fin de son récit. Mais ce n’est pas le seul élément qui entre en jeu. D’abord, le contraste est saisissant entre le succès dérisoire de Kohlhaas dans sa requête contre le junker et le châtiment définitif qui va lui être infligé ; même si Kohlhaas ne le ressent pas lui-même de cette manière, son propre destin ne témoigne-t-il pas de façon à la fois ironique et cruelle de la vanité de ses efforts, si ce n’est de l’inanité de toute son entreprise ? Ensuite – et nous admettons qu’il s’agit ici d’une conjecture plus audacieuse – le droit reste, dans cet ultime épisode, divisé contre lui-même. Certains penseront peut-être que nous faisons ici écho à l’énergique proposition formulée par Rudolf von Jhering au terme de son commentaire consacré à Michael Kohlhaas, selon laquelle « la lutte pour la loi devient [quand l’institution juridique faillit à sa mission] une lutte contre la loi [c’est-à-dire l’arbitraire qui n’a que l’apparence de la loi] »[28]. Et il est vrai que, dans son combat, Kohlhaas ne cesse de se heurter à des obstacles forgés par la malignité de ses adversaires, depuis le refus initial de prendre en compte sa requête jusqu’à la violation du sauf-conduit qui lui avait été accordé. Mais dans l’épisode final la division de l’ordre juridique en deux instances distinctes, ayant tranché de façon indépendante, est symboliquement attestée par la présence pour chacune d’entre elles d’un représentant autorisé, porteur d’une copie du verdict : à la droite du prince électeur de Brandebourg se tient l’avocat impérial, à sa gauche le juriste qu’il avait chargé de défendre les intérêts de Kohlhaas devant le tribunal de Dresde. Or l’une et l’autre instances répondent – on ne saurait trop y insister – à deux impératifs fondamentaux du droit, consistant, d’une part, à assurer à chacun son dû (par compensation équitable en cas d’atteinte à ses biens) et, d’autre part, à garantir et à préserver la paix publique. Il y a donc un fondement légitime à leur action respective. Pourtant cette dissociation des instances est de nature à poser problème dans un cas comme celui de Michael Kohlhaas : c’est seulement sous l’effet du désespoir devant l’insuccès de ses tentatives juridiques qu’il s’est engagé dans des actions violentes, ayant effectivement troublé l’ordre public. N’y a-t-il pas ici quelque chose qui fait penser à un système à deux poids et deux mesures, non pas dans l’acception classique selon laquelle le puissant est jugé différemment du misérable mais dans le sens que la formulation de deux jugements séparés ne peut rendre justice à la conduite de Kohlhaas prise comme un tout ? Et on est d’autant plus enclin à se le demander que la priorité reste, fut-ce implicitement, accordée à la paix publique et à l’instance impériale chargée de la préserver. Ainsi le prince électeur de Brandebourg, par ailleurs le protecteur du marchand de chevaux qui a obtenu son extradition et fait défendre ses intérêts devant le tribunal de Dresde, ne profite pas du revirement de l’électeur de Saxe pour entreprendre quoi que ce soit en faveur de Kohlhaas et insiste, dans sa réponse, sur la nécessité d’un « châtiment exemplaire ». De la même façon, dans un téléfilm récent, qui représente un intéressant essai de transposition de l’histoire dans l’Ouest américain, le juge et à plus forte raison les autorités tiennent à marquer l’inauguration officielle de l’État du Wyoming par une sanction dissuasive à l’égard de tous ceux qui seraient tentés de poursuivre la pratique, jusque-là courante, de se faire directement justice[29]. L’affirmation de la prééminence de l’autorité publique et le souci de ne pas laisser un précédent impuni sont les motivations essentielles d’un jugement qui dépasse de beaucoup la personne de Kohlhaas. Et, par là même, il blesse – ainsi le veut Kleist – notre sentiment de justice, ajoutant encore à cette tristesse mêlée d’amertume dont nous avons parlé plus haut. Et c’est ce qui explique la dissociation entre la condamnation juridique et l’appréciation proprement morale. L’électeur de Brandebourg, qui n’a pas usé de son droit de grâce à l’égard de Kohlhaas, fait prendre à sa charge l’éducation de ses enfants. Et, dans le téléfilm auquel nous venons de nous référer, le juge, tout en affirmant la prééminence de l’impératif de la paix publique, n’en éprouve pas moins de l’estime pour le marchand de chevaux Myrl Redding. Le sentiment de justice trouve en quelque sorte à se satisfaire dans le respect qui est, en ces cas extrêmes, accordé à l’homme condamné, sans que cela implique une approbation de certains de ses actes. Il y a ainsi comme une leçon morale, par-delà l’issue tragique. Si profondément blessé qu’il soit, le sentiment de justice est, en un certain sens, restauré et de double manière : Kohlhaas lui-même peut affronter son ultime épreuve dans l’affirmation de sa dignité retrouvée, tout comme les protagonistes les plus honorables – accompagnés du lecteur – peuvent aller au-delà de la brutalité du verdict pour témoigner de leur respect à l’égard de l’homme. En ce sens, Michael Kohlhaas apparaît bien comme un « martyr de son sentiment de justice (Rechtsgefühl) »[30] : Rudolf von Jhering, à qui est due cette énergique formulation, et Thomas Mann, qui la reprend, nous ramènent ainsi à notre thème initial[31] ; et en même temps ils nous font appréhender la grandeur ambiguë mais incontestable du personnage qui avait échappé à Goethe. |
L’auteurProfesseur de théorie sociologique et sociologie politique
à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), François Chazel a publié
de nombreux articles dans des revues tant françaises |
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* Institut
des Sciences Humaines 1. Ce jugement a été formulé par Goethe lors d’un entretien avec Johann Falk, que ce dernier a rapporté dans son ouvrage Goethe aus näherm persönlichen Umgange dargestellt (1832). Cet entretien est intégralement repris dans l’ensemble des documents réunis par les soins d’Helmut Sembdner sous le titre Heinrich von Kleists Lebensspuren (Brême, Carl Schünemann, 1957, N. 385). Thomas Mann rappelle cette appréciation de Goethe pour s’en dissocier énergiquement, dans l’introduction qu’il a rédigée pour l’édition américaine des Erzählungen. C’est le mérite de l’édition en livre de poche publiée par Fischer Bücherei d’avoir offert cette introduction à ses lecteurs : le passage pertinent pour notre propos se trouve à la page 19. 2. Cela ne signifie nullement que, comme l’avance imprudemment Wolf Lepenies dans Les trois cultures (Paris, éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 1990), la littérature met à la disposition du sociologue des types, en l’occurrence le René de Chateaubriand et le Raphaël de Lamartine pour la distinction durkheimienne des modes de suicide (p. 84) : en fait, la distinction analytique du suicide égoïste et du suicide anomique est le fruit du travail sociologique spécifiquement opéré par Durkheim. En revanche, la littérature peut offrir au sociologue des illustrations saillantes, c’est-à-dire des cas, qui permettent d’attirer l’attention sur des dimensions négligées, voire mal comprises. 3. Michael Kohlhaas est le premier, et de loin le plus long, des Erzählungen de Kleist. Disponible depuis 1956 en livre de poche (Fischer Bücherei), il a également fait l’objet d’éditions savantes, notamment dans le volume 3 des Œuvres complètes consacré, entre autres, aux Erzählungen sous la direction de Klaus Müller-Salget (Francfort s/Main, Deutscher Klassiker Verlag, 1990, p. 11-142). Pour la traduction française, nous nous sommes référé à celle d’Armel Guerne, Jane et Robert Sctrick, publiée dans le second volume des Nouvelles (p. 11-183) par les éditions Phébus en 1983. Il vaut la peine de citer ici la formulation saisissante et apparemment paradoxale sur laquelle s’achève le premier paragraphe du récit : « son sentiment de la justice devait faire de lui un brigand et un meurtrier » : et, si tel a été l’enchaînement des faits, c’est, selon l’unique indication que consent à livrer Kleist, que Kohlhaas « a abusé [de ce qui est en principe] une vertu » (trad. fr. p. 13). 4. Traduction française, p. 43. 5. Souligné par nous. 6. Traduction française, p. 26-27. 7. Der Kampf um’s Recht a pour point de départ une conférence faite à Vienne devant la Société juridique en 1872, que Rudolf von Jhering décida, après l’avoir retravaillée et développée, de publier la même année à destination du grand public. Il a rédigé pour la 9e édition (1889) une préface d’une trentaine de pages. C’est le texte de cette dernière édition qui a été traduit par O. De Meulenaere et publié à Paris en 1890 par la librairie Marescq Aîné. Nous nous référerons à cette traduction, mais aussi à l’édition savante publiée par les soins de Félix Ermacora pour le centenaire de la mort de l’auteur (Francfort-sur-le Main/Berlin, Propylaën Verlag, 1992). 8. Traduction française, p. 71. 9. À ce plaidoyer, à la fois passionné et argumenté, Rudolf von Jhering consacre plusieurs pages (La lutte pour le droit, p. 70-75 ; Der Kampf um’s Recht [1992], p. 118-121). 10. La lutte pour le droit, p. 72. Nous avons simplement remplacé « sentiment juridique » par « sentiment de la justice » qui nous paraît mieux rendre Rechtsgefühl. 11. Pages 23 et 70. 12. Page 23. 13. Dans sa préface à l’édition de 1889, R. von Jhering se réfère aux Premiers principes métaphysiques de la doctrine de la vertu de Kant et cite la maxime : « Ne laissez pas impunément fouler votre droit aux pieds d’autrui » (I.I § 12). Mais il précise dans le même passage que cette lecture est postérieure à la publication de son écrit (La lutte pour le droit, p. XIX). 14. Page 36. 15. Page 54. 16. Page 57. 17. Page 62. 18. D’une manière plus générale, l’œuvre de von Jhering a exercé une influence certaine sur la sociologie du droit de Max Weber, si ce n’est même sur sa conception de la sociologie. 19. Max Weber, Économie et société [1922], Paris, Plon, 1971, t. I, p. 22. 20. Page 76. 21. Souligné par nous. 22. Page 82. 23. Luc Boltanski emploie cette expression lorsqu’il traite de « la dénonciation publique », dans le cadre de la troisième partie – la plus intéressante pour le sociologue – de son ouvrage De la justification. Les économies de la grandeur (Paris, Gallimard, 1991). Il n’est pas sans intérêt pour notre propos de noter que Boltanski y aborde des problèmes de justice « subjective », tels qu’ils sont vécus au quotidien. 24. Max Weber, Économie et société, op. cit., p. 22. 25. On ne saurait ici manquer de rappeler que Raymond Boudon s’est employé, depuis quelques années, à « réhabiliter » la rationalité axiologique et à démontrer son importance. On se bornera ici à citer les chapitres II et III, « De la rationalité instrumentale à la rationalité axiologique » et « La rationalité axiologique », de son livre significativement intitulé Le sens des valeurs (Paris, PUF, 1999). Ajoutons encore que sa perspective cognitiviste l’amène à mettre l’accent sur la dimension de justification liée à la rationalité axiologique, alors que l’analyse de notre « cas » fait simplement ressortir la cohérence du cours d’action par rapport à un objectif maintenu en quelque sorte contre vents et marées. 26. Page 175. 27. Kleist écrit en effet : « Enfin, sur une ville agitée qui ne pouvait se résigner à abandonner l’espoir d’une grâce salvatrice, se leva ce fatal lundi de Pâques fleuries qui devait sonner l’heure de sa réconciliation avec le monde » (trad. fr. p. 175 ; souligné par nous). Un lecteur sourcilleux pourra faire observer que la composante de la vengeance n’est pas complètement absente de l’épisode final : Michael Kohlhaas avale en effet, au grand désespoir de l’électeur de Saxe, le billet annonçant les malheurs futurs de la Maison de Saxe. On admettra que nous avons « épuré » le récit, pour n’en garder que la ligne principale. 28. Page 74. 29. Ce téléfilm repose sur un scénario directement inspiré du récit de Kleist et dû à Dick Cusack, le père de l’acteur principal. Il s’intitule The Jack Bull (1999) ; il a été tourné sous la direction de John Badham et a pour acteurs principaux John Cusack (Myrl Redding, l’éleveur de chevaux de l’Ouest américain, qui est la transposition directe de Michael Kohlhaas) et John Goodman (le juge). Signalons également pour les cinéphiles le film de Volker Schlöndorff, Michael Kohlhaas der Rebell (1969), très marqué par le climat tendu de la fin des années 1960 en Allemagne. 30. Page 73. 31. Thomas Mann procède à une longue citation de Der Kampf um’s Recht dans son introduction aux Erzählungen (op. cit., p. 20). On peut mesurer ici la complexité des rapports entre sentiment de justice et droit : si les principes autour desquels s’édifie le droit peuvent contribuer à fortifier le sentiment de justice, celui-ci ne saurait s’épuiser dans la mise en œuvre du droit, même quand elle n’est ni foncièrement biaisée ni en trompe-l’œil. |
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