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RésuméL’objet de cet article est d’éclairer la complexité et la dynamique des relations entre action publique, expertise et recherche, en s’appuyant sur l’analyse des activités d’expertise dans le domaine particulier des ESST et des prions. Le travail de recherche s’est adossé à une lecture diachronique de l’expertise dans ce domaine pour suivre la structuration conjointe d’une politique de recherche et d’une politique sanitaire. Nous nous attachons à montrer comment la mobilisation des chercheurs dans un comité d’experts ad hoc sous-tend la structuration d’une politique inédite de précaution, et comment l’expérience de ce dispositif par les experts eux-mêmes vaut d’être considérée dans les débats qui animent la sociologie des risques aujourd’hui. Action publique – Comité d’experts – Expertise scientifique – Maladies à prions – Précaution – Risque sanitaire. SummaryWhen Scientific Expertise Shapes Precautions : The
Case of Prion Diseases Expert committee – Precaution – Prions diseases – Public decision – Sanitary risk – Scientific expertise.
IntroductionDepuis le début de l’épidémie de « vaches folles » au Royaume-Uni au milieu des années 1980, les chercheurs français travaillant sur le domaine des prions tendent à être sollicités comme experts afin d’aider à définir les orientations de la politique gouvernementale en matière de protection contre les risques liés aux maladies à prions. S’il s’agit d’abord d’une forme d’expertise d’administration [1], l’action publique étant alors marquée par une juxtaposition de logiques sectorielles que l’irruption de l’hypothèse de transmissibilité en mars 1996 a rendu a posteriori patente, la crise de 1996 a généré une large réorganisation de la prise en charge publique de la sécurité sanitaire, y compris au niveau européen [2]. On assiste alors en France à l’émergence simultanée d’un champ de recherches – très faiblement constitué avant l’éclatement de la crise en 1996 – et d’un champ d’intervention publique sur les encéphalopathies spongiformes subaiguës transmissibles (ESST) et les prions (prolifération réglementaire, mises sous embargo, action diplomatique, communication sur les risques). Dans le même temps se structure, en plusieurs étapes, l’organisation de lieux et de procédures selon lesquels les chercheurs doivent évaluer de façon collégiale les risques liés aux prions à partir des connaissances scientifiques disponibles. Après le rapport rédigé par Dominique Dormont en 1992 [3] et appelant, sans succès, au développement d’un Groupement d’intérêt scientifique (GIS) sur les ESST et les maladies à prions, l’institution en 1996 du Comité interministériel sur les ESST (CIESST ou « comité Dormont ») – regroupant missions d’évaluation des risques et d’animation de la recherche –, puis du GIS Prions fin 2000 et enfin du Comité d’experts spécialisés sur les ESST de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) en 2001 scandent cette organisation progressive, offrant diverses configurations de relations entre recherche, expertise et action publique. Il est du coup pertinent de s’adosser à une lecture diachronique de l’expertise dans ce domaine pour suivre la structuration conjointe d’une politique de recherche et d’une politique sanitaire, d’autant que ces deux types de politique s’appuient pendant quatre ans sur le même comité d’experts, le CIESST. Reconstituer l’histoire et les étapes de cette dynamique offre une occasion particulière d’observer les modalités de l’intervention des chercheurs dans l’action publique et le rôle qu’y joue la mobilisation des savoirs académiques pour légitimer et/ou appareiller l’action publique. À l’heure où bien des clivages apparaissent dans la sociologie de l’expertise autour de la question de la participation des profanes, des usagers ou des citoyens [4], il nous semble important de définir le regard sociologique que nous portons sur les activités d’expertise. S’il nous semble primordial de reconnaître le rôle des Sciences Studies dans la mise à plat parfois critique d’une diversité de situations et de dispositifs d’expertise marqués par la mise en avant de l’autorité scientifique, Harry Collins et Robert Evans soulignent à juste titre l’existence d’asymétries de compétences et par conséquent d’un engagement différencié des acteurs à éclairer la décision publique : le droit de participation politique de tout citoyen ne doit pas être confondu, selon eux, avec la capacité à contribuer à l’expertise scientifique. Considérant donc qu’une sociologie de l’expertise ne consiste pas seulement à étudier des collectifs hétérogènes pour étayer une théorisation de la participation, nous avons fait le choix ici de considérer des configurations plus « classiques » d’expertise scientifique, mais dans une situation d’expertise qui n’est pourtant pas « habituelle » car marquée par l’émergence d’une référence accrue à la précaution. Nos travaux de recherche ont ainsi visé à comprendre les pratiques de l’expertise scientifique sur les ESST dans un contexte qu’elles contribuaient aussi à former : la référence à ce qui devient un standard de la décision publique en situation d’incertitude [5] était en effet alors beaucoup moins constituée qu’elle ne l’est aujourd’hui, précisément du fait du rôle de précédent que jouent l’affaire du sang contaminé et les deux « crises de la vache folle ». Afin d’échapper à la tentation d’une explication en termes de transition d’un modèle d’expertise confisquée par les corporatismes agro-industriels (prédominant jusqu’à l’éclatement de la crise) à un modèle d’expertise éclairée et transparente (reposant sur une nouvelle communauté de spécialistes) [6], nous avons opté pour une sociologie empirique et pragmatique des activités d’expertise. Nous nous sommes attachés à la compréhension des pratiques autant que celles-ci sont observables, ou tout au moins à leurs conditions, à leurs ressources et à leurs produits [7], et avons visé, à travers l’entretien sociologique, à comprendre le sens que les experts donnent eux-mêmes à leurs activités. Notre travail n’a donc pas consisté à porter un jugement sur l’efficacité ou sur la légitimité du dispositif, mais à cerner, par une approche compréhensive, la façon dont l’expertise fait l’objet d’une prise de conscience réflexive individuelle et collective. Nous nous attacherons ainsi à montrer comment la mobilisation des chercheurs dans un comité d’experts placé à l’articulation entre recherche et action publique sous-tend fortement la structuration d’une politique inédite de la précaution vis-à-vis des maladies à prions, et comment l’expérience de ce dispositif par les experts eux-mêmes vaut d’être considérée dans les débats qui animent la sociologie des risques aujourd’hui. Dans ce cadre, on ne réduira pas la façon dont l’expertise permet l’alliance entre recherche et action publique à une explication en termes de déterminations externes pesant sur les « chercheurs-experts », qui souligneraient les risques dans leurs avis parce qu’ils seraient guidés par des enjeux d’insertion professionnelle ou par l’anticipation d’une critique inspirée de l’affaire du Sang contaminé vis-à-vis du défaut d’anticipation d’un danger pour la collectivité. Les discours et pratiques des experts témoignent, en effet, d’une réflexion permanente sur la façon dont ils peuvent conduire leurs activités sous l’égide d’un référentiel vécu en partie comme nouveau et perturbant, à savoir celui de la précaution alors en constitution. L’objet de cet article est ainsi d’éclairer la complexité et la dynamique des relations entre action publique, expertise et recherche, en développant une analyse du fonctionnement de l’expertise dans le domaine particulier des ESST et des prions. Notre démarche s’appuie sur les résultats de divers travaux formant un portefeuille de cas d’études menés successivement, dans le cadre du CRIDE [8], du projet « L’expertise du CIESST à la frontière entre recherche et décision publique » dans le cadre du GIS Prions, ainsi que d’une thèse de doctorat [9]. Les matériaux recueillis sont de divers types (entretiens, archives, bases de données regroupant articles de presse, articles scientifiques…), sachant qu’il n’a en effet pas été possible d’assister aux réunions du fait de la réticence des experts. Ces matériaux permettent ainsi une approche diachronique et nuancée du fonctionnement de l’expertise, à travers l’analyse du travail de formulation collective de jugements tendant à définir l’action publique souhaitable par des chercheurs qui s’approprient un rôle d’expert souvent nouveau pour eux, tout en restant liés à leur institution de rattachement. Les archives du GIS Prions [10] – que notre travail de terrain a eu pour effet de trier et d’organiser – ont tout particulièrement permis une reconstitution approfondie du type d’activités du CIESST [11], qui permet de compléter les témoignages issus des entretiens. Nous avons également bénéficié des nombreux travaux qui concernent de près ou de loin ce dossier, avec des approches plus centrées sur l’action collective, la décision publique, les risques collectifs ou l’expertise à finalité politique. La « vache folle » a constitué en effet, depuis la crise de 1996, un dossier protubérant et en même temps insaisissable dans sa globalité tant sont nombreux les discours qui y ont trouvé une puissante métaphore pour condenser la vision prémonitoire d’Ulrich Beck [12] au début des années 1990. Nous tenterons de montrer comment les pratiques de l’expertise scientifique à finalité politique participent à la construction des cadres ou de ce que certains désigneront comme des référentiels d’action publique en matière sanitaire, à travers la notion de pragmatique de la précaution. En d’autres termes, on se situe ici dans une fabrique non juridique du droit, quelque part en amont des cabinets et des directions générales. Il s’agit de s’attacher non pas aux jeux entre les experts et les tutelles prenant la situation d’expertise et l’avis d’expert comme un simple prétexte à des enjeux situés ailleurs, mais bien de rendre compte de ce qui a permis la production de règles en matière de sécurité sanitaire sur les ESST. Pour cela, après avoir caractérisé l’état d’incertitude des connaissances scientifiques sur les prions et la lente émergence de ce domaine de recherche en France, nous passerons par plusieurs entrées dans la pratique de l’expertise : son organisation pratique, l’activité d’écriture des avis, et enfin ses ressources et ses liens avec l’activité de recherche. I. La lente structuration d’un domaine de recherche en FranceI.1. Naissance d’un intérêt pour les ESSTPour bien comprendre l’investissement de recherche fait dans le domaine des ESST en France avec le programme de recherche lancé en 1997 puis avec le GIS Prions en 2001, il est nécessaire de resituer cet investissement dans l’arrière-plan historique de la « science monde » : celle-ci montre une tout autre activité que celle que connaît la recherche française à la fin des années 1980, moment où l’existence d’une nouvelle ESST chez les bovins signifie aussi la naissance d’un intérêt pour les mécanismes de la transmission de ce type de maladie et sa pathogénicité. Le domaine de recherche sur les ESST et les prions, tel que défini par l’activité de publication scientifique identifiée par la base de données MEDline entre 1986 et 1997, montre une expansion en plusieurs paliers qui suit l’épidémiologie des ESST et leur retentissement dans l’espace social (cf. annexe). Par ailleurs, différents types d’ouvrages couvrent la caractérisation de la dynamique des connaissances scientifiques de ce domaine : des travaux de popularisation rédigés par des scientifiques, des travaux d’histoire scientifique internaliste [13] et de nombreux récits journalistiques, dont certains fort bien documentés [14]. Cette littérature permet notamment de bien mesurer l’état de tension qui préside à la nomination de Stanley Prusiner au prix Nobel de médecine en 1997, tension qui ne renvoie pas seulement aux oublis que ce genre de récompense induit au niveau des contributeurs et alliés, mais aussi à une tension épistémique forte. En effet, le modèle théorique que propose Stanley Prusiner en 1982 repose sur un renversement complet du dogme central de la biologie moléculaire proposé par Francis Crick en 1958 [15]. C’est donc dans ce contexte de tension, et après le scandale sur les hormones de croissance, que le domaine de recherche sur les ESST et les prions tente, en France, d’exister en termes de politique scientifique à la suite du rapport Dormont de 1992. À cette époque, deux chercheurs principalement travaillent dans ce domaine, en lien avec le laboratoire de Daniel Gajdusek (premier prix Nobel dans ce domaine en 1976, avant celui de Stanley Prusiner puis de Kürt Wütricht) : Françoise Cathala, neurologue à l’Hôpital de la Salpêtrière, en lien avec Paul Brown ; et le général Louis Court en neurophysiologie comparée [16]. C’est ce dernier qui donnera les moyens à Dominique Dormont de s’établir dans ce nouveau domaine de recherche après avoir collaboré très activement à celui du HIV, tandis que Françoise Cathala est la première à poser et instruire la question d’un lien possible entre la tremblante du mouton et la maladie de Creutzfeldt-Jakob. I.2. Naissance d’une politique de rechercheLa structuration des activités de recherche par une action publique commence de façon embryonnaire avec la création du centre national de référence sur les ESST à Lyon, le Centre national d’études vétérinaires et alimentaires (CNEVA). Par ailleurs, un projet européen dans lequel s’implique l’unité 360 de l’INSERM [17] d’épidémiologie à la Salpêtrière, en lien avec Jean-Jacques Hauw (Service de neuropathologie à La Salpêtrière), Jean-Louis Laplanche (Service de biochimie à Lariboisière) et Dominique Dormont (Centre national de référence des ATNC), initie un début de coordination de l’épidémio-surveillance au niveau national [18]. C’est cependant la création du CIESST et sa mission de mise à jour permanente des connaissances qui pallie l’échec, au début des années 1990, de constitution d’un GIS pour la structuration d’un programme de recherche sur les ESST et les prions. Le CIESST met en place une animation permanente du domaine avec un programme d’appel d’offres ciblé en 1996, et un appel d’offres plus sélectif en 1997 et 1999. La conduite de ce programme met à contribution les instituts de recherche nationaux à travers la gestion des programmes de recherche inter-organismes. Par ailleurs, avec un effet de structuration également très fort, le nombre croissant de chercheurs et de projets sur les ESST et les prions, à l’instar de ce que nous avons décrit plus globalement, conduit à des partenariats européens au travers des programmes européens FAIR, BIOTECH et BIOMED [19]. Enfin, après la deuxième crise de l’ESB, le gouvernement débloque une enveloppe de 32 millions d’euros pour faire fonctionner le GIS « Infections à prions » dès 2001. Ce GIS reprend, avec des moyens et un engagement forts des instituts de recherche partenaires, la mission de structuration de la recherche qui était celle du CIESST. II. Le comité Dormont : composition et activitésLe CIESST, à la différence de bien d’autres cas ou situations d’expertise, est remarquable en ce qu’il ne repose pas sur une population d’experts professionnels ni sur un champ d’expertise constitué. Il s’agit d’un groupe d’experts aux origines institutionnelles, académiques et scientifiques variées, pris à des moments différents de leur carrière professionnelle ; le statut d’expert joue un rôle généralement légitimant et gratifiant dans leur monde d’origine mais pas systématiquement. Qui plus est, cette variété de positions disciplinaires sur le plan scientifique renvoie à la dynamique propre d’un domaine de recherche en constitution, bien au-delà du problème ponctuel de l’apparition d’une nouvelle maladie, l’ESB. Comment un tel collectif, à partir de sa composition et de ses missions officielles, s’est-il organisé pour fonctionner en pratique ? II.1. Un Comité à géométrie très variableS’il existe une liste de 24 experts officiellement désignés par le gouvernement en avril 1996, les listes de présence [20] aux réunions montrent que les frontières du Comité ne sont pas aussi stables qu’il pouvait y paraître, puisque, outre d’autres scientifiques qui se sont adjoints aux experts nommés, des représentants des instituts de recherche ainsi que des membres de l’administration participent parfois au comité Dormont. Plus ponctuellement, assistent aux séances des agents des administrations centrales ou des technologues du domaine de la transformation des viandes. On note ainsi que le périmètre de l’expertise n’est pas constitué seulement autour d’un fond de connaissances scientifiques : il est aussi défini par un ensemble de relations avec les institutions et avec les porte-parole de la réalité des risques du point de vue des pratiques [21]. L’étude plus poussée de la participation des divers membres du CIESST montre un fonctionnement suivant trois « cercles ». Il se dessine un noyau d’environ 16 membres ayant une participation constante et forte ; un cercle de membres ayant une participation forte au début puis nettement décroissante, voire nulle pour certains ; et enfin un troisième groupe comprenant des membres ayant peu participé. Cette typologie succincte ainsi que la diminution du nombre moyen d’experts présents à chaque séance de 1996 à 1999 [22] et l’augmentation inverse du nombre de remplaçants [23] mettent en évidence un phénomène de démobilisation dû tout autant à l’introduction de l’AFSSA dans le « jeu de l’expertise » qu’au fait que certains membres ont considéré le travail d’expertise scientifique de l’après-crise (à partir de 1998) comme ne sollicitant pas de compétences particulières liées aux activités de recherche. Le régime de fonctionnement, au départ très intense et dévoreur de temps pour les personnes impliquées (une séance par mois environ en 1996 et 1997), diminue à partir de 1998 (7 séances en 1998 et 1999 ; 5 séances en 2000). II. 2. Des activités particulièrement hétérogènes [24]Suite à l’annonce de l’hypothèse de transmissibilité de l’ESB à l’homme est mis en place « un comité d’experts de veille scientifique, médicale et technique sur les encéphalopathies subaiguës spongiformes transmissibles et les prions » [25], sous la tutelle de trois administrations centrales (alimentation, santé et répression des fraudes). Les missions officielles de ce comité pluridisciplinaire sont au nombre de trois : « la mise à jour permanente des connaissances, la fourniture d’éléments destinés à orienter nos décisions en matière sanitaire tant dans le domaine animal que vis-à-vis de la santé humaine, la proposition dans les meilleurs délais d’un programme de recherche inter-organismes ». Le CIESST, qui fonctionne en rendant des avis sur saisine des administrations de tutelle, est ainsi conçu comme une sorte de réservoir de connaissances mobilisables tant pour appuyer un travail administratif d’élaboration réglementaire que pour orienter la recherche. Les compte rendus du Comité reflètent des activités finalement très variées liées à l’étendue de ses missions. La place attribuée à la gestion des appels d’offres est souvent supérieure à celle attribuée aux réponses aux saisines, même s’il est difficile d’estimer le temps effectivement consacré à chaque point. Certaines réunions n’ont traité aucune saisine, ce qui indique bien que l’élaboration des avis n’est pas un travail collectif en séance plénière, mais qu’elle se situe ailleurs dans de petits groupes de travail (souvent par courriels) et dans des réflexions plus solitaires en lien parfois avec l’insertion scientifique propre à chacun. Mais au-delà du travail de constitution et d’évaluation des appels d’offres du programme, une grande place semble avoir été donnée à l’échange d’informations d’actualité de divers ordres, faisant du Comité une sorte de lieu de coordination et de partage d’informations sur tout ce qui pouvait concerner le domaine des ESST sur un plan scientifique mais aussi sur le plan de la gestion des risques et de la veille sanitaire. L’étude des modalités pratiques de fonctionnement du Comité aboutit ainsi à la vision d’une activité particulièrement hétérogène, au sein d’un collectif à géométrie variable marqué par une implication différenciée des différents membres et par une certaine démobilisation à partir de 1997. L’analyse plus poussée de la pratique de l’expertise va maintenant nous mener vers l’activité de fabrication et d’écriture des avis au sein de ce collectif, qui nous permettra d’introduire l’idée d’une pragmatique de la précaution. III. La fabrique des avis d’expertise :
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L’auteurMarc Barbier Céline Granjou Pour en savoir plusMichel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001. Frédéric Chauvaud (avec la collab. de Laurence Dumoulin), Experts et expertise judiciaire : France, XIXe et XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003. Olivier Godard (dir.), Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines, Paris, éditions de la Maison des sciences de l’homme et Institut national de la recherche agronomique, 1997. Marie-Angèle Hermitte, Le sang et le droit. Essai sur la transfusion sanguine, Paris, Seuil, 1996. Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 1999. Dominique Memmi, Les gardiens du corps. Dix ans de magistère bioéthique, Paris, EHESS, 1996. Philippe Roqueplo, Entre savoir et décision : l’expertise scientifique, Paris, Institut national de la recherche agronomique, 1997. Michel Setbon, Risques, sécurité sanitaire et processus de décision, Paris, Elsevier, coll. « Médecine des risques », 2004. Max Weber, Le savant et le politique (introduction de Raymond Aron), Paris, Plon, coll. « 10/18 », 1959. |
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* INRA
SAD Paris-Grignon, ** CEMAGREF
Grenoble, 1. Au sens de Christine Restier-Melleray, « Experts et expertise : le cas de la France », Revue française de science politique, 40 (4), 1990, p. 540-585. Pour un point sur les débats visant à dépasser le modèle d’expertise d’administration, voir Céline Granjou, « L’expertise scientifique à destination politique », Cahiers internationaux de sociologie, 114, 2003, p. 175-183. 2. Sur la question de la constitution de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) comme problème public européen, voir Marc Barbier, « Une interprétation de la constitution de l’ESB comme problème public européen », Revue internationale de politique comparée, 10 (2) : « Les politiques des risques en Europe », 2003, p. 233-246. 3. Dominique Dormont, Les encéphalopathies subaiguës spongiformes humaines et animales : description clinique et biologique, facteurs étiologiques, conséquences sur la santé publique, et axes de recherches développées en France, Rapport au ministre de la Recherche et de l’Espace Hubert Currien, 1992. 4. On renvoie ici à l’article de Harry Collins et Rob Evans, « The Third Wave of “Science Studies” : Studies of Expertise and Experience », Social Studies of Science, 32(2), 2002, p. 235-296, et aux discussions qu’il a déclenchées dans la revue Social Studies of Science (voir le numéro 3 de l’année 2003) à propos du sens d’un retour à une conception normative des genres de connaissance qui définissent l’expertise scientifique. 5. On suivra un auteur comme Laurence Boy, « La nature juridique du principe de précaution », Natures Sciences Sociétés, 7 (3), 1999, p. 5-11, qui voit dans l’invocation de la précaution plus un standard qu’un principe de droit. 6. Nous suivons en ce sens l’orientation définie par Nicolas Dodier (Leçons politiques de l’épidémie de Sida, Paris, éditions de l’EHESS, 2003) dans son approche de l’action collective autour de l’épidémie de Sida (voir aussi la communication de Nicolas Dodier au séminaire « Risques collectifs et situations de crise » en mai 2002). 7. Selon une approche centrée sur les équipements de l’expertise proposée par Jean-Yves Trepos, La sociologie de l’expertise, Paris, PUF, 1996. 8. Projets du Collectif de recherche sur l’innovation, la décision et l’expertise, INRA, qui ont porté sur les relations entre expertise et décision publique (projet européen BASES, projets financés par le programme Risques collectifs et situations de crise). 9. Céline Granjou, La gestion des risques entre technique et politique. Comités d’experts et dispositifs de traçabilité à partir des exemples de la vache folle et des OGM, thèse de sociologie soutenue à l’Université Paris V, le 18 février 2004. 10. Parmi de nombreuses pièces d’archives, on a particulièrement exploité les synthèses scientifiques suivantes : Dominique Dormont, Les encéphalopathies subaiguës spongiformes humaines et animales, op. cit. ; Id., Groupement d’intérêts scientifiques « agents transmissibles non conventionnels ». Organisation et axes de recherche, Document de travail, mai 1993 ; Comité d’experts sur les esst et les prions, Les ESST. État actuel des connaissances et orientations générales de la recherche, Rapport final, octobre 1997 ; Id., Comptes rendus des ateliers de Bougival, 10 et 11 décembre 1997. 11. Nous remercions le professeur Luigi di Giamberardino, secrétaire général du GIS Prions, de nous avoir ouvert l’accès à ces archives. 12. Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001 (titre original : Risk Society. Towards a New Modernity, Londres, Sage, 1992). 13. Nous avons consulté notamment Charles M. Poser, « Notes on The History of The Prion Diseases », Part I and Part II, Clinical Neurology and Neurosurgery, 104, 2002, p. 2-9 et p. 77-86, ainsi que Rosalind M. Ridley et Harry F. Baker, Fatal Protein : The Story of CJD, BSE and Other Prion Diseases, Oxford, Oxford University Press, 1998, mais il existe bien d’autres contributions dont la recension mérite un travail particulier. 14. On pense ici à Richard Rhodes, Festins mortels : les nouvelles maladies qui menacent l’espèce humaine, Paris, Plon, 1998. 15. C’est ce renversement que décrivent tout à fait minutieusement deux articles de Martha E. Keyes, « The Prion Challenge to the “Central Dogma” of Molecular Biology, 1965-1991, Part I : Prelude to Prions », Studies in History and Philosophy of Science Part C : Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 30 (1), 1999, p. 1-19 ; Id., « The Prion Challenge to the “Central Dogma” of Molecular Biology, 1965-1991, Part II : The Problem with Prions », ibid., 30 (2), 1999, p. 181-218. 16. La mobilisation du monde de la recherche vétérinaire sera plus tardive, consécutive à l’instauration du réseau d’épidémiosurveillance de l’ESB en 1990 et à l’établissement d’un laboratoire de référence au sein du CNEVA (qui sera « absorbé » par l’AFSSA). Pour la recherche agronomique, c’est avec les sollicitations du monde de l’élevage en 1993 et du fait de l’infection du troupeau expérimental ovin de Langlade que les travaux sur la tremblante deviennent identifiables sur plusieurs fronts : voir Jean-Marie Aynaud et François Grosclaude, L’évolution des recherches conduites à l’INRA dans le domaine des ESST, Paris, INRA, 1997. 17. Institut national de la santé et de la recherche médicale. 18. Sur ce point de l’organisation de l’épidémiosurveillance des ESST, on pourra consulter le rapport de Marc Barbier, Jacqueline Estades et Elisabeth Remy, Les réseaux d’épidémiosurveillance des ESST. Une lecture sociologique de leur structuration et de leur fonctionnement, ACC3 contrat INRA B1632, INRA Grenoble, 2001. 19. Voir l’inventaire des activités de recherche réalisé en 2001 par la direction de la Recherche de la Commission européenne, disponible en ligne http://europa.eu.int/comm/ research/quality-of-life/ pdf/tse-finalreport.pdf 20. Il est frappant de noter que 46 personnes distinctes apparaissent sur les listes des experts présents aux séances. 21. On insistera pour dire que le problème de la participation se pose pour nous tout particulièrement dans l’existence, le maintien et l’attention portés à ce genre de relations aux praticiens, qui permettent de ne pas constituer les tutelles – voire aujourd’hui les agences – comme les seuls propriétaires de la définition des problèmes à traiter. Cette question nous paraît bien plus importante que celle de savoir si les profanes et les experts pensent différemment. Nous disposons des chiffres suivants concernant le taux moyen de présence globale pour l’ensemble des membres du comité : 82 % en 1996, 64 % en 1997, 57,5 % en 1998 et 59 % en 1999. 23. On peut distinguer deux types de remplaçants : le remplaçant ponctuel (qui apparaît dans une ou deux séances), et le remplaçant attitré et quasi définitif. 24. Nous ne livrons ici qu’une description succincte des activités du CIESST. Pour plus d’éléments, se reporter à la batterie de travaux disponibles : Pierre-Benoît Joly, Yves Le Pape et Élisabeth Remy, « Quand les scientifiques traquent les prions. Le fonctionnement d’un comité d’experts dans la crise de la vache folle », Annales des Mines, 9 : « Responsabilité et environnement »,1998, p. 86-95 ; Jacqueline Estades, Marc Barbier et Élisabeth Remy, « Les comités d’experts comme dispositif de production de confiance dans la gestion publique des risques : le cas de l’ESB », in François Aubert et Jean-Pierre Sylvestre (dir.), Confiance et rationalité, Paris, INRA éditions, 2001 ; Marc Barbier, Jacqueline Estades et Pierre-Benoît Joly, « The Institutionalisation of the Precautionary Principle in France through the Beef War », Joint Conference 4S/EASST, Vienne, 2001 ; Marc Barbier et Céline Granjou, « Experts are Learning : A Case Study », Communication à la conférence EGOS, Copenhague, 2003 ; Jacqueline Estades et Élisabeth Remy, L’expertise en pratique : les risques liés à la vache folle et aux rayonnements ionisants, Paris, L’Harmattan, 2004. 25. Les citations sont tirées de la lettre de mission du 17 avril 1996 au président du comité Dominique Dormont (archives GIS). 26. Nous avons étudié la genèse de cinq avis : la première auto-saisine du Comité (avis du 9 mai 1996) ; l’avis du 29 juillet 1996 sur la transmission de l’ESB aux ovins et caprins ; l’avis du 27 juin 1996 sur les farines de viande et d’os ; l’avis du 28 septembre 1996 sur l’utilisation d’asticots comme appâts ; l’avis du 30 mars 1997 sur l’utilisation de viandes d’origine britannique, importées avant la mise en place de l’embargo. Sur la notion d’« écrits d’action », voir Béatrice Frae27.nkel, « La traçabilité, une fonction caractéristique des écrits au travail », Connexions, 65, 1995, p. 60-75. 28. Sur l’idée du travail des experts comme production de traces, voir Jacqueline Estades et Élisabeth Remy, « Sur les traces de l’expert », Natures Sciences Sociétés, 2, 2002, p. 31-38. 29. On renvoie ici à Jürgen Habermas, La science et la technique comme idéologie, Paris, Gallimard, 1978, p. 105-107. 30. Voir Marie-Angèle Hermitte et Dominique Dormont, « Propositions pour le principe de précaution à la lumière de l’affaire de la vache folle », in Philippe Kourilsky et Geneviève Viney, Le principe de précaution. Rapport au Premier ministre, Paris, Odile Jacob et La Documentation française, 2002, annexe 3, p. 341-386. Cette contribution sonne comme le prolongement casuistique de thèses défendues par Marie-Angèle Hermitteet d’une communication de Dominique Dormont sur son expérience (voir Id., « La recherche agronomique européenne dans le monde du XXIe siècle. Quelle innovation pour l’alimentation, l’agriculture et le cadre de vie ? », Colloque du cinquantenaire de l’INRA, Paris, INRA, 1997), l’idée-force étant qu’au-delà de l’encadrement du travail d’expertise, la question de l’engagement du collectif d’experts est posée au niveau d’un droit de regard sur la justesse des décisions prises. 31. Sur la notion de lanceur d’alerte, voir Francis Chateauraynaud et Didier Torny, Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, éditions de l’EHESS, 1999. 32. La citation suivante d’un membre du CIESST le montre très bien : « Ce qui me motive, c’est d’apporter un éclairage de praticien de la tremblante, de quelqu’un qui ne pratique pas uniquement sous l’angle de l’accumulation des connaissances scientifiques, mais aussi sous celui de la mise en œuvre des mesures proposées. Je prends l’exemple du dernier projet de police sanitaire : je ne le lirai pas de la même manière qu’un collègue biochimiste. Lui le lira et dira : “Bon, pourquoi pas ?” ; moi je me dirai : “Si on fait ça, on aura ça, etc.” ». 33. Il faut noter que la quasi-totalité des recommandations émises dans les avis du CIESST ont été suivies par les pouvoirs publics, qui en avaient même fait une ligne de conduite explicite. 34. En effet, c’est en janvier 2001 que l’AFSSA lance un appel à candidature pour constituer un comité d’expertise propre. Par ailleurs, un Groupement d’intérêt scientifique (GIS Prions) est institué dans le même temps pour coordonner l’effort financier du gouvernement pour la recherche publique sur les ESST (32 millions d’euros). Le CIESST ne couvre alors plus qu’une mission de veille sur des questions non couvertes par l’AFSSA. 35. L’Agence est créée par la loi du 1er juillet 1998, puis le décret du 26 mars 1999 organise son fonctionnement. Sur ses principes de fonctionnement, voir Martin Hirsch, « L’expertise indépendante dans un établissement public : l’exemple de l’Agence française de sécurité sanitaire et alimentaire », Études et documents du Conseil d’État, 52, 2001, p. 427-440. 36. Entretien avec un responsable de l’AFSSA. 37. Avis de l’AFSSA du 19 septembre 2002. 38. Nous avons étayé cette approche par l’apprentissage dans Marc Barbier et Céline Granjou, « Experts are Learning : A Case Study », Communication au colloque EGOS, Copenhague, 2003. 39. Voir Pierre-Benoît Joly et Marc Barbier, « Que faire des désaccords entre comités d’experts ? », Risques. Les cahiers de l’assurance, 47, 2001, p. 87-94. 40. La recherche qui permet à cet article d’exister a été financée dans le cadre d’un projet du GIS Prions (appel d’offre 2001) intitulé « L’expertise du CIESST à la frontière entre recherche et décision publique », sous la responsabilité scientifique de Marc Barbier. 41. Marie-Thérèse Maunoury et al., « Observer la science en action », Médecine/Sciences, 4, 1999, p. 577-582, ont déjà montré, par l’analyse des références, l’évolution et la convergence des concepts clés de la théorie du prion et ceux de l’hérédité non mendélienne. Voir également Marc Barbier et Marie-Angèle De Looze , « A Scientometric Description of the Evolution of the TSEs Field. Networks of Authors and Research Themes in the MEDLINE Database”, Poster presented at the International Symposium Characterization and Diagnosis of Prion Diseases in Animals and Man, Tübingen, 23-25 septembre 1999. 42. L’application en développement est présentée dans Nicolas Turenne et Marc Barbier, « BELUGA : un outil pour l’analyse dynamique des connaissances de la littérature scientifique d’un domaine. Première application au cas des maladies à prions », in Georges Hebrail et Ludovic Lebart (eds.), Actes des 4e Journées d’extraction et de gestion des connaissances, Clermont-Ferrand, Université Blaise Pascal, 2004. L’application est accessible sur http://www-mig.jouy.inra.fr/ ~turenne/soft.html |
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